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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1867

Chronique n° 838
14 mars 1867


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars 1867.

Quand on cherche à se rendre compte de la situation actuelle, on se trouve en présence de trois ordres de faits : un travail de législation intérieure qui a été annoncé à la France comme un effort de régénération politique, — un mouvement européen qui est en train de produire un changement d’équilibre entre les forces des grands états, — puis le courant des événemens au dedans et au dehors, qui peut donner un tour imprévu soit aux changemens qui vont s’introduire dans le régime politique de la France, soit aux directions générales de la politique de l’Europe. Pour définir d’un mot le trait caractéristique de la période que nous traversons, on dirait que tout y est en l’air. Nous sommes en face de décombres et de constructions qui s’élèvent à peine au-dessus des fondations. De là l’incertitude, l’anxiété, la mauvaise humeur évidentes de l’opinion publique en France ; personne ne voit clair devant soi ; on ne se sent conduit et attiré vers aucune de ces perspectives qui saisissent l’imagination et exaltent les sentimens d’un peuple ; on manque d’idéal, et cependant on a conscience qu’on se trouve dans une de ces circonstances critiques qui peuvent décider pour longtemps des destinées d’une grande nation.

Nous ne sommes point de ces esprits chagrins que l’on voit toujours disposés à irriter les situations difficiles. Nous croyons qu’au moment où nous sommes l’impartialité est un devoir du patriotisme. Cependant nous ne pouvons dissimuler le profond regret que nous causent l’attitude et la direction de la politique gouvernementale dans les changemens intérieurs qu’on élabore. Le gouvernement français a d’abord paru comprendre les nécessités que lui imposaient les graves événemens de l’année dernière. Il a senti sur-le-champ que la France, même au prix de grands sacrifices, devait accroître l’efficacité et la disponibilité de sa puissance militaire. Il a compris un peu plus tard qu’il n’était pas possible de continuer un régime politique sévèrement restrictif, qu’il était nécessaire de rendre au pays une certaine spontanéité politique au moment où l’on allait parler à son âme au nom du patriotisme et lui demander d’accepter l’aggravation des charges militaires qui pèsent sur lui. Ces deux nécessités fondamentales de la situation ont paru être comprises par le gouvernement; mais jusqu’à présent il semble avoir compromis à plaisir dans les tâtonnemens de l’exécution la nature de succès qu’il importait le plus d’obtenir dans les circonstances actuelles au profit de ses résolutions, le succès moral. Le sacrifice militaire est demandé au pays, la mesure des libertés qui nous sont destinées se fait connaître peu à peu. Quelle disproportion entre ce qu’on nous demande et ce qu’on nous donne! Un tel échange eût dû être proposé avec un élan généreux, avec une confiance sympathique, par un de ces beaux mouvemens qui élèvent les facultés morales d’une nation. C’était l’occasion de replacer devant la France un idéal large, salutaire, puissant. Cette grande occasion, il faut l’avouer avec douleur, a été manquée. Il y avait sans contredit quelque chose de hardi et de grandiose dans la double pensée d’armer la nation pour la mettre à l’abri de toute déchéance au dehors et de ranimer en elle en même temps la vie publique; mais on n’a appliqué à la réalisation de cette pensée que des formules arides, un esprit de défiance étroite et de fâcheuses restrictions.

Le projet de réforme militaire est maintenant connu; il n’a frappé l’esprit public que par sa sévérité. C’est une loi mécanique d’où l’âme est absente. Il y manque deux élémens qui font la supériorité des institutions militaires prussiennes, lesquelles vont devenir celles de l’Allemagne tout entière, — la complète égalité de l’obligation du service militaire et l’économie dans l’organisation financière de l’armée. L’égalité de l’obligation n’étant point posée comme principe dominant, la durée du service dans l’armée active demeure trop longue, et l’addition du service dans la réserve, entraînant l’interdiction du mariage, aggrave les causes qui restreignent en France le développement de la population. L’exonération est conservée, et par conséquent les influences qui étaient en train d’altérer l’homogénéité de notre armée subsistent. Rien n’est prévu pour réveiller et pour exciter ces vocations qui autrefois, par les engagemens désintéressés des volontaires, apportaient un aliment si utile et si intéressant aux cadres des sous-officiers. Rien non plus n’est essayé pour rapprocher dans nos institutions de guerre l’élément civil de l’élément militaire, et cependant on peut être convaincu que c’est une loi de la civilisation moderne d’amener une telle fusion dont les conditions et les tendances se manifestent déjà chez les nations les plus vivaces, en Angleterre et en Allemagne par exemple, sans parler des États-Unis. Quel peuple cependant eût été mieux préparé que le nôtre avec ses goûts, ses traditions, son génie belliqueux, à doubler son éducation civile d’un apprentissage militaire?

La compensation des mornes sévérités de la réforme militaire devait se trouver dans les nouvelles libertés octroyées. Trois concessions avalent été annoncées comme devant imprimer un caractère libéral au mouvement politique intérieur du pays : le droit d’interpellation rendu à la chambre, une loi sur la presse, une loi sur le droit de réunion. Le contre-temps pour le droit d’interpellation, c’est qu’il ait coïncidé avec la suppression de l’adresse, et qu’il ait été accompagné d’une restriction considérable; puis le droit d’interpellation, quand il n’est point appuyé sur le droit d’initiative, ne peut aboutir à aucune conséquence véritablement efficace. A ce changement apporté par ce mode de délibération aux prérogatives de la chambre élue s’est joint le sénatus-consulte qui confère au sénat l’examen des lois et le vélo suspensif. Nous ne croyons point que le public ait pris un grand intérêt à cet accroissement des privilèges du sénat et à la discussion du sénatus-consulte. Il y a dans les dispositions constitutionnelles du genre du sénatus-consulte quelque chose d’abstrait et d’artificiel qui laisse le public indifférent. C’est à l’usage qu’on apprécie ces procédures. Les discussions auxquelles elles donnent lieu sont par trop métaphysiques, et il paraît surtout oiseux de faire de la philosophie politique avec des gens qui ont le parti pris d’avance de ne point se conformer aux lois de la logique. Le piquant de la circonstance, c’est que la discussion du sénatus-consulte n’a été qu’une dissertation alternée sur la constitution, laquelle n’a jamais été plus assaillie d’investigations critiques et de commentaires que depuis qu’elle a été placée au-dessus de la discussion par une prescription légale. Il a été dit quelques bonnes choses au sénat surtout par les orateurs qui auraient voulu que cette assemblée eût les privilèges complets d’une seconde chambre. L’épisode le plus curieux du débat a été un discours de M. le duc de Persigny. Cette harangue ducale a été intéressante comme le manifeste d’un système qui s’en va. On ne comprend point pourquoi M. de Persigny ne peut prendre la parole sans faire un cours de constitutions comparées dont la conclusion, invariablement décourageante et humiliante pour la France, est que nous ne pouvons point posséder les garanties et les franchises dont jouissent l’Angleterre et les États-Unis. Étrange façon d’entendre l’amour-propre national! M. de Persigny a d’autres bizarreries. Quoiqu’il s’applique de son mieux à faire de vrais discours de doctrinaire, il est toujours en guerre avec l’éloquence, et ce profond politique a des dédains de marquis pour « les gladiateurs de la parole. » Aucun grand homme, suivant lui, n’eût été capable de prononcer de bons discours. Colbert, Richelieu, n’eussent point eu la langue assez bien pendue pour être de bons ministres parlementaires. M. de Persigny a une idée injuste et fausse de nos grands ancêtres. Colbert, Mme de Sévigné a pris soin de nous en instruire, n’aimait point à causer avec de nobles solliciteuses; mais si M. le duc de Persigny s’était donné la peine de lire des lettres d’affaires, des mémoires, des ordonnances rédigés par Colbert, il serait sans doute convaincu que le sévère contrôleur-général était capable de présenter l’exposé des motifs d’une loi organique de la marine, ou de soutenir la discussion d’un budget. S’il connaissait mieux Richelieu, le sénateur-duc n’oserait plus mettre en doute devant un auditoire instruit les aptitudes oratoires du cardinal-duc. On sait comment sont composés les mémoires de Richelieu : un tissu historique écrit en style boursouflé par un de ses secrétaires, dans lequel s’intercalent à la date des événemens les aperçus du cardinal sur les conceptions et les résolutions de sa politique. Là est la griffe du grand homme. Ces exposés sont des modèles de composition ordonnée, d’argumentation précise et mâle; ce sont d’admirables discours politiques; celui qui les écrivait ou les dictait et portait cette fière mine, que M. de Persigny soit tranquille, eût pu montrer sa tête au-dessus d’une tribune de sénat ou de corps législatif. Tous les grands politiques français ont eu le génie oratoire : que M. de Persigny parcoure donc des dépêches de Lyonne, de Torcy, qu’il lise dans Saint-Simon la merveilleuse délibération du conseil de Louis XIV sur le testament du roi d’Espagne; il verra si des hommes qui unissaient une telle vigueur d’idées à une telle puissance de langage eussent été de nature à n’oser élever la voix devant une assemblée, quand même elle eût été composée de ducs de notre temps. M. de Persigny ne connaît pas mieux l’histoire de l’Angleterre et des États-Unis que la nôtre. Que dire d’un observateur et d’un juge des faits contemporains qui n’hésite point à soutenir par l’exemple des États-Unis les prérogatives immenses que le pouvoir exécutif possède en France, au moment même où le président des États-Unis commence à exécuter la loi sur l’organisation des états du sud, qu’il avait voulu détourner par un veto dont le congrès n’a tenu aucun compte, au moment où les ministres du président sont obligés de comparaître, mandés comme les plus obscurs témoins, devant le comité judiciaire de la chambre des représentans? La séparation des pouvoirs est considérée, surtout aux États-Unis, comme ce sage principe de bonne économie politique qu’on appelle la division du travail; quant à la prépondérance du pouvoir politique, elle y réside, comme il convient à une démocratie libre, dans la représentation fréquemment renouvelée du pays. Le chef du pouvoir exécutif aux États-Unis ne peut même nommer ses agens aux grands emplois sans l’approbation du sénat.

