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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1895

Chronique n° 1516
14 juin 1895


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin

L’incident le plus intéressant pour nous de la quinzaine qui vient de s’écouler est la discussion qui a eu lieu, le 10 juin, à la Chambre des députés, sur notre politique extérieure. Non pas que la discussion en elle-même ait soulevé beaucoup de passions, ni qu’elle ait amené dans les divers groupes parlementaires le moindre changement, mais parce qu’elle a permis au gouvernement d’apporter à la tribune certaines déclarations qui ne s’étaient pas encore produites avec autant de netteté. Il faut, ici, laisser de côté les questions subsidiaires. Plusieurs de ces questions ont été agitées : l’opposition espérait même en tirer grand profil. Le voyage à Kiel a été un acte de raison ; mais, comme on l’a dit, la raison n’agit que sur les gens raisonnables : en s’adressant aux autres, on pouvait croire qu’on trouverait encore une assez belle clientèle. Notre intervention en Extrême-Orient répond à des intérêts purement politiques, et ces intérêts ne sont pas de ceux qui frappent tous les esprits avec la clarté de l’évidence. À ces objections de détail le gouvernement a répondu en affirmant que nous avions une politique générale, celle de « l’alliance russe ». C’est pour la première fois qu’un mot aussi expressif était prononcé avec une pareille autorité. Tout le monde savait que, depuis quelques années, un rapprochement étroit s’était opéré entre la France et la Russie, qu’une entente s’était établie entre les deux puissances, qu’il y avait entre elles accord politique, et le fait s’était manifesté aux yeux du monde avec un éclat calculé qui ne laissait prise à aucun doute. Mais quel était le caractère véritable de cet accord, de cette entente, de ce rapprochement, et de quel nom fallait-il le qualifier en langage diplomatique ? Personne ne le savait au juste. En se servant du mot d’ « alliance », M. le ministre des affaires étrangères et M. le président du Conseil ont franchi un pas décisif. Et on ne peut pas dire que le mot ait échappé à l’improvisation, puisque M. le ministre des affaires étrangères ne se cachait pas d’avoir préparé son discours et d’en avoir écrit les parties principales. Il a lu d’ailleurs un télégramme adressé par lui, depuis plusieurs semaines, à notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, où il déclare, au sujet du conflit sino-japonais, que la France met au premier rang de ses préoccupations « la considération de ses alliances. » Il faut donc prendre le terme dans son acception intégrale. En le faisant, nous n’insisterons pas davantage. Pressé de donner des explications plus complètes, ou du moins plus abondantes, le gouvernement s’y est refusé. Après avoir dit ce qu’il voulait dire, il s’est arrêté, et il a laissé ses interlocuteurs se lancer seuls dans le champ indéfini des hypothèses. Il aurait été pour lui dangereux de les y suivre, parce qu’il n’aurait pu rectifier leurs assertions qu’en leur substituant les siennes, ce gui l’aurait engagé peut-être plus loin qu’il ne l’aurait voulu. Un seul point est certain : c’est qu’il est désormais permis de qualifier du nom d’alliance nos rapports avec la Russie. La date du 10 juin restera marquée dans notre histoire parlementaire par cette importante, quoique discrète révélation.

