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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1835

Chronique n° 70
14 mars 1835


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 mars 1835.


Il y a quinze jours, nous terminions en ces termes, notre chronique : « La crise du ministère finira par M. de Rigny de moins et M. Broglie de plus. » Nous avions deviné l’issue de cette intrigue. Mais que d’épisodes il a fallu traverser pour arriver là ! L’histoire en est longue, et remonte un peu haut.

Les ordonnances qui organisent de nouveau l’administration ont paru, il est vrai. Le Moniteur assure, dans sa partie officielle, que M. de Broglie est président du conseil, et ministre des affaires étrangères. Ostensiblement, la partie doctrinaire du cabinet vient de s’emparer de la direction politique et de se constituer en majorité sur le banc des ministres. Les rangs semblent déplacés. En effet, M. Thiers, qui exerçait une sorte de domination depuis la restauration ministérielle de novembre, n’occupe plus qu’une position secondaire dans cette joyeuse parodie du fameux 15 mars ; mais les mêmes causes de dissolution fermentent dans toutes ces âmes aigries par leurs animosités natives et leurs trahisons mal déguisées ; la rivalité de M. Thiers et de M. Guizot est loin d’être apaisée par ce revirement subit qui fait monter l’un à la place d’où l’autre descend ; les armes sont déposées, sans doute, mais à la portée de la main de chacun, et bientôt nous verrons se rallumer une guerre qui gronde encore sourdement au milieu des embrassemens dans lesquels on s’étouffe. C’est une fièvre périodique qui reparaîtra à son époque ; on pourrait même, au besoin, indiquer le jour de l’accès.

L’histoire de la crise ministérielle a deux faces : l’une toute d’intrigues, de mouvemens personnels, d’agitations sourdes, d’ambitions politiques ; l’autre, plus sérieuse, plus élevée, car elle embrasse le principe même du gouvernement. Quelques esprits superficiels peuvent bien ne voir dans ce qui se passe qu’un fastidieux tableau de roueries politiques, une lutte entre les différentes coteries des salons et du parlement ; mais ceux qui envisagent notre situation sous un aspect plus sérieux, ne peuvent méconnaître le conflit de deux principes, le principe royal et le principe parlementaire, un choc bien prévu entre la couronne et la chambre. Cette vieille querelle doit se vider ; tant qu’elle sera en litige, la société éprouvera un malaise, et toutes les solutions auxquelles on aura recours, ne seront que des ajournemens.

Un fait digne de remarque, c’est que cette lutte a lieu non-seulement en France, mais dans tous les états de l’Europe où se montre le système représentatif. Est-ce à dire que ce système est mauvais, et qu’il a fait son temps ? cette transaction entre les pensées monarchiques et républicaines serait-elle impossible à réaliser ? L’union tentée d’une royauté irresponsable et de la souveraineté parlementaire doit-elle se terminer par un divorce ? Marcherions-nous à la monarchie absolue ou à la souveraineté populaire dans sa plénitude ?

Voyez les secousses qui agitent la France et l’Angleterre, les deux pays où l’on a voulu réaliser le système représentatif dans sa plus large et plus sincère expression. Il est constant que les deux peuples n’en peuvent plus d’une situation qui met en question tous les intérêts privés, toutes les transactions d’avenir ; le pouvoir perd sa force, l’administration son influence et sa dignité. Quelle considération peut désormais inspirer un magistrat, un fonctionnaire inférieur au milieu de ces bouleversemens de l’autorité centrale ? En France, le roi veut régner, gouverner et administrer ; il a la conviction de sa capacité ; il veut la mettre en œuvre ; c’est l’ambition de tout esprit profondément pénétré d’une mission politique ; mais c’est aussi l’obstacle le plus absolu au régime représentatif, car ce régime se fonde sur la responsabilité ministérielle. D’un autre côté, le pays et une grande fraction dans le parlement veulent arracher à la royauté le gouvernement et l’administration ; telle est aussi la mission qu’ils se sont donnée, et tant que cette question ne sera pas résolue, il y aura suspension de pouvoir à certains intervalles, et nécessité de le renouveler.

Venons aux faits qui résultent de cette situation. Il y a aujourd’hui vingt-un jours que le maréchal duc de Trévise donna sa démission. On a cru généralement que cette démission avait été volontaire, spontanée, et non point le résultat d’une intrigue. C’est une erreur. Le maréchal avait sans doute l’intention de se retirer des affaires ; il ne pouvait les supporter ; sa position d’homme d’honneur, de vieux militaire, lui imposait cette nécessité impérieuse ; mais le maréchal, ami du roi, entrait complètement dans ses idées. Louis Philippe voulait remanier son conseil dans la plénitude de sa prérogative, et il avait demandé au maréchal de ne se retirer qu’à la fin de la session. Le duc de Trévise avait consenti à donner au roi cette marque de dévouement.

De leur côté, M. Thiers et M. Guizot surtout songeaient à empêcher la combinaison toute royale, combinaison dont ils n’étaient pas bien sûrs, et la démission immédiate du duc de Trévise leur était nécessaire. M. Thiers voulait être ministre des affaires étrangères ; M. Guizot se contentait de l’intérieur, mais il eût voulu donner les relations extérieures avec la présidence à M. de Broglie, et M. Thiers refusait de se courber sous ce joug. Il demandait que M. de Broglie fût président sans portefeuille, sans penser qu’il en ferait ainsi une manière de roi, et qu’il annihilerait le véritable. Ce plan de campagne fut réellement arrêté entre M. Thiers et M. Guizot, avec ou sans complicité des autres ministres, et le Journal des Débats a qui, toujours la mission de mettre le feu aux poudres, se chargea d’annoncer, comme un bruit assez répandu, que M. le maréchal Mortier donnait enfin la démission qu’il tenait depuis si long-temps suspendue sur la tête de ses collègues.

