Chronique de la quinzaine - 14 mai 1876

Chronique n° 1058
14 mai 1876


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai 1876.

Les affaires du temps sont partout entremêlées. Chaque pays a son travail intérieur : l’Autriche négocie son nouveau compromis avec la Hongrie ; la Prusse poursuit l’unification des chemins de fer allemands ; la Russie est occupée, de ses réformes, de sa réorganisation. L’Angleterre en est aux dernières escarmouches parlementaires au sujet de ce titre impérial si péniblement conquis pour la reine ; la France cherche son équilibre politique dans ses institutions nouvelles, et pour tous il y a ce qu’on pourrait appeler l’affaire commune, cette éternelle question d’Orient, hérissée de difficultés croissantes, récemment aggravée par le meurtre des consuls européens à Salonique, évoquée une fois de plus aujourd’hui dans les réunions diplomatiques de Berlin. C’est l’histoire de l’Europe au moment où recommence pour nous cette session législative interrompue il y a un mois. Nos chambres sont en effet rentrées à Versailles. Elles reviennent sans doute avec l’intention de réparer le temps perdu, de se mettre décidément aux affaires sérieuses, et si elles le veulent, elles ont certes à s’occuper utilement, sans le jeter dans les conflits de partis ou dans les entreprises aventureuses. Elles se sont réunies il y a trois jours à peine, et. à vrai dire, pour son début, cette session nouvelle n’est point heureuse ; elle s’est trouvée dès les premières séances attristée, embarrassée par un de ces incidens qui confondent toutes les prévisions, par la mort soudaine de M. Le ministre de l’intérieur, de M. Ricard, frappé sur la brèche, en pleine action. Endormi un instant après le travail de la journée, il ne s’est réveillé que pour se sentir vaincu par un mal implacable, pour passer aussitôt au sommeil éternel sans avoir pu conduire jusqu’au bout l’œuvre dont il avait accepté l’honneur et la responsabilité.

C’est presque la mort du soldat pour un homme public. M. Ricard était jeune encore, il n’avait, pas cinquante ans. C’était un des plus brillans représentans de la génération politique à qui les grands et douloureux événement de 1870 ont ouvert la carrière. Élu député des Deux-Sèvres, après avoir conquis dans l’ouest une renommée d’avocat et avoir été un des délégués de la défense nationale au lendemain du 4 septembre, il avait pris bientôt dans la dernière assemblée une importance réelle, non-seulement par un éclat de parole qu’il n’a révélé que peu à peu, mais par la facilité de son caractère, par la modération de ses idées, par un sentiment très vif des circonstances. Il avait l’esprit ouvert, une nature cordiale, et sous une enveloppe un peu forte, il ne manquait pas de finesse. M. Ricard a été de ceux qui ont contribué à rendre la république possible, qui en ont préparé l’avènement légal et définitif, en se prêtant aux transactions dont la constitution de 1875 a été le prix, et il ne la comprenait lui-même du reste que comme un régime conservateur offrant toutes les garanties aux intérêts sociaux et nationaux du pays. Il voulait une république régulière, libérale, conciliante, non une république révolutionnaire, agitatrice et exclusive. Aussi s’est-il trouvé assez naturellement désigné pour participer au gouvernement le jour où les élections du 20 février ont nécessité la formation de ce qu’on pourrait appeler le ministère de la république constitutionnelle incontestée. Il avait échoué, il est vrai, aux élections. Celui qui avait été un des ouvriers du nouveau régime constitutionnel n’appartenait à aucune des deux chambres lorsqu’il était appelé au ministère de l’intérieur. C’est le sénat qui lui avait rendu un siège au parlement, confirmant ainsi la confiance que M. le président de la république avait mise en lui. Déjà à ce moment il était atteint profondément par le mal qui l’a vaincu. Il avait cru retrouver la santé en allant prendre quelques jours de repos dans son pays, à Niort. A peine rentré à Paris, il a été terrassé en quelques instans.

M. Ricard n’avait que deux mois de pouvoir, et encore sur ces deux mois avait-il été quinze jours absent. Il avait eu tout au plus le temps de se reconnaître. Il avait entrepris et à demi réalisé une révision du personnel administratif, qu’il se disposait à compléter ; il avait écrit quelques circulaires. Évidemment il n’avait pas encore donné la mesure de ses facultés ministérielles. Qu’aurait-il fait s’il avait vécu ? Il avait une bonne volonté sincère, il s’essayait sérieusement, sans précipitation fiévreuse, à la direction des affaires. Il se préoccupait surtout d’une condition vitale du régime actuel, qui est de faire marcher ensemble des pouvoirs divers, et si M. le président de la république lui témoignait de la confiance, il la méritait par sa loyauté. Son honneur est de n’éveiller que des regrets affectueux, et ce sentiment universel d’une destinée prématurément, cruellement, interrompue, de laisser après lui cette idée, qu’il avait tout ce qu’il fallait pour réussir, pour s’élever à la hauteur du rôle que les circonstances lui avaient réservé. Il espérait lui-même servir utilement la cause du libéralisme, conservateur, il se disposait à entrer résolument dans les prochains débats des chambres. Ce n’est qu’use espérance évanouie, trompée par la mort ! Comment le ministre de l’intérieur d’hier va-t-il être remplacé maintenant ? La première pensée paraît avoir été de confier la succession de M. Ricard à M. de Marcère, qui a été depuis deux mois, comme sous-secrétaire d’état, son collaborateur de tous les instans, qui est lui-même un esprit net et ferme, un magistrat instruit, un représentant du centre gauche, et dont la nomination aurait l’avantage de laisser le cabinet intact. Ce n’est pas trop le moment de recommencer des apprentissages tous les deux mois. M. de Marcère est au courant des affaires, il peut les suivre comme ministre après les avoir suivies comme sous-secrétaire d’état ; mais, à quelque choix qu’on s’arrête, quel que soit le nouveau ministre de l’intérieur, il n’y a pour le gouvernement qu’une politique sérieuse, efficace, qui consiste à marcher sans hésiter, à éviter plus que jamais les confusions et les équivoques, à ne pas laisser les partis, surtout les partis extrêmes, s’emparer de toutes les questions et substituer leurs prétentions ou leurs fantaisies à la simple réalité des choses.

