Chronique de la quinzaine - 14 mai 1904

Chronique n° 1730
14 mai 1904


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai.


Les élections municipales ont été meilleures qu’on ne l’espérait. Il faut mettre à part Paris, où le gouvernement a obtenu un incontestable succès ; mais les élections de Paris ont toujours été quelque peu capricieuses, et souvent différentes de celles du reste de la France. Il y a quatre ans, Paris avait donné une majorité très faible à l’opposition : il vient de donner une majorité un peu plus nombreuse, mais qui reste encore très faible, au gouvernement. En province, les choses ont évolué en sens inverse. Il y a quatre ans, le gouvernement affectait de se consoler de la perte de Paris en faisant sonner bien haut sa victoire de province. Aujourd’hui, la situation est retournée : il serait sans doute excessif de dire que le gouvernement a perdu la province, mais il y a incontestablement fait des pertes, et quelques-unes fort sensibles. Sa politique à outrance commence à être moins appréciée un peu partout, mais particuhèrement dans les villes ; ou du moins c’est dans les villes qu’on peut le mieux se rendre compte de ce premier mouvement de réaction.

Dans les campagnes, comment savoir ce qui s’est passé ? Il y a trente-six mille communes ; il y a eu par conséquent trente-six mille élections, et comme ces élections se sont faites sur des listes, et qu’il y en avait généralement deux en présence, sinon trois, le nombre des candidats a été de plus de huit cent mille dont la moitié constitue le nombre des élus. La vue la plus perçante a de la peine à démêler quoi que ce soit au milieu d’une pareille foule. S’il y avait eu un grand mouvement dans un sens ou dans l’autre, on l’aurait quand même aperçu, et si on n’en a pas aperçu, c’est sans doute parce qu’il n’y a pas eu de grand mouvement. La situation rurale s’est maintenue à peu près telle quelle. Mais il n’en a pas été ainsi dans les villes. Là, des changemens se sont produits, et le parti républicain libéral a le droit de les compter à son actif. Paris est repris par le gouvernement, soit ; mais Lille lui échappe avec presque toute la région du Nord ; et il en est de même de Bordeaux, de Bourges, de Caen, de Versailles, de Nancy, de Bar-le-Duc, d’Alençon, de Saint-Lô, de Poitiers, de Niort, de Perpignan, de Clermont-Ferrand, d’Avignon, de Privas, etc. Il gagne, à la vérité, Melun, Vesoul, Agen, Mende, Annecy, Troyes, Dijon ; mais, on le voit, la balance ne penche pas de son côté. Encore ne parlons-nous que des chefs-lieux de départemens, sinon il faudrait citer Le Havre, et tant d’autres villes plus ou moins importantes où les radicaux ont été battus et où la municipalité est passée entre les mains des modérés. Ceux-ci ont maintenu leurs positions à peu près partout, à Beauvais, à Chartres, à Nevers, etc., et notamment à Marseille, où la lutte a été plus vive que partout ailleurs et où les chances du parti modéré ont paru un moment compromises.

