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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1880

Chronique n° 1150
14 mars 1880


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars 1880.

Voilà où l’on arrive en faisant de la politique avec des fantaisies agitatrices et des emportemens de parti ! Pour des questions mal conçues, mal engagées, on se crée mille difficultés : on soulève des passions qu’on ne peut satisfaire, on livre à l’aventure des intérêts qu’il faudrait sauvegarder, on entraîne dans des complications inextricables un gouvernement auquel on devrait songer avant tout à donner la force et la vie.

M. le ministre de l’instruction publique a vraiment bien réussi avec ses projets désormais ineffaçablement marqués de son nom. S’il avait voulu rester dans les limites de ce qui était possible et désirable, il aurait pu accomplir sans bruit, sans contestation sérieuse, une œuvre aussi utile qu’avouable. Il y a longtemps qu’il aurait obtenu des lois rendant à l’état ses prérogatives aliénées, fortifiant ses droits de surveillance, de contrôle sur l’enseignement tout entier. Il aurait obtenu sans effort des encouragemens, de l’argent, un concours empressé pour le développement de l’instruction à tous les degrés ; mais ce n’était pas assez pour ses ambitions réformatrices ! Il a malheureusement préféré introduire la politique et l’agitation dans le paisible domaine de l’enseignement. Il a voulu mettre à ses projets la cocarde aux couleurs criantes, ce merveilleux article 7 qu’il est allé promener comme un « symbole, » comme un « drapeau » sur toutes les routes du midi, en convertissant au siboleth « laïque » les petits enfans ! Il a fait il y a six mois cette triste campagne, équipée de ministre échappé, qui n’était pas exempte de ridicule, qui lui a été rappelée l’autre jour avec une impitoyable ironie, — et à quoi est-il arrivé ? On l’a vu et on le voit encore. M. le ministre de l’instruction publique a mis en mouvement des passions auxquelles il serait bien embarrassé lui-même de donner tout ce qu’elles demandent. Il a livré aux disputes violentes, périlleuses ou stériles les intérêts les plus sérieux, intérêts de croyances, intérêts de liberté, intérêts de l’enseignement. Il a étourdiment semé les vents et les conflits. Avec ses témérités, il a en fin de compte engagé le gouvernement dans une voie où il vient d’être brusquement arrêté par ce vote du sénat, qui est d’hier, qui change la face des choses en créant une situation toujours délicate et difficile entre les pouvoirs publics engagés dans des sens différens. Voilà pour le moment le résultat le plus clair d’une campagne si bien imaginée.

On ne peut pas dire que c’était absolument imprévu, on ne peut pas dire non plus que c’était prévu. Le fait est que la question s’était tellement compliquée, en chemin, de toute sorte de considérations qu’elle est restée jusqu’au bout assez incertaine. Pendant plus de quinze jours elle a été examinée, étudiée sous toutes ses faces et presque épuisée jusqu’à la satiété. Pendant quinze jours, ce débat s’est déroulé dans le sénat, tantôt un peu traînant et monotone, tantôt relevé par la science et ranimé par l’éclat de la parole. C’est comme un drame parlementaire où ont passé tour à tour, où se sont rencontrés catholiques, libéraux, partisans de la loi : M. Chesnelong, M. Buffet parlant au nom de l’enseignement religieux menacé ; M. Bérenger, M. Jules Simon, M. Dufaure défendant la liberté pour tous ; M. Bertauld, M. le ministre de Tinstruction publique plaidant la cause des projets officiels, mettant leur système restrictif à l’abri de ce qu’ils appellent le droit de l’état. La lutte a été certes sérieuse, elle a naturellement fini par se concentrer autour de ce fameux article 7, qui, à vrai dire, éclipsait tout et dominait tout. C’était là évidemment le point décisif, le point où la question de liberté, imprudemment soulevée par M. Jules Ferry, suscitait les dissidences même parmi les républicains, le point où la majorité pouvait se déplacer. Le sénat se trouvait dans l’alternative de laisser tout faire au nom d’un prétendu principe d’état ou d’accepter la responsabilité d’une initiative aussi prudente que ferme, et, à voir l’effet de l’habile parole de M. Jules Simon démontrant que toutes ces mesures d’exclusion qu’on proposait étaient aussi inapplicables qu’injustes, aussi inefficaces qu’impolitiques, on pouvait déjà pressentir l’issue du combat. Vainement, à la dernière heure, M. le président du conseil est intervenu en modérateur, essayant de sauver une situation compromise. Vainement il s’est efforcé de dissiper les inquiétudes religieuses et les inquiétudes libérales, de rassurer les craintifs, de dépouiller une disposition législative mal venue de ce qu’elle avait de menaçant, de laisser entrevoir les complications qui pourraient naître d’un vote contraire. M. le président du conseil a sûrement réussi à dégager sa loyauté, à inspirer toute confiance dans sa modération, dans ses lumières personnelles ; il a dit tout ce qu’il pouvait dire honorablement pour couvrir un collègue sans trahir sa pensée. Au fond, on sentait bien qu’il subissait une nécessité qu’il n’avait pas créée. La sincérité de son langage condamnait une œuvre malheureuse ; M. Dufaure, avec son autorité et sa forte éloquence, a fait le reste, et le dernier mot de ce drame parlementaire a été dit au scrutin du 9 mars par un vote qui a péremptoirement rejeté l’article 7. La majorité a même dépassé les prévisions, elle a été de dix-neuf voix. Le nombre des votans opposés à l’article tant débattu a été de cent quarante-neuf, et dans ce nombre comptent à peu près trente républicains libéraux. C’est là le fait !

