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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1899

Chronique n° 1610
14 mai 1899


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai.


À la suite d’une séance violente et bruyante de la Chambre des députés, M. de Freycinet a donné sa démission de ministre de la Guerre. On ne compte plus les ministres de la Guerre qui se sont démis de leurs fonctions depuis quelques mois : il faut en conclure qu’elles sont devenues exceptionnellement lourdes et difficiles. Mais la démission de M. de Freycinet ne peut pas être assimilée aux précédentes : les causes en sont plus complexes. Par son intelligence, son habileté, sa souplesse, toutes qualités qu’il doit à la nature, et aussi par l’autorité qu’il tient de son passé, M. de Freycinet paraissait particulièrement apte à dénouer la crise actuelle. Il fallait au ministère de la Guerre un homme qui connût l’armée et qui en fût connu, et en même temps un homme qui eût longtemps pratiqué le parlement et qui en eût l’expérience et le doigté. Ces hommes-là ne sont pas très nombreux. Aussi lorsque le ministère Dupuy s’est formé, on n’a pas eu l’embarras du choix ; les circonstances désignaient M. de Freycinet, ou plutôt l’imposaient. M. de Freycinet n’avait certainement aucune impatience de revenir au pouvoir, car il ne pouvait pas se méprendre sur les difficultés qui l’y attendaient, mais tout le monde lui faisait un devoir d’en accepter le fardeau. C’était, en effet, un devoir pour lui : on n’aurait pas admis qu’il s’y dérobât. Depuis lors, il a rempli sa tâche avec autant d’activité utile que de prudence et de discrétion. Il s’est appliqué à ne pas faire parler de lui, et à parler lui-même le moins possible ; mais, dans les rares occasions où il a pris la parole, il l’a fait avec une compétence et un succès que nul n’a contestés. La discussion du budget de la Guerre à la Chambre des députés l’a appelé à plusieurs reprises à la tribune : son intervention y a toujours été brève et efficace. La Chambre actuelle ne le connaissait pas : elle n’en a été que plus frappée de ce qu’il y a d’original dans un talent qui ressemble bien peu à ceux d’aujourd’hui, puisqu’il est fait de précision, de mesure et de délicatesse. Les discours qu’il a prononcés ont été universellement applaudis. On a eu le sentiment que nos intérêts militaires étaient en mains sûres. L’armée aussi avait confiance en son ministre : elle savait que M. de Freycinet, naturellement ennemi des exagérations, saurait toujours la défendre sans la compromettre ; qu’il ne donnerait jamais aux choses plus d’importance qu’elles n’en avaient effectivement ; et que, en cela, s’il pouvait froisser quelques susceptibilités passagères, on le trouverait énergique et résolu lorsqu’il s’agirait de ce qu’un homme de gouvernement ne peut ni ne doit sacrifier. Pour tous ces motifs, le maintien de M. de Freycinet au ministère de la Guerre était infiniment désirable. De tous ceux qui l’avaient déterminé à en accepter la charge, il y a quelques mois, aucun n’avait perdu de sa force, bien au contraire ; ils étaient devenus de plus en plus impérieux à mesure que le moment aigu de la crise approchait. Pourquoi donc M. de Freycinet a-t-il donné sa démission ?

On hésite à croire que ce soit uniquement à cause de l’incident parlementaire provoqué par une question de M. Gouzy : si cet incident a fait déborder le vase, c’est sans doute parce que le vase était plein. Il s’agissait, au total, d’assez peu de chose. M. George Duruy, professeur à l’École polytechnique, avait vu une de ses leçons troublée par ses élèves, et, sur la proposition du général commandant de l’École, son cours avait été suspendu par le ministre. Le cours de M. Duruy était irréprochable ; pas un mot du professeur, prononcé dans sa chaire, n’avait pu provoquer la moindre susceptibilité ; mais, en dehors de l’École, M. Duruy avait cru pouvoir reprendre toute sa liberté, et il avait écrit des articles de journaux… sur l’Affaire. Toujours l’affaire Dreyfus bien entendu ! C’est le droit de tous les citoyens d’avoir une opinion sur elle, et on sait combien ils en usent, et en abusent ! Ce droit, certes, appartenait à M. Duruy comme à tout le monde, et lui seul était juge de la mesure dans laquelle il l’exerçait, pourvu qu’elle n’allât pas jusqu’à mettre en cause l’intérêt de l’armée, ni le principe de nos institutions fondamentales. Avec M. Duruy, rien de pareil n’était à craindre. Aussi bien tout le monde a-t-il reconnu qu’il n’y avait eu rien à reprendre dans le langage qu’il avait tenu à ses élèves. S’il avait fait la moindre allusion à l’affaire Dreyfus, nous serions les premiers à protester ; mais il n’en a fait aucune. Dès lors il faut regretter que dans une école, et surtout dans une école militaire, le sentiment de la discipline n’ait pas été assez fort pour maintenir l’ordre, et qu’on ait été obligé de recourir à la mesure extrême de la suspension du cours de M. Duruy. Nous ne blâmons pas cette mesure, si elle a été provisoirement nécessaire, mais il est fâcheux qu’elle l’ait été, ou qu’elle ait paru l’être, et il y a là un nouveau symptôme de ce défaut d’autorité en haut et de cette anarchie en bas qui sont les caractères du moment actuel. Dans la forme, du moins, la liberté de M. Duruy a été respectée, si elle n’a pas été assurée. Aucune observation ne pouvait être et ne lui a été faite : les élèves, au contraire, devaient être sévèrement réprimandés, et ils l’ont été.

