Chronique de la quinzaine - 14 mai 1872

Chronique n° 962
14 mai 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai 1872.

Quand on se souvient de ce qu’a été un instant la France au lendemain de la guerre, et quand on rapproche de ce passé d’hier la marche des choses d’aujourd’hui, on se reprend sans effort à l’espoir et à la confiance. Depuis quinze mois, quoi qu’on en dise, le temps n’a point été perdu. Cette assemblée et ce gouvernement qui sont nés à une des heures les plus sombres de notre histoire, et qui, après avoir été chargés à l’improviste du sauvetage d’une grande nation livrée à la plus furieuse tempête, sont maintenant en paix à Versailles, cette assemblée et ce gouvernement n’ont point été au-dessous de la tâche que les circonstances leur imposaient. On ne s’est pas débrouillé en un jour, on n’a pas fait tout ce qu’on aurait pu faire, il est vrai, et même, si l’on veut, dans cette œuvre laborieuse qu’on a dû entreprendre d’un commun accord, qu’on poursuit ensemble, il y a eu souvent, il y a encore des tiraillemens, des luttes intimes, des impatiences de partis, des méprises, des confusions. C’est l’effet inévitable des passions des hommes dans ces périodes douloureusement obscures où le plus difficile est de connaître son devoir. Somme toute, le patriotisme est resté le maître, l’inspirateur dominant et souverain dans les momens critiques, et après ces quinze mois la France, telle qu’elle apparaît particulièrement aujourd’hui, la France offre un spectacle qui n’est point peut-être sans quelque noblesse, le spectacle d’une nation qui, à peine revenue de ses terribles surprises, accepte les dures leçons du malheur, s’interroge courageusement elle-même, expose sans crainte au grand jour ses fautes, ses faiblesses, ses erreurs, pour remonter aux causes de ses désastres.

Non, assurément tout n’est pas fait encore, l’œuvre de réparation et de reconstruction n’est même pas très avancée, tous les mauvais pas et tous les écueils ne sont point franchis ; on est du moins sur la bonne voie, on se remet en marche d’un cœur plus tranquille et plus ferme, et c’est déjà quelque chose. Voilà le symptôme qui se dégage et se précise de plus en plus chaque jour. Peu à peu on entre dans cette voie de travaux sérieux et pratiques où le pays peut trouver les satisfactions les plus vraies, où les partis qui n’ont que des illusions et des ambitions se sentent déconcertés et impuissans, parce que leurs prétentions, leurs rêves, ne répondent nullement à l’état réel des esprits. M. Gambetta peut continuer à tout propos ses monologues pour prouver que c’est la monarchie sous toutes ses formes qui nous a conduits là où nous sommes, que la république est venue heureusement nous sauver ; les rabâcheurs du radicalisme, aidés de quelques conseillers municipaux parisiens, peuvent réchauffer leur pétitionnement pour la dissolution de l’assemblée : les uns et les autres parlent dans le vide, leurs pétitions et leurs discours ressemblent à une dissonance choquante et puérile, jurant avec la préoccupation universelle. Le laboremus de l’empereur romain est ce qui s’échappe de toutes les âmes, sinon de toutes les lèvres.

Il n’y a pas bien longtemps encore à la vérité, on ne savait trop par où prendra ce redoutable et douloureux problème de la régénération française ; maintenant on commence à le serrer de plus près et à le regarder en face sans se laisser intimider. On ne recule pas devant les besognes ingrates, les investigations sévères et les réformes décisives, devant la lutte contrôles abus contre les traditions routinières. On est pressé d’aborder les grandes questions d’où dépend l’avenir du pays. Demain ce sera la loi militaire, qu’on ne veut plus décidément ajourner, ce sera la réforme des finances, qui n’est pas moins urgente, et en attendant toutes ces commissions d’enquêtes qui ont été instituées par l’assemblée ou en dehors de l’assemblée, qui sont à l’œuvre depuis de longs mois, poursuivent leurs instructives recherches. La commission des capitulations a presque achevé ses travaux ? on a aujourd’hui sous les yeux cette pénible histoire, dont le dernier chapitre va être la mise en jugement du maréchal Bazaine ; La commission formée pour examiner tous les marchés négociés pendant la guerre a fait déjà plus de deux cents rapports. Il y a une commission des services administratifs qui n’est pas moins occupée, qui travaille, elle aussi, à la réorganisation du pays. Mettez à côté les grandes enquêtes sur le 4 septembre, sur le 18 mars : c’est toute une histoire, politique militaire, administrative, financière, de la France sincèrement, et impartialement poursuivie ; c’est l’étude servant de préface à l’action dans cette œuvre immense de reconstruction nationale, et remettant sans cesse les esprits en face de la patrie dans son passé douloureux comme dans son avenir. Sous toutes les formes, c’est la victoire souvent disputée et d’autant plus significative du sentiment des grandes nécessités publiques sur toutes les considérations et tous les entraînemens de parti ; M. le duc d’Audiffret-Pasquier vient de le dire dans cette simple et virile parole qui a fait vibrer toutes les âmes : « un pays n’est pas près de la décadence quand il a le courage d’envisager ses fautes et l’énergie de les réparer… »

C’est le vrai mot et en quelque sorte la moralité de cette phase nouvelle, éclatant tout à coup dans un de ces discours qui ne sont pas seulement l’honneur des institutions libres, qui ressemblent à un acte attendu, qui sont l’expression caractéristique de tout un ordre de préoccupations. Depuis longtemps, il n’y avait eu un succès parlementaire plus soudain et plus universel que celui de M. le duc d’Audiffret-Pasquier, venant tout simplement résumer les travaux de la commission des marchés, dont il était le président. On ne s’attendait pas peut-être à ce qui est arrivé, l’imprévu a mis du piquant dans cette séance à la fois si brillante et si sérieuse, qui a été comme une révélation. Le fait est que toutes les opinions se sont trouvées un instant confondues autour de l’orateur descendant de la tribune, et le président de la commission des marchés a eu la fortune la plus rare que puisse ambitionner un homme public, puisque l’assemblée, dans un mouvement spontané et unanime de sympathie, a décidé que ce discours qu’elle venait d’entendre serait publié d’une manière exceptionnelle et affiché dans toutes les communes de France. Après cela, il n’y avait plus rien à envier. Comment s’explique cet éclatant succès qui nous a ramenés aux beaux jours de l’éloquence parlementaire ? Assurément M. d’Audiffret-Pasquier l’a mérité par son talent d’orateur ; il a su être habile, nerveux, substantiel, à la fois modéré et impitoyable, en déroulant ce tissu de marchés onéreux, d’irrégularités inextricables, où la fortune de la France a été si étrangement compromise ; il a conduit avec art cet exposé un peu compliqué, et d’un seul coup il a enlevé l’assemblée, lorsqu’après avoir décrit les mœurs créées par l’empire, il a montré d’un trait le service militaire obligatoire comme le seul moyen de remettre partout l’honneur et la discipline, d’enseigner à tous « comment on aiment comment on sert son pays. » Oui, sans doute, après cette séance de l’autre jour, qu’on appelait tout haut un événement, on peut dire que M. le duc d’Audiffret-Pasquier a conquis son rang d’orateur, de véritable debater, et cependant ici le talent n’explique qu’en partie un si vif succès.

La vérité est que M. d’Audiffret a surtout réussi parce qu’il a fait un acte de courageuse initiative et de politique honnête, parce qu’il a porté hardiment la lumière dans toutes les obscurités administratives, parce qu’il a saisi corps à corps ces abus invétérés qui survivent aux gouvernemens, qui ne font que grandir à travers les révolutions. Qu’on remarque bien d’ailleurs que c’est là une affaire qui commence. M. Rouher, relevant sans doute le défi au nom de l’empire, a déposé une interpellation sur les suites qu’on doit donner aux découvertes de la commission des marchés. M. d’Audiffret lui-même est venu tout récemment annoncer de nouveaux rapports sur les opérations du gouvernement du 4 septembre, et M. Gambetta, de son côté, a immédiatement accepté le rendez-vous qui lui était assigné, de sorte que l’enquête, qui s’est poursuivie jusqu’à ce moment dans l’ombre discrète des commissions, prend désormais le caractère d’un débat public et solennel devant le pays. Après l’empire, le 4 septembre, tout doit y passer. Toujours est-il que M. d’Audiffret a été le premier à poser la question dans des termes tels que toutes les responsabilités sont en jeu, qu’il n’y a plus moyen de se réfugier dans les demi-jours, et en prenant cette attitude dans son premier discours il répondait à un sentiment universel, à une sorte d’impatience publique qui s’est sentie soulagée par cette courageuse franchise.

Les partisans de l’empire se plaignent avec âpreté aujourd’hui, ils accusent le président de la commission des marchés de ses révélations, et ils ont tort, car M. d’Audiffret a évité habilement tout ce qui aurait pu ressembler à une partialité trop amère contre un gouvernement tombé. Non, il ne s’est pas laissé aller aux représailles posthumes, il n’a récriminé contre personne, pas même contre l’empereur, ni contre les ministres qui se sont succédé. Il a simplement accusé les choses, le système, l’omnipotence autocratique, l’absence de tout contrôle, c’est-à-dire en un mot tout ce qui a été l’essence de l’empire. Est-ce que, s’il y avait eu un contrôle sérieux et efficace, la guerre du Mexique aurait été possible ? Est-ce qu’on aurait pu en 1866 commettre ces terribles fautes politiques qui ont fatalement conduit à des fautes nouvelles en 1870 ? De même dans les affaires administratives : on a beau multiplier les surveillances, les formalités, les règlemens, tout est illusoire, parce que le vrai contrôle n’existe pas, parce que l’omnipotence qui est au sommet couvre les omnipotences subalternes qui se cachent à tous les degrés, si bien que la cour des comptes elle-même devient impuissante. Il y a encore une apparence d’organisme régulier ; au fond, il n’y a que le caprice universel, et ce caprice conduit à une situation où l’on a pu engager une guerre sans savoir au juste ce que la France avait de ressources, où il a pu se trouver deux généraux soutenant avec une égale bonne foi, l’un qu’il y avait 10,000 canons, l’autre qu’il n’y en avait pas 3, 000. Sait-on ce que c’est que cette confusion de la guerre de 1870 ? C’est l’expiation cruelle d’une omnipotence infatuée et inhabile. M. d’Audiffret a mis le doigt sur la plaie, sur les conséquences désastreuses d’un contrôle annulé ou vicié ; il a rendu palpable la fatale cause de tout le mal, et c’est là ce qui a fait de son discours un acte politique saisissant et décisif.

M. le duc d’Audiffret-Pasquier a eu le mérite de fixer une multitude d’impressions vagues, de préciser le sens et la portée de cette enquête qu’il dirige comme président de la commission des marchés. Il est bien clair qu’une telle enquête ne peut pas être uniquement une œuvre d’histoire ou un aliment offert à des curiosités, à des passions banales ; elle ne peut pas avoir le sort de toutes les enquêtes qui ont été faites et qui sont allées s’ensevelir dans les archives. Il doit en rester quelque chose. Ce quelque chose pourra regarder la justice, s’il y a des coupables ; ce qui est surtout l’affaire de la politique, c’est d’aller droit à l’organisation qui a rendu tous les abus possibles, de se préoccuper des moyens de remettre l’ordre là où il y avait le désordre, la sincérité là où il y avait le mensonge. Sait-on seulement aujourd’hui ce qu’il y avait réellement de matériel de guerre, d’approvisionnemens de toute espèce en France au moment où la guerre de 1870 éclatait ? Non, on ne le sait même pas, on ne l’a jamais su, on ne le saura peut-être jamais malgré les recherches les plus minutieuses, parce qu’au bout de toutes les statistiques qu’on pourra produire il y aura toujours un point d’interrogation ; on se demandera ce qu’était la réalité. Après l’excès de confiance et d’illusion qui a tout permis, vient le scepticisme troublé qui ne croit plus à rien et se méfie de tout. Il faut cependant que le pays retrouve la sécurité en se sachant à l’abri de surprises comme celles qui l’ont consterné et livré à l’inévitable fatalité en 1870 ; il faut que, lorsque nos armées sont appelées à combattre, elles ne soient plus exposées à manquer de tout dès les premiers jours d’une campagne, et, pour en venir là, il faut que le contrôle soit sérieusement organisé partout, que les responsabilités soient efficaces, que les règlemens ne soient pas un vain mot, qu’on puisse voir toujours clair dans l’administration de la fortune et des ressources publiques. Voilà ce qui peut sortir utilement de l’enquête ; voilà la vérité pratique, et c’est précisément parce que M. d’Audiffret a montré cette vérité avec précision, avec énergie, c’est en mettant ainsi les esprits sur la voie des réformes possibles qu’il a fait un discours qui est plus qu’un discours, qui est tout à la fois un trait de lumière dans une situation obscure et un acte politique plein de promesses pour l’avenir.

