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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1870

Chronique n° 914
14 mai 1870


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai 1870.

Qui pourrait dire toutes les émotions, les illusions qui ont passé dans l’âme et l’esprit d’un certain nombre de millions de Français pendant les vingt-quatre heures du grand scrutin ? C’était la fatalité de cet acte extraordinaire — qui s’appelle le plébiscite — de susciter partout ces sentimens passionnés, confus, contradictoires, qui se sont donné rendez-vous autour de l’urne pleine d’inconnu, et qui ont fait de la journée du 8 mai une des dates les plus singulières, les plus énigmatiques de l’histoire contemporaine. Les émotions s’apaisent aujourd’hui, les illusions s’évanouissent, et on reste en présence de la réalité, de ce formidable chiffre de plus de 7 millions de oui envoyés par les masses nationales contre 1 million 1/2 de non.

À vrai dire, ce vote a été une surprise pour tout le monde, pour les vainqueurs autant que pour les vaincus. Ceux-là même qui ne doutaient pas de la victoire ne l’espéraient pas aussi complète ; ils se seraient fort bien contentés d’un bulletin un peu moins triomphal. Ceux qui étaient d’avance résignés à une défaite ne s’attendaient pas visiblement à ce coup de vent populaire, et jusque dans les détails de cet étrange scrutin du 8 mai on pourrait dire que les prévisions en apparence les plus plausibles ont été déjouées. On croyait qu’il y aurait immensément d’abstentions, soit par indifférence, soit par tactique, et par le fait les abstentions ont été moins nombreuses que dans tous les votes qui ont eu lieu jusqu’ici depuis que le suffrage universel est le dangereux et inévitable maître de la France. À Paris même, on s’est moins abstenu qu’aux élections dernières. On était bien persuadé que, si les campagnes se laissaient pousser au scrutin et votaient tout ce qu’on pouvait leur demander, les villes résisteraient, qu’elles refuseraient de sanctionner le plébiscite, qu’elles formeraient une sorte de majorité de « l’intelligence et des lumières » à côté de la majorité du nombre ; on s’est trompé de moitié. Sans doute quelques-unes des plus grandes cités, Bordeaux, Nantes, Marseille, Lyon, Nîmes, ont dit non au plébiscite, mais en même temps dans beaucoup d’autres villes intelligentes, populeuses, industrielles, à Strasbourg, à Reims, à Douai, à Dunkerque, à Valenciennes, à Roubaix, à Mulhouse, à Amiens, à Versailles, c’est le oui qui a eu la majorité, et même, tout bien examiné, les villes qui ont donné un vote affirmatif sont les plus nombreuses. On comptait du moins sur Paris pour compenser tout le reste par une de ces manifestations qui ne laissent aucune place à l’équivoque : eh bien ! pas du tout, ici encore il y a eu depuis les élections de 1869 un déplacement de plus de 50,000 voix, et dans certaines sections qui appartenaient tout entières à l’opposition la plus vive, à Belleville même si l’on veut, dans les circonscriptions qui ont élu M. Jules Simon, M. Jules Favre ou M. Picard, le oui a fait des trouées significatives. Par contre, on ne doutait pas un instant que l’armée ne dût voler comme un seul homme, au pas de charge et au commandement supérieur ; il n’en est rien, il y a eu dans l’armée 40,000 non dont on dénaturerait étrangememt le sens, si on y voyait le symptôme d’une défection possible, mais qui prouvent simplement que l’armée a voté avec une suffisante liberté d’abord, qu’elle est en outre dans sa vie morale l’image du pays, puisque le vote militaire reproduit les mêmes proportions de majorité et de minorité que le vote civil. Les soldats ont dit oui ou non, comme ils ont voulu, puisqu’on leur donnait ce droit ; ils ont respiré l’air ambiant dans lequel ils vivaient : ils ne restent pas moins après cela les serviteurs fidèles et disciplinés du drapeau partout où ce drapeau sera engagé.

Ainsi tout a été véritablement assez imprévu dans ce dernier scrutin, et c’est à travers les surprises et les apparentes contradictions que s’est précipitée cette avalanche qui a fait le vote du 8 mai. On interprétera ou l’on groupera les chiffres comme on voudra, on se donnera la maigre consolation d’opposer certaines villes aux campagnes ou de démontrer que la minorité est la majorité, on triomphera de telle ou telle circonstance particulière ; en définitive, le résultat est là, éclatant, caractéristique, — 7,300,000 oui contre 1 million 1/2 de non, — et plutôt que de s’attacher à de puériles décompositions de chiffres ou aux plus obscurs détails d’un scrutin frappant surtout par son ensemble, mieux vaudrait voir de plus haut cette éclatante manifestation publique, et en dégager le sens, chercher ce qu’il y a de réellement instructif pour le gouvernement aussi bien que pour les partis. Au lieu de se perdre en toute sorte de vaines récriminations ou de subterfuges complaisans pour se déguiser la vérité, mieux vaudrait prendre telle qu’elle est la situation nouvelle créée aux uns et aux autres, et reconnaître qu’il y a là effectivement pour tous un nouveau point de départ. Il en est de certains votes comme de ces faits tout-puissaus contre lesquels il est inutile de se révolter, « parce que cela leur est parfaitement égal : » ils existent, ils ont de plus pour eux tout ce qui peut légitimer un fait, et cela suffit.