On connaît la situation de cette malheureuse ville, qui a été longtemps si mal administrée par les socialistes, et qui est restée troublée, agitée par des fermens révolutionnaires que le ministère actuel a entretenus avec la plus criminelle imprudence. Les grèves qui ont déjà porté une atteinte si grave à sa prospérité ont été un des plus clairs résultats de cette politique. Les deux partis, à Marseille, sont représentés par deux hommes dont chacun avait sa liste : M. Chanot, le maire actuel, et M. Flaissières, le maire d’autrefois, qui, chassé de l’Hôtel-de-Ville il y a quatre ans, aspirait à y rentrer en maître. Le gouvernement a tout fait en faveur de M. Flaissières. Sur ce point comme sur tant d’autres, M. Combes a rompu avec la politique de M. Waldeck-Rousseau, qui avait su mettre M. Flaissières à sa place et le tenir à distance. M. Combes s’est rendu de sa personne à Marseille, et M. Flaissières s’est empressé d’organiser des manifestations autour de lui dans l’espoir qu’elles tourneraient finalement à son propre profit. M. Flaissières ne s’est pas séparé un moment de M. Combes. M. Combes a tenu constamment le langage qui convenait le mieux à M. Flaissières. Depuis, M. Vallé, ministre de la Justice, et M. Doumergue, ministre des Colonies, sont allés entretenir le mouvement. M. Pelletan, qui est député des Bouches-du-Rhône, a lié partie avec l’ancien maire. M. Jaurès était, il y a quelques jours, à Marseille, où il donnait de toutes ses forces. Rien n’a été négligé pour assurer le succès du parti socialiste. La grève des inscrits maritimes est venue lui apporter un nouvel appoint en rendant disponibles pour le scrutin plusieurs centaines de grévistes. Aussi le premier tour de scrutin lui a-t-il donné l’avantage ; M. Flaissières est passé avec quatre ou cinq des siens. Le reste était en ballottage ; mais le premier succès semblait devoir déterminer le second, et le parti ministériel chantait déjà victoire. Marseille reconquis était pour lui la note dominante dans les élections. Les modérés, de leur côté, étaient bien près de croire tout perdu, et ils ne cherchaient pas à atténuer l’importance de l’événement : c’était la révolution triomphante dans une des plus grandes villes du Midi, la plus éprouvée par les agitations antérieures, la plus intéressante par les efforts en sens contraires qui y avaient été faits. On peut dire que toute la France avait les yeux sur Marseille. Le second tour de scrutin a eu lieu ; il a trompé les espérances des socialistes et dissipé les appréhensions des modérés. Marseille s’était ressaisie. Au bord de l’abîme, elle s’était rejetée brusquement en arrière. La municipalité restait en fonctions. Étant donnés les conditions et l’enjeu de la lutte, il était impossible de remporter un succès plus significatif.

Le parti ministériel cherchera vainement à déguiser le caractère général des scrutins du 1er et surtout du 8 mai ; loin de gagner du terrain, il en a perdu ; et si l’on songe qu’il est au pouvoir depuis six années consécutives, on reconnaîtra l’importance du fait. Nous ne disons pas que les républicains modérés aient remporté une grande victoire ; ce serait excessif ; mais enfin, le terrain que les ministériels ont perdu, ils l’ont gagné, et, dans la situation où ils se trouvaient, ils y ont eu du mérite. Jamais, en effet, ministère n’a pratiqué la candidature officielle plus effrontément que celui-ci. Tous les moyens lui sont bons ; tous les scrupules lui sont inconnus. La corruption, la pression, l’intimidation s’exercent avec une liberté d’allures qu’aucun des gouvernemens antérieurs n’aurait osé se permettre, non pas qu’ils se soient toujours abstenus de procédés peu recommandables, mais ils y mettaient quelque retenue et nous allions dire quelque pudeur, que le progrès de nos mœurs démocratiques a fait disparaître aujourd’hui. Les choses se passent ouvertement et cyniquement. Malgré tout cela, le parti ministériel n’a fait aucun progrès : il commence même à reculer. La France continue d’être divisée, comme elle l’a été aux dernières élections législatives, en deux camps à peu près égaux. On a fait le calcul, il y a deux ans, des voix obtenues par les ministériels d’une part et par les antiministériels de l’autre, — puisque les partis s’étaient à tort ou à raison classés ainsi, — et on a trouvé, non sans quelque étonnement, que l’écart entre ces voix n’était pas supérieur à 200 000. Comment se fait-il que, la différence étant si faible entre les vainqueurs et les vaincus, les premiers aient une majorité aussi considérable à la Chambre ? Cela vient de l’inégale distribution des électeurs dans des circonscriptions dont les unes sont beaucoup plus populeuses que les autres et nomment néanmoins le même nombre de députés ; mais, si on prend les chiffres eux-mêmes pour déterminer la force proportionnelle des opinions en présence, on s’aperçoit que l’une ne l’emporte sur l’autre que d’une quantité presque négligeable. Un gouvernement qui aurait eu le moindre souci de son devoir en aurait tenu compte. Il ne se serait pas reconnu le droit de gouverner violemment ivec la moitié du pays contre l’autre, et d’abuser d’une majorité artificielle pour organiser une véritable oppression. Il aurait compris l’opportunité et la convenance d’une politique de tolérance et de concihation. Mais ce n’est pas ainsi qu’a raisonné le nôtre. Il s’est proposé pour but de réaliser coûte que coûte « l’unité morale » de la France, conception chimérique que d’autres gouvernemens, les plus puissans et les plus absolus de tous, n’ont pas mieux réussi que lui à réaliser en France, ni même ailleurs. Car il n’y a pas réussi, certes ! Après plusieurs années d’un gouvernement, dont nous venons de rappeler les principaux caractères, la situation du pays reste ce qu’elle était ; la force respective des partis n’est pas modifiée, et on peut dire que l’immense effort fait par le gouvernement a complètement avorté. C’est la leçon qui ressort avec évidence des scrutins du 1er et du 8 mai : il est malheureusement à craindre que le gouvernement y ferme les yeux.