On a discuté sur le caractère réel de cette peine de la réprimande. M. de Freycinet a dit qu’elle était très grave, et quelques journaux ont soutenu que, dans les conditions où elle avait été infligée, elle ne l’était plus du tout. Les lumières nous manquent sur ce point spécial, qui est d’ailleurs secondaire. Mais tout ici est d’intérêt secondaire. Nul ne pouvait prévoir que cette petite tempête entre les murs d’une classe produirait de pareils effets. À la Chambre, personne ne s’en doutait. Qui aurait pu croire que la démission de M. de Freycinet en serait la suite ? Il a fallu pour cela l’atmosphère spéciale du Palais-Bourbon, toujours surchauffée, mais qui s’est élevée depuis les élections dernières à des degrés de chaleur inconnus auparavant. Dès que M. le ministre de la Guerre a ouvert la bouche pour donner les explications qui lui avaient été demandées, on a commencé à l’interrompre. Évidemment, ce n’est pas ses explications qu’on voulait. Une partie de la Chambre, la plus ardente et la plus tapageuse, n’avait d’autre but que de faire une manifestation, et, à ses yeux, les manifestations les plus désordonnées sont par cela même les plus significatives. Lorsqu’on empêche un orateur de parler, il semble qu’on ait atteint le maximum de l’effet. Et pourtant quoi de plus facile que d’empêcher un orateur de parler ? Il suffit pour cela d’une douzaine de gens déterminés à faire du bruit, et, quand les larynx sont fatigués, on a encore les couvercles des pupitres pour les remplacer. Ce sont les mœurs nouvelles. M. de Freycinet n’y est pas habitué, et nous doutons qu’il puisse en prendre l’habitude. Sa voix, qui a si souvent dominé les Chambres par la seule force de la persuasion, n’est pas de celles qui peuvent vaincre des clameurs systématiques ; elle n’est puissante que si on l’écoute, elle ne peut rien contre l’obstacle matériel que lui opposent quelques interrupteurs de profession. Et ce ne sont peut-être pas seulement les moyens physiques qui font défaut à M. de Freycinet pour s’imposer la Chambre actuelle lorsqu’elle est déchaînée : certaines natures délicates et nerveuses hésitent à se produire dans certains milieux, ou s’en re tirent vite. Elles s’y sentent dépaysées. Mais il y a quelque chose de pénible, et aussi d’humiliant pour la Chambre, à ce qu’un homme qu’on a pu discuter, mais qui a été une des illustrations de la tribune sous le régime actuel, et l’aurait été sous tout autre, ne puisse pas se l’aire entendre et soit obligé de renoncer à la parole, au milieu d’une assemblée incapable de faire sa propre police. Cela est très grave assurément, et jette un jour très inquiétant sur la situation. Il y a au Palais-Bourbon un parti intolérant et violent qui refuse non seulement d’écouter, mais de permettre à d’autres d’écouter les orateurs qui parlent contre son opinion, et il n’y a pas en dehors de ce parti une force organisée qui fasse contrepoids à la sienne. Les partisans, ou les praticiens de l’obstruction sont peut-être vingt-cinq et les autres cinq cent cinquante ; mais les vingt-cinq l’emportent, parce que vingt-cinq personnes qui font du bruit, — et il n’en faut même pas tant, — sont matériellement plus importantes que cinq cent cinquante — et même plus, — qui laissent faire et ne disent rien.

