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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1878

Chronique n° 1108
14 juin 1878


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin 1878.

Si les réunions brillantes, si les opulens spectacles de l’industrie, reine de la paix, suffisaient pour faire oublier les problèmes qui agitent les peuples, l’exposition serait l’unique événement aujourd’hui. Paris est pour le moment la ville des démonstrations, des réceptions ministérielles, des galas de toute sorte, en attendant les revues militaires et les fêtes nationales pour lesquelles on a voté un demi-million. Paris appartient aux provinciaux et aux étrangers, aux princes qui se succèdent, aux visiteurs illustres qui passent, au shah de Perse qui arrive avec son cortège oriental comme il y a quelques années. Usbek et Rica sont au Grand-Hôtel ; on peut les rencontrer au Champ-de-Mars ou dans les salons officiels.

Oui assurément, c’est une diversion d’une originalité étrange et somptueuse ; mais rien ne s’interrompt au milieu des fêtes et des spectacles. Tout se mêle dans ce monde affairé, les plaisirs et les préoccupations sérieuses, le souvenir des crises d’hier et la crainte des crises qui peuvent renaître, l’écho d’une guerre mal apaisée et le bruit des attentats renouvelés. Tandis que l’exposition déploie ses merveilles, attirant tous les curieux de l’univers, la politique intérieure ou extérieure n’en reste pas moins laborieuse, quelquefois troublée et obscure. Depuis quelques jours, la politique se résume particulièrement dans trois faits saillans et caractéristiques. Nos chambres viennent de quitter Versailles après avoir bataillé jusqu’au bout dans une certaine confusion, et, si cette séparation nécessaire a l’avantage de laisser au gouvernement quelques mois de repos, il est malheureusement vrai que ce n’est là qu’une trêve parlementaire déguisant à peine des querelles intestines qui ne sont sans doute qu’ajournées. Au même instant, un congrès se réunit définitivement à Berlin pour trancher la plus grande question internationale, pour décider de la guerre ou de la paix, et, par une fatalité singulière, cette souveraine délibération de la diplomatie s’ouvre sous des auspices assez sombres. Les plénipotentiaires de l’Europe arrivent en effet dans la capitale allemande au lendemain d’une nouvelle tentative de meurtre qui a été dirigée contre l’empereur Guillaume, qui a blessé assez grièvenienl le vieux souverain, et qui, après avoir eu partout un douloureux retentissement, peut avoir son influence sur la marche des affaires en Allemagne, même peut-être hors de l’Allemagne. Ce sont là les faits d’un ordre bien différent, d’une importance inégale, qui sont toute la politique du moment, qui touchent à tous les intérêts, qui contiennent le secret des prochaines destinées du monde, de la paix extérieure et intérieure pour l’Europe et pour la France elle-même. Que de choses peuvent se cacher et suivent leur cours sous ces dehors éclatans d’une exposition universelle visitée en un seul jour par deux cent mille personnes accourues de toutes les régions du globe, du midi et du nord, de l’occident et de l’orient le plus lointain !

