Chronique de la quinzaine - 14 mai 1903

Chronique n° 1706
14 mai 1903


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai.


Nous étions bien sûr d’être dans le vrai en disant, il y a quinze jours, que le roi Edouard VII serait reçu à Paris de la manière la plus courtoise, et qu’il y retrouverait les souvenirs de sympathie que le prince de Galles y avait laissés. Paris aurait manqué à toutes ses traditions s’il ne lui avait pas fait un accueil empressé. Mais ce n’est pas à l’homme seulement que cet accueil s’adressait ; c’est aussi et surtout au roi. Edouard VII, par la démarche qu’il a faite, a manifesté le désir de vivre avec nous en termes amicaux, et nous désirons de notre côté vivre en termes amicaux avec l’Angleterre. Voilà pourquoi Paris s’est mis en fête pour recevoir son hôte auguste. Il ne faut pas exagérer, mais il ne faut pas non plus diminuer l’importance de ces manifestations. Sans doute le fond des choses n’en est pas changé ; mais, aux difficultés qui sont inhérentes aux choses, d’autres ne viendront pas s’ajouter : nous parlons de celles qui, parfois inconsciemment, proviennent des mauvaises dispositions des personnes. La bonne grâce du Roi, et aussi, qu’on nous permette de le dire, celle de M. le Président de la République, auront rendu les solutions amiables plus faciles. Les deux nations se sont publiquement associées aux sentimens de leurs représentans ; leurs cœurs, pendant trois jours, ont battu à l’unisson. Ce n’est pas là un fait indifférent.

Il ne faut d’ailleurs chercher rien de plus dans le voyage du roi Édouard. Ceux qui s’imaginent qu’il a servi d’occasion ou de prétexte à des échanges de vues sur des sujets quelconques, et peut-être à des engagemens pour l’avenir, se trompent sûrement. Le roi d’Angleterre est un souverain constitutionnel. Il a sans doute une influence personnelle dans son gouvernement, mais il n’a pas de pouvoirs propres qu’il exerce directement. Or, il n’était accompagné d’aucun de ses ministres ; lord Lansdowne était resté à Londres. Le Roi, en somme, faisait après son couronnement des visites de courtoisie aux diverses puissances, et il ne les a pas encore terminées : nous avons été de la première série. En arrivant à Paris, il venait de Rome ; il ira bientôt dans d’autres capitales. L’Angleterre, quoique sa dignité ne lui ait pas permis d’en convenir, a souffert dans ces derniers temps de l’isolement moral où elle s’est sentie. Elle sait gré à son roi de renouer pour elle de bonnes relations avec le continent. Le Roi rompt la glace qui s’était formée. Il tend à tout le monde une main cordiale qui est acceptée cordialement. Partout où il passe, l’horizon politique s’éclaircit. Ces voyages ne sont pas inutiles, puisqu’ils servent à liquider ce qu’il a pu y avoir de pénible dans le passé et à préparer ce qu’il peut y avoir de favorable dans l’avenir.

