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Chronique de la quinzaine - 14 juin 1843

Chronique n° 268
14 juin 1843


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 juin 1843.


La session touche à son terme. Vainqueur dans les questions politiques, le cabinet paraissait moins heureux dans les questions d’affaires. Ses amis avouaient tout bas leurs inquiétudes ; leur confiance avait été ébranlée par les échecs qu’il avait essuyés dans les deux chambres. Que M. Guizot, disaient-ils persiste dans son dédain pour les petites choses, que M. Duchâtel s’endorme de plus eu plus dans cette nonchalance qui, au point de vue personnel ne manque peut-être ni d’habileté ni de prudence, et la fin de la session ressemblera fort à une défaite pour le ministère, et tout le monde demeurera convaincu qu’il n’est pas en état de faire les affaires du pays. Tout paraissant en effet justifier ces prévisions, les ministres dirigeans se sont émus : une mort obscure, sans une crise éclatante, ne convenait à personne M. Duchâtel et M. Guizot ont reparu sur la brèche ; le Palais-Bourbon a été acheté ; et nos établissemens dans l’Océanie auront les hommes et les fonds qu’on désirait leur envoyer. Il n’y aura plus, dit-on, qu’un combat quelque peu sérieux dans la chambre des députés, au sujet de l’effectif de l’armée de terre.

L’opposition est-elle bien conseillée dans le choix des questions ? Elle a fait rejeter la loi des monnaies, qui était nécessaire, urgente, et dont le rejet peut coûter quelques millions au pays. On a refusé un faible secours aux victimes des désastres de Pondichéry, comme si ces infortunés étaient responsables de la mauvaise administration des fonds de l’état et devaient en porter la peine.

Pour les établissemens dans l’Océanie, on ne pouvait élever sérieusement qu’une seule question : faut-il garder ou abandonner ces possessions lointaines ? Nous concevons que les hommes graves, que des hommes d’état, se prennent à blâmer des entreprises qui leur paraissent plus aventureuses qu’utiles, plus propres à susciter de dangereuses querelles qu’à nous procurer des avantages politiques ou commerciaux de quelque importance. Il est permis de désirer que MM. les officiers-généraux de la marine s’en tiennent strictement à leurs instructions, et qu’ils ne se croient pas seuls chargés de savoir ce qui convient à la grandeur et à la dignité de la France. Il ne faudrait pas que tout capitaine de vaisseau voyageant dans de lointains parages imaginât d’attacher son nom à une conquête et de nous faire présent de je ne sais quelle colonie ou de je ne sais quel protectorat. Ce serait là une initiative d’autant plus fâcheuse que ces faits placent le gouvernement dans une fausse position. Soyons de bonne foi : que n’aurait-on pas dit du ministère, s’il eût refusé le protectorat de Taïti !

Qu’on ne se méprenne pas, sur notre pensée : nous ne disons pas que la France doive se renfermer dans ses limites continentales et renoncer au rôle de grande puissance maritime et commerciale. Nous croyons au contraire que c’est là le rôle que doit jouer toute nation qui en a les moyens et qui ne veut pas décliner. La gloire et les gros profits, c’est à la mer qu’il faudra dorénavant les demander : c’est le cours naturel des choses, et on le comprend facilement. Qu’aurait-on dit, dans les temps passés, de celui qui n’aurait pas cru possible d’entretenir des relations commerciales avec la Sicile, ou qui aurait regardé comme chose impossible l’envoi d’une armée au-delà du Rhin ? Aujourd’hui le marché de l’Amérique du Nord est plus à notre portée que celui de la Sicile n’était à la portée de nos ancêtres, et il nous est plus facile de bombarder Saint-Jean-d’Ulloa qu’il ne l’était à Henri IV d’investir une bicoque de la Savoie. Le monde, sous le rapport des distances, et de la facilité des communications, se rétrécit tous les jours : Par la même raison le marché s’agrandit, les affaires changent de face, les affaires commerciales comme les affaires politiques. Il faut suivre le courant. Le pays, qui a l’instinct des choses grandes et utiles et le pressentiment de l’avenir, se porte vers les entreprises maritimes et le commerce extérieur. Comparez les faits commerciaux d’aujourd’hui avec les faits commerciaux de vingt ans en arrière, vous serez frappé de la différence. Dans vingt ans, les faits commerciaux d’aujourd’hui paraîtront peu importans. C’est en ces matières que les hommes des vieilles idées perdent tous les jours du terrain. Le gouvernement obéit aux impulsions de son temps, lentement peut-être ; peut-être aussi que la lenteur n’est pour lui que prudence et sagesse. Ce que nous désirons, c’est que dans tout ce qu’il entreprend, il puisse garder toute sa liberté d’esprit et exercer une initiative spontanée, réfléchie. Nous ne lui demandons pas de beaucoup tenter, de beaucoup entreprendre ; nous lui demandons seulement de ne point opérer au hasard, d’avoir un plan, un système (tant pis pour ceux que ce mot effraie), de savoir ce qu’il veut et où il va, même en matière de commerce maritime et de colonies ; nous lui demandons d’avoir de bonnes raisons pour ce qu’il se propose de faire, et pas seulement de trouver des raisons pour justifier ce qui a été fait.

Encore une fois, l’utilité de nos établissemens dans l’Océanie pouvait être plus ou moins contestée, peut-être avaient-ils besoin de toute l’éloquence de M. Guizot pour se faire accepter par la chambre ; mais, une fois le principe admis, il ne fallait pas marchander avec le ministère sur le nombre d’hommes qu’il jugeait nécessaire à la sûreté de nos établissemens. Lui retrancher par un amendement quelques centaines d’hommes, c’eût été assumer une grande responsabilité sans connaissance de cause. Qui peut dire que dans ces possessions si peu connues, à quatre mille lieues de la France, l’affaiblissement des garnisons n’aurait pas compromis la vie de nos soldats, de nos concitoyens, et l’honneur de notre drapeau ? Pour ceux qui voulaient déterminer le gouvernement à l’abandon de l’Océanie, l’amendement était insuffisant ; pour les antres, il n’était qu’une chicane au ministère. La chambre l’a repoussé. Cependant, sur la proposition de M. Guizot, il a été entendu que les huit cent cinquante hommes d’infanterie de marine qui vont à Taïti et aux îles Marquises ne seront pas remplacés dans le budget ordinaire. C’est une concession, un peu tardive peut-être, à la mauvaise humeur de plusieurs députés des centres. .

Il paraît qu’il ne sera plus question cette année, ni des lois sur les chemins de fer, ni des ministres d’état, ni des patentes ; bref, la chambre attend avec une impatience visible le vote du budget ; c’est tout au plus si elle consent à intercaler, entre le budget des dépenses et celui des recettes la loi sur la chasse. Très probablement les braconniers auront encore une année de répit.

Le budget n’offrira qu’une question importante. La commission n’a pas vu sans inquiétude un budget qui, même pour les dépenses ordinaires, ajoutait aux découverts des années précédentes un excédant de dépenses de près de 34 millions. Le rapporteur de la commission, homme éclairé et consciencieux, a fait précéder son travail par un tableau fidèle de l’état de nos finances. « En ne portant pas les regards au-delà de l’exercice 1843, on trouve que le trésor est à découvert pour les budgets des exercices antérieurs à 1844 de 504,128,454 fr., et pour les travaux publics extraordinaires de 102,600,000 ; ensemble 606,728,454 fr. »

Sans doute, l’emprunt, la réserve de l’amortissement, la dette flottante et les améliorations progressives du revenu public feront face au découvert. Après tout, la France est dans la situation d’un homme riche qui aurait une année dépensé une fois et demie son revenu. Si ce n’est là qu’un accident, s’il ne tarde pas à rétablir l’équilibre de ses recettes et ses dépenses annuelles, en comprenant dans celles-ci la somme nécessaire à l’extinction progressive de sa dette en capital et intérêts, sa fortune et son crédit n’en seront point altérés ; nul ne s’alarme de quelques dépenses extraordinaires faites par un père de famille qui est à la fois riche et prudent. La France est riche ; sa richesse s’accroît tous les jours elle s’accroît d’autant plus ; qu’une partie considérable des sommes dépensées par l’état a été employée comme capital d’une manière productive. Il n’est pas moins vrai que le pays aussi, quelle que soit sa richesse, a besoin de mesure et de prudence.