Et d’abord le grand fait qui domine tous les autres, l’événement capital, c’est ce congrès, qui n’est plus seulement un désir ou une espérance, qui est désormais une réalité, Paris a son exposition, Berlin a son congrès définitivement réuni depuis hier, appelé à régler les affaires d’Orient, et la preuve la plus sensible de l’importance que tous les gouvernemens attachent à l’œuvre de ce grand conseil de la diplomatie, c’est l’éclat particulier qu’ils lui donnent par le choix de leurs représentans. M. de Bismarck, qu’une indisposition retenait loin de Berlin depuis quelques semaines et que l’attentat dirigé contre l’empereur Guillaume a brusquement rappelé il y a quelques jours, M. de Bismarck a naturellement la présidence de cette solennelle délibération. Le chancelier d’Allemagne entre ostensiblement aujourd’hui dans ses fonctions de « courtier honnête ; » lui qui n’a jamais cru guère aux congrès et qui les a toujours traités avec une ironie méphistophélique, il préside un congrès, — qui à la vérité se tient à Berlin comme pour rendre plus apparente la prééminence de l’Allemagne ! Le prince Gortchakof, malgré le poids de l’âge et les souffrances qui l’ont éprouvé depuis quelques mois, n’a voulu laisser à personne le soin et l’honneur de parler pour la Russie, et il a pour principal lieutenant l’ambassadeur du tsar à Londres, le comte Schouvalof, qui a visiblement joué un rôle décisif dans les négociations secrètes par lesquelles le congrès est devenu possible. L’Angleterre, de son côté, ne se laisse pas éclipser. Avec son ministre des affaires étrangères, lord Salisbury, et son ambassadeur en Allemagne, lordOdo Russcll, elle a pour premier plénipotentiaire lord Beaconsûeld lui-même, qui est aujourd’hui à Berlin. Dût la tradition parlementaire souffrir de cette dérogation d’une absence momentanée du chef responsable du cabinet, lord Beaconsfield a tenu à couvrir de sa parole devant l’Europe la politique dont il est la brillante et populaire personnification. L’Autriche, à son tour, a envoyé à Berlin son chancelier, le comte Andrassy, avec son ambassadeur à Rome, M. de Haymerlé, et le comte Karolyi, accrédité par l’empereur François-Joseph auprès de la cour d’Allemagne. La France est représentée par son ministre des affaires étrangères, M. Waddington, par son ambassadeur à Berlin, M. le comte de Saint-Vallier, et par le directeur des affaires politiques, M. H. Desprez. L’Italie a pour représentans son ministre des affaires étrangères, le comte Gorti, et son ministre en Allemagne, le comte de Launay ; elle n’a pas choisi encore un troisième délégué. La Turquie elle-même enfin envoie Méhémet-Ali, l’ancien général de l’armée de Choumla, Carathéodory-Effendi, le sous-secrétaire d’état des affaires étrangères, dont le sultan a fait récemment un ministre des travaux publics. Chaque puissance aurait trois plénipotentiaires, sans parler de tous les agens serbes, roumains, grecs ou bulgares qui vont chercher des protecteurs et défendre leurs intérêts ou leurs ambitions. Depuis le congrès de Paris, aucune réunion de cette importance ne s’était produite, et le nouveau congrès de Berlin semble vouloir renouer les traditions du vieux congrès de Vienne.

Chose curieuse ! dans tout ce mouvement de diplomatie dont Berlin est le centre et oîi la Russie figure par ses plus éminens personnages, il n’est plus question du général Ignatief, l’ancien ambassadeur en Turquie, l’impétueux meneur de la conférence de Constantinople, l’homme qui a certes le plus fait pour entraîner son pays dans cette grande et dangereuse aventure. C’est une fortune diplomatique qui a sombré pour le moment et qui dans ses vicissitudes singulières semble représenter les contradictions, les perplexités de la politique russe. Au moment où l’action s’engage, au début de la guerre, le général Ignatief, qui a si bien travaillé à aggraver et à précipiter la crise, est encore l’homme qui flatte les passions nationales par son programme de partage de la Turquie ; il est écouté dans les conseils, il promet aux armées russes des victoires faciles, et semble leur montrer tout ouverte la route de Constantinople. C’est le personnage populaire du moment, le successeur désigné du prince Gortchakof comme chancelier de Russie ! Surviennent les revers, la défense de Plevna, la retraite nécessaire derrière les Balkans, des échecs douloureux, tous ces incidens de guerre qui, en révélant de la part des Turcs une résistance inattendue, semblent tromper les promesses, les prévisions de l’audacieux diplomate, — et le général Ignatief tombe en disgrâce. Il est accusé d’avoir induit en erreur le gouvernement de Saint-Pétersbourg, il va expier dans une sorte d’exil à Kief des mécomptes dont on rejette sur lui la responsabilité. La fortune des armes du tsar se relève bientôt, on a réduit Plevna, on a passé de nouveau les Balkans, on est décidément en marche sur Constantinople, et le général Ignatief reparaît, il a reconquis son crédit ! Il touche désormais ou il croit toucher le but : c’est lui qui est le négociateur du traité de San-Stefano, le premier acte du partage de l’empire Ottoman ; c’est lui qui est envoyé peu après à Vienne pour essayer de convertir ou de désarmer l’Autriche. Qu’arrive-t-il alors ? L’œuvre de San-Stefano apparaît dans ce qu’elle a d’exorbitant ; au lieu de trouver une Europe déconcertée et soumise, elle provoque une résistance presque universelle ; elle n’est acceptée nulle part, ni à Vienne ni à Londres, et elle n’est même pas en vérité défendue à Berlin. La Russie s’aperçoit que cette prétendue victoire diplomatique sur la Turquie est plus compromettante que profitable, qu’à vouloir la maintenir elle va se heurter contre l’opposition déclarée, froidement résolue de l’Angleterre, — qu’elle risque d’être entraînée dans une nouvelle et plus redoutable guerre ; elle sent que ses négociateurs sont allés trop loin, et encore une fois le général Ignatief expie ses excès de zèle, il disparaît dans une nouvelle disgrâce ! Deux choses sont également curieuses et significatives dans ce congrès qui vient de se réunir à Berlin : l’absence du général Ignatief et la présence de lord Beaconsfield. C’est évidemment la preuve qu’une modification des plus sérieuses a dû s’accomplir dans la situation diplomatique que le traité de San-Stefano et les premières prétentions de la Russie avaient créée, qui était devenue assez critique pour que d’un instant à l’autre la guerre pût en sortir.