Au reste, on a fait beaucoup de voyages depuis quelques semaines. Nous avons déjà rendu compte de celui de M. le Président de la République en Algérie et en Tunisie. M. Chaumié, notre ministre de l’Instruction publique, en a fait un autre à Rome, à Athènes, et même à Constantinople : il a pu voir partout des établissemens français florissans. On l’a particulièrement bien reçu à Rome. Il y a eu, en vérité, de la part du gouvernement italien, du Roi, de la Reine, des ministres, un empressement qui indiquait à notre égard les intentions les plus affectueuses. M. Chaumié a éprouvé une impression très vive de tout ce qu’il voyait et entendait, et, comme il a la parole éloquente et facile, il a prononcé des discours où la joie débordait. Il a été, en cela, l’interprète des sentimens de la France, toujours heureuse de retrouver des amis dans ses voisins, qu’il s’agisse des Anglais ou des Italiens. Ces derniers pratiquent avec raison le même éclectisme : pendant quelques jours, ils ont vécu dans un enthousiasme ininterrompu qui s’est porté, tantôt sur le roi Edouard VII, tantôt sur Guillaume II, et qui n’a pas négligé M. Chaumié. Tout s’est passé admirablement à Rome, pour tout le monde. Néanmoins, de tous ces voyages, le plus intéressant est celui de l’empereur Guillaume II. L’Empereur a reçu un accueil éclatant. Les Romains sont volontiers démonstratifs : ils l’ont été dans cette circonstance comme s’ils étaient poussés par un élan irrésistible. Guillaume a dû être satisfait des sentimens qui faisaient explosion autour de lui : la vérité oblige à-dire que, lorsqu’il a été parti, il n’a peut-être pas laissé les Italiens aussi contens de lui qu’il l’avait été d’eux. Est-ce bien le roi Victor-Emmanuel qu’il est venu voir à Rome ? Ne serait-ce pas plutôt le pape Léon XIII ? On a pu s’y tromper. Fait sans précédent, qui a laissé la ville italienne dans une sorte de stupeur et la ville papale dans une sorte d’enchantement, l’Empereur s’est rendu au Vatican entouré d’escadrons de cuirassiers allemands qui soulevaient tant de poussière qu’on ne savait vraiment plus à qui appartenait la souveraineté du pays. Plusieurs journaux italiens s’en sont plaints, et nous le comprenons sans peine. En revanche, ce dédain des formes auxquelles on est habitué à Rome, et auxquelles on tient au Quirinal, a beaucoup plu au Vatican. C’est sans doute ce que voulait Guillaume, et il se souciait peu du reste ; mais nous nous demandons ce que diraient les Romains, si un autre que lui se permettait de pareilles libertés ? Il n’y a d’ailleurs pas de danger que cela puisse arriver à un chef d’Etat catholique, puisque le Pape refuse de les recevoir lorsqu’ils viennent à Rome pour un roi qu’il considère comme un usurpateur. Bien en prend à Guillaume d’être un souverain protestant. L’empereur François-Joseph, souverain catholique, n’a jamais pu rendre au roi d’Italie la visite qu’il a reçue de lui à Vienne, il y a aujourd’hui près de vingt-deux ans. L’Empereur allemand a la double bonne fortune d’être hérétique à l’égard du Pape, et d’être pour le Roi un si bon ami qu’il n’a pas à se gêner avec lui. Alors tout s’arrange pour le mieux.

Si on demande quel intérêt a Guillaume II à rechercher ainsi les bonnes grâces du Saint-Père, la réponse est facile. D’abord, beaucoup de ses sujets sont catholiques, et ils représentent un contingent politique avec lequel il faut compter. Mais l’esprit de l’Empereur ne s’applique pas seulement à la politique intérieure ; il s’applique aussi à la politique extérieure, et tous ceux qui en suivent les manifestations depuis quelques années savent qu’une de ses préoccupations constantes est d’enlever à la France le protectorat qu’elle exerce sur les catholiques d’Orient et d’Extrême-Orient. Ce protectorat, que nos radicaux dédaignent dans leur ignorance ou dans leur sottise, d’autres le convoitent et cherchent à nous l’arracher par lambeaux. L’occasion leur paraît bonne pour faire un pas décisif vers l’accomplissement de leurs desseins, et en effet la politique de M. Combes leur fournit des argumens, leur apporte une aide, leur ouvre des voies inespérées. L’esprit de parti peut apprécier comme il lui plaît cette politique au dedans ; au dehors, l’esprit politique, ou, pour mieux dire, le patriotisme ne peut avoir qu’un jugement : elle aboutit pour nous à un désastre. En empêchant les missions de se recruter, nous tarissons comme à plaisir une des principales sources de notre influence. C’est un démembrement moral de la France qui s’opère par les mains de sectaires français. Quoi d’étonnant que Guillaume ait cru l’heure propice pour accourir à Rome et y voir le Pape ? Nous ne savons pas ce qui s’est dit dans leur entretien ; rien n’en a transpiré dans le public ; mais il suffit de connaître l’Empereur pour être sûr qu’il n’a pas causé avec Léon XIII sans toucher à ce grave sujet. Il a dû lui dire, avec des preuves abondantes à l’appui, que la France avait cessé de tenir à son protectorat catholique et que, en tout cas, elle se mettait de plus en plus dans l’incapacité de l’exercer. Heureusement il était là, lui, Guillaume, hérétique sans doute, mais sans préjugés, respectueux du sentiment religieux sous toutes ses formes, tolérant, bienveillant même pour les nombreux catholiques de son empire, prêt enfin à recueillir la succession que nous laissions échapper. Espérons qu’il n’a pas convaincu son interlocuteur. L’Église, qui se dit éternelle, sait mieux que personne qu’il ne faut pas sacrifier des intérêts séculaires à la vive, mais fugitive impression d’un moment. Mais il est douloureux pour nous de mettre notre seule espérance dans le bon esprit du Saint-Père, et de penser que notre gouvernement, en pleine paix, sans guerre, sans défaite, s’expose à rendre la France moins grande et moins forte qu’il ne l’a reçue.

