Chronique de la quinzaine - 14 juin 1841

Chronique n° 220
14 juin 1841


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 juin 1841.


La politique étrangère n’a rien offert dans la quinzaine qui vient de s’écouler qui annonce une solution immédiate des questions pendantes. Nous avons lu ce qu’on pourrait appeler la consultation des signataires du traité du 15 juillet sur les modifications que Méhémet-Ali exige dans l’hatti-shériff d’investiture. Cette note fait sans doute faire un pas à la question, mais ne la résout pas complètement. La Porte s’est-elle décidée enfin, malgré toutes les intrigues du sérail et la vanité musulmane, à déchirer la première investiture et à signer la concession nouvelle ? Méhémet-Ali consentira-t-il à des clauses et à des restrictions qui ne laissent pas, surtout en ce qui concerne ses forcés militaires, d’être blessante pour son amour-propre ?

Il est difficile de croire que le pacha ignoré ce qui se passe soit en Orient, soit en Europe : d’un côté, l’Arabie et les villes saintes secouant de nouveau le joug de la Porte, la Syrie mécontente et agitée, la Thessalie et l’Épire en fermentation, la Bulgarie opprimée, écrasée plus encore que pacifiée, Candie en pleine révolte, et levant hardiment l’étendard du christianisme et de la Grèce ; de l’autre côté, l’alliance du 15 juillet dissoute de fait et impatiente de l’être aussi de droit, l’Autriche et la Prusse bien décidées à ne plus se mêler activement de la querelle turco-égyptienne, tenant le traité du 15 juillet pour un fait accompli et qu’on ne saurait renouveler, l’Angleterre agitée à l’intérieur, la Russie voyant de plus en plus approcher le moment où la question orientale éclatera tout entière ailleurs qu’à Alexandrie ; enfin la France isolée, mais armée, désirant la paix, voulant la paix, recommandant la paix, franchement, sincèrement, sans doute, mais qui, cependant, n’a pas oublié la guerre ; la France, dont l’opinion, pleine au fond de sens et de dignité, imposerait aux sentimens pacifiques comme aux entraînemens belliqueux des limites que nul n’aurait le pouvoir de franchir.

En présence de ces faits et de ces complications, serait-il impossible qu’une pensée de résistance vînt à germer de nouveau dans la tête du vieux pacha ? qu’il aimât encore mieux tenir de son épée que d’une concession offensante ce que désormais nul ne peut lui enlever ? S’il nous imitait, si, en conservant son armée, il s’isolait, et si, au lieu de payer des tributs à la Porte, il s’appliquait à faire jouir ses peuples d’une administration plus humaine et plus raisonnable, sa domination sur l’Égypte serait-elle moins assurée et pour lui et pour ses successeurs ? Posséderont-ils moins l’Égypte s’ils sont habiles, s’ils sont forts ? La garderont-ils, malgré l’investiture, s’ils sont incapables et désarmés ? L’Orient est livré à la force ; le droit y sera inconnu jusqu’au jour où les évènemens qui s’accompliront, Dieu seul sait quand et comment, le feront entrer définitivement dans le cercle de la civilisation européenne. Ce jour-là, pour l’Égypte aussi commencera une ère nouvelle, et, si un successeur de Méhémet peut alors régner sur ce pays, ce ne sera pas comme vassal d’un empire écroulé, mais comme l’héritier de celui qui s’était fait le représentant et le propagateur de nos idées, et avait devancé en Égypte la révolution que l’Europe prépare depuis long-temps à l’Orient.

Quoi qu’il en soit, tant que les arrangemens entre la Porte et le pacha n’auront pas été définitivement conclus et acceptés sans restriction aucune, on ne peut pas dire, légalement du moins, que le traité du 15 juillet est entré sans retour dans le domaine de l’histoire. La question est donc toujours au même point, en apparence du moins, car en réalité les faits nouveaux qui se préparent en Orient rejettent désormais la question égyptienne sur le second plan. Des prévisions plus graves encore, des craintes plus sérieuses, doivent aujourd’hui préoccuper les cabinets, ceux du moins qui désirent sincèrement le repos du monde et qui n’ont peint d’arrière-pensées à l’endroit de l’Orient.