Que signifie donc ce vote du 8 mai ? Il peut être obscur et complexe tant qu’on voudra, quoiqu’il n’y ait pas plus de confusion et d’obscurité dans le oui que dans le non, il peut se composer d’une multitude d’élémens ou répondre à toute sorte d’aspirations et d’instincts. En définitive, pris en lui même, dégagé de tous ses détails subalternes, il a un sens clair comme le jour ; il est l’expression d’un sentiment universel qui s’est traduit sous mille formes dans les derniers temps, qu’on a pu suivre au courant des choses ; il signifie que le pays ne veut point de révolutions violentes. Jusqu’ici, il n’y avait assurément aucun doute pour les esprits clairvoyans ; cette volonté du pays était écrite dans toutes les manifestations qui se sont succédé depuis un an, mais elle était en quelque sorte éparse et insaisissable ; cette fois elle se résume et se condense dans un seul mot foudroyant comme toutes ces explosions de volonté populaire. Cette lutte vague et incohérente engagée depuis quelque temps entre ce qui existe et une révolution radicale est venue se concentrer à heure fixe dans un duel décisif entre le oui et le non, et dans ce duel multiple, redoutable, c’est le non qui a été décidément et souverainement vaincu. Voilà la première signification du scrutin du 8 mai. C’est une victoire pour le gouvernement sans aucun doute, mais c’est surtout la répudiation des moyens, des procédés révolutionnaires, c’est la déroute de tous ceux qui se sont fait jusqu’au bout l’illusion que leurs polémiques violentes exprimaient la pensée de la France, et qui se sont mépris au point de ne pas voir que, bien loin de préparer leur propre triomphe, ils travaillaient au succès du gouvernement. De toute façon, le parti radical a fait une triste campagne qui se termine pour lui par une étrange déception, et la gauche parlementaire elle-même expie aujourd’hui les erreurs, les équivoques et les faiblesses de ce qu’elle appelle sa politique depuis plus de six mois. La vérité est que depuis les élections dernières la gauche n’a eu aucune politique, et que si elle est vaincue en ce moment, si elle est placée dans une situation incontestablement fausse, elle a mérité ce qui lui arrive.

Ce n’est rien d’être vaincu en politique, c’est quelque chose de mériter sa défaite et d’aller au-devant d’un de ces éclatans désaveux qui compromettent pour longtemps un parti. C’est là qu’en est aujourd’hui la gauche ; elle est dans le parlement un parti provisoirement désavoué par la masse du pays, et elle a mérité sa mésaventure d’abord par une faute de tactique, parce qu’elle n’a pas su résister à cette tentation de risquer un grand coup, de jouer le tout pour le tout. Si elle n’a pas eu de son propre mouvement cette pensée, elle l’a subie, ce qui est la même chose. Le jour où s’élevait cette question du plébiscite qui a réveille tant de doutes dans bien des esprits libéraux, c’était évidemment la plus habile politique de bien choisir sa position de combat, de ne pas se laisser traîner à l’aventure. Si on était resté sur le terrain d’une opposition définie, circonscrite, en face d’un expédient qui au premier instant était reçu avec une certaine hésitation dans le pays, on n’aurait peut-être pas réussi encore ; mais on aurait pu rallier en faisceau toutes ces hésitations, ces doutes, ces scrupules, qui se manifestaient à l’idée d’une commotion dont l’instinct public n’entrevoyait pas la nécessité. Il était évident au contraire qu’en poussant la question à outrance, en laissant la lutte changer de caractère au point de devenir un duel entre l’empire réformé et la république par une révolution soudaine, on rendait au gouvernement tous ses avantages ; on rejetait vers le plébiscite tous les instincts conservateurs effrayés et même les instincts libéraux qui ne voulaient pas aller là où le radicalisme prétendait les conduire. Tout ce que perdait une opposition parlementaire et réfléchie, le gouvernement le regagnait nécessairement ; tout ce qui se détachait du camp des modérés, des hésitans, des scrupuleux, devenait un appoint naturel pour le plébiscite, et il en est résulté cette situation où des députés qui avaient été élus l’an dernier par d’immenses majorités, M. Grévy, M. Jules Simon, M. Ernest Picard, ont été abandonnés dans le combat par une partie de ceux-là même qui les avaient nommés : d’où il faut conclure évidemment que ces électeurs avaient choisi leurs mandataires comme libéraux, comme promoteurs de réformes progressives, non pour poser ou pour accepter une question de vie ou de mort entre l’empire et la république. La gauche a donc été une mauvaise tacticienne, et ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’elle n’a pas même été emportée par une ardeur de tempérament. La gauche a mérité sa défaite par une raison bien autrement grave, parce qu’en désertant le terrain où elle aurait pu nouer une action encore assez sérieuse, elle n’a pas su ou elle n’a pas osé secouer des alliances qu’on appelle aujourd’hui compromettantes, elle s’est laissé traîner à la remorque par toutes les passions d’un radicalisme effréné.