Quant aux élections de Paris, elles ont quelque peu surpris tout le monde, et le ministère tout le premier. On croyait généralement que Paris voterait comme il l’avait fait en 1900, et le parti qui l’avait emporté alors espérait même que sa nouvelle victoire serait plus complète que l’ancienne. Le gouvernement, en effet, n’avait rien fait pour ramener Paris : on entendait dire partout que les esprits y étaient de plus en plus excités, que les affaires y allaient mal, que les souffrances y étaient grandes. Que s’est-il donc passé dans les esprits ? On ne peut faire à cet égard que des hypothèses. La plus plausible est que la population parisienne, ne voyant se réaliser aucune des espérances qu’elle avait conçues il y a quatre ans, a fait au moins partiellement retomber la responsabilité de sa déception sur les hommes qu’elle avait cru mettre au pouvoir en les mettant à ]’Hôtel-de-Ville. La vérité est qu’ils s’y sont trouvés impuissans, et cela pour plusieurs motifs. Le premier est que leur majorité était trop faible pour avoir beaucoup d’autorité. Le second est qu’elle manquait d’homogénéité, les nationalistes ayant dû, pour se la procurer, faire une coalition où étaient entrés des élémens très disparates. Il y avait là même des radicaux avancés qui, pour des raisons diverses et quelquefois toutes personnelles, étaient devenus des mécontens. Dans des votes très importans, on a vu la majorité se débander, c’est-à-dire disparaître, puisqu’elle tenait seulement à quelques voix. Dans ces conditions, le gouvernement pouvait en prendre à son aise avec une assemblée coupée en deux, et on se rappelle que M. Waldeck-Rousseau ne s’en est pas fait faute. Le Conseil municipal de Paris a été pour lui comme non existant. La majorité radicale-socialiste du nouveau Conseil, bien qu’un peu plus considérable que l’ancienne, n’est guère que de huit voix, et un autre gouvernement que le nôtre n’aurait pas beaucoup de peine à l’arrêter dans la voie où elle se prépare à s’engager. Si on en juge par le langage de ses journaux, elle se croit le droit de tout faire parce qu’elle imagine en avoir le moyen, et ce moyen est dans les complaisances qu’elle attend du gouvernement. Probablement elle n’a point tort. Nous craignons que la ville de Paris n’ait encore moins à se louer du nouveau Conseil municipal que de l’ancien.