Après cela, qu’on ne s’y trompe pas, la vraie et profonde raison d’un si grand succès parlementaire, c’est que M. le duc d’Audiffret-Pasquier s’est porté le témoin de la conscience publique sans trop s’informer s’il mettait en cause l’empire ou le gouvernement du 4 septembre. Il a fait sa trouée à travers les passions et les intérêts pour aller droit à ce qui doit être la condition invariable de tout régime honnête, le programme du seul parti dont la France ait besoin aujourd’hui, le parti de la reconstitution morale et patriotique du pays. L’empire se défendra, le gouvernement du 4 septembre s’expliquera ; peu importe, le résultat est acquis, le coup est porté, et par ce succès même qui s’est imposé si spontanément, qui a rallié un instant toutes les opinions sincères, on voit la supériorité d’un sentiment simple sur toutes les combinaisons et toutes les tactiques où l’on s’égare trop souvent. On voit ce que pourrait une politique qui, prenant la situation telle qu’elle est, se plaçant au-dessus des intérêts de partis qui divisent, se proposerait avant tout de guérir des plaies invétérées, de réorganiser tous les élémens essentiels et permanens de la prospérité nationale, de faire rentrer enfin, par l’accord de toutes les volontés patriotiques, la vie et la santé dans ce grand corps mutilé de la France.

Est-ce donc impossible ? Serait-il si difficile de s’en tenir à cette politique qui, une fois admise et fidèlement pratiquée, donnerait une force irrésistible à l’assemblée et au gouvernement agissant toujours d’intelligence ? Il suffirait de le vouloir, de s’imposer le sacrifice de quelques passions, de quelques préférences, de quelques antipathies, et de faire après tout par choix, par une prévoyante préméditation, ce qu’on est réduit à faire souvent par nécessité. Cette politique nationale, patriotique, au dire des habiles, n’est qu’une utopie qu’on flétrit volontiers du nom d’expédient provisoire, et l’autre politique, que produit-elle ? à quoi arrive-t-elle ? Il nous semble bien cependant que tout ce qui se passe quelquefois sous nos yeux n’est pas sans quelque éloquence. Remarquez ce double fait. M. le duc d’Audiffret-Pasquier vient poser devant l’assemblée une grande question d’honnêteté publique ; ce n’est nullement une simple question de morale abstraite, sur laquelle il est toujours facile de s’entendre : c’est au contraire une question très positive, très pratique, conduisant à des réformes définies, à des épurations administratives, peut-être à des rigueurs nécessaires. Sur ce terrain cependant tout le monde est d’accord, toutes les opinions se rencontrent. Si on le veut bien, si on ne se laisse pas arrêter par la résistance de tous les abus et de toutes les routines, rien n’est plus aisé que d’arriver à un résultat sérieux et utile qui restera un bien pour la France sous tous les régimes possibles. Voyez d’un autre côté ce qui s’est passé à propos de cette reconstitution du conseil d’état, qui a occupé l’assemblée pendant quelques jours et qui l’occupera encore prochainement. Ici toutes les préoccupations de parti se sont livré bataille, et on a fini par tomber dans une véritable confusion où il serait assez difficile de dire à qui est restée la victoire. La victoire, nous le craignons, elle n’est restée à personne, et encore moins à une bonne politique qu’à un parti quelconque. Malgré tout le talent des hommes, c’est bien là une des discussions les plus étranges qu’il y ait eu depuis longtemps dans l’assemblée. Elle a mis à nu toutes les contradictions, tous les inconvéniens de ce qu’on pourrait appeler la politique de réticence et d’arrière-pensée.

Qu’y avait-il cependant de plus simple que cette question ? On a essayé de l’arrêter au passage par une sorte de considération préalable, par cette raison souveraine qu’on ne peut la trancher sérieusement tant que la France n’a pas un régime définitif. C’est l’éternelle et banale, objection qui finira par devenir irritante. Bientôt, à entendre certaines personnes, on ne pourra plus se permettre les plus simples actes de la vie avant de s’être demandé si on est sous la république ou sous la monarchie. C’est la condition indispensable, la panacée universelle. Qu’il s’agisse de la magistrature, on ne peut y toucher sans savoir d’abord si elle sera républicaine ou monarchique. Qu’il s’agisse du conseil d’état, il faut attendre le régime définitif ; jusque-là, une commission provisoire est assez bonne pour nous. Que les intérêts souffrent, que les affaires soient en suspens, peu importe, pourvu qu’on ne mette pas le pied hors du provisoire. Qu’on se souvienne donc une bonne fois qu’il y a des institutions qui sont en quelque sorte indépendantes du régime politique, qui sont comme les articulations du corps social. Est-ce que sous la république, comme sous la monarchie, la magistrature ne doit pas être organisée de façon à maintenir l’autorité et la garantie d’une intègre et impartiale justice ? Est-ce qu’un conseil d’état n’est pas nécessaire pour élaborer et préparer les lois ? Hélas ! il est peut-être plus nécessaire que jamais, et, si on y réfléchissait bien, on verrait qu’il est même urgent d’avoir un conseil d’état fortement constitué, composé d’hommes éclairés et habiles, car un des symptômes les plus sensibles et les plus tristes depuis assez longtemps, c’est que nos lois portent la marque d’une véritable faiblesse de conception et de rédaction. Où donc est d’ailleurs la nécessité de revenir perpétuellement sur le caractère provisoire du régime actuel, de raviver sans cesse et à tout propos le sentiment de ce qu’il y a de précaire dans des conditions où le pays a trouvé le repos après la tempête ? M. Dufaure l’a dit avec un vigoureux bon sens, on n’arrive ainsi qu’à une sorte de diminution et d’affaiblissement de tout ce qui existe ; on s’étudie à déconsidérer le provisoire sans être pour cela mieux en mesure de fonder le régime définitif qu’on rêve. Étrange manière de soutenir un gouvernement que de lui mettre tous les matins une pincée de cendres sur le front en lui rappelant qu’il est provisoire et mortel ! De quelque nom qu’on le nomme, il est la France après tout, la France sans étiquette d’aucune sorte, si l’on veut, la France, qui apparemment n’est point provisoire quant à elle. Parce que dans un avenir qui n’est point fixé on devra se prononcer sur la forme définitive du gouvernement, ce n’est point une raison pour laisser tout en suspens aujourd’hui, pour refuser au pays un des élémens les plus simples d’une régulière et sérieuse organisation.

Soit, on aura un conseil d’état, puisqu’il le faut absolument ; le rapporteur de la loi, M. Batbie, M. Saint-Marc Girardin, M. le garde des sceaux, l’ont emporté sur ceux qui voulaient s’en tenir à la commission provisoire. C’est un succès de la raison politique ; mais ici a commencé une autre bataille, qui n’a pas été moins singulière, et qui a peut-être même fini par une comédie à laquelle on pourrait donner pour titre chacun hors de sa place ! Le principe de l’existence du conseil d’état est sanctionné : comment se constituera maintenant ce conseil ? qui en nommera les membres ? Au premier abord, à ne considérer que la logique des opinions, les traditions des partis, le résultat est à peu près indiqué d’avance. La majorité, dont la droite est un des principaux bataillons, se prononcera naturellement pour la nomination des conseillers d’état par le gouvernement, — la gauche, par habitude, par une vieille superstition, votera pour l’élection par l’assemblée. On voit d’ici la marche des choses. Eh bien ! non, tout est changé cette fois : c’est la droite qui vote pour l’élection des conseillers d’état par l’assemblée, c’est la gauche qui se fait la gardienne jalouse des attributions du pouvoir exécutif. La conversion est complète. Le secret de cette évolution du reste n’est pas bien difficile à deviner. La majorité a craint que le gouvernement fit des choix qui ne lui plairaient pas, la gauche a espéré que le pouvoir exécutif nommerait tout au moins quelques républicains, — et une institution précieuse, utile, qui devrait rester au-dessus des hasards de la politique, s’est trouvée ainsi mise à la loterie des combinaisons de partis. Que ces jeux parlementaires eussent un certain intérêt, un certain côté plaisant autrefois, dans des circonstances plus heureuses ou plus faciles, c’est bien possible ; aujourd’hui les temps sont un peu durs pour qu’on se livre à cette stratégie que le pays ne comprend pas toujours. Il reste à savoir si entre la deuxième lecture et la discussion définitive, qui va prochainement trancher la question, on n’aura pas réfléchi, et si la réflexion n’aura pas conduit à quelque transaction nouvelle.

Entendons-nous bien : nous ne mettons nullement en doute que l’assemblée ne fasse les plus honorables choix, même après avoir exclu les députés de toute candidature au conseil d’état. N’est-il point évident toutefois que la majorité, en votant comme elle l’a fait, s’est mise en contradiction avec ses propres principes, avec toutes ses opinions ? N’est-il point certain que dans des circonstances différentes elle se fût prononcée tout autrement, et que ce qu’elle a voté n’est qu’un expédient à ses propres yeux ? L’assemblée est souveraine, dit-on, elle a des prérogatives exceptionnelles qui n’appartiendraient à aucune autre chambre et qu’elle a le droit d’exercer. Oui, sans doute, l’assemblée est souveraine, mais elle a été jusqu’ici assez prudente, assez sage, pour ne s’en souvenir que lorsqu’il le fallait absolument, pour maintenir dans une situation transitoire, irrégulière, les conditions essentielles d’un ordre régulier. Elle a maintenu l’autorité des lois jusque dans le feu de la guerre civile la plus violente, et elle n’a eu recours à aucune mesure d’exception comme on l’avait fait dans d’autres temps. Investie de la souveraineté la plus complète, elle a laissé au gouvernement créé par elle les principales prérogatives, les attributions naturelles du pouvoir exécutif. Au fond, quel est le membre de la majorité qui ne soit pleinement convaincu que la nomination des membres d’un conseil d’état est une de ces prérogatives ? Personne, même parmi les républicains sensés comme parmi les libéraux conservateurs, ne doute qu’aujourd’hui et pour longtemps peut-être le choix des conseillers d’état ne soit une condition de bon gouvernement sous la république aussi bien que sous la monarchie. On en est persuadé, on ne le cache guère, et s’il en est ainsi, pourquoi penser d’une façon et agir en certaines circonstances d’une autre manière ? M. Dufaure est allé droit au fait en demandant si c’était une question de défiance. Non, ce n’est pas précisément une question de défiance ; c’est peut-être de la part de quelques-uns une question de mauvaise humeur, et la mauvaise humeur n’est pas une politique. Le plus puéril et le plus dangereux de tous les systèmes de conduite serait celui qui consisterait à paraître soutenir un gouvernement et à l’embarrasser ou à l’isoler quand on le peut, à se servir contre lui de tout ce qu’on peut rencontrer, même des succès de tribune qui n’avaient nullement le caractère d’une manifestation de parti, à créer un camp de semi-hostilité inquiète, frondeuse et à peu près impuissante.