M. Goblet ne se contente pas facilement de la demi-lumière. Le mot d’alliance, lorsqu’il a sonné à ses oreilles, a éveillé dans son esprit mille curiosités. C’était son droit assurément d’adresser, à ce sujet, de pressantes questions au ministère. Comme homme d’opposition il était dans son rôle, mais comme homme de gouvernement, et il l’a été, il sait fort bien que la liberté du gouvernement est limitée par certains devoirs, auxquels, pour son compte, il s’est toujours scrupuleusement soumis. — S’il y a alliance, a-t-il dit, il y a traité, et s’il y a un traité, montrez-le. Est-ce que le gouvernement allemand a hésité, après avoir renouvelé son alliance avec l’Italie, à publier le texte du document qui unissait les deux pays ? Pourquoi le gouvernement de la République ferait-il plus de mystère avec la France que le gouvernement allemand n’en a fait avec l’Allemagne ? Pourquoi marchanderait-on à la Chambre des députés ce qu’on a livré au Reichstag ? — Le défaut de cette argumentation est qu’elle repose sur un fait inexact. Jamais l’Allemagne, jamais l’Italie n’ont publié le contrat qui les lie. Nous savons que l’alliance existe, voilà tout. Quels en sont les termes ? L’opinion publique en France et l’opposition libérale en Italie, tout aussi curieuses que M. Goblet, ont manifesté bien souvent le désir de le savoir. On n’a répondu ni à Rome, ni à Berlin. M. Goblet, il l’a d’ailleurs reconnu le lendemain, a confondu le traité passé entre l’Allemagne et l’Italie avec le traité passé entre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. Ce dernier, nous le connaissons, ou du moins nous l’avons connu en 1888 par la publication inopinée qu’en a faite M. de Bismarck. A-t-il été depuis renouvelé tel quel ? C’est probable, au moins dans ses lignes essentielles, bien que nul ne puisse l’affirmer ; mais certainement M. de Bismarck, quelque omnipotent qu’il fût à cette époque, n’a pas commis l’indiscrétion de le publier sans y être expressément autorisé par l’Autriche. Lorsqu’on est deux dans une affaire, l’un doit toujours s’inspirer des convenances de l’autre. Au surplus, s’il y a un traité formel entre la France et la Russie, personne n’a pu dire que notre gouvernement avait excédé ses droits en le concluant, puisque l’article 8 de la loi constitutionnelle sur les rapports des pouvoirs publics est ainsi conçu : « Le Président de la République négocie et ratifie les traités. Il en donne connaissance aux Chambres aussitôt que l’intérêt et la sûreté de l’État le permettent. » En avons-nous un avec la Russie ? M. Goblet aurait bien voulu le savoir : il appartenait au gouvernement seul d’apprécier ce qu’exigeaient l’intérêt et la sûreté de l’État. M. Ribot a déclaré qu’il n’avait sur ce point rien à dire de plus que M. le ministre des affaires étrangères, et la Chambre a approuvé sa réserve en même temps qu’elle a applaudi à l’énergie de son accent.

Ce traité d’alliance, conclu entre l’Allemagne et l’Autriche le 7 octobre 1879 et qui n’a été publié dans les journaux de Berlin et de Vienne que le 3 février 1888, tous ceux qui s’occupent de politique extérieure l’ont lu et relu bien souvent. Il porte les caractères du bon sens pratique de M. de Bismarck, qui s’était rendu à Vienne pour en achever la négociation avec le comte Andrassy. Le voyage du tout-puissant chancelier avait produit alors en Europe une impression profonde : il était la manifestation, l’affirmation d’une alliance, dont personne ne savait exactement quels étaient les termes. Depuis, l’Allemagne a conclu un traité avec l’Italie. Peut-être l’Italie en a-t-elle conclu un autre avec l’Autriche. La Triple-Alliance ne repose pas sur un texte unique, mais sur plusieurs. M. Goblet a cru les connaître, en quoi il s’est trompé. Seulement, il n’est pas téméraire de conclure par analogie de l’un à l’autre et de penser que, provenant tous de la même origine, ils procèdent des mêmes principes et ont entre eux un air de famille. Peut-être aussi le modèle, une fois connu, a-t-il été mis à profit pour des combinaisons ultérieures. Mais nous entrons ici dans le domaine des suppositions, au seuil duquel il est plus prudent de s’arrêter.

Pour en revenir au traité austro-allemand de 1879, on se demande, aujourd’hui encore, dans quel dessein le prince de Bismarck a jugé à propos de le publier en 1888. Était-ce calcul ? Était-ce boutade ? Le traité contenait un article final d’après lequel, « en conformité de son caractère pacifique et pour éviter toute fausse interprétation », il devait être tenu secret, et ne « pourrait être communiqué à une troisième puissance qu’à la connaissance des deux parties et après entente spéciale entre elles ». Subitement, tous les voiles ont été déchirés. Ce n’est pas à une troisième puissance que le traité a été communiqué par la voie diplomatique, c’est à l’univers entier, avec le retentissement de tous les journaux du monde. L’Allemagne et l’Autriche ont-elles tiré avantage de cette divulgation ? C’est à elles à le dire. Quant à nous, nous n’y avons rien perdu, car elle a vraisemblablement contribué à faciliter entre la Russie et nous le rapprochement dont M. Hanotaux et M. Ribot ont parlé lundi dernier. Voici les deux articles qui contiennent tout le traité. Nous les reproduisons dans leur texte, parce que, ici, chaque mot a sa valeur :


Art. 1er. — Si, contrairement à ce qu’il y a lieu d’espérer, et contrairement au sincère désir des deux hautes parties contractantes, l’un des deux empires venait à être attaqué par la Russie, les deux hautes parties contractantes sont tenues de se prêter réciproquement secours avec la totalité de la puissance militaire de leur empire, et, par suite, de ne conclure la paix que conjointement et d’accord.

