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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1841

Chronique n° 218
14 mai 1841


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 mai 1841.


La discussion du budget de la guerre a fait naître à la chambre des députés un de ces débats aussi fâcheux qu’inutiles qui caractérisent notre politique toute de personnalités, et de haines. Le ministère du 1er mars avait organisé dans l’infanterie douze régimens nouveaux. Le cabinet du 29 octobre avait adopté et consacré cette mesure, lorsqu’au lieu de dissoudre ces régimens, il avait demandé aux chambres les fonds nécessaires pour 1840 et 1841, et porté la dépense des nouveaux cadres dans le budget de 1842. La commission de la chambre des députés fait des critiques et n’amende pas ; elle maintient la mesure sans l’approuver ; elle dispense avec une égale largesse le blâme et l’argent. Elle dit aux états-majors des régimens nouveaux : Voilà votre solde ; mais vous n’en êtes pas moins une superfétation dans l’armée, une charge inutile pour le pays, une fantaisie de M. Thiers. — La question une fois portée devant la chambre, on pousse les choses plus loin. La mesure n’est pas seulement inutile, mauvaise ; elle est inconstitutionnelle, elle blesse les prérogatives de la chambre. Le gouvernement ne pouvait pas organiser des régimens nouveaux sans une loi ; organiser et demander ensuite les fonds nécessaires, c’est enlever à la chambre la liberté de son vote, car, dit-on, elle n’ose pas détruire brusquement un fait accompli, anéantir des existences qui paraissaient assurées.

Au milieu de ces débats, nous aurions désiré voir le cabinet du 29 octobre se présenter à la tribune avec cette parole haute et ferme que M. le président du conseil a su trouver pour répondre à M. Lherbette. Nous l’aurions désiré dans l’intérêt de la chose publique, ainsi que dans l’intérêt de son propre avenir et de sa dignité.

Il appartenait, avant tout, au ministère de démontrer qu’en organisent des régimens nouveaux, le gouvernement n’empiète nullement sur le domaine de la législature.

Il lui appartenait de défendre sans embarras et sans hésitation une mesure qu’il avait adoptée, et contre laquelle, avant les inspirations hostiles de la commission de la chambre, il n’avait pas élevé d’objections.

Le droit des chambres, c’est le vote annuel des contingens de l’armée. Quant à l’effectif, qu’il ne faut pas confondre avec le contingent, et au formes de l’organisation, les chambres en ont sans doute le contrôle, par cela seul que toute organisation suppose et entraîne une dépense, dépense que les chambres sont libres d’accorder ou de refuser ; mais il n’y a rien d’inconstitutionnel en soi à appeler sous les drapeaux le contingent voté et à modifier par ordonnance l’organisation de l’armée. Les faits d’administration sont matière de responsabilité, comme tout acte quelconque de gouvernement, mais n’ont rien d’inconstitutionnel, rien qui porte atteinte aux prérogatives de la chambre. C’est un acte de gouvernement qui peut être bon ou mauvais, opportun ou intempestif, digne d’éloges ou digne de blâme, selon les circonstances ; un acte qui peut donner lieu à l’accusation des ministres, mais qui ne touche point aux droits de la législature. Il n’en serait pas de même si une ordonnance venait modifier les règles de la loi sur les appels, l’avancement, l’état des officiers, leur activité, leur disponibilité, leur réforme, leur retraite. Il y aurait alors usurpation, empiétement. Sur ces matières, le droit de la législature est direct ; elle n’intervient pas seulement par droit de contrôle, à l’aide du budget.

La liberté du vote ! c’est un argument qui nous conduirait fort loin. Il s’appliquerait, avant tout, aux négociations diplomatiques, aux traités. On pourrait dire avec plus de raison qu’on ne le dit d’un fait d’administration intérieure : Pourquoi présenter aux chambres un traité déjà conclu, signé, en certains cas ratifié ? C’est un fait accompli, le vote n’est pas libre. On n’ose pas rendre vaine la signature du roi ou celle de ses représentans.- Faudra-t-il donc initier les chambres aux négociations pendantes, et leur demander un assentiment préalable ?

Au reste, n’insistons pas trop. Nous pourrions bien, par le vent qui souffle, rencontrer des hommes se disant sérieux, voire même conservateurs par excellence, qui nous prendraient au mot. Ils trouveraient peut-être qu’une consultation diplomatique à huis-clos, en comité secret, qu’une confidence déposée dans l’oreille de six ou sept cents législateurs, ne serait pas un expédient à dédaigner. On en rencontrerait un plus grand nombre encore qui trouveraient bon, que le gouvernement fût obligé, avant de conclure un traité, de consulter du moins une commission de la chambre.

Ce qu’on veut aujourd’hui, le but vers lequel on marche à grands pas, les uns le sachant et le voulant bien, les autres parce que

E l’una fa quel che le altre fanno,

c’est l’administration du pays par la chambre, ou, pour mieux dire, par les commissions de la chambre. Nous revenons à la polisynodie, et à la moins heureuse des polisynodies ; car le tirage au sort des bureaux rend toujours plus ou moins aléatoire la formation des commissions, et souvent c’est le hasard qui décide de l’esprit et des tendances de ces puissans comités.