Peut-on en effet remplacer ce gouvernement ? On n’y a même pas songé sans aucun doute, parce que les services éminens de celui qui le personnifie sont présens à tous les esprits, parce que cette grande expérience n’a point cessé d’être une garantie pour le pays et pour l’assemblée elle-même. Pourquoi dès lors se donner de temps en temps l’apparence d’une hostilité, d’une défiance qu’on ne veut pas et qu’on ne peut pas pousser jusqu’au bout ? Ne voit-on pas qu’on ne réussit qu’à jeter quelques incohérences et quelques anomalies de plus dans une situation qui en contient déjà bien assez ? Il n’y a qu’une manière de traiter avec un gouvernement qu’on a fait en définitive, qui n’a d’autre raison d’être et d’autre force que la confiance publique : c’est d’agir virilement avec lui, de ne pas trop pratiquer les sous-entendus à son égard, afin qu’il ne les pratique pas de son côté, de lui laisser avec ses attributions naturelles sa responsabilité tout entière, pour avoir le droit de lui demander compte de ses actes et de sa politique. Les confusions de prérogatives renouvelées et perpétuées à tout propos ne servent qu’à mettre la faiblesse partout, à créer une sorte d’irresponsabilité universelle qui fausse toutes les situations sans profiter à rien ni à personne.

Que veut-on de M. le président de la république ? Les uns lui demanderaient volontiers d’être un Monk civil, se servant de ce qu’il y a de forces monarchiques dans l’assemblée pour en finir avec ce qui reste de république ; les autres lui demanderaient, s’ils l’osaient, d’aller jusqu’au coup d’état jacobin, de se servir de la république contre l’assemblée, et, au bout du compte, en ayant l’air de provoquer M. Thiers à des rôles qui ne sont ni dans son devoir ni dans son humeur, dont il est le premier à se moquer, on se désarme dans tout ce qu’on aurait quelquefois le droit d’attendre de lui. Ce qu’en a le droit de demander à M. Thiers, en le soutenant dans ses efforts, en le secondant sans arrière-pensée c’est de rester dans le grand courant libéral et conservateur qui l’a porté au pouvoir, de se rendre à la puissance de l’opinion en certaines affaires, — et si attaché qu’il soit à ses idées, M. le président de la république n’est point assurément homme à se raidir contre certaines nécessités, pas plus qu’il n’est homme à tenter de gouverner sans l’assemblée ou contre l’assemblée. Sait-on ce qui vaudrait infiniment mieux que toutes les tactiques ? Ce serait que de ce travail des opinions il sortît à la fin une majorité se ralliant, sans parti-pris, sans préjugés, même si l’on veut sans trop de prétentions à l’habileté, à ce programme primitif de réorganisation nationale que M. le général Chanzy développait l’autre jour dans un discours qui, en son genre, a été comme le pendant du discours de M. le duc d’Audiffret-Pasquier, qui a été, lui aussi, un événement dans ces dernières semaines. Le général Chanzy prenait possession de la présidence des réunions du centre gauche, qui lui a été récemment conférée, et il a saisi cette occasion de dire à son tour son opinion sur les affaires du moment ; il a parlé simplement, sincèrement, avec une loyauté persuasive et d’un accent où une certaine inexpérience ne fait peut-être que rehausser l’inspiration patriotique.

L’ancien commandant de la deuxième armée de la Loire, arrivé au parlement avec la réputation d’un vaillant et énergique soldat, s’était tenu jusqu’ici dans une grande réserve, et il en dit naïvement la raison. Tous les autres députés pouvaient avoir une politique et leur place dans un parti déterminé ; lui, il n’était d’aucun parti et n’avait point de politique arrêtée. Il avait jusque-là vécu dans les camps, uniquement occupé de servir le pays. S’il s’était formé à Bordeaux un gouvernement définitif, se proposant avant tout de relever la France, il ne cache pas qu’il aurait été le serviteur fidèle de ce gouvernement. On l’a cru hésitant quelquefois, il ne l’était pas ; il étudiait, il observait la marche des choses, n’ayant plus sans doute à se fixer sur certains points essentiels qui dominent tout, mais attendant sur d’autres joints que la réflexion décidât de ses résolutions. Il s’est prononcé aujourd’hui avec une netteté et une franchise qui ont frappé tout le monde, qui ne laissent pas de faire au brillant chef militaire une place élevée dans les affaires publiques. Nous ne savons pas si le général Chanzy est un habile tacticien parlementaire ou un chef de parti, c’est dans tous les cas un homme qui sait choisir son terrain, et qui voit les choses avec une ferme droiture. Le général Chanzy a réussi d’un seul coup, comme M. d’Audiffret, parce qu’il a dit à sa manière le mot de la situation. Sa politique, à vrai dire, est bien simple ; elle est celle de beaucoup d’hommes qui n’écoutent que leur instinct et leur patriotisme : « réorganisation du pays par des institutions libérales et essai loyal de la république conservatrice, la constitution à donner à la France étant réservée. » Voilà le résumé : la république des « gens de cœur, » bien entendu, non celle « des envieux, des énergumènes ou des déclassés qui ne se laissent guider que par la convoitise, les utopies les plus insensées ou la haine qu’ils portent à la société. » Une politique s’efforçant d’obtenir avant tout « l’apaisement dans les esprits, le calme dans les jugemens, la vérité dans les appréciations ; l’ordre dans le pays. » Un patriotisme sans esprit exclusif et sans arrière-pensée de parti, s’attestant moins par des paroles et d’emphatiques déclamations que par des faits et des sacrifices. Un concours sincère prêté au gouvernement dans les limites de l’accord fait à Bordeaux et confirmé à Versailles. Que faut-il de plus ?

À mesure qu’on tourne dans ce cercle d’évolutions parlementaires d’où se dégagent de temps à autre ces manifestations significatives, une chose nous frappe. Il y a dans l’assemblée un centre gauche, un centre droit, sans parler de la droite et de la gauche, d’une extrême gauche et d’une extrême droite et des pointus ou des irréguliers de toutes les nuances. Or, en laissant de coté les partis extrêmes qui ne peuvent s’entendre avec personne et qui ne s’entendent pas toujours avec eux-mêmes, en ne prenant que ces groupes moyens qui constituent le noyau solide de l’assemblée, qui sont comme les masses d’infanterie dans les batailles, quels sont donc les points si graves de dissidence qui pourraient empêcher la formation d’une majorité liée par des habitudes d’action commune ? Entre le centre droit et le centre gauche où sont les incompatibilités absolues, les divergences inconciliables ? Le centre droit veut réserver la constitution définitive de la France, le centre gauche, représenté par le général Chanzy, n’entend nullement engager l’avenir ; tout ce qu’il dit, et ce que personne ne peut contester, c’est qu’on ne peut pas véritablement demander au régime actuel de conduire les affaires en dépit du bon sens, à cette unique fin de bien montrer que la république est impossible. Le centre droit veut maintenir toutes les garanties conservatrices, le général Chanzy les revendique avec une égale force. Le nouveau chef du centre gauche croit qu’il faut soutenir le gouvernement, le centre droit ne se propose assurément pas de le renverser. Les uns et les autres veulent que, sans perdre plus de temps, on mette la main à la réorganisation du pays par des institutions libérales, qu’on fasse justice, s’il y a eu des coupables, qu’on punisse les dilapidations, s’il y a eu des dilapidations, qu’on rétablisse dans toutes les sphères l’ordre, l’honnêteté, la discipline morale sous l’empire d’un contrôle sévère exercé à tous les degrés.

Puisqu’il en est ainsi, puisque sur tant de points essentiels les uns et les autres veulent les mêmes choses, avec les mêmes réserves de tout ce qui divise, pourquoi ne s’entendrait-on pas ? Cette majorité, elle existe sans doute implicitement, elle s’est montrée dans toutes les circonstances difficiles, elle se retrouvera toujours au moindre danger ; seulement elle n’a pas autant qu’il le faudrait le caractère d’un fait permanent, palpable aux yeux du pays ; elle est pour ainsi dire à reconquérir tous les jours, tandis que si elle s’avouait hautement, si elle s’attestait par une certaine suite d’actes et de desseins, elle serait par le seul fait de son existence la plus puissante de toutes les garanties contre tout imprévu, Qu’on se laisse donc aller une bonne fois à cette influence salutaire et fortifiante des considérations de bien public. Au lieu d’avoir toujours l’air de laisser une porte ouverte à l’esprit de division et aux tactiques de parti, qu’on mette au-dessus de tout cette réorganisation nationale dont on s’est fait justement un programme dans une sorte de mouvement instinctif sous la première impression des malheurs qui ont accablé la France. À chaque heure son travail et sa peine : un jour la loi militaire, sur laquelle M. Thiers se laissera convaincre parce qu’il sait bien qu’il y a des instans où l’on n’a pas raison contre tout le monde, — un autre jour les finances et le système d’impôts, qui restent encore en suspens ; puis c’est ce conseil d’état qu’on doit constituer, non sous l’influence de petits calculs du moment, mais tel qu’il doit être pour remplir utilement son rôle ; puis c’est la réforme administrative, allant de la loi sur les conseils-généraux, qui est déjà votée, à l’organisation municipale. A toutes les heures, c’est l’ordre moral et matériel à défendre ou à raffermir. De cette manière, ce n’est pas seulement le présent qu’on garantit et qu’on sauvegarde, c’est l’avenir qu’on prépare. Si on le veut en effet, si on agit ainsi, on peut arriver sans secousse et sans trouble au point décisif où la transition s’accomplira en quelque sorte naturellement, où le régime définitif qu’on adoptera ne sera que le couronnement d’une reconstitution nationale patriotiquement élaborée. Si c’est la monarchie qui reparaît à l’appel du pays lui-même, il y a des républicains qui n’y auront pas nui, convenez-en. Si c’est la république qui reste notre régime définitif, c’est qu’elle aura fait ses preuves comme institution régulière et protectrice, c’est qu’elle aura montré, non par des paroles retentissantes et vides comme celles de M. Gambetta, mais par des faits, qu’elle est compatible avec la grandeur nationale, c’est qu’elle aura triomphé de beaucoup de ses partisans eux-mêmes ; jusque-là, le mieux serait d’éviter les divisions qui ne font qu’affaiblir tout le monde, les dithyrambes qui ne servent à rien, et surtout de se souvenir que, si la république a tant de peine à s’établir, elle ne peut s’en prendre qu’à ces séides qui, pendant les années de calme et de prospérité que la monarchie constitutionnelle a faites à notre patrie, se sont ingéniés à faire de ce mot de république un synonyme d’agitation et de convulsion stérile. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est l’hostilité particulière de certains républicains contre ceux dont le nom rappelle ces brillantes années du régime constitutionnel, contre les princes d’Orléans. Que font-ils et que sont-ils cependant ces princes ? M. Ch. Yriarte vient de retracer dans un livre ingénieux et juste toutes ces physionomies séduisantes. Ce sont des soldats, des écrivains, des députés, qui s’intéressent à toutes les affaires de la France, qui n’ont jamais songé à troubler leur pays, et dont la virile joie a été de revenir confondre leur fortune avec celle de leur patrie malheureuse. Le général Chanzy, en parlant l’autre jour du danger des divisions, montrait à la France l’exemple des nations qui se déchirent elles-mêmes. L’Espagne est assurément un de ces exemples toujours instructifs. Depuis trois semaines, une partie du pays est livrée à la guerre civile allumée par le parti carliste. Don Carlos est allé un instant se mettre à la tête de ses bandes, levées en Navarre et dans les provinces basques, et la cérémonie de son entrée dans son royaume n’a pas été, dit-on, sans un certain apparat. Il s’est coiffé du béret blanc traditionnel, il a revêtu l’uniforme avec toutes les décorations qu’il s’est décernées à lui-même, et il a été reçu au son des cloches à son passage de la frontière. Malheureusement pour lui sa royauté n’a pas duré longtemps ; à la première étape, il est allé se faire battre dans un petit village, à Orosquieta, par les troupes du général Moriones, envoyées contre lui. Depuis ce moment, on n’a plus entendu parler du prétendant, et sa défaite a naturellement déconcerté l’insurrection, surtout en Navarre. Beaucoup de soldats de don Carlos se sont débandés ou se sont soumis, sans compter ceux qui ont été faits prisonniers. L’insurrection semble aujourd’hui concentrée dans la Biscaye, qui est sa principale forteresse, et où le général Serrano, qui commande toutes les opérations, cherche à la cerner. Sans être encore absolument vaincue, l’insurrection carliste est donc en déclin. Elle n’aurait eu des chances de prolonger la lutte que si les républicains de leur côté s’étaient soulevés dans les villes. Les républicains sont restés tranquilles, ou ils n’ont paru en fort petit nombre que sur certains points, et l’insurrection carliste laissée à elle-même sera sans doute prochainement comprimée. Réussît-elle à se maintenir encore quelques jours dans les montagnes, elle ne semble plus en état de résister aux forces dirigées contre elle.

