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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1879

Chronique n° 1126
14 mars 1879


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars 1879.

Si l’on veut savoir comment les affaires d’un pays peuvent être gaspillées à plaisir, comment peuvent être perdus ou tout au moins compromis en quelques jours les fruits d’une victoire acquise par des années d’habile modération, on n’a qu’à regarder ce qui se passe en France depuis quelques semaines. Nous assistons en effet à un étrange spectacle, dont l’unique, la triste et désolante moralité, c’est qu’il y a dans les succès une sorte d’ivresse à laquelle les esprits irréfléchis ne savent pas résister, c’est qu’il y a un instant où les partis qui ne se sentent plus contenus se laissent aller au hasard de leurs passions aveugles et tombent fatalement du côté où ils penchent. C’est l’histoire du moment, c’est l’histoire d’hier, ce sera peut-être l’histoire de demain, à moins que, par une dernière et heureuse inspiration de sagesse, on ne s’arrête dans cette carrière où les fautes s’enchaînent avec une cruelle logique, où ce qui semblait acquis est remis en doute et où le mal, sans être encore irréparable, peut devenir de jour en jour plus difficile à réparer.

Certes, s’il y a eu jamais une situation favorable, c’est celle qui a existé un instant il y a deux mois, au lendemain des élections sénatoriales. Le scrutin qui venait de renouveler le sénat dissipait les dernières incertitudes et avait l’importance d’une sanction définitive des institutions. A ce moment, il y a deux mois, — il y a un siècle, pourrait-on dire, tant les événemens marchent vite ! — une sorte de confiance tranquille se manifestait dans les esprits, dans le pays qui se croyait enfin délivré du fantôme des conflits. Dans cette situation nouvelle, telle qu’elle apparaissait, il y avait, on le pensait du moins, toutes les garanties contre des tentatives de réaction désormais impossibles aussi bien que contre des mouvemens précipités que le nouveau sénat n’était certainement pas disposé à encourager, qui semblaient trouver d’avance leur limite dans l’accord nécessaire des pouvoirs. La république n’avait plus rien à craindre, c’était évident ; elle n’avait qu’à vivre, à s’affermir par degrés, à chercher sa force dans la paix, dans la pratique sérieuse des institutions libres, dans la politique de raison par laquelle elle a réussi à s’accréditer et à se fonder. Le pays l’a cru ainsi, cela n’est pas douteux, et c’est l’explication la plus plausible d’une confiance assez universelle dans les premiers jours, dans ce qu’on pourrait appeler la lune de miel des élections sénatoriales. Qu’est-il arrivé cependant ? A peine est-on entré dans cet ordre nouveau où tout semble désormais facile, où va régner « l’harmonie des pouvoirs, » les incohérences éclatent. On commence par organiser l’assaut contre le ministère qui a fait les élections et contre M. Dufaure, dont on a été trop heureux d’invoquer l’autorité, tant qu’on a eu besoin de ce talent éminent, de cette haute intégrité, mais qui ne peut plus manifestement suffire dans les circonstances nouvelles ! Moins de quinze jours après les élections sénatoriales, on a essayé de provoquer une crise ministérielle, et avant la fin du mois la crise ministérielle à peine conjurée est devenue une crise de gouvernement par la démission nécessaire ou volontaire de M. le maréchal de Mac-Mahon, par l’élévation à la présidence de la république de M. Jules Grévy.