Les nationalistes pourraient bien alors avoir leur revanche. Mais, pour cela, — ayons le courage de dire la vérité à un parti qui vient d’être battu, — ils devront modifier sensiblement la composition de leur parti et leurs méthodes de combat. Ils devront surtout recruter avec plus de soin leur personnel. Ils ont pris avec eux tout ce qui n’appartenait pas au parti ministériel et y était hostile. Les groupemens de ce genre, nécessairement bariolés des couleurs les plus diverses, ont le malheur de ne pas inspirer confiance. Il y avait de tout dans le camp nationaliste, depuis des radicaux, comme nous l’avons dit, jusqu’à des hommes qui, s’ils étaient républicains, l’étaient de bien fraîche date. Il y en avait même qui ne l’étaient pas et n’en faisaient pas mystère. En un mot, c’était une coalition. On peut livrer une bataille avec une coalition et même la gagner : le difficile est de maintenir ensuite la cohésion de l’armée triomphante. La victoire d’il y a quatre ans n’était pas très considérable ; cependant c’en était une. Il est arrivé le lendemain ce qui arrive toujours en pareil cas. L’indiscipline, l’inévitable indiscipline s’est mise dans les rangs des vainqueurs et les a réduits à l’impuissance. Ils n’ont pas donné un mouvement déterminé aux affaires municipales, et comment l’auraient-ils pu ? Voilà comment de réelles qualités d’esprit, et surtout de cœur, ont été stériles. Ajoutons que, dans bien des cas, et particulièrement en province, les nationalistes ont augmenté la confusion des partis en prenant, ou en s’efforçant de prendre sur le terrain électoral la place des républicains modérés. Nous disions plus haut que sans doute le gouvernement ne profiterait pas de la leçon qu’il avait reçue : puisse du moins l’opposition profiter de celle quelle a reçue elle-même, et se préparer en meilleur ordre aux combats de l’avenir ! Telles qu’elles ont été, les élections des 1er et 8 mai sont de nature à l’y encourager.

Les événemens d’Extrême-Orient ont aujourd’hui un intérêt supérieur à tout autre. Depuis quelques jours, deux faits graves se sont produits : le passage du Yalou par les Japonais et l’investissement de Port-Arthur, qui, s’il n’est pas encore complet, menace de le devenir. Ils devaient naturellement produire et ils ont produit une assez vive émotion : cependant ils n’avaient rien d’imprévu, surtout le premier, et, quelle que soit leur importance, il ne faut pas l’exagérer. Ce qui est malheureux pour les Russes et pour ceux qui, comme nous, souhaitent ardemment leur succès, c’est qu’ils n’ont obtenu jusqu’ici aucun de ces avantages partiels qui entretiennent ou relèvent la confiance, et que, au contraire, ils ont éprouvé coup sur coup un certain nombre d’accidens dont l’effet moral est fâcheux. Mais nous ne sommes d’ailleurs qu’au début des opérations, et, dès le premier jour, tout le monde a eu le sentiment qu’elles seraient longues et mêlées de péripéties très diverses : il n’y a donc pas heu de s’alarmer prématurément. L’opinion la plus générale était que la dispersion de leurs forces maritimes condamnait les Russes à l’infériorité sur mer ; mais on croyait non moins généralement, et nous continuons de croire, qu’ils sont sur terre supérieurs aux Japonais, et qu’ils les y battront. Toutefois ce ne sera ni si facilement, ni si vite. Non seulement les Japonais se battent bien, avec courage, avec audace, et avec cet absolu mépris de la mort qui caractérise les Asiatiques, mais ils sont conduits par un état-major et par des officiers instruits, habiles, qui ont préparé de longue main leur plan de conduite, et qui l’exécutent aujourd’hui avec une remarquable précision. Ils en ont terminé la première partie : la seconde sera peut-être plus difficile.