L’opinion publique n’a donc point été redressée ei affermie par l’octroi de l’interpellation au corps législatif, par le sénatus-consulte et par la loi militaire; il n’est pas possible que la dernière révélation qui nous est faite, celle du projet de loi sur la presse, lui procure les satisfactions et la sécurité qui lui sont nécessaires. Là aussi les procédés mis en usage sont d’une inopportunité singulière. C’est dans une pareille loi surtout que le gouvernement aurait pu témoigner une confiance habile dans la loyauté et le bon sens du pays. Il n’y a que deux partis à prendre envers la presse: ou il faut la considérer comme un mal, la haïr et la proscrire, ou il faut se résoudre à étudier avec sincérité la place qu’elle occupe dans les nécessités des sociétés modernes et se décider à vivre avec elle comme on vit avec tous les organes indispensables de la civilisation avancée, avec les chemins de fer, avec le télégraphe électrique, avec les vaisseaux cuirassés, avec les fusils à aiguille. La presse, sous quelque forme que l’industrie humaine et les intérêts intellectuels et politiques la présentent, n’est qu’un instrument de la vie sociale contemporaine. C’est un des moyens les plus puissans de rapprochement entre les intelligences, c’est une force sans égale d’éducation naturelle pour les masses, c’est tour à tour une source d’informations fortifiantes et élevées pour les esprits éclairés, un système de rapide communication utile aux intérêts économiques, une force de cohésion pour les élémens si divers d’activité qui existent dans notre monde moderne. Aucune des forces dont l’humanité s’empare ou qu’elle crée, pas plus la presse que les autres, ne saurait être regardée d’avance et en soi comme un mal par des intelligences droites et sincères. Presque tout ce qui augmente la puissance de l’homme augmente aussi ses dangers, sa responsabilité, et lui impose une vigilance plus étroite; mais il est insensé d’aborder, dans l’ordre politique et moral comme dans l’ordre physique et économique, avec une défiance haineuse ces surcroîts de puissance qui sont accompagnés de surcroîts de devoirs et de labeurs. Or telle est la faute évidente que commet le projet de loi sur la presse qui vient d’être présenté au corps législatif. Le pouvoir exécutif abandonne le régime discrétionnaire; mais on dirait qu’il prend des précautions de guerre contre la presse. Le projet de loi fait mal rien qu’à le regarder. On dirait que pour le législateur il s’agit de quelque industrie équivoque et dangereuse qu’il faut soumettre à des conditions fiscales, à des juridictions, à des procédures, à des pénalités exceptionnelles. Pourquoi le fisc intervient-il dans cette industrie et lui impose-t-il des charges qui retombent en définitive sur la masse du public, et qui ne peuvent point rapporter au trésor une ressource digne de considération? Pourquoi la presse politique demeure-t-elle soumise au timbre lorsque la presse non politique en est exemptée? La société et les mœurs sont-elles moins menacées par des feuilles nourrissant le public de littérature frelatée et de frivolités que par des journaux que l’importance de la discussion politique rappelle sans cesse au sérieux de leur rôle? L’intérêt fiscal de l’état est nul dans la question; le timbre n’est donc maintenu que comme une restriction préventive qui tend à limiter, — aux dépens de la polémique élevée, des œuvres distinguées, du niveau intellectuel et moral de la nation lisante, — le nombre des journaux politiques. — Pourquoi exclure de la gérance des journaux les sénateurs et les députés, auxquels aucune autre profession honorable n’est nominativement interdite? S’il paraît y avoir incompatibilité entre la profession et la fonction, ne pouvait-on pas s’en fier aux mœurs et au sentiment des convenances pour la laisser s’établir naturellement sans marquer une distinction blessante pour la classe des gérans responsables? Que dire de la citation directe à un jour franc? Un sentiment très juste et qui lui fait honneur a porté le gouvernement à retrancher l’emprisonnement des pénalités auxquelles la presse était soumise; mais les amendes peuvent être élevées à de grosses sommes, et on laisse subsister la suspension. Or, lorsqu’on songe aux vagues définitions sous lesquelles sont déterminés les délits de presse, on trouve bien précaires pour la liberté des opinions les garanties présentées par la juridiction correctionnelle, et on ne peut se rappeler sans un retour amer ces grandes doctrines que MM. de Serre et Royer-Collard semblaient avoir fixées dans la conscience de la France, suivant lesquelles les délits de presse, n’étant presque toujours au fond que des interprétations d’opinions, ne doivent point être abandonnés à la magistrature, mais doivent être appréciés par l’organe juridique naturel de l’opinion générale, le jury.

L’esprit public trouve donc peu d’appui encore dans les mesures par lesquelles les nouveautés annoncées sont inaugurées. Ce n’est point la situation extérieure qui peut lui rendre un ressort salutaire. Les classes intelligentes et actives de la France, celles qui sont à la tête du mouvement économique du pays, ont grand’peine encore à se rendre compte de l’état de l’Europe au milieu duquel doit désormais s’exercer notre action politique. Aujourd’hui même s’est entamé au corps législatif un débat d’une haute portée, qui contribuera sans doute à éclaircir les idées de la France sur les conditions et les perspectives de sa situation extérieure. C’est M. Thiers qui a pris l’initiative de cette haute enquête, et avec un tel guide on sera sûrement conduit au point précis des difficultés. Il y a sans doute un enseignement général à tirer de l’expérience de l’année dernière : jamais les dangers d’une politique étrangère, à combinaisons mystérieuses et dérobées à l’inspiration et au contrôle de l’opinion publique, n’ont été démontrés d’une façon plus saisissante. Les adulations trop asiatiques que notre éloquence officielle a pris la pitoyable habitude d’exhaler à l’adresse du pouvoir font un contraste pénible avec les résultats réels d’un tel fait. Le sentiment général est que les déceptions subies l’an dernier par la politique française eussent été prévenues, si l’opinion publique de la France eût été en mesure de faire mieux comprendre au pouvoir la cause de ses appréhensions et la nature de ses vœux. A ce point de vue, on peut dire d’avance que le discours de M. Thiers ne sera que la confirmation, malheureusement trop accablante pour le pays, de la harangue qu’un patriotisme profondément ému lui inspirait il y a un an. La France jugera une fois de plus s’il ne lui est pas aussi utile que glorieux de posséder dans son assemblée représentative un homme d’état aussi clairvoyant, un orateur aussi lumineux, un patriote aussi passionné. — Si les jugemens que M. Thiers devra porter sur le passé sont sévères, nous sommes convaincus que les avis qu’il présentera au pays sur sa conduite future seront à la fois virils et prudens. Dans les obscurités dont l’Europe est couverte, le droit et le bon sens interdisent à la France une politique extérieure entreprenante et aventureuse; c’est un devoir pour elle de se fortifier non-seulement par une complète organisation militaire, mais en prenant un ascendant plus marqué sur les combinaisons de son pouvoir exécutif, et en s’appliquant à rendre ses institutions représentatives chaque jour plus sincères. Ce sont surtout des enseignemens et des avertissemens pour notre politique intérieure qui ressortent aujourd’hui de l’examen des affaires étrangères. Faisons des vœux pour qu’aucun incident ne vienne nous solliciter à, sortir de ce laborieux et utile recueillement et nous entraîner dans les confusions d’une nouvelle mêlée européenne.

Malheureusement, même en résistant à ces habitudes d’appréhensions récemment contractées et qui grossissent toutes les difficultés produites par le courant des affaires, on ne peut fermer les yeux sur le caractère d’instabilité et de fragilité qui marque la situation présente du continent. Les plus petits incidens excitent des préoccupations et sont amplifiés par une crédulité qui n’a plus le sens des proportions véritables des choses. Un jour, sur le langage d’une portion de la presse allemande, à propos de paroles attribuées à M. de Bismark, on s’imagine déjà voir la Prusse prête à absorber la Hollande; une autre fois, et avec plus de continuité, c’est en Orient qu’on cherche les symptômes d’une perturbation universelle, de chocs d’ambitions et de fantasques évolutions d’alliances. Au fond de tout cela, il y a quelque chose sans doute; mais ce ne sont point les énormités que les imaginations se représentent. Du côté de la Hollande par exemple, nous ne voyons qu’une petite difficulté, celle du Luxembourg. Encore cette difficulté regarde-t-elle exclusivement le roi et non, à proprement parler, la Hollande. Le Luxembourg n’est uni par aucun lien à la vie nationale des Hollandais. Il appartient au roi, il faisait partie de l’ancienne confédération germanique, et il possède une ancienne forteresse fédérale, Luxembourg, occupée encore aujourd’hui par une garnison prussienne. Le Luxembourg ne saurait être incorporé à la confédération de l’Allemagne du nord; le roi de Hollande, après la rupture de l’ancienne confédération, en reprend de droit l’entière et exclusive possession, et les troupes prussiennes, ayant cessé d’avoir le caractère d’une force fédérale, n’ont plus de titres à prolonger leur séjour dans la capitale de cette petite principauté. Au point de vue du territoire et de la population, cette province n’a pas une grande importance; elle n’a pas plus de deux cent mille habitans. Le voisinage et les souvenirs la rendent intéressante pour la France bien plus que sa position stratégique. Cependant elle nous a appartenu autrefois, c’est Vauban qui a construit la place de Luxembourg; ce grand homme y tenait comme à un de ses meilleurs ouvrages, et il se montra désespéré quand Louis XIV la céda par traité. La France a donc à dire, elle aussi, un petit mot dans les arrangemens auxquels doit donner lieu la nouvelle position du Luxembourg. La chose est bien mince, et la cour de Berlin est trop intéressée au maintien de ses bonnes relations avec la France pour songer à faire de cette petite question une grave affaire. A ce propos ou peut-être à cause de convoitises un peu grossières exprimées par quelques journaux prussiens à l’endroit des ports et du littoral hollandais qui sont maîtres des débouchés maritimes de grands fleuves allemands, l’honnête, solide et patriote population néerlandaise s’est assez vivement émue. L’esprit national a pris l’alarme, et on a trouvé sur le champ des citoyens prêts à s’organiser en volontaires à la mode anglaise.

La situation de l’Orient continue à être critique; nous persistons à penser cependant qu’elle ne peut point susciter de conflits entre les puissances européennes. La politique la plus prudente et la plus habile pour la France serait de ne montrer aucun empressement à jouer un rôle dans les complications orientales et de ne point chercher là une occasion de recommencer des coquetteries d’alliances qui ne peuvent aboutir à aucune union sérieuse et profitable. La puissance la plus intéressée à entretenir l’agitation en Orient est assurément la Russie. Cette agitation rend à la diplomatie russe les airs d’Importance qui vont à ses goûts; elle tend à mettre en question le système de relations établi depuis 1856 entre la Porte et l’ensemble des puissances. La Russie a toujours détesté ce système qui a placé la politique générale de la Turquie en face du concert européen, et l’a soustraite aux efforts particuliers des influences isolées. L’influence qui a le plus perdu à ce changement a été en effet celle de la cour de Saint-Pétersbourg. Agiter l’Orient et se rendre nécessaire pour le pacifier est encore un moyen d’annuler les résultats de la guerre de Crimée et de préparer la déchéance du traité de 1856. La Russie, qu’on en soit certain, ne serait point en mesure de saisir l’héritage immédiat que laisserait vacant la ruine de l’autorité ottomane : aussi ce n’est point la chute immédiate de la Porte que souhaitent ses hommes d’état. On ne les trouve pas plus ardens à favoriser un agrandissement du royaume de Grèce. Il n’est point de l’intérêt moscovite qu’une grande Grèce se forme et puisse se présenter avec les ressources d’une autonomie active et ambitieuse le jour où le pouvoir musulman viendrait à défaillir dans la Turquie d’Europe. Quand on essaie de conduire le cabinet de Pétersbourg à quelque conclusion précise, il rompt et se dérobe. S’il est question de l’annexion possible de la Crète à la Grèce, la Russie trouve le procédé incomplet; les ressources de la Grèce ne seraient point accrues suffisamment par cette annexion. Faudrait-il donner au royaume hellénique la Thessalie et l’Épire? Au gré du cabinet moscovite, ce serait commencer tout de suite le démembrement de la Turquie d’Europe et précipiter une chute dont les conséquences sont incalculables. La politique russe aime mieux plaider les griefs des populations chrétiennes de l’empire et reprocher à la Porte de ne point avoir exécuté le fameux hatt-humayoun. qui devait être la charte des chrétiens. Des trente-cinq articles de cette charte, la Porte a exécuté plus de la moitié, ceux par exemple qui ont constitué par « nations » le gouvernement des communautés chrétienne, en substituant l’autorité laïque aux anciennes autorités ecclésiastiques qui opprimaient et pressuraient ces communautés. Les dispositions qui n’ont pas été exécutées ont été celles auxquelles les mœurs, plus fortes que les prévisions législatives, ont mis obstacle. D’ailleurs jamais les six puissances ne se sont concertées pour veiller à l’exécution totale du hatt-humayoun. Que l’on propose au cabinet russe une démarche collective des puissances pour agir en ce sens sur la Porte, le ministre russe fait des réponses dilatoires; il a besoin d’informations sur l’état des populations chrétiennes et les effets de l’exécution incomplète du hatt; il lui faut du temps. On n’arrive donc à aucun résultat pratique; seulement la diplomatie russe continue ses haussemens d’épaules à l’égard de la politique des puissances occidentales et ses déclamations contre l’intolérance musulmane avec autant d’aplomb que si le monde avait oublié que la nation turque a toujours été auprès de la Russie un modèle de tolérance, et que le gouvernement de Pétersbourg, à l’heure qu’il est, exerce encore contre les Polonais la plus féroce persécution politique et religieuse. Nous trouvons naturel que devant ces manèges de l’ambition russe, secondés peut-être par les empressemens maladroits d’une autre puissance, soutenus par les déclamations des comités philhelléniques, lord Derby ait l’autre jour perdu patience dans la chambre des lords, et ait rappelé à la justice et au bon sens ceux qui excitent l’opinion européenne contre les malheureux Turcs, et provoquent en Orient de cruels désordres. On affirme au surplus que la diplomatie française rencontre en ce moment dans le gouvernement ottoman des dispositions conciliantes. La Porte s’est décidée à faire disparaître le dernier ombrage que la suzeraineté turque donnait encore à la nation serbe en évacuant la citadelle de Belgrade. Les ministres ottomans auront aussi, dit-on, promptement résolu une question qui intéresse au })lus haut degré la prospérité économique de la Turquie, et qui peut lui procurer avec le plus d’avantages le concours des capitaux européens. Le droit d’acquérir des propriétés foncières en Turquie sera très prochainement reconnu aux chrétiens étrangers. Cette concession déterminera le progrès le plus efficace qu’il soit donné à la Turquie d’accomplir en ce moment.