Prévu ou imprévu d’ailleurs, ce vote du sénat qui a couronné une longue discussion est simple et clair ; il a son caractère précis et ses limites. En réalité, qu’on n’exagère rien, ce n’est pas la loi tout entière qui a été rejetée ; ce qu’il y avait d’essentiel et d’acceptable dans les projeis de M. Jules Ferry n’a point disparu. L’état notamment rentre en possession du droit de conférer les grades. D’autres dispositions plus ou moins heureuses, proposées par M. le ministre de l’instruction publique, corrigées ou étendues par la commission sénatoriale, ont été adoptées. Le seul vaincu, bien réellement vaincu dans ce grand débat, a été l’article 7, et il a été vaincu parce que, sous prétexte de défendre l’indépendance de la société civile, en affectant de n’atteindre que quelques congrégations dites non autorisées, en mêlant une question d’association à une question d’instruction publique, il confondait tout. Il a été vaincu parce que la lutte s’est trouvée engagée non pas dans l’intérêt de la compagnie de Jésus, non pas entre quelques ordres religieux et l’état, mais entre toutes les traditions libérales et une pensée de réaction ou de représaille politique introduite sans prévoyance, par passion de parti, dans l’enseignement. Il ne s’agit nullement de défendre les jésuites dans leur institution, dans leurs opinions, dans leurs ouvrages, dans leur enseignement. M. le ministre de l’instruction publique s’est fait un rôle trop facile en allant chercher quelques livres qui ne sont même pas toujours l’œuvre des jésuites, en amusant le sénat comme il avait déjà amusé la chambre des députés avec quelques citations plus ou moins habilement choisies. Si les opinions des jésuites sur le serment du jeu de paume, sur la nuit du 4 août, si les théories d’ancien régime déguisées sous un voile religieux avaient été seules en cause, elles auraient pu créer un certain embarras, et il n’aurait peut-être pas fallu beaucoup de discours comme celui de M. Lucien Brun, quel qu’ait été le talent de l’orateur, pour changer la fortune de la dernière discussion. La vérité est qu’il s’agissait avant tout de savoir si on pouvait aujourd’hui introduire dans une loi une disposition de colère abrogeant une liberté de trente ans, ressuscitant les mesures d’exception, inquiétant des consciences sincères, enlevant une garantie de droit commun à uns classe de Français traités désormais en suspects, en outlaws. Il s’agissait avant tout d’une question de droit commun, de liberté, et ce qui a fait la force des discours de M. Dufaure, de M. Jules Simon, de M. Bérenger, c’est que ces républicains, apparemment aussi authentiques que M. Jules Ferry, que M. Bertauld, n’ont pas craint de se placer dans cet ordre d’idées toutes libérales, refusant de frapper les congrégations d’une exclusion sommaire.

