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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1907

Chronique n° 1804
14 juin 1907


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




La situation s’est subitement assombrie dans le Midi. La dernière des grandes manifestations qui ont précédé et annoncé l’orage a eu lieu le dimanche, 9 juin, à Montpellier ; elle a été calme jusqu’à la fin de la journée ; mais on sentait déjà des colères dans l’air, et il n’était pas besoin de beaucoup de perspicacité, ni de prévoyance, pour éprouver des craintes sérieuses au sujet du lendemain. Le lendemain a été, en effet, très agité. Une collision sanglante a eu lieu à Montpellier même. La gendarmerie a eu beaucoup de peine à rétablir l’ordre, et on se demande si elle l’a rétabli pour longtemps. Un officier et un agent ont été blessés très gravement, peut-être mortellement. Un certain nombre de manifestans, ou plutôt d’émeutiers, ont été arrêtés : le préfet a donné bientôt l’ordre de les relâcher. Tout cela est inquiétant, certes : le commencement de mutinerie qui s’est produit parmi les soldats du 100e de ligne, dans une caserne de Narbonne, et aussi, dit-on, parmi ceux du 2e du génie dans une caserne de Montpellier, l’est encore davantage. Les détails précis et authentiques manquent encore ; mais le fait qu’une centaine de soldats ont désobéi à leurs chefs est malheureusement certain. De pareils symptômes doivent attirer l’attention la plus sérieuse. Nul, d’ailleurs, ne peut dire aujourd’hui quelle sera la suite du mouvement : nous sommes en présence d’un inconnu très obscur. Les hommes qui ont pris l’initiative de soulever les populations du Midi continuent de leur recommander les moyens pacifiques ; mais leur voix sera-t-elle entendue longtemps, et eux-mêmes ne changeront-ils pas bientôt de langage ? Ils ont fait à la foule des promesses, ils lui ont donné des espérances irréalisables. La foule, pendant quelques semaines, s’est contentée d’applaudir leurs paroles sonores ; mais aujourd’hui elle entend le tocsin, et la scène change. L’inquiétude augmente encore, si l’on va au fond des choses et si l’on se demande où est le remède à une situation aussi profondément troublée, car ce remède, on ne l’aperçoit pas.

Le Midi se plaint de la mévente du vin : c’est le mal dont il souffre, et il s’adresse aux pouvoirs publics pour qu’ils l’en guérissent. Mais qu’y peuvent les pouvoir publics ? Les lois économiques ont quelque chose de l’inflexibilité de la fatalité antique. Quand on a fait plus de vin que le consommateur n’en peut absorber, la mévente d’une partie de la production est inévitable. Le Midi affirme, il est vrai, et avec des chiffres à l’appui, que la production n’est pas supérieure à la consommation : où est donc la cause de la crise ? Elle est, dit-il, dans la fraude. Sans doute il y a la fraude, la fraude plus ou moins coupable qui consiste à mettre dans son vin de l’eau, du sucre, des ingrédiens chimiques d’ordres divers, au moyen desquels, avec une barrique, on en fait plusieurs. Surveillez, réprimez cette fraude, lorsqu’elle dépasse certaines limites et qu’elle se produit dans certaines conditions, rien de mieux ; mais, quand le Midi jette à ce sujet la pierre au Nord, il est permis de demander si lui-même est sans péché. Il voit la paille dans l’œil de son prochain, il ne voit pas la poutre dans le sien. La vérité est que tout le monde a commis des imprudences et que les départemens méridionaux n’en ont pas été plus exempts que les autres. Protectionnistes à outrance, ils ont fermé le marché français aux produits étrangers, sans se préoccuper de savoir si, par un contre-coup inévitable, les marchés extérieurs ne se fermeraient pas aux leurs, et c’est ainsi qu’ils ont perdu des débouchés très importans. Dans cette première ivresse de protectionnisme, ils étaient convaincus que le marché intérieur leur suffirait, et que tous les Français tiendraient à honneur de boire tout le vin qu’ils leur fabriqueraient. Mais ils en ont fabriqué trop, et cela sans que la qualité compensât suffisamment la quantité. Ils ont de plus augmenté cette quantité parla fraude. Dès lors, comment échapper à la crise ? Et, maintenant qu’elle est venue, comment y remédier ? M. Marcelin Albert s’est adressé aux pouvoirs publics sur le ton de la menace : « Qu’ils se débrouillent, s’est-il écrié, et s’ils ne savent pas se débrouiller, qu’ils s’en aillent ! Nous voulons vendre notre vin. » Nous voulons vendre notre vin, c’est facile à dire : il est plus difficile de trouver des acheteurs de bonne composition. Les pouvoirs publics actuels pourraient s’en aller, conformément au congé que leur signifie M. Marcelin Albert, sans que la situation changeât sensiblement. Nous plaindrions seulement ceux qui leur succéderaient, et M. Marcelin Albert tout le premier, si leur lourd héritage tombait sur ses épaules. Il en serait écrasé. Supposons-le devenu dictateur : obligerait-il le gouvernement à acheter toute la production viticole, sauf à « se débrouiller » ensuite pour la revendre ? Cette solution est la seule qui donnerait satisfaction au Midi, — et aux socialistes de l’école de M. Jaurès. Mais qu’en penserait et qu’en dirait le reste de la France, condamné à payer des fautes qu’il n’aurait pas commises ? Ne se révolterait-il pas à son tour, et le gouvernement ne se serait-il pas inconsidérément placé entre l’enclume et le marteau ?