Le même contraste se produit toujours entre le vigoureux travail que poursuit M. de Bismark à la tête de son parlement fédéral et les efforts tentés par le cabinet de Vienne pour la réorganisation de l’empire d’Autriche. M. de Bismark rencontre bien quelques opposans déterminés dans l’assemblée fédérale; mais la franchise de cette opposition, qui veut donner à l’union allemande des garanties libérales, fait honneur à l’assemblée au milieu de laquelle elle se produit, elle est le témoignage d’une vitalité nationale saine et vigoureuse. Un obstacle de cette nature ne doit pas déplaire au fond au ministre prussien; M. de Bismark est par-dessus tout un patriote, et le patriotisme le mènera au libéralisme, car il ne peut méconnaître les tendances libérales du génie allemand et la force que son pays puisera dans des institutions rationnelles. Aussi l’homme d’état de l’union allemande apporte-t-il dans les débats du parlement fédéral la décision habituelle de son caractère et une rafraîchissante verdeur de langage. Il parle de mettre l’Allemagne en selle, et il est sûr qu’elle marchera droit. On ne trouve point la même rondeur de parole et d’allures, la même assurance de conduite, parmi ceux qui travaillent à la réparation des affaires autrichiennes. Voilà les Hongrois satisfaits, mais les Slaves ne le sont point, et il y a vingt millions de Slaves en Autriche. Les Slaves envient l’indépendance politique qui a été accordée aux Hongrois. Ils craignent de se voir voués, par le système du dualisme, à la pression étouffante d’une bureaucratie abhorrée. Nous ne pensons point que le gouvernement autrichien mérite le blâme pour s’être rallié avant tout la Hongrie. Le royaume de Hongrie est une des parties les plus vivaces de la puissance autrichienne, et il était sage d’y prendre sa première base; mais l’élément slave, qui présente en diverses parties de l’empire des degrés différons de civilisation, a droit aussi, dans ses groupes les plus populeux et les plus avancés, à de grands ménagemens de la part de la cour de Vienne; il y faut exciter et non éteindre les forces d’esprit fédéral, les seules dans lesquelles l’Autriche pourra trouver son salut. Les diètes locales, dont les adresses avaient exprimé les aspirations de l’esprit fédéraliste, ont été dissoutes. La diète galicienne a seule échappé à cette crise. Son adresse était rédigée; elle protestait, elle aussi, contre la politique qui la confondait avec les provinces cisleithanes dans un groupe factice soumis à une centralisation bureaucratique. Elle s’est abstenue de voter cette adresse dans la crainte de provoquer la démission du gouverneur de la Galicie, M. Goluchowski, que son patriotisme polonais rend cher à ses compatriotes. Trente membres de la diète avaient réclamé inutilement le vote de l’adresse qui exprimait les griefs du royaume. C’est justement ces membres, parmi lesquels on voit les noms les plus considérés, — des Czartoryski, des Potocki, des Tarnowski, des Wolicki, — que la diète a choisis pour la représentation de la Galicie au reichsrath. Cette façon de substituer à la protestation écrite une protestation vivante est un curieux signe des embarras avec lesquels le gouvernement autrichien est aux prises. Toutefois les nationalités courent dans cet empire les mêmes périls que le gouvernement : l’expérience de la Hongrie leur sera certainement profitable; quand cette expérience sera en voie de succès, la cour de Vienne fera bien de la tenter en Galicie, en Bohême, et de chercher dans la satisfaction de tous ses peuples la régénération de ses forces.

L’heure actuelle est aussi très importante pour l’Italie. La crise électorale s’achève dans le nouveau royaume italien. La tendance du mouvement électoral, malgré l’incertitude apparente que les ballottages laissent flotter sur un grand nombre d’élections, paraît être favorable au système et aux hommes qui veulent travailler résolument à l’organisation définitive du gouvernement régulier en Italie. Les exagérations de la gauche, l’excursion agitatrice de Garibaldi en Vénétie, ont tout à fait compromis la campagne électorale de l’opposition. Les électeurs qui prennent part au vote et qui forment à peu près la moitié des — électeurs inscrits ont reculé devant les aventures sans objet politique et dénuées de sens où l’opposition poussait aveuglément le pays. Une manifestation qui a produit un effet positif à la veille de l’épreuve électorale est celle de M. Mordini, un des chefs de la gauche, déclarant qu’il se retirait momentanément de la vie publique parce qu’il n’avait pu inspirer plus de sagesse à ses amis, et qu’il ne voulait point compromettre sa responsabilité dans leurs folies. On estime en somme que les élections donneront une majorité notable au parti modéré, et l’importance de ce succès s’accroît par le délaissement où les candidatures extrêmes et même celle de Garibaldi se sont trouvées dans les grands centres de population. Les résultats de la lutte électorale une fois constatés, il faudra assembler le parlement et l’aborder avec un ministère capable de répondre à l’esprit réfléchi et raisonnable qui a prévalu parmi les électeurs. Les principes de la politique à suivre s’indiquent d’eux-mêmes : fidélité à la convention du 15 septembre, application intelligente et assidue à l’organisation administrative et à la régularisation des finances nationales. Pour tous les hommes principaux du parti modéré italien, le but est le même. M. Rattazzi parle sur ce point le même langage que M. Minghetti et M. Peruzzi. Le but étant le même, et la cause certaine du marasme dans lequel tombait le pays étant l’impopularité que les hommes politiques avaient appelée sur eux par leurs divisions et leurs rivalités, la marche à suivre est de rétablir la considération des hommes capables de gouverner par leur union loyale et la sincérité de leur mutuel concours. Que M. Ricasoli essaie de réunir sous sa présidence, qui serait le plus honorablement acceptée, tous les hommes politiques jugés les plus capables, et qu’on se mette à l’œuvre avec abnégation et persévérance. Il ne nous appartient point de désigner des noms propres par une recommandation spéciale : tout ce que nous pouvons dire, c’est que le temps presse. Si les Italiens veulent conserver l’honneur et la sécurité de leurs institutions, il faut qu’ils évitent le triste exemple que leur a donné le personnel politique de l’Espagne, qui s’est perdu par ses divisions imprévoyantes et ses ambitions mesquines. Par l’union politique, il faut arriver à se rendre maître le plus tôt possible des difficultés financières. Il importe surtout qu’on ait la franchise de s’avouer que le moyen le plus efficace d’arriver à l’équilibre financier, c’est de réduire avec énergie les dépenses, celles de la guerre surtout, qui n’ont plus d’objet utile pour l’Italie, et qui, continuées sans nécessité, l’auraient bientôt épuisée. e. forcade.

REVUE LITTÉRAIRE.

UN ROMAN D’UNE FEMME DU MONDE,
Une Passion dans le grand monde, par Mme la comtesse de Soigne 2 vol. in-18.

Le monde et le roman sont les domaines privilégiés des femmes : là, elles règnent, elles sont toutes puissantes du droit de leur génie si merveilleusement approprié à ce gouvernement des mœurs, des vanités et des cœurs sensibles. Que faut-il pour régner dans le monde, pour avoir vraiment un rôle dans une société où les traditions ont encore leur prix? Je ne parle pas du nom, du rang, de la fortune ou de ces circonstances exceptionnelles qui font souvent une réputation mondaine. Il faut surtout de la grâce, de l’esprit, de la séduction, du tact, de la fidélité dans quelques amitiés choisies et une indulgence savamment dirigée dans les relations ordinaires, le don de captiver les hommes et de les retenir en les intéressant à la prospérité de ce petit empire qui s’appelle un salon, l’art de rapprocher et de grouper dans un milieu où les opinions, les caractères les plus divers se retrouvent sans se heurter, — tout ce qui est enfin l’essence la plus pure et la plus subtile du génie féminin. Que faut-il pour faire un roman? De la finesse d’analyse, la connaissance familière des passions du cœur et de toutes les nuances sociales, le don du sentiment et de l’émotion, la grâce pénétrante de l’observation. Et voilà pourquoi les femmes qui ont toutes ces qualités se trouvent à l’aise dans le roman comme dans le monde. Elles ont plus d’une fois tenu le sceptre dans le domaine des fictions romanesques; c’est une femme qui le porte encore aujourd’hui, et même, à part le génie, qui est toujours rare, qui est toujours une exception, il y a en France comme ailleurs toute une littérature de romans, œuvre de l’esprit féminin. Où donc est, au XVIIe siècle, le récit comparable à la Princesse de Clèves ? Et au dernier siècle n’est-ce point aussi le plus pathétique roman que ces lettres si éperdues et pourtant si vraies de Mlle de Lespinasse racontant jour par jour les orages de son âme brûlante? Au seuil de notre temps, Corinne apparaît dans son auréole. Sous l’empire et sous la restauration, ce sont tous ces gracieux récits de Mme de Souza et de Mme de Duras, Adèle de Senanges, Eugène de Rolhelin, Edouard. En Angleterre, les romans contemporains les plus intéressans sont dus peut-être à l’esprit féminin. En Espagne, il n’y a eu guère de nos jours qu’un romancier, et c’est une femme. Et de fait les romans de femmes, quand ils sont bien inspirés, quand ils sont bien faits, ont un charme particulier; mais cela ne veut pas dire du tout qu’il n’y ait qu’à être une femme, même une femme du monde, pour écrire un bon roman. Il y a mieux : lorsqu’une œuvre de ce genre n’est pas tout à fait exquise de grâce, de distinction ou de passion, il y a bien des chances pour qu’elle soit tout à fait médiocre, et plus elle laissera voir de prétentions, plus elle paraîtra médiocre. C’est peut-être l’histoire de cette Passion dans le grand monde, œuvre posthume d’une femme qui a été un personnage social, et qui s’est donné le luxe, étant une grande dame, de vouloir être un écrivain, de laisser dans ses papiers un roman qu’elle pouvait certes se permettre de composer dans ses loisirs, qu’elle pouvait même lire sans danger à ses amis tant qu’elle vivait, mais qu’il était si facile de ne pas publier après sa mort.