M. Bignon, en parlant de la situation de nos finances et des causes qui l’ont amenée, a su éviter toute exagération et a fait preuve d’une équité et d’une impartialité peu communes. « Il faut le reconnaître, dit-il, l’équilibre rompu en 1840, à la suite des évènemens survenus en Orient, ne pouvait pas se rétablir immédiatement. Un état de paix armée, fondé sur la nécessité de se tenir en garde contre les éventualités de la politique européenne, avait imposé à la France des sacrifices et des efforts qui devaient réagir sur l’avenir ; aussi sommes-nous plus affligés que surpris de voir que malgré les louables tentatives de nos prédécesseurs pour ramener les dépenses au niveau des recettes, et malgré l’accroissement rapide des revenus de l’état, les quatre exercices de 1840 à 1843 se balancent encore par des déficits considérables. Nous venons de rappeler les sacrifices réclamés en 1840 dans l’intérêt de la dignité et de la puissance de la France ; tâchons d’en tirer quelques enseignemens pour l’avenir. A Dieu ne plaise que nous nous alarmions de la situation de nos finances !… Mais si des circonstances analogues à celles qui se produisirent inopinément en 1840 nous surprenaient ?… N’oublions pas : que, si le trésor a pu facilement pourvoir aux nécessités de 1840 et de 1841, c’est que les budgets de 1838 et 1839 étaient non-seulement en équilibre, mais qu’ils léguaient aux exercices suivans 31 millions 244,184 fr. d’excédant… Aujourd’hui où sont nos réserves pour y puiser aux jours difficiles ? Mais que parlons-nous de réserves, lorsque, malgré la situation prospère du pays, malgré l’accroissement successif des revenus de l’état, nos dépenses ordinaires suivent une progression que nos recettes ne peuvent plus atteindre ? Un pareil état de choses pourrait-il se continuer ? Nous ne le pensons pas Nous conjurons donc le gouvernement de résister à cet entraînement, qui porte fatalement vers les dépenses ; nous le conjurons d’amener l’équilibre dans les budgets, de n’entreprendre de nouveaux travaux qu’avec une extrême réserve, de résister à toutes les demandes qui ne se recommandent pas par un puissant et pressant intérêt général. »

C’est là, nous en tombons d’accord, un exorde on ne peut pas plus pertinent pour un rapport où l’on propose des réductions pour la somme totale de 25 millions, ce qui réduirait, pour l’année 1844, I’excédant des dépenses ordinaires à un peu moins de 15 millions, et l’excédant pour travaux extraordinaires, à 37 millions.

Certes la chambre ne saurait mieux faire que de tenir grand compte des propositions de sa commission, et de prendre en sérieuse considération ses sages conseils. Il n’est pas moins vrai que les motifs tirés de l’état de nos finances ne doivent pas seuls déterminer des hommes politiques. M. Bignon l’a dit : un intérêt général et pressant peut l’emporter sur les considérations financières et commander certaines dépenses, dussent-elles retarder quelque peu la complète liquidation de l’arriéré. Apprécier au juste la situation du trésor et les circonstances politiques du pays, faire à chaque chose sa part et trouver ainsi le point où les divers intérêts se concilient, c’est un travail difficile, délicat, que rendrait impossible toute préoccupation exclusive, tout désir trop ardent d’atteindre promptement un certain but particulier. La commission voulait, avant tout, diminuer l’excédant des dépenses ; on ne peut qu’applaudir à cette résolution. Elle propose dans ce but un grand nombre de réductions plus ou moins considérables ; nous n’avons rien à en dire. Elle a été jusqu’à retrancher la paie d’un garçon de bureau (900 fr.) du budget du conseil d’état. Soit. L’état n’en périra pas ni le conseil non plus. Mais elle a refusé d’améliorer la position par trop fâcheuse d’une partie de nos desservans : ici la sévérité commence à devenir excessive. Elle propose une réduction de quatorze mille hommes sur l’effectif de l’armée : ici la question devient de plus en plus délicate, et l’économie peut être un danger.

Ne dirait-on pas que l’horizon politique est dégagé de tout nuage, que la France et la dynastie de juillet n’ont plus d’ennemis, et que la France n’a plus besoin de se montrer avant tout forte et armée ? Sans doute, on doit compter sur la paix, sur la paix à l’intérieur et à l’extérieur ; mais nous y comptons d’autant plus que les moyens de soutenir la guerre sont tout prêts, et nous ne voudrions pas que les chambres se montrassent disposées à affaiblir notre organisation militaire. Il ne faut pas qu’il y ait désaccord entre la situation politique du pays et les résolutions des grands corps de l’état, et que, tandis que le pays doit avant tout se préoccuper de sa puissance, les chambres ne songent qu’aux économies.

La commission compte 60 mille hommes pour l’armée d’Afrique. Il est notoire que ce chiffre n’est pas le chiffre réel. L’Algérie, avec le système adopté, système que la chambre n’a pas blâmé, demandera 25 mille hommes de plus. Ainsi, au fait, ce ne serait pas 14 mille hommes, mais près de 40 mille hommes qu’on retrancherait de l’armée disponible. Il y a plus. Certes, nous n’avons pas à nous mêler des troubles de l’Espagne ; cependant si la guerre civile déchire de nouveau ce malheureux pays, si elle étend ses fureurs et ses ravages jusqu’à nos frontières, devons-nous les laisser exposées à quelques insultes ? Pourrons-nous permettre que des corps belligérans, des bandes armées, des troupes de déserteurs de fugitifs, des partisans, en approchent sans qu’un corps d’observation surveille notre territoire et le fasse respecter ? Est-ce ainsi que nous protégerions nos compatriotes du midi et notre commerce ? Est-ce ainsi que la France remplirait ces devoirs d’humanité qui lui ont toujours été si chers et qui la distinguent si honorablement entre toutes les nations ? Évidemment, les mêmes circonstances se reproduisant, nous serions dans la nécessité de faire ce qu’on a déjà fait plusieurs fois ; nous devrions prendre vis-à-vis les factions qui divisent l’Espagne la position d’une neutralité sincère, mais armée, armée dans l’intérêt de la dignité de notre pays et aussi dans l’intérêt de l’humanité. Nous ne pouvons pas permettre que des étrangers, dans l’emportement de leurs passions politiques, viennent s’entretuer jusque sur le territoire français.

Les nouvelles d’Espagne sont loin d’être rassurantes pour les amis d’Espartero. Ce qui était le nerf de son parti, sa seule force réelle, l’armée, paraît aussi s’inquiéter de la situation politique de son pays ; les défections auraient commencé. On assure que plus d’un bataillon est passé avec armes et bagages aux insurgés. L’insurrection compte dans ses rangs des chefs militaires, des officiers supérieurs. Plusieurs de ceux qui n’ont pas encore levé l’étendard de la révolte gardent une sorte de neutralité fort suspecte. Le régent reconnaîtra peut-être et trop tard que, lorsqu’on se sert de la force militaire pour vider les querelles politiques, il est bien difficile de ramener sous les lois de l’obéissance passive et de la discipline une armée qui a délibéré et disposé à son gré du pouvoir. Le 18 brumaire, on peut le blâmer ou l’approuver ; mais l’imiter ! l’imiter impunément ! qui pourrait s’en flatter ? Il fallait le conquérant de l’Italie et le vainqueur des Pyramides pour le tenter ; il fallait un pays soupirant tout entier vers le retour de l’ordre et de la puissance régulière pour réussir ; il fallait le vainqueur de Marengo, l’auteur du code civil et du concordat, le réorganisateur de la France., pour consolider l’œuvre et faire oublier à l’armée un quart d’heure de violence et d’illégalité. De bonne foi, y a-il, y avait-il rien de semblable en Espagne ?

Il est toujours téméraire de hasarder des prédictions sur la Péninsule. Les évènemens déjouent d’ordinaire les prévisions les mieux fondées. Il faut cependant reconnaître que la situation du régent n’a jamais été, à beaucoup près, aussi difficile qu’elle l’est dans ce moment. Tous les partis se sont réunis contre lui. Que lui restait-il ? L’armée et l’ambassade anglaise. L’armée paraît se diviser, et l’ambassade anglaise sera-t-elle toujours approuvée sans réserve aucune par son gouvernement ?

D’ailleurs, disons-le, le gouvernement espagnol paraît toucher à cet état d’aveuglement qui est d’ordinaire le précurseur de quelque catastrophe. Après avoir accepté les services d’un ministère honorable et qui paraissait satisfaire les vœux du pays, on lui refuse l’éloignement de deux agens subalternes, et on veut le contraindre à se servir, sous sa responsabilité, de Linage et de Zurbano ! Les cortès manifestent leur adhésion au ministère qui se retire, et on les dissout. On éloigne autant que possible la réunion de la nouvelle assemblée, et, en attendant, on confie les affaires, à qui ? A M. Mendizabal, qui n’a rien de plus pressé que de porter au comble le désordre des finances espagnoles, et qui paraît s’être chargé d’achever la désorganisation du pays.