Les manifestations du Midi dénotent un état d’esprit qui se retrouverait malheureusement ailleurs, et qui consiste à regarder le gouvernement comme le régulateur responsable de la vie industrielle et commerciale du pays. Si on a fait trop de vin, tant pis pour lui ; il doit le faire vendre, il doit le faire boire. Et l’obligation qu’on lui impose aujourd’hui pour le vin, on la lui imposera demain pour un autre produit. N’est-il pas, ne doit-il pas être une Providence ? S’il n’est pas cela, à quoi sert-il ? Qu’il s’en aille, comme le dit M. Albert. En attendant qu’il le fasse, les municipalités du Midi lui en donneront l’exemple : bon gré mal gré, elles vont se démettre de leurs mandats. Quelques-unes, s’il en est qui aient gardé leur sang-froid, auront bien le sentiment qu’elles commettent une sottise ; elles la commettront tout de même ; comment s’en dispenseraient-elles en présence de la sommation impérieuse qui leur a été adressée ? Se démettre est le mot d’ordre. Plusieurs maires ont déchiré publiquement leur écharpe le 9 juin, à Montpellier, et ce simple geste a provoqué un enthousiasme sans bornes. M. Ferroul, maire de Narbonne, que le « rédempteur, » M. Marcelin Albert, appelle volontiers son lieutenant, et qui jouit d’une popularité presque égale à la sienne, M. Ferroul a terminé sa harangue en disant : « Avec joie, demain, je vais frapper le premier coup, et après avoir rendu à ceux de qui je le détiens mon pouvoir municipal, je jetterai mon écharpe à la face du gouvernement : puisse-t-il se réveiller et comprendre ! » Comprendre quoi ? On croirait, à ouïr M. Albert et M. Ferroul, que les municipalités ne sont faites que pour le gouvernement, que les communes n’ont rien à y voir, qu’elles n’en tirent aucun avantage, bien qu’elles les nomment, et qu’elles peuvent les supprimer sans en éprouver aucun inconvénient. La vérité, au contraire, est que les municipalités sont l’organe des populations plus que du gouvernement, et qu’elles sont encore plus indispensables aux premières qu’elles ne sont utiles au second. Les grands orateurs de Montpellier ressemblent à un enfant qui menacerait de se couper un bras ou une jambe, si on ne lui obéissait pas. C’est à elles surtout que les communes du Midi feraient du mal si, après avoir supprimé leurs municipalités, elles restaient longtemps dans cet état inorganique où leurs intérêts n’auraient plus de représentation effective et efficace. Plus tard, lorsque les municipalités seront rétablies, on s’émeut pour de malheureux employés et fonctionnaires, très innocens de tout ce qui se passe aujourd’hui, à la pensée de la peine qu’ils devront prendre pour réparer le temps perdu et remettre à jour le travail interrompu. Ce sera vraisemblablement le résultat le plus clair de cette démission des municipalités dont le Midi nous fait un épouvantail. Que de naissances, que de décès ne faudra-t-il pas enregistrer d’un seul coup si on ne le fait pas au fur et à mesure qu’ils se produisent ! Que de mariages ne faudra-t-il pas faire à la fois ! Car on ne pourra pas se marier pendant l’interrègne municipal, ce qui sera peut-être une privation pour quelques personnes ; elles en prendront leur parti plus difficilement que l’État ; ce dernier ne sera pas le plus puni. La plupart de ces larges gestes méridionaux, qui se dessinent en vigueur et en force sur un ciel lumineux, se retournent contre ceux qui les font. Il est vrai que le Comité d’Argeliers admet le droit pour le gouvernement de nommer des commissions municipales qui feront une partie de l’œuvre des municipalités. La grève farouche ne va pas sans quelques accommodemens discrets avec les intérêts publics et privés.