Quelques heures après la publication de cette nouvelle par le Journal des Débats, on vit arriver au château le maréchal, qui apportait effectivement sa démission. Cette fois, le duc de Trévise était sorti de son calme ordinaire ; il déclara qu’il ne resterait pas vingt-quatre heures assis au même banc que des hommes politiques qui agissaient avec une telle déloyauté. On savait, ajouta-t-il, qu’il n’avait accepté la présidence que par dévouement, qu’il avait obtenu du roi la faveur d’en être déchargé après la session ; mais puisqu’on avait tant de hâte de le soulager de ce fardeau, il s’en débarrassait avec empressement. — Il fut impossible de le faire changer de résolution et de langage.

M. de Rigny, qui avait été aussi désigné dans l’article, s’échauffa à la colère du maréchal, et son humeur s’augmenta de la perspective d’une grande ambassade qu’il convoite ; il se redressa à son tour. — Puisqu’on avait disposé de son portefeuille, il ne voyait pas pourquoi il resterait avec les faux amis qui l’entouraient. — Le roi montra, de son côté, un vif mécontentement de cette intrigue ; l’humeur gagna de proche en proche, et le ministère se trouva dissout. Tout cela eut lieu sans qu’une seule démission eût été donnée, à l’exception de celle du duc de Trévise ; mais il y avait impossibilité de demeurer ensemble.

La place étant ainsi bien nette, les grandes intrigues ministérielles purent s’agiter à l’aise ; il y a eu ici tant de coteries en jeu, qu’il est essentiel de les dessiner toutes, et de donner à chaque homme la part qu’il a eue dans le résultat. Le roi n’avait que deux idées fixes, que deux personnes sur lesquelles il comptait spécialement : le maréchal Soult et M. Sébastiani. Quant à M. Molé, le roi, qui redoute ses principes arrêtés, voulait se servir de lui comme intermédiaire et comme instrument, pour s’assurer la majorité de la chambre, si elle le forçait à subir des conditions.

Il y a dans l’esprit du roi une certaine contradiction qu’on doit signaler, parce qu’elle explique bien des faits. Le roi a de la répugnance pour le personnel des doctrinaires, mais il aime leurs principes de gouvernement. Ainsi il ne peut souffrir M. de Broglie qu’il appelle S. M. de Broglie Ier ; mais les théories répressives et sociales du parti doctrinaire plaisent à son esprit. Le roi a été opposé à l’amnistie aussi fortement que l’est M. Guizot : il veut refaire la société aristocratique et bourgeoise, telle que les doctrinaires la comprennent.

Par une autre contradiction qu’il est facile de s’expliquer, le roi a une grande affection pour le maréchal Gérard ; mais jamais il n’adoptera les théories gouvernementales et indulgentes de la fraction d’opinion que représente le maréchal. Il les regarde comme un danger pour le trône, qu’il faut garantir de l’esprit factieux. On voit dans quelle position délicate se trouvait la couronne pendant ces derniers temps.

Quand le roi a mandé près de lui le maréchal Soult, il pensait que le maréchal était le seul homme qui pût réaliser ses doctrines de force et de souplesse tout à la fois ; le roi comptait sur lui comme sur un caractère dévoué, prêt à entrer dans toutes les combinaisons, excepté dans un ministère doctrinaire ; mais le maréchal, avec son vieux instinct des partis, a mieux compris sa position. Sachant toute la dépopularité dont on l’avait accablé, il a senti qu’il ne pouvait avoir une certaine force auprès du roi et dans le pays, qu’en s’associant à quelques noms parlementaires, et en se faisant le champion de l’amnistie et des idées libérales. Qu’on s’imagine donc l’étonnement du roi, lorsqu’au lieu de trouver cette obéissance à laquelle il était accoutumé dans le maréchal, il le vit lui opposer une volonté arrêtée, et vraiment nouvelle. Le maréchal posa comme première condition de son ministère, l’amnistie, et comme seconde condition non moins impérieuse, l’entrée au ministère, non-seulement de certains hommes du tiers parti, mais même de M. Odilon Barrot, ce qui était un rapprochement complet avec la gauche ! Le roi joignit les mains d’effroi, il en croyait a peine ses oreilles.

