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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1836

Chronique n° 94
14 mars 1836


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 mars 1836.


Il s’est présenté peu d’époques dans notre histoire où les affaires extérieures de la France aient offert un aspect aussi compliqué qu’aujourd’hui. Jamais plus de suite, plus de décision, plus de hautes et nobles pensées n’ont été nécessaires pour régler les rapports du pays avec les puissances étrangères, pour lui assurer une situation indépendante et respectée, pour lui conserver son rang, pour lui faire reprendre celui qu’il doit avoir chaque fois que de grandes rivalités éclatent en Europe, et rompent les coalitions contre lesquelles il a eu à lutter à diverses reprises, et qui seules peuvent le dominer ou le réduire. Jamais, peut-être, la France n’eut une occasion aussi belle d’accomplir la pensée de Frédéric-le-Grand, qui nous accordait la puissance d’empêcher qu’un coup de canon ne fût tiré en Europe sans notre permission ; jamais elle n’eut autant besoin de placer, en face de la diplomatie étrangère, un homme honoré à cause de son caractère et de la fixité de ses principes, un homme tout dévoué à la patrie, ne rêvant que sa prospérité et sa grandeur, sûr et désintéressé, vigilant, actif, préoccupé des grandes choses, étranger aux combinaisons mesquines, et marchant droit à son but, avec la dignité et la hardiesse que donne la confiance du pays, On nous permettra de douter que la France ait trouvé toutes ces choses dans la personne de M. Thiers.

Tous les états de l’Europe s’étaient émus en apprenant la révolution de juillet, les uns par sympathie, le plus grand nombre par terreur. Bientôt, quand les plus fâcheux résultats de cette révolution éclatèrent, quand on vit la France livrée à l’anarchie et à la guerre civile, l’Europe prit une nouvelle attitude ; la sainte-alliance, un moment indécise, se rassura et se prépara à profiter de nos désordres. Cette situation dura plusieurs années, et alors la direction de la diplomatie française nécessita une certaine unité, qui la rendait en quelque sorte facile. On n’avait pas à négocier, car les négociations, du moins les négociations usitées dans la diplomatie étaient devenues inutiles ; partout on repoussait nos ouvertures. Nos ambassadeurs et nos chargés d’affaires, quand ils étaient admis, étaient éloignés avec affectation des cours où ils étaient censés représenter la France. Peu importait le choix des agens, tous étaient mal venus, tous étaient dédaignés. La diplomatie se fit alors de souverain à souverain ; nous ne savons de quelle nature furent ces négociations toutes autographes, quelles garanties on promit, quelles séductions on employa ; nous voulons seulement constater que ce fut la seconde période de notre diplomatie depuis le mois de juillet 1830. A la juger sous le point de vue constitutionnel, elle n’était pas régulière ; et c’était pour nous, non pas seulement un droit, c’était un devoir de la blâmer ; mais où était alors la régularité dans les affaires ? En un mot, c’est vers le commencement du premier passage de M. de Broglie par le ministère des affaires étrangères, que finit cette période, et que commence l’époque des relations plus régulières entre la France et les autres états ; relations où le ministère des affaires étrangères reprit une influence et une action, que le rétablissement des rapports de puissance à puissance rendait nécessaires et assez faciles à exercer, il faut en convenir.