Mais le refus de l’impôt ? Si la grève du contribuable durait beaucoup, l’État évidemment souffrirait quelque atteinte. Il ne faut pas croire, toutefois, que le mal serait senti immédiatement et que, dès le lendemain du 10 juin, un vide redoutable se produirait dans le Trésor public. Le contribuable a un certain temps pour payer l’impôt ; on pourrait, au besoin, lui en accorder un peu plus dans des départemens dont les souffrances sont incontestables et qui méritent dès lors quelques ménagemens. Sans rechercher davantage quelle est la part de responsabilité du Midi dans la crise qu’il traverse, cette crise existe et elle est douloureuse. L’État ne fera pas les miracles qu’on lui demande ; il y a quelque puérilité d’imagination à l’en croire capable ; mais s’il peut venir au secours du Midi sous une autre forme, assurément il doit le faire au nom de la solidarité nationale. Nous ne verrions, par exemple, aucun inconvénient grave à ce que certains délais fussent accordés pour l’acquittement des impôts, ni même à ce que certains dégrèvemens fussent consentis. Jusqu’où peut-on aller dans cette voie, ce n’est pas à nous à le dire : le gouvernement en est, sinon le seul, au moins le premier juge. Quoi qu’il en soit, la grève de l’impôt ne deviendrait à craindre que si elle se prolongeait, et nous espérons que l’effervescence du Midi ne tardera pas à se calmer. Le gouvernement et le Parlement feront pour cela tout ce qu’ils pourront : il ne faut pas leur demander plus. Le Midi a bien le sentiment que les remèdes à sa maladie sont difficiles à trouver : la preuve en est dans l’impuissance où il est de les indiquer lui-même. Nous avons écouté ses plaintes ; elles sont véhémentes ; elles sont légitimes ; il s’est montré fort habile à les mettre en valeur. Mais quand on lui a demandé ce qu’il fallait faire pour lui donner satisfaction, son embarras a été extrême, et finalement il n’a rien répondu. Il en est toujours revenu à l’Évangile selon M. Marcelin Albert : — Nous voulons vendre notre vin, voilà notre affaire ; débrouillez-vous pour nous le faire vendre, voilà la vôtre. — Poser ainsi le problème, n’est-ce pas reconnaître qu’il est insoluble ?