Art. 2. — Si l’une des deux hautes parties contractantes venait à être attaquée par une autre puissance, l’autre haute partie contractante s’engage, par le présent acte, non seulement à ne pas soutenir l’agresseur contre son haut allié, mais, tout au moins, à observer une neutralité bienveillante à l’égard de la partie contractante.

Si toutefois, dans le cas précité, la puissance attaquante était soutenue par la Russie, soit sous forme de coopération active, soit par des mesures militaires qui menaceraient la puissance attaquée, alors l’obligation d’assistance réciproque avec toutes les forces militaires, obligation stipulée dans l’article premier de ce traité, entrerait immédiatement en vigueur, et les opérations de guerre des deux hautes parties contractantes seraient aussi, dans cette circonstance, conduites conjointement jusqu’à la conclusion de la paix.


Tel est ce traité, le seul lambeau que nous connaissions de l’édifice diplomatique de la Triple-Alliance, mais qui ouvre quelque jour sur le reste. Les géologues complètent le tout d’après la partie, conformément à une logique qui n’est pas exclusivement propre à l’objet de leurs études, et à laquelle obéissent aussi les œuvres humaines lorsqu’elles proviennent d’une pensée puissante, dont la justesse a été maintes fois éprouvée. L’imagination qui reconstitue n’est pas interdite aux diplomates, voire la rêverie, — en prenant le mot dans le sens de Maurice de Saxe lorsqu’il écrivait ses Rêveries militaires, — et qui sait sien changeant quelques noms de pays pour leur en substituer d’autres, nous n’avons pas, dans le texte que nous venons de citer, le moule où d’autres arrangemens encore ont été jetés ? M. de Bismarck, comme tous les grands esprits pratiques, a toujours eu des conceptions simples et il les a réalisées par des moyens également simples et directs. Il a beaucoup répété que la Triple-Alliance n’avait qu’un but défensif : on ne saurait nier que tel ne soit strictement le caractère du traité de 1879, mais cette défensive prise avec tant de soin et nominalement contre la Russie, ainsi que la publicité tapageuse qui a été donnée neuf années plus tard à une précaution d’abord si discrète, ont dû faire naître, chez les intéressés, des réflexions bien naturelles. Et c’est à cela sans doute qu’il faut attribuer, au moins en partie, certaines autres combinaisons qui se sont produites plus tard.

Ce qu’elles sont, nous ne saurions le dire : mais si, au moment où elles ont été arrêtées, les interpellateurs de lundi dernier avaient été encore au pouvoir, elles auraient sensiblement différé du modèle que nous avons reproduit. Non contentes de nous rassurer contre une agression toujours possible, elles auraient encore pris pour but immédiat et en quelque sorte préalable de résoudre certaine question dont il nous est impossible de parler sans douleur. On ne reproduira pas à M. Flourens et à M. Goblet de ne pas faire assez de cas de l’alliance russe : ils croient au contraire qu’on ne saurait trop lui demander, et leur principal grief contre le gouvernement est de n’avoir pas encore obtenu, grâce à elle, le règlement du problème qui, depuis près d’un quart de siècle, pèse lourdement sur la politique de l’Europe. A quoi bon, disent-ils, une alliance qui ne débute pas par nous restituer l’Alsace et la Lorraine ? C’est la première condition qu’il aurait fallu y mettre, et qu’on n’y a évidemment pas mise, à en juger par les résultats. Les interpellateurs ont soutenu cette thèse : il fallait qu’ils fussent d’ailleurs bien sûrs que rien de pareil ne se trouvait dans nos arrangemens avec la Russie lorsqu’ils pressaient le gouvernement de les faire connaître, car, si ces arrangemens avaient été par impossible conformes à leur désir, il aurait suffi de les publier pour mettre aussitôt le feu à l’Europe. Or, ils ont protesté tous de leur horreur de la guerre et de leur amour de la paix. Il est impossible de vouloir plus énergiquement la paix que M. Flourens et que M. Goblet : seulement, ils veulent avec non moins d’énergie qu’on nous rende, et tout de suite, nos provinces perdues. Ces deux propositions leur paraissent parfaitement conciliables, et, comme une voix faisait observer timidement à M. Goblet que, pendant son passage au pouvoir, il ne s’était proposé et n’avait poursuivi rien de semblable, il a répondu que nous n’avions pas alors l’alliance russe. Ah ! si nous l’avions eue ! Quels avantages n’en aurait-il pas tirés ! Quelles merveilles n’au-rait-il pas réalisées ? L’opposition a partagé notre histoire diplomatique en deux périodes : la première, où elle était au pouvoir et où elle reconnaît n’avoir rien fait de ce qu’elle demande, parce que, dit-elle, elle ne pouvait rien faire ; la seconde, où elle n’était plus au pouvoir, et où le gouvernement pouvait tout faire et cependant n’a rien fait. Cette vue générale est-elle exacte ? est-elle juste ? Encore une fois, les conditions de l’alliance russe nous sont inconnues ; mais nous sommes bien certains que, si l’opposition d’aujourd’hui était restée aux affaires pendant ces dernières années, et si elle y avait apporté les préoccupations immédiates, exigeantes, exclusives qu’elle vient d’afficher à la tribune, elle n’aurait tiré aucun parti de l’alliance russe, pour l’excellente raison que celle-ci ne serait jamais née. Quelles que fussent les bonnes intentions à notre égard du gouvernement de Saint-Pétersbourg, il aurait rompu dès le premier mot toute négociation à laquelle on aurait assigné cet objet précis. L’empereur Alexandre III, dont nous regretterions encore plus amèrement la perte s’il n’avait pas un si digne successeur, était profondément ami de la paix, et ce n’est pas a lui qu’on aurait fait croire que l’alliance avec la France, dans les conditions qui lui ont été assignées par les interpellateurs de lundi dernier, aurait été une alliance de paix. Ce sont là des choses qu’on peut dire à la tribune, bien qu’il vaille assurément mieux s’en abstenir, mais qu’on n’oserait pas répéter dans les chancelleries. On se heurterait à un bon sens rigide qui en aurait bientôt fait justice.