La séance où M. de Freycinet s’est vu forcé de descendre de la tribune sans avoir terminé son discours restera une des moins glorieuses de notre histoire parlementaire ; il n’en faudrait pas beaucoup de ce genre pour achever de discréditer le régime actuel, ou du moins la Chambre qui le représente. On comprend que M. de Freycinet en ait éprouvé un froissement personnel et un écœurement qui l’ont amené à donner sa démission ; et pourtant, nous l’avons déjà dit, il est difficile de croire # que sa détermination n’ait pas eu d’autre motif. Malgré les interruptions dont sa parole a été en quelque sorte hachée, il a dit tout ce qu’il avait à dire, et on ne voit pas trop ce qu’il aurait pu y ajouter, sinon peut-être que M. George Duruy reprendrait bientôt son cours interrompu : on ne lui a pas donné le temps de conclure. Tel qu’il est, son discours est complet ; il avait produit tout son effet sur la Chambre. Que ne s’en est-on assuré ? Il aurait été bien facile de transformer la question en interpellation afin de pouvoir déposer un ordre du jour : sans aucun doute, la majorité de la Chambre aurait voté celui que M. de aurait accepté. Mais ni lui, ni aucun membre du ministère ne l’a demandé, et, dans la Chambre même, personne n’y a songé. Évidemment M. de Freycinet cherchait une occasion de se retirer : on la lui a fournie très plausible, mais non pas obligatoire. Il aurait pu rester, il a préféré partir. Il y a des procédés parlementaires, bien connus et souvent employés, pour effacer la mauvaise impression d’un incident de séance, et raccommoder un de ces accrocs qui se produisent quelquefois, sans mauvaise intention, au milieu des surprises d’un débat. Mais M. de Freycinet n’a voulu se prêter à rien de pareil. On assure que ses collègues ont fait auprès de lui les démarches les plus pressantes pour le décider à retirer sa démission ; elles ont été inutiles. M. de Freycinet s’est montré infiniment touché, mais inébranlable. Peut-être l’aurait-il été moins, s’il avait eu lui-même plus de confiance dans le gouvernement dont il se retirait. Ce n’est un secret pour personne que le ministère n’est pas plus homogène au point de vue des idées que des personnes. M. de Freycinet a montré, dans toute sa carrière, qu’il ne répugnait pas aux cabinets de concentration, et nous serions même tenté de croire, en songeant au passé, qu’il s’y sent très à son aise. Il est naturellement homme de conciliation et de transaction ; nul n’est plus adroit que lui à réduire les aspérités des choses, et même des hommes. Mais tout a changé. Les ministères composites d’autrefois avaient pourtant une direction générale, ne fût-ce que la direction républicaine, à un moment où la République était encore contestée, et où il fallait constamment lutter, soit pour la fonder, soit pour la maintenir, et cela suffisait ; mais aujourd’hui cela ne suffit plus. Le ministère actuel donne le spectacle de l’anarchie la plus parfaite, et, n’ayant d’opinion sur rien, il suit successivement tantôt celle-ci, tantôt celle-là, sans qu’il soit possible de prévoir la veille celle qui prévaudra le lendemain. On sait avec quelle désinvolture M. Charles Dupuy a déclaré qu’il changeait son fusil d’épaule. C’est le second mot historique qu’il ait fait : le premier valait mieux. C’est aussi le seul commentaire qu’il ait encore donné de sa déclaration ministérielle.