M. de Broglie trouva l’alliance anglaise déjà consolidée ; les gouvernemens constitutionnels du midi s’établirent pendant son premier ministère, et vinrent se grouper autour des deux puissances protectrices unies. La Russie, encore fort altière, un pied sur la Pologne et l’autre sur la Turquie, s’apercevait cependant que le temps de nier la France et de la menacer était déjà passé pour elle. On avait renoncé à interdire la France, à l’isoler en Europe ; on sentait l’impossibilité de l’entourer d’un cercle de baïonnettes, et on rendait hommage à sa prépondérance et à sa force, en cherchant à l’affaiblir et à la ruiner par d’autres moyens. M. de Broglie, qui avait tant étudié les ressorts de la grande famille des états européens et les forces politiques de la France, semblait convenir admirablement à cette situation. La tâche du ministre des affaires étrangères s’était bien simplifiée. La main irresponsable qui s’était, en quelque sorte, emparée de ce département depuis la révolution de juillet, s’était retirée volontairement avec sa prudence ordinaire, après avoir ouvert à nos agens diplomatiques toutes les routes des capitales de l’Europe, que nous avions vues se fermer devant eux depuis 1830. Tout le personnel de l’ancienne diplomatie, où l’on trouvait des hommes capables et disposés à servir le gouvernement nouveau, était à la disposition du ministre. Le caractère de la royauté de juillet lui permettait de chercher de nouveaux agens en dehors des familles aristocratiques, à qui semblait dévolu le monopole des missions politiques et des ambassades. On pouvait recruter, pour ce corps diplomatique appauvri, dans les rangs élevés de la magistrature et du barreau, de l’administration de la guerre et de la marine, où l’on trouve tant de mérite, de dignité et de savoir. Ce n’était même pas déroger aux usages de notre monarchie, et Louis-Philippe pouvait bien prendre ses ambassadeurs dans les rangs où Louis XIV, Henri IV, et tant d’autres rois, étaient allés chercher les leurs. Avait-on oublié que Pierre Jeannin, ambassadeur et ministre d’état pendant plus de cinquante ans consécutifs, et sous sept rois de France, était le fils d’un obscur échevin de la ville d’Autan ? Le plus illustre de nos négociateurs, Armand d’Ossat, ambassadeur dans presque toutes les cours de l’Europe le fils d’un maréchal-ferrant ; ce qui ne l’empêche pas de partager avec Sully une partie de la gloire du règne de Henri IV. Louis XIV choisissait le plus grand nombre de ses agens diplomatiques dans le tiers-état, et la diplomatie de la France, à cette époque, fut admirable. Dubois, dont nous devons reconnaître la capacité et toutes les hautes qualités, si nous voulons être conséquens avec l’esprit de notre époque, Dubois était un homme plus qu’obscur quand on le nomma ambassadeur à Londres. Sous Louis XV et sous Louis XVI, la classe moyenne prit une part active à toutes les grandes transactions diplomatiques, et, sous l’empire, les diplomates les plus distingués étaient issus de la bourgeoisie.

Il est vrai que les ministres de la restauration, et M. de Polignac surtout, avaient suivi un tout autre système dans le choix des agens diplomatiques, grands et petits. M. de Polignac, entre autres, avait formé autour de lui une pépinière aristocratique de secrétaires d’ambassade et d’attachés, variété inutile de l’espèce, qui pullula de son temps. Dans son ambassade à Londres, M. de Polignac avait été frappé, en travaillant au Foreign Office, de la qualité des commis que le ministre anglais faisait accourir au bruit de sa sonnette. Ces élèves diplomates appartenaient aux plus nobles et aux plus opulentes familles de l’Angleterre. M. de Polignac n’oublia pas ce qu’il avait vu, et quand il fut nommé président du conseil et ministre des affaires étrangères, son premier soin fut de créer une semblable institution. Il forma dans son ministère un bureau qu’il remplit de jeunes gens destinés à monter rapidement, et à fonder une nouvelle noblesse diplomatique. Ce bureau se composait de M. le marquis de Gabriac, de M. le baron de Bois-le-Comte, du vicomte de Flavigny, de M. de Viel-Castel, du chevalier de Tamisier, de comte G. de Caraman, du vicomte de Marcellus, et quelques autres, arrêtés dans leur carrière par la révolution de juillet.

M. de Broglie trouva ce petit troupeau dispersé, mais très disposé à rentrer dans la bergerie, d’où les loups de juillet l’avaient expulsé. Il trouva en outre, dans son ministère et dans les postes diplomatiques, une foule d’hommes distingués qui ne s’étaient pas compromis sous la restauration, et qui ne s’étaient jamais identifiés avec le principe qui perdit la branche aînée. Les uns appartenaient à la bourgeoisie, les autres à la noblesse, et les prédilections du ministre ne tardèrent pas à se manifester d’une manière fâcheuse. Dès-lors, les actes et les choix de M. de Broglie eurent une tendance pareille.