Par le fait, il n’y a point à s’y tromper, la gauche n’a rien conduit, elle s’est bornée à pratiquer la maxime de celui qui disait en parlant de ses hommes : « il faut bien que je les suive, puisque je suis leur chef, » Les vrais héros de cette campagne démocratique et républicaine qui se poursuit depuis plus de six mois et qui vient d’aboutir à la dure déception du plébiscite, ce sont tous ces médiocres agitateurs de clubs et de journaux radicaux qui sont parvenus à assourdir le pays, et qui ont fini par se croire des dictateurs prédestinés, les dépositaires inviolables des grands principes de 1793. Ils ne sont pas plus les fils de 1793 que d’une autre époque. Les hommes de 1793, avec leurs fureurs sanguinaires, étaient du moins d’énergiques patriotes, qui avaient encore l’orgueil farouche de la France, s’ils n’avaient pas le sentiment de sa vraie grandeur. Ceux d’aujourd’hui ne voient dans le patriotisme qu’une superstition surannée ; ils sacrifieraient parfaitement la France à un cosmopolitisme socialiste de fantaisie, et ils commencent par la défigurer dans ses goûts, dans ses idées, dans ses mœurs, jusque dans son langage. Il y a déjà quelque temps qu’ils se sont mis à l’œuvre pour convertir le monde à leur séduisante politique, et pendant les huit jours de pleine liberté qu’ils ont eus avant le plébiscite, ils ont surtout déployé une verve telle que le gouvernement, avec la meilleure volonté, ne pouvait leur demander une plus utile propagande en sa faveur. Ils auraient été payés pour cela qu’ils n’auraient pas mieux fait. Que veut-on que pense le pays de ces déclamations violentes ? Le pays recule, parce que la France après tout veut rester la France, et il s’en va tout droit à l’urne où l’on vote pour la monarchie. La gauche aurait pu certainement jouer un rôle utile pour la cause qu’elle défend, honorable pour elle-même, en se séparant du clan démagogique. Malheureusement elle n’y a pas songé ou elle a craint de se compromettre ; elle a fait toute sorte de manifestes, excepté celui qu’elle devait faire. M. Gambetta seul a prononcé quelques paroles d’un bon sens énergique dans un discours, et il a écrit une lettre pour désavouer les doctrines spoliatrices. M. Jules Favre, lui aussi, nous a envoyé d’Afrique un discours où il répudie les tentatives de la force. Pour les autres, nous ne savons trop ce qu’ils ont fait, ou plutôt nous nous trompons. Un des députés de la Seine qu’on croyait un peu plus homme d’esprit, M. Jules Ferry, a laissé croire un peu trop longtemps qu’il pouvait écrire dans ses lettres le faubourg Antoine, le comité Antoine, et dans une réunion un autre député de Paris, porteur d’un nom illustre, laissait récemment subordonner ce nom à celui d’un homme que la justice jugera comme elle l’entendra, mais qui dans tous les cas n’a jusqu’ici d’autre recommandation que le meurtre d’un agent de la force publique. Il ne faut pas se brouiller avec les tout-puissans héros des réunions populaires.

On commence pourtant bien à sentir aujourd’hui la faute qu’on a commise, et par un honorable retour quelques-uns des journaux de l’opinion démocratique avouent qu’on a eu tort de paraître pactiser avec des folies : ils rudoient assez vertement la queue de leur parti. C’est un fort bon sentiment pour l’avenir ; mais c’est il y a six mois, il y a un mois qu’il aurait fallu parler ainsi ; maintenant le mal est fait. Si la gauche veut reprendre position et devenir un parti sérieux, il faut évidemment qu’elle suive un autre chemin, et qu’elle commence par dégager absolument ses opinions de toutes les solidarités compromettantes ; il faut même jusqu’à un certain point qu’elle change de langage. Jusqu’ici, elle a eu trop souvent des procédés d’éloquence tout trouvés sur le 2 décembre, sur l’asservissement de la France. Ce sont désormais des thèmes un peu usés qu’il faudra laisser à M. Emmanuel Arago. Le 2 décembre 1851 disparaît derrière le 8 mai 1870, et M. Ernest Picard, sans être d’ailleurs très content, vient de le dire avec une parfaite bonne foi : « ainsi tombe cette illusion qui présentait la France comme retenue de force dans des liens qu’elle était impatiente de briser ; ainsi est condamnée cette action bruyante qui depuis un an surtout a été si étourdiment substituée à l’œuvre sérieuse d’une politique prévoyante et dévouée. » On ne peut mieux dire. Le fait est que, s’il y a un vaincu aujourd’hui, c’est la gauche, qui se trouve prise entre cette « action bruyante » dont parle M. Ernest Picard et un plébiscite dont le succès n’a dépassé peut-être toutes les prévisions que par la faute de ceux qui l’ont combattu.

