Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 mars 1910

Chronique n° 1870
14 mars 1910


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Quelques semaines à peine nous séparent des élections générales. Les élémens d’information nous manquent pour essayer de dire ce qu’elles seront ; les partis s’organisent dans les arrondissemens et se préparent à la lutte, mais à Paris on en parle peu. À quoi faut-il attribuer ce détachement relatif de ce qui, autrefois, passionnait si fort les esprits ? Peut-être à la lassitude qui suit des efforts et des déceptions multipliés ; peut-être aussi à l’intérêt amoindri qu’excite le Parlement. Pendant d’assez longues années il accaparait toute l’attention dans le monde politique ; depuis, d’autres institutions ont été créées et se sont développées, les syndicats ouvriers par exemple, et il a cessé d’être l’étoile polaire vers laquelle s’orientaient toutes les espérances. Certains de ses actes, et plus particulièrement celui par lequel il a élevé à 15 000 francs l’indemnité de ses membres, ont diminué sa considération. Sa régénération devrait être le premier de nos soucis. Mais, à l’inverse du sentiment général, le Parlement estime qu’il est très bien tel qu’il est ; la grande majorité de ses membres songe beaucoup moins à le régénérer qu’à le perpétuer, ou plutôt à s’y perpétuer ; et s’il faut pour cela maintenir sur le pays le réseau lourd et serré d’une administration qui n’a d’autre but et d’autre emploi que la pratique de la candidature officielle dans des conditions de cynisme inconnues jusqu’à ce jour, on le maintiendra. La République en sera déshonorée dans l’histoire, mais tout un personnel politique aura son existence prolongée pendant quelques années, et c’est là un intérêt qui prime tous les autres.

Quelques-uns de nos parlementaires, et non des moindres, viennent de déclarer qu’ils en avaient assez, et qu’ils ne solliciteraient pas le renouvellement de leur mandat. C’est le cas de M. Lasies, un des membres les plus spirituels de la minorité. Il y a eu assez souvent dans nos assemblées des hommes d’esprit comme lui, mais tous n’ont pas eu le trait aussi piquant sans jamais être méchant, ni blessant. Aussi n’avait-il pas d’ennemis, et beaucoup de ses adversaires politiques, en le voyant partir, penseront, sans l’avouer, qu’il manquera à la Chambre prochaine. Pourquoi donc s’en va-t-il ? Il l’a dit dans un journal ; c’est qu’il a constaté que ses efforts sont vains au Palais-Bourbon et que, dans sa circonscription électorale, ils compromettent ses amis. Toutes les faveurs administratives leur sont impitoyablement refusées ; leurs droits même sont méconnus, puisqu’il est admis aujourd’hui que l’argent des contribuables, c’est-à-dire de tout le monde, est fait pour entretenir la situation d’une coterie. M. Lasies libère ses électeurs ; il ne veut pas être plus longtemps pour eux une gêne, un embarras, un trouble-fête. Il renonce à son mandat. M. Gauthier (de Clagny) renonce aussi au sien. Comme M. Lasies, il appartient à la minorité, et il honore son parti par son talent et son caractère. On l’écoute toujours avec plaisir, et nous dirions avec profit, si on suivait quelquefois ses conseils ; mais on ne les suit jamais. Il est de l’opposition, cela suffit pour rendre son éloquence inutile et, comme on dit au Palais, inopérante. D’autres causes encore l’ont dégoûté. Cet orateur, si maître de sa parole et qui connaît si bien le sens et la portée des mots, a laissé déborder son amertume dans le dernier discours qu’il a prononcé, et il a parlé du « mépris » dans lequel le Parlement était tombé. L’assemblée a murmuré, elle n’a pas protesté. Et ce ne sont pas seulement des conservateurs comme MM. Lasies et Gauthier (de Clagny) qui s’en vont en disant pour quoi. M. Labori, un républicain celui-là, suit leur exemple et en donne les mêmes raisons. M. Labori voudrait bien pouvoir dire, comme M. Briand, qu’il est l’homme des réalisations ; mais il s’est aperçu que, depuis qu’il est député, il n’a rien réalisé du tout. C’est pourquoi il part. S’il cherche à rentrer un jour à la Chambre, ce sera lorsque auront été faites un certain nombre de réformes, parmi lesquelles figure le scrutin de liste avec représentation proportionnelle. Alors, peut-être, les « mares stagnantes, » dont M. le président du Conseil a parlé à Périgueux d’une manière si éloquente mais jusqu’à présent si inutile, se rejoindront et formeront une mer navigable. En attendant, M. Labori va plaider, au barreau de Paris, ’des causes que, grâce à son talent, il peut avoir quelque chance de gagner.