Malheureusement pour elle, la Chambre des députés a donné aux orateurs du Midi un argument direct et personnel qui n’a peut-être qu’une médiocre valeur au point de vue de la saine logique, mais qui devait produire un effet très vif sur des masses enfiévrées : députés et sénateurs reconnaîtront tous les jours davantage la faute qu’ils ont commise en portant leur indemnité parlementaire de neuf à quinze mille francs. Cette mesure est défendable en soi, nous le voulons bien ; mais elle était singulièrement inopportune dans une année de détresse budgétaire. On en fera un grief contre le Parlement toutes les fois qu’une misère, privée ou collective, sera sentie dans le pays, ce qui arrivera assez souvent. Aux députés qui invoqueront alors le poids des charges publiques pour montrer leur impuissance à soulager toutes ces misères, ou seulement quelques-unes d’entre elles, on ne manquera pas de dire qu’ils ont bien trouvé de l’argent lorsqu’il s’est agi d’eux-mêmes, et qu’ils se le sont adjugé avec une singulière prestesse. On n’a pas manqué de leur répéter dans le Midi sur tous les tons : « Prenez garde, messieurs des quinze mille ! » On a fait remarquer qu’à la séance du 7 juin, où a commencé la discussion sur la crise viticole, vingt-cinq députés étaient présens, et qu’il n’y a d’ailleurs pas eu de solution, tandis qu’à la séance du 22 novembre dernier, où ont été votés les 15 000 francs, ils étaient 530, et l’augmentation a été votée immédiatement. Nous ne donnons pas ces chiffres comme exacts, mais ce sont ceux que, le 9 juin, tout le monde citait à Montpellier pour mettre en vue la différence de conduite de la Chambre dans un cas où il s’agissait d’elle, et dans un autre où il s’agissait d’un intérêt très pressant de la collectivité nationale. Le contraste était trop frappant pour ne pas agir sur des imaginations déjà violemment émues. Dans tous les carrefours, dans tous les cafés, sur toutes les bannières portant des inscriptions, les députés étaient hués ; on les sommait de faire pour leurs commettans ce qu’ils avaient fait pour eux-mêmes, sans se préoccuper de savoir si le problème d’aujourd’hui n’est pas singulièrement plus compliqué que celui d’hier. Les députés s’étant fait des rentes, on leur demandera bientôt, on leur demande déjà d’en faire à tous les Français qui n’en ont pas, aux ouvriers, aux vignerons, à d’autres encore. Quelle prise n’ont-ils pas donnée à la médisance ! Les Méridionaux n’ont pas tort de rappeler la rapidité sournoise avec laquelle l’affaire a été menée sans que personne en ait été averti, sans qu’aucune voix ait pu se lever à temps pour protester. Nos députés sont destinés à entendre souvent cette antienne ; mais qui les en plaindra ?

Nous ne sommes qu’au lendemain de la manifestation de Montpellier, et c’est à peine si le Midi commence à entrer dans l’action. Où conduira-t-elle ? Il y a sûrement un grand danger à remuer des masses aussi nombreuses pour les conduire aune déception au moins partielle. Le Midi a essayé d’entraîner les pouvoirs publics par l’intimidation : il n’y a pas réussi. Le gouvernement a déposé un projet de loi discutable, mais raisonnable : c’est assez dire qu’il ne donne pas satisfaction aux exigences qu’on prétendait lui imposer. Quant à la Chambre, elle n’a commencé la discussion sur la crise que le 7 juin, et elle la poursuit prudemment, c’est-à-dire lentement. Les choses en sont là. Nous racontons la quinzaine passée et non pas la quinzaine future ; nous n’avons à faire aucune prophétie, et nous cherchons à nous rassurer avec la fine observation de La Bruyère : « Quand le peuple est en mouvement, dit-il, on ne comprend pas par où le calme peut y rentrer ; et quand il est paisible, on ne voit pas par où le calme peut en sortir. » Cependant le calme rentre comme il sort, lorsque le moment en est venu ; mais il ne vient quelquefois qu’après de dures épreuves. Aux embarras au milieu desquels se débat le gouvernement, il est à craindre que le Midi n’en ajoute bientôt un nouveau, qui ne sera pas le moindre.