Les événemens vont d’un pas rapide ! Cette fois du moins on va pouvoir se reposer : le but est atteint, la victoire sur le 16 mai 1877, sur le 24 mai 1873, est complète ; celui qui restait le dernier représentant de ces deux dates ennemies a disparu. La république a un président républicain comme elle a des chambres républicaines ; elle a même un ministère plus complètement républicain par la retraite de M. Dufaure, qui, après, avoir négocié, facilité la transmission du pouvoir présidentiel, s’empresse, avec une ironique bonhomie, de s’effacer devant des « hommes nouveaux. » Tout est donc reconstitué et renouvelé. C’est encore modéré, il est vrai ; mais c’est pour sûr décidément républicain. Que faut-il de plus ? Va-t-on s’arrêter et laisser au pays un moment de répit, le temps de comprendre cette série de crises, d’évolutions précipitées ? Pas du tout, il ne s’agit pas de s’arrêter. C’est au contraire le moment de se hâter plus que jamais, de prendre toutes les positions, de multiplier les exigences, les revendications, sous prétexte d’assurer la victoire républicaine, de ne pas laisser respirer ce pouvoir nouveau, qu’on a l’air de soutenir, le président lui-même et ce malheureux ministère qui reste encore par trop modéré, par trop centre gauche. Dès lors la confusion est complète. Un jour c’est la question de l’amnistie qu’on fait peser sur le gouvernement et avec laquelle le ministère est obligé de se débattre ; un autre jour c’est la question du retour des chambres à Paris qu’on soulève par une sorte de besoin d’agitation. Dans l’intervalle, chemin faisant, on ouvre une campagne contre la préfecture de police, et cette triste compagne de l’enquête, à laquelle le gouvernement n’a pu se prêter que par une dangereuse méprise, conduit aussitôt à la désorganisation de la police, à la démission forcée du préfet, à la chute du ministre lui-même, emporté dans un tourbillon, à un premier démembrement du cabinet. C’est la faute du ministre, pris au piège de ses bonnes volontés, tant qu’on voudra ; seulement cette faute est le signe d’une situation profondément troublée où l’on craint de résister, où l’on croit se sauver par des concessions, qui n’ont jamais rien sauvé. Ainsi, en quelques semaines, sous toutes les formes, se poursuit un travail multiple et ininterrompu, mettant, pour ainsi dire, le siège autour du gouvernement, s’attaquant tantôt à un ministre, tantôt à une institution tutélaire ou à une prérogative supérieure de l’autorité publique, ébranlant tout et affaiblissant tout. Les crises succèdent aux crises, ou plutôt la crise intime est permanente ; les incidens s’enchaînent et se pressent en s’aggravant jusqu’à cette dernière question de la mise en accusation du 16 mai, qui a fini par être agitée hier en pleine chambre, à Versailles, et qui a failli être une épreuve meurtrière pour le gouvernement tout entier, pour le ministère, peut-être pour M. Jules Grévy lui-même. Arriver en six semaines à mettre à mal, tout au moins en péril, un nouveau président et le ministère d’une présidence nouvelle qu’on acclamait il y a un mois, c’eût été, on en conviendra, ne pas perdre son temps !

Était-il donc si nécessaire de s’obstiner à infliger cette épreuve à un pouvoir nouveau, de s’attacher à cette idée agitatrice d’un procès de parti dans des circonstances si complètement transformées, d’aller en un mot réveiller les souvenirs irritans d’une période qui n’est plus, d’une crise qui a passé comme un orage ? Au moment de la lutte ou au lendemain, lorsqu’on avait à rendre guerre pour guerre, lorsque les passions étaient encore chaudes du combat, un sentiment de représaille et de vengeance a pu se produire. Même dans une victoire de scrutin qui était éclatante, mais qui semblait encore disputée, qui pouvait n’être pas définitive, on croyait avoir à se défendre, à se tenir en garde contre des arrière-pensées ennemies, contre des tentatives nouvelles. On nommait des comités, on instituait une commission d’enquête parlementaire, qui devait faire son rapport « le plus tôt possible ; » soit. Aujourd’hui tout est changé. Cette entreprise du 16 mai qu’on a voulu un instant remettre sur la sellette, elle a disparu, elle a passé par toutes les phases de la défaite. Le jugement, le vrai jugement, c’est le pays qui l’a prononcé par ses votes, et la chambre elle-même n’a certes pas ménagé les témoignages de ses ressentimens par les invalidations qu’elle a multipliées. Ministres de la première heure comme de la dernière heure, députés officiels, préfets, administrateurs de toute nature, juges compromis, tout a été emporté. Celui qui est resté, même après la défaite, le dernier représentant du 16 mai, M. le maréchal de Mac-Mahon, a quitté à son tour la scène ; il l’a quittée avec une dignité simple qui prouve que, s’il a pu se tromper, il ne gardait visiblement aucune arrière-pensée déloyale.