Que s’est-on proposé en mettant au jour cette histoire d’autrefois? Sans doute on a voulu prolonger en quelque sorte la renommée de l’auteur, la lier à une œuvre de l’esprit plus durable que les souvenirs de tous ceux qui s’en vont; on a voulu montrer que la comtesse de Boigne, elle aussi, comme bien d’autres de ses émules de la vie sociale, était capable d’écrire, de faire un roman. Il est à craindre que le but n’ait point été absolument atteint, et, pour tout dire, entre la famille qui a exprimé quelques plaintes de cette publication et la personne de mérite qui a pensé exécuter pieusement un legs de l’amitié en mettant au jour une œuvre restée longtemps inédite, il est possible que ce fût la famille qui eût raison. Cela ne perdra point assurément Mme de Boigne de réputation; mais cela n’en fera pas non plus une héritière directe de Mme de La Fayette, ni même une sœur littéraire de Mme de Duras. Je n’ai nullement la prétention de tracer un portrait de la comtesse de Boigne, de cette personne d’élite qui était déjà une jeune fille au temps de la révolution et qui ne s’est éteinte que l’année dernière, restant jusqu’à la fin une des images survivantes de la société française d’autrefois. Elle a été de nos jours une des quatre ou cinq femmes qui, à des momens divers, se sont trouvées mêlées à tout, à la vie mondaine par leur position, à la politique et aux lettres par leurs relations, et qui partout ont exercé une véritable influence. Elle avait sur Mme Swetchine l’avantage d’être Française, sur Mme Récamier la supériorité de la naissance. Elle était fille du marquis d’Osmond, qui avait été militaire et ambassadeur avant la révolution et qui depuis représenta un moment la France à Londres sous la restauration. Ce fut dans l’émigration que, par dévouement pour sa famille proscrite et dépouillée, elle se maria avec celui dont elle devait porter le nom, le général de Boigne, qui venait de servir en soldat aventurier la compagnie des Indes. Elle avait à cette époque dix-huit ans, et sa biographe, Mme Lenormant, la peint certes sous des traits séduisans. « Petite, mais très bien prise dans sa taille, elle était blonde, et sa soyeuse chevelure, lorsqu’elle en déroulait les flots, lui descendait jusqu’aux pieds. L’éclat et la blancheur de son teint étaient éblouissans; enfin une grâce hautaine complétait l’ensemble aristocratique de sa délicate personne... » Voilà celle qui devenait la comtesse de Boigne. C’était un singulier mariage contracté par dévouement avec un homme colossalement riche, généreux, intelligent, mais déjà vieux, usé par une vie d’aventures, et revenant des Indes avec « les habitudes et les mœurs d’un soldat et d’un nabab. » Le résultat fut bientôt une séparation définitive tempérée par des déférences extérieures et des égards mutuels observés jusqu’au bout. Et ici l’on pourrait observer une coïncidence singulière. Voici des femmes qui exercent un ascendant réel sur la société de leur temps, qui arrivent à être des arbitres, des reines de salon : elles semblent toutes avoir une destinée domestique exceptionnelle. Mme de Boigne se marie à un nabab dont elle se sépare bientôt. Mme Récamier est mariée avec un financier pour qui elle reste toujours une jeune fille. Mme Swetchine, je le veux bien, a toute sorte d’attentions et de sollicitudes pour son mari, mais en fin de compte elle est bien plus occupée de son monde et de son oratoire. De toutes ces femmes, aucune n’a d’enfans, et pour une raison ou pour l’autre le mari est assurément le personnage dont on parle le moins. Est-ce donc que l’absence de la vie de famille est une préparation à cette royauté mondaine, ou la royauté mondaine n’est-elle qu’une compensation de l’absence de la vie de famille? Est-ce à défaut des objets directs et naturels d’affection que l’esprit se tourne vers les séductions et les artifices d’une existence exceptionnelle où il faut une tension permanente de bonne grâce et d’ingénieuse habileté? Ce n’est pas qu’après tout il n’y ait toujours une idole. Au fond, il y a Chateaubriand chez Mme Récamier, — M. Pasquier, à la fin, chez Mme de Boigne, — M. de Falloux chez Mme Swetchine; mais dans ce culte même il y a je ne sais quoi qui sent l’arrangement et le raffinement plus que ne le pensent ceux qui se trouvent être les héros de ces romans mondains.

Rentrée en France avec sa famille sous l’empire, mariée aussi peu que possible, brillante de jeunesse, jouissant d’une grande fortune, liée aux Bourbons par les souvenirs et par un lien plus intime formé à Naples pendant l’émigration avec la princesse qui devait être la reine Marie-Amélie, Mme de Boigne devenait sans effort une des reines de cette société à demi recomposée que le régime impérial cherchait à gagner sans y réussir toujours. Elle vivait dans ce monde des Montmorency, de Mme de Staël, de Mme Récamier; elle avait un de ces salons qui comptaient déjà et où s’entretenait l’esprit d’opposition assez discrètement voilé de prudence. La restauration, en comblant ses vœux et ses instincts, ne faisait qu’agrandir sa situation personnelle en la plaçant dans ce cadre renouvelé d’une société à demi libérale, à demi aristocratique, où les influences de l’esprit, de la grâce et de la naissance retrouvaient tout leur prix. Mme de Boigne suivait à cette époque son père, le marquis d’Osmond, envoyé comme ambassadeur à Londres, et là, selon un mot de M. Sainte-Beuve, « elle présidait avec goût au cercle diplomatique et politique qui se formait naturellement chez l’ambassadeur de France. » Elle avait pour les affaires cette aptitude et ce penchant de tant de femmes du monde dont la suprême ambition est de se mêler de diplomatie et de jouer avec les secrets d’état.

A Paris comme à Londres du reste Mme de Boigne étendait ses relations, et si elle ne cessait de tenir par ses goûts, par ses habitudes, à la société royaliste du temps, il y eut un moment dans cette ère brillante et passagère de la restauration où elle tournait un peu vers le camp libéral, où elle tendait à devenir quelque chose comme une grande dame whig. Elle y était sans doute poussée par la sagacité d’un esprit sensé et fin; elle y était portée aussi par les rapports assez intimes qu’elle entretenait avec le Palais-Royal, avec la duchesse d’Orléans, qu’elle avait connue à Naples; mais il paraît bien qu’il y avait encore une autre raison. C’est Mme Lenormant qui dit qu’un certain cordon bleu refusé à son père n’avait pas peu servi à indisposer Mme de Boigne et à la refroidir pour la branche aînée des Bourbons. C’est encore Mme Lenormant qui assure que peu après, au lendemain de 1830, l’influence de la comtesse de Boigne sur M. Pozzo di Borgo fut assez efficace pour calmer les irritations de l’empereur Nicolas contre le nouveau régime fondé en France par la révolution de juillet. Un cordon bleu refusé à un père, c’est assurément pour une fille un motif grave d’opposition! Il faut bien d’ailleurs en croire une femme expliquant les mobiles d’une femme, et le fait est que ni le roi Louis XVIII, ni le roi Charles X, ni la duchesse d’Angoulême ne l’ont porté, comme on dit, en paradis. Quant à l’intervention de Mme de Boigne pour calmer l’empereur Nicolas, je serais assez porté à croire que le tout-puissant autocrate dut s’arrêter à cette époque devant d’autres considérations. Toujours est-il que, prenant son parti, au risque de se trouver en guerre avec la société royaliste, à laquelle elle avait appartenu, et de voir se briser bien des liens, Mme de Boigne après 1830 s’emparait bravement de ce rôle d’une Égérie dans le régime nouveau. Son salon devenait le lieu de rendez-vous des hommes considérables du gouvernement de juillet; ses conseils étaient recherchés et écoutés, son influence se faisait sentir dans la politique et jusqu’à l’Académie. C’est alors enfin qu’entre Mme de Boigne et M. Pasquier se formait cette liaison qui a duré trente ans, qui n’a fini qu’avec ces deux personnages, morts à peu d’intervalle, l’un à quatre-vingt-dix-sept ans, l’autre à quatre-vingt-six ans, et même dans les derniers temps, lorsqu’elle n’était plus que l’ombre d’elle-même, lorsqu’elle était obligée de se faire transporter, emmaillottée, encapuchonnée, jusqu’à table, au milieu de ses convives, Mme de Boigne gardait encore, à ce qu’il paraît, le charme d’une vieillesse aimable. Encore une fois, ce n’est qu’un cadre tout au plus que j’indique. Ceux qui ont connu cette femme d’élite pourraient y ajouter mille nuances. Ce qui apparaîtrait sans doute, ce serait une personne d’imagination piquante et de raison ingénieuse, faisant revivre dans notre temps l’esprit et les façons du XVIIIe siècle, habile à manier les vanités et les ambitions, une personne dont un homme éminent, que Mme Lenormant ne nomme pas, a pu dire : « Elle était sérieuse autant qu’aimable dans la vie mondaine et bonne dans la vie domestique. Son bon sens était spirituel et son esprit sensé. Je la regrette comme l’un des derniers et presque le dernier débris de cette société élégante et aristocratiquement libérale dans laquelle je suis entré il y a soixante ans; société charmante, facile avec dignité et indépendante sans raideur, qui n’a existé que dans notre pays et qui ne s’y refera plus... »

