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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1891

Chronique n° 1420
14 juin 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin.

Ce n’est pas tout de vivre, de durer, pour les gouvernemens et les institutions. On a vu de mauvais régimes durer quelquefois uniquement parce qu’ils avaient pour eux une certaine force des choses, la complicité des circonstances, les divisions de leurs adversaires, — parce qu’on ne pouvait les remplacer. Ils ont vécu tant bien que mal, comme des prodigues imprévoyans, en abusant de leur fortune, en épuisant tout, en subordonnant tout à un intérêt de domination vulgaire ou de vaine popularité.

Non, durer ainsi, ce n’est pas tout. L’essentiel serait de mériter de vivre, de commencer par respecter la constitution qu’on a faite, de mettre un peu d’ordre dans ses idées et dans les lois, de ne pas se croire tout permis parce qu’on a une majorité, de ne point renouveler sans cesse l’histoire des satisfaits de tous les temps, qui trouvent que tout va bien pourvu qu’ils régnent. Certes, au premier aspect, on ne peut pas dire qu’aujourd’hui, dans les affaires de la France, il y ait rien d’extraordinaire. La république paraît acceptée, la paix intérieure n’est pas sérieusement menacée. Les pouvoirs publics sont à leurs œuvres de tous les jours ; le chef de l’État et les ministres font de temps à autre leurs voyages, assurés de trouver sur leur chemin les ovations de circonstance et les occasions de discours. Le régime dure ! C’est vrai, — et cependant il y a un peu, de toutes parts, une secrète et vague incertitude des choses. Vainement les satisfaits du moment se complaisent dans leur infatuation et proclament l’éternité de leur règne : on sent que la corne d’abondance des fautes n’est pas inépuisable et que, si l’on vit, on ne vit pas bien, — ou du moins la dfficulté de vivre s’accroît dans une situation qui ne cesse de se compliquer. Peut-être y a-t-il des causes générales d’inquiétude et de doute pour l’avenir qui ne sont pas particulières à la France. Il y a aussi, s’il faut le dire, une cause plus saisissable, plus immédiate de malaise dans notre pays : c’est qu’en vérité, dans nos affaires, tout va un peu à l’aventure et qu’il n’y a nulle part ni direction, ni autorité, ni même le plus simple esprit politique ; c’est qu’au lieu de se fixer dans les conditions d’un régime régulier, on confond tout, on justifie plus que jamais le vieux mot en faisant de l’ordre avec du désordre ; c’est qu’enfin il y a un gouvernement qui ne gouverne pas assez et une majorité parlementaire qui, sous prétexte qu’elle est la majorité, s’attaque à tout, touche à tout, contraint le gouvernement à capituler, entraîne le parlement dans toute sorte d’entreprises contre les lois elles-mêmes. De sorte que le pays finit par se demander si c’est ainsi qu’on dure, ce que signifie ce régime où tout se passe en interpellations et en capitulations, où, à la place de la stabilité dont on ne cesse de lui parler, on met tous les caprices d’une omnipotence remuante et imprévoyante.