On en revient toujours, on en est revenu plus que jamais ces jours derniers à cette équivoque sur les congrégations autorisées ou non autorisées, et ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’à force de subtilités, on finit par ne plus même s’entendre sur le caractère, sur la situation de ces communautés qu’on prétend exclure. Au fond, si l’on veut bien s’en tenir à la réalité, c’est pourtant assez simple. Qu’est-ce qu’une congrégation autorisée ? On le sait, puisque l’autorisation confère à des hommes réunis par un lien monastique un certain mode d’existence légale, certains droits collectifs, certains titres particuliers, et en donnant des droits, l’autorisation impose des obligations : elle crée à ce corps religieux une condition toute spéciale, privilégiée jusqu’à un certain point. Que signifie au contraire ce mot de congrégation non autorisée ? Ce n’est en vérité qu’un mot. Il s’applique à des communautés qui, précisément parce qu’elles n’ont pas la reconnaissance légale, n’ont aucun titre sa’sissable de corporation, aucun droit collectif, et rentrent tout siuiplement dans le droit commun ; elles en ont les avantages et les charges. Les religieux qui les composent ont un nom et un habit ; ils s’appellent jésuites, dominicains ou maristes, ils sont vêtus de la robe noire ou de la robe blanche : ils n’en sont pas moins en tout des citoyens comme les autres, soumis aux conditions et aux obligations de la vie commune. S’ils échappent au service militaire, c’est parce qu’ils sont prêtres ou parce qu’ils ont un engagement décennal pour l’enseignement. Pour tout le reste, aux yeux de la loi, civilement et même politiquement, ils sont dans la condition de tout le monde. Ils paient leurs impôts, ils sont électeurs et éligibles, ils peuvent être au besoin conseillers municipaux, députés et sénateurs. S’ils exercent le droit d’enseigner, ce n’est pas comme représentans d’une corporation, c’est comme personnes privées, ils ne sont même admis qu’à ce titre. Ils existent pourtant en communauté, c’est bien certain, et un des griefs de M. le procureur général Bertauld contre eux, une des raisons qui à ses yeux les rendent suspects, c’est qu’ils ne se font pas reconnaître légalement, c’est qu’ils s’abstiennent de soumettre leurs statuts à l’état. Il ne faut pas se payer de mots. Pourquoi se feraient-ils reconnaître, puisqu’ils ne prétendent pas aux bénéfices de la reconnaissance légale ? L’autorisation est un avantage qui leur est offert, elle n’est pas une obligation pour eux. Ils n’ont nul besoin de soumettre à l’homologation de l’état des statuts qui n’ont aucun effet civil, qui sont des obligations d’un ordre tout spirituel, des engagemens de la conscience, un lien religieux parfaitement volontaire. C’est un domaine intime où l’état n’a pas même à entrer parce qu’il n’a pas de sanction pour ce genre d’engagemens : il ne les connaît pas, il ne les protège pas, il ne peut pas les interdire.

Si les membres de ces communautés manquent aux lois, on peut les frapper. S’ils ont des maisons d’éducation, on peut les contrôler et les surveiller, on est armé contre eux de toutes les prérogatives de l’autorité publique. S’ils essaient de se dérober aux conditions de la vie civile, on peut les forcer à s’y soumettre. On a les inspections pour les observer, les tribunaux pour les juger, les administrations financières pour surprendre et réprimer l’irrégularité de leurs transactions. S’ils n’ont mérité par aucun crime ou par aucun délit une déchéance, où est le motif plausible de leur enlever par voie d’exception ce droit d’enseigner qu’ils n’ont perdu ni par l’indignité ni par l’incapacité ? Leurs opinions sont dangereuses, dit-on. D’abord les opinions ne donnent ni n’enlèvent un droit, et si elles sont dangereuses, il n’y a qu’à les combattre ; on ne les supprimera pas par l’exclusion de quelques religieux, ni même d’un ordre tout entier. C’est parce que la majorité du sénat l’a senti qu’elle s’est refusée à voter cet article 7, qui sacrifiait des garanties de liberté sans profit possible, qui n’était qu’un acte vexatoire comme prohibition d’enseignement et un acte périlleux comme mesure politique.

Qu’à cela ne tienne ! s’écrient aussitôt ceux qui ne peuvent garder leur sang-froid devant une robe noire, ceux qui sont toujours impatiens de précipiter la république dans ces conflits de religion, dans ce qu’ils appellent la « guerre au cléricalisme ; » qu’à cela ne tienne ! l’article ? était un minimum, une transaction, un moyen offert aux congrégations de se faire oublier en perdant le droit d’enseigner. L’article 7 est repoussé, il reste l’expulsion, la dissolution des communautés non autorisées, l’action par voie administrative, l’exécution des « lois existantes. » C’est bien aisé à dire ; mais c’est là précisément ce qu’il y a de plus obscur, de plus incertain. C’est la question de savoir quelles sont ces « lois existantes, » quelle en est l’autorité et l’efficacité, dans quelle mesure ces lois, qui datent de tous les temps, qui le plus souvent ont été faites sous l’empire de circonstances particulières, s’appliquent à ce phénomène tout moderne de communautés qui se sont développées dans le droit commun, dans la liberté et par la liberté.