Tout cela est fini, effacé, presque oublié. A quoi servait désormais d’aller exhumer des archives de la commission d’enquête cette proposition de mise en accusation qui ne répondait plus à rien ? On a laissé passer près de deux ans avant de produire ce rapport qui devait être fait « le plus tôt possible, » et ce rapport lui-même, porté comme une révélation foudroyante à la tribune du parlement par M. Henri Brisson, de quoi se compose-t-il ? Que dit-il ? Il n’a certes rien de nouveau ni de bien sérieux. Il n’est que la reproduction artificiellement violente, laborieusement et systématiquement coordonnée de vieilles polémiques, de récriminations et de suppositions qui ont pu être des armes de guerre pendant le combat, qui ne peuvent entrer dans une œuvre juridique. — Oh ! sûrement, le 16 mai a dû être prémédité, savamment préparé, et peu s’en faut qu’il ne soit représenté comme ayant reçu son mot d’ordre du Vatican, que le pape et quelques évêques ne soient appelés au procès ! Il y a présomption grave qu’on a dû conspirer, comploter pour préparer ou hâter la destruction de la république ! Il y a présomption grave qu’on se disposait à un coup d’état, dont l’objet, il est vrai, n’est pas trop clairement saisi ! Il y a plus que présomption que la constitution a été violée en général et en particulier ! M. Brisson, ayant pour assesseur M. Floquet dans son œuvre d’accusation publique, a tout vu, tout pénétré ; il a fait sa récolte de petits papiers et de témoignages accusateurs dans toutes les archives, même dans celles qui n’auraient pas dû lui être ouvertes ; il a suivi partout la trace du crime — qui en définitive n’a pas été commis, puisque la constitution est restée intacte, puisque la république n’a point péri. Et c’est pour se donner le plaisir de réchauffer ces vieilles querelles, de rassembler un certain nombre de déclamations et de présomptions plus ou moins spécieuses, c’est avec de tels élémens qu’on s’est exposé à déployer devant le pays et devant l’Europe ce spectacle d’un procès fatalement condamné à rester une œuvre de vengeance politique, impliquant forcément dès le premier pas M. le maréchal de Mac-Mahon avec ses ministres, menaçant une multitude de complices plus ou moins volontaires, mettant à nu les ressorts les plus intimes de la discipline militaire, semant les divisions et l’incertitude dans l’armée ! Ce que la république y aurait gagné, il n’est pas facile de le voir ; ce que la paix intérieure et le crédit extérieur du pays y auraient perdu, on peut le soupçonner, dès ce moment, rien qu’à voir l’impression d’étonnement et d’inquiétude manifestée depuis quelques semaines en France et au dehors. Le danger est évité, peut-on dire aujourd’hui, l’écueil a été heureusement franchi. Les organisateurs du procès en seront pour leurs frais d’éloquence, de rapports et de réquisitoire ; la chambre l’a ainsi décidé hier après une grave discussion de quelques heures à laquelle ont pris part M. Léon Renault, le rapporteur, M. Henri Brisson, le président du conseil, M. Waddington, le ministre de l’intérieur, M. Lepère, M. Floquet et même M. Madier de Montjau. — Oui, sans doute, le danger est évité, la sagesse a prévalu. La majorité de la chambre, une majorité qui réunit plus de cent cinquante voix en comptant les voix de la droite, a écarté définitivement cette proposition d’un procès fait pour troubler le pays. Le vote d’hier met fin, si l’on veut, à une mauvaise affaire, à une agitation périlleuse. C’est au bout du compte un succès ; mais il n’est pas moins vrai que jusqu’à la dernière heure la question est restée incertaine, que la commission d’enquête a résisté à tout, même aux instances les plus pressantes du gouvernement, aux considérations les plus graves de politique extérieure et intérieure ; il n’est pas moins vrai que la partie la plus avancée de la gauche, c’est-à-dire en définitive une fraction de la majorité républicaine, a préféré tout braver, même les chances d’une crise imminente de pouvoir, et si le gouvernement, par la fermeté de ses déclarations, a conquis le vote d’hier, la situation générale, il faut bien l’avouer, n’est pas beaucoup plus claire. Les difficultés survivent au scrutin, et les radicaux, dans leur confiance menaçante, n’ont pas caché leur pensée aux ministres qui venaient de parler ; ils ont ajourné le cabinet « à quelques semaines, peut-être à quelques jours, » laissant éclater ainsi involontairement dans un seul mot les faiblesses secrètes du moment présent.