D’un autre côté, avouons-le, les ministères se rapetissent de plus en plus devant les commissions. Est-ce là un mal sur lequel les amis sincères de nos institutions puissent fermer les yeux ? Voyez plutôt, regardez autour de vous et décidez. Le gouvernement de la France a-t-il gagné eu force, en éclat, et énergie ? A-t-iI tiré du concours des chambres, de nos belles et nobles institutions, toute la vie, toute la grandeur qu’elles auraient dû lui communiquer ? Certes, il est permis d’en douter. Est-ce la faute des institutions et des hommes ? On se plaît à accuser les institutions ; c’est une accusation qui demande peu de courage, et qui n’a pas de conséquence.

Pour nous, ce sont les hommes que nous accusons. Les assemblées délibérantes ne fonctionnent régulièrement que lorsqu’elles se trouvent en présence d’une administration forte, courageuse, tout aussi prote à s’incliner respectueusement devant le droit de la chambre qu’à se redresser fièrement et à défendre en toute occasion envers et contre tous, coûte que coûte, la prérogative royale et les attributions du gouvernement. Si les ministres de la couronne ne se sentaient pas très haut placés ; si, au lieu de demander le vote des chambres, ils le mendiaient ; si, au lieu de donner l’impulsion, la direction, ils la recevaient, eux qui seuls peuvent connaître tous les écueils au milieu desquels le vaisseau de l’état doit faire route si, au lieu de s’occuper des choses et de songer à l’avenir, ils ne pensaient qu’au présent et ne s’occupaient que des personnes, des mille combinaisons qu’enfantent les coteries, et des misères infinies de l’esprit de parti, la monarchie représentative ne serait plus qu’une forme qui envelopperait un tout autre gouvernement, qui ne servirait qu’à déguiser une sorte d’anarchie légale qu’on ne saurait définir. Tout le poids se trouvant dans un des bassins de la balance l’équilibre serait impossible. Où en serions-nous si, pour toutes les mesures d’administration, il fallait sur-le-champ convoquer les chambres, étaler à la face du public toutes les données, toutes les conjectures, toutes les craintes, toutes les espérances du gouvernement, et jouer avec l’Europe ayant nous seuls cartes sur table ? Sans doute, même dans les questions qui ne sont pas de la compétence directe des chambres, l’administration fait acte de prudence, lorsque, le pouvant sans inconvénient pour la chose publique, elle pressent les intentions de la législature. Cela est possible et convenable dans un grand nombre de cas, par exemple, lorsqu’il s’agit de créer un emploi, de distribuer d’une manière plus efficace, plus régulière peut-être, mais plus coûteuse, certains travaux administratifs. Ces communications préalables entretiennent l’harmonie des pouvoirs. Tout dépend des circonstances. L’administration est juge, à ses périls et risques, de l’urgence, de la convenance, de l’à-propos ; mais qu’on ne vienne pas lui prescrire de règle absolue, lui enlever toute liberté d’action, lui ôter tout courage. C’est préparer l’abaissement du pays ou l’anarchie.

Soyons du moins équitables et conséquens. S’il doit en être ainsi, supprimons la responsabilité ministérielle. Si les ministres n’étaient plus que des agens subalternes qui dussent, tous les jours et pour tout acte de quelque importance, recevoir le mot d’ordre comme des préfets ou des commandans de place, la responsabilité ministérielle, cette appréciation plus encore politique que judiciaire de leur gestion, serait exorbitante et répugnerait aux idées les plus élémentaires de la justice.

Au reste, pour en revenir à la question des douze régimens, la chambre n’a pas attaché d’importance à l’accusation d’inconstitutionnalité. Elle a senti que c’était au budget que son droit de contrôle devait s’exercer, que là son droit était de blâmer ou d’approuver, d’accorder ou de refuser la dépense ; rien de plus, rien de moins. C’est le fond de la question qui a le plus occupé la chambre, et ici encore nous ne pouvons pas dissimuler que M. le ministre de la guerre nous paraît avoir manqué une belle occasion de montrer que les hommes éminens savent grandir encore et s’honorer eux-mêmes en rendant pleine justice à leurs adversaires politiques. Qu’on n’imagine pas que c’est là de la niaiserie ; c’est de l’habileté. Préférât-on Machiavel à Aristide, c’est encore le parti qu’il fallait prendre, parce que seul il réunissait la dignité et la force. En politique pas plus qu’à la guerre, on ne suit pas les hommes perplexes, embarrassés, et qui paraissent douter de leur propre pensée. Pour marcher le premier, il faut montrer aux partis qu’on ne redoute ni les adversaires qu’on a en face, ni ceux qu’on a laissés derrière soi ; et la meilleure preuve qu’on ne les redoute pas, c’est de leur rendre hautement justice, envers et contre tous, sur les points où ils ont bien mérité du pays. Le vrai public, la partie saine, respectable, puissante du public, n’appartient à aucun parti, n’est à la suite d’aucun homme ; elle ne connaît que la France, la chambre et la monarchie. C’est là le public dont il faut prendre souci, et ce public-là est impartial, sincère, sensé. C’est à ses yeux qu’il ne fallait pas avoir l’air de vouloir et de ne pas vouloir, d’adopter et de livrer, de maintenir et de blâmer. Ce sont là subtilités qu’il ne comprend pas, embarras qui l’étonnent ; et s’il cessait de s’étonner ; s’il parvenait à comprendre, à coup sûr il n’approuverait pas.