Ce triple renoncement à la vie politique, qui sera peut-être suivi de quelques autres, est un symptôme inquiétant. Dans une conférence récente, M. Raymond Poincaré l’a condamné en principe ; mais, sans le vouloir peut-être, il l’a si bien expliqué qu’on pourrait croire qu’il l’a justifié. Le tableau trop ressemblant qu’il a tracé de la vie politique, telle qu’on la pratique généralement aujourd’hui, n’est pas fait pour encourager les débutans. M. Poincaré a procédé par apologue ; il a eu recours à la fiction ; mais combien cette fiction est conforme à la réalité ! Il a pris un brave notaire de province et l’a fait élire député. Notre homme arrive donc à la Chambre. Dans un roman que nous publions en ce moment même, M. Paul Margueritte, qui traite un sujet analogue, montre, chez un député, la rapide détérioration des mœurs privées parmi des tentations auxquelles il ne résiste guère et qui deviennent de plus en plus fortes à mesure que son succès grandit. Le héros de M. Poincaré n’est pas moins favorisé de la fortune ; il est éloquent lui aussi ; il devient ministre lui aussi, et peu à peu, assez vite, l’influence délétère du milieu agit sur sa morale qui chancelle et sur sa volonté qui défaille. C’est un honnête homme pourtant, mais des obligations impérieuses s’imposent à lui. Ne faut-il pas, pour conserver sa clientèle, qu’il sacrifie les uns après les autres les intérêts généraux aux intérêts particuliers ? Nous espérions du moins que son élévation au gouvernement, en le faisant entrer dans une région supérieure, l’affranchirait de certaines servitudes et lui permettrait de redevenir lui-même. Mais M. Poincaré, — et nous devons l’en croire sur parole, — affirme que dans le Conseil des ministres, il n’entend parler que des combinaisons à inventer et des concessions à faire pour vivre, toujours pour vivre. Encore une illusion qui s’évapore ! Bref, le héros de M. Poincaré, déçu, humilié, déconsidéré à ses propres yeux, jette le manche après la cognée, ou, si l’on veut, son portefeuille par-dessus la tribune de la Chambre, et s’en retourne dans sa province pour faire des actes notariés. Encore une fois, M. Poincaré ne l’approuve pas, car, dit-il, « il ne faut pas déserter le champ de bataille. » Soit : restons sur le champ de bataille, à une condition toutefois, c’est qu’on nous donne, pour y faire figure, des armes de bon aloi, des armes qui portent. Tel est bien d’ailleurs l’avis de M. Poincaré.

