Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 mai 1898

Chronique n° 1586
14 mai 1898


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai.


Ceux qui attendaient des élections qui viennent d’avoir lieu, et qui à la vérité ne sont pas encore complètement terminées, un renouvellement de notre situation politique, auront été déçus. On avait annoncé par avance que la lutte serait ardente et passionnée ; qu’il y aurait, d’un bout de la France à l’autre, un conflit violent de programmes et de candidats ; que les partis se décomposeraient inévitablement dans une fournaise élevée à une aussi haute température, et qu’ils en sortiraient reconstitués dans des conditions toutes différentes. Rien de tout cela n’est arrivé. La campagne électorale a été terne, et s’il y a eu, par-ci, par-là, quelques tempêtes dans des verres d’eau, l’importance en est restée exclusivement locale : à quelques kilomètres plus loin, on ne s’en doutait pas. Les journaux de Paris qui avaient compté sur les élections pour leur fournir une matière abondante ont vu leur illusion se dissiper bien vite. La lecture de leurs confrères de province ne leur apportait absolument rien. En vain avait-on dit et répété que la France était à un des tournans les plus critiques de son histoire, et que la consultation qu’on lui demandait aurait une importance décisive sur ses destinées ultérieures : l’attention si vivement éveillée s’est découragée assez vite de regarder pour ne rien voir. Une seule chance restait, à savoir que le résultat des élections, par la surprise qu’il produirait, donnât enfin aux imaginations avides de nouveauté une satisfaction si impatiemment attendue. Il n’en a rien été. Aussitôt les scrutins connus, on s’est mis de part et d’autre à faire ses comptes, après quoi on s’est regardé avec un certain désappointement. Aucun parti n’était sûr d’avoir gagné ou perdu grand’chose à l’événement qui venait de se produire.

Ils ont tous perdu quelques hommes, et à ce point de vue le parti socialiste paraît avoir été le plus éprouvé, puisqu’il a laissé sur le terrain M. Guesde, son Sieyès, et M. Jaurès, son Mirabeau. Mais il les retrouvera un jour ou l’autre. Au surplus, M. Guesde n’a pas une importance parlementaire telle que sa disparition diminue son parti ; la tribune n’est pas son instrument naturel ; et, puisqu’il est un penseur, qu’importe qu’il pense au Palais-Bourbon ou dans son appartement ? Pour ce qui est de M. Jaurès, il met de la coquetterie à refuser les sièges qu’on lui propose ; mais un jour ou l’autre il se laissera vaincre. La pensée solitaire ne convient pas à un homme qui a pris conscience de la force claironnante qui est en lui. L’exercice vocal est d’ailleurs propice au débrouillement de ses conceptions qui resteraient, sans cela, encore plus vagues. La place de M. Jaurès est au Parlement. Il est bon qu’il ait été battu à Carmaux par M. le marquis de Solages, qui avait eu autrefois la maladresse de lui céder son siège électoral en donnant sa démission. Le succès de M. de Solages contre le tribun socialiste prouve que l’éloquence n’est pas tout en ce monde, et ne suffit pas à tout. C’est une démonstration bonne à faire de temps en temps. Il prouve aussi que nul n’est prophète en son pays, et que cette terre sainte de Carmaux, voyant M. Jaurès de plus près, s’en est dégoûtée la première. On lui avait promis des miracles qui ne pouvaient pas se réaliser. Si on s’était contenté de les lui promettre, il y a quelquefois dans l’âme populaire une si merveilleuse patience que l’attente, doublée d’une foi naïve, aurait pu durer longtemps. Qui n’a pas vu, dans les carrefours de nos