M. Goblet, en calomniant le gouvernement, s’est d’ailleurs calomnié lui-même. Sa politique n’a pas été inerte lorsqu’il a été aux affaires, et s’il y était encore, il n’en suivrait pas une autre que celle du ministère actuel. Tout l’effort de l’opposition, et il a été impuissant, a consisté à soutenir qu’il y avait quelque chose de nouveau dans notre politique extérieure : à l’entendre les tendances en étaient modifiées, l’orientation en était changée. Le gouvernement n’a eu aucune peine à prouver qu’il n’en était rien. Que lui reproche-t-on en effet ? D’aller à Kiel ? Est-ce que nous ne sommes pas allés plusieurs fois déjà à Berlin, et dans les circonstances les plus diverses ? Est-ce que notre abstention, alors que toutes les puissances maritimes, y compris la Russie, avaient accepté l’invitation de l’Allemagne, n’aurait pas accusé un parti pris d’hostilité ? Nous aurions jeté une note discordante au milieu d’un concert tout pacifique. Et c’est en cela que nous aurions vraiment inauguré une politique nouvelle. Aussi longtemps que nous serons en paix avec l’Allemagne, nous devons pratiquer à son égard le protocole de la paix. Rendre une politesse internationale est un fait qui n’a d’autre importance que celle qu’on y attache : il n’en serait pas de même si on la repoussait et si on se dérobait aux obligations qui en découlent. M. Hanotaux a rappelé avec beaucoup d’opportunité que, lorsque nous nous sommes fait représenter au Congrès social convoqué à Berlin par l’empereur Guillaume peu de temps après son avènement au trône, les mêmes reproches ont été adressés au gouvernement de cette époque, les mêmes accusations, les mêmes violences, et aussi les mêmes prophéties qu’on s’efforçait déjà de rendre sinistres. Que reste-t-il aujourd’hui de tant de déclamations ? Rien, pas même le souvenir. Ainsi passent ces effervescences artificielles qui ne remuent que la surface la plus légère de l’opinion. Le rapprochement fait par M. Hanotaux a établi la vérité de son assertion, à savoir que notre politique était restée fidèle à elle-même, puisqu’elle soulève précisément les mêmes reproches et les mêmes accusations qu’autrefois.