Si les évènemens qui agitent l’empire ottoman prenaient quelque consistance, la politique de l’Angleterre et de la Russie quitterait, bon gré mal gré, les voies souterraines, et devrait se montrer au grand jour. C’est alors qu’il faudrait expliquer ce qu’on entendait par cette phrase sacramentelle qui a servi à déguiser tant de projets et à justifier tant d’erreurs, je veux dire, l’intégrité de l’empire ottoman. Et alors on verrait probablement que, tandis que la France entendait parler de la conservation en Orient d’un vaste empire, tout en lui laissant subir dans ses formes, dans ses diverses parties, dans son organisation, les profondes modifications que nous imposent plus ou moins à tous le cours des évènemens et l’esprit du temps, l’Angleterre et plus encore la Russie entendaient par là le maintien de cet empire avec tous ses vices, ses faiblesses, et ce désordre intérieur qui en détruisait le nerf et la vie, afin que, s’écroulant un jour avec fracas, il pût facilement devenir la proie de ses redoutables voisins.

Si rien de pareil n’était entré dans les projets plus ou moins éloignés de l’Angleterre, elle aurait été la dupe de la politique russe. Ses efforts pour abaisser, pour avilir le pacha d’Égypte, n’auraient été que des fautes grossières. Il était si facile de comprendre que Méhémet-Ali pouvait être l’appui le plus solide de la Porte, et de prévoir que l’ébranlement du pacha donnerait à l’empire tout entier une secousse dont il était impossible de calculer les effets. L’Autriche et la Prusse ont pu signer par faiblesse, qu’on nous passe le mot, par camaraderie politique ; l’Angleterre, loin d’éprouver aucune contrainte morale, avait au contraire d’excellentes raisons pour ne pas signer. Encore une fois, ou le cabinet Melbourne a été dupe, ou il avait conçu les arrière-pensées les plus ambitieuses.

L’empereur Nicolas, quelque pacifiques que soient ses penchans, ne peut cependant pas, malgré son autocratie, braver l’opinion de son pays, le sentiment national. Il peut patienter, tergiverser, jouer avec sa proie, caresser sa victime, lui adresser de douces paroles, attendre les évènemens, désirer même que le cours n’en soit pas précipité ; mais là s’arrête nécessairement la longanimité russe. Au-delà il y aurait impossibilité morale pour le successeur de Catherine.

Ainsi, en Orient plus qu’ailleurs, la politique est à la merci des évènemens. Certains faits venant à s’y accomplir, il est des rôles en quelque sorte obligés : celui de la Russie n’est pas douteux ; l’Angleterre est plus libre dans ses résolutions ; l’opinion publique y est moins absolue sur ce point, moins décidée qu’en Russie ; elle est distraite par plus d’intérêts divers et souvent opposés, éclairée et calmée par des débats contradictoires, et subordonnée aux intérêts du parti qui est au pouvoir.

Cette dernière circonstance est d’un grand poids dans ce moment. Les partis sont aux prises en Angleterre ; la lutte est des plus acharnées ; sir Robert Peel et lord John Russell ont fait jouer avec rudesse même les ressorts les plus délicats du système représentatif ; dans le dernier échec que les tories viennent de faire éprouver au cabinet à l’occasion du bill sur l’administration de la justice, le chef des conservateurs en s’armant de la prérogative des communes, a presque touché à la prérogative de la couronne.