Le passage du Yalou était, en quelque sorte, escompté d’avance. On était d’accord pour croire que les Russes ne défendraient pas sérieusement la ligne du fleuve, et qu’ils ne devaient pas le faire. C’est plus loin vers le nord et vers l’ouest qu’ils opèrent leur concentration et qu’ils attendent l’ennemi. Ils l’attendent, disons-nous : en effet, il n’est pas probable que leur stratégie puisse consister, comme quelques personnes le pensent, à reculer d’une première ligne sur une seconde, puis d’une seconde sur une troisième, et ainsi de suite, de manière à obliger l’ennemi à allonger indéfiniment sa ligne d’opération et à éparpiller ses forces. Il serait douteux que les Japonais se prêtassent complaisamment à cette manœuvre. À un certain moment, ils s’arrêteraient, et, à leur tour, ils attendraient l’ennemi. Pendant ce temps, ils feraient le siège de Port-Arthur, et comme une place de guerre investie de toutes parts finit toujours par succomber lorsqu’elle n’est pas secourue, on voit à quelles conséquences fatales s’exposerait le général Kouropatkine s’il se refusait trop longtemps à livrer bataille. La chute de Port-Arthur ne serait peut-être pas un désastre matériel d’une gravité extrême ; mais l’effet moral en serait immense. Elle serait considérée à bon droit comme un grand échec pour la Russie, et il serait très possible, très vraisemblable même, qu’elle produisît dans l’imagination du monde jaune un ébranlement profond. Les Russes, — nous en avons su autrefois quelque chose, — soutiennent un siège avec beaucoup de sang-froid et de ténacité. Le souvenir de Sébastopol est resté vivant dans toutes les mémoires. Cependant Sébastopol a fini par être pris, malgré l’héroïsme de ses défenseurs, parce qu’il n’a pas été secouru, ou plutôt parce que les armées envoyées pour le secourir ont été défaites. C’est à l’Aima que s’est décidé le sort de Sébastopol : de même le sort de Port-Arthur sera réglé sur le point encore ignoré de la Mandchourie où aura lieu le choc décisif entrâtes Russes et les Japonais. Le général Stœssel, qui commande la place, s’en est parfaitement rendu compte, s’il a tenu à ses troupes le langage que lui prêtent certains journaux et qui peut se résumer ainsi : — Quoi qu’il arrive, gardez votre sang-froid et tenez bon jusqu’au moment où on viendra nous dégager. — La ville, en effet, est aujourd’hui bloquée du côté de la mer : les passes du port sont obstruées, et ce qui reste de la flotte russe est « embouteillé, » suivant l’expression usitée depuis la guerre hispano-américaine. Sur terre, une armée japonaise a débarqué à Pitse-Ouo, et on a cru au premier moment que les communications avec la Mandchourie étaient coupées. Il parait qu’elles ne le sont pas, ou qu’elles ont été rétablies ; mais il est à craindre que ce ne soit qu’un répit. Port-Arthur sera bientôt séparé du reste du monde. On ignore quelle est la force de la garnison qui y est restée : elle est sans doute assez considérable pour défendre la place contre un assaut, mais non pas assez pour influer d’une autre manière sur la suite des événemens.