L’Espagne échappe à un péril qui a pu être assez sérieux. Malheureusement cela ne change guère la situation politique générale, et c’est à Madrid que s’agiteront maintenant les plus graves questions. Le congrès vient de se constituer, il a nommé pour son président un homme considérable par son passé, comme par son talent, M. Rios Rosas, et au même instant le ministère présidé par M. Sagasta a été sur le point de donner sa démission pour une de ces questions de palais qui faisaient tant de bruit autrefois. C’est le chef de la maison militaire du roi, le général Gandara, qui a été la pomme de discorde. Le roi Amédée a été obligé de céder devant l’insistance de son ministère, et il a livré le général Gandara, qui a donné sa démission. Tout a été apaisé ; mais pour combien de temps ? Il est clair que ce n’est qu’une crise ajournée, dont la chute définitive de l’insurrection carliste hâterait la solution, et alors ce serait sans doute le général Serrano, le pacificateur de la Navarre, qui serait appelé au ministère. Seulement le général Serrano, après avoir eu affaire aux carlistes, aurait probablement affaire aux républicains et aux radicaux, qui ne lui feraient pas une vie facile, et c’est ainsi que l’Espagne tourne dans un cercle d’inépuisables agitations.

CH. DE MAZADE.
L’EXPOSITION DES ŒUVRES DE M. EDOUARD BERTIN.


La salle de l’École, des Beaux-Arts, où l’on admirait, il y a quelques semaines, les dessins de Félix Duban, s’est rouverte peu après pour une autre exposition posthume. Aux œuvres d’un maître qui avait eu le temps de vieillir dans la gloire et de faire ses preuves jusqu’au bout ont succédé les reliques d’un talent moissonné dans sa fleur, presque au lendemain de son premier épanouissement, et cependant assez éclatant déjà, assez riche au moins en promesses, pour que le nom de Henri Regnault appartienne désormais à l’histoire de notre art national. Certes aucune comparaison n’est possible entre les exemples de goût réfléchi, de science sereine ; légués par le chef de notre école d’architecture contemporaine et l’habileté toute d’instinct, l’impétueuse facilité du jeune peintre de Salomé et de la Sortie du pacha à Tanger ; mais tous deux, docteur dès longtemps en possession de ses degrés ou licencié d’hier, ont été des artistes dans l’acception la plus exacte du mot ; tous deux, malgré la différence des inspirations et l’inégalité des services, ont honoré et honoreront dans l’avenir notre siècle et notre pays. A ces titres, leurs travaux méritaient bien de comparaître dans leur ensemble devant ceux qui les avaient vus d’abord se produire successivement, et de recevoir cette sorte de consécration officielle avant d’être livrés au jugement de la postérité. Aujourd’hui c’est le tour d’un talent très digne aussi d’attention et d’étude. Le même toit sous lequel on avait rassemblé les œuvres de Duban et de Regnault abrite momentanément celles d’un paysagiste éminent, M. Edouard Bertin. Ainsi, pour la troisième fois dans l’espace de deux mois, le public est appelé à mesurer l’étendue des pertes subies, à recueillir des souvenirs inséparables de tant d’autres deuils, et à ne relever les témoignages de l’habileté consommée ou de la verve juvénile que pour constater de ce côté encore ce qui a péri de nos forces vives ou de nos plus légitimes espérances.

D’ailleurs, auprès d’une grande partie de ce public convoqué de nouveau à l’École des Beaux-Arts, l’exposition présente n’a-t-elle pas, plus que les expositions qui l’ont précédée, le caractère d’une révélation ? Lorsqu’on apprit la fin de l’existence de M. Edouard Bertin, mort à Paris le 14 septembre 1871, bien des gens peut-être ne ressentirent cette perte qu’en proportion du vide qu’elle laissait dans le domaine de la politique et des lettres. Chacun savait que, héritier d’un nom qui, pour ainsi dire, l’obligeait, M. Bertin avait succédé comme directeur du Journal des Débats à son père et à son frère, que depuis près de vingt ans il remplissait ses fonctions avec une fermeté de jugement à la hauteur de cette tâche difficile, qu’enfin le poste où il était resté jusqu’au dernier instant avait été pour lui, comme pour ses collaborateurs, un poste d’honneur et quelquefois de péril dans la funeste période qui finit avec la commune. Savait-on aussi bien que l’homme qui avait exercé cette sorte de charge publique était avant tout un peintre, un des représentans les plus sérieux de notre école contemporaine, et que, dans le genre spécial qu’il avait choisi, il méritait d’être classé au premier rang ? Si beaucoup d’entre nous ignoraient ces titres, la faute, il est vrai, n’en était pas tout entière, à leur manque d’attention ou de mémoire. Depuis longtemps déjà, les occasions d’apprécier l’habileté de l’artiste ne se présentaient pas pour ceux qui n’en avaient rien pu connaître autrefois. M. Bertin ayant à partir de 1854, cessé d’envoyer ses œuvres aux expositions annuelles, la génération appartenant par son âge au temps du second empire se trouvait tout naturellement privée, en ce qui le concernait, les moyens d’information ordinaires, et ne s’avisait guère de découvrir dans le coin le plus obscur d’une des salles du Luxembourg l’unique témoignage qu’elle eût pu à la rigueur consulter.

Au surplus, ceux-là mêmes qui gardaient le souvenir des tableaux exposés au salon par M. Berlin avant la seconde moitié de ce siècle n’étaient pas en mesure pour cela de se prononcer sur un talent dont ils n’avaient en réalité envisagé qu’une des faces et dont ils avaient dû involontairement négliger, dans un autre ordre de travaux, certaines preuves plus concluantes. Pour estimer à son prix, ce grave talent, pour en discerner avec une entière certitude les facultés distinctives et les vrais caractères, ce sont surtout les dessins de M. Bertin qu’il eût fallu interroger ; or ceux-ci, plus habituellement encore que ses tableaux, demeuraient soustraits à la publicité. A peine quelques-uns, reproduits tant bien que mal par la lithographie, étaient-ils venus, sous le titre de Souvenirs de voyages, apparaître un moment aux vitres des magasins d’estampes ou se mêler dans les portefeuilles des amateurs aux œuvres d’autres talens plus féconds en apparence, plus généralement accrédités. Encore ces austères croquis, enjolivés et comme ajustés au goût du jour par le crayon des interprètes, ne pouvaient-ils donner qu’un aperçu bien insuffisant, sinon même une idée inexacte, des qualités propres aux modèles. Pour tout le reste, c’est-à-dire pour un millier peut-être d’études de paysage d’après nature ou de compositions dessinées, on en était réduit aux éloges qu’en faisaient, le cas échéant, ceux qui avaient accès dans l’atelier de M. Bertin et à cette singulière alternative, — ou d’accepter ces louanges sur parole, — ou, si l’on y soupçonnait quelque exagération, d’en contester tout aussi aveuglément la justesse. Maintenant que l’exposition ouverte à l’École des Beaux-Arts livre à l’examen de tous ce qui pendant, si longtemps avait été connu seulement de-quelques regards privilégiés, il. n’y a plus pour personne ni informations incomplètes, ni équivoques d’aucun genre. Les admirateurs de ce talent, qui n’avait voulu se manifester qu’à huis-clos et qui semblait se dérober au succès avec autant de soins que d’autres en mettent à le rechercher, les amis de M. Berlin se trompaient-ils en réclamant pour lui le titre de maître, ou bien ne faisaient-ils que devancer la justice de l’opinion publique ? En un mot, s’agit-il ici de reconnaître les inspirations d’un esprit d’élite ou simplement la patience d’une main laborieuse ? On a sous les yeux les pièces du procès ; à chacun de voir ce qu’elles valent et quel jugement elles autorisent à porter.

Pour nous, ce qui nous paraît ressortir clairement des paysages peints ou dessinés par M. Bertin aux diverses époques de sa vie et sous le ciel de chaque contrée, ce qui donne à ces œuvres non pas uniformes, mais conséquentes au même principe, leur physionomie particulière et leur accent, c’est l’expression de la foi, de la certitude. La manière de M. Bertin est, comme sa pensée, convaincue. Nulle ruse dans la pratique pour déguiser l’audacieuse simplicité des intentions, nul accommodement non plus avec les doctrines moyennes, avec les coutumes éclectiques de notre temps, et nous ajouterons, nulle ostentation d’indépendance dans ces libres procédés, dans ces allures toutes personnelles. De là quelque chose d’imposant au premier aspect, comme ce qui porte en soi le caractère de la sincérité ; de là aussi une séduction d’autant plus sûre qu’elle s’exerce par des moyens moins compliqués et que la méthode adoptée par l’artiste est, malgré sa rigueur, moins pédantesque et moins hautaine. Exempte d’aridité aussi bien que d’emphase, large sans être vide, exacte sans aboutir à l’imitation inerte, cette méthode a je ne sais quelle sérénité dont l’esprit ressent aisément l’influence et qui s’empare tout d’abord du regard. Sans doute le crayon ou le pinceau de M. Bertin ne veut donner et il ne donne en réalité qu’une version abrégée du texte qu’il a choisi, un sommaire en quelque sorte des beautés eu des phénomènes que la nature lui a offerts ; mais le sens de ce texte est si nettement saisi et rendu, il y a dans la traduction de ces beautés une concision si éloquente, que plus d’insistance sur les formes d’expression partielles semblerait ici superflue, et que peut-être, en étant mieux informés des détails, nous courrions le risque de comprendre moins bien la signification de la scène générale, on dirait presque la moralité qui en ressort.

Il y a, on le sait, pour l’art du paysage deux manières de nous émouvoir ou de nous charmer. L’une, se réduisant, quant au moyen, à la transcription littérale du modèle donné, intéresse nos souvenirs familiers par l’image des réalités qui nous entourent, ou quelquefois notre curiosité par la topographie imprévue d’un pays lointain ; l’œuvre de l’artiste dans ce cas n’exprime rien de plus que la ressemblance matérielle et n’éveille en nous qu’un sentiment analogue à celui que nous inspire le récit strictement fidèle d’un fait. C’est là le principe et la fin du paysage tel que l’ont compris et pratiqué les peintres hollandais du XVIIe siècle ; c’est en ce sens aussi que se poursuivent dans l’école française contemporaine les progrès déterminés, il y a près d’un demi-siècle, par les abus mêmes du système contraire et par la méthode conventionnelle en usage depuis le siècle précédent.