Ce qui faisait la difficulté, on ne l’ignore pas, c’était une divergence absolue d’interprétation sur le caractère même du traité de San-Stefano, sur les conditions dans lesquelles un congrès pouvait se réunir pour examiner et régulariser les conséquences de la dernière guerre d’Orient. La Russie, et il ne faut pas trop s’en étonner, cédait à l’orgueil ou à l’illusion de la victoire. Sans décliner entièrement la juridiction européenne, elle prétendait du moins la limiter d’une façon singulière, elle croyait pouvoir l’éluder ; elle ne voulait lui soumettre qu’à la dérobée, pour ainsi dire, et sommairement, partiellement, ce traité qu’elle venait de conquérir, qui à ses yeux faisait disparaître tout ce qui restait de l’ancien droit européen. L’Angleterre, au contraire, s’attachait de toute son énergie au principe de l’intégrité de ce droit européen dans les affaires d’Orient. Elle n’acceptait d’autre point de départ que les transactions de 1856 et de 1871 qui, seules jusqu’ici, ont lié toutes les puissances, dont aucun gouvernement ne peut s’affranchir régulièrement que par une délibération commune. Elle ne reconnaissait au traité de San-Stefano d’autre valeur que celle d’un acte provisoire, contestable, dénué de toute légalité internationale, tant qu’il n’aurait pas été soumis entièrement, sans réserve à l’Europe, tant qu’il n’aurait pas été revu, au besoin modifié et sanctionné ou accepté par elle. Ce qui ressemblait à une question de mots soulevée au seuil d’un congrès était au fond une très grave question de principe : c’était le conflit direct, éclatant du droit russe et du droit européen dans les affaires d’Orient. Comment est-on arrivé à concilier ces deux interprétations ou du moins à les atténuer de façon à permettre une délibération ? C’est l’œuvre de la mission que le comte Schouvalof est allé dernièrement remplir à Saint-Pétersbourg, et en partie sans doute de l’intervention médiatrice du gouvernement de Berlin. C’est aussi certainement le prix de la fermeté avec laquelle l’Angleterre s’est retranchée sur son inexpugnable terrain, et pour que le cabinet de Londres, après s’être montré résolu à aller jusqu’au bout, ait consenti aujourd’hui à entrer au congrès, il a fallu évidemment qu’il obtînt les garanties qu’il avait tout d’abord réclamées. Le jour où la Russie, éclairée par la mission du comte Schouvalof, persuadée par les conseils du cabinet de Berlin, a été conduite à reconnaître un grand principe de droit européen et n’a plus refusé de livrer au congrès l’œuvre entière de San-Stefano, la difficulté principale disparaissait. Le reste n’était plus qu’une affaire de forme, une question secondaire, et la diplomatie, toujours fertile en euphémismes, en formules évasives, n’a point eu de peine à imaginer un expédient : elle a trouvé ce moyen d’adresser indistinctement et simultanément à tous les cabinets l’invitation de « consentir à admettre la libre discussion de la totalité du contenu du traité de San-Stefano, et de se déclarer prêts à y participer. » L’Allemagne s’est chargée de l’invitation. C’était tout ce que l’Angleterre demandait depuis trois mois, — et de cette façon la Russie n’avait point à souffrir dans sa dignité puisqu’elle avait à répondre à une invitation adressée également à toutes les puissances. C’est ce qui a rendu le congrès possible ; mais qu’on remarque bien ce qu’il a fallu de temps, de subtilités, de négociations intimes et d’efforts pour gagner cette modeste victoire préliminaire, pour en revenir à ce qui n’est après tout que le point de départ, à cette possibilité d’une délibération commune sans laquelle tout resterait livré à la force et au hasard !