M. Chaumié est allé à Constantinople ; tant mieux : c’est là surtout qu’il aura pu s’instruire, s’il a regardé, s’il a vu, s’il a compris ce qui se passait autour de lui. Quelques jours, quelques heures même passées à notre ambassade lui ont montré la place considérable qu’y occupe l’exercice de notre protectorat catholique. A Rome et à Athènes, il n’a rencontré que des visages sourians ; et sans doute il en a rencontré également à Constantinople ; mais, à côté, le conflit des intérêts, qui apparaît là si complexe et si ardent, lui a donné un autre spectacle. Pour peu qu’il ait l’oreille fine, il a dû entendre le sourd craquement du vieil édifice d’influence et de puissance que la politique de nos pères nous avait légué. Et c’est encore le plus utile enseignement de son voyage.

L’état actuel de l’Empire ottoman est bien fait, lui aussi, pour intéresser un observateur intelligent. Des choses qu’on ne tolérerait pas ailleurs, et qui y seraient les symptômes d’une crise violente, mais courte, durent là indéfiniment, sans qu’on paraisse même s’en inquiéter beaucoup. On attend toujours, avec une patience merveilleuse, que la Porte fasse les réformes qu’elle a promises en Macédoine, ou encore qu’elle prenne des mesures énergiques pour réprimer l’insurrection albanaise : elle ne fait d’ailleurs ni l’un ni l’autre, et la situation se prolonge telle quelle. Tout récemment, les ambassadeurs de Russie et d’Autriche ont déclaré collectivement à la Porte que ces lenteurs étaient inadmissibles ; mais la Porte sait ce que valent les démarches de ce genre, et, aussi longtemps qu’elle n’aperçoit pas derrière les ambassadeurs une force prête à appuyer leur langage, elle oppose à la vaine pression qu’on exerce sur elle une capacité d’inertie absolument inépuisable. Elle est toujours prête à faire les réformes, à condition de ne les faire jamais. Quant aux Albanais, elle négocie, elle parlemente avec eux ; elle en arrête même quelques-uns qu’elle assure être les chefs les plus redoutables de l’insurrection, ce qui n’empêche pas celle-ci de durer comme devant sans qu’on y aperçoive aucune décroissance. On n’y aperçoit pas non plus, à la vérité, d’aggravation : les choses restent en l’état. Il serait pourtant facile à la Porte, avec les troupes aujourd’hui considérables qu’elle a accumulées dans la Vieille-Serbie, de frapper un coup décisif ; mais elle n’a garde de le faire, pour les motifs que nous avons déjà indiqués, à savoir que le Sultan croit devoir ménager les Albanais parce qu’il en a peur. En attendant, la mission qu’il leur a envoyée pour leur donner de bons conseils et essayer ce que peut sur eux la persuasion, reste prisonnière entre leurs mains. De part et d’autre, on se refuse à en venir aux dernières extrémités ; on prend des gages et on attend. En Orient, le temps ne compte pas. En résumé, il faudrait faire des réformes pour contenter l’Europe, et on ne les fait pas pour ne pas mécontenter les Albanais : c’est un cercle vicieux dans lequel on peut tourner pendant des mois, et même des années, sans y trouver d’issue.