Voilà le mal qui, loin de diminuer, ne cesse au contraire de s’aggraver, et qui n’a jamais peut-être été plus sensible que depuis quelques jours dans une série de débats improvisés, décousus, pleins de confusion. Il est clair qu’on n’a aucune idée précise ni des droits nécessaires du gouvernement ni de la limite des droits parlementaires. Ce n’est pas que le gouvernement n’ait au fond le sentiment de la situation fausse qui lui est faite, qu’il n’ait parfois quelque velléité de résister, de se garantir un peu des intempérances de l’initiative parlementaire. Il le voudrait peut-être ; mais à peine est-il serré de près, il cède, il rend les armes. On l’a vu dernièrement dans cette discussion de la loi de douane qui continue toujours, où l’esprit de modération libérale n’arrache que de bien faibles concessions aux ardeurs protectionnistes. Certes, c’est pour le gouvernement un droit évident, inscrit dans la constitution, de traiter avec l’étranger, et, par suite, de garder sa liberté de négociation. La commission des douanes ne l’a pas entendu ainsi ; elle a fait ce qu’elle a pu pour enchaîner le pouvoir exécutif, pour annuler son droit, ce droit que M. Gambetta revendiquait autrefois, et qui n’a été que timidement défendu. Où en est-on aujourd’hui ? La question est restée obscure ; le ministère s’est gardé de trop chercher à l’éclaircir, au risque de se désarmer lui-même et de laisser la constitution sans défense. On l’a vu plus récemment encore, ces jours passés, à l’occasion de la loi que la chambre a faite pour régler les conditions d’existence et la composition des syndicats professionnels. Malheureusement cette loi, comme bien d’autres lois d’aujourd’hui, n’est pas claire, elle laisse place aux interprétations des tribunaux, qui ont là une tâche assez ingrate. Quelques syndicats ont été, à ce qu’il paraît, dissous, parce qu’ils étaient illégalement composés. Aussitôt, ont éclaté les interpellations, les réclamations, ou plutôt les déclamations amères contre l’iniquité des juges. On n’a pas même vu qu’on tombait dans la plus étrange confusion de pouvoirs, qu’on proposait à la chambre d’usurper le droit de la magistrature. Vainement le gouvernement, représenté par M. le ministre de la justice, a essayé de défendre l’autorité des lois, l’indépendance des juridictions ; il aurait peut-être été vaincu. Il a été obligé de se résigner, et pour prévenir un excès d’omnipotence révolutionnaire, il n’a eu d’autre ressource que de promettre au plus vite de présenter une loi nouvelle. On ne lui a même pas laissé quelques jours de réflexion : c’est sur-le-champ, au moins dès le lendemain, qu’il a dû proposer la loi. Il s’est exécuté !

Subir à peu près toutes les conditions, livrer l’un après l’autre les droits du pouvoir, suivre d’un pas irrésolu ceux qu’on est censé conduire, c’est ce qu’on appelle rester d’accord avec la majorité. — C’est l’idéal, disent les radicaux triomphans ; un gouvernement ne doit avoir d’autre opinion que celle qu’on lui impose. Un radical, homme d’esprit et de fantaisie, a même comparé un ministère à une « cuisinière » qui ne doit servir à son maître que les plats de son goût. À la bonne heure ! voilà qui est relever le gouvernement de la république devant les populations françaises ! En réalité, pour parler sérieusement, c’est la défaillance érigée en système, l’abdication permanente devant toutes les exigences et les prétentions des partis.

Est-ce donc que cette majorité dont on ménage les faiblesses, qu’on ose à peine contredire, justifie ses prétentions par la netteté des vues, par une certaine aptitude aux affaires, par son esprit politique enfin et par sa consistance ? Mais bien au contraire : elle n’existe même peut-être pas ou elle n’existe que dans des votes de parti, par une série de compromis et de concessions, par cette confusion incessante où les plus modérés suivent les plus violens. Le plus souvent elle ne sait pas ce qu’elle veut, ni où elle va, elle ne cesse de s’égarer dans ses interpellations, ses motions et ses ordres du jour. Au fond, si l’on veut, cette chambre n’est ni malintentionnée ni plus mal composée que bien d’autres assemblées. Elle n’est point, on le sent, d’un tempérament violent, et M. le ministre de l’intérieur est toujours sûr d’avoir un succès auprès d’elle quand il défend ses agens de police ; elle compte de sérieux talens, des hommes instruits, des orateurs habiles. Son malheur est d’avoir dans son ensemble plus de préjugés et de passions que d’idées, de vouloir tout conduire quand elle aurait elle-même besoin d’être conduite, d’être inexpérimentée et de tout entreprendre à la fois sans rien résoudre, de préférer aux affaires sérieuses les agitations de séance, les diversions.