La première occasion qui va s’offrir est cette affaire de l’amnistie, que les chambres retrouvent en rentrant à Versailles, et avec laquelle il ne reste plus qu’à en finir au plus vite, puisqu’on n’a pas eu la prudente résolution de la terminer il y a un mois, avant les vacances. Qu’on songe bien, que maintenant chaque jour perdu serait un affaiblissement pour le ministère, une épreuve aggravée pour le sentiment public, une sorte d’encouragement à l’inquiétude et à la défiance. La mort même de M. Ricard ne peut être le prétexte d’un ajournement nouveau. M. le président du conseil est certes de force à soutenir cette discussion, d’autant plus que la question, telle que M. Dufaure vient de la préciser encore une fois, est en vérité des plus simples. Les radicaux et ceux qui, par tactique ou par faiblesse, se font les complaisans des radicaux, peuvent essayer de l’obscurcir. M. Victor Hugo fera son discours, qu’il médite depuis trois mois ; M. Louis Blanc invoquera de nouveau l’Amérique, et déjà on compte pour le moins une demi-douzaine de députés du radicalisme le plus pur, qui brûlent de prouver que la commune a été mal jugée, que ces insurgés de 1871, qui ont tenu pendant deux mois la puissance nationale en échec devant les Prussiens, qui ont mis le feu à Paris et massacré les otages, n’ont cédé tout au plus qu’à une exaspération de patriotisme. Ce sera déjà vraiment assez pénible d’entendre dans une assemblée française l’apologie plus ou moins indirecte d’une insurrection qui a fini dans l’incendie et dans le sang des victimes de la Roquette ou de la rue Haxo ; ce qu’il y aurait de plus triste encore, ce serait qu’il y eût dans la chambre des esprits troublés essayant de dénaturer cette malheureuse affaire par des atténuations imprévoyantes ou par des subtilités de procédure, et de proposer des combinaisons dont l’unique résultat serait de prolonger la confusion. En réalité, c’est une question toute politique ; il s’agit de savoir si l’on repoussera d’un vote l’amnistie, sous quelque forme qu’elle se déguise, ou si l’on entrera dans une voie d’examen rétrospectif qui conduirait fatalement la chambre au désaveu ou à la révision de l’œuvre judiciaire de 1871. Il ne peut, il ne doit y avoir ni équivoque, ni demi-solution. Ce qui ne serait pas le rejet pur et simple fondé sur la nature même de ces lugubres événemens de 1871, équivaudrait à une sanction dérobée et honteuse. Ce serait sinon l’amnistie, du moins le commencement de l’amnistie ; l’effet serait absolument le même sur l’opinion, qui ne comprendrait pas toutes ces distinctions et ces indécisions, ou plutôt qui comprendrait qu’on a reculé devant un acte de fermeté nécessaire. Il ne faut donc pas qu’on se méprenne au moment où les chambres vont émettre un vote qui sera sans doute conforme à la raison, et qui n’aura d’autre inconvénient que de s’être trop fait attendre.

Cette amnistie qu’on a trop laissé traîner et peser sur l’opinion, elle n’est à vrai dire qu’une expression plus précise et plus criante de ce qui est justement un des dangers de la situation. Elle n’a de gravité que par la signification qu’elle prend fatalement, parce qu’elle est comme une première épreuve pour la majorité des chambres, parce qu’elle est pour la politique intérieure, pour la république constitutionnelle, une occasion de se fixer, de se caractériser, de se dégager de toutes les solidarités périlleuses. C’est après tout une condition d’autorité et même de durée pour le régime nouveau qui s’inaugure en France. On répète sans cesse, il est vrai, que la république est désormais définitive, qu’elle a été régulièrement votée par la dernière assemblée, souverainement sanctionnée par le suffrage universel. Une circulaire ministérielle récente, en rappelant aux fonctionnaires le devoir de faire respecter les institutions qu’ils servent a même qualifié de « factieuses » ; les espérances des partis qui rêvent encore un autre régime. Rien de mieux, si l’on veut. Un gouvernement ne peut pas se laisser mettre chaque jour en doute par les factions, pas plus qu’il ne peut accepter d’être servi avec tiédeur ou avec de secrets sentimens d’hostilité par les fonctionnaires associés à son œuvre. La confiance en lui-même est sa première vertu, et il est assez simple qu’il se considère comme définitif, surtout quand il a pour lui la loi, le vote du pays, une existence de cinq années, la force des choses. Soit ; mais on répétera toujours les mêmes banalités, on fera encore des circulaires, on ne sera pas plus avancé. La durée d’un régime dépend absolument du caractère rassurant et efficace de sa politique. La question est de savoir si cette république qu’on proclame définitive, qui peut l’être, si on le veut, sera conservatrice, libérale, conciliante, ouverte à tous, durable en un mot, ou si elle dérivera vers les agitations, les bouleversemens législatifs, les réformes aventureuses, les connivences révolutionnaires dont l’amnistie peut être considérée comme le prélude. C’est aux républicains de choisir, de ne laisser aucun doute sur le chemin qu’ils veulent suivre, et comment se conduisent-ils ? Que font-ils pour rassurer l’opinion, pour que la confiance s’attache par degrés à cette république dont ils désirent la durée, qu’ils veulent établir définitivement ? C’est là justement l’équivoque qui est au fond de la situation, qui n’est pas du moins encore suffisamment dissipée.

Le moment est peut-être décisif. Qu’on y prenne bien garde : il y a les républicains qui auraient bientôt mis la république en péril, et il y a ceux qui la laissent mettre en péril par une faiblesse secrète pour de vieilles idées, pour de vieux préjugés, pour des traditions étroites de parti. Les républicains ont deux procédés invariables dont on a chaque jour le spectacle sous les yeux. Ils se figurent sans cesse que la république ne peut vivre que par eux, par leurs amis ou leurs cliens, par des fonctionnaires de parti. Qu’il s’agisse de l’administration intérieure, ils assiègent le gouvernement de leurs exigences et de leurs récriminations. Préfets, sous-préfets ou magistrats sont mis en suspicion non-seulement dans leurs actions, mais dans leurs pensées les plus secrètes, et au moindre incident, qui peut n’avoir aucun rapport avec la politique, on s’écrie : Ce sont des magistrats de l’empire ! pourquoi ne pas changer la magistrature ? — Qu’il s’agisse de la représentation extérieure de la France, il faut absolument tout renouveler ; il faut envoyer dans les cours étrangères, auprès du pape comme auprès des empereurs d’Allemagne ou d’Autriche, des ambassadeurs, des ministres républicains. Et ceux qui parlent ainsi à M. le duc Decazes, comme ils parlaient au regrettable M. Ricard, comme ils parlent encore à M. Dufaure, ne voient pas qu’ils demandent naïvement pour eux ce qu’ils ont reproché à d’autres de faire à leur profit ; ils ne s’aperçoivent pas qu’en proposant de mettre l’administration, la diplomatie, la magistrature à la merci des mobilités de partis, ils discréditent toutes les fonctions, ils excluent la capacité sérieuse ; ils compromettent le service du pays sans relever assurément l’autorité du régime, qui ne se manifesterait que par l’inexpérience de fonctionnaires improvisés.