Que va-t-il sortir maintenant de ce congrès qui s’ouvre à peine, qui n’est constitué que d’hier ? C’est indubitablement un premier et sérieux avantage que toutes les politiques se trouvent en présence, et que les plus éminens hommes d’état de l’Europe, des chefs de cabinets soient réunis pour délibérer ensemble devant le monde, devant l’opinion universelle. Ce serait cependant aller un peu trop vite de se figurer que tout est fini ou que tout est devenu facile depuis qu’on a réussi à sonir de ces broussailles de préliminaires confus. C’est aujourd’hui au contraire que les vrais difficultés commencent et qu’on va se trouver en face de tous ces périlleux problèmes d’une réorganisation de l’Orient combinée de façon à garantir la sécurité de l’Europe sans mécontenter trop violemment la Russie. Les difficultés, elles sont de toute nature, et de forme et de fond. Il faut bien se souvenir d’abord qu’un congrès n’est point une assemblée parlementaire et qu’un vote de majorité n’a rien de strictement obligatoire. Des réserves ont été faites sur ce point, elles n’avaient même pas besoin d’être faites. Chaque gouvernement garde son indépendance, son droit souverain ; en consentant à soumettre au congrès le traité de San-Stefano tout entier, en acceptant d’entrer en délibération, le cabinet de Saint-Pétersbourg na pas pris l’engagement de souscrire à tout ce qu’on lui proposerait ; il reste libre. D’un autre côté, les questions qui se rattachent à ce traité de San-Stefano sont nombreuses, délicates et compliquées ; elles touchent à tout. Évidemment lord Beaconsfield et lord Salisbury n’ont point renoncé au jugement sévère qu’ils ont plus d’une fois exprimé sur cette œuvre excessive d’une diplomatie conquérante ; ils sont allés à Berlin avec l’intention de poursuivre des modifications sérieuses. Le comte Andrassy va au congrès avec les impressions et les opinions qu’il exprimait ces jours derniers encore devant les délégations autrichiennes. Or dans tout cela, on ne peut se le dissimuler, il s’agit d’une révision profonde des combinaisons russes.

On ne se refusera pas, puisque la question est tranchée par la guerre, à quelques amputations savantes pratiquées sur la Turquie, on voudra tout au moins laisser à ce malheureux empire les moyens de vivre ; on n’acceptera pas cette configuration étrange tracée par les négociateurs de San-Stefano, cette Bulgarie nouvelle qui va à travers les provinces ottomanes jusqu’à la mer Egée, au risque de livrer des populations grecques à une domination bulgare. On ne contestera pas à la Russie le droit de camper provisoirement dans cette principauté de Bulgarie à laquelle elle tient, on lui demandera d’abréger son occupation et de réduire son contingent ; on lui demandera aussi vraisemblablement de borner ses prétentions sur la Bessarabie roumaine, de ne pas aller jusqu’aux bouches du Danube, Si on la laisse s’établir dans le port de Batoum sur la côte d’Arménie, on lui disputera Bayazid, qui lui livrerait la route de la Perse. On s’efforcera de limiter ou de préciser sa prépondérance, de régler de nouveau, si on le peut, la situation de l’Orient. La programme des revendications ou des résistances européennes est connu d’avance ; il est écrit dans les discours, dans les dépêches, dans toutes les communications publiques ou intimes ; il va se produire inévitabler ment dans le congrès, et c’est là que les incompatibilités peuvent se révéler ou s’accentuer. Elles sont dans la nature des choses, dans l’ordre des complications qui se succèdent en Orient.