Le maréchal Soult eut avec M. Molé une conférence dans laquelle ses opinions se trouvèrent un peu modifiées ; mais le fond resta le même. Le maréchal Soult arrivait du fond de ses terres, avec un levain d’aigreur qui avait fermenté, depuis plusieurs mois, dans la solitude. Il l’exhalait sans ménagement contre M. Guizot et tous ses anciens collègues qui l’avaient, disait-il, si indignement traité. Sa colère s’étendait jusqu’au noyau ministériel qui siège sur les bancs doctrinaires de la chambre, et auquel il avait à reprocher les plus mauvais procédés M. Molé, fidèle à ses opinions, lui démontra qu’il y avait autant de danger pour un ministère nouveau à se lancer dans les réactions contre-révolutionnaires qu’à se jeter au-devant de la gauche, et il lui démontra que ce système le mènerait infailliblement à une dissolution de la chambre, peut-être même à une réforme de la loi électorale. Alors le maréchal, un peu calmé, demanda qu’on voulût bien lui accorder quelque confiance en sa qualité de vieux stratégiste, et promit de ne s’appuyer sur la gauche de la chambre que le plus légèrement possible, et sans froisser les rangs du centre. Mais le maréchal insistait toujours pour l’admission dans le ministère de deux noms de la gauche, et il ne put tomber d’accord avec M. Molé. Pour ce qui est de l’amnistie, M. Molé, s’étant toujours montré l’homme politique le plus opposé au procès, en faisait la première condition de son entrée dans le cabinet. Il la voulait complète, sans retard, et par une ordonnance ; le maréchal la mettait en question, en exigeant qu’une loi fût présentée à cet effet à la chambre. Ce fut un second motif de désaccord entre lui et M. Molé, et ils se séparèrent.

Au reste, le château consentait à l’amnistie. M. Molé voyait chaque jour le roi, et son esprit droit et loyal lui avait fait comprendre l’opportunité et le besoin de cette généreuse mesure.

Nous n’avons pas parlé de M. Sébastiani, qui était arrivé tout des premiers d’Angleterre pour jouer aussi son rôle de comparse dans cette burlesque comédie. C’est que M. Sébastiani n’était, en cette affaire, que l’ami de la maison, qu’on mandait pour venir augmenter le conseil de famille. On eût bien volontiers chargé M. Sébastiani d’un portefeuille et de la présidence, et la lettre qu’on lui adressa à Londres laissait percer cette intention ; mais, comme nous le disions dans notre dernière chronique, M. Sébastiani avait répondu de Douvres, où le gros temps le retenait, qu’il n’accourait que par obéissance, ne se mêlerait en rien de la combinaison nouvelle, et ne souhaitait rien tant que de retourner à Londres. Il faut dire aussi qu’en voyant l’air dispos et la bonne mine de M. Sébastiani, heureux fruits de ses derniers voyages, le roi perdit toute envie de lui donner la présidence. On avait compté sur un malade et un impotent.

M. Molé, qui prenait sincèrement part aux embarras du roi, lui dit alors que, puisqu’il était question d’amnistie, il était bien juste de songer à l’homme qui en avait eu la première pensée, qui l’avait toujours soutenue dans le conseil, et qui s’en était retiré faute de pouvoir la réaliser : au maréchal Gérard. Le roi accéda à la proposition de M. Molé ; il vit le maréchal Gérard, l’engagea à essayer de former un cabinet, entendit sans déplaisir les noms de MM. Passy, Barante, Pelet de la Lozère ; mais le maréchal Gérard tenait à conserver M. Humann comme ministre des finances, et le refus de M. Humann l’arrêta dès le premier pas.

Ce fut alors que le roi revint à M. Guizot et à M. de Broglie.

M. Guizot n’était pas aussi jaloux qu’on le pense de voir M. le duc de Broglie à la tête du conseil. M. Guizot connaît trop son cher Victor, ainsi qu’il le nomme, pour se dissimuler que cet esprit inflexible et cassant sera difficilement supporté par le roi et par ses propres collègues. M. Guizot sait mieux que personne que M. de Broglie apporte dans le conseil le poids d’une haute probité, une certaine expérience touchant un certain côté des affaires, un sentiment honorable de son devoir et le prestige d’une loyauté établie ; mais M. Guizot se souvient de tout ce qui s’est passé pendant le dernier ministère de M. de Broglie ; il frémit en songeant que le traité des vingt-cinq millions, ce pas difficile où M. de Broglie avait si lourdement trébuché, sera le premier degré qu’il aura à monter pour s’asseoir au banc des ministres. Son esprit prudent et méditatif a vu d’un coup d’œil tous ces dangers ; mais M. Guizot est d’une congrégation où la hiérarchie commande : pour rester le second, il faut qu’il respecte le premier en rang, et il a fait révérencieusement place à M. de Broglie, ou plutôt il l’a mené par la main au poste qu’il occupe aujourd’hui.

A cet effet, M. Guizot se rendit chez le roi ; il le trouva triste, abattu et exténué de toutes ces intrigues qui ne semblaient pas tant lui déplaire il y a peu de temps. Une circonstance encore plus nouvelle et plus singulière, c’est que la conversation fut courte ; on ne s’attabla pas. Le roi resta froid, accepta, en peu de mots, la présidence de M. de Broglie, et parla d’amnistie. A ces paroles, M. Guizot se montra fort surpris, et parut étonné que sa majesté eût changé d’avis à cet égard. Le roi répondit qu’il avait toujours regardé l’amnistie comme une question d’opportunité, et que le moment lui semblait venu ; il ajouta que M. Guizot avait été lui-même autrefois pour l’amnistie ; mais, dit le roi en souriant, il fallait rendre cette justice à M. Guizot, que de tous les ministres, il était celui qui avait abandonné le plus vite cette pensée. Le roi termina en disant qu’on ne l’accuserait plus du moins de ne pas s’abandonner à l’avis de son conseil, puisqu’il consentait à subir en cette circonstance les opinions de M. Guizot et de M. de Broglie. — C’est en ces termes qu’on se quitta.