De toute façon, Mme de Boigne a donc eu évidemment son rôle dans la société parisienne de ce dernier demi-siècle. Elle a vécu longtemps, elle a régné, elle a donné le ton quelquefois, elle a conseillé des hommes d’état et elle a fait des académiciens; elle est morte avec la bonne grâce d’une grande dame respectueuse pour des choses qui ne l’avaient pas beaucoup occupée durant sa vie. Malheureusement il en est de certaines femmes du monde comme de certains orateurs. L’éloquence de ceux-ci est souvent dans l’accent, dans le geste dominateur, dans l’inspiration soudaine; ils ont besoin de leur champ de bataille, qui est une tribune, pour vaincre et pour s’imposer. Dès qu’ils se mettent à écrire, tout change : on ne voit plus le feu de celui qui parlait; la parole s’alanguit et se décolore, les banalités retentissantes ont perdu leur prestige, l’incorrection et l’incohérence s’étalent complaisamment. Ceux qui savent écrire comme ils savent parler, qui ne perdent rien à être lus, ceux-là sont des oiseaux rares. Et souvent aussi les femmes du monde sont comme ces orateurs dont l’éloquence est tout en action. Le secret de leur puissance et de leur domination est la magie de la grâce et du tact. Elles aussi, elles ont besoin de leur champ de bataille, qui est un salon. Là elles sont elles-mêmes, hors de là elles sont dépaysées. La vie qu’elles mènent n’exclut pas assurément chez elles le don littéraire, bien au contraire elle peut aiguiser leur esprit, leur fournir mille observations, mille traits piquans et justes, et en certaines occasions rares produire des talens exquis; mais cette vie ne suppose pas nécessairement non plus tout ce qu’il faut pour faire un écrivain. Ce que je veux dire, c’est qu’on ne doit pas vraiment abuser de tout ce qui peut échapper à la fantaisie de ces gracieuses dominatrices, sous peine de compromettre quelquefois leur bonne renommée. Pensez-vous que ce fût rendre un grand service à Mme Récamier que de publier ses œuvres littéraires, si on en découvrait dans ses papiers? Supposez encore que M. de Falloux n’ait mis au jour que moitié de tout ce qu’il a publié de Mme Swetchine, croyez-vous qu’il n’aurait pas assez fait pour la gloire de celle qu’il voulait honorer? N’aurait-il pas évité ainsi cette fatigue que finit par causer cette littérature un peu grise? Supposez enfin que Mme Lenormant, avec une abnégation clairvoyante d’éditeur, eût fait le sacrifice de cette Passion dans le grand monde, œuvre de sa vieille amie, pensez-vous que la renommée de Mme de Boigne en eût souffert? Moi, je crois le contraire. Mme de Boigne n’aurait pas moins été une femme du monde supérieure, son image souriante et spirituelle serait restée gravée dans la mémoire de ses amis, et nous aurions de moins un roman qui d’abord est un peu vieux, qui de plus est passablement prolixe, et qui en fin de compte prouve qu’on peut avoir la conversation la plus ingénieuse, la plus séduisante, sans savoir écrire.

A quel moment de sa vie Mme de Boigne avait-elle écrit ce roman? On ne peut trop le dire. Elle a dû le retoucher, y remettre la main plus d’une fois. Ce n’est pas à une date bien ancienne qu’elle aurait pu parler de choses palpitantes d’actualité et qu’elle aurait pu représenter une jeune femme comme médusée par un tableau. D’un autre côté, il est bien certain que ce roman d’une Passion dans le grand monde est un peu vieux de ton et de couleur. Il s’en dégage comme un parfum d’ancienneté. On se reporte involontairement aux beaux temps de la restauration. Si l’auteur eût publié son roman il y a quarante ou cinquante ans, il aurait eu peut-être du succès; il eût été dans le ton du jour, et le nom de l’auteur eût doublé l’intérêt du livre. Il est vrai qu’il eût été peut-être aussi un peu compromettant, si, comme on le dit, sous des noms d’emprunt se cachent des personnages qui ont vécu, et si la fiction ne fait que déguiser des aventures réelles. Aujourd’hui le roman de Mme de Boigne ne compromet rien ni personne assurément; il tombe dans un monde qui en a vu bien d’autres, dont les idées, les mœurs, les goûts, les héros, les ridicules ont changé déjà plus d’une fois. Il ressemble un peu à une exhumation archéologique qu’il faudrait scruter, interroger pour en saisir le sens et la finesse. Terrible fatalité des romans qui ne paraissent pas à leur saison et qui restent dans les papiers posthumes d’une femme d’esprit occupée de son vivant à gouverner le monde! C’est là le premier inconvénient; le second, c’est que cette histoire est vraiment un peu longue, un peu diffuse, et ressemble moins au récit d’une femme du monde qu’à l’œuvre laborieuse d’un romancier se piquant de compliquer une action et d’enchevêtrer des aventures. Le premier mérite d’un roman écrit par une femme du monde, j’ose le dire, c’est d’être court, parce qu’alors elle y met ce qu’elle a vu, ce qu’elle a observé, ce qu’elle a senti quelquefois; elle ne raconte que ce qu’elle sait bien.

Lorsqu’à une époque où Mme de Boigne n’était déjà plus jeune, Mme de Duras écrivait ces charmans ouvrages d’Ourika, d’Edouard, qu’on ne lit plus guère et qu’on devrait relire de temps à autre, ne fût-ce que pour se rafraîchir l’esprit, elle mettait en quelques pages d’un style simple, rapide et naturel ce qu’elle avait peut-être raconté la veille dans son salon, ce qu’elle avait pu voir de ses propres yeux, ce qu’elle avait senti avec son propre cœur, et c’était certes le plus noble des cœurs. Elle restait dans la mesure de ce que j’appellerai l’art féminin, qui est en quelque sorte un art tout personnel : au-delà, ce n’est plus l’art féminin, c’est l’art proprement dit avec ses conditions, ses complications, ses nécessités d’invention et d’arrangement, et ce je ne sais quoi d’impersonnel qui est la marque des créations d’un ordre tout littéraire. Il y a sans doute des femmes de génie qui portent sans faiblir le fardeau des vastes conceptions. Celles qui ne sont que femmes du monde, même avec beaucoup d’esprit, tombent dans les combinaisons factices, les banalités et les longueurs. L’auteur d’une Passion dans le grand monde s’est dit tout bas probablement qu’elle aussi elle voulait faire un roman, un vrai roman, et elle est tombée dans tous les embarras d’un sujet artificiellement compliqué. Elle est devenue prolixe faute de savoir être brève ; elle a mis son inexpérience en deux volumes. La forme même du récit, — c’est un roman par lettres, — aide à cette prolixité. Chacun s’en donne à cœur-joie selon une expression vulgaire, et la femme d’esprit qui tient la plume pour tous ces correspondans pleins de bonne volonté ne s’aperçoit pas que ce qui peut se dire quelquefois dans une conversation ne vaut pas toujours la peine d’être écrit. Après cela, on dira que de notre temps surtout il y a beaucoup d’hommes qui ressemblent à l’auteur d’une Passion dans le grand monde, qui ne savent pas être courts, et à ceci il n’y a évidemment rien à répondre.

Je n’ai point certes le dessein d’analyser cette histoire, qui a pour cadre la fin de l’empire et le commencement de la restauration. Je ne raconterai ni les amours contrariés du jeune et brillant général comte Romuald de Bauréal et de la princesse de Lispona, amours qui finissent par la mort de l’un et par l’entrée en religion de l’autre, — ni le déplorable mariage de Mme de Montilly avec le comte portugais d’Amezaga, et ce qui s’en est suivi. Je ne ferai pas défiler tous ces personnages, les Bauréal, les Bliane, les Serdobal, les Montilly, les Doria, et je m’aventurerai encore moins dans la généalogie un peu compliquée des uns ou des autres. En général on peut dire que c’est un récit passablement encombré, où l’intérêt se dissémine et s’émousse, où l’imagination s’émiette dans le verbiage, où la peinture des passions et des caractères, en tournant au drame, aboutit à une certaine fantasmagorie.

Ce n’est pas que sur ce fond un peu noir des tristes amours de Romuald et de Mme de Lispona, dans ce récit flottant et confus, il n’y ait des pages d’un intérêt presque piquant, des figures qui passent et se détachent avec un certain relief. Mme de Boigne s’entend à reproduire cette foule de sentimens contradictoires qu’éveillent dans des âmes aristocratiques les luttes, les imbroglios de l’empire en déclin et de la restauration naissante. Il y a des physionomies qu’elle décrit d’un trait juste et familier. Une des plus originales et des mieux enlevées assurément est celle de la vieille Mme Romignère. Celle-là, Mme de Boigne la connaît, elle la peint avec des réminiscences, elle y voit peut-être un idéal. C’est une Bauréal qui de chanoinesse qu’elle était est devenue la femme d’un riche financier pour relever la fortune de sa famille. C’est un vrai type. « Elle est très grande, et, malgré son âge avancé, conserve une taille charmante, mince et flexible comme dans sa jeunesse : son visage pâle est entouré de cheveux blancs argentés soigneusement arrangés. Elle est toujours vêtue de blanc, et sa toilette, sans aucune exagération ridicule, est fort élégante. Habituellement sa physionomie est calme et froide; mais, si une circonstance quelconque fait vibrer les cordes de cette âme ardente et forte, il sort de ses yeux gris ternis par l’âge des éclats de lumière qui font pâlir deux énormes boutons de diamant qu’elle porte toujours à ses oreilles. Ce sont les seuls bijoux qu’elle ait voulu accepter de M. Romignère. » Cette Bauréal déguisée en bourgeoise a de l’affabilité dans la hauteur, de la bonne grâce dans le sentiment de son sacrifice volontaire. Toujours royaliste au fond du cœur, en vraie fille des preux, elle subit par instans les séductions de la gloire impériale; ce n’est que par ce côté militaire qu’elle admet l’empire. Cette singulière personne, qui tire quelque peu vanité d’avoir traversé la terreur sans rien changer à ses habitudes, a un beau mot digne d’être opposé à celui de Sieyès. Quand on lui demande comment elle a pu éviter la prison, elle répond simplement : « Je n’ai pas eu peur! » C’est mieux que le j’ai vécu du conventionnel.

Un autre passage curieux du livre est celui où quelque deux ans après la restauration, Romuald, général de Napoléon, raconte sa présentation à la nouvelle cour, où il est conduit par son oncle le duc de Bauréal. Je disais après Mme Lenormant que le cordon bleu refusé au marquis d’Osmond avait laissé des traces dans l’esprit de Mme de Boigne ; on s’en douterait bien en lisant les pages où par la plume de son héros elle peint le roi et les princes d’un trait exact peut-être, mais certainement peu enthousiaste. « J’ai été présenté aux princes, dit Romuald; mon oncle avait obtenu une audience du roi ; il m’a reçu avec un visage impassible qui m’a d’abord imposé. Ses traits ont de la dignité; je n’aime pas sa physionomie, elle est dure quand il est sérieux et fausse quand il sourit. » De là il va chez Monsieur, qui ne trouve rien de mieux à dire que de lui demander, à lui, général de l’empire, s’il est allé jamais en Allemagne. On arrive chez la duchesse d’Angoulême. Ici du moins il y a les souvenirs douloureux et l’auréole du malheur. «J’étais fort ému en l’approchant, dit Romuald. Mon oncle m’ayant nommé, j’obtins un coup de tête très sec et un « vous êtes à Paris depuis peu? « qui semblait porter l’accent du mécontentement et presque du reproche... » Sans trop approfondir ce mot, qui porte un accent, il ne fait pas bon refuser les cordons bleus à une femme d’esprit. C’est là, somme toute, ce qu’il y a de plus piquant dans ce roman que l’auteur appelle une histoire de salon, je ne sais trop pourquoi, car l’action est dispersée un peu partout, à Londres, à Lisbonne, à Rio de Janeiro, en Allemagne, en Suisse, à Naples, à Odessa. Cette passion du grand monde court volontiers les grandes routes, et si je le remarque, c’est que là justement est l’écueil du roman, et la confusion de l’idée explique la confusion, le relâchement de la forme.