Nous ne savons s’il est encore temps ; mais les meilleures folies sont les plus courtes. Qu’Espartero s’empresse de rappeler aux affaires des hommes sérieux et considérables, et peut-être pourra-t-il achever avec quelque dignité la courte carrière qui lui reste à parcourir comme régent. Le moment de la force brutale paraît passé pour lui sans retour. Les horreurs de Barcelone ne se renouvelleront pas. C’est aux violences exercées en Catalogne que le gouvernement espagnol doit en grande partie les embarras dont il est assiégé et l’affaiblissement de son autorité morale. On ne blesse pas impunément les sentimens et la dignité d’une grande nation. On n’oubliera jamais que Barcelone a été traitée comme une plantation d’esclaves révoltés. Aujourd’hui, c’est par des moyens légaux, par de prudentes concessions, par des transactions honorables que le gouvernement d’Espartero pourrait peut-être prévenir les désordres dont l’Espagne est de nouveau menacée, et arriver au terme de sa carrière sans regrets et sans remords.

La Russie ne perd pas de vue les affaires d’Orient. Son influence est d’autant plus grande, que l’Autriche n’ose plus, dans ces questions, se séparer du cabinet de Saint-Pétersbourg, et qu’au lieu de le contrecarrer ou de le contenir, elle l’appuie. Ce qui vient de se passer au sujet du gouvernement de la Servie a singulièrement relevé dans l’Orient l’opinion de la puissance russe et affaibli l’influence des autres cabinets. L’empereur Nicolas a traité le sultan comme un suzerain traite son vassal. Avec les formes polies de notre temps, avec la courtoisie quelque peu dédaigneuse d’un grand seigneur qui ne suppose pas même la possibilité d’un refus, l’empereur a dicte ses volontés à la Porte, et la Porte obéit. La Russie profite habilement de tous les avantages que lui donnent dans ces transactions sa position géographique, la fixité de ses desseins, le secret de ses délibérations, la persévérance de sa politique. Qui pourrait s’opposer efficacement à ses empiètemens, à ce travail souterrain qui fera un jour déboucher la puissance russe au cœur même du sérail ? L’Autriche vieillit ; la Prusse a peu d’intérêt dans la question, la France et l’Angleterre ont mille choses sur les bras. Plus elles avancent dans les voies de la nouvelle civilisation, plus leurs intérêts s’étendent et se compliquent, plus par leur prospérité naissante elles offrent de prise à la mauvaise fortune, et plus la paix leur devient une impérieuse nécessité. La Russie n’est certes pas la plus puissante des nations : on a exagéré ses forces, ses moyens ; mais elle est sans contredit l’état qui, par ses institutions, redoute le moins les souffrances de la guerre. Il est telle guerre où elle aurait beaucoup à gagner et fort peu de chose à perdre. Ajoutons à ces conditions sa prudence, sa lenteur, le soin qu’elle a de préparer son terrain, d’accoutumer les esprits à son influence, et de se procurer partout des adhérens ou des serviteurs ; tenons compte aussi de la rare habileté avec laquelle elle a su relâcher les liens qui unissaient l’Angleterre et la France, et affaiblir ainsi la seule alliance qui soit redoutable pour elle, et nous n’aurons pas de peine à comprendre que la Russie prépare à la Turquie un sort analogue à celui de la Pologne. Seule ment la part de la Russie sera encore plus considérable ; elle comptera avec les autres puissances moins qu’elle ne fut obligée de compter avec la Prusse et l’Autriche. Des évènemens de cette importance n’ont pas de jour fixe ; les éventualités les plus imprévues les accélèrent ou les retardent. Mais malgré le calme apparent qui règne, si on peut parler ainsi, à la surface de cette grande question,. il est visible pour tout observateur attentif que le cabinet russe avance tous les jours dans son œuvre, que c’est là sa pensée constante et principale, qu’il ne laisse échapper aucune occasion de progrès, qu’il en fait naître au besoin. Le gouvernement russe joue son rôle, il obéit aux lois de sa situation et de son histoire. Il serait aussi injuste que ridicule de lui en faire un reproche. C’est bien le cas de répéter avec M. Dupin : « Chacun pour soi. » Reste seulement à savoir si l’Autriche, l’Angleterre et la France n’oublient pas trop ce principe pour elles-mêmes à l’endroit de l’Orient.




Après la tragédie, la petite pièce. M. Ponsard n’a pas voulu manquer à ce programme. Comme s’il avait craint de nous laisser trop long-temps sous l’impression d’une œuvre grave, il s’est hâté de nous distraire, en se jetant bien vite dans ce fossé fatal qui, comme on sait, côtoie de si près le sublime, dans le ridicule. En effet, le nouveau poète viennois a eu, pour tout ce qu’il a écrit depuis Lucrèce, la main étrangement malheureuse. Au lieu de renier si obstinément les essais variés et modestes par lesquels il lui a été permis de préluder à sa tragédie dans le Viennois et la Revue de Vienne, M. Ponsard devrait bien plutôt, à notre avis, désavouer tout ce qui est sorti de sa plume depuis l’enivrement que lui ont causé les fumées du succès. D’abord le sonnet vertueux dont il a fait hommage à Mme Dorval, a paru généralement manquer de tact et d’esprit. Ces vers martelés ne rappellent en rien le jet gracieux des stances que Voltaire, après les succès de Zaïre, adressait à Mlle Gaussin. La correspondance en prose de M. Ponsard avec quelques journaux nous semble encore moins heureuse. Placé dans une situation délicate, par les hasards de la polémique, entre ses opinions littéraires d’il y a trois ans et sa reconnaissance d’aujourd’hui, M. Ponsard n’a trouvé, pour panser les blessures d’un célèbre académicien froissé dans la bagarre, que des excuses étranges, accompagnées d’injustes récriminations contre la critique. Nous ne voulons pas venir ici en aide à l’auteur de l’article sur Lucrèce. Il a repoussé sans peine, et comme il le devait, un blâme immérité. Au reproche d’avoir indiscrètement cherché sous de simples initiales le nom de M. Ponsard, il a répondu que ce mode de signature au bas d’articles littéraires équivalait au nom entier, et personne assurément ne le démentira. Mais, en vérité, notre collaborateur aurait pu faire à M Ponsard une réponse tout autrement catégorique. Il n’y avait rien à chercher, rien à deviner. Nous avons ouvert à l’endroit cité la Revue de Vienne, et nous avons reconnu que les plaintes élevées par l’auteur de Lucrèce portent complètement à faux. Si son nom ne figure pas en toutes lettres à la page 494, au-dessous de l’article dans lequel Arbogaste est si cavalièrement jugé, on lit, six feuillets plus loin, dans la table du troisième volume, page 500, que l’article intitulé De Mademoiselle Rachel, de Corneille, de Racine et de Shakspeare est… de M. F. PONSARD, tout au long. De quoi donc se plaint le poète viennois ? Est-il bien loyal, pour parler comme lui, de se retrancher derrière les initiales de la page 494, quand le prétendu anonyme se trouve levé six pages plus loin ? Est-il surtout bien loyal, quand on a écrit, en 1840, l’article que nous rappelons, et quand on a conçu et composé une pièce dans la forme et dans le mètre assouplis par la nouvelle école, de se jeter à corps perdu dans les bras de ceux dont on a traité les œuvres de friperie dédorée et hors de mode ? En outre, la lettre de M. Ponsard à M. Viennet contient des hérésies plus graves, que la critique ne peut laisser passer sans réclamation « Je n’ai fait que Lucrèce, je n’ai produit au jour que Lucrèce ; je ne veux être jugé que sur Lucrèce, » s’écrie incessamment M. Ponsard. C’est-à-dire qu’il serait loisible à un écrivain de soustraire au contrôle de l’opinion publique ce qu’il a livré antérieurement à l’impression ! Nous convenons que ce procédé serait, en bien des circonstances, extrêmement commode. Il offrirait surtout de précieux avantages à ceux qui ont professé des opinions de circonstance ; où ne pourrait plus les mettre en contradiction avec leur passé, ni discuter leurs variations ; il ne serait plus permis de demander à un nouvel écrivain d’où il vient et où il va ! C’est là, en vérité, une prétention exorbitante et un inconcevable mépris du droit d’examen. Dès ses premiers pas dans la carrière, M. Ponsard se montre plus intolérant, plus superbe, plus impatient de la contradiction que les maîtres de l’école aujourd’hui régnante. Ceux-ci contestent, il est vrai, la compétence de la critique contemporaine ; mais ils ne limitent pas du moins, au gré de leurs caprices ou de leurs intérêts, le champ où elle doit humblement se renfermer : ils n’ont pas encore essayé de lui faire sa part avec un sans-façon aussi despotique.