Le cabinet doctrinaire se trouvait constitué, il est vrai, mais il s’agissait de trouver un ministre de la guerre. La doctrine, qui a recruté des sujets dans l’université, dans le barreau, dans la diplomatie et dans les finances, n’a pas encore pénétré dans l’armée, et il n’est pas venu à notre connaissance qu’elle eût une seule épée à son service. Il est notoire qu’on ne put trouver dans les illustrations de l’armée un seul nom qui voulût se dévouer pour elle. C’est alors que M. Thiers ou M. Guizot, tous deux peut-être, avisèrent que Mme la maréchale Maison avait reçu, il y a peu de temps, une lettre de son mari, qu’elle montrait avec empressement. Dans cette lettre, le maréchal Maison autorisait la maréchale à déclarer partout qu’il n’accepterait à aucun prix le ministère de la guerre, et qu’il voulait rester étranger à toutes les combinaisons ministérielles qui pourraient se faire à Paris, attendu qu’il se regarde comme fort utile à Saint-Pétersbourg, et que d’ailleurs il se plait dans ce poste. Tout d’une voix, les ministres rentrans s’écrièrent que le ministre de la guerre était tout trouvé. On était sûr de gagner six semaines par la nomination et le refus du maréchal Maison ; son nom fut immédiatement inscrit sur les nouvelles ordonnances. Voilà le ministère !

Dans cette affaire, M. Thiers avait joué tous les rôles, selon sa louable coutume. Il avait espéré qu’il ferait partie de la combinaison Soult, de la combinaison Gérard ; au dernier acte, il a trouvé bon de se faire adresser de grotesques supplications, par la coterie Fulchiron, pour rester au ministère. Il n’a pas fallu de grandes instances. Il reste, mais à la queue de M. Guizot, mais présidé par M. de Broglie, dont, en lui-même, il récuse la supériorité. Le seul lien qui l’unisse réellement à M. Guizot, c’est la question d’amnistie, dont il est le plus violent adversaire. Le ministère de l’intérieur n’avait que six mois de travail arriéré quand M. Thiers se disposait à le quitter, il y a vingt jours ; dans quelques mois, son successeur trouvera de la besogne à faire pour plus d’un an.

Toute l’habileté du roi, toutes ses résistances, toute l’éloquence répandue dans la brochure de M. Rœderer, tout ce système qui tend à user les hommes en réputation, placés autour du souverain, tout cela n’aurait donc abouti qu’à le placer sous le joug d’une petite faction, composée de deux ou trois hommes inflexibles et d’une vingtaine de jeunes gens, beaux discoureurs, et formés de bonne heure aux roueries politiques ! Mais on peut s’en fier à l’esprit actif qu’ils cherchent à enlacer ; il sera leur ennemi le plus ardent, et peut-être le plus habile. Cette main qu’ils ont voulu garrotter, les renversera au moment où ils se croiront sûrs de leur succès. Il ne faut pas trop s’apitoyer cependant sur la situation du prince, ni exagérer la victoire de M. de Broglie et des doctrinaires. Il est bon qu’on sache que la porte de la salle du conseil ne se serait jamais ouverte devant M. de Broglie, s’il avait persisté à s’y présenter avec les résistances superbes et les idées d’indépendance qu’il avait autrefois ; c’est ce que M. Guizot a fait comprendre à son noble ami, avant que de l’amener à la conférence royale. La séance du salon de Mme de Broglie, longue et orageuse, profita au nouveau président du conseil ; il sentit enfin que, pour obtenir une partie du pouvoir, il fallait se résoudre à certains sacrifices, et quand il parut devant le roi, ce ne fut pas comme un arrogant maire du palais, ainsi qu’on voudrait le faire croire, mais comme un écolier repentant, soumis et décidé à mériter sa grâce. M. de Broglie, nous pouvons l’affirmer, s’est montré en cette circonstance aussi souple que l’eussent été à sa place M. de Rigny et M. Sébastiani ; il a humblement baissé la tête sous cette nécessité dont il démontrait un jour si bien l’empire à la tribune, et on peut dire, sans crainte d’être démenti par lui ni par son heureux maître : Rien n’est changé dans le ministère, il n’y a qu’un complaisant de plus.

On voit que toute l’habileté dont se targuent, de leur côté, les doctrinaires, ne les a pas non plus menés bien loin. En Angleterre, M. Stanley, qui se trouve compromis dans la question irlandaise, a le bon esprit de retarder son entrée au ministère jusqu’à la solution de cette question. Ici, M. de Broglie se présente devant la chambre pour affronter une discussion qui a failli terminer sa carrière politique, et qui a certainement terni l’éclat de son nom. La faiblesse de cette position l’oblige à accepter des conditions de gouvernement qu’il trouvait insupportables jusqu’à ce jour, et à donner un démenti à toutes les paroles, à toutes les professions de foi qu’il a lancées du haut de la tribune et dans ses écrits. Le nom de M. de Broglie, inscrit à la suite des présidens postiches du conseil, n’est pas fait pour rendre à la coterie doctrinaire l’influence qu’elle espérait regagner en plaçant son chef au timon de l’état.