La forme en effet, c’est là ce qui manque le plus dans ce livre d’une Passion dans le grand monde. On a vu au XVIIIe siècle de très grandes dames ayant beaucoup d’esprit et qui auraient été fort empêchées si elles avaient eu à donner une forme littéraire à leurs pensées, — qui ne savaient pas même l’orthographe. La duchesse de Chaulnes était de ce nombre, et avec elle bien d’autres étaient brouillées avec la grammaire. Mettre la comtesse de Boigne dans cette illustre compagnie, ce n’est pas, ce me semble, la rabaisser. Le fait est que, si elle se distingue en plus d’un point de ces grandes dames d’autrefois, ce n’est pas toujours par la correction du style, par le purisme du langage, par l’originalité ou la perfection littéraire. Il faut bien l’avouer, l’auteur d’une Passion dans le grand monde parsème son livre de nouveautés un peu scabreuses, de mots comme allégeable, pertinacité. Tous ces personnages ont une langue qui n’est qu’à eux. L’un dira en parlant d’une femme : « Je ne l’adorerai même point comme une étoile inatteignable. » Un autre s’exprime ainsi : « Le droit divin nous forme une auréole impossible à soulever un seul instant. » Un troisième parlera des « folles illusions dont on a noirci le sort » d’une jeune femme.

Ils parlent ainsi couramment, sans perdre haleine, et ce brillant Romuald tout le premier, ce Romuald qui après avoir été un si vaillant soldat sous l’empire prononce de si beaux discours à la chambre des pairs, ce Romuald lui-même, dis-je, n’y va pas en vérité de main légère quand il se met à faire de la philosophie et de la morale. « Je faisais réflexion en sortant de l’hôtel de Bliane, écrit-il un jour, qu’en dépit des déclamations de la philosophie du XVIIIe siècle et des actes des législateurs de la révolution qui, pour les mettre en pratique, ont proclamé le divorce et déclaré le lien conjugal contraire à la raison et aux droits imprescriptibles de la volonté naturelle, le mariage chrétien était pourtant la plus belle institution des temps modernes, le véritable fondement de la société. La jeunesse y trouve souvent son bonheur, la vieillesse y puise presque toujours sa consolation. » Je ne me mêle pas de contester l’orthodoxie de cette maxime ou de cette réflexion philosophique; mais, en lisant cette page et bien d’autres qui lui ressemblent, on se rappelle involontairement qu’elles sont tombées de la plume d’une femme spirituelle assurément, qui a travaillé longtemps à faire des académiciens et qui a réussi plus d’une fois. Décidément la famille avait bien un peu raison de se plaindre, et tout ce qu’on peut dire de mieux à l’éditeur, c’est avec une variante légère ce que le malicieux Delatouche écrivait un jour à un poète : Publiez-le, ce roman, et qu’on n’en parle plus ! — Qu’on l’oublie le plus vite possible pour ne se souvenir que de la personne qui s’est fait aimer de ceux qui l’ont connue, dont l’image reste gravée dans des mémoires fidèles et qui a passé parmi nous représentant avec toutes les grâces de l’esprit mondain sinon de l’esprit littéraire des choses qui ne se verront plus peut-être, mais qui ont été pendant tant d’années l’aimable, l’éblouissant ornement de la société française.

CH. DE MAZADE.

Nouveaux Récits de l’histoire romaine. — Trois Ministres des fils de Théodose, par M. Amédée Thierry.


Les récits de M. Amédée Thierry sur l’histoire romaine sont si bien liés entre eux qu’après avoir charmé les lecteurs sous la forme d’articles détachés, ils se réunissent tout naturellement les uns aux autres et deviennent des livres. En lisant celui qu’il vient de publier sous le titre de Trois Ministres des fils de Théodose, on a vraiment quelque peine à croire qu’il ait paru d’abord par fragmens isolés, tant il forme un ensemble serré, tant les diverses parties qui le composent marchent au même but. Il contient l’histoire de l’empire romain dans la dernière crise qui décida sans retour de sa ruine. Cette ruine ne s’est pas accomplie d’un seul coup. Rome a mis presque aussi longtemps à mourir qu’à croître ; sa grandeur et sa décadence ont marché du même pas. Son empire n’était pas, comme celui d’Alexandre, une improvisation d’un jour, qu’un jour a détruite. Il avait grandi lentement. Les élémens divers dont il était formé avaient eu le temps de se fondre ensemble; le temps seul a pu les séparer. Les contemporains de Tibère et de Néron avaient déjà le sentiment que la puissance de leur pays était à son déclin. Tacite, en rencontrant les barbares, a semblé comprendre qu’ils seraient les héritiers de Rome; mais ils ont attendu trois siècles cet héritage : Rome ne le leur a pas cédé sans combat. Ce qui démontre le mieux la forte constitution et le solide tempérament de cet empire immense, ce qui prouve qu’il n’était pas seulement, comme on le dit quelquefois, un assemblage de hasard et l’œuvre d’un génie médiocre, c’est la longue résistance qu’il opposa à toutes les causes qui travaillaient à le dissoudre, ce sont surtout ces retours soudains de sève et de vie qui surprennent dans ce corps épuisé. Jusqu’aux derniers momens de son existence, quand sa situation semblait le plus désespérée, on voyait naître tout d’un coup quelque homme de génie qui retardait sa fin. Théodose fut le dernier. M. Amédée Thierry commence son récit à la mort de ce grand prince, au moment où la décadence qu’il avait arrêtée reprend son cours. Il nous fait voir ce que ses successeurs et leurs ministres firent pour la suspendre ou pour la précipiter, et son récit se termine par un tableau dramatique de la prise de Rome, qui fut la consommation de cette ruine vers laquelle on s’acheminait depuis trois siècles.

L’époque dont M. Thierry nous entretient est une des plus sombres qu’on puisse imaginer, et l’esprit éprouve d’abord quelque répugnance à s’y arrêter. Il aime mieux étudier Rome à d’autres momons de sa vie. Il se sent attiré davantage vers cette jeunesse énergique où elle a déployé de si viriles qualités, un si grand sens politique, tant de sagesse et de raison [1], ou vers cette maturité brillante qu’embellit l’éclat des lettres et des arts, et qui a fait jouir le monde de la plus longue paix qu’il ait connue. Il est pénible d’assister à la fin d’un peuple dont on vient d’admirer la grandeur. Cependant, quand on lit les récits de M. Thierry, cette répugnance s’efface. La décadence de Rome ne ressemble pas à celle de certains états de l’Orient que nous voyons périr sous nos yeux. Ils s’éteignent dans une lente et morne agonie; ils se décomposent sans convulsions, presque sans bruit. Ils ne continuent à vivre que par la difficulté qu’on éprouve à les remplacer, car les peuples qui demandent à recueillir leur succession sont presque aussi malades qu’eux. Dans la ruine de l’empire romain, la vie au moins est à côté de la mort. On sent qu’un monde commence à la place du monde qui finit, et ce monde est le nôtre. Nous avons donc le plus grand intérêt à connaître de quelle manière il s’est substitué à l’autre, comment il l’a détruit et ce qu’il en a gardé. De plus cette substitution s’est accomplie d’une manière violente et par conséquent dramatique. C’est vraiment un drame, et des plus curieux, que la grandeur et la chute de ces favoris vulgaires qui passent sans transition de la domesticité du palais au pouvoir suprême, et dont les rivalités ouvrent l’empire aux barbares. Les péripéties n’y manquent pas. Nous ne sommes pas dans un de ces états bien ordonnés où les événemens suivent une marche naturelle. A la cour de ces despotes orientaux, où se croisent tant d’intrigues, où luttent tant d’influences obscures, on peut s’attendre à l’imprévu, et l’extraordinaire arrive tous les jours. M. Amédée Thierry n’a qu’à raconter les faits comme ils sont pour que ses récits ressemblent à des romans véritables. Je trouve même qu’il n’avait pas besoin de les rendre plus dramatiques encore en se servant avec tant de complaisance des vers de Claudien. C’était un poète trop nourri de rhétorique pour présenter les événemens comme ils s’étaient passés. En traversant cette imagination obsédée par les souvenirs antiques, ils doivent prendre des couleurs fausses, et peut-être convenait-il de s’en défier un peu plus que ne l’a fait M. Thierry.

Un des mérites principaux des récits de M. Thierry, c’est l’impartialité de l’auteur; il fait à tous bonne justice. Dans cette lutte confuse où tant d’intérêts opposés sont aux prises, où combattent ensemble les chrétiens et les païens, les Européens et les Asiatiques, les Romains et les barbares, chacun a la part d’éloge ou de blâme qui lui revient. Je sais gré surtout à M. Thierry de la sympathie qu’il témoigne pour les vaincus. Il est d’usage de traiter durement ces Romains des dernières années, qui ne surent pas défendre leur pays. On est principalement sévère pour ces restes des grandes familles anciennes, qui s’obstinaient à demeurer fidèles aux vieilles croyances de leurs aïeux, et dont le sénat de Rome était le refuge. On écoute volontiers sur eux les accusations violentes des pères de l’église, qui voudraient bien les rendre seuls responsables des malheurs de l’empire. A les juger de sang-froid, ils ne me semblent pas aussi coupables. J’ai peine surtout à comprendre qu’on leur reproche avec tant d’amertume leur vie élégante et leurs plaisirs délicats. Ces plaisirs leur étaient d’autant plus chers qu’ils sentaient bien qu’ils allaient les perdre. Ils en jouissaient avec cette ardeur fébrile de gens qui savent qu’on va les leur arracher. Ils entendaient à leurs portes le bruit des Franks et des Goths qui venaient disperser leurs livres, fermer leurs théâtres, brûler leurs maisons de plaisance. Faut-il s’étonner de cette ardeur d’affection qu’ils ressentaient pour leurs théâtres, pour leurs villas, pour leurs bibliothèques? Même cette littérature desséchée, riche de mots et pauvre d’idées, littérature d’école remplaçant une littérature de salon, je ne m’étonne pas de l’enthousiasme qu’elle inspirait, et je suis disposé à l’excuser quand je vois qu’elle est le dernier effort du génie grec et romain, qui pressent sa ruine et cherche à la conjurer; qu’elle a distrait et consolé un moment des gens d’esprit à qui elle semblait si belle moins par son mérite propre que par la pensée de l’ignorance et de l’obscurité qui les menaçaient. Je n’ose pas me joindre à ceux qui se moquent de ces poètes et de ces orateurs médiocres lorsque je songe à tout ce qu’ils ont dû souffrir. Il n’y a jamais eu de destinée plus triste que la leur. Qu’on imagine des gens comme Symmaque, épris de la civilisation ancienne, aimant les arts et les lettres avec passion, qui possédaient à un si haut degré cette délicatesse de goût, cette élévation de sentiment, toutes ces qualités charmantes qu’on résumait autrefois sous ce beau nom d’humanité, et qu’on se figure leur douleur de voir la barbarie s’approcher, de se dire que dans quelques années il ne resterait plus rien de ce qui faisait pour eux le prix de la vie et que la nuit couvrirait le monde! S’ils ont été par momens injustes et amers, s’ils ont fait retomber la responsabilité de leurs misères sur des institutions et des croyances nouvelles dont l’apparition coïncidait si bien avec la ruine de l’empire qu’elles semblaient n’y être pas étrangères, je ne crois pas en vérité qu’on doive trop le leur reprocher. Il faut pardonner beaucoup au désespoir de gens qui se voyaient périr peu à peu, non pas dans leur corps, mais, ce qui est bien plus douloureux, dans leur intelligence et dans leur âme.