Nous ne savons quel sera le résultat des élections générales qui vont agiter les trois royaumes. Il paraît certain que les tories auraient regagné du terrain dans l’Angleterre proprement dite, et, les questions que les whigs ont soulevées ne nous paraissent pas de nature à leur concilier l’opinion des comtés agricoles. Bien qu’en définitive les lois des céréales profitent aux propriétaires plus qu’aux fermiers, un brusque changement doit cependant inquiéter ces derniers. D’un côté, ils craignent de trouver des propriétaires d’autant plus difficiles qu’ils seront moins riches ; de l’autre, il est des baux à longs termes dont les propriétaires pourraient vouloir abuser, et des fermes de troisième ou de quatrième qualité que l’abolition du privilège ferait probablement abandonner.

Quoi qu’il en soit, il est difficile que cette lutte acharnée ne soit pas pour la future administration, quelle qu’elle soit, une cause d’embarras. Elle se trouvera en présence d’une opposition nombreuse, irritée, formidable, d’une opposition qui l’attaquera sans hésiter avec les motions les plus propres à soulever les intérêts, à exalter les esprits, à agiter les masses. Les Anglais ont une confiance illimitée dans la solidité de leur édifice politique : ils y croient comme la noblesse française croyait, en 1789, à la monarchie de Louis XIV ; je ne dis pas avec aussi peu de raison, mais avec la même conviction. Aussi les voit-on tenter sans crainte les épreuves les plus périlleuses, convaincus que le combat se terminera toujours par une transaction, que c’est là l’ultima ratio du système représentatif, du moins tel que l’ont fait leurs mœurs et leur caractère national. L’avenir nous apprendra si aujourd’hui cette confiance illimitée n’est pas une faute, même en Angleterre. En attendant, ce qui est certain, c’est que la lutte sera vive, opiniâtre : peut-on en conclure que le gouvernement anglais, affaibli, embarrassé à l’intérieur, sera forcé de négliger les questions extérieures ? qu’il évitera au dehors tout ce qui pourrait exiger des forces imposantes et un engagement, sérieux ?

Ce serait là, nous le croyons du moins, une illusion. Ce qu’on appelle vulgairement un coup de tête serait plus à craindre d’un cabinet harcelé à l’intérieur que d’une administration forte et franchement acceptée du pays. Les Anglais, malgré leur froideur et leur calme apparens, ont beaucoup de hardiesse politique. Ils savent oser. Ils ont même été plus d’une fois aventureux et téméraires. On les a souvent comparés aux Carthaginois, à cause de leur esprit commercial, et afin de pouvoir lancer contre eux l’épigramme de la foi punique. A vrai dire, l’aristocratie anglaise, et c’est elle encore qui gouverne l’Angleterre, rappelle plutôt le patriciat et le sénat de Rome. Comme lui, elle est habile, persévérante, capable de grandes choses, mais aussi capable de tout en politique. Rome aurait conquis aux Asies pour faire diversion aux exigences des plébéiens ; l’Angleterre tenterait demain la conquête de la Chine, si elle espérait pouvoir ainsi apaiser ses boutiquiers et ses prolétaires : Rome n’a jamais rien ménagé que ses intérêts. L’Angleterre pratique la même doctrine avec le même cynisme politique, et, il est juste de le reconnaître, elle ne trompe personne, car elle ne daigne pas mentir. L’Anglais porte dans la politique cette même horreur du mensonge qui l’honore dans la vie privée. Il sait se taire ; il ne ment pas. Aussi, lorsqu’il est contraint de parler, parle-t-il souvent avec une franchise, pour ne pas dire une brutalité qui étonne. Il se prend à justifier les choses les plus étranges. Il les justifie comme il les fait, sans ménagement aucun. Copenhague, Quiberon, Parga, le droit de visite, le blocus sur le papier, que sais-je ? tout lui est égal, lorsque l’intérêt de son pays lui paraît l’exiger.