Quant au passage du Yalou, le seul tort des Russes est d’avoir paru le défendre alors qu’ils étaient résolus à ne pas le faire. Ce tort appartient-il en propre au général Zassoulitch, comme on l’a dit, ou la responsabilité doit-elle être reportée plus haut ? Le général Zassoulitch a-t-il mal compris ses instructions, ou ces instructions ne lui ont-elles pas été données en termes suffisamment explicites ? Peu importe : il y a eu là une faute commise, et les Russes ont perdu plus de monde qu’ils ne l’auraient dû. Mais, pour ce qui est du terrain qu’ils ont abandonné, ils devaient l’abandonner de toute manière, et cette fois encore, l’inconvénient moral a été supérieur à l’échec matériel. Les Japonais, au contraire, ont manœuvré avec beaucoup de correction. Ils n’ont tenté le passage du fleuve qu’après avoir réuni des forces suffisantes pour l’opérer à coup sûr, et avoir pris sur les Russes une supériorité numérique écrasante. Ce qu’il faut remarquer aussi, c’est l’habileté avec laquelle ils ont débarqué au nord de la péninsule du Liao-Toung, à Pitse-Ouo, en même temps qu’ils passaient le Yalou Ils auraient pu débarquer plus tôt, puisqu’ils venaient par mer et qu’ils sont maîtres de la mer ; mais leur corps de débarquement aurait alors couru des dangers, qui avaient cessé d’être menaçans pour lui à partir du moment où l’armée russe, menacée elle-même sur son front et sur son aile droite, se voyait obligée de concentrer toutes ses forces, et d’abandonner provisoirement Port-Arthur à lui-même. Tous ces mouvemens ont réussi ; mais ne s’attendait-on pas à ce qu’ils réussissent, et faut-il, parce qu’ils l’ont fait, se laisser aller au pessimisme ? Il aurait été assurément très désirable que les Russes pussent empêcher Port-Arthur d’être investi ; mais il aurait fallu, pour cela, ou bien qu’ils eussent sur mer une supériorité qu’ils n’avaient pas, ou bien qu’ils portassent toutes leurs forces en avant pour défendre avec elles le passage du Yalou, ce qui aurait été de leur part une grande imprudence. Ce n’était pas sur le Yalou que la partie devait être jouée. Il n’en est pas moins vrai que cette série de revers que, jusqu’à ce jour, aucun succès partiel n’a interrompue a produit une impression pénible, et qu’elle pourrait, en se prolongeant encore un peu, créer un danger sérieux.

Nous disions, en efîet, il y a un moment, que l’imagination du monde asiatique était en travail. En somme, on n’a jamais été bien sûr de l’attitude de la Chine, et ce qui s’est passé ces derniers jours montre que les inquiétudes à ce sujet n’ont pas encore complètement disparu. On annonce que les ministres étrangers présens à Pékin ont fait une démarche auprès du gouvernement chinois pour lui recommander avec force de persister dans la neutralité et dans l’abstention, jugées plus opportunes et même plus nécessaires que jamais. Elles le sont, certes, et nul n’y contredira ; mais cette démarche même prouve que les puissances n’ont pas une confiance absolue dans les intentions de la Chine, et qu’elles les estiment pour le moins un peu hésitantes. Si la démarche est rassurante dans ses résultats, — car le gouvernement chinois n’a pas manqué de protester qu’il maintiendrait sa neutralité, — elle l’est moins dans son origine, et il suffit qu’on l’ait crue indispensable pour inspirer quelques doutes sur les dispositions réelles du Céleste-Empire. Il restera neutre, nous n’en doutons pas, aussi longtemps que la fortune des armes restera elle-même en suspens, comme elle l’est encore aujourd’hui, entre les Russes et les Japonais ; mais, le jour où elle se prononcerait décidément en faveur de ces derniers, nous ne garantirions pas un jour de plus le maintien de la neutralité de la Chine, ni même, ce qui ne serait pas moins grave, le maintien, à l’intérieur, de la sécurité des étrangers. Et c’est pour cela qu’ils se trompent grandement, ceux qui, non pas chez nous où l’opinion est à peu près unanime en faveur de la Russie, mais dans certains pays étrangers, considèrent ingénument le Japon comme le représentant de la civilisation occidentale et souhaitent plus ou moins ouvertement son succès.

Quel serait le lendemain de ce succès ? Nous n’avons, en France, aucun mauvais sentiment à l’égard du Japon, pays à coup sûr très intelligent et très intéressant, en même temps que très courageux : toutefois, dans le conflit actuel, nos vœux sont pour la Russie, non seulement parce qu’elle est notre amie et notre alliée et qu’à ce double titre elle a droit a toute notre sympathie, mais encore parce que c’est elle qui est le véritable champion de l’Europe, et que sa défaite, si elle venait à se produire, préparerait et déchaînerait dans le monde la plus grande des révolutions. Nous ne serions pas les derniers à en ressentir les contre-coups.