Assurément, le budget est ou devrait être pour elle une affaire importante, la première des affaires ; elle ne l’aborde jamais qu’à la dernière heure. Elle est obligée d’expédier au pas de course un budget de plus de trois milliards en se donnant quelquefois le plaisir de bouleverser par un amendement improvisé toutes les combinaisons. Ces jours passés encore, on se plaignait au Luxembourg de n’avoir qu’à la dernière extrémité des crédits supplémentaires pour plus de 100 millions. On touchait au moment où expire le délai pour l’ordonnancement de ces dépenses, — et ce sont maintenant les créanciers de l’État qui seront obligés d’attendre. Ces crédits avaient été cependant déposés au Palais-Bourbon dès le mois de février : la chambre les a laissés dormir trois mois comme elle laisse dormir bien d’autres lois utiles. En revanche, elle est toujours prête à se jeter dans toute sorte d’entreprises scabreuses, de discussions confuses où elle dépasse à tout instant ses attributions et ses droits. Cette majorité ne craint rien ! Tantôt, comme dans la loi des douanes, elle suspend tout simplement la constitution et tente de mettre son omnipotence à la place du jeu régulier des pouvoirs ; tantôt, comme dans ce récent débat sur les syndicats professionnels, elle prétend interpréter les lois et se substituer à la magistrature. À chaque instant, par des propositions, par des motions qu’elle vote quelquefois, qu’elle appuie presque toujours, elle essaie d’intervenir soit dans les détails les plus simples de l’administration publique, soit même dans les affaires particulières. Un jour, on s’occupe de donner à l’État le droit de former à son gré les conseils d’administration des chemins de fer, comme si les compagnies de chemins de fer n’étaient pas des sociétés privées, représentant des multitudes d’actionnaires, s’administrant elles-mêmes ; un autre jour, on a la prétention de décider ce que la compagnie d’Orléans devra faire pour les ouvriers dont elle n’a plus besoin, ou bien on fait revivre un décret suranné de 1848 sur les heures de travail dans les entreprises de transports, comme si ce décret était sérieusement applicable, comme s’il n’y avait pas dans l’industrie des chemins de fer des nécessités de service public, des conditions particulières de travail. C’est ce qu’on appelle le régime parlementaire !

Ainsi vont les choses. La chambre se croit tout permis. Le gouvernement a parfois la bonne volonté d’arrêter au passage quelques-uns des projets les plus crians, et, récemment encore, M. le ministre des travaux publics s’est lestement révolté contre cette manie d’omnipotence universelle ; le plus souvent, on laisse tout passer. Le seul résultat possible est un travail décousu. On improvise des lois, on les modifie, on les corrige ; on y ajoute parfois un supplément qui est une obscurité de plus : l’éclaircira qui pourra ! Un sénateur, qui n’est pas, que nous sachions, un réactionnaire, a dit ces jours derniers le mot : — « Lorsque l’écheveau législatif est trop embrouillé, on renvoie au conseil d’État le soin de le débrouiller. C’est ce qui est arrivé pour les lois de l’enseignement et la loi militaire notamment. » — Il n’a pas ajouté que c’était tout simplement de l’anarchie !

On le remarquera, c’est surtout à l’occasion des affaires ouvrières, de ce qu’on appelle les questions sociales, que se manifeste cette passion de se mêler de tout. C’est d’une sympathie, sincère nous n’en doutons pas, que se colore cette manie d’intervention à propos des plus simples détails de la vie industrielle. Il y a même une sorte d’émulation dans tous les camps, et les socialistes catholiques, puisqu’il y en a, ne sont pas loin de se faire les auxiliaires des socialistes radicaux dans leurs revendications. C’est l’idée fixe, l’obsession du jour. Qu’on ne cesse de s’occuper de l’organisation du travail, de ses conditions, de ceux qui vivent de leur labeur, soit ; c’est évidemment, aujourd’hui, un des plus pressans intérêts. Il ne faudrait pas cependant dépasser toute mesure, confondre tous les rapports des choses, transformer les chefs d’industrie en ennemis qu’on doit réduire à merci, créer aux ouvriers une position privilégiée, engager l’État dans une politique de protection universelle sous laquelle il ne tarderait pas à succomber. Que deviendront toutes ces lois, les unes déjà votées, les autres préparées, — et la loi sur les syndicats, et la loi sur les assurances, et la loi que M. le ministre de l’intérieur, à son tour, vient de proposer sur les caisses de retraites ? On ne le sait pas encore ; on tente, pour sûr, une grave et délicate expérience. En attendant, M. le ministre des travaux publics parlait évidemment avec une prévoyante sagacité lorsqu’il disait, l’autre jour, que c’était « faire tort aux lois dites ouvrières que de les mettre tous les jours en question à propos des plus petits incidens, » qu’on risquait « par là même de provoquer une réaction. » C’est au moins imposer à la république d’étranges responsabilités, — et le sentiment de l’avenir qu’on prépare n’est peut-être point étranger à l’incertitude qui survit jusque dans l’apparente sécurité du moment.