Dans la campagne brillante qui se poursuit en faveur du scrutin de liste avec représentation proportionnelle, il a tout de suite pris position au premier rang, nul n’étant plus convaincu que lui que, si elle n’est pas à elle seule une panacée, cette réforme est la condition de toutes les autres, celle par conséquent qu’il faut faire la première, celle qui permettra peut-être à la législature prochaine de présenter quelques heureuses différences avec celle-ci. Nous ne résistons pas au plaisir de citer ce passage de son discours. Parlant de la représentation proportionnelle : « Elle aura, dit-il, cet incomparable mérite de permettre à la France de surveiller de plus près, dans une association plus étroite avec des délégués officiels, le fonctionnement du régime parlementaire. Et la France pourra dire alors en toute liberté si, pour améliorer un mécanisme qui laisse tant à désirer, d’autres remaniemens ne sont pas encore nécessaires. Elle dira notamment si des mandataires, après avoir augmenté eux-mêmes leurs salaires, ne devraient pas offrir une contre-partie à leurs commettans et se résigner à la réduction d’une assemblée trop nombreuse, où les passions s’exaspèrent comme dans une foule et où une âme collective se forme pour l’anéantissement des volontés individuelles. Elle dira s’il est bon que le mandat devienne une profession, que la politique appartienne de plus en plus aux politiciens de carrière, que la permanence des sessions parlementaires mette les députés dans l’impossibilité de garder le contact avec le pays et tienne fatalement éloignés des Chambres une multitude d’hommes de valeur, savans, littérateurs, agriculteurs, commerçans, industriels. Elle dira enfin s’il est conforme à l’intérêt du pays que le gouvernement lui-même, constamment accablé par les exigences du Parlement, n’ait plus le temps de se reprendre, de se reconnaître, de se consulter, et que, perpétuellement sollicité, harcelé, tourmenté, ne sachant plus à qui répondre, il en arrive si souvent à confondre l’art de gouverner avec l’art oratoire, et un progrès social avec un vote de confiance. »

Nous serions heureux d’entendre dire par la France tout ce que M. Poincaré dit pour elle : elle y gagnerait en santé morale, en prospérité, en dignité. Malheureusement, il y a loin de ce langage aux pensées secrètes, aux calculs avides, aux projets tenaces de la majorité actuelle. On n’a pas oublié qu’elle a voté le scrutin de Liste et même la représentation proportionnelle, mais qu’elle a ensuite rejeté le tout dans un vote d’ensemble : nous avons raconté cette comédie lorsqu’elle s’est produite. Il faut maintenant parler d’une autre qui fait moins d’honneur encore au Parlement : elle a été jouée en plusieurs temps, sur deux scènes différentes.

Tout le monde sait qu’aux élections dernières, des fraudes électorales nombreuses et nettement caractérisées ont introduit au Palais-Bourbon des pseudo-députés qui n’ont jamais été élus. Ils ont été proclamés, la Chambre les a validés, et le tour a été joué. Ce sont là des choses qu’on fait, mais qu’on n’ose pas approuver, et on n’ose pas, non plus, refuser de mettre à l’étude les propositions de loi destinées à mettre fin à des pratiques inavouables. On a pour cela, imaginé trois précautions, dont la première consisterait à faire passer l’électeur dans un « isoloir » c’est-à-dire derrière un paravent lorsqu’il se rend au scrutin ; la seconde, à autoriser les candidats à avoir des représentai dans la salle de vote ; la troisième enfin, à introduire le bulletin dans des enveloppes de papier de forme identique. La première de ces précautions permettrait à l’électeur d’échapper un moment à la surveillance qui s’exerce sur lui, à choisir le bulletin qui a vraiment ses préférences, et à le mettre sous enveloppe ; la seconde n’a pas besoin d’être expliquée ; la troisième a pour objet d’empêcher le président du bureau électoral de reconnaître les bulletins d’après le papier employé, et aussi d’englober plusieurs bulletins dans un seul. Chacune de ces précautions est bonne, et leur réunion est excellente. Faut-il rendre justice à la Chambre ? Elle les a votées à deux ou trois reprises différentes, comme elle a voté le scrutin de liste, comme elle a voté la représentation proportionnelle, avec d’autant plus de persévérance qu’elle comptait sur le Sénat pour faire échouer la réforme. Et elle n’avait pas tort : nous avons le regret de dire que le Sénat, toutes les fois que la loi lui a été soumise, y a opéré des modifications et des retranchemens qui devaient la condamner à faire indéfiniment la navette entre les deux Assemblées, et, finalement, à ne pas aboutir. Le Sénat a commencé par supprimer l’ « isoloir, » de sorte que l’électeur, dans la main duquel on aura mis, avec plus ou moins de force, un bulletin de vote, ne pourra pas le changer sans être vu. Il a supprimé aussi l’article qui donnait le droit au candidat d’avoir un représentant dans la salle du vote : ce représentant aurait été un témoin et on ne veut pas de témoin. Seule l’enveloppe uniforme a été maintenue. C’est peu, on en conviendra ; ce n’est rien, en réalité, car le dernier jour de la discussion, M. le président du Conseil a expliqué au Sénat que, son administration devant faire cinquante millions d’enveloppes, il faudrait pour cela si longtemps que la loi, pour être applicable aux élections prochaines, devrait être votée définitivement dans un intervalle de quatre ou cinq jours. Est-ce donc une si longue opération que faire des enveloppes ? Oui, a dit M. Briand, et il a invoqué l’autorité du syndicat des fabricans de papier qu’il avait consulté. Frappé de cette affirmation, le Sénat n’a pas perdu son temps à en examiner la vraisemblance ; pas une minute n’était à perdre ; il a voté la loi et s’est empressé de l’envoyer à la Chambre. Celle-ci a continué tranquillement la discussion du budget et, lorsqu’elle l’a eu terminée, s’est adjugé huit jours de congé. Quand elle rentrera en séance, il sera trop tard ; la loi ne pourra pas être appliquée aux élections prochaines, et encore une fois le tour aura été joué.