L’autre parti à prendre en face des types que fournit la nature inanimée est, sans transformer ceux-ci, d’en sacrifier jusqu’à un certain point les apparences accidentelles, pour mettre d’autant mieux en relief ce qui les caractérise essentiellement et, si l’on peut ainsi parler, pour en démontrer la raison d’être générale. Je sais le danger de ces procédés synthétiques et le risque qu’on court en prétendant dégager l’esprit des choses, d’en réduire l’imitation pittoresque à l’état d’une formule abstraite, d’une sorte d’épure géométrique. Rien de plus facile en pareil cas que de dépasser la limite des révisions ou des retranchemens permis et d’arriver par excès de correction à n’exprimer que le factice, sous prétexte d’idéal à défigurer le vrai. On se rappelle trop bien les fautes de ce genre commises à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci pour qu’il soit nécessaire d’insister ; mais de ce que Valenciennes et les siens se sont mépris sur l’étendue de leur droit et sur la manière de l’exercer, faut-il conclure que ce droit n’existe pas ? Devra-t-on, de peur de nouveaux abus dans l’application, proscrire absolument le principe, n’attribuer à l’art et aux artistes qu’une fonction tout impersonnelle, et confondre d’avance les paysagistes qui tenteraient une interprétation poétique de la réalité avec ceux qui, dans le passé, n’en ont su faire qu’un thème pour leurs dissertations prétentieusement didactiques ? Autant vaudrait condamner la main intelligente d’un peintre de portraits à la niaise véracité d’un appareil photographique, ou bien exiger du sculpteur qu’au lieu de traduire la forme humaine en se souvenant de l’âme qu’elle enveloppe, il se contentât d’en fabriquer tout uniment l’effigie.

Non, dans le domaine du paysage comme ailleurs, comme dans tout ce que l’art met en cause et en œuvre, la réalité ne peut nous intéresser vraiment et nous instruire qu’à la condition d’avoir préalablement ému celui qui a entrepris de la retracer. Il ne suffit pas que l’artiste ait copié son modèle trait pour trait, il faut encore qu’il nous apprenne ce qu’il a senti en face et à propos de ce modèle ; il faut que sa pensée, son goût tout au moins, achève de vivifier cette imitation de la nature, là même où le rôle de l’imagination est en apparence le plus sacrifié à la transcription littérale. Dans ces paysages hollandais par exemple dont nous parlions tout à l’heure, la vraisemblance des objets représentés ne nous séduit et ne réussit à nous persuader que parce qu’elle laisse deviner sous les dehors de l’abnégation les intentions secrètes, l’action particulière de la main qui les a reproduits. À plus forte raison, l’influence exercée par le peintre sera-t-elle prépondérante et décisive, si, au lieu d’un portrait de la réalité rendue jusque dans ses moindres détails, il s’agit pour lui de figurer l’ensemble des harmonies ou des contrastes qui donnent à un site sa majesté propre ou sa grâce, à des effets de jour leur poésie, aux lignes d’un horizon leur grandeur ou leur mystère. Alors plus que jamais l’impression produite sur le spectateur dépendra de l’impression que l’artiste aura lui-même ressentie, et les préférences témoignées par celui-ci devant la nature se justifieront d’autant plus aisément à nos yeux que l’expression en sera plus nette, plus personnelle, plus ouvertement voulue. Les éblouissantes études d’architecture et de paysage exposées, il y a quelques semaines, à côté des autres œuvres de Henri Regnault ont prouvé ce que l’originalité du sentiment et du style peut. avoir en pareil cas de communicatif et de convaincant. Sans forcer le rapprochement entre des travaux. matériellement si dissemblables, ne saurait-on dire que les sévères paysages peints ou dessinés par M. Bertin achèvent à leur manière la démonstration ?

Ici, en effet, l’intervention du goût individuel se manifeste avec une éclatante franchise. Chaque forme, qu’elle soit exprimée jusqu’au bout ou seulement indiquée, accuse une intention préconçue ; chaque coup de crayon ou de pinceau correspond à un ordre d’idées supérieur au fait, et dont l’élévation se révèle dans l’ampleur de l’interprétation même, dans la sobriété majestueuse des procédés de l’imitation. Sans doute, si la représentation de la nature n’avait d’autre fin que l’illusion absolue, le trompe-l’œil, des œuvres traitées avec ce dédain pour les petites vérités d’accident et de détail courraient le risque de paraître insuffisantes ; on n’aura garde de les juger telles, si l’on se rend compte des conditions spiritualistes de l’art et des privilèges qui lui appartiennent, si l’on se rappelle qu’il a pour objet principal cette délectation de l’intelligence dont parle Poussin, ou, suivant une autre parole du noble maître, que « le tout est de bien savoir ce qui est permis à un peintre dans les choses qu’il veut représenter, lesquelles se peuvent prendre et considérer comme elles sont ou comme elles doivent être. » En réformant à quelques égards ses modèles, M. Bertin ne fait donc qu’user d’un droit incontestable, d’une facilité profitable à la grandeur, et même en un certain sens à la vraisemblance de l’aspect, puisque, par cette réforme ou cet abrégé des choses qu’il retrace, l’artiste en définit d’autant mieux les caractères dominans, la physionomie et la beauté typiques.

Il ne suit pas de là néanmoins que le talent de M. Berlin se produise partout et toujours avec la même autorité. Nous le disions en commençant, les tableaux que M. Berlin a signés ne laissent qu’incomplètement pressentir l’originalité, l’aisance tout au moins de sa manière, tandis que, depuis les dessins achevés jusqu’aux moindres croquis, ce qui est sorti de son crayon révèle, aussi clairement qu’un esprit bien inspiré, une main facile, sûre d’elle-même, maîtresse en toute occasion du sujet qu’elle aborde et du moyen. On ne saurait prétendre sans doute qu’en se servant du pinceau cette main si bien prémunie par l’étude renonce à ses coutumes savantes ; encore moins pourrait-on, au point de vue des doctrines, soupçonner chez le peintre la secrète velléité d’un désaveu, de la plus légère concession même à d’autres exigences que les préférences habituelles de sa pensée. Ce que M. Bertin entreprend d’exprimer sur la toile ne diffère nullement, quant au fond, du genre de beauté et des intentions qu’il réussit ailleurs à faire prévaloir seulement, soit refroidissement involontaire de la verve par la lenteur forcée du travail, soit égalité d’insistance sur des parties qu’il eût convenu de traiter en proportion de leur importance relative, une certaine monotonie dans le coloris aussi bien que dans la touche ne laisse pas ici d’engourdir les apparences générales et d’en compromettre sinon la dignité, du moins le charme. Quelque chose d’épais, de surchargé, semble parfois exagérer l’intensité des ombres et en appesantir l’obscurité jusqu’à l’étouffement du ton naturel, de même qu’à force d’envelopper les détails, la lumière sur les objets qu’elle frappe, a l’air de se condenser et de se superposer par couches comme un moule. Contrairement à la méthode des coloristes qui déduisent l’harmonie de la diversité munie des couleurs et de leur éclat inégal, M. Bertin cherche l’unité de l’effet dans l’effacement des contrastes que ces couleurs présentent entre elles. En adoptant une gamme presque monochrome dont il se contente de varier les nuances suivant les cas, il fait en réalité bien moins acte de peintre qu’il ne s’approprie et ne renouvelle à sa manière les procédés de l’aqua-tinte ou du camaïeu. De là, même dans les tableaux les plus remarquables du paysagiste [1], un mélange singulier de langueur et de dureté, un ensemble de tonalités à la fois compliquées et mornes qui, sous une apparence de parti-pris, trahissent les recherches pénibles et la longue succession des efforts.

En revanche, tout ce qui tient à la forme pure, à la cadence ou à la combinaison des lignes est tracé sur la toile par M. Bertin avec une rare certitude, une véritable maestria. Que l’on examine, entre autres spécimens de son aptitude à déterminer pour ainsi dire la structure architectonique d’une scène, que l’on regarde, ne fut-ce qu’un instant, les paysages intitulés Tombeaux de Ghebbel Selseley, dans la Haute-Égypte, le Jardin des Oliviers, l’Ile de Patmos, et, le meilleur à notre avis des vingt-cinq tableaux exposés, celui que le livret mentionne sous cette simple désignation la Chèvre, — on sentira combien le goût qui a choisi et ordonné les élémens de ces compositions est ample et instinctif, combien la noblesse de ce style diffère de la méthode prosaïque dont nous voyons les produits se multiplier d’année en année au salon, et en même temps quelle distance sépare cette dignité sans faste des formules pédantesques en usagé au commencement de ce siècle. Comparés aux simples vues et aux études qui résument les tendances les plus générales de notre école contemporaine, les tableaux peints par M. Bertin paraîtront peut-être l’expression d’un art un peu solennel ; peut-être les eût-on jugés au contraire d’un caractère trop simple ou trop familier à l’époque où régnaient les représentant officiels du paysage dit « héroïque. » Qu’importe après tout ? Si, en raison de son indépendance même, M. Bertin court le risque d’être désavoué par les disciples de l’idéalisme à outrance aussi bien que par ceux qui se proclament aujourd’hui « réalistes, » si ses doctrines, trop austères pour les uns, trop peu académiques au gré des autres, ne permettent de le rattacher à aucune des sectes ayant un nom et une étiquette, la place tout à part qu’il mérite n’en saurait être moins honorable pour cela, et les juges désintéressés l’y maintiendront. Qui sait même ? comme Didier Boguet, comme Chauvin, comme d’autres paysagistes presque ignorés de leur vivant, et maintenant en sérieux crédit auprès des connaisseurs et des artistes, peut-être M. Bertin occupera-t-il à l’avenir un rang dont seront dépossédés quelques-uns de ses plus célèbres contemporains ; peut-être ses œuvres, dérobées hier encore aux regards de la foule, sont-elles destinées à figurer en meilleur lieu et à inspirer une estime plus durable que les œuvres de tels talens populaires à l’heure où nous sommes. Dans l’histoire des arts aussi bien que dans l’histoire des lettres, rien de moins rare que de pareils reviremens. Sans remonter au-delà des premières années, du siècle, il serait facile d’en citer des exemples bien faits pour nous donner à réfléchir.

Si donc les travaux de M. Bertin doivent échapper à l’oubli dans lequel nos successeurs relégueront sans scrupule plus d’un nom ou d’un talent aujourd’hui tout autrement en vue, c’est principalement sur les dessins de l’artiste qu’il faut compter pour que cette justice lui soit rendue. Que l’on suppose dès à présent quelques-uns de ces dessins exposés dans les collections publiques à côté des œuvres du même genre qu’ont laissées les maîtres, pense-t-on que ceux qui les verront à cette place s’étonneront beaucoup du rapprochement ? Ne semble-t-il pas au contraire qu’en tenant compte ingénument de leur valeur ils les accepteront au même titre que les témoignages d’un art plus ancien ? Nous ne voudrions pas exagérer le prix des productions dues au crayon de M. Bertin et exhausser l’habileté dont il a fait preuve, si rare qu’elle soit, au niveau de cette puissance souveraine qu’attestent les incomparables croquis d’un Claude Gellée ou d’un Poussin. Ce que nous prétendons indiquer seulement, c’est la parenté qui existe entre l’intelligence du dessinateur moderne et les inspirations de ses plus nobles devanciers ; c’est, toute proportion gardée quant aux résultats, la similitude des inclinations naturelles, des principes admis, des entreprises tentées. Bien qu’il ait, au début de sa carrière, fréquenté l’atelier de Girodet et plus tard celui de Bidault, M. Bertin est en réalité un disciple des grands paysagistes français du XVIIe siècle, ou plutôt c’est en se formant à leur exemple, en face de la nature italienne, qu’il a retrouvé et continué, à deux cents ans d’intervalle, la tradition qu’ils avaient fondée. Malgré le profit qu’il a pu tirer de ses études dans les divers musées de l’Europe, ou de ses voyages successifs en Suisse et en Espagne, en Sicile et en Grèce, en Turquie et en Égypte, le meilleur et le plu sûr de ses convictions lui est venu de son séjour aux lieux mêmes qu’avaient contemplés Poussin et Le Guaspre. La vraie patrie de son talent est cette campagne de Rome qui lui dévoilait les secrets de la majesté pittoresque, comme elle les avait révélés jadis aux chefs de notre école, et dont les belles lignes ont été si souvent reproduites par M. Bertin avec une sincérité de plus en plus émue, avec une piété croissante, depuis l’époque où il les étudiait pour la première fois en 1822, à côté de Léopold Robert, jusqu’aux années où il les revoyait tour à tour en compagnie de son ami Paul Delaroche, d’un autre de ses plus chers amis, M. Amaury Duval, ou de la femme dévouée qui, après avoir si tendrement surveillé sa vie, garde aujourd’hui le respect passionné de sa mémoire.