Certes, on ne peut le nier, nous vivons dans un temps de fermentation universelle, d’incessantes transformations en Europe, dans le monde entier. Tout change avec les régimes qui se succèdent, avec la marche des choses, et les mœurs et les idées et les institutions et la vie sociale et les conditions de la puissance des peuples, de l’action morale ou politique des gouvernemens. Tout se modifie par une force secrète qui mène le monde, qui prépare un avenir inconnu, et un des signes les plus curieux de cette métamorphose universelle est certainement le mode d’existence et d’intervention de la papauté dans les affaires du temps. Depuis moins d’un demi-siècle, depuis trente ans à peine, que de changemens se sont accomplis et ont trompé tous les calculs ! Ce qui paraissait impossible s’est réalisé, ce qu’on croyait mort a survécu. Les événemens se sont joué et se jouent encore des prévisions légères ou intéressées.

Il y a trente ans, que n’a-t-on pas dit de cette crise où la papauté s’est trouvée engagée, que les uns redoutaient, que les autres saluaient comme la fin de l’institution pontificale elle-même ! La papauté, on n’en doutait pas, allait périr, tout au moins être singulièrement diminuée en perdant son pouvoir temporel ! — Eh bien ! non, la papauté n’a pas péri. Elle n’est pas sortie, sans doute, de toutes ses crises, — elle les a traversées jusqu’ici sans en être atteinte dans son essence ; elle a perdu son petit patrimoine mondain, elle a gardé sa puissance morale dans ce fragment de terre illustre qui s’appelle le Vatican. Les plus grands états l’ont invoquée comme arbitre dans leurs différends et lui ont dû la paix dans leurs relations. Par son action toujours vivante sur les catholiques du monde, elle oblige les gouvernemens à compter avec elle. Plus d’une fois, elle a eu une influence inaperçue dans les négociations les plus délicates. Bref, on a besoin de son concours et on sent encore qu’on ne s’en passerait pas impunément, même dans des questions de diplomatie qui touchent aux plus sérieux intérêts extérieurs de certaines nations. La vitalité du pontificat n’a cessé de s’attester : il est prouvé qu’elle est indépendante des vieilles conditions temporelles. Les prophètes se sont trompés ! D’un autre côté, il y a moins de trente ans, la papauté semblait encore figée dans son immutabilité, enchaînée par des traditions surannées, irréconciliable avec les idées modernes, éternellement liée par son Syllabus : on le croyait ainsi, on le disait ! Eh bien ! non, on s’est encore trompé. La papauté n’était pas morte, elle ne veut pas non plus être immobile, et depuis plus de dix ans, avec un pontife à l’esprit aussi mesuré que pénétrant, elle est rentrée dans les affaires du siècle. Léon XIII a tenu à prouver qu’il n’était pas un pape irréconciliable, étranger aux préoccupations du monde, qu’il pouvait, lui aussi, marcher avec son temps. Il a saisi depuis quelques années toutes les occasions d’intervenir, et par sa récente encyclique, il s’est jeté au plus épais de cette bataille engagée aujourd’hui pour les conditions du travail. C’est un signe de plus de ce mouvement auquel n’échappent ni les nations, ni les gouvernemens, ni le pontificat lui-même.