L’affaire a été menée adroitement, savamment, depuis le premier jour jusqu’au dernier. Le Parlement a donné de nouveau la preuve que, se trouvant bien tel qu’il est, il était résolu à ne rien changer aux conditions de son origine, la fraude comprise. Et il en sera ainsi jusqu’à ce que le suffrage universel se révolte, car c’est de lui, on le voit, et non pas du Parlement qu’il faut attendre le mouvement d’impatience d’où la régénération sortira sans doute un jour. Quand ? Nul ne peut le dire : mais le poids des coteries locales paraît de plus en plus lourd ; l’exploitation du pays au profit d’une bande de politiciens parait de plus en plus intolérable ; enfin certains symptômes font croire que le réveil, au moins partiel, n’est pas éloigné.

Nous avons dit que la Chambre avait voté le budget. La discussion de la loi de finances, qui aurait été singulièrement laborieuse sans cela, est devenue facile et a pu être menée tambour battant à partir du moment où M. Cochery a eu renoncé à la plupart de ses projets d’impôt. L’emprunt, sous le nom d’émission de bons à court terme, fournira le reste des ressources nécessaires à l’équilibre apparent du budget. La Chambre future se débrouillera ensuite comme elle pourra. « Ce qui paraît devoir caractériser la prochaine législature, a dit M. Ribot dans une interview qui a été justement remarquée, c’est l’importance que doivent prendre les questions financières et fiscales. » En effet, cette importance ne saurait être exagérée, et la prochaine législature aura du mérite si elle se tire bien de la rude tâche que celle-ci lui aura transmise. Mais laissons à l’avenir ce qui lui appartient ; nous voulons seulement, aujourd’hui, dire un mot d’une discussion qui s’est produite au Palais-Bourbon au moment où l’ensemble du budget allait être voté.

M. le ministre des Finances impose aux successions, déjà chargées d’un poids excessif, une augmentation d’impôts dont le rendement sera de 104 millions l’année prochaine, et qui en rapportera 31 celle-ci. La différence vient de ce que trois mois sont déjà perdus en 1910 et que les déclarations de succession n’étant obligatoires qu’au bout de six mois, on voit ce qui reste pour l’année courante. Quand le débat s’est engagé sur ce point, M. Jaurès a demandé la parole et, sous prétexte que l’augmentation des droits successoraux avait toujours été tenue en réserve pour faire face aux frais des retraites ouvrières, il s’est opposé à ce que cette réserve fût écornée. Il n’a d’ailleurs pas insisté beaucoup sur ce point, parce qu’on lui a expliqué, en invoquant le motif indiqué plus haut, que les déclarations de, succession ayant six mois pour se produire, le droit nouveau n’aurait son plein effet en 1911 que s’il était voté six mois avant l’ouverture du nouvel exercice. On aurait même pu ajouter que, dans le cas assez vraisemblable où cet exercice débuterait lui aussi par des douzièmes provisoires, il y aurait encore de ce chef du temps et de l’argent perdus. Mais l’intérêt était ailleurs.