C’est avec franchise que nous allons nous expliquer. Nous n’avons jamais laissé passer l’occasion de vanter la loyauté et la haute probité politique de M. de Broglie ; mais comme si le ciel voulait déconcerter notre philosophie, il arrive souvent que la droiture et l’honnêteté perdent les meilleures causes, sauvées quelquefois par des qualités opposées. Il se peut donc que les fautes de M. de Broglie soient réparées par son successeur, et nous le désirons ; mais ces fautes sont réelles, nombreuses, et les partisans de M. de Broglie eux-mêmes ne sauraient se les dissimuler. M. de Broglie a trouvé la France effacée du ban diplomatique et admise à faire valoir ses droits en Europe, par les négociations, sans être forcé de recourir à son épée. Dès ce moment, la Prusse commença à étendre son système de douanes vers les états du Rhin. Les agens de la France ne laissèrent pas ignorer au ministre des affaires étrangères les démarches de la Prusse, la suite admirable, la persévérance qu’elle mettait à ses négociations. Les hommes les plus nouveaux dans la diplomatie jetèrent l’alarme dans leurs dépêches ; M. de Vaudreuil, M. de Mornay, implorèrent en vain l’attention et l’appui du ministre ; M. de Broglie ne s’émut pas, et tour à tour la Bavière, la Hesse, Bade, et tous les états du Rhin, accédèrent au système de douanes de la Prusse, qui vient de se faire ouvrir les portes de Francfort-sur-le-Mein et de Berne, et qui frappe maintenant aux portes de la Belgique qu’on lui ouvrira. Si la guerre éclate un jour entre la France et le Nord, elle sera provoquée par l’extension de ce système de douanes, qui fait de la Prusse le siège du crédit de l’Allemagne, et qui nous cerne plus étroitement que ne pourraient le faire des armées.

M. de Broglie avait trouvé des négociations ouvertes avec les États-Unis au sujet des vingt-cinq millions, et deux fois M. de Broglie a occupé le ministère sans mener à fin cette négociation qui se complique tous les jours. L’affaire de Bâle-Campagne, née d’un malentendu et d’une distraction de M. de Broglie, qui avait mal interprété nos conventions avec les cantons helvétiques, s’est envenimée par l’inflexibilité du ministre, et quelque jour, au moment le plus inattendu, une rupture avec les treize cantons sera le résultat de cet abus de pouvoir et de cette triste obstination.

L’occupation de Cracovie avait été annoncée à M. de Broglie, et Cracovie a été occupée sans que nous eussions envoyé un agent diplomatique pour protester contre cette nouvelle infraction à des traités dont il nous importe de constater l’anéantissement par les puissances intéressées à les maintenir.

Voilà quelques-unes des nombreuses fautes du dernier ministre des affaires étrangères, que nous n’avons mission ni de grossir ni de dissimuler. Puisque nous accomplissons cette pénible tâche, nous ajouterons que la probité cassante de M. de Broglie nous eût successivement brouillés avec les puissances des deux continens. Un trait distinctif du caractère de M. de Broglie, c’est le goût des exclusions. Il aime à borner le plus étroitement son estime et ses affections ; dans les chambres, il s’adressait toujours au plus petit nombre ; dans son salon, et dans ses réunions intimes, il se plaît à n’être compris que de quelques adeptes, les seuls à qui il accorde quelques explications. Trois auditeurs suffisent à M. de Broglie, et il en préférerait deux ou même un seul à ces trois. De là le peu d’influence qu’exerce l’incontestable, mais ténébreuse supériorité de son esprit ; de là aussi le nombre si minime de ses partisans. M. de Broglie avait ainsi élu quelques états de l’Europe, qu’il avait admis dans le cercle étroit de ses relations. Quant aux autres nations, il les traitait comme il traite les hommes qui ne sont pas de sa coterie ; il ne les reconnaissait pas, et prenait à peine note de leur existence sociale. Or, les nations, pas plus que les hommes, n’aiment à être dédaignées, et le canton de Bâle-Campagne s’était insurgé contre M. de Broglie en même temps que le tiers-parti.