De tout cela, il devait presque inévitablement résulter une recrudescence redoutable de la révolution macédonienne, ou du moins de ce qu’on appelle ainsi. Y a-t-il vraiment une révolution macédonienne ? C’est douteux ; mais il y a en Macédoine des révolutionnaires venus du dehors, de Serbie et encore plus de Bulgarie, qui ont pris la tête du mouvement et en déterminent le caractère. Les dépêches d’Orient ne parlent presque jamais des Macédoniens proprement dits : ce sont toujours les Bulgares qui sont en cause, qui font tout, qui mènent tout. Ce sont eux, en particulier, qui ont commis, le 29 avril dernier, l’attentat de Salonique, dont le retentissement a été si grand dans le monde civilisé, et qui n’a certainement pas servi la cause au profit de laquelle il a été perpétré. Les révolutionnaires ont une vieille habitude de commettre des actes de violence, et même des crimes, pour attirer l’attention sur eux et pour obliger l’Europe à s’interposer. Cela se fait du petit au grand. Mme Carlier, dans les intéressans récits que nous avons publiés, raconte qu’un Arménien tirait sur le consulat français par une lucarne de la maison d’en face, dans l’espoir que, s’il était assez heureux pour tuer quelqu’un, surtout le consul, on en accuserait les musulmans et que la France se croirait obligée d’intervenir. On se rappelle qu’au plus fort des massacres, des Arméniens ont tenté un coup de main sur la Banque impériale ottomane à Constantinople : quoi d’étonnant si les Bulgares s’en sont pris, à Salonique, à une succursale de ce même établissement ? Dans toutes ces circonstances, le même sentiment, aveugle, violent, meurtrier, met des armes entre les mains de malheureux, qui, quelquefois, il faut bien le reconnaître, sont poussés à bout à force de misère et de vexations, mais, quelquefois aussi, sont de simples conspirateurs professionnels et n’ont aucune excuse dans leur égarement. A quelle catégorie appartiennent les auteurs de l’attentat de Salonique ? Nous n’en savons rien : aux deux, peut-être. On en a arrêté un certain nombre et leur procès s’ouvre en ce moment même ; il jettera sans doute quelque lumière sur des faits restés jusqu’ici assez obscurs.