On a fait ce qu’on a pu pour que le vote du 8 mai, qui n’a plus maintenant qu’à être promulgué, eût clairement, ostensiblement, ce caractère d’une défaite des idées révolutionnaires ; il a évidemment cette grande et supérieure signification aujourd’hui, quelles que soient les dissidences qui ont pu se manifester un instant dans les partis modérés. Il serait puéril de le nier, c’est une force pour l’empire, qu’on croyait miné, ébranlé, tout près d’être abandonné par le pays, et qui se relève de toute l’autorité de ses 7 millions de voix. Si ce n’est pas une seconde jeunesse, puisqu’il n’y a point deux jeunesses, pas plus pour les gouvernemens que pour les hommes, c’est au moins un élément nouveau de sécurité et d’aisance dans l’action politique. Est-ce à dire que par ce dénoûment victorieux nous soyons tout à coup ramenés aux beaux jours de 1852, et que le germe plébiscitaire laissé dans la constitution nouvelle suffise pour vicier le régime parlementaire qui s’efforce de renaître parmi nous ? Ce serait interpréter étrangement les faits et compter pour bien peu le chemin parcouru. Le pays consulté n’a point séparé la liberté de l’empire dans son vote ; mais c’est une autre question de savoir s’il eût voté encore une fois l’empire sans la liberté, de telle sorte que les deux choses se tiennent aujourd’hui, le vote les a confondues, et c’est la liberté qui a triomphé tout autant que l’empire. Sans doute, nous le savons bien, ce système plébiscitaire mis en tête-à-tête avec le système parlementaire forme une machine d’un ordre particulier, qui jusqu’ici n’a point trouvé place dans les catalogues de mécanique constitutionnelle. C’est une combinaison de ressorts qui en se heurtant peuvent voler en éclats. De toute façon, mieux eût valu s’en tenir à des rouages plus simples, plus rationnels, et tout ce qu’on a pu dire pour prouver que le plébiscite est le signe distinctif des monarchies démocratiques laisse le problème parfaitement intact.

ne faut cependant rien exagérer, ni la prépondérance que ce régime est censé assurer au chef de l’état, ni la subordination qu’il semble infliger aux assemblées. En théorie, c’est beaucoup ; dans la pratique, tout reste nécessairement soumis à la puissance de l’opinion, et, quoi qu’il arrive, un appel au peuple ne sera jamais qu’une ressource exceptionnelle et suprême, dont on ne sera tenté de se servir que lorsque l’opinion sera d’avance acquise à ce qu’on lui demande, c’est-à-dire lorsqu’on n’en aura pas besoin. Croit-on qu’il soit facile de tirer ainsi un plébiscite du fourreau à la première difficulté, au premier conflit ? Sait-on bien ce que c’est que de mettre pendant quelques jours l’existence d’une nation en suspens, de paralyser toutes ses affaires, tous ses intérêts par la perspective d’un coup de dé à heure fixe, de créer ces agitations qui ébranlent tout ? À jouer ce jeu légèrement et trop fréquemment, le moins qu’on puisse risquer, c’est de dégoûter le pays et de l’amener à se demander si en fin de compte il a bien besoin d’une monarchie qui ne lui offre pas les garanties nécessaires de permanence et de sécurité. L’expérience d’aujourd’hui, si brillante qu’elle soit, n’est point absolument de nature à encourager les velléités plébiscitaires. Tout a marché fort convenablement, il est vrai ; à quoi cependant a-t-il tenu que les populations, faute de comprendre la nécessité du vote qu’on leur infligeait, ne soient restées chez elles froides et indifférentes ? Il a fallu, pour les amener au scrutin, un effort tel qu’on ne sera pas tenté de recommencer de si tôt. Dans cette dramatique soirée de dimanche, lorsqu’on ne recevait encore que les votes défavorables de quelques villes, le gouvernement lui-même paraît bien avoir eu ses anxiétés. À de certains momens, dit-on, M. Émile Ollivier et quelques-uns de ses collègues n’ont pu se défendre de ce trouble qu’éprouvent des hommes qui vont pour la première fois comme généraux au feu des grandes batailles du scrutin. Ils en étaient à se demander s’ils ne s’étaient pas trompés. Ils avaient raison, c’était de leur part une marque d’honnêteté et de sincérité, et c’est aussi une garantie contre le retour des plébiscites. D’ailleurs, si l’on ne se fie pas à la prudence des hommes, qu’on croie du moins un peu aux conseils de l’intérêt bien entendu. L’empereur a pu avoir un intérêt dans le plébiscite actuel, il n’a plus aucun intérêt maintenant à tenter l’aventure. Après avoir été un empereur autoritaire né d’un coup d’état, il pouvait avoir l’ambition très légitime d’être un empereur réconcilié avec la liberté et couvert de nouveau par un vote incontesté du pays. Désormais les appels au peuple ne l’aideraient pas à revenir en arrière, et, pour marcher en avant, il n’en a pas besoin. Le plébiscite n’est donc qu’une arme de luxe mise en dépôt pour les grands jours, et dont on ne pourrait se servir dans tous les cas que si l’opinion s’y prêtait ; mais à côté il y a ce dont on peut se servir tous les jours : il y a l’initiative rendue aux chambres, l’action directe du parlement sur un ministère responsable, le droit pour les assemblées de réformer la législation tout entière, d’introduire la liberté et le progrès dans l’administration publique ; il y a pour le pouvoir parlementaire tous les moyens réguliers, permanens, d’exercer son influence, même d’annuler ces armes exceptionnelles dont on pourrait le menacer. En un mot, à côté de ce droit d’appel au peuple dont on ne se servira peut-être plus, qu’on peut tenir en respect si l’on veut, il y a les libertés essentielles du régime parlementaire, et voilà ce qui précise le sens de ce vote du 8 mai, voilà ce qui maintient à ce curieux succès d’un expédient qu’il ne faudrait pas renouveler, le caractère d’une victoire libérale excluant toute pensée de réaction.