Assurément cette encyclique, jetée dans le grand débat qui occupe le monde, est par elle-même un acte d’une nouveauté singulière et caractéristique, l’acte d’un pape qui ne se désintéresse d’aucun des problèmes humains. Léon XIII, dans son savant exposé de cette épineuse question ouvrière qui touche à tant d’intérêts à la fois, à la propriété et aux conditions du prolétariat, aux devoirs de l’État comme aux droits de la liberté, à la vie morale comme à la vie matérielle des hommes, Léon XllI ne néglige rien. Il étudie tout, les relations des patrons et des ouvriers, les revendications du prolétariat, la condition des femmes et des enfans dans l’industrie, les obligations des gouvernemens, la fixation des salaires, la limitation des heures de travail, l’institution des syndicats, l’organisation de l’arbitrage, les grèves et leurs dangers. Il aborde tour à tour cette multitude de questions qui forment l’éternel et redoutable problème du travail, avec son cortège de crises, de rigueurs inévitables et de misères. Il met tout dans son œuvre, le généreux pontife, et cette étude sur le vif de la société contemporaine, il la poursuit avec une équité supérieure d’intelligence, avec la bonne volonté de faire la part de tous les droits, de concilier tous les intérêts, d’apaiser les antagonismes douloureux. Léon XIII trace à l’autorité publique son rôle, un rôle de protection prévoyante, sans rien exagérer pourtant, sans aller jusqu’à la périlleuse chimère du socialisme d’État, en réservant les droits de la liberté individuelle. Il avertit tout le monde, les gouvernemens, les patrons, les ouvriers, en leur montrant que, par des luttes implacables, ils ne peuvent créer que des dangers pour eux-mêmes, pour la paix publique, pour l’industrie qui est la vie des nations modernes. Au fond, le grand et méditatif solitaire du Vatican a des sympathies visibles pour ceux qui travaillent, pour ceux qui souffrent, et s’il cherche à garantir les ouvriers des influences révolutionnaires qui les perdent, ce n’est pas sans quelque sévérité qu’il parle des patrons, « des hommes peu nombreux, opulens, qui imposent un joug presque servile à la multitude infinie des prolétaires. » Bref, il y a un conseil, un mot pour tout le monde.

C’est fort bien, dira-t-on, c’est un beau morceau d’éloquence ; seulement, tout cela est assez vague et n’a rien de nouveau. Le digne conseiller du Vatican ne fait que répéter avec plus d’éclat ce que tant d’autres ont dit avant lui et n’a aucune solution pratique à nous proposer. Ce n’est pas encore cette encyclique du 15 mai qui résoudra ce qu’on appelle la question socale, qui dénouera ou apaisera par sa parole cette crise du travail où les nations de l’Europe sont engagées. — Eh ! sans doute, c’est bien possible. Le pape n’a rien inventé. Il n’a pas entendu vraisemblablement non plus tracer un programme législatif aux parlemens et aux gouvernemens. Il cède peut-être un peu aussi à l’entraînement universel, il suit le courant en s’occupant à son tour du problème ouvrier. C’est possible ; mais ceux qui en parlent d’un ton si dégagé mettentils tant de nouveauté, tant de fertilité dans leurs polémiques et dans leurs discours ? Ont-ils eux-mêmes des solutions pratiques pour toutes ces questions qu’ils soulèvent si souvent à la légère pour se créer une popularité équivoque, pour capter des masses laborieuses toujours accessibles aux illusions ? Pas plus que le pape, législateurs et polémistes n’inventent rien ; ils n’ont le plus souvent pour toutes solutions que des expédiens plus dangereux qu’efficaces. Le saint-père, lui, reste dans son rôle en se bornant à témoigner son intérêt, à donner une direction. Ce qu’il faut voir, en effet, dans la dernière encyclique, c’est bien moins un programme, un ensemble de propositions précises qu’une grande manifestation morale, une intervention pacificatrice ou modératrice dans la mêlée des passions et des intérêts.