Où sont-elles donc ces lois qui permettraient d’expulser, de dissoudre, de disperser tout ce qui est gênant ? On n’aura pas recours sans doute à d’anciens édits, à des édits de Louis XV contre les jésuites. Ce serait par trop risible, ce serait dans tous les cas un spectacle curieux et édifiant à offrir au nom de la république ! La loi de 1790 a eu pour objet, il est vrai, de mettre fin à tout le système des corporations anciennes. à tout un ensemble de conditions, de droits, de privilèges inhérens à la personnalité civile, de vœux reconnus et consacrés par la loi : elle n’interdisait pas la vie en commun, l’agrégation volontaire. Elle se bornait à substituer la liberté à la vieille organisation monastique, elle ne donne aucune arme de répression. La loi du 18 août 1792 n’a pas même la valeur d’une loi, elle ne devrait pas être invoquée. C’est un acte dénué de tout caractère régulier, accompli à un moment où la royauté était prisonnière et oîi la république n’existait pas encore, oîi la constitution avait disparu, oii il n’y avait plus rien de légal : c’est l’acte d’une époque où un prêtre, vêtu publiquement du costume ecclésiastique, pouvait être de ce seul fait poursuivi « pour délit contre la sûreté générale, » — etoù l’on était enfin à la veille des massacres de septembre ! Cette loi, M. Jules Simon n’a eu qu’à la citer pour la rejeter dans son passé de sanglant arbitraire. Le décret de messidor an xii est certainement, avec quelques autres, une arme commode de répression laissée par l’empire aux gouvernemens qui se piquent de libéralisme. Il existe, il n’est pas abrogé régulièrement ; mais après tout, même dans ce décret de messidor, il n’y a pas trace de bannissement et d’expulsion, et la seule sanction est la « poursuite à l’extraordinaire, » c’est-à-dire l’exécution administrative, — c’est-à-dire l’envoi dans une prison d’état. Les articles 291 et 292 du code pénal sur les associations ! M. le procureur général Bertauld, qui est un terrible légiste, qui a eu le premier le triste honneur de prononcer le mot de « suspects » à propos de quelques religieux qu’on n’aime pas, M. le procureur général Bertauld a reconnu lui-même qu’on ne pourrait se servir de ces articles pour exécuter ou dissoudre les congrégations manu militari. Les ordonnances de la restauration ne donnent aucun moyen précis et direct : elles ont trait à une situation différente. Tout cela en définitive, c’est l’obscurité, la contradiction, la confusion de textes oubliés, surannés, où les juristes les plus perspicaces, les plus subtils ont de la peine à se reconnaître.

Chose curieuse ! dans toutes ces vieilles lois, dans toutes ces traditions qui se perpétuent à travers les régimes les plus divers et souvent les plus contraires, à travers les révolutions et les bouleversemens, ce qu’on va toujours chercher, c’est ce qui sert à l’arbitraire, ce n’est jamais ce qui est favorable à la liberté. On tire du vieil arsenal le décret de messidor an xii, on passe volontiers sous silence la constitution de 1848 ; on cite les légistes qui ont des plaidoyers pour toutes les restrictions, on désavoue presque comme de généreux utopistes les libéraux qui déjà, sous la restauration, justement en face des ordonnances de 1828 relatives aux jésuites, défendaient avec éclat la liberté d’enseigner. On se rattache aux édits, aux décrets, aux ordonnances d’autrefois ; on oublie qu’avec le temps tout a changé, qu’il y a eu d’incessans progrès d’idées et de mœurs, que nous n’en sommes plus ni à l’ancienne monarchie où il y avait toute une constitution hiérarchique des ordres religieux sous l’autorité du roi, ni à l’empire où il y avait la volonté d’un homme servie par une omnipotence administrative sans limites, ni même à la restauration où il y avait encore une religion d’état, — que par conséquent tout ce qui vient de ces époques diverses n’a plus qu’une autorité incertaine dans les circonstances nouvelles. Et si ces congrégations qu’on prétend atteindre par des lois sur lesquelles on n’est même pas d’accord aujourd’hui ont l’idée d’opposer quelque résistance, — une résistance de légalité bien entendu, — si les hommes qui les composent veulent se défendre, maintenir leurs droits comme de simples citoyens, que fera-t-on ? comment procédera-t-on ? se laissera-t-on entraîner dans une suite d’enquêtes et de contestations juridiques ? Où tout cela peut-il sérieusement conduire ?