Non assurément, rien n’est fini par la réunion d’un congrès, ce congrès fût-il pavé de bonnes intentions. Les difficultés restent immenses ; mais il y a certainement aussi des signes rassurans, tout ce qui peut faire croire à une paix possible, vraisemblable. Lord Beaconsfield n’a pas pu se transporter en Allemagne sans avoir des raisons sérieuses de confiance, sans avoir mesuré les chances d’un dénoûment pacifique ; il ne s’est probablement pas exposé de gaîté de cœur à revenir à Londres pour remettre plus que jamais l’Angleterre sous les armes, s’il peut faire autrement. Il est évident que toutes les puissances représentées aujourd’hui à Berlin ont le sentiment de la grave situation où se trouve l’Europe, et, si elles refusent de livrer l’Orient à une prépondérance unique, elles ne prétendent pas enlever à la Russie tous les fruits de ses victoires, le prix de ses sacrifices ; elles ne peuvent pas avoir la pensée d’abroger toutes les conséquences d’une guerre qui a éclaté sans leur aveu, il est vrai, mais qui en définitive est aujourd’hui un fait accompli ; elles n’entendent combattre ou modifier que ce qui serait absolument incompatible avec les intérêts les plus élevés, les plus évidens de l’Europe. La Russie, de son côté, ne peut pas être allée au congrès sans avoir accepté d’avance la nécessité de quelques-unes des concessions qu’on veut lui demander. Elle connaît ces concessions, elle a eu le temps de s’y accoutumer ; elle n’est point intéressée à se mettre en hostilité avec l’Europe, et rien ne l’empêche de s’associer aux autres gouvernemens pour substituer une œuvre de garantie commune à ce traité mal venu de San-Stefano, qui n’a été jusqu’ici pour elle qu’un embarras. En fin de compte, ce congrès, qui a déjà coûté tant d’efforts, qui est venu si laborieusement au monde, ne peut pas s’être réuni pour aboutir à un échec désastreux. Il a la mission de préparer la paix, non une guerre nouvelle, et c’est à cette œuvre pacificatrice, modératrice, que peuvent particulièrement s’employer des puissances comme la France, l’Italie, l’Allemagne elle-même, qui, sans être moins intéressées que d’autres dans les affaires d’Orient, ont été moins engagées dans les derniers conflits diplomatiques.

C’est le vrai rôle des puissances neutres, c’est surtout le rôle de la France, tel qu’il a été tracé, défini par le gouvernement, accepté par la chambre des députés dans une discussion qui a précédé le départ de M. le ministre des affaires étrangères pour Berlin. Une interpellation de M. Léon Renault a offert à M. Waddington l’occasion d’expliquer le système de conduite, la politique de notre gouvernement, de notre pays dans ces affaires d’Orient, qui agitent aujourd’hui le monde. M. le ministre des affaires étrangères a été aussi mesuré que sincère dans son langage. Il a précisé simplement, nettement, le sens de la neutralité dont la France ne s’est point départie, le caractère de sa participation au congrès où elle va maintenant prendre sa place. M. Waddington n’a rien dit de trop, il en a dit assez pour dissiper tous les doutes. La France va à Berlin sans parti pris, sans arrière-pensée et sans engagement, en puissance maîtresse d’elle-même, neutre par réflexion, par choix délibéré, non par indifférence ; elle va au congrès pour être avec ceux qui défendront la paix et les principes de droit public, qui voudront assurer une protection efficace aux populations chrétiennes de l’empire ottoman, sans sacrifier les Grecs aux Bulgares, qui se préoccuperont de régler la situation de l’Orient dans la mesure des intérêts généraux de l’Europe. M. Waddington a simplement exposé cette politique devant la chambre, et il a pu partir peu après pour Berlin avec un vote unanime qui fait son autorité dans l’œuvre patriotique qu’il est appelé à poursuivre. Quelques journaux anglais se sont plu récemment à croire que la France, impatiente de sortir de sa neutralité, était à la recherche des alliances, qu’elle avait pu se méprendre au sujet de quelques paroles aimables du prince de Galles, et ils ont pris le soin généreux de nous prémunir une fois de plus contre nos illusions. Ces journaux ne sont peut-être pas heureux dans leurs leçons de sagesse, et après tout ils se trompent. La France n’est point impatiente, elle n’a pas beaucoup d’illusions, elle est sincèrement pour la paix, pour les principes supérieurs de droit public qu’elle peut défendre avec d’autant plus d’autorité qu’elle le fait avec désintéressement, et en cela elle croit franchement n’être inutile ni à l’Europe ni à l’Angleterre elle-même dans ce congrès dont les délibérations deviennent aujourd’hui la première des préoccupations.