Parce que Rome a parlé, la cause n’est pas finie, sans doute, dans ces affaires terrestres, et il se peut que l’encyclique n’ait pas une action directe, immédiate, dans les conflits du monde moderne. La parole pontificale n’a pas moins la valeur et l’autorité d’une généreuse consultation tombant de haut pour adoucir, s’il se peut, les âpretés, les irritations de la lutte, — rappelant à tous qu’il y a autre chose qu’une affaire matérielle dans ces cruels problèmes, qu’il y a aussi une part de mal moral qu’on ne guérit pas avec des remèdes empiriques, même avec des lois de circonstance. Elle est surtout le signe de la souplesse habile et prévoyante avec laquelle l’Église, représentée par son chef, se plie à la nécessité des temps, aux évolutions qui s’accomplissent dans les idées, dans la vie publique des peuples. Qui aurait dit, au temps de Pie IX, le naïf irréconciliable, que la papauté, cessant de fulminer contre le siècle, entrerait bientôt dans le mouvement universel ? Léon XllI parle aujourd’hui avec une intelligence sympathique, libérale, de tout ce qui préoccupe le monde ; il parle en pontife éclairé, négociant avec la puissance des choses, — et puisque récemment encore, au-delà des Alpes, on parlait des conspirations qui s’organiseraient au Vatican, qui pourraient troubler l’Italie, c’est ici une conspiration bien autrement menaçante que toutes celles que peuvent imaginer les liommes d’État en disponibilité, les politiques de fantaisie.

Au fond, l’Italie vraie, réelle, sait bien, ou doit savoir si elle écoute sa raison, qu’elle n’est sérieusement menacée ni au Vatican, ni ailleurs, qu’elle n’a que les ennemis qu’elle voudra se faire. Si elle a des embarras, des difTicultés financières, politiques, industrielles, sociales, si elle a des questions épineuses de conduite diplomatique à régler, si avec tout cela elle est exposée à des dangers, à des mécomptes, ce sont ses chefs qui lui créent mécomptes et dangers. Il est certain que pour le moment tout semble assez compliqué et embrouillé au-delà des Alpes, que si le ministère né il y a quelques mois a paru porter au pouvoir un esprit nouveau et détendre à demi la situation, les obscurités, les contradictions, les incertitudes subsistent. Il y a dans ces affaires italiennes du jour ce qu’on pourrait appeler un épisode de fantaisie, un intermède qui serait passé inaperçu si ce n’était le nom de l’homme qui s’y trouve mêlé, et il y a ce qu’on pourrait aussi appeler les choses sérieuses, la suite d’une politique à décider et à régler. L’intermède serait, si l’on veut, cette élucubration que M. Crispi vient de livrer à la curiosité publique un peu endormie à son égard.

Depuis que l’ancien président du conseil du roi Humbert avait disparu du pouvoir, on ne parlait presque plus de lui : il paraissait oublié. Il s’est fatigué sans doute de ce silence pourtant favorable à sa bonne renommée, et imitant M. de Bismarck, toujours impatient dans sa retraite, il a voulu se survivre par ses commentaires, faire encore parler de lui après sa disparition. Il est allé déposer, sous le voile transparent de l’anonyme, dans une revue de Londres, Contemporary review, ses vues, ses souvenirs, ses idées, ses impressions sur la politique italienne et même un peu sur la politique de l’Europe. Ce commentaire posthume de quelques années de ministère est bien la chose la plus étrange du monde. Que M. Crispi écrive l’histoire à sa façon, qu’il tienne à démontrer que la France est une ennemie traditionnelle pour l’Italie, qu’elle n’a rien fait pour la résurrection italienne, qu’elle n’est peut-être pas même tout à fait étrangère aux revers de Custozza et de Lissa, il n’y a pas à s’arrêter à ces fantaisies. On dirait que M. Crispi ne peut se consoler de voir la France exercer encore un certain ascendant et jouer un certain rôle dans le monde, que pour lui tout ce qui peut attester, ou relever le prestige de notre nation est un danger permanent pour l’Italie. Soit ! c’est sans doute une manière de justifier cette gallophobie dont il est atteint et dont il n’est visiblement pas guéri dans sa retraite. Ce qu’il y a de curieux, c’est qu’un homme qui a disposé du pouvoir, qui a eu le secret des affaires, se croie permis de mêler à tout cela de pures billevesées.