Au surplus, quelle est cette grande querelle qui a tant agité la chambre des députés et qui recommencera, dit-on, un de ces jours, à la chambre des pairs ? Il est question de savoir si la France aura douze cadres de plus ou de moins pour ses régimens d’infanterie. Quelle énormité ! Ne dirait-on pas qu’il y va du salut de la monarchie ?

« Il fallait à la place ne créer que des quatrièmes bataillons. » - En effet, on aurait épargné 400,000 francs. Voilà l’importance du débat, pour ceux du moins qui ne pensent pas qu’après le traité du 15 juillet on dût laisser notre état militaire dans l’état déplorable où il était tombé.

Quant à nous, qui prévoyons une diminution de notre effectif pour le soulagement de nos finances, nous remercions d’autant plus le cabinet du 1er mars d’avoir porté à cent le nombre des régimens d’infanterie. Il n’est pas besoin d’être homme de guerre pour savoir que les bons cadres font promptement les bonnes armées, surtout lorsque les soldats qui viennent remplir ces cadres sont des Français, et qu’ils y trouvent d’habiles officiers, des hommes d’expérience et de glorieuses traditions. Que nous importe l’effectif en temps de paix, si les cadres subsistent, s’il ne s’agit, la guerre menaçant d’éclater, que d’en remplir les vides par nos admirables conscrits ? Multiplions les congés, rendons un grand nombre de bras à l’agriculture ; nous le voulons bien. La grande guerre n’éclate pas du jour au lendemain. En trois mois, avec les cadres, vous aurez une excellente infanterie : si le nombre des cadres était insuffisant, s’il fallait, comme l’an dernier, les briser pour les multiplier, désorganiser pour accroître, la confusion serait dans tous les rangs, et l’armée ne serait pas, au bout de six mois, en état de repousser l’ennemi avec la certitude d’un prompt et brillant succès. Ce sont là de ces vérités de bon sens qu’on ne peut obscurcir, des vérités politiques ; la politique n’est que du bon sens. Tant que nous nous trouverons en présence de nations fortement armées, et dont les intérêts et les sympathies ne seront pas sincèrement d’accord avec nos sympathies et nos intérêts, ce serait un crime que de désarmer la France. Or il n’est qu’un moyen de l’armer sans épuiser ses finances, de pourvoir à sa sûreté sans paralyser sa prospérité ; c’est d’entretenir, je parle surtout de l’infanterie, beaucoup de cadres et seulement le nombre de soldats strictement nécessaire à l’instruction de ces cadres et aux besoins de l’état de paix ; c’est d’avoir une organisation qui nous permette l’économie, tout en nous donnant les moyens de passer facilement, sans désordre et sans trouble, du désarmement à l’armement, de l’état de paix à l’état de guerre, et cela d’une manière conforme à la grandeur et à la puissance française. Des cadres nombreux peuvent seuls résoudre la question dans un pays où, quoi qu’on fasse, la guerre ne sera jamais qu’une profession, une profession hautement honorée, conforme au génie national, mais une profession particulière, savante, qui est entièrement perdue de vue par ceux qui se destinent aux carrières civiles. Pourrions-nous, comme dans quelques pays, appeler chaque année, pendant un mois, deux mois, les hommes voués à ces carrières, les réunir dans des camps d’exercice, dans des écoles militaires, instruire ainsi les uns au commandement, plier les autres au joug de la discipline ? Ce serait un rêve. Si on essayait de le réaliser, nos finances ne s’en trouveraient certes pas soulagées.

Ajoutons qu’en cas de guerre il nous faudrait mobiliser une partie de la garde nationale ; et il serait fort utile de pouvoir, au lieu d’en former des régimens à part, l’incorporer sous forme de quatrièmes bataillons aux anciens régimens de l’armée. Cela serait cependant impossible si on restreignait le nombre des cadres ; la place des quatrièmes bataillons serait alors occupée par la ligne.

Ces considérations, dont l’importance sera de plus en plus sentie à mesure que s’amortiront les luttes du moment, ont été développées à la tribune par M. Thiers avec une puissance de talent, une autorité de langage, une vivacité de sentiment, qui ont vivement ému ses adversaires eux-mêmes : ils ont dû en faire l’aveu. On sentit dans la parole si vive, si pressante de l’orateur, l’homme d’état qui a profondément médité sur les institutions militaires de son pays.