C’est un changement complet de situation pour le gouvernement comme pour les partis, il ne faut point se le dissimuler. Que dans cette victoire de scrutin le gouvernement trouve, au moins pour l’instant, une force considérable, cela n’est point douteux. La question est maintenant de savoir ce qu’il fera de cette force dont il peut en vérité être embarrassé. Et d’abord le ministère en est aujourd’hui nécessairement à se renouveler ou à se reconstituer. Depuis le premier démembrement causé par la retraite de M. Buffet et de M. le comte Daru, il est resté incomplet. M. Segris est passé aux finances, M. Maurice Richard a pris l’intérim de l’instruction publique, et M. Émile Ollivier, sans cesser d’être garde des sceaux, s’est chargé provisoirement de la direction des affaires étrangères. Aujourd’hui M. le marquis de Talhouët à son tour paraît disposé à se retirer. Le ministère se recomposera-t-il en totalité, ou bien se bornera-t-on à remplacer les ministres démissionnaires ? De toute façon, dans quelle partie de la chambre ira-t-on chercher de nouveaux ministres ? Essaiera-t-on de renouer l’alliance de janvier avec quelques-uns des membres de ce pauvre centre gauche auquel le plébiscite a porté un si rude coup ? C’est là le grand problème autour duquel s’agitent toutes les ambitions. Des candidats, ce n’est pas ce qui manque certainement ; il y en a de tous les genres, toujours prêts à offrir leur bonne volonté et rôdant sans cesse autour du pouvoir, M. de La Guéronnière, par exemple, ne demanderait pas mieux que d’entrer au ministère de l’instruction publique, puisqu’il ne peut pas arriver aux affaires étrangères ; il entrerait même au besoin au ministère de la guerre ou au ministère de la marine, si on le voulait, au risque d’avoir le chagrin de supplanter M, le maréchal Lebœuf ou M. l’amiral Rigault de Genouilly. Il serait propre à tout, tout lui serait bon, pourvu qu’il fût ministre. Être du comité plébiscitaire, avoir fait son discours-programme au sénat, avoir écrit une brochure-manifeste et ne pouvoir atteindre au portefeuille, c’est là ce qui le désole. Il erre comme une âme en peine à la recherche d’un uniforme que M. Émile Ollivier, avec sa facilité ordinaire, lui a promis pour la première occasion ; malheureusement il trouve plus d’un obstacle sur son chemin, sans parler des concurrens. Pour le moment donc, il ne serait pas impossible qu’on se bornât simplement à compléter le cabinet en remplaçant les ministres démissionnaires, et M. le duc de Gramont, ambassadeur à Vienne, semble particulièrement désigné pour les affaires étrangères. — Pour les autres, on s’attend à de l’imprévu, en y comprenant même M. de La Guéronnière. Cette reconstitution ministérielle, préliminaire de toute action politique, n’est point cependant sans quelque importance, puisque M. Émile Ollivier, qui reste naturellement le chef du cabinet, qui paraît l’homme indispensable, ne peut suffire à tout. Orateur, il l’est à coup sûr, et il tient sa place au premier rang un jour de bataille ; mais il n’est pas à lui seul un ministère, et c’est un ministère qu’il faut.

Cette reconstitution ministérielle, une large et sérieuse reconstitution, est d’autant plus pressante aujourd’hui que les circonstances sont plus décisives, et que la victoire du 8 mai, au lieu de diminuer les difficultés, les a peut-être augmentées au contraire d’une certaine façon. Entendons-nous. Il ne faut pas croire qu’on provoque une crise comme celle qui vient d’agiter le pays sans mettre tous les esprits en mouvement, sans exciter partout des espérances qui demandent à devenir des réalités, sans avoir à compter enfin avec cet élan de confiance qu’on a sollicité, et qui se manifeste par des millions de voix. Il y a les ambitions personnelles, les impatiences d’action, les désirs irréalisables, tout ce qui se mêle dans ces votes où le peuple, ce grand millénaire, cherche invariablement un morceau d’Eldorado. Au lendemain de ces scrutins, il s’élève une sorte de sentiment assez impérieux, un besoin de savoir ce qu’on va faire de cette force qu’on a demandée et qu’on a reçue. Le pays veut naturellement le prix de la confiance qu’il a témoignée. Le gouvernement, nous disait-on tout récemment, ressemble aujourd’hui au chef d’une grande entreprise qui appelle de nouveaux capitaux pour doubler ses affaires. Les capitaux affluent gagnés par l’attrait d’un bon placement ; mais ils sont exigeans, ils réclament de prompts dividendes. — Le pays, lui aussi, veut ses dividendes, de bonnes lois, des réformes utiles, de libérales mesures, l’activité rendue aux affaires, — et il faut prendre garde, si les dividendes ne viennent pas, c’est la réaction qui viendra. Au premier vote, — et il va y en avoir deux ou trois cette année même, pour les conseils généraux, pour les conseils municipaux, — l’armée de 7 millions de voix sera de nouveau débandée. On ne sera pas plus avancé qu’on ne l’était il y a quelques mois.