Puisque nous avons été conduits à nous occuper de nouveau de la Revue de Vienne, nous témoignerons toute notre surprise de la manière dédaigneuse et dénigrante dont M. Ponsard a parlé, dans sa lettre à M. Viennet, de cette ville et de cette revue. L’auteur de l’article inséré dans le dernier numéro de la Revue des Deux Mondes avait félicité M. Ponsard d’avoir foulé dès l’enfance cette terre à demi romaine, où la majesté du peuple-roi est empreinte dans d’impérissables ruines ; il, l’avait félicité d’avoir passé sa jeunesse dans cette atmosphère érudite, au sein d’une petite colonie laborieuse et lettrée. Moins courtois envers sa patrie qu’un étranger, M. Ponsard, pour atténuer le tort de son irrévérencieuse appréciation d’Arbogaste, a sacrifié non-seulement sa prose, ce qui lui était bien permis, mais encore la ville et la Revue de Vienne. A l’entendre, ce qui l’absout, c’est qu’il n’a déposé son malencontreux jugement sur les poètes de l’empire que dans une petite revue d’une petite ville de province. Comment donc ! Vienne, une petite ville de province Vienne, cette ancienne métropole, riche de tant de monumens romains et du moyen-âge ! Vienne, qui a fourni les matériaux du magnifique ouvrage pittoresque de MM. Rey et Vietti [1] ! Vienne, si recommandable par son ardeur archéologique et littéraire ! Vienne, qui a déjà donné à la scène française un poète tragique distingué, M. Pichat, traitée de cette façon cavalière par un de ses enfans ! Et cette petite revue qui, suivant M. Ponsard, ne comptait pas cinquante abonnés, cette revue dont on fait si lestement les honneurs, il est bon qu’on sache qu’elle ne renferme pas seulement des proverbes et des contes persans signés F. P. ; on y trouve encore d’intéressans articles de biographie et d’histoire dus à MM. Colomb de Batines, Vital Berthin, Victor Teste, etc., et enfin et surtout de nombreuses et savantes dissertations archéologiques de M. Delorme, conservateur de la bibliothèque et du musée. Sans doute, M. Ponsard pouvait, s’il le trouvait convenable, se déclarer, l’humble admirateur de la littérature impériale, et le reconnaissant serviteur des éloquens burgraves du Constitutionnel, à qui Lucrèce a rendu tout à coup la parole ; mais était-il nécessaire, pour prendre cette position peu enviable, de décrier le modeste et estimable recueil où l’on a fait ses premières armes, et de repousser si dédaigneusement ses collaborateurs qu’on vient de dépasser ? Pour nous, nous ne regretterons pas d’avoir fait connaissance avec la Revue de Vienne ; nous y avons trouvé de sérieux et utiles travaux. Et, afin de prouver à M. Ponsard que nous sommes bien éloignés de vouloir fouiller dans cette mine ouverte à tous, seulement pour y chercher matière à des critiques, nous extrairons du numéro de mars 1839 les vers que M. Ch. Magnin avait indiqués avec éloge dans son article sur Lucrèce. Le poète, dans cette épître à M. Delorme, parle de Vienne et de ses monumens avec un respect filial qu’il aurait dû se rappeler davantage en écrivant sa lettre à M. Viennet :

On ne doit pas, non plus, aux colonnes antiques
Clouer, comme un affront, quelques blanches boutiques.
Un pareil assemblage attriste le regard,
Comme un hochet d’enfant sur le cou d’un vieillard.
Jadis la main d’un dieu vengea la maison sainte
Des tables de marchands qui salissaient l’enceinte.
Eh bien ! vengeons aussi le prétoire [2] insulté,
Car les siècles lui font une divinité.
Que l’artiste étranger qui vient dans ses décombres
D’Auguste et de Livie interroger les ombres,
Puisse, se détachant des choses d’aujourd’hui,
Évoquer longuement ces grands noms devant lui,
Et rêver des Romains, sans que sa rêverie
Heurte désenchantée une conciergerie.
Profaner à ce point ces débris imposans,
Ce serait nous montrer plus cruels que les ans.
Les ans n’insultent pas quand ils font leurs ravages.
Et pendant que l’on voit les peuplades sauvages
Entourer de respect et d’un culte pieux,
Comme un objet sacré, les os de leurs aïeux,
Nous, fils dénaturés, nous, la moderne Vienne,
Devons-nous outrager les restes de l’ancienne !
Ah ! sachons respecter dans les vieux monumens,
D’un siècle enseveli les sacrés ossemens !
Où le peuple ne voit que pierres dégradées
Le philosophe trouve un symbole d’idées,
Hiéroglyphe écrit par nos prédécesseurs,
Pétrifiant ainsi l’histoire de leurs mœurs.
L’artiste y reconnaît le chef-d’œuvre d’un maître,
L’antiquaire un trésor et la ville un ancêtres.
Le trafic a chez nous une assez large part ;
Laissons-y quelque coin pour y cultiver l’art.
C’est ainsi qu’on verra notre Vienne nouvelle
Reconquérir un nom qui fut perdu par elle,
Et marcher dans l’espoir et dans le souvenir,
Les pieds dans le passé, le front dans l’avenir.

Ce sont là des vers qui, malgré quelques taches, ne manquent pas d’une certaine beauté, et M. Ponsard ne nous paraît pas encore assez riche de pareils morceaux pour les désavouer comme il fait, avec tant de hauteur et de dédain. Somme toute, nous aimons à croire que, dans le cas présent, c’est une vertu de M. Ponsard qui a nui à sa prudence et à ses autres qualités. On ne gagne jamais rien à se mettre du parti des sots. M. Ponsard nous aurait donné ici une trop triste idée de son goût, s’il ne nous en avait donné une bien haute de sa reconnaissance.

V. DE MARS

AFFAIRES D'IRLANDE.




Monsieur, vous avez déjà parlé de l’Irlande, mais les affaires de ce pays ont pris, dans ces derniers temps, un tel caractère de gravité, qu’il ne peut être superflu d’en parler encore. La question irlandaise paraît dominer en ce moment les autres préoccupations de l’Angleterre ; cette plaie séculaire, qui semblait se fermer peu à peu, s’est ouverte tout à coup plus large et plus vive que jamais. Les difficultés ont l’air de naître les unes des autres sous les pas du gouvernement anglais. Aux embarras extérieurs succèdent les embarras intérieurs, dont l’état de l’Irlande constitue sans contredit le plus sérieux. Il est facile de voir que l’Angleterre commence à douter de sir Robert Peel. Il a beaucoup mieux résolu les questions extérieures qu’il ne paraît devoir aplanir les difficultés intérieures. Il a mis fin à la guerre dans l’Inde, à la guerre dans la Chine, aux chances de guerre en Amérique et même en Europe, mais il n’a pas eu le même bonheur quand il s’est trouvé aux prises avec les complications domestiques. Jamais peut-être homme d’état ne s’était vu placé dans une position plus magnifique ; mais aussi plus périlleuse. Son pays avait en lui une confiance sans bornes ; il avait mis toute sa foi, tout son espoir dans son expérience, dans son esprit de ressources. Le vaisseau de l’état, et nul pays ne peut mieux que l’Angleterre justifier l’emploi de cette locution un peu banale, le vaisseau de l’état allait droit sur les brisans, et il fallait une main ferme et sûre pour l’arrêter dans cette course précipitée. Quelqu’opinion qu’on pût avoir de sir Robert Peel, tout le monde néanmoins s’accordait à reconnaître qu’il était l’homme désigné par la voix publique. Il arriva donc au pouvoir en maître, en dictateur, porté par la nécessité, et il en usa sans réserve. On se souvient encore, de ces séances solennelles où, au milieu d’un silence de mort et de l’anxiété universelle, le chef du gouvernement exposait ses plans dans un superbe langage. C’était le beau temps de sir Robert Peel ; ç’a été un moment unique dans sa vie, moment d’audace et de triomphe qui ne se voit pas deux fois.

Il n’a fallu que quelques mois pour retourner la médaille. Le premier ministre avait taillé dans le vif sans s’inquiéter de blesser ses amis plus encore que ses ennemis ; il avait remanié de fond en comble toute l’économie politique de l’Angleterre, parce qu’à de grands maux il fallait de grands remèdes. On a attendu le résultat, puis il s’est trouvé, que, malgré des ressources extraordinaires, les ressources des temps de guerre, le budget n’était pas mieux portant qu’autrefois. L’insuccès de ses mesures financières a été le premier échec de sir Robert Peel, la première atteinte portée à sa renommée d’infaillibilité. Populaire, il ne l’a jamais été, il ne l’est pas, il ne le sera jamais, parce que son caractère, public et privé, n’y prête pas. Mais on comptait sur lui comme sur un homme inépuisable en expédiens ; on l’attendait à l’œuvre avec une sécurité qui avait quelque chose de très alarmant pour lui. Aussi, qu’est-il arrivé ? Il. n’y a pas deux ans qu’il est au pouvoir, et déjà on commence à n’avoir plus confiance en lui. Ce n’est pas qu’on se tourne vers d’autres, car on sent qu’il est encore l’homme indispensable ; mais on est mécontent, on est découragé, et, en ce moment, sir Robert Peel trouve à peine une voix pour le défendre dans toute la presse anglaise.