Les républicains ont un autre malheur ou une autre manie. Ils ne veulent pas seulement changer les hommes, le personnel, ils veulent tout réformer, lois, institutions, traditions. Il y a deux mois à peine que les nouvelles chambres sont réunies, et déjà il y a au moins vingt propositions qui bouleverseraient tout. Supposez un instant que toutes ces motions fussent autre chose qu’une fantaisie : nous aurions non-seulement l’amnistie en faveur des insurgés de la commune, mais la suppression du budget des cultes, la séparation de l’église et de l’état, l’abrogation de toutes les lois sur la presse, sur les réunions, sur les associations, la révision de toutes les lois municipales, la transformation du système financier, etc. Nous aurions tout cela et bien d’autres choses encore, car enfin il faut bien que tout soit à la mode républicaine, il faut bien que l’esprit républicain pénètre partout et se manifeste victorieusement ! Les républicains du conseil municipal parisien viennent de donner l’exemple de ce qu’on doit entendre par l’esprit nouveau, surtout par le libéralisme nouveau. Ils ont fait une hécatombe d’un certain nombre de pauvres sociétés de bienfaisance que la ville aidait de quelques médiocres subventions. Ces sociétés, il est vrai, n’existent que pour secourir des vieillards, des enfans abandonnés, des femmes en couches ; n’importe, elles étaient suspectes pour leur origine et leur caractère religieux. Les radicaux du conseil municipal parisien n’ont pas pu admettre cela, ils n’ont pas même épargné une modeste et vieille institution qui existe depuis plus de quatre-vingts ans, qui sous le nom de « la charité maternelle » rend chaque jour d’immenses et obscurs services. Notez bien que le conseil municipal n’a rien fait en définitive : il ne peut pas empêcher ces sociétés de vivre même sans le secours de 500 francs ou de 1,000 francs que la ville leur donnait, il n’a réussi qu’à montrer son mauvais vouloir, à rendre surtout plus sensible cette disproportion choquante entre l’importance d’une ville comme Paris, reine par la charité autant que par l’intelligence, et cette médiocrité municipale imbue de préjugés étroits, d’un fanatisme d’un autre genre. Voilà pourtant aussi des républicains, à ce qu’ils prétendent ! — Mais ce ne sont là, dira-t-on, que des excentricités partielles désavouées par la raison ; toutes ces propositions dues à la fantaisie de quelques députés n’ont aucune chance d’être adoptées, elles ont tout juste la valeur que leur donnent les hautes recommandations de M. Floquet et de M. Naquet ! C’est précisément la question et c’est là que nous voulons en venir. L’essentiel est de montrer sans plus de retard que tout cela en effet ne répond à rien, qu’il y a une majorité indépendante de ce radicalisme agitateur et stérile. Cette majorité existe, elle doit exister dans la chambre des députés elle-même comme dans le sénat. Elle est positivement intéressée à dissiper ce qui peut rester d’incertitude, à s’attester par des actes, à donner la mesure de ce qu’elle veut et de ce qu’elle ne veut pas. Cette majorité modérée et le gouvernement agissant d’intelligence doivent se hâter de montrer que la république inaugurée aujourd’hui, organisée par la constitution, placée sous l’autorité de M. le maréchal de Mac-Mahon, dirigée dans les conseils par M. Dufaure, que cette république n’a rien de commun avec les fanatismes, les préjugés et les rêves du radicalisme ! Là est l’intérêt des prochaines discussions parlementaires, de cette session qui vient de s’ouvrir et qui, par le tour qu’elle prendra, va révéler ce que peut le nouveau régime pour la direction de nos affaires intérieures comme pour la sauvegarde de nos intérêts extérieurs.

Le grand intérêt extérieur est évidemment aujourd’hui dans ces affaires orientales qui semblent chaque jour s’aggraver en se compliquant sans cesse d’incidens nouveaux. L’empiré turc a sans doute traversé bien des crises, bien des fois on a annoncé sa mort prochaine. Il vit toujours ; la vérité est pourtant que cette fois la crise est plus violente, plus aiguë que jamais. Trois choses peuvent caractériser cette situation de la Turquie au moment présent. D’abord il est bien clair que malgré les bulletins victorieux du général turc, de Mouktar-Pacha allant au ravitaillement de quelque ville de l’Herzégovine, l’insurrection reste dans toute sa force, avec tous ses avantages. Non-seulement l’insurrection paraît à peu près invincible dans l’Herzégovine, mais elle s’étend plus que jamais à la Bosnie, et déjà des symptômes d’agitation se sont manifestés dans d’autres provinces, dans la Bulgarie, dans la Roumélie. C’est un ébranlement général de tout ce monde slave-chrétien. Ce n’est pas tout. Un des événemens les plus propres à montrer dans son triste jour la situation de la Turquie est à coup sûr ce qui vient de se passer dans une autre partie de l’empire, à Salonique. La cause première ou le prétexte des scènes sanglantes de Salonique n’apparaît pas encore d’une manière bien précise. Il s’agit d’une jeune fille convertie à l’islamisme, disputée entre chrétiens et Turcs ; le consul des États-Unis, Grec ou Bulgare d’origine, aurait joué un rôle. Toujours est-il que le consul de France, M. Moulin, et le consul d’Allemagne ont été les victimes du fanatisme musulman ; ils ont péri assassinés par une populace furieuse, et depuis ce moment la ville de Salonique semble être restée dans une fermentation dangereuse.

Des incidens ne sont que des incidens sans doute ; ce qui en fait ici la gravité, c’est que l’odieuse tragédie de Salonique est évidemment le résultat de toute une situation, c’est que le gouvernement turc est impuissant. Il glisse dans une désorganisation croissante accélérée ou tempérée tour à tour par des changemens de ministère à Constantinople. Que le gouvernement turc soit disposé à donner toutes les satisfactions possibles pour le massacre des consuls européens, nous n’en doutons pas ; mais sait-il lui-même la mesure de son pouvoir ? Il n’est peut-être pas plus maître du fanatisme musulman à Salonique qu’il n’est maître de l’insurrection chrétienne dans l’Herzégovine, et dans tous les cas le gouvernement français a montré une énergique et prudente sollicitude en envoyant devant Salonique, sous les ordres de l’amiral Jaurès, quelques navires qui répondent de la sûreté de nos nationaux aussi bien que des satisfactions et des réparations dues pour le meurtre de notre malheureux consul. La faiblesse visible, croissante de la Turquie, c’est la vraie raison de l’intervention de la diplomatie européenne réunie en ce moment à Berlin. Le comte Andrassy, le prince Gortchakof, viennent en effet de se rencontrer avec M. de Bismarck dans la capitale allemande. L’empereur Alexandre lui-même est aussi à Berlin. Que va-t-il sortir de ces délibérations intimes ? Des mesures nouvelles ont dû être adoptées, elles seront communiquées aux autres cabinets de l’Europe. Elles n’iront pas sans doute jusqu’à une intervention militaire en Turquie ; mais il est assez vraisemblable qu’on ne se contentera pas de vagues réformes. Or c’est ici que commence l’inconnu, un terrible inconnu peut-être, que cette question d’Orient réserve à toutes les politiques.