Cette insouciance transcendante, dans un moment surtout où il faudrait avoir sur tant de choses des idées nettes et une volonté arrêtée, a pu amuser un moment la Chambre, qui est peu difficile et n’y regarde pas de si près ; mais qui sait si elle n’a pas produit un effet différent sur quelques-uns de ceux qui, faisant partie du ministère, se rendent mieux compte des dangers et des exigences de la situation ? Nous ne parlons pas de l’affaire Dreyfus ; nous la négligeons même systématiquement aujourd’hui ; nous voulons admettre que nos ministres étaient complètement d’accord à son sujet, puisque cet accord avait d’ailleurs pour condition de ne pas en parler ; nous ne nous laisserons pas aller à croire que, sous ce silence général, ceux-ci agissaient dans un sens et ceux-là dans un autre, bien que rien ne fût plus conforme au principe, ou plutôt à l’absence de principe qui a servi à leur réunion ; mais, sur d’autres affaires encore que celle-là, il n’est pas sûr que leur entente ait toujours été aussi facile, aussi entière, aussi sincère. On a parlé, par exemple, de dissentimens entre M. le ministre de la Guerre et M. le ministre de la Marine sur l’organisation de l’armée coloniale. On a dit qu’il y avait eu des séances agitées dans le Conseil des ministres lui-même, et que l’autorité de M. Charles Dupuy n’avait pas été assez grande pour y rétablir le calme et l’harmonie. Mais que n’a-t-on pas dit à ce propos ? Et si tout cela était vrai, que faudrait-il penser du ministère ? N’a-t-on pas raconté que, finalement, M. de Freycinet avait été autorisé à déposer un projet, et que M. Lockroy l’avait signé, mais que ce dernier s’était réservé la faculté de le combattre et que, devant la Chambre, chaque ministre soutiendrait librement son opinion ? Ce serait là le dernier mot des ministères de concentration, et on y viendra sans doute : que restera-t-il alors du gouvernement lui-même ? Est-ce que le gouvernement pourrait avoir autant d’opinions que le Cabinet compte de ministres, ou que ces ministres ont d’épaules ? Où cela conduirait-il ? On s’expliquerait aisément que M. de Freycinet eût pris la première porte ouverte pour sortir d’un ministère aussi éclectique. Mais en a-t-il été ainsi ? Nous n’oserions pas le dire. Cependant un fait est certain, et significatif, à savoir que M. de Freycinet avait été autorisé à déposer un projet de loi sur l’armée coloniale, et que, dès qu’il a eu donné sa démission, le projet a été réservé.

C’est peut-être pour donner à M. Camille Krantz le temps de l’examiner et de l’étudier à son tour ; mais M. Camille Krantz n’était-il pas ministre avant la crise ? N’a-t-il pas assisté aux discussions qui ont eu lieu dans le Conseil ? N’a-t-il pas déjà formé son opinion et pris son parti ? Il faut donc espérer que son arrivée au ministère de la Guerre n’aura pas pour conséquence de retarder encore le dépôt d’un projet qui est urgent, et depuis longtemps. Aucune des observations qui précèdent ne peut d’ailleurs s’appliquer à sa personne. Lorsqu’il a accepté le portefeuille de la Guerre dans les circonstances actuelles, M. Camille Krantz a certainement prévu quel écrasant fardeau il assumait ; il ne sera pas moins lourd sur ses épaules que sur celles de M. de Freycinet, qui se sont dérobées ; il le sera même plus, parce que le départ de M. de Freycinet, à quelque cause qu’on l’attribue, loin de simplifier la situation, l’a aggravée. Ce qui était difficile avant, le sera encore plus après. Et si par hasard M. de Freycinet a quitté le ministère parce qu’il a pressenti des exigences prochaines auxquelles il ne voulait pas céder, ces exigences n’en seront désormais que plus impérieuses et plus arrogantes. Mais, en tout cela, M. Camille Krantz n’a jusqu’ici aucune responsabilité personnelle. Il arrive neuf dans une situation vieille et comme surchargée de décombres. Sa bonne volonté est courageuse, et mérite qu’on lui fasse crédit. Tout à fait à sa place aux Travaux publics, comment aurait-il pu se douter, il y a huit jours, qu’il était sur le point de passer à la Guerre ? Mais il fallait dénouer rapidement la crise ; il fallait fermer au plus vite le trou laissé béant par le départ de M. de Freycinet ; on y aurait aperçu trop de choses si l’on avait eu le temps d’y regarder. M. Camille Krantz s’est dévoué. Il apportera, dans ses fonctions nouvelles ses qualités personnelles de travail, de ténacité, et d’absolue probité intellectuelle. Combien de ministres de la Guerre l’affaire Dreyfus n’a-t-elle pas déjà dévorés ! Nous souhaitons que M. Camille Krantz soit le dernier aux prises avec elle, et qu’il y survive.