Et il ne faut pas grand’chose pour faire perdre à notre gouvernement le peu de volonté qu’il a. On l’a vu lorsqu’une question lui a été posée au sujet de la libération anticipée de la classe de 1903, libération qui a été une conséquence logique de la loi sur le service de deux ans. Les lois de ce genre ont toujours quelque effet rétroactif non pas en droit, mais en fait : on ne manque pas de dire que, le législateur ayant jugé deux années suffisantes pour faire un soldat, il convient de libérer au bout de deux ans les hommes qui, incorporés sous l’empire de l’ancienne loi, devaient servir pendant trois. La seule question est de savoir à quelle date précise le renvoi de la classe aura lieu. Le gouvernement seul, semble-t-il, est à même de prendre une décision à ce sujet, parce que seul il est à même de savoir à quel moment la classe peut être libérée sans inconvénient pour son instruction et surtout pour la sécurité nationale. On comprend qu’il puisse être interrogé sur ses intentions, mais non pas qu’on exerce sur lui une pression, et encore moins qu’on lui impose une injonction. C’est pourtant ce qui est arrivé, et nous n’oserions pas dire que la Chambre ait été seule coupable en cela. Sans doute elle a montré une impatience fiévreuse de voir renvoyer dans leurs foyers, d’abord la classe de 1903 et plus tard celle de 1904 ; il y a eu là pour elle, surtout auprès de ses électeurs ruraux, une recherche de popularité qu’il faut condamner comme dangereuse, mais prévoir comme naturelle ; c’est au gouvernement qu’il appartient d’énoncer, de défendre et de faire prévaloir l’intérêt supérieur et permanent du pays. Mais le gouvernement n’en a rien fait. Il a paru hésiter lui-même entre plusieurs dates sans se fixer définitivement à aucune, donnant ainsi, à l’égard des exigences parlementaires, un exemple de faiblesse qui fait mal augurer pour l’avenir de l’application de la loi sur le service de deux ans.

Le gouvernement s’est arrêté d’abord, ou a paru s’arrêter, pour la libération de la classe de 1903, à la date du 17 juillet : aussitôt des motions diverses ont été préparées pour lui enjoindre de choisir de préférence le 12 juillet, ou même des dates plus rapprochées. On a fait circuler dans les couloirs une lettre que M. le ministre de la Guerre avait eu l’imprudence d’écrire à un député, lettre dans laquelle il se montrait hésitant entre plusieurs dates. Le débat devait donc s’ouvrir dans d’assez mauvaises conditions. Cependant, le bruit avait couru qu’après avoir adopté la date du 17 juillet, le ministère s’y tiendrait fermement et qu’il poserait au besoin la question de confiance pour amener la Chambre à s’y rallier. Ceux qui parlaient ainsi le connaissaient peu ; le gouvernement, en réalité, ne tenait pas beaucoup plus à une date qu’à une autre ; il ne tenait qu’à n’être pas renversé ; il était prêt à faire pour cela toutes les concessions qu’on voudrait. M. le général Picquart adonné de bonnes raisons pour justifier la date du 17 juillet en laissant entendre qu’il n’y tenait pas : ce qu’il avait laissé entendre, M. Clemenceau l’a dit très formellement. M. Clemenceau a posé, il est vrai, la question de confiance, mais sur les dates antérieures au 12 juillet, qui ne devaient rallier qu’une infime minorité : aussi s’est-il montré sur ce point intraitable et a-t-il brillamment enfoncé une porte ouverte. Après quoi, il a déclaré, non sans provoquer quelque surprise, qu’il laissait la Chambre juge de choisir le 12 ou le 17 juillet : inutile de dire qu’elle a choisi le 12. Mais si on pouvait indifféremment adopter l’une ou l’autre de ces deux dates, pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas lui-même indiqué la première ? Pourquoi a-t-il donné ce spectacle de tâtonnement et de faiblesse ? Pourquoi a-t-il eu l’air d’abdiquer au profit de la Chambre dans une affaire où la décision lui appartenait ? Pourquoi a-t-il donné à la majorité, étonnée et même un peu confuse de sa victoire, l’impression que la haute administration et la direction militaires étaient entre ses mains ? Avec un pareil régime, que deviendra notre armée ? Nous ne tenons pas nous-même plus qu’il ne convient à la date du 17 juillet plutôt qu’à celle du 12 ; mais nous tenons à avoir un gouvernement qui, surtout en pareille matière, sache ce qu’il veut. Il est évident que nous ne l’avons pas. On a cru que le ministère s’était d’abord arrêté à la date du 17 juillet parce qu’il aurait désiré que les soldats de la classe de 1903 figurassent à la revue du 14 juillet. Si cela est, pourquoi ne l’a-t-il pas dit avec force ? Pourquoi n’a-t-il pas affirmé que c’était un honneur pour des soldats, avant de rentrer dans leurs foyers, de prendre part, à côté de leurs camarades, à une manifestation militaire qui fait partie de la fête nationale ? Il a paru embarrassé d’avoir eu cette pensée et en rougir un peu, comme s’il croyait que l’armée n’était pas toujours bonne à montrer, que la revue du 14 juillet n’était en somme qu’une vaine parade, et que la fête nationale n’était plus que la manifestation d’un symbolisme naïf et suranné. Quand un gouvernement en est là, ne mérite-t-il pas qu’à l’exemple de M. Marcelin Albert on dise de lui : Qu’il s’en aille ? La Chambre, au contraire, lui a dit de rester, puisqu’il voulait bien être de son avis.