Il y a une certaine injustice dans cette réaction qui se fait en Angleterre contre sir Robert Peel. On va trop vite dans le désappointement comme on avait été trop loin dans l’espoir. Si l’homme a été au-dessous des évènemens, c’est que les évènemens étaient trop forts pour les ressources humaines. Si le budget n’a pas été rétabli du premier coup, cela prouve seulement qu’il était très malade, et qu’il a besoin d’une plus longue convalescence. Cependant il y a un point sur lequel sir Robert Peel est plus vulnérable, c’est l’Irlande.

Le gouvernement de l’Irlande a toujours été le côté faible des tories. Vous connaissez cette phrase si souvent citée que prononça sir Robert Peel quand il quitta le ministère en 1835. « L’Irlande, dit-il alors, était ma grande difficulté. En effet, il n’était pas encore, à cette époque, assez le maître de son parti pour pouvoir le rendre modéré ; et, d’un autre côté, tenter de gouverner l’Irlande par les orangistes, c’était y provoquer infailliblement une révolte et une guerre civile. Six années s’écoulèrent pendant lesquelles les whigs gouvernèrent, ou plutôt administrèrent humainement l’Irlande, et y adoucirent la violence des passions de parti ; et pendant lesquelles aussi sir Robert Peel forma et organisa le parti puissant qui prit le nom de parti conservateur. Quand, en 1841, il revint au pouvoir, il semblait avoir perdu toute inquiétude au sujet de l’Irlande, résolu qu’il était à ne rien changer à la politique qu’y avaient suivie ses prédécesseurs Ce fut là que le coup d’œil si clairvoyant de cet homme d’état fut mis en défaut. Sir Robert Peel crut avoir tout fait en nommant au gouvernement de Dublin un homme doux et faible, et il oublia que la neutralité était impossible en Irlande. Il eut un système de politique négative ; il ne fit point de mal, mais il ne fit point de biens il ne fit rien, ce qui est toujours un grand tort pour un gouvernement. Pendant un an, cette sécurité sembla justifiée ; l’Irlande ne bougea pas ; M. O’Connell, qu’on nous passe le mot, fit le mort ; il parut se contenter de se faire nommer lord maire et de parader dans son costume officiel. Les murmures confus qui de temps à autre se faisaient jour étaient perdus dans le tumulte des grands débats dont retentissait alors le parlement anglais. On parlait de la Syrie, de la Chine, de l’Afghanistan, des céréales, de l’income-tax, que sais-je encore ? du droit de visite, si vous voulez, et on oubliait l’Irlande et les trésors d’amertume qu’elle amassait dans l’ombre et dans le silence. Mais voici que tout à coup la difficulté reparaît. Le nuage, qu’on n’avait pas vu poindre à l’horizon, grossit et s’avance, et l’on s’aperçoit avec étonnement qu’il est près d’éclater.

Qu’y a-t-il donc de changé ? Rien que les hommes au premier abord, car les choses semblent être restées les mêmes. Mais c’est ici, monsieur, qu’apparaissent toutes les difficultés d’un gouvernement tory et exclusivement protestant en Irlande. Il ne faut pas croire qu’on puisse secouer son passé comme on secoue la poussière de ses souliers. De durs, de cruels, de sanglans souvenirs sont associés, dans le cœur des Irlandais, au seul nom des tories. Les conservateurs d’aujourd’hui portent le poids des violences de leurs pères, et eux-mêmes, disons-le, ne sont pas exempts de reproche. Pendant les dix années qu’ils ont passées dans l’opposition, n’est-ce pas l’Irlande qui a été le but de toutes leurs attaques ? Dans la chambre des lords, dans la chambre des communes, dans les banquets, dans les églises, du haut des chaires, du haut des hustings, l’Irlande et le catholicisme, le pape et O’Connell, n’étaient-ils pas chaque jour dénoncés à l’Angleterre protestante ? Et notez bien que les tories étaient poussés fatalement dans cette voie, que cette conduite était une conséquence forcée de leur position. Le ministre de la réforme, le gouvernement de lord Melbourne et de lord John Russell avait avant tout pour appui l’Irlande. Le parti irlandais formait dans la chambre des communes l’appoint de la majorité ; il était comme un bouclier qu’il fallait traverser avant d’arriver jusqu’au ministère. De là vint que, pour renverser lord Melbourne et lord John Russell, il fallut d’abord abattre M. O’Connell et son parti, qu’on appelait sa queue, et que tous les coups destinés au ministère portèrent d’abord sur l’Irlande. L’opposition, conduite par sir Robert Peel, lord Stanley, lord Lyndhurst, eut dès-lors deux objets : l’un de paralyser l’action du ministère dans la législature, et de lui enlever l’appui des Irlandais en leur prouvant qu’il ne pouvait rien pour eux, l’autre de le perdre dans l’esprit du pays en soulevant contre lui l’orgueil national et la jalousie religieuse. L’un et l’autre de ces objets furent atteints. Dans la chambre des communes, toute mesure favorable à l’Irlande fut invariablement combattue, fut rejetée, ou ne fut concédée que mutilée et à la dernière extrémité. Heureusement le gouvernement de l’Irlande ; dans ses conditions actuelles, est une affaire d’administration plus que de législation ; il est moins important d’y faire de nouvelles lois que d’y bien exécuter celles qui existent déjà. Aussi, le ministère whig compensait-il son impuissance législative par son impartiale administration, corrigeant ainsi les choses par les hommes ; mais dans le parlement, il ne pouvait rien, et bien souvent le parti irlandais, fatigué d’attendre, était près de l’abandonner. L’ame droite et loyale de lord John Russell fléchissait quelquefois sous cette tâche ingrate, et il le rappelait l’autre jour dans le plus noble langage : « Ç’a été pour moi, disait-il, et ce sera toujours pour mi une consolation, que ce peuple généreux et cordial, voyant que nous voulions réellement son bonheur, nous ait récompensés en nous accordant un degré inusité, peut-être immérité, de confiance. Bien souvent je me suis pris à hésiter en voyant que nous ne pouvions rien faire pour eux et qu’ils continuaient à avoir confiance en nous ; bien souvent je me suis demandé s’il n’était pas de notre devoir de leur dire franchement ce qui en était, de leur dire que nous n’étions pas dignes de leur confiance. »

Et pourtant, monsieur, les Irlandais ont eu confiance jusqu’au dernier moment. Mais la croisade anti-irlandaise et anti-catholique avait encore plus de succès au dehors qu’au dedans du parlement. C’était dans les églises, c’était dans les meetings’ dans Exeter-Hall, dans les journaux, plus encore que dans les chambres, qu’on excitait et qu’on soulevait les sentimens nationaux et protestans de l’Angleterre. Les Irlandais étaient des sauvages moins civilisés que ceux de la Nouvelle-Zélande ; leurs prêtres étaient des « brigands en surplis », qui faisaient du confessionnal une école d’assassinat, la reine était ouvertement menacée, et on lui rappelait son serment ecclésiastique : Tout cela réussit, monsieur ; le vieux levain protestant fermenta de nouveau sur tous les points de l’Angleterre ; le jour des élections arriva, l’église entra dans la lice avec toutes ses forces, et le gouvernement whig, c’est-à-dire l’Irlande, fut balayé comme par un coup de vent.

C’est là, monsieur, qu’il faut aller chercher la source, ou du moins la cause la plus immédiate du soulèvement qui se fait aujourd’hui en Irlande contre le gouvernement tory. Il faut bien se souvenir que les dernières élections ont été faites surtout par le parti de l’église dominante contre le parti de l’Irlande, et non pas précisément du catholicisme, mais de l’égalité religieuse. C’est l’Irlande, plus que le parti de la réforme, qui a été vaincue dans les élections, comme elle le fut autrefois par l’invasion.