Ce n’est pas notre politique qui a changé ; ce sont les moyens dont elle dispose et, par conséquent, les procédés qu’elle emploie. Elle est toujours pacifique, mais les garanties qu’elle trouve dans une grande alliance nous permettent de croire que nous ne serions pas attaqués impunément, et cela suffit pour nous donner une allure plus confiante. Quand même notre rapprochement avec la Russie ne nous assurerait pas autre chose, ce seul avantage serait considérable, et notre gouvernement aurait le devoir du mettre au premier rang de ses préoccupations ce qu’il a si bien appelé « la considération de nos alliances ». L’a-t-il fait en Extrême-Orient ? Sans nul doute ; mais c’est à peine si on peut en tirer la démonstration de sa conduite, tant nos intérêts se confondaient avec ceux de la Russie. Si notre attitude a paru nouvelle, c’est que les événemens étaient nouveaux : elle nous était d’ailleurs imposée par toute notre politique antérieure et par les obligations qui en découlaient pour nous. Et pourtant, on en a fait un grief au ministère. On a répété obstinément que la politique de la France était modifiée. En quoi modifiée ? Proches voisins de la Chine, ne devions-nous pas nous inquiéter du péril qui menaçait de rompre l’équilibre de cet immense empire, peut-être d’en compromettre l’unité, et de reporter sur nos frontières le contrecoup des désordres qui se seraient produits ailleurs ? Nous n’avons pas, à la vérité, vécu toujours en bonne intelligence avec la Chine, mais, depuis quelque temps, d’autres rapports se sont établis entre elle et nous, et il aurait été d’une bien mauvaise politique de profiter de ses malheurs pour nous venger rétrospectivement du passé. Il valait mieux nous assurer définitivement avec elle des rapports de meilleur voisinage et de pénétration plus facile. « À cet égard, a dit M. Hanotaux, pour ceux qui nous demandent si nous n’avons pas su obtenir certains avantages en raison de l’aide que nous apportions, j’ajouterai que notre diplomatie n’est pas restée inactive à Pékin et qu’elle n’a pas laissé échapper l’occasion de s’assurer les garanties nécessaires au développement économique et à la pleine sécurité de notre colonie du Tonkin. » Si l’opposition avait demandé quelles étaient ces garanties, sa question aurait été moins déplacée que certaines autres qu’elle a jugé opportun de faire, sachant fort bien que le gouvernement ne pouvait pas y répondre. Nous retenons la déclaration de M. Hanotaux. Elle prouve que notre gouvernement a rempli en Extrême-Orient toutes les obligations d’une politique sage et avisée, prudente et résolue. Dans son ensemble et dans ses détails, cette politique a été bonne. Au surplus, elle s’imposait avec une telle force que tout autre ministère s’y serait conformé, peut-être avec moins de bonheur, mais certainement dans le même esprit. Fallait-il y renoncer parce que, dans cette première affaire, les intérêts de la Russie étaient peut-être encore supérieurs aux nôtres ? Fallait-il le faire parce que, à côté de nous et de la Russie, venait se placer l’Allemagne ? Quels reproches, et combien plus fondés, n’aurait-on pas adressés au ministère, s’il avait laissé ces deux puissances en tête à tête, obtenir sans nous les avantages dont il nous était si aisé d’avoir notre part ? L’alliance russe n’en aurait-elle pas subi quelque atteinte ? N’aurait-on pas dit que nous l’avions désertée ? L’opposition a essayé d’émouvoir l’opinion sous prétexte que nous nous étions trouvés dans la compagnie de l’Allemagne, et M. Goblet, qui ne croit encore que médiocrement à l’alliance russe, a parlé à plusieurs reprises de l’alliance allemande dont l’évidence le frappait et l’indignait. Il n’y a pas d’alliance allemande : il ne peut pas y en avoir : mais, sur plus d’un point du monde, il y a eu déjà rencontre d’intérêts, et alors quelle a été notre attitude constante ? Nous avons traité avec le gouvernement impérial avec une loyauté réciproque, et nous nous en sommes bien trouvés l’un et l’autre. En Afrique en particulier, un assez grand nombre de questions ont été ainsi résolues. Pourquoi n’aurions-nous pas voulu avoir de rapports avec l’Allemagne en Asie orientale, après en avoir eu dans un autre continent ? C’est là ce qui aurait été une politique nouvelle, imprévue, toute différente de celle que nous avons suivie jusqu’à ce jour. Aurions-nous la prétention que, dans les plus graves affaires, notre intimité avec la Russie fût nécessairement exclusive de toute autre ? Cette jalousie un peu ridicule serait bien gênante pour la puissance qui en serait l’objet. En tout cas, elle serait toute neuve et peu conforme aux précédens que nous avons créés nous-mêmes, puisque, au retour de Cronstadt, nous sommes allés à Plymouth. La Russie a été bien loin d’en être choquée, et ce souvenir peut moins que jamais lui déplaire aujourd’hui que, toujours d’accord avec elle, nous venons de concerter nos efforts avec l’Angleterre dans la question d’Arménie.