C’est qu’en effet, quelque favorable, quelque rassurant que soit le vote qui vient de trancher cette question irritante de la mise en accusation des anciens ministres, il ne décide rien ; il n’est plus qu’un détail ou incident dans une situation qui subsiste tout entière, dont la gravité, singulièrement caractéristique et redoutable, est dans cet effort tenté depuis deux mois pour précipiter la politique de la France, pour entraîner le régime nouveau dans des campagnes qui seraient des aventures, pour créer ce qu’on appelle une république vraiment républicaine. Qu’est-ce que peut bien être cette république républicaine qu’on nous promet et qui ne s’est manifestée jusqu’ici que par des procédés assez bizarres, sous des figures assez étranges ? C’est sans doute la république telle que l’entend le conseil municipal de Paris, qui devient de plus en plus une succursale radicale du parlement, une troisième chambre politique, un troisième ou un quatrième pouvoir dans l’état. C’est la république qui réclame l’amnistie pour les insurgés de la commune et les rigueurs d’une justice exemplaire contre ceux qu’on appelle les insurgés du 16 mai. C’est la république qui travaille à la désorganisation de la préfecture de police et qui se croit victorieuse en entendant les musiques militaires jouer la Marseillaise. C’est la république qui n’admet M. Jules Grévy lui-même qu’à la condition que M. Grévy se soumette aux volontés du radicalisme, et qui prétend bien ne pas laisser plus longtemps au pouvoir les derniers représentant du centre gauche demeurés dans le cabinet. C’est en un mot la république des réminiscences révolutionnaires, des traditions de violence, des fanatismes de parti, de l’esprit d’exclusion et de désorganisation. Elle est à l’œuvre depuis deux mois, et elle a eu du moins ce succès singulier de tout paralyser dans le parlement, de créer au gouvernement toute sorte d’impossibilités. Le radicalisme ne règne pas, il n’a pas la majorité dans les chambres ; mais par sa hardiesse il s’impose à la majorité réelle, il fausse toute la politique, et le seul résultat jusqu’ici de cette intervention ambitieuse et bruyante du radicalisme, c’est d’avoir compromis en deux mois la situation paisible et favorable qui existait au lendemain des élections sénatoriales, d’avoir créé un état de malaise, d’inquiétude et de défiance qui éclate partout, sous toutes les formes. Il faut dire tout simplement le mot : la république n’est pas en progrès dans la confiance du pays non plus que dans la confiance de l’Europe.

Le mal existe, il est incontestablement le résultât de deux mois d’agitations stériles, d’incohérences profondes. Toute la question est de savoir si, dans les divers partis modérés des deux chambres, il y a un sentinent assez énergique de cette situation pour se rallier à une politique de vigoureuse modération dont le gouvernement seul peut prendre efficacement la direction comme il en a la responsabilité. Le ministère, par son succès d’hier dans la discussion sur le procès du 16 mai, vient de voir ce que peut la fermeté ; mais cette fermeté ne serait qu’une démonstration inutile si elle ne se déployait qu’un seul jour, dans une seule affaire. C’est désormais à tous les instans, dans toutes les questions, dans toutes les circonstances, que le gouvernement et ceux qui le soutiendront doivent montrer une résolution énergique, un esprit de conduite invariable, s’ils veulent relever les affaires de la France par une république régulière, sérieuse et protectrice.