Voilà la situation en face de laquelle se trouve le gouvernement. M. Émile Ollivier ne doit pas s’y tromper : c’est pour lui maintenant une heure décisive. On a pu jusqu’ici lui tenir compte des embarras d’une transition, de toutes les difficultés d’une transformation politique, des crises successives et quelquefois violentes avec lesquelles le cabinet du 2 janvier a été obligé de se mesurer pendant les premiers mois de son existence ; il a eu à livrer toute sorte de batailles ou de semblans de batailles assurément fort gênantes pour une action politique régulière et suivie. Maintenant tout est changé, le vote du 8 mai le remet en équilibre en lui rendant la liberté pour décider, la force morale pour agir. Que fera-t-il ? Voilà la question. Une réaction nouvelle, ce n’est pas ce qui est à craindre sérieusement ; elle n’est pas dans l’intention des hommes et elle ne ferait que compromettre de nouveau la sécurité qu’on vient de se créer. D’ailleurs on est désormais suffisamment armé contre une réaction, si on le veut bien ; mais le danger, c’est que cette force qu’on vient d’acquérir soit gaspillée dans l’irrésolution, qu’elle s’épuise dans une politique traînante, c’est qu’on se prélasse dans une victoire sans résultats. On nous a demandé un vote, nous l’avons donné par un simple instinct de patriotisme, et nous avons d’autant plus le droit d’être difficiles sur l’usage qu’on doit faire de cette victoire. On n’a pas certainement à exiger de M. Émile Ollivier qu’il remue tout à la fois, qu’il porte la main sur tout, ce qui est le plus souvent le moyen de ne rien faire, nous l’avons vu pendant les premiers mois du cabinet du 2 janvier ; mais on a tout au moins le droit de lui demander de ne point laisser s’effacer le caractère libéral des récentes transformations et de se mettre résolument à l’œuvre, de réaliser enfin ces programmes des premiers jours, qui n’ont pas disparu, que nous sachions, dans la fumée de la bataille plébiscitaire.

En un mot, le vote du 8 mai une fois acquis, il faut reprendre ce travail d’acclimatation de toutes les libertés régulières en France, il faut se hâter d’aborder d’un esprit ferme tous ces problèmes politiques, économiques, qui s’agitent aujourd’hui, et ici, nous en convenons, ce n’est pas le ministère seul qui est en cause. Le ministère nous doit de savoir bien lui-même ce qu’il veut, de ne pas faire de sa politique un roman coupé de péripéties toujours nouvelles. Les partis, à leur tour, se doivent à eux-mêmes, et ils doivent au pays de se grouper, de se discipliner, s’ils ont l’intention de faire une réalité des institutions parlementaires, si l’on veut enfin que la liberté ne soit pas un vain mot ou une menace. Ce sont les partis surtout qui viennent de passer par une véritable crise ; on ne sait plus trop aujourd’hui où ils en sont, et il est fort possible que dans les prochaines séances du corps législatif on voie d’étranges combinaisons. Dans tous les cas, il y a des déplacemens inévitables qui produiront peut-être d’abord une certaine confusion. Centre droit, gauche modérée, centre gauche, où sont maintenant les limites entre tous ces groupes qui commençaient à se multiplier singulièrement ? Le plébiscite a un peu renouvelé la situation de tout le monde, il faut l’avouer, et c’est parce que la situation est nouvelle pour tous qu’il faudrait peut-être faire un peu de nouveau. La vérité est que toutes les subdivisions anciennes où se complaisent les vanités et les amours-propres sont un peu usées, elles ne répondent à rien de bien sérieux, et au lieu de petites églises où s’enferment quelques importances, le mieux serait qu’en dehors de toutes ces vaines et artificielles démarcations il se formât enfin un véritable parti libéral. Nous avons l’air de dire une plaisanterie et de demander une chose qui existe, mille voix sont prêtes à l’attester. Rien n’est cependant plus sérieux, et rien ne serait plus nécessaire dans la situation. Il y a des hommes libéraux sans aucun doute, il n’y a pas une force libérale organisée, et la liberté vraie, réelle, est toujours ce dont on s’occupe le moins.

Qu’on regarde de près dans cette confusion de notre vie politique : est-ce qu’il s’agit le plus souvent de liberté ? Pas le moins du monde. C’est une question de gouvernement qui est au fond de tout. Il s’agit de savoir qui gouvernera, qui aura la main sur la machine par laquelle tout est mis en mouvement. Sera-ce l’empire, sera-ce la république ? Là-dessus les irréconciliables les plus violens se confondent avec les impérialistes les plus autoritaires. Dès qu’il y a un vote, c’est à l’extrémité qu’on va tout de suite ; il s’agit toujours de démolir ou d’imposer quelque chose. On tient absolument à nous gouverner, lorsque nous ne tenons, en vérité, qu’à être gouvernés le moins possible, ce qui est après tout la liberté vraie et pratique. Voilà pourquoi il serait utile qu’après toutes nos expériences il se formât un parti indépendant et modéré, s’inspirant largement de ces idées, beaucoup moins occupé d’escalader le pouvoir que de développer patiemment toutes les libertés sérieuses et efficaces, les libertés dont tout le monde profite et qui ne menacent personne. Le plébiscite, en mettant le gouvernement hors de cause, est peut-être l’occasion la plus favorable pour la formation de ce parti, où peuvent se rencontrer tous les hommes qui ne comptent que sur la propagande pacifique de leurs idées. Si on ne fait pas cela, nous continuerons à nous agiter et à nous dire libéraux sans avoir plus de liberté réelle, et nous aurons encore plus d’une crise comme celle que nous Venons de traverser, sans y trouver autre chose que des déceptions toujours nouvelles, des espérances et des désillusions également exagérées après la bataille. Nous aurons des trêves, nous n’aurons pas la vie féconde et sûre dans une liberté incontestée.