On a parlé de cette question au cours de la récente interpellation, sans y appuyer beaucoup parce que les faits sont encore mal connus, mais de manière à laisser croire que là encore nous avions rendu service aux autres, — à qui ? on ne le sait pas très bien : est-ce à la Russie ? est-ce à l’Angleterre ? — sans songer suffisamment à nos propres intérêts. Si nous avons rendu service à quelqu’un, c’est à la Porte, que nous aidons à se tirer d’un mauvais pas. Il est vrai que, comme toujours, la Porte aide assez mal ceux qui l’aident, et qu’elle montre un médiocre empressement à suivre les conseils les plus désintéressés. Au surplus, que s’est-il passé ? On n’est pas bien d’accord sur le point de savoir s’il y a une Arménie, mais certainement il y a des Arméniens qui sont dispersés sur tous les points du monde, et ont des comités un peu partout, notamment en Angleterre. Rien n’est plus dangereux, à notre avis, que de donner trop d’encouragemens à une cause qu’on n’est pas décidé, ni peut-être en mesure, de soutenir d’une manière effective, et c’est ce qui a eu lieu quelquefois pour la cause arménienne. Il en est résulté, comme toujours, des révoltes partielles et impuissantes, qui ont été étouffées dans le sang. Le bruit s’est répandu que des actes barbares avaient été commis, et bientôt on a parlé en Angleterre des atrocités arméniennes comme on y parlait autrefois des atrocités bulgares. Les imprécations les plus éloquentes sortaient d’ailleurs de la même bouche. Mais, si les réfugiés au dehors étaient pathétiques dans leurs récits, à mesure qu’on se rapprochait des points où les exécutions avaient eu lieu, il était plus difficile de se rendre compte de l’exactitude et de la gravité des faits : on ne rencontrait que le silence, probablement celui de la terreur. L’Angleterre, la France, la Russie, se sont émues. Elles ont agi à Constantinople, et, comme nous l’avons raconté il y a quelque temps, une commission ottomane, à laquelle ont été adjoints les délégués des consuls anglais, russe et français à Erzeroum, a été chargée de faire une enquête. Elle l’a faite, et celle-ci n’a pas été sans résultats. Pendant les premières semaines, le vide a été habilement opéré autour de la commission. On ne lui a présenté que des témoins officiels ou officieux bien endoctrinés, qui ne savaient rien, qui n’avaient rien vu, qui ne pouvaient ou ne voulaient rien dire. Mais, finalement, les délégués européens se sont renseignés eux-mêmes ; ils se sont rendus sur les lieux qui leur avaient été signalés comme ayant été le principal théâtre des violences commises, et les faits ont alors parlé à leurs esprits, ou plutôt à leurs yeux. Des villages incendiés, dont la population avait cherché un refuge dans les villages voisins, présentaient des ruines évidemment récentes. Enfin plusieurs fosses ont été découvertes, remplies de cadavres, dont quelques-uns avaient été mutilés. La réalité des incendies et des massacres ne pouvait plus être contestée. Les délégués européens ont adressé des rapports à leurs ambassadeurs respectifs, et ceux-ci se sont mis d’accord pour présenter au sultan un plan de réformes, réformes qui avaient été formellement promises au Congrès de Berlin, dont la Porte devait rendre compte annuellement aux puissances, et que l’Angleterre s’était engagée à surveiller de Chypre, mais qui n’ont jamais été faites et dont on n’a parlé qu’à des intervalles et avec des intermittences assez éloignés. Quelle a été l’attitude de notre diplomatie dans ce dernier incident ? A-t-elle été inspirée par une politique nouvelle, rompant avec les traditions du passé ? Cela aurait été vrai si nous nous étions abstenus, car nous n’avons jamais laissé, jusqu’à ce jour, une question de cette nature se régler en Orient sans notre participation. Cela encore aurait été vrai si, abandonnant le rôle de médiateurs et de modérateurs, nous avions pris exclusivement parti pour un des intérêts en présence, et pour la politique particulière de telle ou telle puissance. Nous n’en avons rien fait. L’action de notre ambassadeur à Constantinople s’est constamment exercée dans le sens de la conciliation, et elle a été efficace. Nous avons utilement contribué à la rédaction du plan de réformes qui a été soumis à Abdul-Hamid. Reste à le faire agréer par lui, ce qui n’est pas le plus facile. Si le sultan comprenait son intérêt, il s’empresserait de clore par une prompte acceptation une question qu’il est très imprudent de laisser ouverte, à cause des complications qui risquent toujours de s’y greffer. L’accord entre les trois puissances, bien qu’il soit parfait, n’est peut-être pas immuable au point que des exigences nouvelles ne puissent pas se produire. Pendant que le sultan hésite, tâtonne, accepte tel article, conteste tel autre, et fait pressentir un contre-projet, l’opinion en Angleterre se montre de plus en plus excitée. Une crise ministérielle vient de se produire à Constantinople : elle a appelé au gouvernement un autre grand vizir et un autre ministre des affaires étrangères, qui ont la réputation d’être des hommes éclairés. Il faut souhaiter que leur premier acte soit de mettre fin à une situation qui ne saurait se prolonger sans péril.