En Italie, le ministère Pelloux a donné sa démission : le général Pelloux est chargé d’en former un autre, et on croit généralement qu’il y réussira. La chute du Cabinet n’a eu rien d’imprévu : à plusieurs reprises, pendant les vacances, on a entendu des craquemens dans l’édifice ministériel. Est-ce parce qu’il avait déjà assez duré, au moins sous sa forme première ? Est-ce parce que les impatiences parlementaires commençaient à se manifester autour de lui sous une forme violente ? Est-ce parce qu’il a réellement commis des fautes graves ? Il est probable que toutes ces causes ont eu leur part dans le dénouement qui vient de se produire. Le ministère Pelloux, né de circonstances qu’on se rappelle et formé un peu à la hâte, n’avait une base, ni bien large, ni bien solide, dans la Chambre des députés. Mais sera-t-il possible de lui en donner une différente ? C’est la question qui est posée aujourd’hui. Le général Pelloux négocie avec différentes personnes et différens groupes. On sait de reste que, dans la Chambre italienne, il n’y a pas plus de majorité homogène que dans la nôtre, ou plutôt qu’il y en a encore moins. Ce n’est donc pas dans ce milieu qu’il faut s’attendre à l’application exacte des principes du gouvernement parlementaire. La première déviation à ces règles consiste dans le fait même que le chef du Cabinet démissionnaire est appelé à en composer et à en présider un autre. Sans doute il n’a pas été battu par la Chambre, mais c’est parce qu’il a pris les devans sur le vote qui allait avoir lieu, et qu’il a donné sa démission sans l’attendre. Le ministre particulièrement Aisé dans le débat était l’amiral Canevaro, ministre des Affaires étrangères ; nous allons voir ce qu’on lui reprochait. Le général Pelloux a commencé par établir très étroitement sa solidarité avec lui, et il l’a fait dans les termes les plus nobles. Se séparer de son collègue, rejeter sur lui seul toute la responsabilité et chercher à vivre après l’avoir sacrifié, jamais ! Le Cabinet, a déclaré le général Pelloux, ne saurait consentir « à cette distinction et à cette subtilité. » Il ne fait qu’un avec l’amiral Canevaro. Cela dit, le général Pelloux a remis au Roi la démission du Cabinet. Il est tombé loyalement avec l’amiral Canevaro, mais aussitôt il s’est relevé sans lui. Ce sont les habitudes italiennes. Il n’y avait pas dans la Chambre des députés un seul ancien ministre qui pût trouver incorrecte la conduite du général Pelloux : tous en ont fait autant.

L’occasion de la crise a été l’affaire de San-Moun : elle a mis le comble au mécontentement qui commençait déjà à se produire pour les raisons d’ordre général que nous venons d’indiquer. L’amiral Canevaro, brave marin dont les services qu’il a rendus à son pays dans maintes circonstances, et à l’Europe en Crète, ne sauraient être oubliés, a naturellement servi de bouc émissaire. Comme ministre des Affaires étrangères, il devait servir de point de mire à toutes les attaques. La première impression qu’il avait produite, dans des fonctions auxquelles il n’était pas particulièrement préparé, avait pourtant été fort bonne ; il avait inspiré au dehors confiance et sympathie, et il n’y a, même aujourd’hui, aucun motif de croire que ces sentimens n’étaient pas justifiés. L’amiral Canevaro a fait de son mieux, mais il n’a pas réussi en Chine, et, dans tous les pays du monde, c’est à l’événement qu’on juge les entreprises de ce genre. Il en est à cet égard en Italie comme ailleurs, et peut-être même, après les échecs de la mer Rouge, y est-on encore plus disposé à ressentir vivement le moindre insuccès, quelque réparable qu’il soit. L’imagination italienne, qui s’enflamme vite, a été tentée de voir dans l’affaire de San-Moun quelque analogie avec d’autres qui entretiennent dans la conscience nationale un regret toujours aussi amer. L’Italie éprouve comme un besoin de réparation et de revanche, ce qui est très naturel ; mais elle éprouve en même temps une crainte et une appréhension, bien naturelles aussi, de se voir lancée dans une nouvelle aventure. Au premier accident elle s’inquiète, et elle est déjà prête à s’irriter.