L’Angleterre n’est point sans s’occuper de cette crise orientale ; pour le moment, elle n’en a pas fini avec ce titre d’impératrice que la reine Victoria paraît avoir tant ambitionné, ou du moins cette singulière affaire semble se survivre à elle-même par une suite interminable d’incidens, La question a beau être tranchée par le vote du parlement, par la proclamation définitive qui a été faite, elle renaît chaque jour, elle reparaît comme un fantôme pour le ministère ; mais si l’on veut savoir comment procèdent les pays qui respectent leurs institutions, qui savent être libres sans être révolutionnaires, on n’a qu’à voir ce qui vient d’arriver à M. Lowe. C’est au moins curieux, ne fût-ce que comme expression des mœurs parlementaires de l’Angleterre. M. Lowe a été un des adversaires les plus vifs de cette invention du titre impérial ; il l’a combattue avec une impétuosité de raison et d’éloquence qui a plus d’une fois donné du souci à M. Disraeli. Jusque-là, rien de mieux. Malheureusement M. Lowe s’est laissé emporter ; lui qui a été ministre et qui le redeviendra sans nul doute, qui est encore membre du conseil privé, il s’est laissé aller à faire intervenir la personne royale, à dire dans un meeting que deux des précédens ministères avaient eu à décliner les sollicitations de la reine au sujet de ce terrible titre impérial. Cela fût-il vrai, c’était une indiscrétion compromettante, que M. Gladstone s’est hâté de désavouer, et M. Disraeli n’a pas manqué de saisir cette belle occasion d’écraser son adversaire, de le mettre dans la situation la plus fausse en démentant au nom de la reine elle-même tout ce qu’avait dit l’ancien chancelier de l’échiquier ; M. Disraeli a même traité tout cela de « commérage calomnieux. »

Que croyez-vous qu’eût fait un homme public dans un pays de mœurs révolutionnaires ? Il se serait probablement révolté, il aurait soutenu ce qu’il avait dit contre la souveraine elle-même, et il se serait créé sans doute une popularité équivoque aux dépens de l’institution royale. M. Lowe s’est bien gardé d’agir ainsi ; il n’a pas même voulu se borner à se taire, à courber silencieusement la tête. Il est allé devant le parlement se frapper la poitrine en signe de pénitence et déclarer qu’il avait eu tort d’avancer ce qu’il avait dit, qu’il le regrettait d’autant plus que la reine était la seule personne de son royaume qui, par sa position souveraine, ne pouvait se défendre elle-même. M. Lowe, sans croire en aucune façon s’abaisser, a tenu à confesser humblement qu’il avait commis une faute, et il a ajouté tout simplement : « Je rétracte donc absolument tout ce que j’ai dit, et si un pareil langage convient de la part d’un sujet envers une souveraine, j’offre humblement à sa majesté mes excuses pour l’erreur que j’ai commise. » On a cru ce qu’on a voulu, peut-être même y a, t-il des Anglais toujours persuadés que d’ancien chancelier de l’échiquier ne s’est pas trompé, importe, l’acte de respect a été accompli, la faute d’avoir fait intervenir la reine a été réparée, C’est ainsi que se conduisent les pays qui savent rester libres sans compromettre une institution fondamentale, et le lendemain du jour où a été proclamé le nouveau titre réellement assez impopulaire, le prince de Galles revenant de son voyage dans l’Inde n’a pas moins été accueilli à Londres par les ovations et les acclamations de la foule, qui a salué en lui l’héritier royal ou impérial de la vieille couronne d’Angleterre.

Un des spectacles parlementaires les plus intéressans est aussi celui qu’offre aujourd’hui l’Espagne, occupée à renouer ses traditions constitutionnelles et à rentrer dans le cadre d’une vie régulière. L’Espagne a certes passé depuis huit années par bien des épreuves dont la révolution de 1868 a été le triste point de départ. Elle a eu un assez long interrègne qui n’a eu d’autre résultat que de préparer et de hâter la désorganisation du pays. Elle a essayé de se donner une royauté étrangère qui n’a pu rien réorganiser et qui n’a été qu’une sorte d’intermède, un épisode promptement dénoué par le bon esprit du prince à qui des révolutionnaires dans l’embarras avaient décerné cette couronne de circonstance. Elle a glissé de la royauté étrangère, dans la république, une république qui n’a eu que le lustre inutile de l’honnête caractère, de l’éloquence de Castelar, et qui est devenue tout aussitôt une convulsion aiguë, une anarchie sanglante. Un instant, elle a vécu, ou plutôt elle a failli périr entre l’effroi des insurrections communalistes du midi et l’insurrection carliste du nord ; elle s’est vue sans armée, avec des assemblées agitatrices, avec des pouvoirs éphémères et disputés, entre toutes les menaces d’une démagogie meurtrière et d’un absolutisme suranné. Elle a parcouru le cercle des expériences jusqu’aux inévitables coups d’état qui ne manquent jamais dans les situations violentes, et tout cela naturellement lui a coûté cher : elle l’a payé de sa liberté, de sa fortune, de son crédit.