C’est M. Crispi qui a imaginé cette belle histoire du machiavélique complot organisé, il y a quelques années, au Vatican. Tout y est, même de prétendus télégrammes. Notre ambassadeur, M. Lefebvre de Béhaine, avait été chargé, ni plus ni moins, de décider le pape à quitter subrepticement Rome, à venir en France. Le calcul était des plus simples ! Si le pape se décidait à une évasion si savamment préparée, on en profitait aussitôt pour ressusciter la question romaine devant l’Europe ; s’il résistait à ces conseils, s’il refusait de quitter le Vatican, c’est qu’évidemment il n’était plus libre, et, dans tous les cas, on touchait à la crise décisive ; la France avait joué à l’Italie le bon tour de la placer en face d’une guerre « dont elle aurait été la cause, où elle n’aurait pu invoquer le casus fœderis et se serait trouvée seule contre la France. » Qui était ministre en ce temps-là à Paris ? Était-ce M. Goblet, ou M. Floquet, ou M. Tirard ? Les uns ou les autres sont bel et bien convaincus d’avoir voulu déchaîner la guerre en se servant du pape ! C’est tout aussi sérieux que cette autre belle histoire du coup de main que la France avait préparé contre les villes du littoral et qu’elle aurait tenté d’exécuter sans l’arrivée opportune de l’amiral anglais Hewett devant la Spezzia. M. Crispi est-il dupe lui-même de ces facéties qu’il raconte, ou se croit-il de force à les imposer à la crédulité publique ? Il faut avoir une singulière opinion de l’Europe pour se permettre de lui conter ces tables, et, de toute fac^on, on en conviendra, la paix a été bien gardée pendant quelques années, sous la protection ou avec le concours d’un homme capable de faire ainsi de la politique ! M. Crispi n’est plus, fort heureusement, au pouvoir pour exercer un si beau talent, et il en est aujourd’hui pour ses révélations saugrenues d’homme d’État en disponibilité. La seule chose sérieuse, c’est cette question des alliances de l’Italie que le nouveau ministère a recueillie en arrivant au pouvoir, et qui paraît s’agiter encore, peut-être même plus que jamais, au-delà des Alpes.