L’attentat de Salonique n’a cependant pas été tout à fait imprévu. Depuis quelque temps déjà, la direction de la Banque impériale était avertie du danger, et des précautions avaient été prises pour le conjurer ; mais on ne songe pas à tout, et le danger prend les formes les plus diverses. La succursale de la Banque avait été minée. Des Bulgares qui avaient loué, plusieurs mois auparavant, une boutique de l’autre côté de la rue avaient creusé un souterrain sous celle-ci et l’avaient rempli de dynamite. Le jour fixé, à la nuit tombée, ils ont fait sauter les conduites de gaz de la ville. L’obscurité a été complète. C’était le signal : au même moment, les bombes ont commencé à pleuvoir sur la ville et la succursale de la Banque a sauté. En quelques minutes, elle n’a été qu’un monceau de ruines ; mais la caisse, qui était dans les caves, a été sauvée. Le nombre des victimes est considérable, tout porte à le croire, bien qu’il n’ait pas été établi ou du moins publié officiellement. L’attentat de Salonique a concordé, comme on devait s’y attendre, avec un redoublement d’activité des révolutionnaires dans toute la Macédoine. Bandes bulgares d’une part, troupes impériales de l’autre, se rencontrent en ce moment même et se battent un peu partout ; tantôt ce sont celles-ci qui l’emportent et tantôt ce sont celles-là ; le désordre est général. Le dernier incident grave s’est produit à Monastir ; on n’en connaît pas encore très bien les détails. Le sang a coulé. Les Turcs disent que ce sont les Bulgares qui ont commencé ; les Bulgares prétendent que ce sont les Turcs : ils en sont également capables les uns et les autres. Les troupes ottomanes ne sont pas patientes, surtout lorsqu’elles ne sont pas payées, ce qui est un cas très habituel. Précisément à Monastir, elles se plaignaient de ne pas l’être et menaçaient de déposer les armes : le vali s’est vu obligé d’emprunter cent cinquante livres pour les distribuer aux plus mécontens. A Uskub et dans tout le vilayet, les combats entre révolutionnaires et soldats impériaux sont continuels. Les insurgés sont armés de fusils Gras, et, dit-on, de balles explosibles. Des officiers bulgares sont mêlés à eux ; sur les prisonniers et sur les morts, on a trouvé des livrets militaires de l’armée régulière bulgare Tous ces faits sont graves à coup sûr. Ce qui l’est encore davantage et permet de tout craindre pour l’avenir, c’est qu’on découvre chaque jour de grandes quantités de dynamite et d’autres matières explosives entre les mains des insurgés. Les dépôts sont le plus souvent chez les instituteurs et chez les prêtres bulgares. On affirme qu’Hilmi-Pacha est en possession d’un petit livre trouvé sur un insurgé, qui a été imprimé à Leipzig en 1902 en langue bulgare, et qui porte le titre de Manuel pour la destruction des édifices publics, ponts, chemins de fer, etc., et instruction pour la confection des bombes et autres explosifs. » Nous ne disons rien de Constantinople : la police y est sur les dents ! On y parle continuellement de découvertes terrifiantes, surtout de mines souterraines ; mais il faut tenir compte de l’état de surexcitation des esprits, et faire à l’imagination la grande part qui lui revient dans tous ces bruits.

Si on recherche, en tout cela, les responsabilités, la principale revient à coup sûr à la Porte, dont le détestable gouvernement a fourni aux révolutionnaires des prétextes très plausibles, et en même temps des complices dans une population réduite au désespoir. La Porte aurait pu réparer dans une certaine mesure le mal qu’elle a fait, ou qu’elle a laissé faire, en exécutant les réformes qu’elle a promises. Peut-être en serait-il résulté une détente en Macédoine : en tout cas, il y aurait eu là, de sa part, une preuve de bonne volonté dont l’Europe aurait tenu compte. Quelque insuffisantes que soient ces réformes, on aurait pu les regarder comme un commencement, les prendre comme une espérance et en remettre la suite à un temps ultérieur. Mais rien n’a été fait. De là l’exaspération des Macédoniens venant en aide à la rage des révolutionnaires ; Quant à la seconde responsabilité, elle incombe au gouvernement bulgare. Le prince Ferdinand n’aurait sans doute pas mieux demandé que de se mettre à la tête du mouvement macédonien, et il l’aurait fait très probablement s’il avait trouvé le moindre encouragement à l’étranger. Mais il s’est tourné en vain du côté de toutes les puissances : il a reçu partout les mêmes conseils de prudence et d’abstention. Le prince est un homme politique ; il a fort bien compris qu’il n’y avait rien à faire, du moins pour le moment ; alors il a donné à l’Europe et à la Porte des gages de ses bonnes dispositions en arrêtant quelques-uns des principaux révolutionnaires et en dissolvant leurs clubs. Mais il a senti aussitôt, ce que d’ailleurs il avait certainement prévu, que, pour satisfaire l’Europe, il mécontentait ses sujets, ce qui est une fâcheuse alternative pour un prince.