On nous pardonnera cette digression sur l’Arménie : elle a pour objet, tout en indiquant l’état actuel de la question, de montrer que notre politique, sur ce point comme sur les autres, a été conforme à tous les précédens. Quand même nous n’aurions pas été les alliés de la Russie, nous aurions dû faire encore ce que nous avons fait, au (nom de l’intérêt que nous avons au maintien de la paix en Orient, comme en Extrême Orient. À toutes les accusations qui ont été dirigées contre eux, MM. Ribot et Hanotaux ont eu le droit de répondre que notre politique, loin d’être contradictoire et incohérente, frappait les esprits non prévenus par son caractère de continuité. Pendant longtemps on a reproché à la démocratie, et au gouvernement qui en est issu, d’être trop mobiles l’un et l’autre, trop incertains du lendemain, trop menacés par les hasards d’une vie électorale et parlementaire où tout est remis sans cesse en question, pour avoir une politique étrangère digne de ce nom, c’est-à-dire conforme à des principes fixes et capable par là d’inspirer confiance, soit au dedans, soit au dehors. De même que le philosophe antique démontrait le mouvement en marchant, la République a prouvé qu’elle pouvait avoir une politique extérieure en concluant des alliances et en y restant fidèle. A ce point de vue, la séance du 10 juin a été heureuse. Si les interpellateurs l’avaient emporté, si le ministère avait été renversé, tous ces reproches auraient été justifiés du même coup. Le désaveu infligé au gouvernement aurait jeté l’inquiétude dans l’esprit de nos amis au dehors et relâché sans doute les liens qui les attachent à nous. L’avenir, même le plus rapproché, aurait paru compromis. La Chambre s’en est rendu compte, et elle a donné au gouvernement la majorité la plus considérable qu’il ait eue jusqu’à ce jour. Certes, le succès a été grand ; nous l’aurions désiré plus grand encore. Il est regrettable qu’une partie de la droite, obéissant à un sentiment dont il est difficile de se rendre compte, ait cru pouvoir voter l’ordre du jour pur et simple. Cet ordre du jour est celui des gens qui ne veulent se compromettre ni dans un sens ni dans l’autre, et il est des circonstances où le patriotisme impose le devoir de prendre parti. Quand le gouvernement déclarait avec éloquence qu’il avait besoin, pour sa considération et sa force au-delà des frontières, d’être entouré de l’adhésion de la Chambre, il fallait lui accorder cette adhésion pleine et entière, ou la lui refuser non moins résolument. Un ordre du jour de confiance et ; un ordre du jour de blâme avaient leur raison d’être ; l’ordre du jour pur et simple, seul, ne s’expliquait pas. Au reste, la majorité, malgré quelques défaillances individuelles, a été assez imposante pour que personne ne se soit mépris sur la pensée de la Chambre, qui est incontestablement celle du pays.