Ces vues, M. de Broglie les a également appliquées au personnel des affaires étrangères, où les hommes portant un nom de quelque ancienneté, obtenaient immanquablement la préférence du ministre. Dans les derniers temps de l’administration de M. le duc de Broglie, les journaux français de l’opposition ont loué à juste titre lord Palmerston, au sujet de la nomination de M. Urquhart, plébéien distingué, au poste important de premier secrétaire d’ambassade à Constantinople. Lord Palmerston avait établi un heureux précédent, disait-on, en élevant rapidement ce jeune homme, inconnu dans les salons de l’aristocratie, et que recommandaient seulement son instruction et son talent. Rien de mieux ; mais la presse eût rempli plus complètement sa mission, si, en se montrant aussi éveillée sur les tendances honorables d’un gouvernement étranger, elle eût examiné en même temps la conduite bien différente de notre gouvernement. Eh bien ! il suffit de jeter un coup-d’œil sur la liste des nominations faites depuis cinq ans, pour s’assurer qu’un grand nombre d’hommes, tous semblables à M. Urquhart, ont été sacrifiés, comme par le passé, à de puériles considérations, bonnes tout au plus à Saint-Pétersbourg, où la diplomatie extérieure a cependant été dirigée bien long-temps par un homme sans naissance, M. Pozzo di Borgo. Dans les promotions qui ont eu lieu depuis 1830, et particulièrement sous les deux ministères de M. le duc de Broglie, quand des hommes appartenant à la classe de la bourgeoisie et parvenus par leur mérite, obtiennent la grace de sortir de l’inaction, et sont nommés à un poste diplomatique, c’est toujours dans les contrées les plus éloignées et sous les climats les plus pernicieux qu’on les envoie représenter la France. Leurs épreuves sont toujours incomparablement plus longues et plus pénibles que celles de leurs nobles compétiteurs, et l’on voit toujours ceux-ci parvenir aux postes les plus agréables, les plus élevés et les mieux rétribués de la diplomatie, tandis que les premiers sont relégués dans des villes obscures et sans autre importance que celle qu’un homme de talent confère toujours au poste qu’il occupe. Nous excepterons de cette catégorie M. Bresson, élevé au rang d’ambassadeur à Berlin par des circonstances particulières et fort heureuses, puisqu’elles ont mis en relief un homme de mérite, menacé comme tant d’autres de végéter inconnu.

Ici nous devons combattre un vieux principe qui semble avoir trouvé quelque crédit auprès de M. de Broglie, et dont les plus gothiques diplomates eux-mêmes reconnaissent aujourd’hui la fausseté. Il semble que l’aristocratie seule puisse représenter dignement la France auprès des cours étrangères. On fait peu de cas de la noblesse pour soi-même, dit-on : on sait aussi bien que personne qu’elle ne remplace ni le talent, ni l’expérience, ni l’instruction ; mais on ajoute que les souverains étrangers, les ambassadeurs qui résident près de leurs cours, et leurs ministres, n’ont d’égards et de condescendance que pour les hommes d’une haute naissance. C’est ainsi qu’on se justifie de préférer, en maintes circonstances, l’ignorance titrée au mérite bourgeois qu’on écarte avec une douleur réelle, et qu’on relègue dans des postes où il ne saurait se produire. Cette erreur est grande, et il est temps d’achever de la détruire. En France, comme ailleurs, on ne reconnaît, dans la diplomatie, que les services et l’ancienneté du rang. Dès qu’un de nos ambassadeurs arrive en terre étrangère, on ne s’informe pas de sa famille, mais des postes qu’il a occupés, des négociations où il a figuré, et de l’époque où il a commencé de prendre part aux affaires. A Madrid, sous Ferdinand VII, M. de Rayneval, simple bourgeois, trouva un crédit et une influence que le descendant des ducs d’Harcourt n’eût obtenus en aucun temps. On rapporte même que la naissance illustre de M. le comte Eugène d’Harcourt, qui remplit quelque temps les fonctions d’ambassadeur du gouvernement de juillet à Madrid, nuisit singulièrement à ses négociations. M. Salmon était ministre des affaires étrangères. C’était un bourgeois de Madrid, un vieux commis, parvenu à force de capacité et de service ; et dans les conférences, chaque fois que l’ambassadeur élevait la voix ou insistait avec vivacité sur un point en litige, le ministre levait la séance, en disant que la hauteur aristocratique du grand seigneur français rendait impossible toute discussion. M. d’Harcourt quitta Madrid, d’où l’éloignèrent ces fâcheuses et injustes préventions, et un premier secrétaire d’ambassade termina toutes les affaires sans trouver les mêmes difficultés. Il est vrai que ce premier secrétaire d’ambassade était un bourgeois, non pas arrivé inopinément à son poste, par la seule recommandation du nom de ses ancêtres, mais parvenu de grade en grade, après dix ans de services et une vie entière consacrée à l’étude de la diplomatie.