villes, des disciples de Robert Houdin, ou simplement de l’homme-canon, préparer pendant trois quarts d’heure un tour de passe-passe qui dure finalement deux minutes ? La foule s’entasse et s’intéresse davantage à mesure que se prolonge l’élaboration du phénomène. Personne ne se lasse, alors qu’on espère encore. L’art du prestidigitateur consiste, aussitôt le tour joué, à en recommencer un autre, sans donner au public le temps de respirer et de réfléchir. Il y a là une profonde philosophie que M. Jaurès n’a pas suffisamment méditée. Il a voulu, — ce qui d’ailleurs l’honore à un autre point de vue, — créer sa verrerie ouvrière. Il a d’abord condamné la population de Carmaux à une longue grève, qui a entassé sur elle misères sur misères. Après tant d’épreuves, est venue la plus cruelle des déceptions : la verrerie ouvrière a été ouverte à Albi et non pas à Carmaux. La popularité de M. Jaurès en a subi une atteinte dont elle ne s’est pas relevée. Est-ce à dire qu’il ait eu tort de faire sa verrerie à Albi de préférence à Carmaux ? Non certes ; il a eu parfaitement raison. S’il y avait une chance de succès pour une institution sujette à tant de hasards, c’est à Albi qu’elle devait se rencontrer. Mais M. Jaurès, dans le premier entraînement de la lutte, avait promis autre chose à ses Carmausins, jusque-là si fidèles. Il a trompé leur confiance, cette confiance qui leur avait déjà coûté si cher, qui avait condamné tant de familles à la douleur et à la privation, et qui, après s’être élevée jusqu’au sublime du genre, devait naturellement se convertir en colère et en rancunes implacables. M. Jaurès a été la victime de ces derniers sentimens.

C’est trop insister, peut-être, sur une situation personnelle. Le parti socialiste, en perdant provisoirement M. Jaurès, a perdu sa plus grande utilité parlementaire ; mais il n’en reste pas moins tout entier. Il sera vraisemblablement dans la prochaine Chambre ce qu’il a été dans la dernière, c’est-à-dire un dissolvant très énergique parles alliances qu’il sera toujours disposé à contracter avec une opposition quelle qu’elle soit, — à moins qu’il ne serve de base à une combinaison ministérielle radicale, qu’il dominera sans avoir besoin d’en faire officiellement partie. Cette hypothèse s’est réalisée sous le ministère Bourgeois. Se réalisera-t-elle une fois de plus, et avec qui ? Ce sont là des questions auxquelles il est, pour le moment, assez difficile de répondre. Le parti radical, sur presque toute la surface du territoire, s’est fait modeste et petit pendant les élections dernières. Primo vivere, on verra ensuite : telle a été sa devise. Il s’est bien gardé d’afficher un programme auquel il a pu tenir autrefois, mais auquel il tient beaucoup moins aujourd’hui. Les mésaventures qu’il a traversées l’ont rendu philosophe, dans le plus mauvais sens du mot : elles l’ont prédisposé à renoncer aux idées. Comme ses idées étaient généralement fausses, on ne peut d’ailleurs que lui en faire compliment. Il faut distinguer toutefois entre les principes du parti radical, car ils sont le produit de générations successives. Ce parti a un vieux programme, et un autre plus neuf. Le vieux se compose de la révision de la Constitution, de la séparation de l’Église et de l’État, de la suppression de l’ambassade auprès du Vatican, et autres objets démodés auxquels on se contente de rendre un hommage de convenance. Tout cet arrière-fond ressemble un peu aux mères de famille qui font tapisserie dans un bal. La partie active et remuante du programme n’est pas là : elle est dans l’impôt progressif sur le revenu et dans le service militaire de deux ans.