Faut-il maintenant essayer de décrire un à un tous les dessins exposés à l’École des Beaux-Arts ? Autant vaudrait entreprendre l’analyse d’un livre en s’arrêtant aux détails que contient chaque page. Nous en avons assez dit pour faire pressentir les caractères généraux du talent de M. Bertin et l’unité de ses efforts, la constance de ses prédilections, quelque variés d’ailleurs que soient les tâches ou les modèles. Qu’il nous suffise de mentionner en passant et de recommander à l’attention, entre autres spécimens significatifs de cette large et robuste manière, les études faites à Ronciglione, à L’Aricia, à Tivoli, ou aux portes de Rome même, dans le lieu dit Fontaine de la nymphe Égérie, et dans les jardins de la villa Pamfili, — les Vues de l’île de Philœ, sur le Nil, et des Environs de Thèbes, — les Latomies de Syracuse, les Ruines du temple d’Egine, et, parmi les sujets d’invention, les saintes Femmes au tombeau, Saint Benoît et ses disciples allant fonder le monastère de Subiaco, — enfin et surtout le paysage portant le n° 39 et inscrit au livret sous ce titre Souvenir de Grèce, composition pleine de grandeur, exécutée avec une aisance admirable, et, plus qu’aucune autre signée du même nom, digne d’avoisiner un jour dans quelque musée ces beaux monumens du vieil art français dont tout à l’heure nous évoquions le souvenir.

L’exposition des œuvres de M. Bertin est, pour les artistes comme pour le public, un enseignement et un exemple. N’eût-elle d’autre résultat que de faire ressortir par le contraste l’inanité ou l’insuffisance de la pure dextérité, des ruses ou des coquetteries de la touche, des petites habiletés du métier, il y aurait là déjà un service rendu ou tout au moins un avis opportunément offert à bon nombre d’entre nous ; mais la leçon peut porter plus haut et plus loin. Ces œuvres si ouvertement empreintes du sentiment de l’idéal nous apprennent ou nous rappellent que, dans la peinture de paysage comme dans toute production de l’art en général, il y a quelque chose de supérieur et de préférable à la simple représentation du fait, quelque chose d’aussi nécessaire que la vraisemblance matérielle, d’aussi influent que la beauté même des types donnés, — c’est l’expression choisie et poétique, c’est l’élévation de la forme, c’est le style. Sans le style, j’entends sans l’interprétation originale et personnelle, la fidélité pittoresque n’est plus qu’une mutile contrefaçon, le talent qu’un synonyme de l’adresse ou de la patience, l’art lui-même qu’un procédé industriel. Ce sont là, dira-t-on, des vérités banales. Soit ; mais, s’il y a un moment où des banalités de cette sorte peuvent être répétées sans scrupule, n’est-ce pas quand chacun semble les oublier ? Si quelques paysagistes, au premier rang desquels il faut citer M. Cabat et M. Français, s’obstinent heureusement à défendre dans leurs ouvrages les droits de la pensée et la légitimité du sentiment, combien n’en rencontrerait-on pas qui, s’accommodant au hasard de tout ce que la réalité leur offre, paraissent ne viser à rien de plus que la simple copie des surfaces, ne rien ambitionner au-delà d’un naturalisme analogue à la littéralité photographique ! D’autres, sectateurs de M. Corot, croient avoir rempli leur tâche quand ils ont, en quelques coups de pinceau, esquissé l’ensemble d’un effet et noyé chaque forme, chaque contour dans les brumes d’une épaisse atmosphère. Enfin les éclatans succès de Henri Regnault et ses procédés tout exceptionnels pourtant, tout inhérens à ses facultés spéciales, n’ont-ils pas déjà éveillé assez généralement l’esprit d’imitation pour qu’on ne puisse craindre de ce côté encore plus d’une entreprise stérile, plus d’une périlleuse aventure ? En face des erreurs présentes ou dans la prévision des erreurs prochaines, il n’est donc pas superflu de recourir aux vérités théoriques pour essayer de ramener ou de prémunir l’opinion. La critique a ce devoir en tout temps, même au risque de quelques redites ; elle l’a plus que jamais lorsqu’aux efforts qu’elle peut tenter s’ajoute l’autorité imprévue d’un grand exemple,, d’une série d’œuvres tout à coup mise en lumière, lorsqu’elle trouve, comme aujourd’hui dans les dessins de M. Bertin, la démonstration pratique du beau dont il lui appartient de recueillir les principes et d’enregistrer les lois.


HENRI DELABORDE.


DE QUELQUES RÉCENS TRAVAUX SUR LA HONGRIE.
I. Bd. Sayous, Histoire des Hongrois et de leur littérature politique de 1790 à 1815 — II. Daniel Lévy, l’Autriche-Hongrie, ses institutions et ses nationalités. — III. Poésies magyares, Pétœfi Sandos, traduction par H. Desbordes-Valmore et Ch. E. e Ujfalvy. — IV. Ujfalvy, la Hongrie, son histoire, sa langue et sa littérature.


Pendant bien longtemps, il n’y a guère eu pour les Français d’autre histoire que l’histoire de France. Nous sommes enclins à voir dans la France un empire du milieu, dont dépend et auquel se rapporte tout le reste du monde. C’est surtout depuis la révolution française, mot que nous ne prononçons jamais sans enfler la voix, que nous sommes les dupes de cette illusion. Presque tous ceux qui ont tenté d’écrire l’histoire des guerres et des convulsions que l’Europe a traversées depuis la fin du siècle dernier ont glissé sur cette pente ; leur prétention plus ou moins avouée ou leur tendance plus ou moins naïve a été d’enfermer dans l’histoire de France toute l’histoire de l’Europe. Ignorant les langues étrangères, ne connaissant pas ou connaissant mal les livres publiés en anglais ou en allemand, ils ont été inexacts ou incomplets dans la peinture des idées et des sentimens auxquels obéirent, dans de grandes crises, les peuples dont la France souleva les passions et, qui finirent par l’écraser sous leur masse. Il a fallu, pour que nous comprenions le mouvement de 1813 en Allemagne, que le colonel Charras, averti par sa haine pour le second empire des colères que le premier avait pu inspirer, mît à profit les loisirs de l’exil pour apprendre l’allemand et pour étudier toute une littérature d’ouvrages politiques et militaires qu’avaient à peine jusqu’ici soupçonnée nos écrivains.

M. Sayous est de ceux qui ont compris les dangers de cette infatuation et de cette ignorance, et qui travaillent à élargir nos horizons. Depuis plusieurs années, il s’était mis à étudier la langue et la littérature hongroise ; il a fait plusieurs voyages dans le pays pour s’y créer des relations, pour s’accoutumer à en parler l’idiome. Il a vécu au milieu des Magyars, suivi de près les débats de leurs comitats et de leurs chambres législatives, assisté à leurs fêtes et à leurs réunions, saisi sur le vif les traits de leur étrange et original génie, traits qu’il résume lui-même dans ces lignes, qui méritent d’être citées : « Un peuple tartare, qui a pris rang dans l’Europe civilisée pour la sauver plusieurs fois de la barbarie, un peuple fier qui est capable de la soumission la plus touchante aux rois dans le malheur comme de la résistance la plus indomptable aux rois puissans et victorieux, un peuple orgueilleux de sa race jusqu’à la superstition, et qui doit la beauté de son type et la trempe énergique de son âme à d’heureux mélanges avec des nations dédaignées, un peuple ardent et mobile, qui comprend à merveille le difficile et patient régime parlementaire, un peuple de furieux cavaliers et d’intraitables légistes : telle est, avec ses grandeurs, ses défauts et surtout ses contrastes, la nation magyare. »

Aucune histoire, ajoute avec. raison M. Sayous, n’est demeurée plus inconnue. Pour le moment, il se borne à nous offrir un épisode de ces annales, « le récit, au point de vue hongrois, des vingt-cinq années les plus dramatiques de l’histoire, celles de la révolution française et de l’empire. » En dehors de l’intérêt que présentent certains incidens de ce récit, qui frappent vivement l’imagination, et certaines figures d’un relief saisissant, comme. celle de Paul Nagy, un précurseur de François Deak, il est instructif pour nous de voir par quelles fautes la France perdit rapidement au dehors l’influence morale et les sympathies que lui avaient d’abord conquises jusque sur les rives du Danube, dans la steppe hongroise et les forêts de la Transylvanie, les principes proclamés par la grande constituante. A mesure que la France se fait violente et atroce avec les jacobins, la conscience des peuples qui avaient salué avec transport cet idéal nouveau de justice et de raison s’inquiète, se révolte ; ceux qui croyaient aux progrès et qui comptaient s’appuyer, pour en donner le signal, sur les exemples de la France perdent courage et sentent tomber leurs espérances. Dans la douleur sincère que leur cause cette déception, quelques-uns, des meilleurs et des plus nobles, vont même jusqu’à détester ce peuple qui a trompé leur confiance, ils lui reprochent d’avoir désorienté l’Europe et de l’avoir fait douter de la liberté ; leur haine n’est encore que de l’enthousiasme et de l’amour réduit au désespoir. En même temps, le pouvoir absolu et les privilèges injustes, qui s’étaient un moment crus tout à fait compromis et qui étaient déjà tout prêts à capituler, reprirent courage, se coalisèrent et reconquirent bien vite presque tout le terrain qu’ils avaient perdu. Ce que la France de Robespierre avait commencé, la France de Napoléon l’acheva. Les horreurs de 93 avaient troublé les esprits et nous avaient aliéné les cœurs ; les brutalités de la conquête et les caprices de ce vainqueur qui découpait au gré de sa fantaisie dans la carte de l’Europe des royaumes pour ses frères et beaux-frères firent naître des haines et des colères dont nous avons encore à soixante ans de distance senti l’effet et porté la peine. Le besoin de chasser l’ennemi commun fit remettre à un autre temps ces revendications et ces réformes libérales qu’avaient inaugurées les diètes hongroises de la fin du dernier siècle, et la naissance de la Hongrie moderne en fut retardée de vingt ans.