Quant à la question de savoir s’il faut, comme ils le prétendaient, accuser le christianisme de la ruine de l’empire, le livre de M. Thierry apporte beaucoup de lumières pour la résoudre. On est bien forcé d’avouer, quand on l’a lu, que le christianisme n’a fait qu’introduire un élément nouveau de désordre dans ce malheureux pays déjà si divisé. Au moment où il lui importait le plus de s’unir contre l’ennemi commun, les dissensions religieuses se joignent aux troubles civils pour achever de l’affaiblir. Non-seulement les partisans du christianisme se séparent de ceux de l’ancien culte, mais entre eux les chrétiens ne s’entendent guère. Les discussions politiques se compliquent et s’enveniment de controverses de théologie. Chaque parti prêche la tolérance quand il est vaincu, et persécute dès qu’il devient le maître. La guerre est partout, dans chaque cité, dans chaque famille. On discute sans fin, les forces qui devaient être entières pour l’action se perdant dans des querelles de paroles. Avec Théodose, le pouvoir civil se met ouvertement au service des passions religieuses; une croyance devient un crime d’état; des guerres sont entreprises dans un intérêt de propagande. Certes le paganisme triomphant n’aurait pas sauvé l’empire, mais il est bien sûr que la victoire du christianisme l’a fait mourir plus tôt. Stilicon, qui pouvait retarder sa chute, coupable de tolérance, tombe sous les coups d’une conspiration catholique, et les évêques applaudissent à sa mort sans penser qu’elle est un désastre public. Quand Rome est prise et pillée par Alaric, un frisson de colère parcourt l’Italie au récit de ce grand outrage. La douleur, le désespoir auraient peut-être ranimé quelque énergie dans les cœurs et réveillé l’esprit national, si le christianisme les avait soutenus; mais il se souvint que Rome était restée le centre du vieux paganisme; il éprouva une joie maligne à voir que les maisons brûlées étaient surtout celles des défenseurs de l’ancienne religion; il ne fut pas insensible aux prévenances des Goths, qui avaient respecté le tombeau de Pierre au Vatican et celui de Paul sur la voie d’Ostie, et il se contenta de tirer de ce malheur, dont frémissait tout l’empire, quelques leçons de morale.

La douloureuse sympathie que M. Amédée Thierry accorde à ce monde ancien qui s’écroule n’empêche pas que, dans ses récits, l’intérêt ne s’attache surtout à ceux qui commencent un monde nouveau et auxquels appartient l’avenir, aux chrétiens et aux barbares. Le christianisme ne parvient pas alors à ranimer l’empire, comme les évêques l’avaient imprudemment annoncé, comme on l’espérait au temps de Constantin; il prend même bien vite son parti de sa ruine, parce qu’il est assuré de lui survivre; mais il n’en est pas moins la force la plus vivante à cette époque, et c’est encore lui qui produit les plus grands personnages et les plus fermes caractères. La vieille sève païenne est épuisée; elle ne fournit plus que quelques littérateurs agréables et des grands seigneurs mécontens. Les hommes d’action sortent presque tous du christianisme. Quelle énergique figure que celle de Jean Chrysostome, et comme elle ressort au milieu de cette cour de chambellans et d’eunuques tremblant sous la main d’un favori, tout occupés d’intrigues ténébreuses, noyés dans les minuties d’un cérémonial pompeux et vide! M. Thierry nous a dépeint ce tribun au corps chétif, au teint jaune, avec ses yeux brillant d’un feu intérieur, lorsque, dans son ardent amour pour les classes misérables, il venait soulever en présence de l’empereur et de ses ministres les questions sociales les plus redoutables. « Cinq siècles plus tôt il eût été au forum un compagnon de Gracchus prêchant la loi agraire. » C’était alors l’ami des humbles et des pauvres, le défenseur indomptable des privilèges de l’église, l’adversaire audacieux de ce pouvoir despotique aussi violent qu’il était faible et que déshonoraient en Orient les mains indignes qui l’exerçaient. I! avait sans doute bien des défauts. « Sa volonté était impérieuse et prompte, son action inclinait presque toujours à la violence; un tempérament dans les choses graves l’offusquait comme une trahison du devoir, tandis que ses séquestrations volontaires et son amour de la solitude le privaient des leçons de l’expérience et des conseils souvent sensés du monde. » Mais les fautes qu’il a commises n’empêchent pas qu’il n’ait donné l’exemple des qualités dont on manquait le plus alors, la résolution, l’énergie, la fidélité à sa parole, le dévouement à son opinion. Il faut lire dans M. Thierry sa lutte contre Eutrope tout-puissant, et la généreuse protection dont il le couvrit après sa chute. L’humanité n’était pas le seul motif qui le portait à défendre contre la volonté de l’empereur et les croyances populaires cet homme qu’il avait tant attaqué. M. Thierry fait remarquer qu’il mit un peu d’ostentation à le secourir. Il voulait établir, ce qui était vrai, que dans cet ébranlement de toutes les institutions politiques il n’y avait rien de solide et de sûr que l’église.

Les collaborateurs de l’église, ceux qui l’aidèrent à accomplir son œuvre de rajeunissement, furent les barbares. Que ce mot ne nous effraie pas. Dans ces barbares qui envahissaient l’empire, des esprits pénétrans pouvaient voir d’avance ceux qui devaient le régénérer. M. Thierry le montre bien. Ces barbares ne ressemblent pas tout à fait à ceux qui ont quelquefois traversé l’Orient, renversant les royaumes devant eux : ils n’appartenaient pas à une race inférieure; ce n’étaient pas des bêtes fauves enrégimentées, instrumens aveugles de celui qui les mène et puisant leurs forces dans cet anéantissement de leurs volontés en celle de leur chef. Au contraire ils apportaient de l’autre côté du Rhin un grand sentiment de leur dignité personnelle, que les excès de la civilisation et du despotisme avaient fait perdre à beaucoup de Romains. Ils étaient sans doute ignorans et cruels, ils pillaient et massacraient sans pitié. Cependant on pouvait déjà reconnaître à des signes certains qu’ils étaient susceptibles de s’adoucir et capables de s’instruire. Ils possédaient la qualité qui manque à tous les peuples condamnés à ne se perfectionner jamais : ils savaient admirer. L’empire qu’ils venaient détruire les frappait de surprise, et ils en sentaient confusément la grandeur. Plusieurs d’entre eux, plus éclairés ou plus ambitieux que les autres, consentirent à le servir, se soumirent à ses lois et adoptèrent bien vite ses usages. Ils en furent à ce moment critique les plus fermes défenseurs. Stilicon, que M. Thierry appelle justement le dernier des Romains, était un Vandale. Alaric, malgré sa haine et ses terribles vengeances, ne put pas échapper plus que les autres à ce sentiment de respect que ce grand empire, avec ses glorieux souvenirs, imposait à ses ennemis victorieux. M. Thierry nous raconte le plaisir qu’il prit à visiter Athènes, et il nous dit qu’à la prise de Rome, au moment de franchir la porte Salaria, il fut saisi d’une sorte de terreur superstitieuse. On pouvait donc prévoir dès lors que Rome, dont ils semblaient comprendre la grandeur, ferait à la longue l’éducation des barbares, qu’en échange de sa vieille expérience dont elle les faisait profiter elle se rajeunirait par leur jeunesse. Si l’on veut juger des services que ce mélange du peuple ancien et des peuples nouveaux a rendus au monde occidental, il suffit de jeter les yeux sur les Grecs de l’Orient, qui, après avoir eu le malheur d’échapper à l’invasion des barbares, sont restés jusqu’au XVe siècle tels que M. Thierry les dépeint au IVe. Ils n’ont jamais pu se renouveler tout seuls. Et même quand ils ont perdu cette civilisation dont l’excès les avait énervés, la barbarie où ils sont tombés n’est pas parvenue à leur rendre l’énergie et la vitalité.

Il n’est guère possible d’analyser les récits de M. Thierry; on les gâterait en les abrégeant. La seule manière d’en faire comprendre l’importance, c’est d’indiquer, comme je l’ai fait, quelques-unes des réflexions qu’ils nous suggèrent. J’aime cette façon de présenter l’histoire qui ne se charge pas de nous fournir des théories générales sur la marche des événemens, mais qui, en nous les montrant comme ils se sont passés, en nous mettant en leur présence, nous laisse libres d’en penser ce que nous voulons et d’en tirer les conclusions qui nous semblent justes. Il faut espérer que M. Thierry achèvera de nous raconter de cette manière les quelques années qui séparent la prise de Rome par Alaric de l’établissement définitif des royautés barbares. Par là les Récits de histoire romaine iront se réunir aux Récits des temps mérovingiens; on passera sans secousse de l’histoire de la destruction de l’empire au tableau de la barbarie essayant de s’organiser sur ses ruines, et l’œuvre des deux frères se rejoindra.


GASTON BOISSIER.


ESSAIS ET NOTICES.

LA FORCE MUSCULAIRE DES INSECTES [2].


Dans une première série d’expériences qui furent entreprises pendant l’été de 1865, M. Félix Plateau avait mesuré la force de divers insectes par les poids qu’ils pouvaient tirer, pousser devant eux ou soulever en volant. Ces recherches, dont il a été rendu compte dans la Revue du 1er août 1866, avaient conduit l’auteur à admettre comme une loi générale que dans chaque groupe déterminé d’insectes les plus petits sont les plus forts, en d’autres termes que le rapport du poids déplacé au poids propre de l’animal est d’autant plus avantageux que ce dernier est plus léger ou moins gros. Cette loi, assurément très curieuse et très importante pour l’économie de la nature, n’était encore appuyée que sur un nombre assez restreint d’observations. M. Plateau a jugé nécessaire de reprendre cette partie de son travail en opérant, pour chaque espèce, sur une douzaine d’individus, afin d’obtenir des résultats moyens plus rapprochés de la vérité. La loi qu’il a découverte a résisté à cette épreuve : elle ressort évidente et incontestable de ces nouvelles expériences. Citons un exemple. Le bourdon terrestre est quatre fois plus lourd que l’abeille; il pèse près de à décigrammes, l’abeille ne pèse pas même 1 décigramme. Or le bourdon ne peut traîner en moyenne qu’un poids quinze fois plus grand que le sien (environ 6 grammes], tandis que l’abeille déplace facilement vingt-trois ou vingt-quatre fois son poids (2 grammes). Elle est donc plus forte de moitié que son lourd congénère. En volant, elle enlève de même un poids de peu inférieur au sien, tandis que le bourdon ne peut transporter de cette manière qu’à peine la moitié de son propre poids.

La loi en question paraît d’ailleurs s’appliquer non-seulement aux espèces qui appartiennent à la même sous-division entomologique, mais encore, dans une certaine mesure, à la classe entière des insectes. Il est vrai que, si on range les espèces examinées par ordre croissant de poids, les rapports correspondans qui expriment leur force relative ne font pas toujours série, et qu’au lieu de décroître d’une manière régulière ils présentent de nombreux écarts; mais cela s’explique par la différence de structure des genres ainsi rapprochés. La loi reparaît si l’on partage ces espèces en trois groupes, comprenant respectivement les insectes les plus légers, ceux d’un poids moyen et ceux qui sont les plus lourds (pesant de 1 à 2 décigrammes.) Dans ce cas, la force relative est représentée, pour le premier groupe par 26, pour le deuxième par 19, et pour le dernier par 9 seulement. Il s’agit ici de la puissance de traction; si l’on considère le vol, on peut partager les espèces examinées en deux groupes, dont le premier, comprenant les insectes les plus légers, surpasse encore de beaucoup en force le second, qui renferme les plus lourds. Le rapport du poids soulevé au poids de l’animal est pour les premiers égal à 1 1/3; pour les derniers, il n’est que 1/2.