Qu’en faut-il penser réellement ? Où en est la négociation qu’on dit engagée pour le renouvellement de la triple alliance, de cette alliance qui n’a fait que se développer et se préciser avec les ministères successifs, avec M. Mancini, avec M. de Robilant, avec M. Crispi ? C’eût été évidemment une singulière illusion de croire que le nouveau président du conseil de Rome, M. di Rudini, allait interrompre ou modifier brusquement cette tradition, d’autant que c’est peut-être moins une affaire de politique ministérielle qu’une affaire de politique dynastique. M. di Rudini signera vraisemblablement la prorogation des traités s’il ne l’a déjà signée. Tout se réduit à savoir dans quelle mesure l’alliance sera renouvelée, si elle aura été atténuée dans quelques-unes des obligations qu’elle imposait à l’Italie ou même si elle ne s’étendra pas et ne prendra pas une forme nouvelle. En d’autres termes, il s’agirait de savoir si la triple alliance de l’Europe centrale ne serait pas devenue par hasard, chemin faisant, la quadruple alliance par l’accession directe ou indirecte de l’Angleterre, tout au moins par des arrangemens particuliers du cabinet anglais avec l’Italie. C’est là précisément la question qu’on cherche à éclaircir depuis quelques jours et qu’on n’éclaircit guère même en faisant intervenir des révélations posthumes du prince Napoléon qui aurait reçu, dit-on, des confidences du roi Humbert lui-même ; c’est le point qui reste obscur. Le marquis di Rudini a réussi sans peine à éluder tout dernièrement une interpellation en ajournant les interpellateurs après le budget. Le ministère anglais, de son côté, ne paraît pas pressé de s’expliquer sur la nature et la forme de ses engagemens avec l’Italie. Vainement dans la chambre des communes, M. Labouchère l’a pressé récemment de ses questions : le sous-secrétaire d’état au foreign office, sir James Fergusson, a lestement renvoyé l’indiscret interpellateur à des explications qu’il a données il y a deux ou trois ans et qui n’expliquaient rien. Une seconde fois, sir James Fergusson a paru ajouter quelques détails de plus, il n’a pas plus que la première fois éclairci le mystère et précisé la politique de l’Angleterre, Le chef du cabinet lui-même, lord Salisbury, a gardé le silence le plus diplomatique sur ses relations avec la triple alliance, avec l’Italie comme avec l’Allemagne, comme avec la Belgique. Il reste muet et laisse parler sir James Fergusson qui s’échappe par des subterfuges et des réticences.

Au lond, quelque obscurité qu’on s’étudie à prolonger, il paraît désormais avéré qu’il y a des engagemens entre l’Angleterre et l’Italie. On le conteste à peine, on se borne tout au plus à subtiliser. Ces engagemens n’ont pas sans doute la forme d’un traité précis conclu pour des circonstances inconnues ou secrètes : le ministère anglais ne pourrait signer un traité de ce genre qui engagerait l’Angleterre, sans le communiquer au parlement, il se mettrait en dehors de toutes les traditions britanniques ; mais il y a eu, ce n’est plus douteux, des dépêches, des notes échangées, des déclarations confidentielles, des promesses de garanties, dont l’objet serait le maintien de l’équilibre des forces actuelles dans la Méditerranée. Jusqu’à quel point vont ces assurances ? On retombe ici dans les conjectures et les contradictions. Il paraît du moins assez clair que l’Italie se croit autorisée, si la guerre éclatait, à compter sur l’appui et la protection des forces britanniques pour la sûreté de ses côtes, en gardant sa liberté pour les mouvemens de ses armées sur le continent. L’Italie s’exagère peut-être la portée des engagemens anglais ; elle semble, dans tous les cas, se croire garantie à tout événement. S’il en était ainsi, si elle ne se trompait pas dans ses interprétations, l’Angleterre, sans être directement dans la triple alliance, se trouverait entraînée à être un jour ou l’autre l’auxiliaire d’une coalition. Tout cela, dira-t-on, n’est qu’une simple précaution qui n’a rien de menaçant ni de désobligeant pour la France, puisque la France elle-même ne cesse de déclarer qu’elle ne veut que la paix. Oui, sans doute, c’est entendu, tout est pour la paix, rien ne menace la France. Seulement alors, contre qui prend-on ces précautions ? contre qui est dirigé tout ce travail de diplomatie, d’alliances, d’arrangemens plus ou moins dissimulés ?

C’est peut-être un jeu périlleux que de pratiquer ainsi la politique de la paix. Quant à la France, qui, effectivement, a prouvé plus d’une fois depuis quinze ans qu’elle ne songe à menacer personne, elle n’a qu’une conduite à tenir : laisser les autres à leurs combinaisons, surveiller les événemens sans esprit d’agression, sans illusion et sans faiblesse. Elle n’a qu’à attendre qu’on se fatigue de toutes les agitations, en taisant pour sa marine ce qu’elle a déjà fait pour son armée, et si, comme on l’a dit, il y a des faiblesses dans l’organisation de nos forces navales, c’est le devoir des chambres d’assurer au gouvernement les moyens de suffire à la protection des intérêts, de la sécurité et de l’honneur du pays.


CH. DE MAZADE.