Ce plébiscite victorieux, le grand fait et le seul fait d’aujourd’hui, a donc des enseignemens pour tout le monde, pour le gouvernement comme pour les partis. C’est une révolution de plus, une révolution pacifique cette fois. On ne compte plus désormais dans notre histoire ces transformations à travers lesquelles la France continue heureusement à être la France, et les hommes se succèdent après avoir dit leur mot sur cette scène mobile. L’autre jour, au moment même où l’on allait voter à Paris et dans la France entière, dimanche matin, mourait silencieusement un homme qui, lui aussi, a joué son rôle et qui a éié une des plus brillantes personnifications contemporaines de l’esprit français : c’est M. Villemain, le secrétaire perpétuel de l’Académie Française. Il s’est éteint sans bruit, vaincu par l’âge ; il avait plus de quatre-vingts ans, et depuis un demi-siècle c’était un personnage de la publique et de la littérature. Depuis longtemps, M. Villemain avait quitté la vie publique, et, à vrai dire, il n’avait jamais été que par occasion dans la politique active. Ministre de l’instruction publique ou pair de France sous Louis-Philippe, il n’avait fait que passer dans tous ces postes pour revenir à l’Institut, sa vraie patrie. Ce n’était point un homme d’état, c’était avant tout un orateur éminent sur les choses de l’esprit, un juge pénétrant et habile, ce qu’on appelait au temps passé un arbitre du goût et des élégances littéraires. Que de fois n’a-t-il pas renouvelé ce tour de force du rapport académique annuel, qu’il rajeunissait sans cesse, où il semait les traits fins et brillans ! Sans être de ceux qui conduisent leurs contemporains par l’action, M. Villemain avait eu cependant un grand rôle politique sous la restauration ; il avait exercé la plus vive influence sur la jeunesse du temps par ses cours de la Sorbonne. Il était un des trois maîtres qui captivaient tous les esprits en animant leurs leçons d’un souffle libéral. De ces trois maîtres, l’un, Cousin, est mort il y a quelques années ; M. Villemain disparaît aujourd’hui ; le dernier survivant, celui qui est le plus âgé et qui a eu le rôle politique le plus actif, M. Guizot, porte toujours vertement sa vieillesse, et ne se désintéresse de rien. Ces trois noms représentaient une époque, ils personnifiaient l’histoire, la philosophie, l’éloquence littéraire. Sans être un novateur, même en littérature, M. Villemain avait cependant renouvelé la critique dans ces larges tableaux où il retraçait le mouvement tout entier du xviiie siècle ; il avait été un des premiers à sentir l’importance de la littérature du moyen âge, des littératures étrangères. M. Villemain a été dépassé depuis, mais il avait ouvert la route, il avait été un des initiateurs, et de ce beau temps de sa jeunesse où le succès lui avait souri de bonne heure, il avait gardé une inspiration libérale qui s’est cachée plus d’une fois dans ces derniers vingt ans sous l’allusion ironique, et qui ne s’est éteinte qu’avec lui.

Nous enterrons nos morts en votant nos plébiscites, et l’Europe nous regarde, non sans s’étonner quelquefois de nos agitations et des dénoùmens qui les suivent. L’Europe, quant à elle, vit sans trouble et sans émotions. En Allemagne, les grandes questions dorment pour le moment d’un sommeil tranquille. L’Angleterre ne se détourne pas des œuvres intérieures qu’elle poursuit avec une calme et énergique résolution. En Espagne, rien de bien sérieux n’apparaît ; on vit dans une situation sans lendemain, entre la république, dont on ne veut pas, et la monarchie, qu’on ne peut point rétablir. L’Espagne est toujours un étrange pays. De temps à autre, sur un point quelconque, en Andalousie ou en Catalogne, éclate une insurrection républicaine qu’on réprime sans aucune faiblesse, presque avec violence, comme on l’a vu récemment dans la lutte sanglante qui a eu lieu près de Barcelone à propos de la conscription militaire ; puis, si i’on s’inquiète de cette situation précaire, le général Prim paraît devant les cortès, rassurant tout le monde, déclarant que tout cela va finir, que d’ici à un mois, deux mois au plus, l’on aura trouvé un roi. Quel roi ? Voilà toujours le grand problème. Il y a les princes qu’on pourrait avoir et dont on ne veut pas en compensation des princes qu’on rêve et sur lesquels on ne peut pas mettre la main naturellement. Depuis bientôt deux ans, on en est là, et le provisoire se perpétue, provisoire d’autant plus dangereux que les scissions se multiplient entre les partis qui ont fait la révolution. Il y a peu de temps, le ministère ou, pour mieux dire, le général Prim rompait avec éclat avec l’union libérale ; il est vrai que depuis ce moment il a rompu avec les radicaux, et que, tout compensé, ces évolutions parlementaires, qui n’aboutissent jamais à des ruptures décisives, n’ont d’autre effet que de neutraliser toutes les forces. L’Espagne s’accoutume à cette crise prolongée, qui finira peut-être, comme toujours, par l’imprévu.