Dans le projet sur les retraites ouvrières, le Sénat a introduit sagement un article 25 en vertu duquel la loi ne sera appliquée que lorsque les ressources nécessaires auront été créées : il serait à désirer qu’une précaution de ce genre fût introduite dans toutes les lois qui augmentent sensiblement les dépenses. M. Jaurès a feint de croire que cette stipulation, rapprochée de celle qui affectait d’avance l’accroissement des droits successoraux aux retraites ouvrières, créait dans le budget général un budget spécial où dépenses et recettes se faisaient vis-à-vis, et portait dès lors atteinte au principe de l’unité budgétaire. Bien loin de s’en plaindre, il s’en réjouissait, sans se priver cependant d’exercer son ironie contre le Sénat qui le premier, inconsciemment sans doute, avait porté la main sur l’arche sainte. L’observation aurait pu avoir quelque justesse si le Sénat s’était livré à la double opération d’esprit où se complaisait M. Jaurès et si, après avoir dit que la loi sur les retraites ouvrières n’aurait son effet que lorsque les ressources correspondantes auraient été créées, il avait ajouté que seuls les droits successoraux fourniraient ces ressources. Mais le Sénat n’a rien dit de pareil ; il n’a pas fait de cases, ni de compartimens dans le budget ; il n’a pas spécialisé les ressources qui devraient pourvoir aux retraites ouvrières ; en un mot, il n’a porté aucune atteinte au principe de l’unité budgétaire. Ce principe a été énoncé en termes excellens par M. le ministre des Finances lorsqu’il a dit que l’ensemble des recettes devait servir à l’ensemble des dépenses ; malheureusement, après avoir si bien formulé le principe, il a quelque peu louvoyé ensuite ; mais la Commission du budget l’a fait bien davantage ! Le rapporteur général, M. Doumer, a présenté à la Chambre et lui a fait voter un texte ainsi conçu : « Il sera fait état, dans les dispositions législatives créant les ressources nécessaires à l’exécution du projet de loi sur les retraites ouvrières et paysannes, de la totalité des produits résultant de l’augmentation des droits sur les successions et donations. » Et il a même ajouté : « Les dispositions législatives prévues au paragraphe précédent seront insérées dans la première loi de finances présentée après la promulgation de la loi sur les retraites ouvrières. » On peut se demander si une assemblée in extremis a le droit d’engager ainsi l’avenir : la prochaine Chambre sera libre de n’accepter son héritage que sous bénéfice d’inventaire. Mais, cette fois, la violation du principe de l’unité budgétaire est manifeste. Ce que le Sénat n’a pas fait en insérant l’article 25 dans la loi sur les retraites ouvrières, la Chambre l’a fait en votant la proposition de sa Commission du budget, et M. Thierry a eu bien raison de protester contre ; il aurait même pu le faire avec plus de force, si la Chambre fatiguée, épuisée par un long débat, avait été à même d’en entendre davantage. M. Cochery a essayé de tourner la difficulté en promettant d’assurer l’équilibre du budget de 1911 par des ressources prises complètement en dehors des droits successoraux. Le bon billet que voilà ! La promesse de M. Cochery fait rêver lorsqu’on songe que, sans attendre le budget de 1911, celui de 1910 ne s’équilibre qu’avec un emprunt fait aux droits successoraux. Au surplus, pourquoi prendre spécialement ces droits-là et déclarer qu’ils serviront aux retraites ouvrières ? M. Jaurès et la Chambre auraient tout aussi bien pu affecter à cette dépense une tranche quelconque coupée hypothétiquement dans le budget. Le résultat aurait été le même. Il faudra toujours, comme l’a dit M. le ministre des Finances, mettre en balance la totalité des dépenses et la totalité des recettes : vérité certaine, que l’unité budgétaire a pour objet de rendre plus évidente aux yeux. Fidèle aux principes, la commission du Sénat les a fermement maintenus. Son rapporteur, M. Ferdinand-Dreyfus, lui propose, pour l’article 25, la nouvelle rédaction que voici : « La présente loi sera applicable dans le délai fixé par la loi de finances comprenant les ressources générales nécessaires à son fonctionnement. » Cette rédaction est excellente : elle condamne les budgets spéciaux, en faveur desquels on commence aujourd’hui une campagne, et qui n’ont jamais eu pour conséquence, quand ils n’ont pas eu pour intention formelle, de masquer derrière des écrans une fraction des dépenses, et d’en rendre ensuite la totalisation plus difficile. Qui dit unité dit sincérité du budget. On comprend M. Jaurès. Les socialistes se proposent d’augmenter et, pour le faire plus aisément, d’embrouiller les dépenses, afin de venir ensuite avec leurs remèdes héroïques et de les imposer. Ils ont raison de combattre l’unité budgétaire ; mais que la Chambre, et surtout que la Commission du budget les suivent dans cette voie, il est difficile de l’expliquer.