Nous sommes peu touchés des projets de je ne sais quelle transformation qu’on paraît méditer. Certes nul ne place plus haut que nous l’autorité de le maréchal Soult en pareille matière ; mais nous sommes trop sincères pour ne pas avouer hautement que cette transformation ne nous a paru jusqu’ici qu’un moyen, fort ingénieux sans doute, d’obtenir des résultats analogues, tout en faisant quelque chose de différent, un moyen de ne pas perdre les bénéfices du 1er mars, tout en donnant une vaine satisfaction à ses ennemis, à ces hommes qui lui font sans doute l’honneur de le croire bien vivant, car ce serait un goût trop ignoble que de s’acharner ainsi sur un mort. Nous craignons que ces changemens et ces transformations n’ajoutent à la fin quelques millions de plus à ces dépenses qui font aujourd’hui jeter de si hauts cris. Mais il serait téméraire à nous de préjuger des mesures que nous ne connaissons pas, et sur lesquelles, en tout cas, notre avis devrait s’éclairer au préalable de l’opinion des juges compétens.

Le ministère anglais s’est montré à l’intérieur, dans son intérêt personnel, ce qu’il a été, dans les questions extérieures, à l’égard de ses alliés : imprudent, téméraire, sacrifiant sans scrupule l’avenir à l’intérêt ou à la passion du moment. Nous ne faisons pas de vœux pour un ministère tory. Un ministère whig, un ministère libéral, modéré, progressif, aurait eu droit à toutes nos sympathies ; mais, quand une administration est dirigée par des esprits aussi peu mesurés que celui de lord Palmerston et par des caractères aussi faibles que celui de lord Melbourne, que nous importe en vérité la couleur générale du cabinet ?

Quoi qu’il en soit, c’est un singulier spectacle qu’un cabinet whig se faisant révolutionnaire pour vivre, ou du moins pour préparer à ses adversaires des jours difficiles, une vie agitée.

Expliquons-nous. Les mesures que le ministère a proposées sont justes et bonnes au fond. Elles sont de plus pour l’Angleterre une nécessité à laquelle elle ne pourra pas plus se soustraire qu’elle n’a pu éviter l’émancipation des catholiques.

Saturée de capitaux et de produits, l’Angleterre est arrivée la première au point auquel arriveront fatalement toutes les nations qui s’obstinent dans le système prohibitif. Quand les eaux que vous avez fait monter artificiellement menacent de couvrir votre tête et de vous étouffer, il faut bien lâcher les écluses. Le système prohibitif est condamné au suicide. Plus il triomphe, plus il s’exagère, et plus le jour de sa mort approche. Ce jour est venu pour le système anglais.

Quant aux céréales, qui a jamais pu imaginer que les consommateurs anglais se résigneraient à payer éternellement un impôt énorme, scandaleux, à leurs propriétaires fonciers ? car c’est là le résultat de la loi sur les céréales. C’est un grand malheur pour une aristocratie que d’avoir placé sur une base de cette nature une grande partie de sa puissance. Affamer ses inférieurs au lieu de les nourrir, c’est un rôle qui n’est pas de notre siècle.

Mais plus le mal est grand, plus le remède est difficile, périlleux Ces questions en Angleterre, pays de grands propriétaires, d’aristocratie, d’église établie, d’une nombreuse population agricole, d’une population manufacturière plus nombreuse encore, touchent maintenant aux entrailles même de la société. Dans un pays moins sensé, moins attaché à ses lois, à ses traditions, à ses us et coutumes, moins habitué à se contenir, à patienter, à se contenter en toute chose d’une honnête transaction, il n’y aurait au bout de ces questions rien moins qu’une révolution. Est-ce à dire que même en Angleterre il fallait jeter ces terribles questions dans l’arène politique, sans préparation, sans ménagement, en attisant les passions de la multitude par des propositions extrêmes, et cela lorsque le gouvernement, faible, chancelant, serait hors d’état d’éteindre l’incendie qu’il aurait allumé ? Ce n’est pas là gouverner ; c’est jouer, jouer sa dernière carte, en hommes désespérés. C’est prendre tristement congé des affaires que de se préparer un moyen d’opposition qui peut compromettre profondément l’avenir du pays.

C’est probablement aujourd’hui qu’on apprendra l’issue du débat sur les sucres et les bois de construction. On dit que, si la majorité contraire au cabinet dépasse vingt voix, il se retirera sans tenter la dissolution. Il parait avoir déclaré à la reine qu’il serait imprudent, dans ce cas, de pousser les choses plus loin ; qu’il valait mieux subir les tories, leur faire naître toutes sortes de difficultés et d’embarras, et attendre. Si la majorité contraire était plus faible, il aborderait alors, au 31 mai, la question des céréales. Nous ne voulons pas faire ici des conjectures sur un fait qui probablement sera résolu au moment où nous livrerons ces lignes à l’impression. Attendons.