Ce sont là les mots de passe que les chefs de file ont donnés à leurs affidés en province, et avec lesquels ceux-ci ont fait campagne. Ils se sont d’ailleurs bien gardés d’entrer dans des détails où ils se seraient inévitablement perdus. Ils se sont contentés de promettre aux paysans qu’au-dessous de 2 500 francs de revenu, ils ne paieraient aucun impôt direct, en ajoutant que, dans chaque commune, il y avait tout au plus deux ou trois propriétaires qui atteignissent cette immense fortune. Les plus hardis, après avoir promis aux paysans qu’ils ne paieraient plus d’impôts, ajoutaient qu’on leur donnerait des pensions de retraite quand ils atteindraient le seuil de la vieillesse. Pour ce qui est du service militaire, il s’en faut malheureusement qu’il soit populaire dans nos provinces. Le vieil esprit de France, hélas ! se perd. Supprimer les inégalités entre ceux qui font un an et ceux qui en font trois en ramenant tout le monde au chiffre égalitaire de deux ans, était une arme trop commode entre les mains des radicaux pour qu’ils se privassent d’en user. Aussi ne s’en sont-ils point privés. Ces promesses d’une basse démagogie devaient naturellement faire de l’effet sur des foules ignorantes, cupides et envieuses, surtout lorsqu’elles les entendaient pour la première fois. Mais pendant que les champions obscurs du parti tenaient ce langage, celui des chefs commençait à être bien différent. Nous ne savons plus très bien aujourd’hui quel est le chef du parti radical. Est-ce M. Bourgeois ? On l’acclamait naguère avec enthousiasme. L’événement l’avait porté, bon gré mal gré, à la tête d’un parti qui n’était pas tout à fait le sien. Dès lors, il avait dû le suivre. Quoiqu’il soit doué d’un esprit très souple, M. Bourgeois ne s’est pas encore bien assimilé les questions financières, et peut-être n’y parviendra-t-il jamais complètement. Pour ce qui est des questions sociales, il est convaincu qu’on parvient toujours à les résoudre avec de la bonté, et, comme il se sent très bon, aucune de ces questions ne l’effraie. Il a écrit un petit livre intitulé Solidarité, qui révèle naïvement cet état d’âme. Ainsi armé pour la lutte, on comprend que M. Bourgeois ait confié à M. Doumer la rédaction de son programme financier, et de là est sorti le fameux projet d’impôt sur le revenu, global et progressif. La fortune de ce projet a été des plus cahotées ; il a effrayé la dernière Chambre ; il a épouvanté la majorité du pays ; aussi a-t-on vu ses partisans se cantonner de plus en plus dans la question de principe, et se montrer de plus en plus concilians au sujet de l’application. Ils ont déjà commencé, et ils continuent une évolution au terme normal de laquelle, s’ils vont jusque-là, on ne reconnaîtra plus le principe même de leur projet. Qu’est-ce, en effet, que l’impôt global ? M. Doumer protestait le premier contre ce qualificatif qu’il trouvait d’une langue détestable ; mais il a eu beau protester, le qualificatif est resté, le bon sens populaire ne le considérant pas, en somme, comme plus incorrect, ni plus mauvais que ce qu’il signifiait. L’impôt global englobe tous les revenus dans une même masse, et les traite de la même manière, c’est-à-dire qu’il les frappe d’un impôt uniforme. On a fait remarquer tout de suite combien il était injuste, et même inique, de mettre sur le même pied les revenus du capital et les revenus du travail. La conscience humaine protestait contre cette égalité, qui constituait au fond la plus monstrueuse des inégalités. Soit ! disent aujourd’hui les radicaux : on distinguera entre les revenus du capital et les revenus, du travail. Rien n’est plus facile à coup sûr dans notre système fiscal actuel, qui distingue les revenus les uns des autres et les soumet à un sort différent ; mais il n’en est pas de même dans celui de M. Doumer. Si on distingue les revenus suivant leur nature, il faut renoncera en faire un seul bloc ; et si on renonce à en faire un seul bloc, il faut renoncer à l’impôt global. Mais les radicaux ne s’embarrassent pas beaucoup de ces contradictions. Ils continuent de parler d’impôt global, tout en consentant à établir des différences de traitement entre les divers revenus. Ils vont plus loin. L’impôt sur l’ensemble du revenu avait ce caractère indélébile qu’il ne pouvait être perçu que sur la déclaration du contribuable, déclaration qu’il fallait absolument contrôler. La déclaration reconnue plus ou moins fondée, et finalement la taxation administrative, étaient les conditions mêmes du système, et M. Doumer le reconnaissait avec la plus grande franchise. Il savait ce dont il parlait, et comme il était, en somme, le père de l’impôt sur le revenu, il connaissait son enfant ; mais il a eu le tort de