Quoi qu’il en soit, nous marchons à grands pas vers la fin de cette législature dont l’histoire sera peu édifiante et qui aura si lourdement augmenté les charges du pays. Le Sénat aura beaucoup à travailler pour répondre à ce qu’on attend de lui. On ne sait vraiment comment il s’y prendra pour voter, en quelques semaines, la loi sur les retraites ouvrières qu’il discute en seconde lecture, la loi modifiant le tarif des douanes, et le budget. On compte avec raison sur sa bonne volonté, mais on ménage mal ses forces. Le pis est que la Chambre l’a fait exprès. Elle a prolongé au-delà de toute mesure sa discussion du budget pour abréger obligatoirement celle du Sénat, dont le contrôle sérieux n’aura pas le temps de s’exercer.


La réforme de la loi électorale provoque en ce moment en Prusse, et même, par contre-coup, dans d’autres parties de l’Allemagne, une vive agitation. Des manifestations d’un caractère tout nouveau se sont produites à Berlin. La police, qui autrefois y était crainte et encore plus respectée, y a été littéralement bafouée. C’est un fait dont il ne faut pas tirer des conséquences exagérées, mais qui mérite d’être observé et constaté.

Le prince de Bismarck, dans une de ces boutades qui lui étaient familières, a dit un jour que la loi électorale prussienne était la plus misérable qui fût au monde : nous ne nous serions pas permis une expression aussi sévère, mais il nous est permis de la recueillir sur les lèvres du grand chancelier. Cette loi électorale a effectivement un caractère archaïque qui étonne de notre temps : toutefois, il ne nous appartient pas de dire si elle convient, ou non, à la Prusse. Sans entrer dans les détails, nous nous contenterons de rappeler qu’elle divise les électeurs, suivant leur richesse, en trois catégories extrêmement inégales en nombre ; la plus pauvre est de beaucoup la plus considérable ; et chacune d’elles nomme des électeurs de manière à assurer aux plus riches une prépondérance écrasante. Ajoutons à cela que le vote est public au bleu d’être secret : autant dire qu’il n’est pas libre. Enfin les électeurs définitifs sont nommés par d’autres électeurs : en d’autres termes, l’élection n’est pas directe, elle est faite au second degré. Une loi nouvelle, depuis longtemps annoncée, a été présentée ; elle rend l’élection directe, avec de certaines garanties et atténuations, mais elle laisse subsister les autres dispositions, inégalité entre les électeurs, vote public. Ce projet a produit une fâcheuse impression quand il a été connu ; le parti socialiste en particulier l’a attaqué avec beaucoup de force ; mais M. de Bethmann-Hollweg, en qualité de premier ministre de Prusse, n’en a pas mis une moindre à le défendre devant le Landtag. Le discours qu’il a prononcé à cette occasion, très remarquable par sa forme, a été absolument intransigeant. On a rappelé à M. de Bethmann-Hollweg que Bismarck avait appliqué le suffrage universel au Reichstag, c’est-à-dire au Parlement impérial, et on en a conclu que ce qui était bon pour l’Empire devait l’être aussi pour la Prusse : suffrage universel égal pour tous, vote direct et secret, tel a été le mot d’ordre de l’opposition. Nous ne sommes pas bien sûr que Bismarck ait appliqué le suffrage universel au Reichstag par simple goût pour ce mode de votation ; il y a vu seulement une grande force qui servirait à réduire les divergences et les résistances particulières et à unifier l’Empire ; à ce point de vue, M. de Bethmann-Hollweg était certainement fondé à dire que le même système électoral ne convenait pas à tous les pays de l’Empire, notamment à la Prusse, et qu’on n’était pas fondé à conclure du tout à la partie. Mais