Jusqu’à quel point cette œuvre de diplomatie qui commence peut-elle se ressentir des émotions de Berlin et de l’Allemagne, de cette nouvelle tentative d’assassinat qui, encore une fois, vient de mettre en péril la vie de l’empereur Guillaume ? C’est dans tous les cas une coïncidence étrange, et par lui-même, par les circonstances dans lesquelles il s’est produit, cet acte réitéré de perversité homicide semble prendre un caractère particulier de gravité. À peine était-on remis d’un premier attentat et des discussions parlementaires où les mesures proposées par le gouvernement contre le socialisme ont été repoussées, à la veille de la réunion du congrès, le nouveau crime a éclaté en pleine promenade publique. Le premier attentat était l’œuvre d’un ouvrier échauffé par les excitations de démagogie, égaré peut-être aussi par la misère. La tentative récente est l’œuvre d’un homme à demi lettré, à demi instruit, qui a été employé dans un bureau de statistique à Dresde, et qui a même, à ce qu’il paraît, des frères dans l’armée ; elle a été visiblement, elle aussi, conçue et méditée sous l’influence socialiste, elle a été exécutée avec résolution par le docteur Nobiling, — étrange docteur en assassinat ! — et cette fois elle a failli avoir un tragique et fatal dénoûment. L’empereur, qui était seul dans sa voiture, a été atteint au visage, aux bras par des grains de plomb. Sans être frappé d’une manière dangereuse, il a reçu des blessures qui pouvaient aisément s’envenimer et s’aggraver dans un corps d’octogénaire, et qui ont inspiré un moment des inquiétudes. L’empereur Guillaume a souffert assez pour être réduit à une immobilité qui contrarie ses habitudes actives, et pour être obligé de transmettre au prince de la couronne, par une sorte de délégation temporaire, l’exercice du pouvoir souverain. C’est par le fait le prince impérial, Frédéric-Guillaume, qui gouverne aujourd’hui la Prusse et l’empire d’Allemagne ; c’est lui qui a reçu officiellement les plénipotentiaires européens, et qui les réunissait hier encore dans un banquet au palais, quelques heures après l’ouverture du congrès.

À quelles résolutions va maintenant s’arrêter le gouvernement allemand pour faire face à cette contagion de régicide, aux excès de propagande démagogique qui conduisent au meurtre ? Il a pu voir sans nul doute dans l’acte de Nobiling la justification presque foudroyante des mesures de préservation qu’il avait proposées, et il reviendra selon toute apparence à ces mesures ou à d’autres semblables. Il n’est point impossible que de tels événemens n’aient le fatal résultat qu’ils ont toujours, que le dernier attentat n’ait quelques conséquences de réaction. Le gouvernement de Berlin a commencé par décider la dissolution du parlement en fixant les élections qui devront être faites aux derniers jours de juillet. C’est devant le nouveau parlement qu’il se réserve sans doute déporter les plans de sauvegarde sociale qu’il paraît méditer et d’accentuer sa politique. Un moment, il est vrai, on a cru pouvoir lui attribuer un autre projet. Le cabinet de Berlin aurait eu, dit-on, la pensée d’entrer en communication avec les autres gouvernemens de l’Europe, de les associer à un vaste système de répression contre les propagandes révolutionnaires, et même de soumettre la question au congrès. À vrai dire, nous ne voyons pas bien ce que pourrait le congrès en pareille affaire. Le congrès a fait ce qu’il pouvait en commençant ses travaux par un témoignage de déférence pour le souverain prussien, en exprimant, sur la proposition du comte Andrassy, « le vœu que la Providence conserve longtemps les jours de l’empereur d’Allemagne. » Au-delà le congrès ne peut rien, il est incompétent et impuissant.

Le temps des systèmes de répression collective est passé, il n’y a plus de sainte-alliance possible. Il n’y a pour les gouvernemens, — et ils peuvent certes tous s’unir mentalement dans cette résolution, — il n’y a, disons-nous, pour les gouvernemens d’autres moyens que de s’armer de vigilance, de donner eux-mêmes l’exemple du respect du droit, de réduire les fauteurs de démagogie à l’impuissance par une politique de fermeté prévoyante et de libérale initiative. La question sociale ou socialiste ne peut donc devenir un objet de délibération diplomatique ; mais, si elle n’a pas sa place au congrès, elle peut certainement avoir son influence. Ces attentats réitérés, les manifestations hostiles dont le prince impérial lui-même, dans un récent voyage à Londres, a été l’objet de la part de quelques Allemands, tout cela est de nature à frapper un homme comme M. de Bismarck. Les propagandes socialistes qui agitent l’Allemagne, qui ne font que grandir, peuvent conseiller au chancelier de détourner des conflits qui ne seraient guère propres à décourager les passions révolutionnaires, de ne rien négliger pour faire sortir la paix de ce congrès qui s’ouvre aujourd’hui dans des conditions encore si incertaines.