l’abandonner à des mains étrangères, et bientôt l’enfant est devenu méconnaissable. M. Bourgeois, dans un récent discours, a déclaré admettre que l’impôt sur le revenu fût établi sur les signes extérieurs de la richesse, par conséquent qu’il devînt un impôt comme les autres, ou du moins comme ceux qui avaient été proposés autrefois par M. Burdeau et par M. Ribot, et plus récemment encore par M. Cochery. Ces affirmations successives de M. Bourgeois sont faites pour dérouter. Après les avoir entendues, on ne sait plus très bien où on en est. On éprouve le besoin de faire un nouvel inventaire des opinions radicales. Si M. Bourgeois abandonne la progression, il ne restera plus rien de l’impôt de M. Doumer. Il est vrai que M. Cavaignac est là, qui veille. Et, en fin de compte, peut-être M. Bourgeois n’a-t-il tenu le langage auquel nous faisons allusion que parce qu’il en avait besoin pour être réélu dans le département de la Marne. M. Paul Deschanel, dans un éloquent et spirituel discours qu’il a prononcé à Lyon, a raillé agréablement l’esprit nouveau qui souffle sur le parti radical. Il a rappelé la grande scène lyrique où don Juan a déjà la main pétrifiée dans celle du spectre et est sur le point d’être englouti avec lui. On voit alors passer sur le fond du théâtre la longue procession des malheureuses que le volage séducteur a tour à tour abandonnées. Ce ne sont que des larves : les articles du programme radical sont-ils autre chose ? On a de la peine à en distinguer dans l’ombre les contours de plus en plus vaporeux.

Une campagne électorale aussi fertile en sacrifices de principes ne pouvait pas présenter beaucoup d’intérêt. Aussi n’en a-t-elle présenté aucun. Il est beau de voir les bannières des divers partis s’élever sur les champs de bataille, lorsqu’elles sont tenues par des mains hardies et fermes, et que les combattans se groupent éperdument autour d’elles, pour vaincre ou pour mourir. C’est un spectacle qui émeut. Mais ce n’est pas celui que nous avons eu à contempler. Il n’y a eu tout au plus que le drapeau des républicains de gouvernement qui ait été déployé tout entier, au risque de subir quelques déchirures. Quant aux radicaux, ils ont très prudemment plié et replié le leur et l’ont déposé en quelque lieu sûr. Veut-on savoir ce que cela signifie ? Une chose très simple : c’est que les radicaux et surtout que leur chef d’hier, M. Bourgeois, se préparent à la concentration. Ils ont fait, avant la clôture de l’ancienne Chambre, de nombreuses, mais de vaines tentatives pour rentrer dans la majorité républicaine. Ils ont poussé des cris de douleur et de colère parce que la majorité ne s’y prêtait pas. M. Deschanel, que nous citions plus haut, leur a répondu que ce n’étaient pas les modérés, mais eux-mêmes, qui avaient rompu la concentration d’autrefois. Qui donc, sachant très bien que les modérés ne l’accepteraient pas, avait voulu leur imposer l’impôt progressif sur le revenu, si ce n’est M. Bourgeois ? Qui donc, après son échec accepté sans philosophie, avait voulu imposer au parti républicain la révision de la constitution sous la forme d’une menace contre le Sénat, si ce n’est encore M. Bourgeois ? N’est-ce pas lui, dès lors, qui avait rompu l’ancien accord ? Le réquisitoire était vif et pressant : M. Bourgeois en a senti toutes les pointes. Dans le fond de sa conscience, il s’est reconnu coupable, non pas d’intention, mais de fait. Aussi sa conversion est-elle touchante. Elle n’est pas encore tout à fait complote, mais il s’en faut de peu, et quand elle le sera, M. Bourgeois pourra tourner vers le centre un visage si conciliant, si séduisant, que la concentration se refera toute seule. Avons-nous besoin de dire que rien ne nous paraîtrait plus dangereux ? Heureusement le ministère est là. L’autorité de M. Méline, qui a si remarquablement grandi au cours de la dernière législature, n’aura pas été diminuée par les élections. Bien qu’il y ait encore 178 ballottages, on peut dès maintenant prédire que la nouvelle majorité ressemblera beaucoup à l’ancienne. Il y aura quelques hommes changés, mais les élémens constitutifs de la Chambre ne le seront pas d’une manière sensible. Alors, pourquoi le ministère ne survivrait-il pas à sa victoire ? Pourquoi n’aiderait-il pas la Chambre nouvelle à traverser ces premières épreuves, mêlées de pièges, qui attendent les assemblées à leurs débuts ? Il faut le souhaiter. Mais la situation n’est pas encore assez nette pour qu’on puisse le prévoir et l’annoncer. Tous les partis, en ce moment, semblent se recueillir. Rarement ils se sont montrés aussi inertes. On ne peut donc qu’attendre, sans essayer de prédire dans quel sens se dénouera une situation dont le caractère immédiat est l’immobilité.