Une crise ministérielle provoquée par la démission du ministre de la Guerre est venue lui montrer le danger de sa situation. Il y a aujourd’hui deux tendances contraires en Bulgarie : l’une qui pousse la principauté vers la Russie, l’autre qui tend à l’en rendre indépendante. Le prince Ferdinand a été, au début, un produit de la seconde, puisqu’il a été appelé à Sofia par Stamboulof ; mais il n’a pas tardé à s’apercevoir qu’il ne pouvait durer qu’en s’engageant dans la première, et il s’est peu à peu rapproché de Saint-Pétersbourg au point de s’attirer les bonnes grâces et de mériter la confiance du Tsar. Par malheur pour lui, la politique de la Russie est actuellement engagée tout entière dans les affaires d’Extrême-Orient : la Russie ne veut pas entendre parler des Balkans, elle ne veut pas qu’il y ait de troubles, elle ne veut pas qu’il y ait de révolutions. Mais les révolutionnaires sont impatiens, exigeans, imprudens : ils ont pour eux l’opinion du pays, et surtout, cela est du moins à craindre, celle d’une partie de l’armée. L’incident provoqué par la démission du général Paprikof en a apporté au prince une preuve convaincante. Que faire, entre la Russie qui conseille, recommande, impose l’abstention, et l’opinion publique qui pousse à l’action ? Le prince ne pouvait pas renier du jour au lendemain la politique qu’il a suivie depuis quelques années. Il pouvait encore moins recommencer la faute qui a si mal réussi à son devancier. Alexandre de Battenberg s’était fait l’instrument du parti révolutionnaire ; la Bulgarie en a profité puisque la Roumélie orientale, lui est restée acquise ; mais le prince, qui avait agi sans l’adhésion de la Russie, ou plutôt contre sa volonté, a éprouvé bientôt comme une impossibilité de vivre. Enlevé au-delà de la frontière par un complot militaire, puis rendu à la liberté et à la principauté, il a fini par donner sa démission et n’a pas tardé à mourir. Un pareil exemple est de nature à faire réfléchir le prince Ferdinand. Il ne veut pas rompre avec Saint-Pétersbourg ; il se sent impuissant à contenir chez lui l’élément révolutionnaire. Quel parti a-t-il pris ? Le plus extraordinaire de tous : il est parti. On a rappelé qu’il avait déjà eu recours à cet expédient ; mais jamais encore il n’en avait usé dans des circonstances aussi graves. Ce n’est pas au fort de l’orage qu’il est permis d’abandonner le gouvernail. Les sujets du prince Ferdinand ont été surpris et émus de son départ pour Menton en un pareil moment : un journal bulgare a même écrit rudement que, s’il leur donnait l’habitude de se passer de lui dans les circonstances difficiles, ils pourraient bien la garder dans les autres. En Europe, on a cru naturellement que le prince ne voulait pas prendre de responsabilité dans les événemens qu’il jugeait inévitables et imminens. La presse allemande, qui ne lui veut pas beaucoup de bien, a trouvé un mot d’esprit et le répète volontiers, à savoir que, sentant qu’on allait commettre des crimes, ou du moins des sottises, il a voulu se créer un alibi. Il est donc venu à Menton où il a passé huit jours : on assure qu’il était réellement malade. Au bout de ce temps, sa santé lui a permis de rejoindre sa principauté, mais à petites journées. Il s’est d’abord arrêté à Paris, où il a vu M. le Président de la République et M. Delcassé ; il est parti de là pour Vienne, où il verra le comte Goluchowski.