Ces vicissitudes ministérielles doivent sans doute retarder la conclusion de tout traité sur les affaires d’Orient. Pourquoi signer avant de savoir à qui l’on aura affaire demain, quels seront les principes et les vues de la nouvelle administration, si réellement un nouveau cabinet parvient à se former ? Certes, nous sommes loin d’être fâchés de ce retard ; nous nous en félicitons au contraire, et nous en félicitons le ministère.

En attendant, il est plus que jamais démontré que le traité du 15 juillet et l’expédition qui en a été la suite, ont porté un coup funeste à cet empire ottoman qu’on avait la prétention de sauver et de consolider. Le canon de Saint-Jean-d’Acre a ébranlé le vieil édifice, réveillé tous les opprimés, et fait naître des espérances et des tentatives dont il est difficile jusqu’ici de prévoir les conséquences. Les troubles de l’île de Candie ne sont pas apaises ; la Syrie est toujours mécontente, inquiète, agitée ; les populations chrétiennes de la Bulgarie lèvent la tête et osent regarder en face leurs oppresseurs. Il est possible que ces mouvemens soient réprimés ; il est possible qu’une pensée politique ne vienne pas animer, organiser, diriger les révoltes qu’a fait naître l’administration brutale et stupide des agens de la Porte. C’est là l’espérance des amis du statu quo à tout prix. Nous ne sommes pas de cette école. Nous ne demanderions pas mieux que de pouvoir saluer le retour de ces populations à la vie civile, de les voir entrer dans le giron de la civilisation européenne. D’ailleurs, qui pourrait consolider l’empire turc ? L’Europe seule le pourrait, pour long-temps du moins, l’Europe unie, sincère, unanime à l’égard de l’Orient, l’Europe, si elle était ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle ne peut être. C’est dire que la consolidation de l’empire ottoman n’est en réalité qu’un rêve.

Cependant, quels que soient nos vœux pour l’affranchissement des peuples courbés sous le sabre des Turcs, nous ne pouvons pas ne pas suivre d’un œil très attentif tous ces mouvemens insurrectionnels. La pensée politique qu’on ne découvre pas aujourd’hui peut apparaître demain et leur donner une vie, une forme, une tendance inattendues. Si nous sommes bien informés, des agens européens n’ont pas été étrangers, par leurs conseils et leurs instigations, à ces mouvemens, surtout dans l’île de Candie. L’abaissement de Méhémet-Ali, il faut bien l’avouer, a donné à l’influence anglaise une grande prépondérance en Orient, et les agens subalternes de lord Palmerston et de lord Ponsoby ne doivent certes pas être des hommes remarquables par leur modération et leur retenue. L’Autriche, la Prusse, la France, sont les seules grandes puissances dont le désintéressement puisse être tenu pour sincère dans les affaires d’Orient. Mais le désintéressement n’est pas l’abandon ; il ne serait qu’une niaiserie politique, s’il n’était pas accompagné d’une grande vigilance et de la résolution bien arrêtée de s’opposer à tout agrandissement de l’une ou de l’autre des grandes puissances européennes.

Au milieu de ces agitations et de ces incertitudes, la position du gouvernement grec devient délicate et difficile. Trop faible pour exercer une influence directe sur des affaires qui cependant le touchent de très près, il est exposé à mille intrigues, à mille séductions, à des piéges sans nombre. Il n’a pour lui que le temps, la prudence et l’intérêt que lui portent tout naturellement celles des puissances qui ne voient dans la chute, plus ou moins prochaine, de l’empire ottoman ; d’autre moyen de sauver la paix de l’Europe, que la prompte organisation de nationalités nouvelles, d’états nouveaux sérieusement indépendans.

Le prince Mavrocordato va, dit-on, prendre les rênes de l’administration grecque ; il est nommé ministre des affaires étrangères, président du conseil. C’est un homme d’esprit, instruit, connaissant fort bien les choses et les hommes de l’Europe, et par là les difficultés de sa mission. Il passe pour être fort attaché à l’Angleterre, où il a long-temps résidé. Nous n’avons pas à nous occuper de ses penchans d’homme privé. Nous sommes convaincus que, comme ministre, il ne sera que Grec. Le salut et l’avenir de la Grèce sont à ce prix.

La chambre des députés doit bientôt s’occuper de la loi relative à notre traité avec la Hollande Nous désirons vivement que la loi soit adoptée. Nous ne voulons pas affirmer que le traité ait été fait et rédigé avec tout le soin désirable. Loin de là. Il y aurait beaucoup de choses à reprendre, beaucoup d’améliorations à y faire, si une convention diplomatique pouvait être révisée et amendée comme un projet de loi ordinaire. En général, on néglige trop la discussion et la rédaction de ces conventions commerciales, d’ailleurs si importantes ; elles sont trop souvent l’ouvrage d’hommes peu compétens en ces matières délicates et compliquées.