Vous étonnez-vous maintenant que l’Irlande soit de nouveau remuée jusqu’aux entrailles ? Ce gouvernement, quoi qu’il fasse, avant même qu’il agisse, n’est-il pas déjà à ses yeux une personnification nouvelle de la conquête ? C’était là ce qu’il fallait comprendre, c’était là ce que devait voir sir Robert Peel. Il devait se hâter de détromper l’Irlande, de lui montrer que les conservateurs d’aujourd’hui n’étaient pas les tories d’autrefois. Il devait avancer, et il s’est borné à ne pas reculer. Il n’a pas su avoir en Irlande le rare courage, l’éclatante audace qu’il a montrés en Angleterre. Cet homme qui, aux prises avec l’aristocratie territoriale, l’aristocratie monétaire et l’aristocratie ecclésiastique de son pays, a su faire plier toutes les volontés rebelles devant sa volonté et devant la perspective d’une banqueroute, n’a pas su dompter la turbulente minorité protestante et orangiste qui domine la camarilla de Dublin. Il a tout osé en Angleterre ; il n’a rien osé en Irlande : Mal lui en a pris. Sa difficulté, la difficulté proverbiale, est revenue le prendre comme par surprise ; elle a reparu sous la forme très visible et très palpable de M. O’Connell entraînant sur ses pas une bien autre queue que celle qu’il avait dans la chambre des communes, une queue de plusieurs millions d’hommes.

Je ne veux pas exagérer l’importance, ou du moins la signification du mouvement qui se fait aujourd’hui en Irlande. Je vous dirai tout d’abord que je crois le rappel de l’union absolument et radicalement impossible, et je crois que cette conviction est partagée par quiconque a tant soit peu étudié les affaires de la Grande-Bretagne.

Il y a quinze ou vingt ans, M. Canning s’écriait : « Révoquer l’union ! autant rétablir l’heptarchie ! » Proposer dans la chambre des communes la séparation de l’Angleterre et de l’Irlande, c’est comme si on proposait dans notre chambre des députés le rétablissement de la langue d’oil et de la langue d’oc, ou du royaume de Provence, ou des états de Bretagne, en un mot le démembrement de la monarchie. Placée entre le continent américain et le continent européen la Grande-Bretagne, le royaume-uni, ne peut se maintenir que par la concentration de toutes ses forces dans une seule main. Demander à l’Angleterre le démembrement de l’union, c’est lui demander le suicide.

Le parlement anglais n’accordera jamais le rappel. Il ne reste donc à l’Irlande, si elle veut l’avoir, que la ressource des armes. C’est ici que l’Angleterre répond : Quia nominor leo. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les forces respectives des deux partis pour voir que : l’lrlande ne pourrait tenir un seul instant contre l’énergie supérieure de la race anglaise. D’abord l’Angleterre aurait pour elle l’immense avantage de l’unité ; Il ne s’agit plus ici de réforme politique, de liberté religieuse ou d’égalité civile ; il s’agit d’une question nationale. Dans la grande lutte qui précéda l’émancipation des catholiques, les Irlandais avaient pour alliés tous les libéraux d’Angleterre ; dans une guerre de peuple à peuple, ils auraient contre eux tous les partis. L’Angleterre seule serait déjà trop forte pour l’Irlande ; mais l’Angleterre, monsieur, n’est pas seule. Elle a au cœur même de l’Irlande, un point d’appui solide et profondément enraciné. La population y est divisée en deux parties, différentes par le sang, par la religion, par le caractère, par l’histoire. Au fond s’agite et murmure la vieille race celte, la race dépossédée, décimée et opprimée, et au-dessus d’elle surgit et domine la race saxonne et conquérante. La première est la plus nombreuse, la seconde est la plus forte. Il y a en Irlande sept millions de catholiques contre un million de protestans, mais la minorité possède la terre, l’argent, les armes ; elle a la discipline, l’organisation, elle a une civilisation plus avancée, elle a enfin l’Angleterre. C’est déjà une question de savoir si le parti anglais et protestant en Irlande ne serait pas seul de force à balancer tout le parti national et catholique.

Le rappel n’est pas possible, et s’il l’était, serait-ce véritablement un bien pour l’Irlande ? Je ne le crois pas. Cela est triste à dire, mais n’est malheureusement que trop vrai : l’Irlande n’est pas capable de se gouverner seule. Dieu me garde d’insulter à la fortune d’un peuple généreux et malheureux ! Ce ne sont pas les irlandais que j’accuse, c’est l’oppression qui les a faits ce qu’ils sont. Ce qu’il y a de plus funeste dans la tyrannie, c’est qu’elle dégrade celui qu’elle écrase, plus encore qu’elle ne déshonore celui qui l’impose. Les hommes de l’esprit le plus libéral sont eux-mêmes forcés de reconnaître cette sorte d’infériorité morale du peuple irlandais. « Eh quoi ! dit M. Gustave de Beaumont, l’on ne comprend pas que six cents ans d’esclavage héréditaire, de misère matérielle et d’oppression morale, aient altéré tout un peuple, vicié son sang, avili sa race et, dégradé ses mœurs. L’Irlande a subi le régime du despotisme, l’Irlande doit être corrompue ; le despotisme a été long, la corruption doit être immense. » Voilà la vérité ; elle est pénible à entendre, mais à quoi bon la dissimuler ? Que ferait l’Irlande d’un parlement national ? Elle en a eu un autrefois, et il n’a été qu’un modèle de corruption. A chaque session, l’Angleterre l’achetait argent comptant. Ce fut lui qui, honteux Ésaü, vendit aux enchères sa part de liberté et d’indépendance de sa patrie. On sait le prix, le prix exact que l’union coûta à l’Angleterre dans la première année de ce siècle. Une indemnité de 375,000 fr. fut promise à tous les membres du parlement irlandais propriétaires de bourgs pourris ; le gouvernement anglais en eut pour 31 millions de francs, mais le 26 mai 1800, l’acte de l’union législative fut voté à Dublin par 118 voix contre 73.

Abandonner l’Irlande à elle-même, ce serait la livrer à l’anarchie ; lui rendre un parlement indépendant, ce serait lui donner une boîte de Pandore d’où sortirait bientôt la guerre civile. Admettons pour un moment que l’union soit détruite, mettons l’Angleterre en dehors ; que reste-t-il ? Trouvons-nous une nation unie, compacte, une seule religion, une seule race ? Non. Il reste l’Irlande coupée en deux, partagée entre les Celtes et les Saxons, entre les catholiques et les protestans, entre les propriétaires et les fermiers. Si les deux populations distinctes, si les Anglais et les Irlandais pouvaient être confinés dans leur île respective, alors sans doute le rappel pourrait donner une sorte de paix à l’Irlande ; mais, comme l’a remarqué avec raison un écrivain anglais, dans les conditions actuelles, le rappel ne ferait que mettre aux prises deux portions hostiles et incompatibles de la population sur leur propre sol. Dans toutes les guerres sanglantes qui ont ravagé l’Irlande, sous Charles Ier, sous Cromwell, à la bataille de la Boyne, à toutes les époques, ce n’était pas entre les Anglais et les Irlandais, c’était entre les enfans du même sol, entre les Irlandais Celtes, et les Irlandais Saxons que régnait la plus grande animosité et l’inimitié la plus sauvage. Cette situation n’a pas changé ; il y a toujours deux nations en Irlande. Le parti irlandais est trop nombreux pour être entièrement subjugué par le parti anglais ; celui-ci est, à son tour, trop bien discipliné, trop vigoureusement trempé pour être dompté par le nombre de sorte que la lutte, une fois engagée, se prolongerait éternellement, et que l’Irlande reviendrait à l’union comme à un port de refuge.

Telles sont, monsieur, les raisons qui me semblent prouver, d’abord que le rappel de l’union est impossible, ensuite que, s’il était possible, il ne pourrait être que nuisible à l’Irlande elle-même. Les deux pays ont un intérêt commun à rester unis ; l’Angleterre, sans l’Irlande, tomberait au rang d’une nation de quatrième ordre ; l’Irlande, sans l’Angleterre, serait privée du seul arbitre qui puisse maintenir la paix entre les deux élémens irréconciliables de sa population.