Les faits sont connus. Il est à peine utile de rappeler en quelques mots que le gouvernement italien, entraîné par l’exemple des autres grandes puissances européennes, a demandé au gouvernement chinois la cession à bail d’une baie, celle de San-Moun. Le Tsong-li-yamen a renvoyé purement et simplement sa note au ministre du roi Humbert à Pékin. Il a protesté, depuis lors, qu’il n’avait eu, en agissant ainsi, aucune intention désobligeante ; il s’est montré disposé à réparer ce qu’il y avait eu d’insolite et d’offensant dans son attitude ; mais, sur le fond des choses, il est resté irréductible et s’est catégoriquement refusé à céder une parcelle quelconque de son territoire. On sait que le ministre italien à Pékin, accusé à tort ou à raison d’avoir mal exécuté ses instructions, a été rappelé et remplacé ; on sait aussi qu’en attendant l’arrivée de son successeur, les intérêts italiens en Chine ont été confiés au ministre britannique, mais que celui-ci, aussitôt mis en congé, est parti pour l’Europe. La situation de l’Italie en Chine s’est alors trouvée tout à fait anormale, et il était naturel que l’opinion s’en émût. Incontestablement, l’amiral Canevaro n’avait pas prévu la résistance qu’il rencontrait : il avait cru que le prestige de l’Italie suffirait pour amener le Tsong-li-yamen à composition, d’autant plus que l’Angleterre y avait en quelque mesure mêlé le sien : le ministre anglais à Pékin avait effectivement été chargé d’appuyer la demande de M. di Martino et d’aider son collègue de ses bons offices. Le Tsong-li-yamen ne s’en est pas montré moins intraitable, et il a fallu s’avouer bientôt que la simple persuasion ne suffirait pas à changer ses sentimens. Dès lors, que faire ? L’amiral Canevaro, lorsqu’il a rendu compte pour la première fois devant le Parlement de ses négociations diplomatiques, — c’était avant les vacances, — a reconnu avec franchise que le gouvernement britannique avait désapprouvé d’avance toute action matérielle, et déclaré nettement que, si l’Italie y recourait, il reprendrait lui-même toute sa liberté. Les engagemens de l’Angleterre n’allaient pas au delà de l’appui moral à prêter à l’Italie. Ce n’était pas assez pour vaincre la difficulté. Dans un pays vraiment parlementaire, le ministère aurait étroitement associé les Chambres à sa politique ; en Italie, au contraire, il les a prorogées sans qu’on puisse d’ailleurs s’expliquer pourquoi, car il n’a rien fait dans l’intervalle, et la situation ne paraît pas s’y être sensiblement améliorée.

Le nouveau ministre italien voguait vers la Chine ; il doit être maintenant sur le point d’y arriver. On ignore quelles sont ses instructions. Il semble que le général Pelloux ait été au-devant de la crise ministérielle et qu’il l’ait provoquée ou brusquée lui-même pour n’être pas interrogé sur ce point mystérieux et périlleux. Après une première escarmouche, il a suspendu le combat en se retirant du champ clos. « Il aurait été facile au gouvernement, a-t-il dit, d’obtenir le renvoi à une date indéterminée de toute motion qui aurait été présentée à la Chambre ; mais il a cru plus patriotique, et plus conforme à l’intérêt général, de ne laisser se produire aucun vote. Le seul fait, a-t-il ajouté, que nous puissions consentir à baisser mettre aux voix le retrait éventuel de nos navires dans la mer Jaune nous paraît tellement contraire à l’honneur et à la dignité du pays que nous en avons repoussé l’éventualité. » Peut-être aurait-il mieux valu laisser la Chambre repousser elle-même toute proposition de ce genre. Mais l’aurait-elle fait ? Le général Pelloux avait sans nul doute quelque inquiétude à ce sujet. Il a cru, en tout cas, puisqu’il l’a dit, que le gouvernement était meilleur juge que la Chambre de ce qui convient à l’honneur et à la dignité du pays : mais que va-t-il faire, et quelles mesures a-t-il prises pour défendre ces intérêts sacrés ? Il a avoué, dans une autre partie de son discours, qu’une importante minorité parlementaire était hostile à sa politique chinoise, et que, si cette politique triomphait, ce ne serait qu’à une faible majorité. Quand il parle ainsi, un chef de gouvernement laisse entendre davantage, et le général Pelloux a laissé entendre qu’après avoir engagé l’Italie en Chine, il ne lui permettrait pas de reculer. Il a reconnu d’ailleurs que tous, hostiles ou favorables à la politique du gouvernement, désapprouvaient la manière dont elle avait été conduite. L’amiral Canevaro avait eu en effet le tort de croire qu’une fois parti, il entraînerait l’Angleterre à sa suite plus loin qu’elle ne voulait aller, alors qu’il aurait été plus prudent de se demander si elle irait aussi loin qu’elle l’avait promis. Il a été la victime de cette illusion qu’il s’est faite à lui-même. Nous ne savons pas ce que fera ultérieurement l’Angleterre, mais jusqu’ici sa résolution est restée inébranlable. Sa promptitude à mettre son agent en congé permet de supposer deux choses : d’abord que l’Italie est disposée à aller au delà des moyens diplomatiques, si ces moyens continuent d’être inefficaces ; en second lieu que, pour son compte, l’Angleterre en désavoue d’autres et ne veut s’y associer à aucun degré. Elle a ses intérêts propres en Extrême-Orient, et les fait naturellement passer avant ceux de l’Italie. Sa politique consiste à ménager le gouvernement chinois, car elle a besoin de sa bonne volonté. Pour le but qu’elle poursuit, les négociations lui ont suffi jusqu’à ce jour. Pourquoi userait-elle au profit des autres de moyens d’action dont elle n’a pas usé pour elle-même, et qui mettraient la force à la place de la diplomatie ? Si l’Italie veut imiter à San-Moun ce que les Allemands ont fait à Kiao-Tchéou, l’Angleterre ne s’y opposera pas sans doute, mais elle la laissera faire à ses risques et périls.