Le plus triste inconvénient de tout ce qui se passé depuis quelques semaines, c’est de perpétuer sans raison et sans nécessité, devant l’Europe comme devant le pays, une sorte de crise qui n’est qu’une œuvre artificielle de partis ; c’est de rouvrir sans cesse des perspectives d’agitations, au moment où pour le bien public, pour le régime même qu’on veut fonder et qu’on veut sans doute rendre durable, il n’y aurait à s’occuper que des vrais intérêts de la France Depuis deux mois que la session est ouverte, pourrait-on dire ce qui à été fait sérieusement pour ces intérêts, à quoi a servi jusqu’ici cette « harmonie des pouvoirs » qu’on réclamait, qui est censée avoir été conquise ? On vient de discuter sur la marine marchande, et c’est là certes une des questions les plus graves pour notre avenir maritime et commercial : la discussion est passée presque inaperçue entre deux interpellations, entre l’amnistie et la proposition de la mise en accusation du 16 mai. Tout ce qui regarde le régime économique, les tarifs de douanes, les traités abrogés ou dénoncés, est en suspens. L’autre jour la loi sur l’état-major a fait une apparition nouvelle dans les chambres, elle a été encore une fois ajournée. Et cependant le meilleur moyen de répondre aux vœux du pays, même de servir la république, ce serait à coup sûr de mettre un terme aux dissensions et aux conflits pour s’occuper de toutes ces questions, et des finances, et des travaux publics et de nos industries éprouvées, et de ce qui reste à faire pour la réorganisation de l’armée. L’œuvre est immense et peut suffire à l’activité d’un parlement ; elle est faite pour tenter tous les esprits sérieux, d’autant plus que cette réorganisation de l’armée en particulier, cette reconstitution militaire qui a été courageusement entreprise par l’assemblée de 1871, qui devrait être notre obsession, notre généreux souci, est loin d’être achevée. On ne peut pas d’un côté demander des sacrifices toujours nouveaux que la France n’a jamais refusés, qu’elle ne refuse pas, et d’un autre côté laisser tant de bonne volonté, tant d’efforts stériles. C’est un devoir rigoureux et absolu pour le gouvernement comme pour les chambres, non-seulement de voter les lois qui restent à faire, mais de veiller sans cesse à l’exécution de ces lois, de ne pas laisser dévier cette œuvre d’intérêt national. On doit au pays une armée, instrument de sa sécurité ou de sa grandeur, et un des esprits les mieux faits pour aider de ses lumières à ce patriotique travail est certes cet « officier en retraite » qui vient d’écrire des pages si vives, si saisissantes sur l’Armée française en 1879.

Du fond de cette « retraite » à laquelle il s’est volontairement et prématurément condamné, le général Trochu, ce soldat philosophe à peine déguisé sous un voile transparent, ne se désintéresse pas des destinées militaires du pays, et il écrit aujourd’hui son livre sur l’Armée française en 1879 comme il écrivait autrefois ce livre de l’Armée française en 1867 qui ne fut qu’un avertissement éloquent et inutile. Il y a plus de dix ans déjà, c’est lui-même qui le dit, il avait « pris parti pour les réalités qui déplaisent contre les illusions qui plaisent ; » et il fut battu, il en convient avec tristesse ; il fut trop cruellement justifié par les malheurs du pays. Le mérite du général Trochu avait été de voir ce que bien d’autres ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir ; son malheur était d’avoir contre lui les légendes, l’habitude du succès, les infatuations aveugles et obstinées. A l’heure qu’il est, détaché de tout, mais gardant toujours ses croyances professionnelles, il recommence le même effort dans le même esprit, sans illusion comme sans amertume, avec l’intention de concourir à un travail de réforme morale autant que militaire. « Homme de bonne volonté de l’ancienne armée, » il offre ses réflexions sur l’état présent des choses militaires « à l’examen des hommes de bonne volonté de la nouvelle armée française, » et cette étude il la poursuit avec ce mélange de science et d’imagination, d’ardeur convaincue et de sagacité, qui fait la séduction de son talent, qui est l’originalité de cette nature de soldat. Le général Trochu n’a-t-il point parfois, lui aussi, ses illusions, ses idées à demi chimériques, plus spécieuses que sérieusement applicables ? Peu importe ; il n’a pas moins à chaque page une multitude de vues ingénieuses et fortes sur toutes ces questions qui se débattent encore, sur la nécessité de créer des institutions militaires, sur la réforme de l’enseignement des officiers, sur la condition des sous-officiers, sur cet état-major dont il a été l’un des plus brillans modèles et qu’il s’agit maintenant de reconstituer. Il montre surtout qu’il ne suffit pas de faire des lois, des organisations, qu’il faut un autre esprit pour vivifier ces lois, pour coordonner et animer ces masses destinées à devenir la nouvelle armée française. C’est ce sentiment supérieur qui éclate dans les généreuses pages du général Trochu, qui est digne d’inspirer nos jeunes soldats et les chefs qui ont à les conduire aussi bien que tous ceux qui ont à compléter ou à réaliser jusqu’au bout la réorganisation militaire de la France.