Au fond, et sous ses formes multiples, une seule question était posée, celle de savoir s’il convient à la France de pratiquer une politique d’action, ou si elle doit se retrancher, résignée, dans une politique d’abstention. Nous ne sommes certes pas partisans de l’abstention, mais elle est logique, elle peut être soutenue. Seulement, elle ne l’a pas été. Ni M. Millerand, ni M. Goblet, ni M. Mourens n’ont osé la défendre à la tribune, même devant les provocations à le faire que leur a adressées M. Ribot, et dès lors ils ont donné à celui-ci de terribles armes contre eux. Se recueillir jusqu’à l’effacement, faire bande à part dans le monde, accumuler silencieusement des forces militaires tout en protestant de son pur amour de la paix, se refuser à prendre part à la vie internationale jusqu’à ce qu’on ait obtenu, par une grâce qui viendrait d’on ne sait où, la satisfaction suprême à laquelle on subordonne tout le reste, et demeurer, en attendant, immobiles pendant que les autres se répandent fiévreusement dans tous les champs de l’activité humaine, est-ce une politique ? N’est-ce pas plutôt l’absence même de politique ? Cette attitude a trouvé dans d’autres temps des défenseurs ; elle n’en a pas eu le 10 juin dernier. Chacun a senti la nécessité pour la France de sortir de l’isolement et de prendre sa part du mouvement universel. La politique d’action l’a emporté ; mais ce que l’opposition ne veut pas admettre, c’est que cette politique ait des conditions inéluctables auxquelles, dès qu’on la pratique, on ne saurait se soustraire. On peut vivre chez soi en solitaire, en misanthrope, en sauvage : si on en sort et si on se mêle à ses semblables, il faut adopter leurs mœurs et renoncer à se singulariser par des allures équivoques, où les uns verraient un manque d’éducation et les autres une menace inquiétante. Nos meilleurs amis en seraient bientôt incommodés. Pour préciser, lorsque tout le monde va à Kiel, il convient d’y aller avec tout le monde, et sans y attacher d’ailleurs d’autre signification que celle d’une politesse reçue et rendue. Il ne sert à rien de dire que l’Allemagne, en tant que gouvernement, a refusé de se rendre à l’Exposition universelle de 1889, car elle n’a pas été la seule à le faire, et si nous n’acceptions pas d’autres invitations que celles des puissances qui ont accepté la nôtre à cette époque, nous ne pourrions aller en Europe exactement nulle part. Il aurait fallu commencer par ne pas aller à Cronstadt. En vérité, tout cela n’est pas bien sérieux. Nous n’oublions rien du passé, nous ne renonçons à rien pour l’avenir, mais ce sont là des sentimens dont il est inutile de faire montre à tout propos et hors de propos. La vraie dignité consiste à les garder silencieusement dans son cœur. Et la vraie politique consiste, après avoir pris son parti de vivre ostensiblement comme les autres, à défendre nos intérêts tantôt contre ceux-ci, tantôt avec ceux-là, sur tous les points du globe. On a dit que notre extension coloniale avait pris de trop grands développemens, et nous ne contestons pas qu’elle ait été souvent conduite de la manière la plus inconsidérée : elle n’en a pas moins donné au monde un peu surpris une preuve nouvelle de notre inépuisable vitalité. En nous voyant sur tant de points à la fois, on s’est habitué à compter partout avec nous. Si nous n’étions pas allés en Indo-Chine, en Tunisie, au Congo, nous aurions économisé sans doute des milliers d’hommes et des millions d’argent : en serions-nous plus puissans ? Nous n’aurions pas été amenés à prendre parti entre la Chine et le Japon, et à apporter à la Russie notre concours dans ces mers lointaines : notre prestige en serait-il augmenté ? Nos alliances en seraient-elles plus solides ? Aurions-nous recouvré déjà nos provinces perdues, ou serions-nous plus près de le faire ? Ce sont les questions qui ont été agitées le 10 juin devant la Chambre, et on a bientôt distingué les deux politiques contraires qui s’en dégageaient. Il fallait choisir : le gouvernement avait fait son choix, la Chambre l’a ratifié.

Déjà, au Sénat, une interpellation sur le même sujet avait été développée par M. de l’Angle-Beaumanoir, mais le débat n’avait pas pris un aussi large développement. L’attitude de la Chambre haute avait été glaciale pour l’interpellateur, très bienveillante pour M. le ministre des affaires étrangères, auquel personne n’avait répliqué. Cette première épreuve aurait dû servir de leçon aux socialistes de la Chambre des députés. M. Millerand n’avait évidemment pas prévu qu’en portant à la tribune des questions que la presse avait agitées, depuis quelques semaines, avec une violence sans mesure, il allait donner au ministère l’occasion d’obtenir le plus brillant de ses succès. M. Goblet, plus circonspect, a répété plusieurs fois qu’il n’aurait pas pris l’initiative d’ouvrir un pareil débat ; mais, puisque d’autres l’avaient ouvert, il s’y est jeté avec toute l’ardeur de son caractère et la vivacité de sa parole. L’interpellation a donc appartenu aux socialistes et aux radicaux avancés, et c’est sur eux que retombe de tout son poids le vote de la Chambre. Il est bon qu’on sache au dehors, et surtout à Saint-Pétersbourg, qu’une majorité de 345 voix contre 102 a résolument approuvé la conduite du gouvernement. Une fois de plus la politique extérieure, peut-être parce que le nom de la Russie y a été heureusement môle, s’est trouvée être ce qui nous divisait le moins.


Francis Charmes.


Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

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