L’état cependant, dira-t-on, ne peut rester désarmé et destitué de tout droit de contrôle sur le mouvement contemporain des communautés religieuses. Non assurément. L’état ne peut rester désarmé dans l’intérêt de la paix intérieure. Une loi nouvelle coordonnant, élaguant ou résumant toutes celles qui sont plus ou moins tombées en désuétude, peut être nécessaire, si l’on veut, et la preuve qu’elle serait nécessaire, c’est la peine qu’on éprouve à s’entendre sur les lois anciennes. La preuve qu’on ne croyait pas à l’efficacité des vieilles armes, c’est qu’on a voulu s’en donner une toute neuve avec l’article 7. Qu’on prépare donc avec maturité une loi nouvelle sur les associations, rien de mieux ; mais dans tous les cas, qu’on y prenne bien garde, cette loi doit être appropriée à notre temps, elle doit garder un caractère de libérale impartialité. Elle ne saurait être, dans un autre sens, une loi de sûreté générale, plaçant quelques milliers de religieux sous une juridiction exceptionnelle et discrétionnaire, allant les atteindre dans leur droit de vivre librement ou d’enseigner pour cause d’opinions et de tendances suspectes. Ce serait rétrograder d’une république constitutionnelle à l’empire ! L’autre jour, M. Dufaure le faisait remarquer avec une saisissante éloquence. Il y a quelques années, on se croyait en face d’un « péril social, » et contre ce péril, on avait imaginé ce qu’on appelait un « gouvernement de combat. » Maintenant c’est un péril social d’un autre genre auquel des républicains troublés donnent le notn de cléricalisme, et contre ce prétendu péril on veut avoir encore un gouvernement de combat. On ne parle que d’expulser, de disperser des communautés ; on ne songe qu’à faire revivre des lois vieillies ou à proposer des lois nouvelles contre quelques congrégations qui seraient parfaitement inoffensives si on s’occupait avant tout de donner à la France la paix et la sécurité à l’abri d’institutions libérales.

L’erreur singulière est de tirer de telles conséquences du rojet d’un article qui a mérité son sort, et une erreur plus étrange encore est de prendre feu pour cet article 7 au point de menacer le pays de nouvelles crises politiques. L’aberration véritable, c’est de voir dans ce qui n’a été après tout que la mésaventure de M. Jules Ferry un prétexte d’agressions violentes contre un des pouvoirs publics, contre le sénat, contre les républicains libéraux qui ont contribué à décider le dernier vote. Qu’a donc fait de si extraordinaire le sénat ? Est-ce qu’il n’existe pas au même titre constitutionnel que la chambre des députés ? Est-ce qu’il est sorti de son rôle en votant avec indépendance sur une mesure qu’il a jugée dangereuse ? Est-ce qu’enfin M. Dufaure, M. Jules Simon, ne sont pas dans la république des autorités aussi sérieuses que M. Floquet et M. Brisson ? C’est tout au plus cependant si sur l’heure on n’a pas proposé la déchéance du sénat, si on n’a pas interpellé le ministère sans attendre le vote définitif de la loi sur l’enseignement. Les groupes se sont réunis, les fortes têtes ont délibéré avec la gravité qui leur appartient sur la manière de répondre au vote sénatorial. Ainsi voilà des hommes qui, d’un côté, veulent qu’on respecte, qu’on applique des lois obscures, incertaines pour tout le monde ; d’un autre côté, ils ont là sous les yeux une loi claire, nette, impérieuse, la constitution, et ils ne la respectent même pas. Ils ne respectent pas l’autorité, l’indépendance d’un des pouvoirs constitutionnels. Ils déclarent gravement, en réponse à un vote régulier, que l’heure des résolutions viriles est venue. Quelle résolution virile ont-ils à prendre si ce n’est celle de se taire raisonnablement ? Ce qu’il y a de mieux en effet, c’est de ne pas tant s’agiter pour rien, d’accepter simplement et sans mauvaise humeur ce qui a été fait en toute légalité. Avant l’interpellation qui n’est que suspendue et qui doit revenir, à ce qu’il paraît, un de ces jours prochains, le gouvernement aura pu vraisemblablement calmer un peu toutes ces intempérances, et quelle que soit la vivacité de l’interpellation, M. le président du conseil n’acceptera certainement que ce qui sera dans la mesure de la politique de modération qui convient à son caractère et à ses talens. Nul doute qu’après avoir correctement couvert la chambre des députés devant le sénat, en appuyant de son autorité un acte dont il n’aurait pas pris l’initiative, il ne tienne à couvrir le sénat devant l’autre chambre, en ramenant les esprits emportés à la régularité constitutionnelle. Ce qui sortira de tout cela, selon toute apparence, c’est quelque ordre du jour plus ou moins habile qui en définitive laissera au gouvernement, avec la responsabilité de l’exécution des lois, une liberté suffisante pour pacifier une situation trop longtemps troublée. Franchement, au lieu de se livrer à toutes ces effervescences, on ferait mieux de revenir le plus tôt possible aux affaires du pays, qui ne s’intéresse pas démesurément à des conflits, à des agitations sans profit pour lui comme sans honneur pour ceux qui les excitent.