Comment s’est-elle tirée de là ? Tout simplement par la monarchie constitutionnelle, qui a reparu au moment favorable et qui a eu la chance de trouver pour la représenter un jeune roi d’une maturité précoce, d’un esprit ouvert et fin, avec un premier ministre assez bien inspiré, assez habile pour faire de cette restauration opportune une œuvre d’intérêt national. C’est par la monarchie constitutionnelle que l’Espagne a retrouvé depuis quinze mois un ordre régulier, une certaine confiance, les moyens d’en finir avec une guerre civile acharnée, et le mérite du chef du cabinet, de M. Canovas del Castillo, dans cette difficile entreprise, a été surtout de se pénétrer des circonstances, de comprendre son temps. Il a eu la prudence de faire avec le jeune représentant de la vieille dynastie une royauté nouvelle sans réaction, sans représailles des vaincus de 1868, sans esprit exclusif, en s’efforçant au contraire de rallier autour de son roi tous les partis libéraux divisés par les révolutions, plus ou moins compromis dans les événemens de ces dernières années. M. Canovas del Castillo a réellement déployé, dans cette œuvre aussi laborieuse que délicate, une sagesse, une habileté et un tact qui ont fait le succès de la restauration espagnole. Il a réussi autant qu’il pouvait réussir, et l’autre jour, en défendant contre les anciens modérés absolutistes ou contre les partisans d’une liberté illimitée les idées de tolérance religieuse qui vont entrer dans la constitution nouvelle, il a pu constater les résultats de sa politique de conciliation, de transformation des partis ; il a pu dire devant les cortès, qui l’ont applaudi : « Il faut qu’il soit bien établi qu’ici il n’y a pas de gouvernement ni de majorité portant le nom « d’unioniste » ou de « modéré, » il n’y a qu’un gouvernement libéral-conservateur et une majorité libérale-conservatrice. » C’est avec ce sentiment de libéralisme conservateur que M. Canovas del Castillo a conduit heureusement jusqu’ici les affaires de la monarchie restaurée et qu’il a dénoué patiemment depuis un an toutes les difficultés qui se sont succédé.

Ces difficultés restent assurément nombreuses, considérables encore, et il en est deux surtout que le gouvernement de Madrid ne peut plus éluder, maintenant qu’il touche au rétablissement définitif d’un régime régulier dans la paix reconquise. La plus pressante, la plus grave peut-être de ces difficultés du moment est cette question des fueros des provinces basques qui survit à la guerre civile, qu’il faut absolument résoudre, d’autant plus que c’est une cause d’ardente émotion dans le pays menacé de perdre ses privilèges héréditaires. Les Basques tiennent à leurs traditions et à leurs coutumes. Des députations ont été appelées à Madrid, et naturellement les délégués ont reçu des provinces qu’ils représentent la mission de défendre les fueros, de réclamer le maintien de cette situation privilégiée qui fait que le pays basque n’a été soumis jusqu’ici ni à la conscription ni aux impôts généraux. A Saint-Sébastien, à Bilbao, dans toutes ces régions, malgré le souvenir des misères encore récentes de la guerre, il y a eu et il y a peut-être toujours une certaine agitation. C’est une question des plus délicates qui s’élève sérieusement pour la première fois depuis 1839, depuis le traité de Bergara.

Évidemment le cabinet de Madrid est dans son droit en prétendant étendre les lois générales à l’Espagne tout entière. Les Basques ne peuvent plus invoquer des garanties qui avaient été respectées jusqu’ici ; ils ont perdu leurs titres en participant à la dernière guerre : c’est là ce que leur a valu don Carlos en exploitant leur dévoûment. Non-seulement le cabinet de Madrid est dans son droit, mais il a la force, il a dans les provinces du nord une armée d’occupation qui lui assure une domination incontestée. Il peut tout faire, rien n’est plus vrai ; mais en même temps il faut considérer que ces provinces accoutumées à se gouverner elles-mêmes ont été toujours les mieux administrées de l’Espagne, et que ce serait une étrange politique de leur enlever jusqu’à des privilèges d’administration locale qui sont sans danger. Il faut se souvenir de plus que, si les Basques ont eu le malheur de suivre don Carlos, ils n’ont pris réellement les armes que lorsque l’Espagne tombait dans l’anarchie. Tant que l’ancien gouvernement a existé, tant que la reine Isabelle a été à Madrid, les provinces du nord sont restées toujours fidèles, elles ne se sont jamais insurgées même dans les crises révolutionnaires qui se sont succédé depuis 1860. Sous un régime régulier, elles n’ont jamais été un embarras. Le problème consisterait à ne plus laisser subsister ce qui est devenu une anomalie trop criante, l’exemption du recrutement et des impôts, et à maintenir une assez large autonomie de gouvernement local. C’est peut-être au fond la pensée du président du conseil, qui, dès le premier instant, n’a point hésité à témoigner l’intention d’abroger tout ce qui est contraire à l’unité nationale et constitutionnelle, mais qui s’étudie visiblement à ne rien brusquer. Disposé à ne point transiger sur l’essentiel, il sent en même temps le danger d’une réforme trop absolue, trop radicale, qui aliénerait les Basques et laisserait dans les provinces du nord des fermens redoutables. Le mieux serait sans doute de ne pas trop ajourner la solution d’une question qui touche aux sentimens les plus profonds et les plus vifs de toute une population.

Une autre difficulté qui pèse lourdement sur le cabinet de Madrid, c’est celle des finances et du crédit. Le ministre, M. Salaverria, s’est chargé de porter devant les cortès le triste exposé de la situation financière. L’Espagne peut voir aujourd’hui sous la forme inexorable des chiffres officiels ce que coûtent les révolutions. La dette portée à un capital de plus de 10 milliards et à un intérêt annuel de plus de 350 millions, les élémens de la fortune publique diminués, l’état atteint dans ses ressources permanentes par l’aliénation des mines les plus productives, l’arriéré dans tous les services, le trésor réduit à une véritable suspension de paiemens, puisque cinq coupons de la dette sont en retard, ce n’est là qu’un résumé sommaire de ce cruel bilan. M. Salaverria tranche courageusement dans le vif ; il ne propose pas seulement d’élever certaines contributions, de maintenir les surtaxes établies pendant la guerre, il va droit au point délicat, qui est celui de la dette. M. Salaverria se fait, il est vrai, un point d’honneur de ne pas toucher au capital de la dette, mais il se rattrape sur les intérêts, qui seront réduits à partir de 1877. Ce n’est que bien plus tard que l’intérêt se relèvera, et en attendant cette diminution sera compensée par un amortissement progressif qui améliorera la situation des créanciers. Au demeurant, cet exposé n’a contenté personne, et toutes ces combinaisons, nécessaires peut-être, mais assurément peu flatteuses, assez compliquées, ne peuvent devenir définitives qu’après les négociations qu’on va ouvrir avec les créanciers étrangers. Le gouvernement espagnol a une liquidation pénible à poursuivre, il doit la faire sans reculer devant les sacrifices. Quand on a laissé s’accomplir les événemens, il faut les payer. Ce n’est pas seulement une question d’honneur pour le règne du roi Alphonse, c’est une question de sécurité, et l’Espagne aura certainement de quoi payer tout ce qu’elle doit, de quoi tenir ses engagemens, si elle s’attache à une politique sérieuse, qui, en maintenant la paix intérieure, stimule et protège le développement des forces productives, des éléments de richesse accumulés au-delà des Pyrénées.