Les choses étant ainsi, l’amiral Canevaro aurait probablement mieux fait de ne pas engager son pays dans une affaire où il risquait de se trouver isolé au moment décisif, et de se voir abandonné par son meilleur ami. C’est ce qu’on a senti, à Rome, et ce qui a amené la disgrâce de M. le ministre des Affaires étrangères. Dès les premiers mots qu’il a prononcés, il a senti l’atmosphère de la Chambre se refroidir autour de lui. Alors il a cru bien faire en démontrant que la première idée de l’entreprise chinoise ne lui appartenait pas et qu’il n’avait fait, après tout, que continuer ce que son prédécesseur avait commencé. Il a donné lecture d’une lettre que M. Bonin, sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères dans le cabinet Rudini, avait adressée au ministre de la Marine pour lui demander de mettre à l’étude la question de savoir s’il serait opportun d’entamer une action en Chine, et de s’y procurer un port. Les argumens de ce genre sont dangereux lorsqu’ils manquent leur effet, et c’est ce qui est arrivé cette fois : il s’est produit dans la Chambre un véritable soulèvement contre l’amiral Canevaro. L’émotion a été très bien jouée. M. Bonin n’a pas eu de peine à répliquer que, si le gouvernement, pendant qu’il en faisait partie, avait cru utile d’étudier la question chinoise sous toutes ses faces, il avait abouti à la conclusion qu’une entreprise ne devait être tentée qu’après une préparation suffisante. C’était, en somme, accepter le principe de l’entreprise, et en blâmer seulement l’exécution. Peut-être est-il heureux pour le ministère auquel appartenait M. Bonin qu’il n’ait pas eu le temps de l’exécuter lui-même : qui sait si le résultat aurait été meilleur ? Mais M. Bonin, personnellement attaqué, était bien obligé de se défendre. M. di Rudini, président du dernier ministère, a cru devoir le faire aussi : il a vivement reproché à l’amiral Canevaro d’avoir porté atteinte aux saines traditions du gouvernement, en produisant à la tribune un document qui aurait dû. rester secret. Cette incorrection n’a pas moins indigné M. Crispi, et le fait le plus important, le plus significatif de la séance a été l’intervention inopinée du vieux dictateur sicilien, qui a qualifié très durement le procédé du ministre des Affaires étrangères. C’était là, a-t-il dit, un fait nouveau et contraire à la dignité du parlement. Étrange comédie ! Qui se serait attendu à voir M. Crispi dans ce rôle de professeur et presque de conservateur d’orthodoxie parlementaire ? Qu’avait donc fait l’amiral Canevaro de si coupable ? Est-il vraiment contraire à toutes les traditions qu’un ministre, pour mieux expliquer sa conduite, la rattache à celle de ses prédécesseurs ? Cela se voit tous les jours, dans tous les pays du monde, sans que personne ait l’idée de s’en plaindre comme d’une violation de tous les principes et d’un oubli de toutes les règles. Mais, l’amiral Canevaro ayant cessé de plaire, tout ce qui venait de lui était condamné d’avance. Le document qu’il a produit n’avait rien de particulièrement confidentiel, encore moins de secret, et il est très probable que M. Bonin et le marquis di Rudini auraient été les premiers à l’invoquer, si l’entreprise chinoise avait bien tourné. Il est vrai que, dans ce cas, c’est l’amiral Canevaro qui l’aurait passé sous silence, se réservant pour lui-même le mérite de l’invention. Ces manifestations parlementaires ont été peu sérieuses : elles ont seulement montré que la situation du ministère était désespérée. L’évidence du fait a été telle que le général Pelloux a demandé à la Chambre de vouloir bien lever la séance et en remettre la suite au lendemain. Le lendemain, il a apporté sa démission.