Au cours des élections, une question qui aurait pu avoir des conséquences graves si elle n’avait pas été résolue au plus vite, s’est trouvée subitement posée ; elle l’a été, d’ailleurs, avec des conditions à peu près analogues, dans une grande partie de l’Europe : nous voulons parler de la cherté du pain. Le prix du pain a subitement augmenté d’une manière inquiétante, et déjà l’émotion populaire commençait à se manifester lorsque le Gouvernement, bien inspiré ou bien conseillé, a usé du pouvoir que lui donne la loi de suspendre provisoirement les droits d’entrée sur le blé et sur ses dérivés, c’est-à-dire sur la farine et sur le pair. M. Méline n’a cédé qu’à la dernière extrémité ; ses convictions protectionnistes prennent volontiers une forme inflexible ; il lui en a coûté certainement de faire une concession aux circonstances ; mais il est avant tout un homme de bon sens. Il ne laisserait pas périr les colonies, encore moins la métropole, plutôt qu’un prétendu principe, qui n’a d’autre but que de les sauver. Au reste, il y a eu, dans les causes de la crise, quelque chose de tout à fait exceptionnel, et par conséquent de nature à ménager les amours-propres : le mal est venu de la guerre qui a éclaté entre les États-Unis et l’Espagne. Il y avait là un cas de force majeure, qui dérangeait les prévisions les mieux établies. Quel que soit d’ailleurs le motif de la mesure prise, il a fallu la prendre, et il demeure établi que, lorsque le prix du pain dépasse un certain chiffre, l’intérêt du producteur doit céder tout de suite devant celui du consommateur. On sait que la dernière récolte en céréales a été très mauvaise en Europe. Si les voies de communication n’étaient pas devenues aussi faciles et aussi rapides d’une extrémité à l’autre du monde, nous aurions été exposés aux pires privations. C’est ainsi que les famines se produisaient au moyen âge. Aujourd’hui, quand il n’y a pas de blé en France, il y en a en Russie, et quand il n’y en a pas en Russie, il y en a en Amérique. Jamais, grâce à Dieu ! le fléau ne frappe en même temps sur toute la surface du globe. On avait déjà, à plus d’une reprise, demandé au gouvernement sinon de supprimer, au moins de diminuer les droits sur les blés : il s’y était refusé en assurant que les crises qu’on lui signalait étaient passagères, et l’événement avait jusqu’ici justifié ses prévisions. Cette fois, il n’en a pas été de même. Le péril a été imminent et évident. La guerre, en menaçant les communications entre le nouveau et le vieux continent, mettait ce dernier à la merci de la disette. Les réserves en blé n’étaient pas suffisantes pour attendre la récolte prochaine. Les droits ont donc été suspendus dans leur intégrante, jusqu’au 1er juillet prochain. Le mal a pu être arrêté chez nous le jour même où il est né. Il n’en a pas été de même partout : en Italie et en Espagne, l’agitation a pris tout de suite un caractère alarmant.