Après tout, si tant d’œuvres utiles et pressantes restent paralysées par des agitations factices, s’il y a des difficultés qu’on avait prévues, sans parler des dangers qu’on croyait avoir définitivement conjurés, si en un mot la France n’est pas au bout de ses épreuves, tout n’est pas facile pour les autres pays de l’Europe. Non, rien n’est précisément aisé ni pour la Russie, ni même pour l’Allemagne, et les succès militaires ou diplomatiques, les avantages extérieurs, si brillans qu’ils soient, ne suffisent pas à pallier d’incessans embarras, de secrètes faiblesses, de profondes incohérences intérieures. Certes, s’il y a quelque chose d’étrange et de dangereusement significatif, c’est ce qui se passe en Russie depuis quelque temps ; c’est ce travail révolutionnaire qui se poursuit en dépit de tout et éclate de temps à autre par des attentats sinistres, c’est cette fureur de meurtre qui défie la police et que la guerre d’Orient, avec ses diversions et ses succès, n’a ni désarmée, ni découragée. Il y a quelque temps, c’était en pleine capitale, à Saint-Pétersbourg, que les chefs de la police impériale étaient frappés par des meurtriers qui ont réussi à déjouer toutes les recherches, qui sont encore inconnus. Maintenant c’est le gouverneur de Kharkof, le général prince Krapotkin, qui vient d’être assassiné dans sa province. Le général Krapotkin avait été pendant la guerre le lieutenant du prince Tcherkaski dans l’organisation de la Bulgarie ; il s’était signalé, à ce qu’il parait, par des procédés assez soldatesques qui avaient motivé quelques plaintes de la diplomatie, et le gouvernement russe, sans le disgracier, l’avait envoyé comme gouverneur à Kharkof. C’est là que le général Krapotkin a été frappé à l’improviste d’un coup mystérieux ; il a été assailli dans sa voiture au sortir d’un bal, et, comme toujours, l’assassin s’est dérobé, la police le cherche encore. Le prince Krapotkin ne paraissait pas avoir excité des animosités à Kharkof, c’est donc l’exécution suivie d’un plan révolutionnaire qui se manifeste par le meurtre et qui est certes savamment organisé. Vainement on s’efforce de pénétrer ce mystère plein de menaces. Toutes les recherches semblent assez vaines jusqu’ici. On met bien la main sur quelque imprimerie clandestine servant à la propagande démagogique ; on ne saisit pas le complot, qui a visiblement ses mots d’ordre, ses séides prêts à tout, et qui semble marcher dans l’ombre sur les pas des plus hauts fonctionnaires. Sans prétendre rien grossir, il n’est pas moins vrai que ce sont là les symptômes d’une situation morale singulièrement troublée, et l’impuissance de la police russe en face de ce ténébreux travail d’implacables conspirateurs n’est pas le phénomène le moins curieux. La Russie, après avoir cherché et cru trouver dans la guerre une diversion heureuse, un surcroît de puissance, se retrouve le lendemain en face d’elle-même avec des difficultés intérieures qui désormais ne feront peut-être que grandir.