il faut convenir qu’il a fait, plus peut-être qu’il n’était nécessaire, le procès du suffrage universel dont il a dit qu’en élargissant la base des assemblées il en abaissait inévitablement le niveau. Il en a dit encore bien d’autres choses qu’il est inutile de répéter ici, et qui devaient plaire médiocrement, non seulement au Reichstag, mais encore aux diètes allemandes qui en sont issues. Cette éloquence très réelle, mais froide, tranchante, hautaine, a fait naître une vive surexcitation, que les socialistes ont habilement entretenue et qui s’est traduite par des manifestations, pacifiques jusqu’ici, mais de plus en plus nombreuses et imposantes. Elles ont permis aux socialistes de prendre conscience de leur force et sans doute de se l’exagérer. Quoi qu’il en soit, ils l’ont mise à l’épreuve, ils en ont fait étalage, et les résultats qu’ils ont obtenus ne sont pas de nature à les décourager. La police, au contraire, a médiocrement rempli sa tâche : elle a parlé très haut, sur un ton menaçant, et au moment d’agir, s’est montrée impuissante. On l’a accusée de violences et de brutalités dont elle n’a pas effectivement été exempte, mais dont on a, comme on le fait toujours, aggravé l’importance. En réalité, il y a eu peu de mal pour les manifestans, mais il y a eu pour la police quelque ridicule.

La journée du dimanche, 6 mars, a été la principale. Les socialistes avaient donné ouvertement rendez-vous à leurs troupes au parc de Treptow, situé à quelques kilomètres de Berlin. La police avait aussitôt interdit l’accès du parc et publié des affiches qui témoignaient de la fermeté de ses résolutions. Les concentrations de troupes faites à Treptow en témoignaient encore davantage : si les socialistes venaient s’y frotter, la journée serait chaude. Mais les socialistes, voyant cela, ont eu une idée très simple, qui s’est trouvée très juste : ils ont laissé quelques milliers d’entre eux aller à Treptow pour y retenir les troupes, et ont réuni le gros de leurs forces en plein Merlin, au Thiergarten, non loin du Reichstag, non loin du château royal. La journée s’est naturellement terminée, soit à Berlin, soit à Treptow, par quelques horions ; néanmoins, elle a été assez calme, les socialistes n’ayant eu, pour cette fois, d’autre but que de se compter. Ils se sont comptés en effet, tout le monde aussi a pu les compter et on a été impressionné par leur nombre : on estime à plus de 100 000 les manifestans de Thiergarten. Au milieu de cette foule immense, venue silencieusement de tous les points de la ville, la police a été comme noyée. Pendant un certain temps, les socialistes auraient pu tout faire ; mais ils n’en ont pas abusé, et on dit même que la gaîté plus que la colère régnait dans cette mer humaine, qui serait devenue terrible si toute sa masse s’était mise en mouvement dans un sens déterminé. Le lendemain, les journaux socialistes chantaient victoire, et ils avaient le droit de le faire, mais ils annonçaient des victoires futures qui restent douteuses : ils prédisaient que le gouvernement serait obligé de capituler et d’accorder le suffrage universel avec vote direct et secret. La plupart des journaux étaient sévères pour le préfet de police, M. de Jacow, et convenaient que sa tactique avait été très inférieure à celle des socialistes. Nous ne nous chargeons pas de dire ce qui arrivera demain. M. de Jacow prendra-t-il sa revanche ? Les socialistes chercheront-ils un nouveau succès ? Nul ne le sait. Souhaitons que les démonstrations socialistes, si elles se renouvellent, restent pacifiques : mais un accident est vite arrivé ! Nous nous arrêtons où en sont les choses sans chercher à pénétrer dans l’avenir.