Après la classe de 1903, celle de 1904 : M. Klotz a demandé à M. le général Picquart à quelle date il l’enverrait en congé. Nous ne nous attarderons pas à cette discussion qui n’a pas été beaucoup plus honorable que la précédente pour le gouvernement et pour la Chambre : on a pu y avoir un avant-goût de l’âpre acharnement avec lequel la Chambre actuelle et les Chambres futures demanderont au ministre actuel et aux ministres futurs des libérations anticipées ou des congés pour les hommes appartenant aux deux classes qui formeront désormais tout l’effectif de notre armée. L’esprit parlementaire ne changera pas, les exigences électorales demeureront les mêmes, il y aura toujours des travaux champêtres qui auront besoin de beaucoup de bras pendant l’été, il y aura aussi des situations de famille très dignes d’intérêt : il est à craindre qu’à toutes ces causes de dissolution militaire le gouvernement n’oppose pas plus de résistance dans l’avenir qu’il ne l’a fait ces derniers jours. A propos de cette discussion, une question d’un intérêt plus grave a été adressée par M. Ribot à M. le ministre de la Guerre, à savoir quel est l’état des engagemens prévus par la loi de 1905. Deux classes sous les drapeaux ne constituent pas un effectif suffisant, surtout pour l’entretien de certaines armes et notamment pour celui de la cavalerie, car il faut plus de deux ans pour former un cavalier. De plus, il arrivera une fois par an, au moment de la libération d’une classe et avant l’incorporation d’une autre, et aussi pendant les premiers mois après cette incorporation, que nos escadrons manqueront, soit en quantité, soit en qualité, des hommes nécessaires au service. Mais si le mal est particulièrement sensible dans la cavalerie, il l’est aussi ailleurs, il l’est partout, bien qu’à un moindre degré. Tous les ans, à la même date, la classe qui aura terminé sa seconde année de service quittera l’armée active : il y restera une classe qui n’aura fait qu’un an et une autre qui n’aura encore rien fait du tout. Pendant plusieurs mois notre situation militaire sera extrêmement faible : elle ne pourra être relevée que par la présence sous les drapeaux d’un certain nombre de rengagés, que la loi de 1905 a fixés au nombre de 63 000, comprenant 30 700 sous-officiers, 23 000 caporaux et brigadiers et environ 10 000 soldats. Où sont-ils ? a demandé M. Ribot. L’Allemagne ayant comme nous le service de deux ans, son armée est momentanément sujette aux mêmes causes de faiblesse que la nôtre ; mais elle a très effectivement 80 000 rengagés et, en cas d’insuffisance, l’Empereur peut toujours rappeler sous les drapeaux des hommes de la classe congédiée. Au lieu de 80 000 rengagés qu’a l’Allemagne, nous ne devons en avoir que 63 000 : les avons-nous ?