Maintenant ce ministère restera-t-il ? pourra-t-il vaincre les difficultés ? n’est-il pas encore une transaction provisoire pour arriver à un autre ordre de choses ? Plusieurs obstacles s’opposent à la durée de cette administration. D’abord l’aversion personnelle du roi pour le duc de Broglie : le château subit les doctrinaires ; il a fallu en finir, et voilà pourquoi le pouvoir leur a été donné, mais, nous l’avons dit, le roi cherchera toujours, sous main, à s’en débarrasser ; il ne leur prêtera point appui, et le jour où une autre combinaison se présentera, il se hâtera de l’adopter. Indépendamment du roi, le ministère doctrinaire a encore contre lui quelques salons qui exercent une puissance sur l’opinion aristocratique. M. Pasquier est complètement opposé à M. Guizot. Les doctrinaires l’accusent, ainsi une M. Decazes, d’avoir voulu l’amnistie, parce qu’ils n’ont pas la force suffisante pour suivre le procès de la conspiration. De leur côté, M. Decazes et M. Pasquier accusent les doctrinaires de pousser le pouvoir dans de fausses voies et de le perdre. M. Pasquier a eu à ce sujet une explication très vive, en plein salon, avec M. Guizot. « Comment est-il possible, M. Guizot, a dit M. Pasquier devant trente ou quarante personnes, que vous ayez pu dire que la garde nationale était opposée à l’amnistie ? qu’en savez-vous ? qui vous l’a dit ? Et quand cela serait vrai, comment un homme politique comme vous peut-il faire entrer dans la balance des pouvoirs un corps armé délibérant ? » De son côté, M. Molé, qui a des griefs si profonds contre les doctrinaires, ne ménagera pas cette administration.

Et la chambre ? Evidemment la combinaison ministérielle lui déplaît ; la majorité a pour les doctrinaires au moins autant de répugnance que le roi lui-même. Mais qu’est-ce que la chambre ? a-t-elle une résolution assez puissante, une conviction assez profonde de sa situation ? Ceux qui connaissent la majorité savent qu’elle est incapable de quelques-unes de ces mesures qui en finissent avec un ministère ; elle a de petites haines, mais elle n’a point de courage. Elle aura peur de renverser le ministère, de renouveler l’état d’anarchie dans lequel on s’est trouvé pendant vingt et un jours ; elle éclatera en petites choses, elle éparpillera ses dépits, elle se dessinera dans des votes sans consistance, mais elle n’osera tenter aucune de ces mesures décisives que prépare en ce moment l’opposition anglaise ; de tels actes ne sont pas dans son tempérament. Oserait-elle jamais refuser les vingt-cinq millions de la créance américaine ? votera-t-elle une adresse contre le ministère ? Tout au plus refusera-t-elle une fraction des fonds secrets demandés par le ministre de l’intérieur, qui ne se laisse pas intimider par de semblables bagatelles,

Jeudi soir, jour de réception chez le président de la chambre, tous les ministres se sont montrés en masse au palais Bourbon ; ils se suivaient l’un l’autre comme des employés qui viennent féliciter leur chef au renouvellement de l’année ; M. de Broglie était en tête et M. Thiers en queue, à sa place. Singulier spectacle ! M. Dupin les reçut fort dignement, mais avec un certain sourire, dont M. Thiers lui-même se trouva déconcerté. La fête a été plus complète dans la réunion Fulchiron, car elle saluait ses ministres : c’est ce qui arrivait au temps de la réunion Piet, quand MM. Corbière et Villèle venaient s’asseoir au repas hebdomadaire qu’offrait aussi à ses ministres la coterie monarchique et religieuse de la restauration.

La parade ministérielle étant finie, tous les acteurs vont retourner dans leur retraite. M. Sébastiani repart pour Londres, et M. Soult retourne dans ses terres d’où il ne reviendra pas si facilement.

Quant aux affaires extérieures, la mort de l’empereur d’Autriche perd de sa gravité par le maintien du prince de Metternich au pouvoir. Là, tout est immobile, le système ne change pas, le prince règne sans gouverner. M. de Metternich a pris la monarchie autrichienne dans de tristes circonstances pour elle, à l’époque des conquêtes de Napoléon ; il a reconstitué ce vaste empire tout morcelé ; c’est lui qui a présidé pendant, vingt-cinq ans à l’ordre et à la police des états autrichiens, il restera. Il n’y a là ni tribune qui dévore, ni presse libre qui dévoile les mauvais actes et les abus ; l’immobilité plaît au despotisme et à la servitude ; une nation ainsi gouvernée n’aime pas à se remuer ; il lui faut bien des années pour faire un pas en avant, mais lorsque ce pas est fait, la ruine est rapide, et un coup d’épaule suffit pour renverser les ouvrages les plus laborieusement construits.



REVUE MUSICALE

On sait quelles tentatives musicales a faites pendant les cinq mois qui viennent de s’écouler l’administration du Théâtre Italien, et quels succès constans les ont soutenues. Il semble aujourd’hui que cette administration avait bien le droit de se reposer et d’attendre, en chantant ses airs anciens, la fin d’une saison si magnifique et si laborieuse. Mais non, il était dit que nous assisterions à l’entier développement de l’école nouvelle, et cette parole s’est accomplie cette fois avec une religieuse exactitude. À Rossini devaient succéder Bellini et Donizetti, les seuls qui se soient aventurés avec bonheur dans cette route italienne si fatale à tant de jeunes hommes. Le soleil devait resplendir entouré de ses plus radieux satellites. Après Sémiramis, Otello, la Gazza, on nous avait promis les Puritains et Faliero, simples reflets, je l’avoue, mais reflets encore assez ardens et lumineux pour éclairer nos âmes froides et débiles, et les faire tressaillir. Sur deux partitions, une seule avait paru, les Puritains de M. Bellini, car je ne parle pas ici de l’essai malencontreux tenté dans les premiers jours à propos de l’opéra d’Ernani. L’œuvre de Donizetti nous restait donc encore à connaître. Et vainement la saison avançait, vainement les prés commençaient à verdir, et tous les bruits du printemps à s’éveiller dans l’herbe ; Donizetti était là avec sa partition qu’il nous apportait de Naples. Aussitôt Julie Grisi, Rubini, Lablache, Tamburini, ces infatigables artistes, toujours prêts à chanter comme les oiseaux sur leurs nids, se sont de nouveau mis à l’œuvre, de telle sorte qu’au bout d’un mois nous avons entendu le plus charmant opéra qu’on ait encore écrit pour nous, et que le Théâtre Italien, en mourant pour renaître heureusement bientôt, nous jette comme le cygne ; un chant d’adieu frais et mélancolique.