Sans doute sa situation est embarrassante et délicate. Elle est même peu enviable aujourd’hui : cependant tout porte à croire qu’il y tient. Que doit-il donc faire ? L’histoire d’Alexandre de Battenberg, que nous avons rappelée, montre clairement qu’un prince de Bulgarie doit prendre son orientation politique au nord : et, si cela est vrai en tout temps, combien plus cela l’est-il à l’heure où nous sommes, puisqu’un accord parfait règne entre Saint-Pétersbourg et Vienne ? Si cet accord n’existait pas et si, comme il est arrivé souvent dans leur histoire commune, l’Autriche et la Russie soutenaient aujourd’hui des politiques différentes ou contraires dans les Balkans, à défaut d’un appui qui lui manquerait ici, le prince Ferdinand pourrait en trouver un là. Mais la similitude des vues est complète entre les deux puissances : elles s’entendent même pour en donner la preuve publique en faisant faire par leurs deux ambassadeurs des démarches collectives à Constantinople. Le prince Ferdinand entendra donc de la bouche du comte Goluchowski à Vienne le même langage que lui tiendrait le comte Lamsdorff à Saint-Pétersbourg. Dès lors, il ne peut pas avoir d’hésitation sur la conduite à tenir. Nous n’entendons pas dire, en parlant ainsi, que la Bulgarie n’ait pas le droit d’avoir une politique propre et indépendante. Nous la regardons, au contraire, comme un pays très sérieux, ayant une armée petite, mais solide, et destiné vraisemblablement à jouer un rôle considérable dans les Balkans : seulement, pour cela, il faut attendre l’occasion. La Bulgarie aurait grand tort de laisser croire à l’Europe qu’il existe une solidarité étroite, intime, durable, entre elle et les révolutionnaires qui emploient en Macédoine les procédés qu’on a vus plus haut. Elle se nuirait beaucoup en permettant qu’une pareille confusion se perpétuât à son désavantage. Elle a tout intérêt, au contraire, à reprendre le plus tôt possible une attitude sage et correcte, et c’est à quoi le prince Ferdinand pourra l’aider dès son retour à Sofia. Pendant son absence, la Porte a remis au gouvernement bulgare une note que celui-ci n’a pas voulu accepter, mais à laquelle il ne peut pas non plus se soustraire absolument, note qui le rend responsable de tout ce qui se passe. Les apparences permettent, en effet, à la Porte d’adopter cette altitude comminatoire à l’égard de la Bulgarie, et c’est ce qui prouve que celle-ci a commis des fautes. La voilà obligée de donner des explications et de se défendre : sa situation serait bien meilleure, si, n’ayant pas trempé dans les menées révolutionnaires, elle pouvait prendre en main la cause des réformes, presser l’Europe d’en exiger l’exécution et en appeler à l’humanité tout entière des atrocités qui se commettent en Macédoine. Par malheur, c’est la Porte aujourd’hui qui l’accuse, non sans vraisemblance, d’être l’instigatrice de quelques-unes des atrocités commises. Elle se tourne ensuite vers l’Europe en lui disant : Voilà pourtant ce que font vos protégés !

Pour en finir avec les affaires d’Orient, nous devons dire un mot de l’envoi de navires européens à Salonique, ou à proximité de Salonique. Peut-être cet envoi n’était-il pas nécessaire. L’ordre, sinon la sécurité, est rétabli dans la ville, et le gouvernement ottoman fait, pour l’y maintenir, des efforts qui semblent devoir être efficaces. Néanmoins tout peut arriver ; on comprend que les puissances prennent des mesures pour garantir les intérêts de leurs nationaux, et aussi leurs personnes ; mais il est regrettable qu’elles ne se soient pas entendues d’avance et n’aient pas adopté une attitude commune. L’Autriche et l’Italie ont jugé à propos d’envoyer des navires à Salonique même : ce sont les deux puissances géographiquement le plus rapprochées, et qui par conséquent auraient pu le mieux s’en dispenser. La Russie et la France se sont contentées d’en envoyer à proximité ; les nôtres sont à Milo. L’inconvénient de cette situation n’est sans doute pas bien grave. Cependant il aurait mieux valu que l’Autriche et l’Italie ne marquassent pas quelles avaient des intérêts spéciaux, ou peut-être des vues particulières de ce côté des Balkans. Si tout le monde était allé à Salonique, on n’aurait pas été tenté de se demander pourquoi les uns l’avaient fait et non pas les autres. Tout ce qui donne à croire que les diverses puissances n’ont pas le même but et ne le poursuivent pas de concert laisse apercevoir un défaut dans la cuirasse. On a dit souvent que l’Autriche avait des projets sur Salonique, et l’Italie sur l’Albanie. Si cela est vrai, nous n’avons aucun motif d’en prendre ombrage ; mais le moment serait mal choisi pour le manifester. A moins pourtant qu’il n’y ait là pour la Porte un avertissement et une leçon.