Non, malheureusement. La situation est bonne en ce qui concerne les sous-officiers, et c’est quelque chose : nous en avons 30 000 rengagés. Il n’en est ainsi, ni pour les caporaux et les brigadiers, ni pour les simples soldats. Pour les premiers, la loi de 1905 en avait prévu 23 000, qui ont été réduits à 11 500 par une loi ultérieure : c’est trop peu à notre avis, mais du moins y sont-ils ? M. le ministre de la Guerre a répondu à M. Ribot que nous en avions 4 000 : il ne nous en manque que 7 500 ! Et les simples soldats ? Nous devions en avoir à peu près 10 000 : depuis l’application de la nouvelle loi, « le nombre en a triplé, a dit M. le général Picquart ; il a atteint près d’un millier. » Il a triplé, soit ; cela montre à quel point il était infime auparavant ; mais nous sommes encore très loin de compte. M. le ministre de la Guerre l’a reconnu ; il a annoncé le dépôt prochain d’un projet de loi qui accordera de nouveaux avantages aux rengagés et qui en augmentera la proportion obligatoire dans certaines armes. Nous souhaitons que ces mesures nouvelles soient efficaces ; mais en sera-t-il ainsi ? Aux causes matérielles qui rendent les rengagemens difficiles, causes que M. Ribot a énumérées, viennent s’ajouter des causes morales auxquelles il a fait allusion. « Oui, a-t-il dit, il y a des facteurs moraux dans une pareille question. Il est possible que la crise que traverse notre armée y soit pour quelque chose. Il est possible aussi que l’esprit militaire subisse dans ce pays une éclipse de plus ou moins longue durée. » Où M. Ribot dit qu’il est possible, nous dirons qu’il est certain. Ce n’est pas impunément qu’on prêche à un pays l’antipatriotisme et le mépris des vertus militaires : de cette propagande criminelle il reste toujours quelque chose. L’armée, pour se recruter par des rengagemens libres, a besoin d’être considérée, respectée, aimée, de sentir enfin autour d’elle une atmosphère de sympathie. On offre aux rengagés des avantages dans la vie civile, c’est-à-dire des places : l’attrait de ce genre de promesses a beau chez nous être très vif, il ne suffit pas, on ne le voit que trop, à nous donner les 63 000 sous-officiers, caporaux et soldats dont nous avons besoin. La question de M. Ribot a été utile : elle le sera encore plus dans quelque temps et devra être renouvelée. Les rengagemens augmentent avec lenteur, a déclaré M. le ministre de la Guerre, mais ils augmentent. Nous serons bien aise d’en constater la croissance, car ils sont pour le moment inférieurs à peu près de moitié à ce que la loi de 1905 avait prévu.


Nous avons eu encore une grève, et les conséquences en auraient été très graves si elle s’était prolongée : celle des inscrits maritimes. Elle a éclaté comme toujours subitement, sans avertissement préalable, alors que tout aurait dû faire espérer que les inscrits maritimes savaient gré au gouvernement de l’initiative qu’il venait de prendre en leur faveur. M. le ministre de la Marine avait, en effet, déposé un projet de loi pour élever le chiffre de leurs retraites dans une proportion considérable : le croirait-on ? C’est là ce qui a déchaîné la grève. Nous négligerons les détails et donnerons des chiffres simples. Les pensions auxquelles les inscrits maritimes ont actuellement droit à l’âge de cinquante ans sont de 204 francs ; le projet ministériel les élevait à 360 ; les inscrits en exigeaient 600, sous prétexte qu’un député de la Seine-Inférieure, M. Siegfried, avait libéralement inscrit ce chiffre dans un projet dont il était l’auteur irresponsable. En fin de compte, les inscrits ont paru croire qu’on leur donnerait 400 francs, et ils ont mis fin à la grève. Leur a-t-on vraiment fait espérer ces 400 francs ? Nous n’en savons rien ; en tout cas, on ne l’a pas fait publiquement. Quoi qu’il en soit, les inscrits, au bout de quatre ou cinq jours de grève, après avoir causé une grande gêne au commerce national et avoir fait subir de grandes pertes aux compagnies de navigation qui, n’étant pour rien dans l’affaire, n’en ont pas moins été les premières victimes, les inscrits, disons-nous, se sont aperçus que l’opinion commençait à gronder contre eux. Ils sont remontés sur leurs navires. Nous ne leur conseillons pas de les déserter de nouveau : on pourrait alors se poser un certain nombre de questions et y faire des réponses qui ne tourneraient pas à leur profit.