L’opéra de Donizetti si ardemment désiré a paru enfin. A la répétition de la veille, le Théâtre Italien, le seul où se soit conservée cette fleur de politesse et de bon goût, qui jadis croissait chez nous en pleine terre, le Théâtre Italien avait ouvert ses portes au public élégant qui le fréquente de coutume. Dès midi, cent carrosses blasonnés d’éclatantes armoiries stationnaient sur la place Favart, comme s’il se fût agi d’un bal donné au bénéfice des anciens employés de la liste civile, ou d’une représentation de don Giovanni pour la rentrée de Mme Malibran ; car le Théâtre Italien ne fait point mystère de ses œuvres. Et quel intérêt aurait-il à les dérober au public, puisqu’au jour de la représentation, sa musique, à lui, n’a pas besoin de vêtemens de pourpre et d’or, de chevaux fleurdelisés, et d’impudiques saturnales, où de profanes mains touchent à des simulacres augustes, mais tout simplement d’un orchestre choisi et de chanteurs incomparables comme seul il peut en avoir. De plus, l’administration du Théâtre Italien a le bon esprit de ne pas se croire infaillible, et de consulter son public sur les œuvres qu’elle donne. C’est, d’ordinaire, à ces répétitions, devant une assemblée de femmes élégantes et de jeunes hommes exercés, que le talent du maître se discute, et que son œuvre échoue ou réussit vraiment. Et voilà pourquoi ce mode d’admission, funeste au théâtre habitué à donner des œuvres puériles et sans importance musicale, est favorable à celui qui s’est engagé, dès l’origine, dans une route parfaitement opposée. Or, si cette habitude de convier ses abonnés aux répétitions générales n’était, avant tout, un acte de politesse, je le prendrais volontiers pour une rouerie habile des directeurs ; car il est évident que l’audition de la veille avait, jeudi dernier, contribué d’une façon miraculeuse au noble succès de Faliero.

On sait notre sentiment sur Donizetti ; déjà nous avons eu l’occasion de l’émettre à propos d’Anna Bolena, composition délicieuse, la plus sereine qui soit éclose sur la terre, depuis que l’astre de Rossini s’est retiré du firmament. Donizetti est un homme d’un talent merveilleux ; son inspiration est toujours nette et limpide, son orchestre harmonieux sans affectation, correct sans pédantisme scholastique ; il n’a, selon nous, qu’un seul défaut, celui d’écrire avec une facilité sans exemple. Certes, l’opéra qu’il vient de donner ne manque pas d’une certaine élévation ; la mélodie en est ingénieuse et souvent expressive, le style grave et soutenu, et d’un mérite si réel, que l’on se prend à regretter qu’il n’ait pas mis plus de temps à l’écrire ; car alors il eût été plus sévère dans le choix de ses mélodies, et se serait, sans aucun doute, abstenu de certaines formules tant de fois répétées, et qu’un homme de sa taille ne doit plus employer aujourd’hui. Une fois pour toutes, il faut s’entendre sur les mots : écrire facilement n’est pas être fécond, car la fécondité réside, non pas dans le nombre des œuvres, mais bien dans leur seule valeur. Dante, en cinquante-sept ans, a fait la Divine Comédie, et nul jusqu’à présent n’a sérieusement accusé cette tête de stérilité. Paisiello et Cimarosa passent assez généralement pour des hommes féconds, parce qu’ils ont écrit, l’un Nina et le duo de l’Olympiade, l’autre le Mariage secret, car des trente opéras qu’ils ont composés chacun pendant leur vie, il n’en sera plus question désormais. La partition de Marino Faliero appartient toute entière à l’école de Rossini, et Donizetti n’a pris nul soin de s’en défendre. Il ne vient pas ici avec la prétention d’avoir inventé des systèmes nouveaux, découvert de nouvelles sources d’harmonie ; il n’a pas traversé l’espace sur les ailes de Mozart ou de Beethoven, cherchant quelques sphères sonores : il a tout simplement passé sa jeunesse en Italie, et chanté sous le ciel où Dieu l’avait fait naître. Aussi, dès les premières mesures, l’âme retrouve ses plus douces affections, et s’abandonne aux voluptueuses ondulations de ces rhythmes charmans, confiante et certaine que des tempêtes subites ne viendront pas la jeter tout à coup sûr des rivages inconnus. En effet, ce sont bien là les formules qu’emploie ordinairement Rossini ; mais l’idée qu’elles enveloppent est heureuse et nouvelle. Donizetti emprunte à l’auteur de Sémiramis son moule puissant et fort, mais le métal qu’il y répand est pur et bien souvent tiré des profondeurs de son âme. Jusqu’à présent, Donizetti a trouvé moyen de conserver son individualité, et de ne pas s’absorber complètement dans le grand module qu’il avait sous les yeux ; et c’est pourquoi, seul dans cette myriade de musiciens nés sous les pas de Rossini, il est appelé maître, et conservera ce titre encore long-temps. En vérité, une franchise pareille, quand elle se rencontre chez un artiste de ce talent, est bien digne d’être louée aujourd’hui surtout que des hommes sans missions envahissent nos salles se font proclamer créateurs, parce qu’ils ont affublé quelques chants italiens d’une instrumentation épaisse et lourde, et couvert de leurs chapes de plomb de beaux archanges qui volaient. Les hommes de génie ne poussent pas en une nuit comme des champignons ; Dieu en est plus avare, et ne les envoie ici-bas qu’à certaines distances. Or, ce serait pour l’humanité une douleur profonde, si, pendant ces intervalles qui durent quelquefois des siècles, elle n’entendait plus le concert harmonieux de ces voix qui soupirent, rappelant le passé, ou montent vers le ciel, annonçant l’avenir aux générations nouvelles. Etre le Mariage secret et Sémiramis il fallait Agnese, Camilla, la Griselda, anneaux précieux de la chaîne sonore qui lie entre eux ces deux chefs-d’œuvre. La Straniera, Anna Bolena, Faliero, trouvaient fatalement leur place entre Guillaume Tell et la partition de l’artiste qui doit un jour succéder au grand maître de notre temps. Il n’est pas donné à tous de s’appeler Raphaël, Mozart ou Rossini ; au-dessous de la sphère où planent ces trois noms lumineux, croissent encore de belles fleurs de gloire qui se laissent cueillir, pourvu qu’on soit Léopold Robert ou Donizetti.