En Espagne, on le comprend à la rigueur. Ce malheureux pays subit en ce moment toutes les épreuves, et son imagination en est troublée profondément. Il est plus difficile de se rendre compte de ce qui se passe en Italie, d’autant plus que, là comme chez nous, des mesures ont été aussitôt prises pour conjurer les premiers dangers. Incontestablement, la politique s’est mêlée à l’affaire ; car si l’on peut expliquer par le manque de pain les soulèvemens qui se sont produits dans le sud de la péninsule et en Sicile, il faut chercher d’autres causes à ceux qui ont eu lieu par exemple dans la Lombardie, et qui l’ont ensanglantée.

Nous ne parlons que sur des données incomplètes. Les communications avec l’Italie sont devenues difficiles. Sur plusieurs points, la marche des trains est arrêtée. Les télégrammes qui traversent la frontière sont soigneusement expurgés par l’administration. On ne sait, en somme, qu’une partie de la vérité ; mais ce qu’on en sait est de nature à inspirer de vives inquiétudes. La ville qui paraît avoir été le plus éprouvée par l’émeute d’abord, et ensuite par sa répression, est Milan, la capitale de la Lombardie, et l’une des cités les plus opulentes de la péninsule. L’état de siège y règne aujourd’hui. Des journaux ont été suspendus. Les directeurs de quelques-uns d’entre eux ont été arrêtés. Milan a été sous la terreur pendant quelques heures, et il y avait de bonnes raisons pour cela, car des maisons particulières avaient été pillées, des barricades s’élevaient dans les rues, et de part et d’autre, du côté des insurgés et de celui de l’armée, il y avait des morts et des blessés. L’armée s’est montrée au niveau de sa tâche. Elle ne s’est pas laissé ébranler, comme cela se produit quelquefois dans les émeutes populaires, par le sentiment qu’elle avait en face d’elle des compatriotes et des frères. Elle a obéi strictement à ses chefs, et a rempli tout son devoir sans le dépasser : on ne signale en effet de sa part, aucun de ces excès qui se produisent trop souvent dans les momens d’effervescence générale et d’entraînement. A Monza, tout près de Milan, des démonstrations ont été faites en vue d’empêcher le départ des réservistes appelés sous les drapeaux : elles ont été immédiatement réprimées par la troupe. Tout porte à espérer, sans qu’il soit pourtant permis de l’assurer, que le calme sera rétabli dans quelques jours. La crise prendra fin. Il en restera seulement le souvenir du sang versé, et il est à craindre, d’après l’expérience du passé, que ce souvenir ne soit exploité contre le gouvernement. La responsabilité des événemens ne revient pourtant ni à M. di Rudini ni à ses collègues. Si l’Italie, un des pays du monde les plus richement dotés par la nature, est pauvre aujourd’hui, pauvre jusqu’à la misère, jusqu’au désespoir, la faute en revient aux gouvernemens antérieurs. On a surmené ce pays pour en obtenir plus qu’il ne pouvait donner. On l’a condamné à des expéditions lointaines en Afrique. On lui a imposé en Europe, et on lui impose encore une politique à la fois stérile et onéreuse, qui ne donne même plus de satisfactions à son amour-propre. Tout cela coûte cher, et le poids des impôts s’alourdit d’une manière écrasante sur la tête des moindres citoyens. Ce sont les plus humbles, les plus petits, qui souffrent davantage, et ce sont ceux-là qui se révoltent au risque de mourir, lorsque la mesure est comble. Telle a été certainement l’origine de la crise. Que des préoccupations politiques s’y soient bientôt mêlées, c’est possible et même probable ; mais la cause première en est là.