Nous sommes loin d’espérer que M. Thiers mettra un terme aux intrigues et aux manœuvres de son nouveau département. Nous ne pensons pas, nous l’avouons, que là plus qu’ailleurs il ait la pensée de faire naître l’ordre, la bonne foi et la moralité, ni qu’il lui plaise de reconstituer la carrière diplomatique, en donnant l’essor au talent, et en reléguant dans une sphère secondaire les prétentions aristocratiques, quand elles ne sont fondées que sur un nom. M. Thiers n’a, pour opérer une telle réforme, ni la volonté, ni la liberté, ni la puissance qu’il faudrait. Dans la situation que lui a faite son impatiente ambition, M. Thiers ne saurait faire un pas vers le bien ; il restera, comme par le passé, l’agent d’une intrigue de théâtre, comme le lui disait spirituellement un journal où il compte des amis cependant. Dans la crainte qu’on ne l’accuse de dévier vers la gauche, dans la sainte terreur que lui inspire encore l’influence des doctrinaires, il flottera indécis entre les idées les plus opposées ; il cherchera à donner le change à tous les partis, à tromper tout le monde, faute de pouvoir dominer personne, et il continuera, aux affaires étrangères, l’administration de M. de Broglie, moins l’attachement aux principes et le respect pour les engagemens, qui faisaient, quelquefois oublier la rudesse et la fausseté des vues du dernier ministre.

Jamais, en effet, situation ne fut plus équivoque que celle de M. Thiers, placé entre le parti doctrinaire et le tiers-parti, entre la Russie et l’Angleterre, traitant aujourd’hui avec M. Guizot et demain avec M. Barrot, l’allié de lord Granville et l’ami de M. de Pahlen ; situation où l’activité et le talent sont dépensés en misérables subterfuges, qui épuiseraient l’intelligence la plus noble et la plus haute ! Quel rôle jouerait cependant aujourd’hui un ministre des affaires étrangères qui apporterait avec lui une pensée politique, et qui entendrai réellement la dignité de son pays Quelle puissance la France exercerait par ses agens diplomatiques à Londres, à Saint-Pétersbourg et à Constantinople, si les plus hautes capacités dont elle dispose figuraient dans ces trois résidences, où va se régler tout le mouvement européen ! Non pas que nous élevions des doutes sur le talent de M. de Barante, notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, et sur le caractère de l’amiral Roussin, notre envoyé à Constantinople ; mais l’amiral est parfaitement inconnu comme diplomate, et M. de Barante n’a d’autres titres que son ambassade de Turin, au poste si important qu’il occupe. Pour M. Sébastiani, s’il représente quelque chose à Londres, c’est l’administration de M. Thiers, sans doute, ombre d’administration, fantôme impotent, qui n’a que le souffle, comme l’ombre qui figure à Londres, sous le nom dérisoire d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du roi des Français.