Il y a un pays moins accoutumé que l’Espagne aux conflits intérieurs, et qui a malheureusement aujourd’hui l’embarras ou l’ennui d’une sorte d’insurrection ; c’est l’Italie. Depuis quelques mois, sur divers points de l’Italie, il s’est produit un certain nombre d’échauffourées décousues, presque aussitôt réprimées, et qui semblaient se relier à un plan général d’agitation. En ce moment, c’est dans les Calabres, dans les campagnes de Catanzaro, que vient d’éclater un mouvement avec drapeau républicain et chemises rouges. Une bande s’est formée sous des chefs qui procèdent gravement au nom de la république universelle, et en réalité cette prise d’armes ne laisse pas d’offrir quelques particularités assez mystérieuses. Il faut savoir que les deux fils de Garibaldi, Ricciotti et Menotti, ont obtenu une concession considérable de travaux de chemins de fer dans les Calabres ; ils occupent de nombreux ouvriers, venus un peu de tous côtés, au percement du tunnel de Staletti. Or c’est là que le mouvement a pris naissance, c’est principalement parmi les ouvriers de Staletti que la bande insurrectionnelle paraît s’être recrutée. Lorsqu’on a connu l’événement à Florence, le président du conseil, M. Lanza, en a fait part aux chambres en leur donnant la bonne nouvelle que Menotti Garibaldi était allé lui-même offrir au préfet de Catanzaro de marcher contre les insurgés. Le fait est que la nouvelle était piquante. Le vieux solitaire de Caprera passant ses derniers jours à écrire des romans baroques qui arrivent jusqu’à nous, et son fils Menotti se faisant carabinier pour aller mettre à la raison des chemises rouges, c’était un spectacle imprévu et curieux. Malheureusement M. Lanza, trompé par des rapports flatteurs, ne paraît pas avoir été tout à fait dans le vrai. Voilà qu’on dit maintenant que Ricciotti était parmi les rebelles, et que son frère Menotti n’attendait que le moment de prendre à son tour les armes. On paraît avoir pris un certain nombre d’insurgés, parmi lesquels se trouvait un domestique de Ricciotti Garibaldi, et sur ces prisonniers on aurait trouvé des lettres dévoilant toute l’organisation du mouvement. Ce qui est certain, c’est que, depuis cette levée de boucliers, les troupes de la province sont eu mouvement. On est à la poursuite des factieux, on leur a fait essuyer une déroute, et on les a réduits à se disperser dans les montagnes. Il n’est point douteux qu’on n’arrive rapidement à dompter cette sédition et à pacifier la province de Catanzaro,

Cette insurrection était-elle d’ailleurs entièrement imprévue, et a-t-on fait ce qu’il fallait pour la prévenir ? C’est-là une autre question fort agitée aujourd’hui en Italie. Malheureusement on paraît avoir traité un peu à la légère des menées qu’on connaissait ; on semble s’être un peu endormi et ne s’être réveillé qu’en présence d’un accident qu’un peu plus de vigilance eût déjoué. Le ministère avait été lui-même informé, dit-on, des préparatifs qui se faisaient, et son attention avait été éveillée sur le danger de ces grandes agglomérations d’ouvriers dans des provinces comme les Calabres sous la direction des fils de Garibaldi. Comme il arrive quelquefois, on n’a cru à l’événement que lorsqu’il a été réalisé, et alors le gouvernement s’est mis en disposition d’agir. Il le peut d’autant plus aisément qu’il a pour lui la population tout entière contre une poignée d’agitateurs réunis sous un drapeau de hasard au nombre de deux ou trois cents. L’incident de Catanzaro pourrait avoir quelque gravité, s’il ne restait pas isolé, si d’autres bandes se levaient et paraissaient dans les provinces voisines ou même ailleurs. Sans être un danger sérieux, ces éruptions multiples et combinées ne laisseraient pas d’être le signe d’un plan général et prémédité. Il resterait à savoir si cette prise d’armes de la république universelle n’a coïncidé que par hasard avec la crise qu’on supposait devoir éclater en France, et si elle n’est pas l’œuvre des éternels conspirateurs qui menacent toujours l’Italie. Que les fils de Garibaldi aient été pour quelque chose dans l’apparition de la bande de Catanzaro, c’est ce qu’on saura bientôt. Malheureusement il n’est guère permis de douter que toutes ces agitations qui courent à la surface de l’Italie depuis quelque temps ne soient excitées, entretenues par le grand et invariable agitateur Mazzini, On a vu récemment encore cette lettre étrange où Mazzini se posait en grand-prêtre révolutionnaire. Par exemple, il ne jugeait pas ses contemporains, ses compatriotes, avec trop d’indulgence-, n’importe, il entendait bien s’en servir jusqu’au bout, et ses tristesses d’apôtre méconnu étaient sans découragement. C’est certainement le type le plus complet des conspirateurs passés et futurs. Rien ne peut le désarmer ; il conspirera jusqu’au bout, il refusera de plier devant ce qu’il n’a pas fait. Ainsi voilà une nation qui depuis dix ans est arrivée à s’émanciper complètement ; des Alpes à l’Adriatique, du lac de Côme au golfe d’Otrante, les Italiens sont indépendans et libres, formant un seul peuple. Ce que tout le monde eût considéré comme un rêve il y a quelques années est une réalité. Que faut-il de plus ? Ce n’est pas assez, il faut que tout cède devant l’orgueil implacable et solitaire d’un homme. Voilà ce qu’on appelle une politique libérale et éclairée ! ch. de mazade.