Nous parlions, il y a quinze jours, du voyage de M. le Président de la République à Rome et des sentimens très chaleureux qu’il a fait naître en France comme en Italie. Nous avons été heureux de donner à nos voisins d’au-delà des Alpes ce témoignage de notre amitié, et nous le serons encore davantage s’il a pu dissiper les nuages factices qu’on avait formés entre les deux pays. Ce sentiment ne saurait être modifié chez nous par aucun incident ultérieur : néanmoins, nous n’avons pas appris sans peine que le pape Pie X avait protesté officiellement, c’est-à-dire au moyen d’une note remise aux divers gouvernemens catholiques, contre une démarche dont le caractère lui a paru « offensant pour sa dignité et pour ses droits. » Ce sont les termes mêmes reproduits par les journaux qui tiennent de plus près au Vatican, notamment par l’Osservatore romano. Mais, bien entendu, nous n’en garantissons pas l’exactitude, et, quand même elle serait confirmée, encore faudrait-il avoir sous les yeux le document tout entier pour l’apprécier d’après son ensemble et non pas d’après-un détail. En tout cas, le Saint-Père se tromperait s’il attribuait à M. le Président de la République une intention offensante, ou même simplement désobligeante pour lui, car rien n’a été plus loin de la pensée de M. Loubet. Mais, s’il s’est contenté de dire que le voyage en lui-même, indépendamment de la volonté de celui qui le faisait, mettait en cause sa propre situation à Rome et semblait un désaveu de ce qu’il considérait comme son droit, c’est une affirmation qui ne saurait nous étonner. Qui donc ignore que le Pape n’a jamais accepté l’établissement italien à Rome, et qu’il ne cesse pas de protester contre un fait illégitime à ses yeux ?

M. Loubet n’a voulu certes rien ajouter à ce que cet état de choses a de profondément douloureux pour le Saint-Père ; mais enfin il existe depuis près de trente-quatre ans, et il a été reconnu depuis lors par l’Europe entière. Si la France, pour ne parler que d’elle, a un ambassadeur auprès du Vatican, elle en a un autre auprès du Quirinal, et le Pape a renoncé à s’en trouver « offensé dans sa dignité et dans ses droits, » à supposer qu’il l’ait jamais fait. Pie X est le souverain spirituel de tout le monde catholique, mais Victor-Emmanuel est le roi d’ItaUe : nous serait-il interdit d’entretenir de bons rapports avec l’un et avec l’autre, et de donner à ces rapports la forme que les circonstances comportent ? Ne pourrons-nous pas recevoir le roi d’Italie à Paris, et, l’ayant reçu, ne pourrions-nous pas lui rendre sa visite à Rome ? On comprendrait, nous ne disons pas que nous admettrions, mais enfin nous comprendrions cela, si la même règle était appliquée à tout le monde, et si les chefs d’État hérétiques ou schismatiquesy étaient soumis comme les cathoUques ; mais il n’en est rien, et, par une subtilité assez difficile à saisir, ce sont ces derniers seuls qui se voient fermer à Rome la porte du Vatican lorsqu’ils sortent de celle du Quirinal. Pourquoi cette différence, qui n’est certainement pas pour eux un privilège ? Les préoccupations du Saint-Père, dans l’ordre d’idées dont il s’agit, ne sont pas du domaine spirituel ; elles sont évidemment du domaine politique. Dans ces conditions, il ne saurait trouver déplacé que M. le Président de la République se préoccupe, lui aussi, des intérêts temporels du pays qu’il représente. Nest-ce pas son devoir de le faire ? Il voit dans le monde, — et comment pourrait-il ne pas le voir ? — un grand pays qui est en pleine croissance et qui se développe chaque jour davantage. Toutes les autres puissances européennes doivent compter avec l’Italie et faire de la politique avec elle. Serait-il admissible que les gouvernemens hérétiques ou scliismatiques eussent pour cela des moyens d’action qui seraient interdits aux gouvernemens cathohques ? Ne serait-ce pas placer ces derniers dans une situation d’infériorité manifeste ? Nous savons bien tout ce qu’on peut dire pour expliquer l’attitude prise par le Saint-Père. Les diplomates et les théologiens parviennent à en comprendre le sens un peu mystique ; mais il faut tenir compte aussi de l’intelligence des peuples, qui est faite de simple bon sens et à laquelle les choses visibles et tangibles parlent mieux que les raisonnemens. Eh bien ! quand un peuple catholique voit le Pape accueillir avec beaucoup de considération et de satisfaction l’Empereur allemand ou le roi d’Angleterre au moment même où ils viennent de serrer la main du roi d’Italie, il ne comprend pas, et personne ne réussira à lui faire comprendre pourquoi son représentant à lui, peuple catholique, ne serait pas traité sur le même pied. Faudrait-il donc que l’amitié ou l’alliance de l’Italie, avec le poids dont elles peuvent éventuellement peser dans le monde, fussent abandonnées aux gouvernemens hérétiques ? Ne pourrions-nous pas y prétendre, ou n’aurions-nous pas les mêmes moyens de nous les assurer ? Serions-nous mis dans l’alternative, parce que la majorité du peuple français est catholique, de manquer à l’Italie ou au Pape, alors que nous sommes pleins de sympathie pour la première et de respect pour le second ? Peut-être n’a-t-on pas assez examiné, au Vatican, la question à ce point de vue. Le Président de la République, tout en[regrettant l’impression produite sur le Saint-Père, avait-il le droit de s’y arrêter ? Il aurait certes commis une faute, et en même temps une grave inconvenance si, sachant que la porte du Vatican devait s’ouvrir devant lui, il n’était pas allé y frapper ; mais il savait le contraire, et cela de source sûre, puisque le Pape le lui avait confirmé par l’organe de l’Osservatore romano. Dès lors, tout le monde avouera qu’il ne devait pas s’exposer à demander une audience qui lui aurait été certainement refusée.