Les hommes capables et rompus aux affaires sont, toutefois, en grand nombre dans notre diplomatie. La supériorité de M. de Rayneval est reconnue dans toute l’Europe, et elle est telle que son aversion notoire pour les gouvernemens représentatifs ne l’empêche pas de rendre les plus grands services dans la position qu’il occupe, moins toutefois qu’au temps où le régime absolu florissait en Espagne. A Vienne, M. de Saint-Aulaire montre tout l’esprit et toute la grâce qu’il eût fallu pour tenir le premier rang en Russie, au temps de la czarine ; mais ces qualités brillantes n’excluent pas la solidité et l’expérience que lui donnent de vieux services. À Turin, M. de Rumigny a fait preuve d’activité et de zèle ; sa vigilance et son travail assidu l’ont aidé, à surmonter les difficultés fréquentes qui s’élèvent dans ce poste difficile et ingrat ; et à Rome, M. de Latour-Maubourg sait concilier sa pieuse adoration pour le pape avec son dévouement pour la France.

Dans les postes inférieurs, on distingue des hommes adroits et intelligens, appelés à figurer un jour sur de plus vastes scènes, pour peu que les principes de M. de Polignac, remis en honneur par M. de Broglie, fléchissent en leur faveur. On peut diviser les agens inférieurs en trois classes : 1 ° ceux qui ont servi la restauration, sans partager les principes qui ont amené sa chute ; 2° ceux qui sont entrés dans la diplomatie depuis la révolution de juillet ; 3° ceux que cette révolution a déplacés, ou que leurs principes politiques ont décidés à donner leur démission. Quant à ces derniers, leur situation devient fort critique, et la plupart d’entre eux se pressent pour obtenir leur réintégration, les réglemens fixant à cinq ans la durée de la disponibilité. Parmi eux figurent M. le marquis de Gabriac, quasi-gendre de M. Sébastiani, et traité, à ce titre sans doute, avec des égards inouïs, car son traitement de disponibilité lui est continué au-delà du terme fixé par le règlement, au moyen de petits arrangemens bien connus dans les bureaux.

Dans la seconde catégorie figurent : M. le comte Charles de Mornay, homme d’esprit et de cœur, qui a occupé quatre ans le poste de ministre à Carlsruhe, où il a lutté avec ténacité contre l’introduction du système de douanes prussien. Cet honorable apprentissage lui a valu récemment le titre de ministre à Stockholm.

M. de Saint-Priest, ministre à Lisbonne, homme spirituel, plus occupé de poésie et de littérature légère que de diplomatie, et qui doit à son nom un rapide avancement.

M. de Talleyrand, ministre à Copenhague, homme parfaitement nul, dont la nomination prouverait, s’il était encore nécessaire, la vaste capacité de son illustre parent, M. le prince de Talleyrand-Périgord.

M. Humann, secrétaire à Berlin, dont M. de Broglie trouvait le nom trop peu sonore, et qui n’a cependant que ce nom pour toute recommandation.

M. Casimir Périer, secrétaire à la Haye. M. Casimir Périer a une immense fortune. Il ne faut pas le confondre avec son père, Casimir Périer, qui est mort, comme chacun sait.