CH. DE MAZADE.



REVUE SCIENTIFIQUE.

L’AVENIR DE L’ANTHROPOLOGIE.
I. Revue d’Anthropologie. — II. Bibliothèque des Sciences contemporaines : L’Anthropologie, par M. P. Topinard.


Il semble que la science eût dû suivre de tout temps le fameux précepte socratique qui recommande à l’homme de se connaître lui-même, et cependant bien longtemps l’homme s’est ignoré, car la science de l’homme ou l’anthropologie ne date que de quelques années à peine, et l’on ne s’entend pas encore tout à fait sur la définition et les limites de cette science. C’est qu’en effet on peut envisager l’homme à des points de vue bien différens. La peinture et la sculpture en reproduisent les traits, la psychologie analyse son intelligence, l’anatomie décrit ses organes, la physiologie nous montre comment ces organes fonctionnent ; mais ce n’est pas tout et il restait quelque chose à faire. Au milieu des êtres vivans qui l’entourent, l’homme n’est pas un être à part. C’est, lui aussi, un être vivant, qui a avec ses voisins des rapports qu’il faut connaître pour juger sainement non-seulement des différences, mais aussi des analogies. L’homme envisagé comme espèce, telle est, à vrai dire, la seule définition de l’anthropologie.

Cette définition comporte par cela même plusieurs subdivisions dans la science qu’elle définit. Supposons en effet, pour donner plus de clarté à notre affirmation, qu’il s’agisse d’une espèce autre que l’homme, de l’éléphant par exemple. La connaissance de l’espèce éléphant n’impliquera pas l’anatomie descriptive et complète de ses organes. Une telle étude ne serait qu’une monographie de l’éléphant ? mais il faudra connaître et étudier d’abord les caractères qui séparent l’éléphant des animaux voisins, ensuite les variétés de cette espèce : on aura alors à examiner successivement ces variétés suivant le temps, c’est-à-dire aux périodes géologiques où elles ont apparu, pour disparaître plus tard, et suivant les lieux, c’est-à-dire dans les contrées où elles se multiplient, en Asie et en Afrique. L’éléphant d’Asie n’est pas le même que l’éléphant d’Afrique, il faudra donc rechercher s’ils ont la même origine, s’ils dérivent d’une ou de plusieurs souches, quelles migrations les ont amenés l’un en Asie, l’autre en Afrique, et quelle influence ont elle le climat, le genre de vie et les milieux sur la production de telle ou telle variation. En un mot, on tâchera de connaître l’espèce avec ses variétés, ses variations et ses rapports avec les espèces voisines.

Ce qui serait déjà difficile pour une espèce relativement si peu nombreuse en variétés et en individus devient d’une extrême difficulté pour l’homme. Nul être en effet n’offre une semblable diversité. Le Malais, le Caire, l’Esquimau, le Slave, présentent des différences considérables. Leur origine se perd dans les temps préhistoriques. Des croisemens multipliés ont modifié les races primitives, dites pures, au point qu’il n’y aurait plus de races pures qu’au Groenland, s’il faut en croire le savant professeur d’anthropologie du Museum, M. de Quatrefages. En outre, des préjugés aussi respectables que surannés, ne nous font pas envisager sans un certain effroi cette similitude de l’homme avec l’animal. Nous sommes tellement supérieurs que nous exagérons notre supériorité. N’a-t-on pas osé proposer l’existence d’un règne humain à côté du règne animal, comme il y a un règne minéral et un règne végétal, sans comprendre cette profonde parole de Pascal : « l’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur est que qui veut faire l’ange fait la bête. »

C’est Buffon qui a le premier parlé des races humaines, mais Buffon était plus observateur que classificateur, et les connaissances géologiques de cette époque étaient manifestement insuffisantes. Quelques années plus tard, Blumenbach écrivit sur les variations du genre humain une thèse demeurée classique. Camper, Prichard, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, Lamarck, D’Orbigny, firent des observations importantes, mais la science de l’homme n’était pas fondée, et l’on ne pensait pas à réunir en un faisceau toutes les notions éparses.

En 1839, un homme éminent, qui fut à la fois savant physiologiste et économiste distingué, William-Frédéric Edwards, entreprit de créer une société ethnologique analogue à celle qui s’était instituée à Londres un an auparavant ; mais l’ethnologie n’est qu’une branche de l’anthropologie, elle étudie les mœurs, les lois, les habitudes d’une race, elle n’étudie pas les variations de cette race selon les époques et les contrées. La véritable origine de l’anthropologie date de 1859, quand M. Paul Broca créa et organisa une Société d’anthropologie. Depuis cette époque, la société a prospéré. Il s’en est établi de semblables dans toutes les capitales de l’Europe, il paraît même qu’il en existe une à Tiflis. Les travaux publiés par les membres de ces sociétés, soit insérés dans leurs bulletins, soit imprimés dans des revues périodiques, constituaient pour la « science de l’homme » un ensemble de matériaux diffus et mal ordonnés, que M. Topinard a essayé tout récemment de classer dans un livre didactique et élémentaire.

Il ne faut pas se dissimuler que, par la nature même de son sujet, l’anthropologie est une science démesurément vaste, et qu’elle fait appel à toutes les connaissances humaines. L’archéologie, la géologie, l’histoire, la géographie, l’anatomie comparée surtout, doivent lui fournir les élémens indispensables. Tout récemment, dans cette même Bibliothèque des sciences contemporaines qui nous donne le livre de M. Topinard, on a montré que la linguistique était féconde en applications imprévues à la science anthropologique. Aussi notre prétention n’est-elle ni d’analyser un livre qui est lui-même un résumé, ni même d’énumérer les questions fondamentales qui y sont traitées. Il nous suffira d’en indiquer quelques-unes, et on pourra se rendre compte de tout le vaste espace qui reste encore à parcourir aux anthropologistes de l’avenir.