Nous convenons volontiers qu’à côté des avantages qu’il présentait, son voyage à Rome, sans visite faite au Pape, risquait d’avoir l’inconvénient d’entretenir, d’alimenter, de surexciter les polémiques et les passions anti-religieuses dans les deux pays. Quelque effort que nous ayons fait pour lui enlever ce caractère de manifestation regrettable, d’autres devaient inévitablement le lui restituer en l’accentuant. C’est ce qui est arrivé ; mais la protestation du Saint-Père n’a-t-elle pas fourni de nouvelles armes à ceux qui travaillent dans ce dernier sens ? Si le Pape a voulu seulement, à propos d’un voyage qui n’avait pas de précédent historique, maintenir son affirmation contre l’occupation de Rome par le gouvernement italien, c’est son droit strict, et à cela nous n’avons rien à dire ; mais s’il se plaint que M. le Président de la République ait fait un acte offensant pour lui, il se trompe sur le caractère du voyage et encore plus sur les intentions dans lesquelles il a été accompli. Empressons-nous d’ajouter que ce n’est pas une raison pour répondre à sa note avec une dureté qui serait déplacée. Il faut tenir compte au Pape de la situation où il se trouve. Au premier moment, le gouvernement a communiqué une note aux journaux, dans laquelle il considérait que celle du Saint-Siège était nulle et non avenue ; il a dit ensuite qu’elle était inacceptable dans la forme et dans le fond, et que notre ambassadeur avait été chargé de le déclarer. Ne connaissant pas la forme de la note pontificale, nous n’avons sur elle aucune opinion. Quant au fond, il n’est pas autre chose qu’une confirmation nouvelle d’une attitude très ancienne : en quoi pouvions-nous en être blessés ? Nous n’avions rien à répondre au Saint-Père, et le silence eût été non moins respectueux que sage. Mais ceux qui poursuivent chez nous la campagne anti-religieuse, on sait avec quelle violence, et qui poussent de toutes leurs forces à la dénonciation du Concordat, on sait dans quels desseins, ont vu là une occasion qu’ils ne devaient pas laisser échapper. Pourquoi la leur avoir fournie ?

Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
F. Brunetière.

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