L’Allemagne, elle aussi, ne laisse pas d’avoir ses embarras et ses crises. M. de Bismarck lui-même, avec sa toute-puissance, n’est pas toujours à l’aise au milieu des mille préoccupations de son œuvre de conquête à soutenir, de réformes économiques à réaliser, de la paix à faire avec Rome, de la sûreté intérieure à défendre contre les socialistes allemands, qui ne sont pas moins inquiétans que les nihilistes russes, du parlement à conduire. M. de Bismarck, c’est bien clair, ne trouve pas tout facile autour de lui, et il ne semble pas pour le moment fort disposé aux concessions libérales, parlementaires. Il est d’humeur assez morose contre les libéraux aussi bien que contre les socialistes, et un jour ou l’autre, peut-être d’ici à peu, il pourrait bien montrer qu’il n’est pas encore prêt à laisser émousser son autorité, à passer sous le joug des partis. Il s’est borné jusqu’ici à quelques saillies assez rudes qui équivalaient à des menaces. Il n’a pas ménagé ses adversaires dans cette discussion qui vient d’avoir lieu au Reichstag sur la loi de discipline parlementaire qu’on a appelée aussi la « loi muselière. » M. de Bismarck, dans un mouvement d’irritation contre les excès de langage qui avaient le privilège de se répandre à la faveur de l’immunité parlementaire, s’est laissé aller à présenter cette loi qu’on vient décidément de lui refuser sans trop de façon. Les libéraux-nationaux, ses anciens alliés, comme les progressistes, comme les socialistes, ont voté contre la loi et ont contribué à l’échec définitif de la proposition du gouvernement. Le chancelier n’a pas tardé à laisser éclater sa mauvaise humeur. Dès le lendemain, à l’improviste, à propos de la peste bovine, comme on avait proposé d’adoucir les peines édictées contre les importateurs de bestiaux atteints par la maladie, le chancelier s’est emporté contre les libéraux ; il s’est écrié lestement que c’était toujours de même, qu’on songeait plutôt à épargner aux criminels les rigueurs de la loi qu’à protéger les honnêtes gens contre les criminels. Le chef du parti national, M. Lasker, a cru devoir relever la provocation ; mais le chancelier s’est récrié plus vivement encore, de façon à laisser M. Lasker et les libéraux assez consternés.

Que se propose réellement M. de Bismarck ? Il est évident que pour la réalisation de ses projets, pour la réforme économique et le rétablissement d’une certaine protection commerciale qu’il médite, pour le succès de ses négociations avec Rome, comme pour les répressions qu’il entend exercer à l’égard des socialistes, il ne compte plus sur le parlement tel qu’il est. Il ne le cache même pas ; il ne laisse échapper aucune occasion de confier à tous ceux qui s’adressent à lui ses plaintes, ses griefs et ses récriminations. Il déclare tout haut qu’avec un appui aussi peu assuré du pouvoir parlementaire, il lui est impossible de donner satisfaction aux intérêts conservateurs, agricoles, financiers, industriels de l’empire allemand. Il a donc vraisemblablement déjà pris son parti d’une dissolution prochaine du Reichstag, et c’est sans doute l’explication des libertés singulières de son langage à l’égard d’une représentation parlementaire qu’il tient pour condamnée. Il n’attend peut-être qu’une occasion ; mais de ce nouveau scrutin que sortira-t-il ? Si c’est une chambre soumise aux volontés du chancelier, rien de mieux, du moins pour le moment ; si la chambre revient à peu près telle qu’elle est aujourd’hui, le problème n’est ni résolu, ni simplifié, d’autant plus que, si on ne voit pas bien comment M. de Bismarck se passerait du parlement, on voit encore moins comment, dans la situation de l’Allemagne, le parlement se passerait de M. de Bismarck.