On a discuté beaucoup, ces derniers temps, pour savoir si les fonctionnaires avaient le droit de se mettre en grève, et le gouvernement s’est prononcé avec quelque fermeté pour la négative. La même question se pose pour les inscrits maritimes, soit à cause des avantages qui leur sont assurés, soit à cause des grands intérêts dont ils ont la charge. Mais, dira-t-on, qu’ils aient ou non le droit de se mettre en grève, comment les empêcher de le faire s’ils le jugent à propos ? N’est-ce pas un fait contre lequel on est désarmé ? Soit ; mais pour mettre les inscrits plus à l’aise, et faire d’eux des travailleurs ordinaires puisqu’ils se conduisent comme tels, ne pourrait-on pas supprimer l’inscription ? Beaucoup de gens pensent qu’aujourd’hui elle ne sert plus à rien, et qu’après les transformations que notre marine a subies, elle ne lui rend plus les services qui ont justifié autrefois les avantages dont elle continue de jouir. L’utilité de l’inscription est des plus contestables, ou, pour mieux dire, elle n’est plus qu’un préjugé. Ce n’est pas là une opinion qui nous soit personnelle : à plusieurs reprises, des projets de loi ont été préparés pour supprimer l’inscription maritime ; tout le monde semblait d’accord pour y procéder ; les conseils compétens avaient donné un avis favorable ; mais le gouvernement a toujours reculé. Pourquoi ? Est-ce par préoccupation pour les intérêts de notre marine ? Non, c’est par préoccupation pour les intérêts des inscrits. Ces intérêts sont respectables, sans douté ; mais à la condition qu’on ne leur en sacrifie pas d’autres qui ne le sont pas moins.

Malheureusement, nos ministres ne sont résolus qu’en paroles. M. Clemenceau à Paris et M. Briand à Saint-Étienne ont prononcé ces jours derniers des discours qui contiennent des parties excellentes. Sunt verba et voces : ce sont des mots qui battent l’air, et auxquels ne correspondent pas des actes. L’opinion, cependant, encourage le gouvernement, prête à le soutenir dans les voies de la défense sociale, s’il s’y engage. Le jury de la Seine a condamné à deux ans de prison, — nous négligeons l’amende, — MM. Bousquet et Lévy, grands pontifes de la Confédération générale du Travail et prédicateurs imprudens de la propagande par le fait. Le fait est significatif. Le jury est d’ordinaire très indulgent pour les débits qui se rattachent, même artificiellement, à la politique : on pouvait craindre que celui de la Seine n’acquittât MM. Bousquet et Lévy. Loin de là, il s’est montré particulièrement sévère à leur égard et, après les avoir déclarés coupables, il leur a refusé les circonstances atténuantes. Le ministère verra-t-il un encouragement dans ce verdict ? Comment le savoir avec un président du Conseil d’humeur aussi capricieuse et aussi mobile que M. Clemenceau ? Il va recouvrer plus de liberté. Nous sommes tout près des vacances parlementaires. Les élections aux Conseils généraux ayant été fixées au 21 juillet, les candidats, qui sont pour la plupart députés ou sénateurs, éprouvent déjà une grande hâte de se rendre dans leurs cantons et d’y mener leur campagne : on peut donc considérer la session ordinaire comme à la veille de se clore. Si on demande au ministère ce qu’il y a fait, il pourra dire avec Sieyès : « J’ai vécu. » Les questions dangereuses pour lui ont été remises à plus tard, soit à la Chambre qui n’a pas encore commencé la discussion de l’impôt sur le revenu, soit au Sénat qui n’a pas commencé celle du rachat de l’Ouest. Le gouvernement n’a rien fait pendant la session parlementaire où sa faiblesse le mettait presque quotidiennement en danger de chute : que fera-t-il de ses vacances, où il aura quelques mois de tranquillité…, — si toutefois le Midi le veut bien !


Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
Francis Charmes.

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