On a beaucoup parlé dans les journaux des élections qui viennent d’avoir lieu en Espagne, et on y a attaché une importance que nous croyons très exagérée, parce que quelques républicains ont été nommés dans trois ou quatre grandes villes, et notamment dans la capitale. A Madrid, en effet, la proportion des républicains élus a été considérable : elle a été de six sur huit députés. Le fait est intéressant, mais il reste exceptionnel, et, quand même il y aurait à la Chambre une trentaine de républicains, la monarchie m ; serait pas en danger pour cela. Dans l’ensemble du pays, les élections ont été ce qu’on avait prévu ; elles ont donné au ministère conservateur la majorité qu’il attendait, et cette majorité, bien qu’elle soit diminuée d’une dizaine de voix républicaines, reste assez considérable pour que l’existence du gouvernement soit largement assurée. Le contraire aurait d’ailleurs surpris, étant données les mœurs électorales de nos voisins. En Espagne, le parti qui est au pouvoir a la majorité qu’il veut. Il n’a même pas besoin pour cela d’exercer une forte pression électorale ; les choses sont ainsi naturellement. En fait de pression, le ministère actuel en a peut-être exercé moins qu’aucun autre avant lui. On reproche beaucoup le résultat des élections au ministre de l’Intérieur, M. Maura. M. Maura est un orateur habile, et même redoutable : s’il est attaqué, comme cela est à croire, il se défendra. Il a laissé aux électeurs une liberté complète. Son seul tort a été peut-être de n’avoir pas suffisamment surveillé le côté matériel de l’opération, et de n’avoir même pas vérifié l’exactitude des listes électorales qui avaient été dressées par le ministère libéral antérieur. Il parait que les noms d’un très grand nombre de conservateurs en avaient été systématiquement rayés : il y a même eu des ministres qui se sont trouvés très étonnés de ne pas pouvoir voter. C’est ce qui explique, au moins en partie, le succès des républicains à Madrid, à Barcelone, à Valence, etc. Mais cela ne veut pas dire que l’Espagne soit républicaine, ni qu’elle soit près de le devenir.

Pour tous les partis, la grosse difficulté est aujourd’hui dans leur extrême division. C’est le mal dont ils soutirent tous, et il date déjà d’assez longtemps. M. Canovas lui-même n’avait pas pu empêcher l’éparpillement du parti conservateur de commencer avec lui. Quant au parti libéral, il n’a pas encore de chef désigné ; il en cherche un depuis la disparition de M. Sagasta. Il est d’ailleurs encore plus vrai de dire de M. Sagasta que de M. Canovas qu’il a assisté, avant de mourir, à la débandade de ses troupes. Une des forces du parti républicain, force relative, bien entendu, est qu’après la mort de tous les chefs qui s’en disputaient la direction, il ne reste plus aujourd’hui que M. Salmeron : c’est là ce qui a refait ce que les journaux appellent son unité. Elle durera sans doute autant que M. Salmeron lui-même, mais sans doute aussi ne lui survivra pas. Les libéraux et les conservateurs, au contraire, cherchent encore leur chef définitif, non pas qu’ils manquent d’hommes très distingués, mais parce qu’ils en ont trop, et qu’aucun n’a pu acquérir encore le prestige et l’autorité que la durée, aussi bien que la valeur de leurs services, avaient donnés à MM. Sagasta et Canovas. Aujourd’hui, M. Silvela tient le drapeau conservateur : il ne lui manque peut-être que d’avoir plus confiance en lui-même. Il a fait un ministère de très large concentration conservatrice, où. il s’est appliqué à faire entrer tous les élémens du parti. Ce ministère a dans les Cortès une majorité suffisante. Les élections du Sénat, qui viennent d’avoir lieu, ont corrigé ce que celles de la Chambre avaient pu avoir d’équivoque dans quelques grandes villes. Au total, la situation du gouvernement est aussi solide qu’elle pouvait l’être, et si l’on aperçoit des difficultés dans la situation de l’Espagne, il n’y a sûrement aucun péril.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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