M. Drouyn, premier secrétaire à Madrid, homme instruit et distingué.

M. Ternaux, que des dégoûts de tout genre ont forcé d’abandonner la carrière diplomatique.

La première classe est la plus nombreuse. Comme l’ancienneté est un titre dans la diplomatie, nous suivrons l’ordre des dates, en désignant ceux qui figurent dans cette série. M. Desages, M. Dubouzet, M. Cintral, chefs de division des affaires étrangères, sont des hommes versés dans tous les secrets de la science, indispensables et propres à seconder toutes les vues d’un ministre qui aurait des vues. M. Belloc, à Florence, est un homme de mérite, fait pour un poste important. Si M. Belloc, qui a vingt ans de service, se nommait Gabriac ou Talleyrand, il serait aujourd’hui ambassadeur à Saint-Pétersbourg ou à Londres. M. de Bourgoin, à Munich, est un homme d’esprit ; et comme M. Pontois, à Rio-Janeiro, n’est qu’un homme de mérite et de distinction réelle, après quatre ans de séjour, on vient de le renvoyer au Brésil, de peur que ses talens ne déplaçent un homme médiocre en Europe. Les services de M. de Bourqueney, premier secrétaire d’ambassade à Londres, datent de 1816 ; une longue interruption que lui fit subir la restauration, fut remplie par des travaux politiques au Journal des Débats. .A Londres, M. de Bourqueney exerce réellement le métier d’ambassadeur, dont M.’ Sébastiani a le titre. M. Billing est à la fois l’un des plus anciens et l’un des plus jeunes agens diplomatiques de la France. Il a laissé d’honorables souvenirs à Madrid, où il a rempli les fonctions de chargé d’affaires ; M. de Broglie avait réduit M. Billing à l’inactivité, malgré le talent reconnu de ce jeune diplomate. M. de Bacourt, qui a remplacé à Carlsruhe M. de Mornay, est un homme fin et distingué, qui ne languira jamais ni dans l’inactivité, ni dans la retraite.

M. de Talleyrand protége efficacement M. de Bacourt, qui mérite d’ailleurs d’être protégé. M. Billecoq, secrétaire à Stockholm, joue, dit-on, fort bien la comédie. En général, la cour de Suède veut que les secrétaires d’ambassade chantent passablement l’opéra-comique. Notre ministre à Dresde est M. Edmond de Bussière, qui jouit d’une protection plus haute encore que celle de M. de Talleyrand ; M. de Bussière, qui figure dans la diplomatie depuis 1825, est cependant une des conséquences les plus immédiates de la révolution de juillet. M. de Grouchy, secrétaire à Turin, est un homme laborieux et intelligent. Nous ne nommerons pas les autres ; disons toutefois, sans désigner personne, que si l’esprit et le tact distinguent nos agens diplomatiques, la science et l’instruction sont une chose bien rare parmi eux. Si l’on excepte M. de Carné, publiciste distingué, que la révolution de juillet a écarté du ministère des affaires étrangères, MM. Bois-le-Comte, Cintral, Billing et Viel-Castel, on ne trouverait peut-être pas deux de nos agens diplomatiques qui aient lu la correspondance de Lyonne, les lettres du cardinal d’Ossat, les négociations du président Jeannin, ou qui aient songé à remonter, au-delà de 1814, dans l’histoire des transactions diplomatiques qui ont marqué les trois derniers siècles. Il est vrai que les jeunes gens versés dans ces matières n’ont pas eu à se plaindre de leur destinée. Sous le ministère de M. de Broglie, M. Guizot les employait à collationner et à étiqueter de vieux parchemins à la Bibliothèque, et leur donnait un sou par manuscrit ! Il leur manquait un nom historique pour faire valoir leur connaissance de la politique de l’histoire.

Nous parlerons prochainement de la diplomatie étrangère et des agens politiques qui résident à Paris.