Quel est au juste l’âge de l’homme ? Est-il le dernier venu sur la terre, et nous faut-il admettre les mythes qui lui assignent une origine toute récente et presque historique ? Cuvier, qui avait défendu cette interprétation étroite de la Genèse, serait aujourd’hui seul de son avis, parce que, même parmi les plus fervens catholiques, il n’est plus question de compter à l’ancienne manière les années qui séparent Adam d’Abraham. Ces années ont dû être des siècles. Il y a quelques jours, M. Emmanuel de Rougé a annoncé en son nom et au nom de M. Chabas, qu’on pouvait connaître exactement l’âge de la troisième pyramide. Cette pyramide fut construite par Menkèrès, le Mycérinus des Grecs, et on a lu dans les hiéroglyphes que, pendant la neuvième année du règne de Menkèrès, au moment de la construction de la pyramide, une certaine étoile avait apparu dans une position déterminée. Un calcul astronomique fort simple, paraît-il, donne l’année correspondant à la position de l’étoile ; or les astronomes ont trouvé que c’était l’année 3,007 ou 3,010 avant Jésus-Christ. Comme la première pyramide fut bâtie 900 ans avant la troisième, il faut nécessairement assigner à la plus vieille des pyramides une existence de 4,000 ans avant notre ère. C’est l’antiquité la plus reculée que l’on puisse apprécier par des moyens scientifiques. Ainsi déjà à cette époque les Égyptiens avaient une civilisation prodigieuse, ils connaissaient l’astronomie, l’écriture, l’architecture, et ces monumens merveilleux que nous admirons encore ont, non pas quarante, mais soixante siècles derrière eux.

Il n’entrera dans la pensée de personne de regarder ces civilisations avancées comme le début de l’humanité. Que de temps, que d’efforts il lui a fallu pour arriver à mesurer le cours des astres, et tracer des figures sur le granit ! Nous ne saurions nous en faire une idée, si nous n’avions les témoins irrécusables de ces premiers travaux et de ces ébauches longtemps infructueuses. Les poètes latins nous ont conservé la tradition d’un âge de pierre, et la tradition est devenue de l’histoire. Depuis que M. Boucher de Perthes a recueilli à Saint-Acheul des instrumens de l’homme primitif, on connaît l’âge de pierre et l’on en peut raconter l’histoire. Les silex taillés, les silex polis sont aujourd’hui classés et catalogués ; on en commente l’usage et l’on refait à grands traits l’histoire des premières civilisations. Quelquefois l’esprit des anthropologistes y déploie une imagination trop luxuriante et une perspicacité trop pénétrante, en cherchant à reconstituer les bases de ces sociétés primitives ; mais qu’importent les critiques de détail quand le fond subsiste en entier ? Au musée de Saint-Germain, on peut voir que nos premiers pères avaient déjà des moyens d’attaque et de défense proportionnés à leurs ennemis, et des instrumens en rapport avec leurs besoins, des haches, des ornemens, des couteaux, des meules et tout l’attirail qu’on peut supposer à des hommes vivant dans l’état de nature. Dans les musées Scandinaves et notamment à Copenhague, on trouve des collections plus célèbres encore et plus complètes. C’est en effet dans les « kjokkenmödding » du Danemark qu’on rencontre le plus de pierres taillées, et que l’amateur de débris préhistoriques pourrait faire les plus riches trouvailles.

Donc l’humanité est très vieille, et on le savait depuis longtemps : l’âge de pierre l’atteste ; mais qu’est-ce que cette antiquité par rapport à celle qu’il faut lui reconnaître aujourd’hui ? En effet, il est maintenant certain, que l’homme existait à l’époque tertiaire, c’est-à-dire à une période géologique prodigieusement reculée par rapport aux annales de l’histoire. L’abbé Bourgeois a trouvé à Thenay, au-dessous des calcaires de Beauce, dans le miocène inférieur, des traces irrécusables de l’industrie humaine, telles que des silex et des haches de pierre. A cette époque, la terre était habitée par un certain nombre d’animaux disparus aujourd’hui, et, sans qu’il soit possible de préciser une seule date, on ne craindrait pas d’exagérer en parlant de milliers de siècles.

Quelque difficiles que paraissent ces questions, elles le sont moins encore que les problèmes qui touchent à l’origine réelle des peuples. Invasions, immigrations, émigrations se sont succédé avec une telle rapidité, et ont eu des résultats si importans et si peu appréciables, que l’histoire des peuples avant l’époque historique est aussi conjecturale qu’une mythologie. Cependant, dans ce dédale de faits contradictoires, il est possible de rencontrer parfois le fil d’Ariane, et quelques données positives sont la récompense des recherches aussi patientes que brillantes tentées dans les dernières années. Nous ne parlerons que de ce qui concerne la France, car il est moins intéressant de connaître l’histoire des peuplades de Bornéo ou de la Cafrerie que les origines de la nation française, aujourd’hui si homogène, mais composée pourtant d’élémens si disparates.

Il est très probable qu’il existait en France, à l’époque, du renne, du mammouth, du rhinocéros tichorhynus, une race indigène, à crâne étroit, et dont malheureusement il ne nous reste que peu de vestiges. C’est la période paléolithique, ou l’âge de la pierre polie, âge très long relativement à celui de la pierre taillée, ou période néolithique. À cette époque correspondent les restes trouvés à Cro-magnon, à la Vézère, à Grenelle et dans la caverne dite de l’Homme mort.

C’est alors qu’ont accouru des immigrations de toute sorte. Les peuples du sud-ouest, venant de l’Inde, apportant leur langue et leur civilisation, se précipitèrent sur l’Europe. Les Celtes paraissent avoir été les premiers arrivés : la langue celtique est dérivée de l’aryen. On la retrouve encore dans le pays de Galles, dans la Basse-Bretagne, dans l’île de Man. Selon M. Broca, ce serait en Auvergne et en Bretagne que l’on retrouverait les représentants les plus purs du vieux type celtique. La taille moyenne, les cheveux châtains, les yeux gris, le front large, la tête carrée, les muscles bien développés, tels seraient leurs principaux caractères. Après les Celtes et les Gaëls, qui n’en sont qu’une variété, sont venus les Cimmériens et les Belges, qui s’établirent au nord de la Seine et qui ne tardèrent pas à se fondre plus ou moins avec les anciens Celtes. Les Cimmériens ou Cimbres sont ces Gaulois que Jules César a dépeints en termes si précis : Truces et cærulei oculi, rutilentæ comæ. Cette invasion des Cimbres paraît remonter vers l’an 1500 avant notre ère, et quand les Romains envahirent la Gaule, l’assimilation s’était faite entre les Kymris, les Celtes et la race indigène ; les Gaulois formaient alors une nationalité assez unie.