Mais, quel qu’il soit, le traité doit être accueilli avec faveur, surtout comme précédent, comme un premier pas dans une carrière où il importe d’avancer et d’avancer tous les jours, sans relâche. C’est là un but essentiel de la politique de notre temps. Il y a une belle et grande tâche à remplir ; nous l’avons négligée trop long-temps ; le cabinet devrait y songer sérieusement. Imaginer que l’état des relations commerciales dans le monde puisse rester long-temps tel qu’il est, ce ne serait pas gouverner. Ce serait vivre au jour le jour ; pis que cela, ce serait préparer la décadence à la fois politique et commerciale de notre pays.


— Le Journal des Débats a reçu de Saint-Pétersbourg une lettre contre l’article publié dans notre livraison du 1er avril 1841, les Provinces du Caucase sous la domination russe. On a peu de goût pour la publicité en Russie, et, toute vague qu’elle est, cette réclamation ne nous a pas étonnés. Quoi qu’il en soit, nous croyons devoir maintenir la parfaite exactitude des renseignemens donnés dans notre article sur la conduite du baron de Hahn et l’affaire du prince d’Adian. Les plaintes des villageois victimes des exactions et des réquisitions du prince d’Adian furent adressées au baron de Hahn, qui les accueillit et fit faire une enquête à ce sujet Ce fut cette enquête qui dévoila tous les abus commis par le prince. On n’aurait que des éloges à donner au baron de Hahn, si, dans un moment de juste indignation, il eût dénoncé les faits venus à sa connaissance ; mais ce ne fut au contraire des voies indirectes qu’il excita les soupçons de l’empereur. La conduite du baron de Hahn a été énergiquement blâmée, et a soulevé la plus vive irritation. — La Russie proteste aussi, par l’organe des journaux allemand, contre le bruit qu’on fait courir d’une prochaine expédition dans le Caucase. D’après des lettres récemment écrites de Tiflis, il paraît certain néanmoins qu’une grande expédition se prépare pour le printemps. Le général Golavine commandera l’armée du Caucase ; il doit se diriger avec les troupes vers Tcherkaie, résidence actuelle de Chamyl, le chef des insurgés du Daghestan ; puis, traversant le pays des Tchetchens, il se rendra au fort de Grosna pour se réunir au général Grabbe, qui doit rester sous les armes sans faire d’expéditions dans l’intérieur.




Nous tirons d’une lettre écrite récemment de Bombay de piquans détails sur un procès qui vient d’être jugé au tribunal suprême de cette ville. On ne lira pas sans intérêt, nous le croyons, la relation de cette affaire, où la presse de Bombay, appuyée par le commerce indien, se trouvait en présence de la justice anglaise :

« Pointe Malabar, près de Bombay, le 28 mars 1841.

Je suis sur ce cap qui domine la rive de l’Océan indien, depuis quelques heures, afin de me calmer et de fuir un peu la chaleur de Bombay, qui est à 27 degrés Réaumur de dix heures du matin à trois heures après midi. Pour aujourd’hui, j’en ai subi quelques-uns de plus de mon propre penchant, et vous saurez que je me suis plongé à souhait dans cette fournaise d’où je suis sorti en martyr, pour entendre plaider une cause au tribunal suprême de Bombay.

« Il s’agissait d’une affaire de presse. Il faut que vous sachiez que sous le 73° de longitude, à Bombay enfin, il y a nombre de journaux assez bien rédigés et assez tracassiers pour être dignes de figurer sur une table près de nos plus respectables journaux d’Europe. La Providence, toujours sage et prévoyante, a placé également à Bombay, d’accord en cela avec la compagnie des Indes, qui ne manque pas non plus de sagesse, un ou deux tribunaux, un avocat-général et tout ce qui s’ensuit. C’est cependant le chef de cette armée en robes qui a amené le procès en question : je parle du premier magistrat (chief-justice) de Bombay. C’est un petit homme fin, spirituel, poli, passionné, comme le sont en tous pays les représentans de l’impassible justice, qui n’a guère que 200,000 francs d’appointemens et qui tient une très bonne table, je puis vous l’assurer. Sir Henri Roper, en sa qualité de chef de la magistrature, est indépendant de la compagnie (ici quand on parle de la compagnie, cela veut toujours dire le gouvernement des Indes). C’est un véritable roi dans son genre, et, entre autres attributions royales qui lui sont dévolues, il a surtout celle d’être détestée de tout le monde, à peu d’exceptions près. Je me range, tout étranger que je sois dans l’Inde, parmi les exceptions.

« Jugeant du haut de son trône (c’est vraiment un trône, et je tiens d’autant plus à le constater que j’ai eu l’honneur insigne d’y prendre place publiquement ce matin), jugeant donc une cause de succession, sir Henri Roper eut dernièrement la fatale idée de blâmer une maison de banque de Bombay en raison de je ne sais quelle peccadille de banquier, et de le faire en termes qui seraient tout-à-.fait du goût de notre excellent ami M. Dupin. Il a imité même son trop franc devancier au point de généraliser le blâme. Tout le commerce de Bombay s’est ému, et voilà la guerre allumée ! Celle-ci a fait oublier pendant vingt-quatre heures à Bombay celles du Pandjab, du Kaboul, de Hérat et de la Chine.