Les insectes les plus forts, parmi ceux que M. Plateau a étudiés, paraissent être les donacies, les criocères, les trichies à bandes, qui vivent sur les lis et les roses. Ces petits êtres sont en état de traîner des poids environ quarante fois supérieurs au leur; plus d’une fois même M. Plateau les a vus dépasser cette limite; une criocère, l’athlète de la tribu, a traîné soixante-sept fois son poids; un petit hanneton du genre anomale a exécuté le même tour de force. M. de Lucy rapporte un fait encore plus surprenant un cerf-volant (lucane) peut maintenir entre ses mandibules, en élevant et abaissant alternativement la tête et le corselet, une règle de 30 centimètres de long, pesant 400 grammes; il ne pèse lui-même que 2 grammes. Que sont, à côté de cet insecte, les hercules de foire qui soutiennent une table avec leurs dents? Ces exemples montrent jusqu’à quel point les insectes sont supérieurs aux grands animaux par la force de leurs muscles. Secs et nerveux, ils remuent des montagnes, toute proportion gardée. En outre ils sont ingénieux; quand l’obstacle ne cède pas, ils savent le tourner. Voici un exemple raconté par Boitard. Un jour, dans un jardin, il aperçut un sphex du sable (petite espèce de guêpe) s’efforçant d’enlever une chenille qu’il venait de tuer. La chenille était au moins cinq ou six fois plus grosse que son vainqueur : il ne pouvait en venir à bout. Six fois de suite, de guerre lasse, désespérant du succès de son entreprise, il l’abandonna, et vint se poser tristement à quelque distance. Enfin une idée lumineuse le tira d’embarras. Il revint, se plaça à cheval sur la chenille, trois pattes de ci, trois pattes de là ; avec les deux du milieu, il embrassa le corps de sa victime, le souleva contre son poitrail, et réussit à marcher ainsi avec les quatre pattes libres. La chenille traînait à peine sur le sol, le sphex raidissait son petit corps, et il eut bientôt traversé une allée de six pieds de large et couché sa proie contre un mur, dans une plate-bande exposée au soleil. En volant, le sphex n’eût pu transporter un si lourd fardeau.

M. Plateau a tenu à compléter ces recherches par quelques expériences sur les insectes sauteurs de l’ordre des orthoptères. Il a déterminé les poids que les criquets et sauterelles enlèvent en sautant. Pour les empêcher de s’aider de leurs ailes, il attachait celles-ci et les élytres avec un fil. Le fardeau était une boulette de cire lestée de fragmens de plomb que l’on suspendait à un fil noué autour du thorax; on ajoutait de la cire jusqu’à ce que l’insecte ne pût plus s’enlever qu’à 1 centimètre du sol. Les charger jusqu’à les clouer sur place rendrait l’observation moins nette. On pesait ensuite la petite boule et l’animal lui-même après l’avoir immobilisé par la vapeur d’éther. Les criquets de la grosse espèce, dont le poids dépasse en moyenne 6 décigrammes, enlevaient environ une fois et demie ce poids; ceux d’une espèce plus petite, pesant en moyenne 2 décigrammes, emportaient en sautant trois ou quatre fois leur poids. Les sauterelles diffèrent des criquets par des jambes plus longues et plus grêles. La sauterelle verte, pesant en moyenne 2 grammes et demi, n’enlève qu’un poids égal au sien. Ces résultats confirment de nouveau la loi d’après laquelle la force musculaire des insectes croît à mesure que leur taille diminue.

Lorsqu’on les laisse sauter librement, les criquets décrivent dans l’air une courbe analogue à celle de tous les projectiles. Ce qui est très curieux c’est que l’amplitude du saut est la même pour les espèces grandes et petites : 30 centimètres d’élévation au-dessus du sol et 60 centimètres de distance horizontale. Ce résultat a été prévu par Strauss-Durckheim, qui le déduit de considérations théoriques sur la force musculaire. Dans son ouvrage sur l’Anatomie comparée des animaux articulés, ce célèbre naturaliste établit que deux animaux de formes semblables, mais de dimensions différentes, doivent sauter à la même hauteur au-dessus du point où se trouve leur centre de gravité au moment où ils quittent le sol. Il prend comme exemple le chat et le tigre, et ajoute que la même conclusion est applicable aux criquets et sauterelles. Le principe qui sert de base à cette théorie, c’est que la force motrice des animaux croît comme la section, et non comme le volume des muscles. Elle ne dépend que du nombre des fibres dont se composent les muscles, d’où il suit qu’elle doit être proportionnelle à la surface de la section de ces organes, tandis que le poids de l’animal est proportionnel à leur volume. Le poids augmente donc plus rapidement que la force motrice, et le rapport entre ce poids et cette force devient d’autant plus défavorable que l’animal est plus gros. C’est là, si le principe admis par Strauss-Durckheim est exact, l’explication de la loi constatée par M. Plateau. Bergmann, qui énonce le même principe, ajoute qu’il ne faut pas le considérer comme une loi absolue et générale. Si on considère cependant que cette hypothèse a permis à Strauss-Durckheim d’établir a priori la loi relative au saut des animaux du même ordre, on ne peut s’empêcher de l’admettre au moins comme très vraisemblable.

La théorie et l’expérience sont d’accord, on le voit, pour démontrer que dans la nature les plus faibles sont les plus forts. Sans nous perdre ici dans des spéculations téléologiques, nous pourrons faire observer qu’il doit en être ainsi parce que les obstacles que les petits rencontrent sur leur route seraient tout à fait en disproportion avec leur taille, s’ils n’étaient pas doués d’une énergie spécifique plus considérable que celle des grands. La structure des muscles, qui sont toujours formés de fibres contractiles parallèles, paraît résoudre ce problème en procurant une force motrice relativement plus grande aux animaux de petite taille qu’aux grands. Les scarabées parviennent ainsi à déplacer des rochers gros comme eux-mêmes, les souris à courir aussi vite que les chats, les termites à bâtir des pyramides qui résistent au temps et aux attaques de leurs ennemis. Chacun, dans la nature, a de la force selon ses besoins.


RECHERCHES NOUVELLES SUR LE MAMMOUTH.

La récente découverte des restes d’un mammouth dans la baie du Tas a fourni à deux zoologistes russes, MM. F. Brandt et K. E. de Baer, l’occasion de discuter les opinions qui ont été émises sur l’ancien habitat de cet animal antédiluvien. On sait que dans les glaces de la Sibérie on retrouve encore de temps à autre des cadavres de mammouth assez bien conservés. Ce fait est déjà attesté en 1694 par Witsen, bourgmestre d’Amsterdam, dans son ouvrage sur la Tartarie, et un peu plus tard par Ysbrandt Ides, qui parcourut la Sibérie en allant à Pékin comme ambassadeur de Pierre le Grand. Depuis cette époque, on compte au moins six cas bien constatés de mammouths retrouvés à peu près intacts; malheureusement la science n’a pas tiré de ces précieuses trouvailles tout le profit qu’il aurait été possible d’en obtenir, si les savans russes avaient été toujours avertis à temps, ou s’ils avaient mis plus de zèle à se rendre sur les lieux. En 1787, le lieutenant Sarytschev apprit pendant un voyage à Yakoutsk que le cadavre entier d’un mammouth venait d’apparaître sur les bords de la rivière Alaséia; il était debout, couvert de sa peau et de ses poils; le flot, en creusant la berge, l’avait mis à nu. Sarytschev ne jugea pas à propos de se déranger de sa route pour constater le fait. Des pêcheurs tongouses découvrirent un autre mammouth en 1799 sur les bords de la Mer-Glaciale, près de l’embouchure de la Lena; ce n’est qu’en 1806 que le botaniste Adams, instruit de cette trouvaille, arriva sur les lieux. Le monstrueux cadavre était déjà fort mutilé; on avait enlevé les défenses et dépecé les chairs pour en nourrir les chiens; les ours blancs avaient également pris part à cet étrange festin. Adams sauva le squelette et une portion de la peau; ces débris ont été déposés au musée d’histoire naturelle de Saint-Pétersbourg. Le célèbre voyageur Middendorff découvrit en 1843 le cadavre à demi décomposé d’un veau de mammouth près de l’embouchure du Taimyr. Enfin, l’année dernière, l’Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg a envoyé en Sibérie un géologue distingué, M. Frédéric Schmidt, pour rechercher les derniers débris d’un mammouth qu’un Samoïède avait trouvé en 1864 dans la baie du Tas, bras oriental du golfe de l’Obi. Malheureusement une lettre de M. Schmidt, datée du mois d’octobre dernier, laisse peu d’espoir qu’on parvienne à sauver quelque chose de cette épave d’un autre monde.

Le mammouth a dû être très répandu dans le nord de la Sibérie, si on réfléchit que tous les ans on exporte en moyenne 16,000 kilogrammes d’ivoire fossile provenant des défenses d’environ deux cents individus. M. de Middendorff s’est efforcé de démontrer que ces restes ont été charriés dans les régions polaires par les fleuves de la Sibérie en même temps que le bois fossile (bois de Noë) qu’on y rencontre en gisemens immenses, et que le vrai habitat des mammouths est la partie centrale de l’Asie. Dans cette hypothèse, le climat du nord de la Sibérie aurait été toujours tel qu’il est aujourd’hui. Toutefois la position des cadavres qui ont été retrouvés semble indiquer que ces animaux sont morts sur place; ce qui confirme cette opinion, c’est qu’on les trouve non pas dans la glace proprement dite, mais dans la terre gelée et couverte de neige. Ils paraissent donc avoir vécu dans des marais où ils se sont noyés et gelés, ce qui est d’ailleurs conforme à une tradition qui existe chez les indigènes. Dès lors il faut supposer que le clim.it de la Sibérie septentrionale comportait autrefois une végétation suffisante pour nourrir ces géans du règne animal. Quant à l’époque de leur disparition, les découvertes récentes de M. Lartet et de quelques autres géologues conduisent à admettre qu’elle est postérieure à la venue de l’homme sur la terre; on peut même supposer que l’homme a chassé le mammouth et a contribué à le faire disparaître du globe, comme il finira par faire disparaître l’éléphant des temps actuels.


R. RADAU.


L. BULOZ.

  1. Puisque l’occasion s’en présente, on me permettra de recommander à l’attention des lecteurs sérieux un livre austère, où les questions que soulève cette première organisation du peuple romain sont traitées avec une grande science de détail, l’Histoire des Chevaliers romains de M. Émile Belot, professeur au lycée de Versailles. Ce livre aboutit à un système radical; il combat bien des opinions reçues. On peut penser ce qu’on voudra des conclusions de l’auteur, et je prévois qu’il ne convertira pas tout le monde; mais personne ne lui refusera une connaissance profonde des sources et beaucoup de finesse et d’habileté dans la façon de les interpréter. C’est un de ces travaux courageux qui ne sollicitent pas la faveur publique et méritent pourtant de l’obtenir.
  2. Bulletin de l’Académie royale de Belgique, t. XXII, N° 11, 1866.