Quant à l’Espagne, les incidens qui s’y sont produits à l’occasion de la cherté du pain, quoique graves en eux-mêmes, disparaissent dans la gravité supérieure de la situation générale. On s’était habitué en Europe à l’idée que les premiers coups de la guerre seraient portés dans la région des Antilles, puisque c’est Cuba qui avait provoqué le conflit. On annonce toujours, de ce côté, un débarquement de troupes américaines, ou la rencontre inévitable de la flotte des États-Unis et de celle de l’Espagne ; mais c’est en vain que les lorgnettes politiques sondent tous les coins de l’horizon ; on ne voit encore rien venir. En revanche, le canon a fait entendre ses premiers éclats aux îles Philippines, et c’est dans la rade de Manille, à Cavité, que l’escadre de l’amiral Montojo s’est brusquement trouvée aux prises avec celle du commodore Dewey. Tout de suite, la supériorité de la seconde sur la première s’est montrée écrasante. Par une imprévoyance que nous ne voulons pas qualifier aujourd’hui, puisque nous avons affaire à un peuple malheureux, les moyens de défense de Cavité étaient insuffisans dans une proportion déplorable. Les coups portés par les Américains ne pouvaient même pas être rendus. La compétence technique nous manque pour apprécier les manœuvres des deux escadres, et nous ne sommes pas à même de dire si l’amiral Montojo a commis des fautes ou n’en a pas commis. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que le commodore Dewey a agi avec une audace et une rapidité qui donnent une haute idée de son caractère. Il est devenu du coup l’homme populaire, le héros des États-Unis. On a cru d’abord, et on a dit dans les journaux qu’il avait éprouvé de grandes pertes ; la vérité est qu’il n’en a éprouvé aucune. Il avait un armement supérieur à celui de son adversaire, il en a usé conformément aux droits de la guerre, et il est resté maître sans grand effort, ce qui ne veut pas dire que ce soit sans mérite, d’une situation qui lui assurera Manille après Cavité. Les Espagnols ont fait une fois de plus ce qu’ils font toujours en pareil cas, ils se sont battus avec le plus noble courage. Ils ont mieux aimé couler leurs navires que de les laisser tomber entre les mains de l’ennemi. Leur bravoure a été admirable. Mais ces qualités de race, si précieuses qu’elles soient, ne suffisent pas dans la guerre moderne, qui ne saurait se passer d’une longue et patiente préparation. Or, de préparation, il n’y en avait absolument aucune dans la rade de Manille, et on n’y supplée pas par une improvisation héroïque lorsque l’heure du destin vient à sonner.

Ce début, ce triste début d’une guerre qu’elle avait tout fait pour éviter, a causé à l’Espagne une douleur très vive. En quelques heures une escadre a été perdue, et toutes ses possessions dans le Pacifique sont exposées à tomber sous la main du commodore Dewey. On parle bien, à la vérité, d’envoyer des renforts à l’amiral Montojo, mais où les prendre, et ne sont-ils pas tout aussi nécessaires ailleurs ? L’Espagne aurait grand besoin que ses affaires se relevassent du côté de Cuba. Si la fortune la favorise, sa situation militaire pourra encore être rétablie ; mais tous ses amis doivent trembler pour elle. Nous n’avons à lui donner qu’un conseil : c’est d’éviter, quoi qu’il arrive, une révolution intérieure. Le moment serait très inopportun pour s’y livrer. Le changement du ministère n’est même pas désirable ; à plus forte raison celui de l’institution fondamentale du pays. Quel reproche peut-on adresser à M. Sagasta ? Certes, il n’a pas voulu la guerre, et il a fait, en vue d’y échapper, toutes les concessions qui étaient compatibles avec l’honneur. On accuse M. Gulion, ministre des Affaires-étrangères, et M. Moret, ministre des Colonies. Ils ne doivent pas, en ce moment, tenir beaucoup à leurs portefeuilles ; mais si on le leur prend pour le donner à d’autres, croit-on vraiment que les affaires en iront mieux ? Nous ne comprendrions qu’une chose, c’est qu’on demandât aux ministres actuels leur démission, pour les remplacer par des hommes pris dans tous les partis constitutionnels. On formerait ainsi un ministère vraiment national, et plus à même qu’un autre d’assumer toutes les responsabilités que les circonstances pourraient comporter ou exiger. Cette conception n’est peut-être pas facilement