« Il y a ici diverses espèces génériques de banquiers : les uns sont Anglais, ou soi-disant tels, et c’est le petit nombre ; d’autres Portugais, c’est-à-dire descendans directs du grand Albuquerque, mais par les femmes noires, ce qui a u peu altéré la couleur déjà très peu claire de leur sang primitif ; il y en a de Musulmans, d’Hindous ; mais les plus riches et les plus influens sont des Parsees. Ces Parsees sont tout simplement des prêtres chassés de la Perse en leur qualité de disciples de Zoroastre, et venus dans l’Inde où ils continuent d’adorer le feu, et surtout l’argent qu’ils s’entendent très bien à gagner Imaginez maintenant que sir Henri Roper s’était mis tout ce monde sur les bras.

« Il est bon que vous sachiez que le Times et le Courier de Bombay ont pour propriétaires un grand nombre de ces messieurs. Les deux feuilles prirent la défense de ce qu’elles appellent le commerce, et parlèrent à la justice de la reine, représentée par sir Henri Roper, d’une manière qui fut trouvée peu révérencieuse par le susdit chief-justice. De là citation, procès et séance à quarante degrés de chaleur, mitigés par le jeu de trois éventaux de dix-huit pieds de long, manœuvrés de manière à briser les têtes de la moitié de l’auditoire. Je ne parle pas de moi qui siégeais sur le bench de sa majesté britannique, à droite et imperceptiblement au-dessous de son premier magistrat.

« Enfin, nous voilà assis chaudement et en séance. La salle est pleine de turbans bleus, rouges, verts, dorés, et de figures parfaitement diverses qui appartiennent depuis des siècles à chaque espèce de ces turbans. Rien n’a changé, rien ne s’est altéré depuis la dernière transformation de Visnou, ni les traits du visage, ni les plis, ni la couleur de l’étoffe. Et cependant, ces idolâtres sont des actionnaires de journaux politiques ; ils ont leurs avocats en robe noire pour les défendre dans un procès de presse, car le statut de je ne sais quelle année du règne de je ne sais quel Guillaume ou George autorise les juges à mettre en cause les propriétaires et les imprimeurs en même temps que les éditeurs reconnus. C’est ce que n’a pas manqué de faire sir Henri Roper.

« Je vous ai dit que la puissance judiciaire est indépendante de la compagnie ; il en résulte nécessairement que le gouverneur, ses aides-de-camp et tout ce qui l’environne verraient avec plaisir abaisser cette puissance, la seule qui s’élève dans l’Inde devant la volonté des directeurs. La cour, passez-moi le mot, faisait donc foule avec la banque parsee et autres, et s’intéressait vivement à l’issue du procès. Comme je vis avec cette cour, je vous dirai le raisonnement qu’elle caressait pendant toute cette matinée vraiment intéressante pour un voyageur comme moi. — Ou sir Henri Roper, qui s’est constitué juge et seul juge dans sa propre cause, se livrera à son ressentiment, et condamnera rigoureusement les deux journaux et leurs propriétaires, se disait la petite cour élégante de Bombay ; ou la défense sera si nette et si bien appuyée par des citations de légistes fameux, que sir Henri sera forcé de prononcer un acquittement. Dans le premier cas, des hommes qui ont des millions de roupies et qui en gagnent tous les jours, ne regarderont pas aux frais d’un appel en Angleterre. Là on en fera une question de liberté de la presse dans l’Inde ; les feuilles anglaises seront en feu, et le gouvernement de la reine, qui évite avec soin les difficultés inutiles, rappellera sir Henri. Ce sera toujours un homme d’esprit de moins dans l’Inde, où il n’y en a pas beaucoup, ajoutait-on en soi-même en se frottant les mains. Dans le second cas, sir Henri, en acquittant les accusés cités par lui-même, prononcera sa propre condamnation, et la place ne sera plus tenable pour lui. Pour le commerce, il ne disait rien ; mais il est aussi puissant dans le conseil des directeurs que le sont les banquiers de Londres dans le parlement. C’est le commerce indien qui exige le renouvellement des hostilités en Chine, et elles vont avoir lieu. C’est tout dire.

« Une cour de justice anglaise n’est pas, vous le savez, un lieu où l’on s’adresse aux passions ; .à peine si les raisonnemens y prennent place ; et, pour les sentimens, il n’en est pas question. Chez nous, le juge prononce ; dans les pays de jurisprudence anglaise, c’est la loi. Or, la loi anglaise se complique des statuts de tous les règnes et des décisions de tous les grands jurisconsultes, pourvu qu’ils soient morts, comme la loi, qui est une lettre morte qu’on applique aux accusés religieusement, les yeux fermés. On discute donc dans un tribunal, non pour savoir si l’accusé a eu telle ou telle intention plus ou moins coupable ou criminelle, mais pour trouver la loi applicable à son cas. Chaque procès semble ainsi une thèse défendue par l’avocat et attaquée par le juge, puis vice versa, et un spectateur étranger entre si bien dans cette fiction, que, la lutte finie, au lieu d’une réception de docteur en droit qu’il s’attend à voir, il est bien surpris de se retrouver devant un accusé qu’il avait perdu de vue, et qui attend qu’on le condamne ou qu’on l’absolve.