Le gouvernement de la République vient de remporter, au Maroc, un succès politique qu’il faut enregistrer avec satisfaction : un peu de fermeté a suffi pour amener le Maghzen et le Sultan à s’incliner devant nos exigences. Elles n’avaient d’ailleurs rien que de parfaitement légitime et dont, au moins pour une grande part, les autres nations devaient profiter comme la France. La première question pendante entre le Sultan et nous se rapportait à l’emprunt qu’il doit faire pour payer ses différens créanciers européens. Leurs créances, après une sérieuse étude, ont été réduites de moitié, mais la moitié restante ne peut être acquittée que par un emprunt, les ressources ordinaires du Maroc ne lui permettant pas d’y faire face. Cette première revendication, on le voit, n’intéressait pas la France seule. Les autres nous touchaient plus directement : il s’agissait surtout du règlement des indemnités auxquelles nous avons droit pour couvrir les frais de nos expéditions militaires à Oujda et dans la Chaouia, et de l’exécution des arrangemens relatifs à la frontière algéro-marocaine. Enfin, nous avions quelques observations à faire accepter et quelques garanties à prendre au sujet de notre mission militaire qui n’a pas toujours été traitée comme elle aurait dû l’être. On sait qu’une mission marocaine, présidée par et Mokri, est à Paris depuis de longs mois déjà pour suivre des négociations qui ne se seraient vraisemblablement jamais terminées, si nous n’avions pas fini par perdre patience et par le montrer. Et Mokri a alors conclu un arrangement ; mais la difficulté a recommencé à Fez, sous la forme de lenteurs calculées au cours desquelles on faisait courir le bruit que le Sultan n’accorderait pas sa ratification. Il fallait en finir : nous avons envoyé un ultimatum à Moulai Hafid, qui s’est empressé de tout accepter. Que serait-il arrivé s’il ne l’avait pas fait ? Aurait-il fallu, comme quelques journaux commençaient à le dire, entreprendre une nouvelle expédition militaire et la diriger, cette fois, sur Fez ? On sait combien nous réprouvons une opération de ce genre. Il aurait pourtant fallu la faire, si nous n’avions pas eu d’autre moyen d’aboutir ; heureusement nous en avions ; la plus grande partie de nos réclamations étant des réclamations financières, il nous suffisait d’occuper les douanes du Maroc pour nous payer nous-mêmes et pour payer les autres avec nous. Comment le Sultan aurait-il pu s’y opposer ? Privé de tout appui en Europe, il était à notre discrétion : il a cédé. Tout n’est pas fini sans doute ; rien n’est jamais fini au Maroc ; mais nous tiendrons la main à ce que l’accord conclu soit strictement exécuté, et il est à croire que le Sultan comprendra désormais qu’avec nous, promettre et tenir ne doivent faire qu’un.

Francis Charmes.

---