Je le répète, Faliero est l’œuvre d’un homme d’un talent contestable ; l’instrumentation est faite avec soi, toujours nette et limpide, et d’une telle transparence, qu’on voit rouler la mélodie au fond. Les chants ne manquent ni de grâce, ni de distinction, ni de véhémence, selon que la situation l’exige. Cependant on chercherait en vain dans Faliero de ces phrases mélancoliques, de ces motifs si ravissans de fraîcheur et de naïveté, que Donizetti a semés avec tant de profusion dans Anna Bolena, et je crois que c’est au sujet qu’il faut s’en prendre, bien plus encore qu’au musicien. En général, les poèmes héroïques me paraissent peu convenir à l’art musical, qui ne peut y trouver que de sèches inspirations. La musique vit d’amour comme les fleurs de rosée ; il lui faut Juliette au balcon, Desdemona chantant le saule. De l’exaltation patriotique nait l’unisson des Puritains ; de l’exaltation amoureuse, la grande scène d’Agathe dans Freyschutz : par les airs qu’elles donnent, jugez maintenant laquelle vaut le mieux de ces exaltations.

Le second acte est sans contredit le meilleur de l’ouvrage. Le chant d’Ivanoff, au commencement, est d’une mélodie heureuse et porte l’empreinte de cette tristesse qui s’exhale comme une vapeur des lagunes de Venise. Ensuite vient la cavatine de Rubini, composition charmante dont l’andante vous ravit par une phrase simple et touchante et largement développée, que les violoncelles exécutent, et dont la fin vous entraîne par sa cabelette vive, pétulante, emportée, l’une des plus originales qui se trouvent dans Donizetti. Jusqu’à présent nous avions regardé l’exécution de la cavatine de Niobé comme une telle merveille, qu’il nous semblait impossible, à Rubini lui-même, de jamais dépasser les limites qu’il s’était tracées. L’air de Faliero lui a donné l’occasion de s’élever plus haut encore, et désormais nous nous abstiendrons de toute prévision à l’égard de cet homme étonnant, car ce serait folie que de vouloir calculer les essors d’une si prodigieuse organisation. Rubini dit l’andante avec un sentiment profond une mélancolie adorable puis, quand toutes ses larmes ont coulé, sa haine se réveille, sa colère éclate. Alors il est grand, impétueux, terrible. C’est bien là le neveu de Faliero, insulté dans l’honneur de la femme du doge. C’est ainsi que devait bouillonner dans un cœur de vingt ans ce sang si chaud encore sous la peau d’un vieillard. Nous savions, nous, que Rubini était aujourd’hui le plus grand tragédien de notre temps, comme il en est le plus divin chanteur ; à la représentation de Faliero, le public a confirmé notre jugement de la plus éclatante façon. L’expression de Rubini est toujours naturelle et profonde. Il ne fait aucun geste, lui ; ses yeux ne roulent pas dans leur orbite, ses mains ne se tordent point en de folles convulsions, et pourtant il fait ce que nul autre que lui ne sait faire : il émeut et ravit, et les applaudissemens éclatent en vous bien avant que vos mains ne les lui transmettent. Fernando est blessé à mort, et vient expirer, comme dans la pièce française, sous les yeux de son oncle. Seulement ici, à la place des emphatiques déclamations de M. Delavigne, Donizetti a mis un chant simple et grandiose, dont Lablache s’empare, et qu’il jette dans la salle avec toute la puissance de sa voix magnifique.