réalisable, ni même tout à fait pratique ; mais elle aurait sa noblesse, et l’Espagne pourrait la réaliser sans déchoir dans l’estime de l’Europe. Il n’en serait pas de même si, dans un moment d’aberration, elle se vengeait sur la dynastie de fautes que l’on ne peut pas équitablement lui reprocher. Il y a eu à cet égard des paroles regrettables prononcées aux Cortès espagnoles ; cela arrive toujours, aux heures de fièvre, dans une grande assemblée ; nous n’en connaissons pas de plus dignes d’être réprouvées que celles de M. Mella, un député carliste. « Malheureux sont les peuples, s’est-il écrié, qui sont gouvernés par des femmes et des enfans ! Le prophète l’a dit : la malédiction divine est sur eux. » Ces attaques directes contre une reine qui est peut-être aujourd’hui la dernière sauvegarde de l’Espagne, et contre un faible enfant qui n’est évidemment coupable de rien, devaient provoquer l’indignation. Le président du Conseil d’abord et le président de la Chambre ensuite les ont caractérisées comme elles méritaient de l’être. Il y avait là un appel à la guerre civile. Après les carlistes, les républicains. M. Salmeron a affirmé que celui qui renverserait le gouvernement actuel serait un grand citoyen : ce ne sera d’ailleurs pas lui. M. Sagasta lui a reproché de ne pas parler comme un Espagnol, et M. Sagasta avait raison. On pourra se disputer et se diviser plus tard ; les occasions, hélas ! ne manqueront pas ; mais aujourd’hui tous les bons citoyens doivent s’unir dans un sentiment commun, purement patriotique et exempt de toute préoccupation de parti. La Grèce a encouru certainement des responsabilités plus graves que l’Espagne, puisqu’elle a cherché et provoqué la guerre, en dépit des exhortations et des conseils pacifiques de l’Europe ; l’Espagne est dans une situation morale bien meilleure, puisqu’on ne peut lui reprocher rien de pareil et que, si le conflit a éclaté, c’est malgré elle et contre elle ; mais la Grèce, après s’être laissé entraîner à un certain nombre d’imprudences, nous allions dire de folies, a gardé assez de bon sens pour ne pas faire de révolution. Elle savait bien qu’elle conserverait par-là en Europe un certain nombre de sympathies qui lui seraient utiles le jour du règlement final.

Et elle ne s’est pas trompée. La situation de l’Espagne, quoique différente à beaucoup d’égards de celle de la Grèce, présente pourtant avec elle et pourrait présenter encore plus, par la suite, certaines analogies. Les orateurs de l’opposition ont reproché au ministère libéral de n’avoir pas su contracter d’alliance avec telle ou telle puissance, et M. Silvela lui-même, dans un langage un peu sibyllin, a déclaré qu’il faudrait, pour atteindre ce but, se résigner à quelques sacrifices. Nous ne pensons pas qu’il y ait en Europe un gouvernement qui voulût dépouiller l’Espagne pour la secourir ensuite. Aucun non plus, quelle que soit la tournure ultérieure des événemens, ne contractera d’alliance avec elle. Il faut dissiper ces chimères. L’Espagne ne peut rencontrer que des sympathies, et elle en a déjà rencontré beaucoup ; mais ces sympathies seront d’autant plus vives que son attitude, restera jusqu’au bout exempte de critiques, et digne de cette estime que les nations ne se refusent pas les unes aux autres dans les épreuves difficiles, noblement acceptées et traversées avec sang-froid. Que l’Espagne soit en république ou en monarchie, cela évidemment n’importe à personne ; mais il y a partout, aussi bien dans les pays républicains que dans les autres, une considération mêlée de respect pour la reine Marie-Christine, et le jour où la Régente disparaîtrait, sans doute pour faire place à l’anarchie, ces sentimens ne sauraient vraiment plus à qui s’adresser. L’Espagne perdrait aussitôt une partie de la force morale dont elle a un besoin d’autant plus grand que sa force matérielle est plus amoindrie. C’est ce qu’elle ne doit pas oublier. Le premier des républicains d’Espagne, le seul peut-être, M. Castelar, vient de faire sa rentrée aux Cortès après une longue absence. On peut être sûr qu’il y apporte d’autres vues et d’autres sentimens que M. Salmeron et que, s’il prend de nouveau la parole, le républicain, quelque convaincu qu’il soit, fera place chez lui au grand patriote et à l’Espagnol.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.

---