C’est donc au milieu de ces préoccupations universelles des attentats allemands, du congres de Berlin que nos chambres ont pris le parti de se disperser, de s’en aller en congé. Il était presque temps ; à prolonger leur session, elles auraient fini par se perdre dans la confusion, par jouer aux conflits, ne fût-ce que pour se donner des émotions. Elles étaient en train de s’agiter dans le vide, et aux derniers jours peu s’en est fallu que quelques députés pleins d’alarmes, à la lecture de quelques journaux échauffés de réaction, n’aient cru à la nécessité d’interpeller gravement M. le garde des sceaux pour savoir s’il n’y avait pas encore dans l’air quelque nouveau 16 mai, quelque menace de coup d’état. L’alerte a été presque chaude ! Qu’on se rassure : il n’y a point de 16 mai dans l’air, tout est tranquille à Paris et à Versailles, M. le président de la république reçoit paisiblement et honorablement les princes de l’Europe, nos ministres donnent des bals, l’exposition prospère et s’orne de toute sorte de congres plus ou moins internationaux destinés sans doute à rivaliser avec le congrès de Berlin. Nos chambres ont pu partir en paix sans regarder derrière elles ! Cette interruption des travaux parlementaires était certes ce qu’il y avait de mieux aujourd’hui. La manière dont elle s’est réalisée est-elle d’une légalité évidente ? C’est une autre question. Il faut voir les choses comme elles sont. La constitution, et ce n’est pas sans de sérieux débats que cela a été décidé, la constitution n’admet pas la permanence des assemblées ; elle n’admet que des sessions périodiques, régulières, ordinaires ou extraordinaires, que le pouvoir exécutif seul a le droit d’ouvrir et de clore en restant, bien entendu, dans les limites légales. Voilà la règle souveraine, invariable ou réputée et censée invariable. Où donc est la nécessité d’éluder la constitution par un subterfuge dont tout le monde se fait le complice et qui ne reste pas moins un subterfuge peu sérieux ?

Tout compte fait, les chambres sont entrées régulièrement en session aux premiers jours de janvier ; elles se sont séparées de leur propre autorité pour quelques semaines au mois d’avril pour la session des conseils-généraux, et elles étaient dans leur droit en se donnant à elles-mêmes un congé de quelques jours. Maintenant elles s’ajournent encore, c’est le mot dont on se sert, et cette fois pour plus de quatre mois, de leur propre mouvement, par une simple fixation d’ordre du jour, en laissant à leurs présidens respectifs la faculté de les rappeler par un avis de bureau. Au 28 octobre elles se réuniront de nouveau sans plus de formalités, comme si elles s’étaient réunies la veille ; elles auront à peine le temps de discuter et de voter le budget avant la fin de l’année, à la condition que d’autres incidens ne surviennent pas. La session ordinaire a-t-elle pris fin l’autre jour ? La réunion du mois d’octobre sera-t-elle une session extraordinaire ? Rien ne le dit : les chambres se seront perpétuées, puisqu’elles peuvent à chaque instant se retrouver à Versailles sans l’intervention du pouvoir exécutif ; elles auront ainsi gagné l’heure où la session de l’année prochaine s’ouvrira, où elles pourront recommencer le même jeu, et en définitive la permanence, qui n’est pas dans la constitution, passe dans la pratique par une connivence que les présidens des deux chambres et le ministère ne devaient pas accepter. — Quel danger y a-t-il ? direz-vous ; c’est une simple précaution, on ne prétend pas mettre le ministère en suspicion, on ne veut que se tenir en garde contre l’imprévu. Oui, sans doute, c’est une simple précaution : on voit partout des 16 mai, des fantômes, on craint tout ! On fait de la défiance une politique, et on ne s’aperçoit pas que ce n’est peut-être pas le meilleur moyen de répandre dans le pays un sentiment de confiance qu’on a si peu l’air de partager soi-même. Si on veut garder le droit de faire respecter la constitution partout et contre toutes les agressions directes ou indirectes, il faut commencer par la respecter même dans les petites choses et n’avoir pas l’air de vouloir toujours revenir à la permanence par je subterfuge des prorogations mal définies, ou à l’assemblée unique par une perpétuelle mise en suspicion du sénat. Si on veut fonder la sécurité dans les institutions nouvelles, il faut montrer une république ordonnée, régulièrement active, confiante, libérale, évitant de se livrer à l’esprit de représailles ou de tout remuer, et de tout agiter sans suite et sans règle.