Un incident suffit souvent pour éclipser tous les autres. Les discussions intérieures de ces derniers jours ont eu pour résultat de faire oublier un moment ou d’atténuer les préoccupations nées d’un certain nombre de circonstances extérieures exagérées par l’imagination des nouvellistes, par les correspondances retentissantes, par les commentaires de tous ceux qui se plaisent à prédire pour chaque printemps de nouveaux conflits. Assurément l’état de l’Europe reste assez précaire, les antagonismes des peuples sont assez intenses, les rapports des gouvernemens sont assez difficiles pour que des complications soient toujours possibles. L’Europe, on peut le dire d’une manière générale, au point de vue international comme au point de vue intérieur pour chaque pays, l’Europe vit à la faveur de trêves successives encore plus que sous la protection d’une paix puissamment et invariablement garantie. C’est la paix dans la confusion des rapports : c’est une situation qui ne date pas d’hier, qui n’est pas probablement destinée à changer de sitôt, et qui est certainement faite pour être suivie avec vigilance. Ce n’est cependant pas une raison de croire tout compromis chaque matin parce qu’il surgira un incident imprévu, peut-être même quelque difficulté, parce que le prince Hohenlohe, au lieu de rester ambassadeur d’Allemagne à Paris, va occuper un poste éminent à la chancellerie de Berlin ou parce qu’une question délicate d’extradition s’élève entre la Russie et la France.

C’est au milieu des diversions parlementaires nées de la discussion du trop fameux article 7 que le gouvernement français a eu à s’occuper de cette dernière question de l’extradition d’un sujet russe réclamé par le cabinet de Saint-Pétersbourg, et il a conduit cette affaire, il faut le dire, avec une parfaite modération. Sans être lié par des traités formels, il ne pouvait cependant décliner l’autorité des principes généraux reconnus par la plupart des nations civilisées, par notre pays lui-même en matière d’extradition. Il avait certes un problème délicat à résoudre : il avait à trouver l’exacte mesure de ce qu’il pouvait, de ce qu’il devait pour faire honneur à des relations d’amitié avec la Russie, sans déroger à des droits, à des traditions, à des convenances qu’aucun état indépendant ne peut oublier, il a procédé sans précipitation, sans parti-pris, et c’est après avoir tout pesé, après avoir provoqué l’examen juridique des chefs des parquets de Paris, c’est après tout cela qu’il s’est décidé. Il a cru devoir refuser l’extradition, non par une raison de principe absolu, mais parce que « l’identité de l’inculpé et sa participation aux faits qui lui sont reprochés n’étaient pas établis. » En même temps le prisonnier a dû quitter la France, il s’est rendu en Angleterre. Aucun des précédons invoqués ou cités ne pouvait avoir ici une autorité décisive, ni le précédent de ce Français soupçonné d’attentat, dont l’extradition était demandée à la Belgique en 1854, ni celui de ce complice d’Orsini jugé et acquitté à Londres en 1858. Dans ce dernier cas, il n’y avait eu aucune demande d’extradition, et les difficultés qui s’élevaient à cette époque entre l’Angleterre et la France tenaient moins à la question elle-même qu’aux procédés diplomatiques du cabinet impérial. Dans le premier cas, le gouvernement français n’avait pas insisté, et à une embarrassante réclamation on avait substitué la négociation d’un traité d’extradition qui assimilait aux crimes de droit commun les attentats contre les souverains. Il y a ceci à remarquer, du reste, qu’un traité d’extradition eût-il existé aujourd’hui avec la Russie, notre gouvernement n’aurait pas pu agir d’une manière sensiblement différente et se dispenser d’examiner les titres sur lesquels s’appuyait la demande russe. Il a fait tout ce qu’il pouvait dans la limite de ses devoirs et de ses droits ; il l’a fait avec le sentiment impartial de ses obligations envers un gouvernement ami et, à tout prendre, si au premier moment il a pu y avoir quelque mécompte à Saint-Pétersbourg, la réflexion ne tardera pas à ramener le cabinet du tsar à une appréciation plus vraie d’un procédé simple et correct.