« Donc, ce matin, sur la grande table placée devant les trois avocats, étaient rangées en bataille quelques centaines de gros volumes que sept ou huit pauvres nègres avaient péniblement apportés. Sir Henri Roper de son côté, avait un pareil arsenal sur son banc. Je m’attendais à voir recommencer le combat classique du Lutrin. Mais à ce jeu-là sir Henri Roper n’eût pas été le plus fort, malgré l’avantage de sa position élevée. Que vouliez-vous qu’il fît contre trois ? Heureusement, le combat ne devait avoir lieu qu’à coups de citations. Chaque avocat cita successivement des statuts de différens règnes, et les décisions de William Cook, de Blackstone, de lord Ellenborough, et de tous les légistes célèbres, découvrant habilement au milieu de l’amas de livres celui dont il avait besoin, et dictant au magistrat l’indication de la page, de la ligne et du chapitre, que celui-ci recueillait avec soin. Les plaidoiries continuèrent ainsi trois longues heures, et je me plaisais souvent à admirer l’air fier et matamore dont le plus jeune des avocats s’appuyait du coude sur l’in-quarto qu’il venait de citer, à peu près comme un Spartiate ou un Romain de feu David se repose de la glorieuse fatigue d’une victoire. Pendant tout ce temps, sir Henri Roper se bornait à prendre note des passages qu’on lui jetait ainsi à la tête, mais très respectueusement pourtant. Enfin la bibliothèque de la défense s’est trouvée épuisée, et le chief-justice a levé la séance, une demi-heure, a-t-il dit, pour aller préparer le jugement.

« Cette demi-heure a duré deux grandes heures du tropique, plus une heure et demie environ pour lire le jugement composé à l’aide de la bibliothèque du tribunal, encore plus nombreuse que celle des avocats, et rédigé en manière de réfutation de la plaidoirie. À chaque texte des défenseurs, le juge en opposait deux. À ceux qui lui avaient prouvé par William Cook, par Blackstone et par lord Ellenborough, qu’il n’avait pas le droit de mettre en cause les propriétaires et les imprimeurs des journaux, il prouva par lord Ellenborough par Blackstone et par William Cook, que non-seulement il pouvait les citer devant lui conjointement avec les éditeurs, mais encore les mettre l’amende les expulser, et, ce qui est plus, les emprisonner. Le jugement s’appuyait encore sur vingt textes, plus brutaux les uns que les autres, pris dans ces mêmes livres, d’où les défenseurs avaient fait couler comme miel tant de bénins argumens.

Au mot d’emprisonnement, appuyé du grand nom de Blackstone, je vis une certaine terreur se marquer sur les diverses nuances faciales du commerce musulman, hindou, parsee, portugais et anglais. Les deux éditeurs étaient seuls calmes. Sir Henri Roper, se prononçant à leur égard, avait dit que pour eux il s’en tiendrait au système de générosité et de douceur, generosity and feeling, qu’il suivait depuis long-temps, mais que, pour les propriétaires, ils étaient trop riches, trop considérés, trop influens pour qu’il leur passât les attaques dont il avait été l’objet. J’admirais ce courage ; mais ici, à Bombay, dans l’Angleterre de l’Inde, je ne savais comment l’expliquer.

« Le courage, un courage inutile, j’en conviens, n’était ni d’une ni d’autre part. Il n’y avait pas de Hampdens sous les turbans de la banque, pas plus qu’il n’y avait d’Algernon Sydney sur le fauteuil du tribunal. Personne ne se souciait de voir le fond de la question, de marquer la limite des prétentions souveraines du juge, ou de placer des bornes aux exigences de la presse, les uns au prix d’une réclusion peu comfortable, l’autre au risque d’aller recevoir en Angleterre des honneurs beaucoup moins bien rétribués que ceux de l’Inde. Sir Henri Roper avait vu sortir de la poche des banquiers un petit bout de désaveu ; il termina ses foudroyantes citations en disant que la simple expression du regret de ce qui s’était passé lui suffirait, et aussitôt cette expression écrite, préparée d’avance, lui fut présentée par chacun des accusés. Ils déclaraient tous que l’article, incriminé s’était glissé dans leurs feuilles à leur insu.

« — Ceci finit comme l’affaire de la Chine, nous dit en sortant le vieux colonel H…, qui ne peut se débarrasser de la fièvre qu’il a rapportée de la campagne du Chusan. Voulait-il dire que cela recommencera ?