C’est là malheureusement ce qu’on ne fait pas toujours, et à vrai dire cette fin de session n’a été rien moins que rassurante par le spectacle qu’elle a offert, par ce qu’elle laisse entrevoir de difficultés pour l’avenir. On arrivait à ne plus s’entendre, à ne plus se reconnaître dans ce tourbillon de propositions décousues et de projets improvisés, de lois adoptées par la chambre des députés et amendées par le sénat, d’amendemens votés par le sénat et rejetés par l’autre chambre. Le mal, et il n’est jamais mieux apparu qu’aux derniers momens de la session, est dans l’incohérence, dans l’absence de direction et de suite, dans le conflit des systèmes, des passions de partis, des initiatives individuelles souvent plus impatientes que réfléchies. Un jour l’homme qui a eu de notre temps la raison la plus claire et la plus séduisante, M. Thiers, disait à la dernière assemblée : « Nous sommes dans un pays et dans un temps qui est celui de la contradiction universelle sur toutes choses… Nous avons devant nous sinon l’anarchie politique, au moins l’anarchie intellectuelle, qui résulte de ce penchant de chacun de nous de tenir à son idée sans s’occuper de celle d’autrui… Si nous ne nous corrigeons pas de ce penchant, nous en arriverons à devenir un nation qui ne pourra aboutira rien ! à rien !… qu’il s’agisse d’administration, d’armée, de marine, de finances. » À quel propos M. Thiers tenait-il ce langage spirituellement vif ? Il parlait ainsi dans une discussion où se déballaient toutes ces questions de douanes, de tarifs, de réformes commerciales qui sont loin d’être résolues, qui se ravivent sans cesse, qui s’agitaient hier encore, avant la prorogation parlementaire, à l’occasion du traité de commerce avec l’Italie, définitivement repoussé par la chambre des députés. Le traité de commerce avec l’Italie a été visiblement, lui aussi, la victime de « l’esprit de contradiction universelle » et, on peut l’ajouter, de la confusion des idées ou des intérêts. Ce n’est point assurément que ce traité fût sans défaut ; il avait surtout l’inconvénient de répartir inégalement les avantages entre les deux pays et d’être, comme on l’a dit, libéral de la part de la France, protectionniste au profit de l’Italie. Tel qu’il était cependant, avec les correctifs qu’une commission lui avait fait subir et avec la condition d’une dénonciation toujours possible, ce qu’il y avait de mieux était encore de l’accepter. La chambre aurait évité de paraître donner une victoire à ce mouvement protectionniste qui a pris une si singulière recrudescence depuis quelque temps et que la majorité républicaine n’a pas sans doute l’intention d’encourager en France. Maintenant c’est fait ; qu’en résultera-t-il ? L’Italie consentira-t-elle à proroger de nouveau l’ancien traité de 1863 et à rouvrir des négociations ? C’est évidemment la meilleure politique pour l’Italie comme pour la France. La pire des choses serait de laisser éclater une guerre de tarifs entre deux pays unis par tant d’intérêts.

La Belgique a en ce moment sa petite révolution toute pacifique, toute régulière qui vient de s’accomplir par un coup de scrutin et dont le seul résultat va être de faire passer le pouvoir d’un ministère catholique qui existait depuis huit ans à un ministère libéral. La Belgique avait à procéder à un renouvellement partiel de la chambre des représentans aussi bien que du sénat, et les élections avaient ce caractère particulier qu’elles étaient la première épreuve d’une nouvelle loi électorale récemment votée, destinée surtout à assurer le secret des votes. L’épreuve est faite maintenant, le scrutin a prononcé, il a donné aux libéraux une majorité de neuf ou dix voix dans la chambre des représentans, une majorité de six voix dans le sénat. Le ministère, présidé depuis longtemps par un des hommes les plus modérés du parti catholique, M. Malou, n’a point hésité à s’incliner devant ce résultat, il a remis immédiatement sa démission au roi, et c’est M. Frère-Orban qui paraît décidément chargé de former un nouveau ministère. M. Frère-Orban est un athlète assez éprouvé de la politique pour ne porter au pouvoir qu’un libéralisme sérieux et éclairé. C’est l’intérêt du parti libéral lui-même et de la Belgique.

ch. de mazade.