On a pu dire, il est vrai, — que ne dit-on pas ? — qu’à la suite du refus de la France le prince Orlof pourrait être conduit à prendre prochainement un congé et que ce congé pourrait ressembler à un signe de refroidissement ou de dépit, qu’il aurait aux yeux du monde européen une mauvaise apparence. Le prince Orlof dût-il prendre effectivement un congé, on ne voit pas bien comment l’absence momentanée de l’ambassadeur du tsar aurait nécessairement la signification et la portée qu’on lui prête. Si les rapports amicaux de la France et de la Russie ont une sérieuse raison d’être, ils ne sont pas évidemment à la merci d’un incident passager, d’un acte qui n’a point été inspiré par une pensée désobligeante, bien moins encore par une sympathie quelconque pour des agitations révolutionnaires auxquelles ni notre gouvernement ni notre pays ne peuvent s’intéresser. La vérité est que, sans aller attacher plus d’importance qu’il ne faut à un incident extérieur qui n’a par lui-même rien d’extraordinaire, la Russie a bien assez de ses affaires intérieures.

Elle reste en effet dans une situation toujours grave, et le vingt-cinquième anniversaire de l’avènement de l’empereur Alexandre II, tout récemment célébré à Saint-Pétersbourg, semble avoir eu un caractère particulièrement émouvant, assez mélancolique au milieu des événemens lugubres qui se succèdent, qui finissent par créer dans une partie de la population une véritable panique. Rien ne décourage les conspirateurs, et la famille impériale venait à peine d’échapper à l’explosion du Palais d’Hiver, que le nouveau gouverneur de Pétersbourg, le général Loris-Mélikof, a été lui-même l’objet d’une tentative d’assassinat. Le meurtrier a été pris au moment où il venait de décharger son arme et il a été exécuté deux jours après. Aux attentats on répond par les répressions, par les concentrations de pouvoirs, par les mesures extraordinaires. C’est la fatalité de ces momens de trouble. Quel sera le dernier mot de tout cela ? On dirait par instans que tous ces crimes, toutes ces explosions, toutes ces fureurs meurtrières produisent une certaine réaction d’opinion favorable au gouvernement, et le général Loris-Mélikof ne paraît pas impopulaire dans les fonctions dictatoriales qui lui ont été confiées. Il paraît inspirer de la confiance parce que peut-être on compte sur ses lumières, sur son intelligence autant que sur sa résolution, et on lui attribue même un certain libéralisme, tout au moins l’idée que les répressions aveugles ne suffisent pas. Il ne serait point impossible qu’avec de l’habileté et du sang-froid, en se faisant un appui d’une partie de la population, en tempérant à propos les rigueurs, il ne réussît à réduire un peu le nihilisme, les violences conspiratrices, comme on dit qu’il l’avait fait jusqu’à un certain point dans son ancien gouvernement de Kharkof. La mission qu’il a acceptée ne reste pas moins difficile, et la Russie traverse une crise intérieure assez obscure, assez grave pour ne point y ajouter un trouble de rapports diplomatiques à propos d’un incident tout fortuit. Les imaginations inventives en seront vraisemblablement pour leurs frais de commentaires au sujet du congé éventuel du prince Orlof et des complications qui pourraient naître d’un refus d’extradition suffisamment justifié.