— Un ouvrage important, les Archives curieuses de l’Histoire de France, depuis Louis XI jusqu’à Louis XVIII, par MM. Cimber et d’Anjou[1], déjà parvenu au septième volume, se compose d’un grand nombre de pièces, mémoires, chroniques, etc., ou entièrement inédits, ou inexactement connus et devenus fort rares. Par leur position au sein de la Bibliothèque royale, les auteurs de cette collection ont pu choisir parmi tant de pamphlets, de récits particuliers, de procès-verbaux, etc., imprimés au seizième siècle, et de plus en plus rares, ceux qui par leur intérêt historique méritaient d’être sauvés de l’oubli et d’être remis dans la circulation, à l’usage des personnes instruites et curieuses que ces études occupent : ils ont en même temps puisé aux manuscrits de cette Bibliothèque et aux Archives du Royaume, pour beaucoup de pièces non encore publiées. C’est ainsi qu’on doit leur savoir gré d’avoir reproduit dans leur collection, avec une fidélité qui dispense des originaux, le Cabinet du roi Louis XI, le Vergier d’honneur, la Vie de Bayard par Symphorien Champier. Sans donner en entier le journal de Burchard, qui au reste n’a jamais été publié totalement, ils ont extrait et choisi toute la portion relative à l’entrée et au séjour de Charles VIII dans Rome, et tout le monde peut apprécier directement les confidences naïves, souvent citées sur parole, de ce Dangeau de la cour des Borgia. En commençant à partir de Louis XI, c’est-à-dire à partir du moment de l’invention de l’imprimerie, l’intention des éditeurs des Archives curieuses est de ne laisser échapper aucune de ces feuilles légères, intéressantes pour l’histoire politique ou pour celle des mœurs et des arts, qui ont dû échapper à ceux qui ne recueillaient que les mémoires plus considérables et volumineux ; c’est de glaner après eux, après les Guizot, les Petitot, etc., toutes les particularités plus fugitives et plus détournées qui étaient restées de côté et derrière ; c’est enfin de former un appendice et un supplément indispensable à ces grandes collections. Des dépenses de festins royaux, de simples quittances données par des artistes, sont, entre leurs mains, des renseignemens précieux qu’ils offrent à l’interprétation des lecteurs. Mais ils trouvent abondamment, sur leur chemin, de plus amples sujets ; toute une moitié du cinquième volume est consacrée à Calvin, dont ils reproduisent la vie par Théodore de Bèze et une autre vie par Bolzec. Ces morceaux essentiels pourraient fournir matière à une intéressante étude sur Calvin, qu’on comparerait utilement avec Luther, tel que le dernier livre de M. Michelet nous l’a montré. Le septième volume en entier est relatif à la Saint-Barthélemy, et apporte à la connaissance du lecteur toutes les pièces de cet affreux et sanglant problème historique. Une dissertation sur cette journée, par l’abbé de Caveirac, tend à en diminuer, sinon l’horreur, du moins la préméditation ancienne, et le caractère religieux.. Mais les écrits du temps, qui précèdent sa dissertation, témoignent tous combien l’impression des contemporains fut autre. MM. Cimber et d’Anjou n’ajoutent aux pièces qu’ils publient que de courtes préfaces et des notes indispensables ; ils sentent, et remplissent dans son étendue, leur rôle d’éditeurs consciencieux et impartiaux. Nous n’avons voulu aujourd’hui qu’appeler l’attention sur leur publication, déjà si avancée et d’un intérêt soutenu. Elle pourra un jour nous fournir matière, par plus d’une de ses parties, à quelque article développé de biographie ou d’histoire. Le principal avantage de ces travaux recommandables, c’est de divulguer de plus en plus, non pas les résultats, mais les élémens de la science historique, c’est de les mettre à portée de toutes les mains, et d’affranchir les personnes studieuses qui vivent en province, ou qui n’ont pas tout loisir, de tant de conditions pénibles, de tant d’obstacles que leur opposent la distance des lieux, la rareté des documens, le haut prix des originaux ; grace à ces collections bien faites, les moindres documens vont, pour ainsi dire, au-devant de l’homme studieux, et lui abrègent d’autant ces recherches matérielles, qui dérobent toujours à l’esprit bien des heures.




— Deux compositions dramatiques dignes d’intérêt ont fait récemment leur apparition à la rue Richelieu et au boulevart Saint-Martin. Lord Novart de M. Empis est une comédie politique, de facture assez habile, mais sans élévation et sans portée ; c’est une satire d’Horace dans une époque à la Juvénal. Ce n’est ni la hardiesse dans les idées, ni l’intempérance de style qui manquent au drame de M. Mallefille : Les Sept infans de Lara. Malheureusement, il n’a pu traduire toutes ses intentions dans un langage clair et transparent ; c’est une œuvre longuement méditée, péniblement élaborée, mais M. Mallefille a emprunté une forme déjà vieillie ; néanmoins ce drame, fort bien joué par Bocage, mérite d’être signalé à l’attention publique.




  1. Chez Beauvais, rue Saint-Thomas-du-Louvre, 26.