L’Espagne à son tour vient d’avoir sa crise intérieure, une crise ministérielle qui s’est dénouée en quelques jours par la retraite de M. Canovas del Castillo et par l’avènement à la présidence du conseil du général Martinez Campos. A proprement parler, ce n’est point un changement de direction politique, puisque le nouveau cabinet comme l’ancien est l’expression des opinions conservatrices libérales qui ont trouvé jusqu’ici une majorité dans les cortès, et que de plus, comme pour rendre le fait plus sensible, quelques-uns des collègues de M. Canovas del Castillo, M. de Toreno, M. Orovio, M. Pavia, restent dans le ministère du général Martinez Campos. La modification qui vient de s’accomplir à Madrid n’a pas moins sa gravité parce qu’elle est la première de cette importance depuis le rétablissement de la monarchie et parce qu’elle est née de circonstances particulières. Comment s’est donc produite cette crise qui pendant quelques jours a si vivement occupé Madrid ? Mon Dieu ! il y a peut-être au fond une raison bien simple, très humaine, qui joue souvent un plus grand rôle qu’on ne le croit dans la politique : ces » que M. Canovas del Castillo était depuis longtemps aux affaires ! M. Canovas del Castillo a été le véritable organisateur de cette restauration espagnole dont le général Martinez Campos avait été le premier promoteur militaire. Depuis l’avènement du roi Alphonse, il n’a cessé d’être au pouvoir, ayant à faire face à des difficultés de toute sorte, à la guerre civile du nord, à l’insurrection de Cuba, à toutes les nécessités d’une réorganisation intérieure, déployant à cette œuvre autant de souplesse que de fermeté, évitant toute concession aux idées anarchiques et toute réaction absolutiste ou religieuse. Il a voulu être le premier ministre d’une restauration constitutionnelle, il a réussi ; mais il est depuis plus de quatre ans déjà au pouvoir, et dans un pays comme l’Espagne, même dans bien d’autres pays, un ministère si prolongé finit par irriter les partis à peine réconciliés, M, Canovas del Castillo était le premier à le sentir ; il comprenait qu’à l’approche d’une dissolution devenue inévitable des cortès il devait offrir au roi sa démission, ne fût-ce que pour ne pas paraître vouloir prolonger son règne ministériel à la faveur des élections. Rien n’était encore décidé cependant, et ce qui en réalité a déterminé ou précipité la crise, c’est l’arrivée à Madrid du général Martinez Campos revenant en triomphateur de Cuba.

Le général Martinez Campos, qui le premier il y a quatre ans relevait le drapeau du roi Alphonse, est aujourd’hui un des plus brillans chefs militaires de l’Espagne. Après avoir contribué avec un certain éclat à terminer la guerre carliste, il vient de passer deux années à Cuba, où il a réussi à en finir avec une insurrection de dix ans. Il ne s’est pas borné à agir en soldat, il a procédé en politique. Il n’a pas tardé à comprendre que cette pacification qu’il venait de réaliser ne serait durable qu’avec de grandes et sérieuses réformes politiques, commerciales, financières. Il s’est fait tout un programme, et c’est pour assurer la réalisation de ce programme qu’il est revenu récemment à Madrid avec le prestige d’un nom popularisé par le succès. Les idées du gouverneur de Cuba peuvent être justes ; mais on ne peut se dissimuler qu’elles sont de nature à imposer de singulières charges aux finances déjà assez pauvres de l’Espagne et qu’elles touchent à bien des intérêts puissans, tenaces de la métropole, M. Canovas del Castillo a-t-il vu tout de suite qu’il ne pourrait accepter la responsabilité d’une politique qui, dans tous les cas, avait besoin de la sanction de nouvelles cortès ? Il a cru surtout évidemment l’occasion favorable pour s’effacer devant un brillant successeur, et c’est dans ces conditions que le jeune roi, après avoir consulté tous les chefs de partis, après avoir écouté tout le monde, s’est décidé à appeler à la présidence du conseil le général Martinez Campos lui-même. Aujourd’hui, c’est sous les auspices du nouveau ministère que vont être élues les cortès appelées à sanctionner ou à modifier les plans de l’heureux pacificateur de Cuba ; mais, quel que soit le sort des réformes coloniales, c’est toujours visiblement la politique constitutionnelle, la politique de libéralisme conservateur, qui garde le pouvoir et l’ascendant au delà des Pyrénées.


CH. DE MAZADE.