Depuis, la crise continue, et, après avoir traversé des phases assez diverses, elle a tout l’air d’être sur le point de se terminer : elle sera close sans doute lorsque cette chronique paraîtra, mais nous ne pouvons qu’en indiquer l’état actuel. Le général Pelloux a multiplié les démarches et les conversations ; il s’est adressé tantôt à celui-ci, tantôt à celui-là, un jour à M. le marquis Visconti-Venosta, le lendemain à M. Sonnino. Une paraissait d’ailleurs nullement pressé d’aboutir, et le peu de hâte qu’il a mis dans ses opérations a fait croire qu’il attendait quelque chose. Quoi ? L’occupation de San-Moun par des troupes italiennes. S’il en est ainsi, on pourra dire qu’en Italie les ministères démissionnaires, ou en formation, se sentent beaucoup plus forts que les autres : ils font ou laissent faire des choses qu’ils n’oseraient peut-être pas entreprendre s’ils étaient constitués et déjà responsables. Ce n’est pas encore là l’idéal du gouvernement parlementaire. Le général Pelloux a donné sa démission, non seulement pour ne pas être renversé, mais surtout pour empêcher la Chambre d’exprimer une volonté sur la question chinoise. Pendant l’intérim ministériel, la politique pressentie et moralement désavouée par le parlement continuerait— elle d’être appliquée et poursuivie jusqu’au jour où parlement et gouvernement se trouveraient en présence d’un fait accompli ? Si le général Pelloux a jugé, comme il l’a dit, que l’honneur interdisait le rappel des navires de guerre envoyés en Extrême-Orient, l’honneur, assurément, parlerait encore plus haut lorsqu’un acte militaire aurait été exécuté et que le drapeau serait définitivement compromis. Mais les bruits qui courent à ce sujet sont-ils exacts ? On hésite à le croire. S’ils l’étaient, il y aurait dans la conduite du général Pelloux un étrange mélange d’audace et de timidité, d’audace puisqu’il engagerait une entreprise périlleuse, et de timidité puisqu’il en fuirait la responsabilité devant le parlement. En réalité, nous ne savons rien ; l’événement seul nous instruira. En attendant, les influences les plus diverses s’agitent à Rome, et s’efforcent de devenir prépondérantes.

Nous avons signalé la réapparition de M. Crispi à la tribune, et peu importe ce qu’il y a dit ; il suffisait qu’il s’y montrât pour faire comprendre que le moment paraissait revenu, à lui ou aux siens, de reprendre leur place dans le gouvernement. Et pourquoi cela ? Est-ce parce qu’un vent d’aventure souffle de nouveau sur l’Italie ? Est-ce parce qu’à la politique sage et prudente de ces derniers mois on serait à la veille d’en substituer une autre ? Est-ce parce que l’impatience de faire quelque chose, sans qu’ils sachent très bien quoi, se serait de nouveau emparée de nos voisins ? Le parti crispinien représente tout cela, et M. Sonnino représente aujourd’hui le parti crispinien. Donc, si M. Sonnino entre dans le futur cabinet, il faudra bien reconnaître qu’on aura fait des concessions à ce parti. Gardons-nous pourtant de rien exagérer. M. Sonnino reviendra un jour ou l’autre aux affaires, et il ne faudra pas croire pour cela à une révolution complète dans la politique italienne, ou à un retour pur et simple en arrière. Tout change autour des hommes, comment ne changeraient-ils pas eux-mêmes ? M. Sonnino ne sera peut-être pas demain ce qu’il a été dans d’autres circonstances. Mais M. Visconti-Venosta inspirerait tout de suite plus de confiance. Il est connu pour sa longue expérience, sa sagesse, sa modération, on le sait ennemi des entreprises téméraires et scabreuses. S’il était ministre des Affaires étrangères au moment de la lettre de M. Bonin, l’étude de la question chinoise l’a détourné d’aller en Chine sans précaution préalable et sans garanties très sérieuses. Avec lui, les coups de tête ne sont pas à craindre. Enfin, il a été l’initiateur de la politique moins tendue et plus conciliante que l’Italie a adoptée envers la France, et qui a déjà porté des fruits. Sa rentrée au ministère signifierait que cette politique ne doit subir ni déviation, ni atténuation. Si M. Sonnino et M. Visconti-Venosta y rentraient à la fois, un plus grand nombre de personnes peut-être seraient satisfaites : mais est-ce vraisemblable ? L’Italie est le pays de toutes les combinaisons, et on ne doit jamais déclarer d’avance qu’il en est une impossible. Il semble pourtant que le général Pelloux aurait de la peine à faire accepter et surtout pratiquer la même politique par deux hommes aussi diffèrens. En donnant sa démission comme il l’a fait, il a posé un problème très délicat, mais il faut croire qu’il se sentait les ressources nécessaires pour le résoudre. La solution sera bientôt connue.

Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

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