Ce n’est donc point de là que peut venir sérieusement un trouble pour l’Europe à l’heure qu’il est. Y a-t-il un fait plus particulièrement grave, d’une signification décidément inquiétante dans le rappel du prince Hohenlohe à Berlin ? Tous ces voyages de diplomates, le congé présumé du prince Orlof, le départ prochain du représentant de l’Allemagne, l’absence prolongée d’un ambassadeur d’Italie, tous ces faits peuvent n’être pas dénués de quelque valeur. Il faudrait cependant s’entendre. Si le prince Hohenlohe, qui a d’ailleurs toujours rempli sa mission avec tact et urbanité, était personnellement la garantie vivante des intentions pacifiques de l’Allemagne, comment son entrée au ministère des affaires étrangères de Berlin serait-elle un signe plus menaçant ? S’il a pu parmi nous acquérir la conviction que la France ne veut que la paix, comment admettre qu’un personnage aussi considérable irait à la chancellerie impériale pour pratiquer une politique qui s’inspirerait d’une conviction tout opposée ?

Ce qui a pu prêter aux commentaires et donner un caractère douteux au rappel du prince Hohenlohe, c’est la coïncidence de ce déplacement avec les nouveaux projets militaires qui, à l’heure qu’il est, sont discutés dans le Reichstag à Berlin. Ici même cependant, il faut le dire, la discussion parlementaire est loin d’avoir le ton agressif des polémiques de journaux qui ont préludé à ces projets, qui ont servi à les préparer. Sans doute, d’une manière générale, l’augmentation des armemens de l’Allemagne est toujours représentée comme une nécessité impérieuse en présence de l’accroissement constant des forces militaires des puissances voisines. Le ministre de la guerre, le général Kamecke, l’a dit dans un discours laconique et tout soldatesque. Le Nestor militaire de Berlin, M. de Moltke, s’est plu à développer avec plus d’étendue devant le parlement les mêmes idées. Il a montré l’Allemagne ouverte et menacée par toutes ses frontières, ayant à se défendre partout, et partout contre des armées puissantes. La Russie, selon M. de Moltke, la Russie, même avant la guerre avec la Turquie, précisément pour cette raison, avait considérablement accru les cadres de son armée, et, la paix faite, elle a non-seulement maintenu, mais fortifié cette organisation, sur laquelle on a gardé un silence absolu. La France, depuis dix ans, aurait « plus que doublé son armée, » elle pourrait opposer immédiatement plus de six cent mille hommes. La France s’est fait une ceinture de forteresses, elle a des réserves considérables et instruites, tout ce qui peut la rendre redoutable. Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur l’importance relative des armemens de la Russie aussi bien que de la France vis-à-vis de l’Allemagne ; ce qu’il y a simplement à remarquer pour le moment, c’est qu’en mettant en scène les nations voisines, M. de Moltke ne leur attribue pas des « intentions hostiles » et que ce qu’il dit, il ne l’applique pas aux circonstances présentes. Il parle d’une manière générale, presque théorique, et chemin faisant il sème les observations bonnes à recueillir.

Ainsi, avec son autorité d’organisateur militaire consommé, il invoque l’exemple des « voisins de l’ouest, qui ne peuvent se résoudre à réduire la durée du service dans l’armée française, bien que la proposition en ait été faite plusieurs fois. » C’est une opinion qu’on peut enregistrer et méditer au Palais-Bourbon. M. de Moltke, sans faire des incursions directes dans la politique, a cependant aussi sous ce rapport des mots profondément justes. Il fait observer u qu’un gouvernement faible est un malheur pour le pays qui le possède et un danger pour le voisin. » C’est encore une réflexion qu’on peut recueillir et dont on peut faire son profit à Paris. M. de Moltke, lui, veut un gouvernement fort, une armée accrue pour que l’Allemagne puisse se protéger, se défendre, et, par surcroît, en parlant de ce qu’il appelle modestement une œuvre de protection et de défense, il ajoute discrètement : « Pour cela, nous ne serons peut-être pas seuls. » C’est une allusion à cette alliance austro-allemande que, de son côté, le chef des nationaux-libéraux, M. de Bennigsen, a célébrée avec pompe comme « une impérissable feuille de laurier ajoutée à la couronne du chancelier. » Une alliance puissante, un gouvernement fort, une armée colossale, avec cela on peut se protéger, se défendre ; oui, vraiment, on peut vivre en sûreté, et tout ce que les voisins paisibles ont à demander, c’est qu’avec de si bonnes armes on n’ait pas l’idée de se protéger et de se défendre contre ceux qui ne songent à attaquer ni à troubler personne.

Ch. de Mazade.

Le directeur-gérant, C. Buloz.