Ce qui avait été semé pendant cette époque finit pourtant par germer sur ce sol fécond ; dès 1825, le mouvement reprenait, quoique avec une certaine lenteur d’abord, et bientôt commençait un merveilleux essor qui, un moment interrompu par la crise de 1848, a fini par aboutir à la pleine émancipation et à l’éclatant triomphe des patriotes hongrois. M. Sayous nous retracera, nous l’espérons, un jour ou l’autre, le tableau de la mêlée de 48 et de ses guerres de races, puis des années d’attente et de lutte patiente et légale qui ont suivi la défaite, des Magyars ; mais déjà, dans cette période laborieuse dont il a essayé de reconstituer l’histoire, si profondément ignorée en Occident, les Magyars avaient tout préparé, relevé leur langue, créé leur poésie et dressé leur tribune nationale, fait la théorie de leurs droits historiques et jeté les bases de leur liberté. Déjà ils avaient donné des exemples qui méritaient d’être médités et suivis ; ils avaient montré quelle force possède l’affirmation patiente du droit, et comment elle finit par avoir raison des puissances même les plus redoutables en apparence. En attendant que nous ayons cette suite naturelle d’un travail qui est digne de fixer l’attention du public français, ceux qui voudraient mesurer le chemin parcouru et se rendre compte du régime et de l’état actuel de l’Autriche-Hongrie trouveront dans l’ouvrage de M. Daniel Lévy, sinon des tableaux colorés et un style brillant, tout au moins des détails exacts et précis, beaucoup de faits classés avec ordre. L’auteur a vécu à Vienne et à Pesth vers le temps où entrait en jeu pour la première fois le mécanisme si compliqué des institutions de l’empire, tel qu’il a été constitué par M. de Beust sous la forme du dualisme. Il résume l’histoire de l’Autriche depuis le moment où la maison de Habsbourg prend de l’importance en Europe, et son récit devient plus détaillé et plus ample à mesure qu’il approche du moment actuel ; il montre comment le compromis austro-hongrois a été imposé aux hommes d’état chargés des destinées de l’Autriche par l’attitude ferme et inflexible de la Hongrie, par les hautes qualités politiques de chefs qui l’empêchaient de se compromettre dans l’émeute sans lui laisser sacrifier le moindre de ses droits. Que durera ce compromis et combien de temps pourra fonctionner le système des délégations ? C’est le secret de l’avenir. Ce qui est certain, c’est que les libertés de la Hongrie, libertés dont la reconnaissance a coïncidé avec un développement admirable de la prospérité matérielle du pays, paraissent maintenant au-dessus de toute atteinte. Quel que soit le sort du lien qui rattache le royaume de saint Etienne à la Cisleithanie, le despotisme ne cherchera même plus à menacer ces franchises si longtemps contestées ; où prendrait-il maintenant son point d’appui et sa base d’opérations ? On est aussi libre aujourd’hui à Vienne qu’à Pesth et à Presbourg. Le grand problème qui se pose maintenant devant les hommes d’état hongrois, c’est de faire vivre ensemble les différentes races qui se partagent le royaume de saint Etienne. Ils voudraient bien maintenir la suprématie des Magyars, et leurs prétentions sont fondées jusqu’à un certain point : ce sont les Magyars qui ont le plus vaillamment lutté jadis contre les Turcs pour arrêter sur le Danube la barbarie musulmane, eux encore qui, cet ennemi vaincu au XVIIe siècle, ont le plus obstinément résisté au despotisme de la cour et de la bureaucratie autrichienne et sauvé le dépôt des libertés traditionnelles et des droits antiques. Aujourd’hui qu’ils ont triomphé du germanisme et des Habsbourg, que la chancellerie aulique a capitulé devant eux et que le premier ministre du cabinet hongrois est leur vrai souverain, qu’ils n’aillent pas, comme en 48, se faire oppresseurs à leur tour ; qu’ils ne fournissent pas contre eux de prétextes soit à l’Allemagne, soit au panslavisme !

Ce qu’a d’original le génie magyar, on pourra le deviner en étudiant le recueil des poésies de Pétœfi, traduites par MM. Desbordes-Valmore et Ch. E. Ujfalvy. Pétœfi n’est pas inconnu des lecteurs de la Revue [2] ; mais si nous ne nous trompons, on savait présenté jusqu’ici au public français que de courts et rares échantillons de son talent. Il y a là une verve, un entrain, une imagination ardente et colorée qui, même à travers une traduction, donnent l’idée d’un grand poète. On a appelé Pétœfi le Béranger hongrois ; il a bien autrement de variété, une bien autre richesse d’invention que l’auteur du Roi d’Yvetot et du Vieux Sergent. On regrette en parcourant ces pages de ne pouvoir lire dans l’original tous ces petits poèmes dont quelques-uns doivent être des chefs-d’œuvre. Tout au moins, dans l’ouvrage que M. Ujfalvy, Hongrois établi parmi nous et qui manie avec facilité notre langue, a consacré à l’histoire et à la littérature de son pays, trouvera-t-on de curieux détails sur la langue magyare, qu’il rattache, d’après les philologues les plus compétens, au groupe finnois. Le volume se termine par un choix de poésies empruntées non-seulement à Pétœfi, mais à d’autres écrivains populaires en Hongrie. Ces divers travaux, tout restreint qu’en soit le cadre ; donnent déjà à qui sait lire et réfléchir une idée assez juste du caractère et des facultés d’une race qui, bien qu’elle ne compte guère plus de cinq millions d’hommes, joue maintenant et jouera encore longtemps un des premiers rôles dans l’Europe orientale.


G. PERROT.


Etudes sur l’Administration des finances de l’empire romain dam les derniers temps de son existence, par M. L. Bouchard [3].


La longue période de l’empire romain présente, au point de vue des institutions financières, un intérêt que n’ont pas épuisé les savans travaux consacrés, en France et à l’étranger, à l’administration et aux finances romaines. Il restait à décrire avec plus de précision encore cette machine compliquée et savante, où une grande variété de ressorts aboutit à une centralisation puissante, à y appliquer avec autant d’exactitude que possible l’art moderne de dépouiller le budget des recettes et des dépenses. C’est le travail que vient d’accomplir M. L. Bouchard, avec une connaissance toute pratique des matières administratives et financières unie à une consciencieuse érudition. On suit avec d’autant plus de curiosité cette dissection attentive de toutes les parties, on pourrait dire presque de toutes les fibres de ce corps immense qui eut vie pendant tant de siècles, que cet organisme s’est plutôt métamorphosé qu’il n’est mort. Telle partie restée vivante et comme passée dans notre système administratif et fiscal peut encore être indiquée. Entre le système romain et le nôtre, pour peu que l’attention soit éveillée, les analogies se découvrent d’elles-mêmes à travers des différences profondes qu’on ne saurait méconnaître, et mettent l’esprit sur la voie de plus d’un rapprochement instructif et fécond. Ce qui change d’ailleurs moins que les faits, ce sont les lois, ces lois qui constituent les vérités permanentes du monde politique et économique, et dont l’histoire offre la preuve mieux que les enseignemens abstraits de la pure théorie.

Une des lois le mieux mises en relief par l’auteur, de cette étude sur ce qu’on peut nommer l’économie politique romaine de l’impôt, c’est la nécessité du contrôle en matière d’administration financière. En dehors de cette condition, il n’y a pas plus à attendre de prospérité durable que d’ordre réel, car on ne saurait donner le nom d’ordre à un agencement, si habile et industrieux qu’il puisse être, de ressorts heureusement concertés, non plus qu’à l’accident favorable d’un despote éclairé, administrant de son mieux, mais en définitive impuissant à changer le système établi. Cela vaut-il dire qu’étant donné l’état du monde, l’empire romain pût avoir telle chose qu’une cour des comptes, surtout qu’une chambre des députés, discutant et votant librement l’impôt ? Non assurément ; mais c’est là précisément ce qui rend la leçon décisive. C’est l’absence ou, pour mieux dire, c’est cette impossibilité du contrôle qui donne en partie la clé de tant de désordres, d’abus, d’exactions.

Ce qu’on admire, c’est qu’avec des conditions si propres à favoriser l’arbitraire, l’administration financière ait pu être en somme ce qu’elle a été. On ne pourrait citer un pareil exemple de méthode dans le despotisme. Combien de rouages mis en jeu que l’auteur compte, décrit, démonte pour ainsi dire avec un soin exact et presque minutieux ! Quelle hiérarchie savamment étagée que celle dont il nous fait parcourir les degrés, depuis les derniers collecteurs jusqu’au comte des largesses sacrées et au comte de la chose privée, deux ministres des finances placés l’un à côté de l’autre, et malgré leurs attributions diverses assez fréquemment en lutte ! mais surtout comme on y voit se déployer en matière de taxes une fertilité inventive ! Que n’a pas exploité ce génie fiscal, avisé à l’excès ! Il a tout imposé, le vice et la débauche comme les matières les plus immondes : inventions honteuses devant lesquelles reculerait la fiscalité moderne dans ses besoins les plus extrêmes. En fait de taxes, on demande ce que les Romains nous ont laissé à découvrir, si ce n’est peut-être celle du timbre.

Plus encore que le contrôle, l’idée morale manque au système financier dans cette longue période si remplie d’enseignemens. L’idée même de l’impôt ne paraît s’y rattacher à aucune conception sociale ou politique. On ne songe guère à y voir une dette, sacrée autant que toute autre, payée par les citoyens pour maintenir avec l’état les conditions de l’ordre social. On ne se demande point si cette dette ne doit pas être exigée suivant certaines règles d’équité et avec certains ménagemens, et si l’état, qui perçoit ces taxes, ne doit pas à son tour assurer certains avantages en échange. Il semble qu’on n’ait pas soupçonné ou mis en ligne de compte cette espèce de contrat caché au fond de la notion de. l’impôt, réduite ici à l’idée brutale d’un pur et simple tribut. Le fait même, que Rome est exempte de l’impôt et que les provinces seules le paient est un indice de cette manière aussi violente qu’étroite d’envisager la question, et les applications pratiques ne concordent que trop avec cette pensée générale. On ne songe qu’à remplir le trésor public sans nul souci de ce que nous appelons justice, proportionnalité, humanité. Aussi le contribuable ne voit-il dans le fisc qu’un instrument d’opposition, et ne se fait-il point de scrupules de tromper un ennemi qui en apporte lui-même si peu dans ses avides et intraitables exigences.

On trouve réunis dans ce travail bien des témoignages de l’action de l’impôt sur les différentes classes. Parmi tant d’autres taxes abusives, l’impôt foncier joue le premier rôle. A une oppression tyrannique, l’art se mêle sous la forme de ces opérations cadastrales, dont l’Égypte et les grandes monarchies de l’Orient avaient déjà donné l’exemple, tant on aurait tort d’y voir une invention toute moderne ! C’est un véritable chef-d’œuvre en ce genre d’exaction. L’arbitraire même y repose sur une base régulière, et les historiens ont fait connaître tout ce qu’eut à souffrir cette classe sacrifiée des propriétaires, cette classe des curiales, toujours sous la menace de voir leurs biens saisis et vendus, et soumis eux-mêmes à des interdictions d’aller et de venir, de vendre et d’acheter, telles qu’aucun despotisme moderne n’en saurait donner l’idée. Il semble qu’il n’y ait guère eu pour ces hommes d’autre destinée que de servir au fisc de garantie. La situation faite par l’impôt à l’industrie et au commerce était bien moins écrasante, quoique souvent fort dure aussi. Au surplus, à l’exception d’un certain nombre de privilégiés, toutes les classes avaient leur part plus ou moins lourde du fardeau, et il suffit de rappeler, en supprimant tous les détails, le chrysargyre et les portoria atteignant le commerce, les octrois frappant la consommation, l’impôt du vingtième mis sur les actes civils, comme les successions et les affranchissemens, la capitation établie sur l’individu, les taxes spéciales placées sur les dignités honorifiques, comme l’impôt des consuls, des préteurs, des duumvirs, des sacerdotes, et celles qu’avaient à supporter quelquefois les privilèges, comme la glèbe sénatoriale, l’aurum oblatitium, l’oblatio votorum, sans parler des mines et de divers monopoles, des manufactures qui fabriquaient au compte de l’état, par exemple de ces gynécées où des mains industrieuses étaient incessamment occupées à travailler les riches étoffes et les matières précieuses.

Ce qui ressort parfaitement de cette nouvelle étude, c’est que le service personnel et l’impôt en nature formaient les traits les plus saillans de ce système financier. Ces traits devaient se perpétuer au moyen âge. Rien n’était plus propre à simplifier la tâche de l’état, dispensé d’évaluer en argent les prestations en nature, de passer des marchés avec des entrepreneurs, de reconnaître leurs fournitures ou leurs travaux, d’en fixer le montant, d’en ordonner le paiement. En revanche, rien de plus contraire à la liberté individuelle, à une répartition un peu équitable et à la fortune publique. Le système des prestations en nature était un gaspillage véritable, gaspillage des forces par l’emploi d’ouvriers sans activité et sans valeur, gaspillage des provisions qui se perdaient faute d’être consommées à temps. On s’explique fort bien dès lors comment la comptabilité en argent chez les Romains est peu connue, tandis que celle qui concerne l’annone l’est souvent dans les derniers détails ; les textes sont rares sur ces premières opérations fiscales ; ils sont loin de manquer au contraire sur les secondes, de beaucoup les plus nombreuses et les plus perfectionnées.