L’élément romain est venu modifier non-seulement la langue et les usages, mais encore la race des Gaulois. Dans le midi il est assez fréquent de rencontrer des types romains très prononcés. A Lyon et dans tout le midi de la France, la population ne fut plus gauloise, elle fut gallo-romaine. D’ailleurs dans le sud-est et dans le sud-ouest de la France, il faut compter avec d’autres élémens ethniques. Dans le sud-ouest, le type berber, ou ibérique, venant de l’Afrique et de l’Espagne, a envahi le sud de la Garonne. Près des Pyrénées, le type basque est resté encore assez isolé, et il est probable que les Basques sont les derniers représentans de la race indigène antérieure à l’invasion des Celtes et des Cimbres. Les Sémites au sud-est, venus de Phocée, se sont établis aux environs de Marseille. Dans le nord, la complexité n’est pas moindre. Les invasions sont venues de l’Allemagne, Les Francs, les Saxons, les Normands, sont arrivés successivement, et ont modifié la population primitive. Les envahisseurs furent bien vite assimilés, et il serait impossible de retrouver la trace de leur passage.

Tous ces élémens divers, un fonds indigène, une invasion celtique et une invasion cimmérienne à une époque très reculée ; à des périodes plus récentes, des immigrations, phocéenne, sarrasine, romaine au sud, franque et saxonne au nord, sans compter les passages des Goths et des Huns, constituent la nation française ; nous disons nation, et non race, car la race française n’existe pas : c’est le mélange de plusieurs races. Est-ce à dire pour cela que nous n’ayons pas notre originalité propre ? Écoutons plutôt le jugement d’un étranger, d’un Anglais, M. C.-L. Brace, cité avec raison par M. Topinard. « Par son génie et son caractère, assez contradictoires en apparence, dit M. Brace, le Français tient de trois grandes races dont il dérive. Par son caractère, brillant et belliqueux, sa passion de parade et d’effet, son goût pour les arts et les ornemens, son entrain, sa légèreté, sa galanterie, il est franchement Celte ; par la dévotion d’un grand nombre, par son sérieux, son sentiment d’indépendance personnelle, son esprit de libre examen et sa profondeur en matière scientifique, il est Teuton, tandis qu’il lient du Romain son merveilleux talent d’organisation et ses tendances à la centralisation. La race française, en somme, avec son génie, sa science, sa grandeur, ses fautes faisant pitié, ses infortunes qui affligent le monde, son passé splendide et son avenir mystérieux, constitue une unité, une force neuve et vivace comptant dans la vie de l’humanité, et aussi caractérisée qu’aucune des grandes faces de l’antiquité. »

Qu’il nous soit permis en terminant de former un vœu et de donner un conseil. L’anthropologie, dans beaucoup de ses parties, n’est pas une science ardue et abstraite. Elle doit intéresser tous ceux qui pensent, et tous ceux qui pensent peuvent contribuer à ses progrès. En Amérique et en Angleterre, à côté des savans qui cherchent, il y a le public qui les juge et qui souvent travaille avec eux. Qu’il en soit de même en France, sinon pour ces sciences ardues qui exigent tant d’années de préparations et de méditations, mais au moins pour l’anthropologie. Voyageurs, industriels, artistes et savans apporteront leur concours à l’histoire de l’homme, et ce sera une gloire pour l’humanité de connaître quel chemin elle a du parcourir pour atteindre le progrès d’aujourd’hui.


CHARLES RICHET.


La Génération des fermens, par M. E. Fremy, de l’Académie des Sciences, Paris 1876 ; "Masson.


Tout le monde est d’accord aujourd’hui sur le rôle que remplit la fermentation dans la vie animale et végétale : elle produit ce grand phénomène de rotation organique par lequel les élémens des corps vivans sont finalement restitués à l’air et au sol, sous une forme qui se prête à l’assimilation végétale, afin de rentrer de nouveau dans le torrent de la circulation. La décomposition qui précède ce retour en poussière est due à l’intervention d’agens spéciaux qu’on appelle ferment ; mais la véritable nature de ces agens est encore enveloppée d’obscurité, et les débats sur cette question sont plus vifs que jamais. On sait que M. Pasteur soutient la doctrine de la panspermie, d’après laquelle les fermens sont des êtres vivans dont l’éclosion dépend de germes que l’air tient en suspension et qu’il sème dans les milieux fermentescibles. M. Fremy, au contraire, défend la théorie de l’origine chimique des fermens, qui seraient créés directement par les corps organiques vivans ; l’air ne jouerait dans certaines fermentations que le rôle de milieu oxydant, et d’autres fermentations s’accompliraient dans l’intérieur des organismes où l’air ne pénètre pas, en vertu d’une « force végétative » dont seraient doués les milieux organiques : ces fermentations intracellulaires constituent l’argument principal que M. Fremy entend opposer aux partisans de la panspermie. Ce n’est pas qu’il nie la présence dans l’air de germes de moisissures, c’est-à-dire d’œufs d’infusoires et de spores de mycodermes ; mais il établit entre les fermens et les moisissures une distinction essentielle, bien que dans certains cas les deux phénomènes puissent se produire simultanément. L’air, d’après M. Fremy, contient des germes de moisissures, mais non des germes de fermens. Les nombreuses expériences, plus ou moins récentes, sur lesquelles M. Fremy appuie sa théorie, qu’il désigne sous le nom d’hémiorganisme, sont décrites tout au long dans le livre qu’il vient de publier sur la Génération des fermens. Le hasard a voulu que cette publication coïncidât avec celle des expériences si curieuses et si importantes de M. Tyndall, qui semblent donner complètement raison à M. Pasteur.

M. Tyndall a trouvé que l’air purifié par la filtration ou par l’action du feu ne diffuse plus la lumière. Une chambre de verre, remplie d’air clarifié, reste obscure lors même qu’elle est placée sur le passage d’un faisceau concentré de lumière : c’est qu’il n’y a rien pour réfléchir ou disperser les rayons lumineux. On peut désormais admettre que l’air dans lequel le passage d’un rayon de soleil ne trace pas de sillon lumineux a perdu aussi son pouvoir d’engendrer la vie, c’est-à-dire de semer les germes d’où naissent les fermens. M. Tyndall a constaté que l’air peut être rendu optiquement pur en le laissant simplement trois ou quatre jours dans une chambre close sans l’agiter et le troubler ; les poussières flottantes se déposent alors, et l’air confiné ne diffuse plus la lumière. Des solutions qu’on y laisse pendant des mois demeurent inaltérées, tandis qu’exposées à l’air ordinaire elles fourmillent de bactéries au bout d’un jour ou deux. Ces expériences de M. Tyndall, qui ont été communiquées récemment à la Société royale de Londres, et qui confirment toutes les conclusions de M. Pasteur, semblent fournir une nouvelle démonstration de l’impossibilité de la génération spontanée. En nous obligeant à chercher dans les germes charriés par l’air la cause prochaine des phénomènes de fermentation, elles font espérer qu’il sera possible de bannir les maladies parasitiques ou contagieuses de la face de la terre.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.