Qu’est-ce alors que le cri de rappel ? C’est une machine de guerre, c’est un bélier dont se sert M. O’Connell pour battre en brèche la forteresse du protestantisme. Ce n’est pas un but, c’est un moyen. Cependant c’est ici qu’est le danger. M. O’Connell est allé trop loin pour reculer, et je ne vois pas, je l’avoue, quelle peut être l’issue du mouvement qu’il organise aujourd’hui. Je comprends bien où pouvait et où devait le mener l’agitation en faveur de l’émancipation des catholiques : c’était là une mesure praticable, et elle a été réalisée ; mais le rappel, c’est la chose impossible, et quand je vois M. O’Connell engager irrévocablement l’Irlande dans cette voie, je confesse que je ne sais pas comment il en sortira. En ce moment, plusieurs millions hommes n’ont qu’un seul vœu dans le cœur, une seule idée dans l’imagination, un seul mot sur les lèvres, le rappel ! Leur chef, leur maître, l’homme dont une parole les soulève, dont un signe les calme, ne les retient dans l’ordre qu’en leur disant : Attendez, vous l’aurez. Mais ne peut-il pas venir un jour où ils se lasseront d’attendre, où ils lui demanderont compte de ses promesses, et où lui-même peut-être, se voyant poussé à l’extrémité, se jettera la tête la première dans une entreprise dont il sent la démence ? Les chances de collision grandissent de jour en jour ; les vieux souvenirs, les haines héréditaires se réveillent ; les spectres des martyrs et des persécuteurs sortent de la poussière des anciens champs de bataille, et l’odeur du sang commence à monter à toutes les têtes. Voyez comme il a suffi l’autre jour de la violente sortie d’un journal pour mettre en déroute la bourse de Londres ! C’était un appel aux armes, c’était le vieux cri des guerres religieuses : Israël, à vos tentes ! Et au même moment, cinq mille orangistes irlandais saccageaient un village catholique. C’est une chose remarquable que les premières mesures de répression qu’ait prises le gouvernement tory aient été dirigées contre son propre parti. Pendant que le ministère offre 100 louis de prime à qui fera saisir les coupables, M. O’Connell n’a qu’à dire un mot pour que les flots du peuple rentrent dans leur lit. Pourra-t-il toujours les contenir ? Quand l’appel aux armes tombe du haut des chaires, quand le signal de l’action part des bouches que le peuple est habitué à révérer, sera-t-il assez fort pour résister au torrent ? Ce que l’agitation actuelle a de plus grave, c’est que le clergé presque tout entier, depuis le prêtre de campagne jusqu’à l’évêque, s’y est rallié sans réserve. Les prédications de la ligue pâlissent devant les harangues brûlantes que les évêques irlandais adressent à leurs ouailles. Écoutez l’évêque d’Ardagh : « Je défie, disait-il, tous les ministres anglais d’arrêter l’agitation dans mon diocèse. Si on nous empêche de nous rassembler en plein air, nous nous retirerons dans nos chapelles, et nous suspendrons toute autre instruction pour prêcher le rappel. S’ils assiégent nos temples, nous préparerons notre peuple aux circonstances, et s’ils nous traînent à l’échafaud, nous lèguerons, en mourant, nos griefs à nos successeurs. Qu’ils viennent, s’ils l’osent. Je ne suis rien, je suis un enfant du peuple, et je m’en fais gloire. Je ne dois rien à l’aristocratie, et je n’ai pour elle qu’un mépris sans bornes… » Un autre évêque, celui de Killaloe, disait aussi : « Dieu tout puissant ! je crois qu’ils nous menacent de la guerre. En vérité, ils connaissent bien peu le peuple d’Irlande. Ne voient-ils pas que, dans l’état où il se trouve, la guerre ne peut avoir de terreurs pour lui ! » Et deux à trois cents mille hommes applaudissent avec enthousiasme à ces sorties passionnées, et la presse nationale y fait écho dans un langage aussi violent, « Il y a quelque chose dans l’air, disait un journal de Dublin ; nous touchons à une crise. Les nuages se sont accumulés pendant long-temps, et on disait : Oh ! c’est un grain, cela passera ! mais voici que l’orage envahi le firmament. Le cœur de l’Irlande bat plus vite. Surveillons la tempête, mesurons nos forces et préparons-nous.

La presse protestante répond de son côté : On nous a jeté le gant ; il est temps d’agir. Le triomphe de Rome en Irlande non-seulement éteindrait la lampe de vérité dans cette malheureuse terre, mais amènerait bientôt la submersion du monde entier dans les ténèbres du papisme. Nous ferons notre devoir. »

Peut-on raisonnablement croire que de semblables provocations resteront sans effet sur une population aussi inflammable que celle de l’Irlande ? le suffit-il pas d’une étincelle pour mettre le feu à tous ces élémens qui fermentent ? L’Angleterre sent le péril. Son gouvernement envoie chaque jour des troupes et des munitions en Irlande ; la bourse, cet infaillible thermomètre, s’agite et suit l’orage. On ne croit pas à une révolution, mais on craint une révolte. L’Angleterre sait bien qu’elle est la plus forte mais elle sait aussi qu’en frappant l’Irlande, elle se frapperait elle-même, et que de telles victoires lui coûteraient aussi cher que des défaites.

Quoi qu’il arrive, monsieur, soit que l’agitation du rappel se maintienne dans les limites de la constitution, soit qu’elle en sorte et se change en insurrection, elle n’en est pas moins, d’une manière ou de l’autre, un immense embarras pour le gouvernement anglais. Un tiers du royaume-uni ne peut rester en état de révolte pacifique, si l’on peut parler ainsi, sans que la sécurité de l’état et les intérêts généraux en soient profondément’ altérés. D’un autre côté, tant que M. O’Connell se maintiendra lui-même et maintiendra son parti dans les bornes de la légalité, le gouvernement n’a pas le droit de l’inquiéter. Depuis le commencement de sa carrière politique, M. O’Connell a toujours eu une tactique uniforme ; il a constamment cherché à mettre le gouvernement dans son tort, à lui faire prendre, aux yeux du public, l’initiative de l’agression. Cette fois encore, il a réussi. Ainsi, le chancelier d’Irlande a destitué des magistrats parce qu’ils avaient assisté à des meetings tenus pour le rappel. A nos yeux et dans nos mœurs, rien de plus naturel, rien de plus juste ; mais, dans la Grande-Bretagne, le droit de pétition et le droit de se rassembler pour pétitionner font partie intégrante de la constitution. Le nombre ne fait rien à la légalité ou à l’illégalité des réunions. Il est parfaitement légal aussi de discuter le rappel de l’union, car l’union a été faite par un parlement, et peut être défaite par un autre. Il est bien clair que les meetings violaient l’esprit de la loi, mais ils n’en attaquaient pas la lettre, et c’est toujours derrière la lettre que se retranche M. O’Connell.

Sir Robert Peel a évidemment affaire à forte partie. Le diable, quand il venait tourmenter Luther dans ses rêves, et argumenter avec lui en disant : « Et moi aussi je suis logicien, » n’était pas plus embarrassant qu’O’Connell venant troubler le sommeil du premier ministre, et lui disant : « Et moi aussi je sais mon droit. » Rien n’est plus curieux, plus intéressant que assister à la lutte de ces deux hommes, tous deux très expérimentés, très fins, très rusés. O’Connell est toujours, passez-moi le mot, à cheval sur la loi. On a dit de lui qu’il conduirait une voiture à quatre chevaux à travers la constitution sans rien toucher. « Je déclare, disait-il, l’autre jour, je déclare à sir Robert Peel et au duc de Wellington que j’observerai la lettre de la loi et l’esprit de la loi. Je me tiendrai dans les plus strictes limites de la légalité ; aussi long-temps qu’on me laissera un point dans la constitution où je puisse placer mon pied comme sur le point d’Archimède, j’y maintiendrai la liberté de mon pays. Nous sommes prêts à rester sur le terrain constitutionnel ; mais si on nous force à en sortir, alors vae victis. »

Un autre jour, on envoie des troupes pour surveiller le meeting. O’Connell leur fait l’accueil le plus cordial, les plaint de la peine inutile qu’on leur donne, puis il dit : « On envoie trente mille soldats en Irlande ! tant mieux, ce seront trente mille shillings par jour qu’ils y laisseront. Mes amis, trois hourras pour la plus brave armée du monde ! » Puis il ajoute : « Nous sommes trop sûrs du succès pour nous mettre au pouvoir de nos ennemis en violant les lois ; nous savons bien quel avantage nous leur donnerions. Mais pourquoi parler de ces choses oiseuses ? Nous sommes trop bons garçons pour faire la guerre à qui que ce soit. »