Peu d’historiens avaient eu jusqu’ici la pensée de se demander si les Romains connaissaient en matière de finances ce principe de la spécialité auquel nous attachons avec raison tant de prix. Il est possible de déterminer assez exactement, à l’aide de ces nouvelles recherches, dans quelle mesure ce principe, regardé comme moderne, a été connu des Romains de l’empire. Ils y ont certainement rendu hommage lorsqu’ils ont interdit aux officiers du fisc de confondre dans leurs écritures les produits des divers exercices, défendu de mêler ce qui appartenait aux largesses sacrées et ce qui revenait à la chose privée, établi une sorte de division entre les recettes et dépenses concernant l’empereur et celles qui regardaient l’état, consacré enfin la même séparation entre celles qui se rapportaient ou à l’état, ou aux provinces, ou aux municipes ; mais nous voyons aussi que ces distinctions établies en principe étaient fort souvent violées ou éludées ; il est même curieux qu’on se soit déjà servi d’un procédé de nous fort connu, et dont ni l’emploi ni l’abus ne demeurèrent étrangers à cette administration trop avancée, le procédé des viremens. Sans doute on aurait répondu aux censeurs importuns qui se seraient permis de faire des observations qu’il fallait pourvoir à tant de besoins déraisonnables ou sensés, illégitimes ou justes, mais tous irrésistibles ! Voyez les villes par exemple. Le budget de Paris nous paraît à bon droit considérable. Croit-on que ce ne fût pas un lourd budget que celui de Rome ou de Constantinople ? On en peut juger en voyant ce qu’étaient dans ces grands centres l’organisation de la police, l’administration des eaux, la poste, l’hygiène, les théâtres, la bienfaisance publique, les frais du culte, les écoles, et nous ne savons combien de services encore que nous trouvons ici énumérés et décrits.

Nul doute que la régularité purement mécanique de ce système administratif et financier, que cette enveloppe en apparence si solide n’aient contribué à cacher tant de causes de dissolution qu’on y voit clairement aujourd’hui, et n’aient fait illusion sur la durée du système lui-même. Les fonctions essentielles paraissaient s’accomplir malgré certains troubles ; l’état trouvait encore de l’obéissance ; les membres se pliaient, après tout, à ce que voulait la tête ; comment donc croire à une mort prochaine ? Et pourtant cette mort se préparait déjà ; le colosse se décomposait. Même sans les coups des barbares qui en précipitèrent la destruction, il portait en lui-même le principe de sa fin inévitable. Il léguait au monde cette leçon que l’administration n’est pas tout, et qu’il y a, même en matière de finances, des principes de moralité et de droit qui agissent non pas seulement comme élémens de progrès, mais comme conditions préservatrices des institutions. Il faut savoir gré à ceux qui, au milieu d’enseignemens d’une nature spéciale et pour ainsi dire technique, savent tirer de l’histoire ces leçons toutes morales dont nous avons besoin.


HENRI BAUDRILLART.



Histoire de l’éloquence latine depuis l’origine de Rome jusqu’à Cicéron, d’après les notes de M. Adolphe Berger, professeur à la Faculté des lettres de Paris, réunies et publiées par M. Victor Cucheval ; 2 vol. in-12.


Jusqu’à ces trente dernières années, l’enseignement des lettres grecques et latines dans nos facultés, et même au Collège de France, se bornait à peu près, soit à une explication plus ou moins savante des auteurs, soit à un commentaire plus ou moins spirituel ou éloquent des beautés de la littérature classique. C’est à ces modestes exercices qu’appliquaient leurs éminentes qualités d’esprit et les trésors de leur érudition des professeurs de notre pays s’appelant Boissonade, Burnouf, Naudet, Gibon, Rinn, Victor Leclerc, Alexandre, pour ne parler que des morts. C’était une école d’érudits et de critiques, bien plus soucieux de développer le goût ou de perfectionner l’instruction classique de leurs élèves que de les initier à cette histoire des littératures dont notre siècle devait faire une véritable science, celle, par parenthèse, qui lui sera comptée comme l’un de ses meilleurs titres à l’estime et à l’admiration de la postérité.

Ce n’est pas que l’érudition de ces hellénistes et de ces latinistes consommés n’ait rien produit de sérieux et de profitable à l’histoire scientifique des littératures anciennes, en dehors des exercices littéraires ou philologiques. D’excellentes et savantes études ont été faites et publiées par la plupart des professeurs dont il vient d’être fait mention, et par d’autres qui vivent encore, de manière à fournir de nombreux et riches matériaux pour les œuvres d’ensemble qui attendaient la main d’architectes patiens et habiles dans l’art de construire un monument ; mais, sauf quelques résumés rapides, tels que l’excellent article de M. Rinn sur la littérature latine, ou quelques études suivies, comme fla brillante et fine analyse des poètes latins de la décadence, par M. Désiré Nisard, il n’avait point paru d’histoire proprement dite de la littérature latine avant le manuel substantiel, précis et judicieux de M. Alexis Pierron.

Adolphe Berger est peut-être le premier professeur d’éloquence latine qui soit entré franchement dans la voie depuis longtemps ouverte par les professeurs des universités étrangères, et particulièrement des universités allemandes, en y portant toutes les qualités d’un esprit essentiellement français, la précision et la sobriété dans l’érudition, la clarté dans l’exposition, la vigueur et la fermeté logique dans les conclusions ; avec les grâces et les finesses d’une élocution dont les professeurs d’outre-Rhin n’ont jamais eu le secret, et qui a charmé les auditeurs de notre vieille Sorbonne pendant près de vingt ans. Si Berger était un homme de goût, comme les maîtres qui l’avaient précédé dans l’enseignement des belles lettres en France, il était aussi un homme de science, à tel point que l’on peut dire que sa faculté maîtresse était encore plutôt l’esprit philosophique que le sentiment esthétique. C’était bien plus un professeur de littérature que de rhétorique, quoiqu’il ait excellé dans ce second enseignement ; il aimait à comprendre encore plus qu’à sentir et à rendre ses impressions esthétiques, il inclinait vers la méthode de critique qui tend à faire de la littérature une science, par les vues historiques et philosophiques auxquelles relevait la variété de ses études. Aussi ne négligeait-il aucune occasion d’éclairer l’histoire de l’éloquence par le droit, la politique, la philosophie, la religion, en un mot, par l’étude du génie romain considéré sous toutes ses faces. En un cours qui n’a pas duré moins de quinze ans à la Faculté des lettres, et où il a parcouru plusieurs fois le même cercle d’études ; Berger avait pu embrasser toute l’histoire de l’éloquence latine sans en négliger un seul point important, comprenant dans ce vaste et profond travail tous les écrivains, en prose de la littérature latine, les historiens, les philosophes à côté des orateurs, les auteurs de lettres, de mémoires et d’ouvrages techniques, et y mêlant même certains poêles comme Lucrèce et Lucain, chez lesquels la forme poétique n’était qu’une façon plus expressive et plus forte d’écrire l’histoire ou la philosophie.

Tout en étant de la nouvelle école pan l’esprit de sa critique, Berger, par sa rare modestie et son peu de souci de la publicité, était resté fidèle aux sévères traditions de l’enseignement classique. Il n’enseignait que pour l’instruction de ses auditeurs et de ses élèves, sans songer à faire servir ses leçons à sa réputation personnelle. Il a donc fait, pendant de longues années ; ce qui n’avait été ni fait ni tenté avant lui, une histoire savante et développée de l’éloquence latine, depuis ses premiers bégaiemens jusqu’à ses dernières paroles. Ce cours n’a pas eu le moindre écho en dehors des murs de la Sorbonne ; pas une ligne de la main du professeur n’en a paru dans le public savant et lettré ! De toute cette œuvre jugée remarquable à tous égards par ceux qui ont entendu le professeur, il n’est resté que des rédactions plus ou moins complètes pour certaines parties de cet enseignement, et pour toutes les autres de rares et courtes notes, de simples programmes très secs de leçons, le tout avec une grande richesse de textes.

C’est à un de ses élèves les plus laborieux et les plus dévoués, M. Victor Cucheval, que la famille et les amis de Berger ont confié la difficile tâche de reconstituer l’œuvre entière du professeur, soit en comblant les lacunes, en corrigeant et en complétant les rédactions ; soit en développant lui-même les notes et les programmes, de manière à recomposer les leçons sur lesquelles il n’existait pas de rédactions. M. Cucheval vient de livrer au public les deux premiers volumes de ce grand ouvrage contenant l’histoire de l’éloquence latine avant Cicéron. J’ai été l’un des auditeurs les plus assidus de mon regrettable ami, dans cette partie de son cours ; j’aime à rendre à M. Cucheval ce témoignage, que, grâce à son intelligente et habile coopération, le public a vraiment sous les yeux l’œuvre du maître. Cette partie est des plus curieuses et des plus intéressantes pour l’historien qui recherche l’explication des faits plutôt que pour l’homme de goût qui ne demande à la littérature que des satisfactions esthétiques. Cicéron, qui a fourni les meilleurs élémens de cette histoire, a souvent besoin d’être lui-même complété, rectifié, expliqué par le rapprochement et la comparaison avec d’autres autorités de la littérature latine. Son engouement pour toutes les œuvres nationales le rend parfois suspect à la critique moderne, dans ses jugemens sur les œuvres et sur les hommes, tandis que sa haute et délicate culture d’esprit, son goût pour l’éloquence ornée et littéraire lui fait juger trop sévèrement l’éloquence mâle et simple des orateurs qui, comme l’ancien Caton, ne savaient bien parler que la langue des affaires et de la politique, avec tous les mouvemens qui soulèvent les passions du Forum ou du palais, mais sans les ornemens qui sont plutôt propres à satisfaire le goût des réunions académiques. Voilà pourquoi les magnifiques œuvres du plus grand, du plus parfait, du plus riche à tous égards des orateurs romains, ne peuvent nous consoler de la perte des harangues de ces hommes, tant célébrés d’ailleurs par Cicéron et Tacite, qui s’appellent Caton l’Ancien, les Gracques, Antoine, Crassus, Caton d’Utique et César. Nous n’irons pas certes jusqu’à dire, avec quelques amateurs outrés de la vieille éloquence, que Cicéron, qui est resté si Romain après tout, malgré toute son éducation grecque, a énervé la forte discipline des grands orateurs qui l’ont précédé, en sacrifiant trop aux grâces de la rhétorique et même aux méthodes de la philosophie, dans ces discours incomparables où l’art se laisse trop apercevoir. Il est certain pourtant qu’en lisant les traités de Cicéron sur l’éloquence, où l’auteur nous présente si souvent le portrait du véritable orateur et énumère les conditions de la parfaite éloquence, on ne peut s’empêcher de reconnaître qu’il a trop pratiqué pour lui-même les savantes et ingénieuses méthodes si bien décrites dans ses livres. C’était le sentiment du professeur dont M. Victor Cucheval nous donnera prochainement les belles études sur la vie et les œuvres de Cicéron.


Ê. VACHEROT.


C. BULOZ.


  1. La Tentation du Christ, par exemple, qui, pendant quelques années, a orné une chapelle de l’église de Saint-Thomas d’Aquin, à Paris, et les Carrières de la Cervara, les Souvenirs de la Vernia, les Sources de l’Alphée, conservés aujourd’hui dans divers musées de province,
  2. Voyez un article de M. Saint-René Taillandier dans la Revue du 15 avril 1860.
  3. 1 vol. in-8° ; Paris, Guillaumin.