Le troisième acte appartient tout entier à Giulia Grisi. L’air (pie chante Helena après la condamnation de son époux, est heureusement inventé ; Donizetti a renoncé pour cette fois à ses formules ordinaires. Cet andante, d’une expression douloureuse et plaintive, enchassé entre deux phrases rapides et véhémentes, est du meilleur effet. Mlle Grisi la chante avec un sentiment profond, une admirable expression dramatique, et cette voix qu’elle maîtrise avec tant d’art au premier acte, pendant son duo avec Rubini, donne là toutes ses vibrations, et vous émeut autant qu’elle vous ravissait tout-à-l’heure. Durant toute la dernière scène, elle s’est maintenue à la hauteur de ses plus belles inspirations ; il faut dire aussi qu’elle était merveilleusement secondée par Lablache. Après la chute du rideau, toutes les voix de la salle ont demandé Donizetti, et quand il a paru, ont éclaté des applaudissemens auxquels toutes les loges prenaient part, car cette fois ils étaient mérités.

Il se passe aujourd’hui une chose étrange à laquelle nous étions loin de nous attendre. Le Conservatoire ouvre ses portes à M. Halévy. Ainsi le dernier sanctuaire de l’art est envahi. Voilà que le trio de la Juive entre tête haute sous la voûte sonore, tandis que depuis quatre ans le trio de Guillaume Tell et celui de Robert-le-Diable attendent sans être admis. Serait-ce que M. Halévy est déjà un plus grand maître que Rossini ou Meyerbeer ; si vous le voulez, qu’il en soit ainsi, rien ne nous étonne plus. Cependant le répertoire de la Société des concerts est assez vaste et fécond pour qu’elle puisse s’abstenir de l’augmenter de la sorte. Qu’a donc à faire le trio de la Juive dans une salle où l’on va pour entendre de la musique et non pour voir des costumes ou des danses ? En vérité, s’il y avait une lacune dans le programme, il fallait la combler avec un andante de symphonie, une sonate de Sébastien Bach, un chant de Weber, que sais-je ? Mais le trio de la Juive entre une scène de Beethoven, chantée par Mlle Falcon, et le roi des Aunes de Schubert ! entourer de pareilles épines le bouquet de Mozart et de Beethoven ! Maintenant vous tous, maîtres de l’art ancien, retirez-vous pour faire place. On ne veut plus de toi, Beethoven, reprends ton œuvre, et descends, comme un prêtre aboli, les degrés de ton temple ; imite-le, Mozart, et suis dans l’exil celui que tu as précédé dans la gloire. Et toi, Schubert, pâle jeune homme, rassemble sur les pupitres les cahiers que Nourrit vient de déposer, et va en Allemagne continuer tes belles rêveries ! Anges de Dieu, fuyez comme les femmes et les enfans d’une ville prise au bruit des trompettes rivales ! Voici les chevaux, fuyez !




— Maintenant que l’étude de la langue anglaise est presque universelle, les nouvelles productions littéraires de l’Angleterre ont pour nous un intérêt puissant. Le libraire Baudry, rue du Coq, près le Louvre, poursuit avec succès la réimpression des meilleurs ouvrages anglais, et quoique le prix en soit souvent beaucoup moindre, l’exécution typographique n’est pas au-dessous de ce que produit l’Angleterre.

Nous avons annoncé, à mesure qu’ils ont paru, les ouvrages de Washington Irving, qui ont obtenu un succès si mérité ; un nouvel ouvrage du même auteur vient à peine de paraître à Londres, que déjà il est réimprimé ici en anglais ; il a pour titre Tour on the prairies. C’est un voyage fort curieux parmi les tribus sauvages que l’auteur a visitées autrefois. Cette relation est écrite avec l’élégance qui est personnelle à l’auteur. Le même libraire a donné récemment une édition en un volume in-8° des œuvres complètes du même écrivain. Ce volume, d’une fort belle exécution, se recommande par la correction du texte et la modicité du prix.

Sous le titre d’Elia’s Essays, with other select pieces by Ch. Lamb, le même libraire va faire paraître le 87e volume de sa belle collection des Standard authors, que nous ne pouvons trop recommander aux personnes qui, en voulant se tenir au courant des nouveautés remarquables de l’Angleterre, désirent aussi des éditions correctes et à bon marché.

— Depuis long-temps, la presse avait signalé l’importance qu’aurait pour le commerce et pour l’industrie la publication périodique de tous les documens ministériels et des renseignemens de natures diverses que reçoit le gouvernement, et qui peuvent éclairer le commerçant et le fabricant sur la proportion des produits avec la consommation. C’était surtout un service important à rendre au commerce, qui a besoin d’instructions positives, de renseignemens nombreux et précis. Tel est le but que s’est proposé M. Henrichs, fondateur des Archives du Commerce ; huit volumes ont déjà paru dans le cours des deux années qui viennent de s’écouler. — Sous la rubrique : Documens officiels, le recueil dont nous parlons contient de nombreux traités commerciaux, règlemens et tarifs de douanes, qui le rendent nécessaire, non-seulement au commerce français, mais encore au commerce étranger. Une autre partie est consacrée aux arrêts de jurisprudence commerciale.

Guiscriff, scènes de la Terreur dans une paroisse bretonne ; tel est le titre d’un ouvrage fort distingué qui vient de paraître au Palais-Royal, chez Dentu. Nous en reparlerons dans notre prochaine livraison.

— La première livraison de l’Eneide, traduite eu vers français par M. Barthélemy, paraîtra, dans les premiers jours de la semaine prochaine, chez le libraire Perrotin. Les autres livraisons paraîtront de mois en mois et renfermeront chacune un livre entier.