C’est toujours ainsi qu’on le retrouve, toujours protestant de son respect pour la loi, et de son amour de la paix. En même temps, il paralyse la marche du gouvernement, et il peut prolonger cette situation aussi long- temps qu’il le voudra. Il peut puiser dans l’arsenal de la chicane des modes d’association et des procédés d’organisation que la loi ne puisse atteindre. Il peut forcer le gouvernement à entretenir une force considérable en Irlande, et se conduire de telle manière que les régimens anglais restent l’arme au bras à le regarder faire sans pouvoir l’interrompre. C’est là son but, son plan de campagne embarrasser le gouvernement, le harasser, jeter des bâtons dans les roues du char de l’état, être incommode, être inévitable, et, avec tout cela être parlementaire ; avoir toujours le bras levé et ne jamais frapper. Quel géant quel titan que cet O’Connell ! Jamais les temps antiques, jamais l’histoire d’aucun peuple n’ont vu un tribun de cette taille. Ne croyez pas qu’en vous le montrant surtout comme un légiste, je veuille amoindrir les proportions de cet homme extraordinaire, car je ne sais qu’admirer le plus en lui, ou de cet instinct éminemment pratique qui lui a fait faire de si grandes choses, de si grands actes, ou de cette éternelle verdeur de cœur, de cette incomparable abondance d’imagination qui font de lui un poète du premier ordre. Quelle verve intarissable ! Quelle variété infinie ! « Mes bons amis, disait-il l’autre jour, on m’a destitué. Me trouvez-vous changé ? Suis-je plus maigre ? » Une autre fois il débute en disant : « Mes amis, je viens vous apprendre une bonne nouvelle, et vous dire que je suis bien content, d’avoir appris à lire quand j’étais jeune ; car tout à l’heure, en passant sous un arc-de-triomphe élevé pour vous, j’y ai lu ces mots : Les hommes de Tipperary ne seront jamais esclaves. » Ou bien encore quand il parle des catholiques anglais : « J’ai émancipé ces gens-là, dit-il, et j’en ai grand regret. Vous vous souvenez tous de 1829. C’est l’année où je mis à bas la suprématie protestante. Les catholiques anglais avaient alors besoin de nous ; ils ne pouvaient s’émanciper sans nous. C’était pour eux aussi difficile que de faire danser une borné milliaire au son du flageolet » Voyez avec quelle grace il parle de sa jeune, reine qu’il appelle le cushla-ma-chree, le battement de cœur de l’Irlande ! Voyez dans objets termes magnifiques il célèbre la pauvreté glorieuse et les mélancoliques destinées de son église !

« Le peuple est avec vous, dit-il aux évêques ; il ne vous a jamais trahi, parce que vous lui avez toujours été fidèles. Le peuple a partagé joyeusement son morceau de pain avec ses prêtres, il leur a payé en dévouement et en respect ce qu’il ne pouvait leur payer avec des biens terrestres. Où trouerez-vous une hiérarchie pareille à celle de notre église Nous avons été dépouillés, persécutés, proscrits, le Saxon a répandu la désolation sur notre terre natale, et cependant, semblable aux superbes temples de Palmyre qui s’élèvent dans le désert, la hiérarchie d’Irlande apparaît toujours avec ses éblouissantes colonnes, les pieds sur la terre, la tête dans les cieux. Les églises ont été ravagées, les ornemens d’or ont été ravis, les murs mêmes ont été renversés, et toujours la hiérarchie surgit majestueuse, puissante et magnifique, comme les songes des archanges qui vivent dans cette éternité au sein de laquelle elle nous mène. Ah ! je bénis la persécution, car elle a fait notre église plus belle et plus sainte. Les autels sacrés de la liberté s’élèveront sous ses portiques, et la jeune Irlande, l’espérance de la patrie, grandira sous son ombre en force et en vertus. »

N’est-ce pas là un poète ? un prophète frémissant sur le trépied ? Ne vous semble-t-il pas entendre, les divins chœurs d’Ahtalie :

Où menez-vous ces enfans et ces femmes ?
Le Seigneur a détruit la reine des cités ;
Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés ;
Dieu ne veut plus qu’on vienne à ses solennités.
Temple, renverse-toi ! Cèdres, jetez des flammes !

Quelle différence y a-t-il entré Joad déplorant les fortunes tombées de Sion et O’Connell racontant les malheurs de l’Irlande, sinon que le libérateur, comme on l’appelle dans sa patrie, pleure de vraies larmes sur de vraies douleurs ? L’histoire ici dépasse la poésie, la réalité fait pâlir l’invention. O’Connell est grand parce qu’il représente de grandes douleurs. Il est le poète ; mais la poésie, c’est l’Irlande, c’est la verte Érin secouant la rosée de sang et de larmes qui couvre ses collines, first flower of the earth, first gem of the sea, la première fleur de la terre, la première perle de la mer.

Changez O’Connell de place, transportez-le par exemple à Mâcon, département de Saöne-et-Loire, chef-lieu, préfecture, etc., dans le jardin anglais ou potager de M. Bouchard, et le charme est détruit, parce que la vérité n’est plus là. La différence entre les meetings d’Irlande et les meetings de Mâcon est assez bien caractérisée par la disparité des lieux de la scène et des accessoires. O’Connell est en plein air, il montre avec orgueil ses lacs et ses montagnes, et l’horizon sans bornes ; à Mâcon, nous avons des tentes, des guirlandes de feuillage, des décorations mobiles comme on en trouve dans le passage Choiseul pour faire des théâtres de société. A Mâcon, cent cinquante personnes reconduisent chez lui leur député, et on lui donne sous ses fenêtres une sérénade avec des solos de femmes et d’hommes (sic). En Irlande, O’Connell entraîne sur ses pas trois à quatre cent mille hommes, femmes et enfans. On prétend, dit-il, que je ne puis pas me faire entendre. Je suis sûr qu’il y a plus de cinquante mille personnes qui entendent chaque mot que je dis, bien plus encore, car je m’aperçois que ma voix va jusqu’à l’autre extrémité de la foule. » Hier encore, il s’écriait « Y a-t-il un orchestre par ici ? Jouez-moi le God save the Queen ! » Et aussitôt une douzaine d’orchestres font à la fois la plus fantastique explosion. À Mâcon, on félicite quelques centaines d’auditeurs, d’avoir bravé les intempéries de la saison. « Quelle glorieuse chose, s’écrie O’Connell, quelle glorieuse chose c’était que la tempête cette nuit ! Le temps était sombre ce matin, mais je vois que rien ne peut refroidir votre ardeur. »

Que Dieu me préserve, monsieur, de déprécier injustement les progrès que peuvent faire nos mœurs politiques. Je crois certainement qu’elles ne sauraient que gagner à ces manifestations publiques, à ces communications entre les masses et ceux qui font les lois pour elles. Mais le malheur est qu’on a voulu transformer un incident assez ordinaire en un grand évènement. Parce que M. de Lamartine a fait un discours où tout le monde pouvait prendre sa part, depuis le républicain jusqu’au conservateur, ce n’est pas une raison pour dire que la représentation nationale a changé de résidence, et que Rome n’est plus dans Rome. M. de Lamartine a l’esprit trop élevé, pour se laisser prendre à de pareilles amplifications, de même qu’il doit avoir trop de bon sens pour croire que sa position politique ressemble à celle d’O’Connell. Aussi, avez-vous vu comme il s’en défendait lui-même, et de la meilleure foi du monde, je n’en doute pas. O’Connell sait ce qu’il veut ; il a au suprême degré l’esprit pratique, et il est populaire parce qu’il est clair. M. de Lamartine ne peut être populaire que parmi les classes lettrées ; les habitudes de son esprit le portent trop vers les abstractions pour qu’il puisse mordre sur les masses. Vive le roi ! ou vive la république ! cela est clair, cela est net. Hurrah pour le rappel ! cela a un sens, cela peut se crier. Mais essayez donc de loger dans la tête du peuple une phrase comme celle-ci « À l’accomplissement régulier et pacifique des destinées de la démocratie ! » C’est un peu long ; c’est trop difficile à retenir, outre que ce n’est pas toujours facile à comprendre.

Et d’ailleurs, monsieur, y a-t-il place en France pour un O’Connell ? Où donc est notre Irlande ? O’Connell est le représentant, le soldat et le vengeur d’une race opprimée, d’une religion proscrite, d’une terre conquise. Qu’avons— nous, que pouvons-nous avoir de semblable en France ? M. de Lamartine ne dit-il pas lui-même : « Rien ne nous empêche plus de composer une seule et même famille… La révolution de 89 a enlevé toutes les barrières qui nous séparaient en trois ou quatre peuples différens, l’égalité des droits entre tous a produit enfin ce qu’elle devait produire : l’uniformité de patriotisme et la fusion de tous les intérêts en un intérêt commun. »

Résignons-nous, monsieur ; il n’y a pas chez nous matière à tribun. Nous ne pouvons pas avoir un O’Connell, parce que, Dieu merci ! nous n’avons pas une Irlande. Contentons-nous de la médiocrité de nos malheurs, et ne regrettons pas que les imperfections e notre état social ne soient pas de nature à prêter au dithyrambe. Acheter un O’Connell au prix d’une Irlande, ce serait le payer un peu cher, dût-il être M. de Lamartine.

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  1. Monumens romains et gothiques de Vienne en France.
  2. Prétoire est le nom qu’on donne vulgairement à Vienne aux restes d’un monument qu’on croit avec plus de raison avoir été le temple d’Auguste et de Livie.