C’est ainsi que si un cabinet anglais, si un parti arrivé au pouvoir (en Angleterre, ce ne sont pas des hommes, des individus, qui prennent les affaires, c’est toujours un parti), parvenait à se convaincre, que, pour apaiser les agitations intérieures de son pays et trouver de nouveaux débouchés à sa prodigieuse industrie, il fallût une puissante diversion à l’extérieur, il n’hésiterait pas un instant à engager la lutte, à tort ou à raison, dans l’Occident ou dans l’Orient, peu importe. Les Anglais sont des hommes complètement différens, selon qu’ils se placent au point de vue de la vie privée ou bien au point de vue politique. La politique n’est pour eux qu’une combinaison de l’esprit ; c’est de l’algèbre. Lisez l’histoire de leurs conquêtes dans l’Inde. Machiavel n’est plus qu’un enfant.

On se tromperait également si on croyait que l’état de ses finances serait pour l’Angleterre un obstacle insurmontable à toute entreprise hardie et coûteuse. Aurions-nous donc déjà oublié les énormes sacrifices qu’elle n’a pas craint de faire dans sa lutte avec l’empereur ? Les hommes accoutumés aux grandes affaires et aux gros bénéfices ne redoutent pas les dépenses. En cela aussi ils sont très hardis. Pour une expédition nationale, et toute conquête est nationale en Angleterre, il n’est pas de cabinet qui ne trouve argent et crédit, des prêteurs complaisans et des contribuables résignés. C’est le pays où l’esprit politique détermine un particulier à mettre des sommes énormes au service d’un comité électoral Ce sont la des moyens de corruption, des mœurs politiques qui nous révoltent. Est-il moins vrai que ces faits prouvent en même temps une ardeur, une énergie, une puissance de volonté contre laquelle il est certes permis de se mettre en garde, au point de vue de la politique extérieure ?

Résumons-nous ; s’il est encore possible que la question d’Orient s’ajourne pour quelques années, que Méhémet-Ali accepte l’hatti-shériff amendé, que les Candiotes soient écrasés ou qu’ils transigent, que les troubles de l’Arabie, de la Syrie, de la Thessalie, de la Macédoine, s’apaisent ou ne s’élèvent pas du moins jusqu’à un fait de révolution, et que la Russie elle-même se résigne à une prolongation du statu quo, il n’est pas moins vrai que plus d’un épais nuage paraît s’amonceler dans ce moment à l’horizon du côté de l’Orient. Le traité du 15 juillet, loin de tout calmer, a porté partout le trouble et l’agitation. Les populations chrétiennes n’ont pas vu dans l’expédition de Beyrouth la victoire du souverain sur le vassal, mais le triomphe de la croix sur le croissant. Le bon sens des masses leur a fait comprendre ce que nous avons souvent dit : — En frappant Méhémet-Ali, c’est l’empire que vous affaiblissez. — Si les évènemens ne sont pas arrêtés dans leur cours, bientôt il ne s’agira plus en Orient de mettre le sultan d’accord avec un de ses pachas, il s’agira de l’empire lui-même, de l’équilibre européen, de la paix du monde, et cela en présence de deux immenses ambitions, l’ambition russe, l’ambition britannique, prêtes également, selon les circonstances et selon leurs intérêts, à s’allier et à combattre, à s’allier aujourd’hui, à s’attaquer demain, et réciproquement.

Au milieu de ces circonstances et de ces possibilités, nous ne voulons pas encore dire de ces probabilités, quelle est notre situation ? Nous ne voulons rien exagérer ; nous ne voulons d’injustice pour personne. Si l’optimisme systématique peut quelquefois paraître niais, le pessimisme systématique mériterait une épithète plus sévère encore.

La France, quoi qu’on en dise, possède tous les moyens matériels que la prévoyance politique recommande à une nation qui a souci de ses intérêts et de sa dignité. Le trait du 15 juillet n’a pas été sans utilité pour nous : en nous blessant, il nous a réveillés. Nous nous sommes aperçus tout à coup que les psalmodies des philantropes et des humanitaires avaient par trop endormi notre esprit politique ; que, s’il nous faut des navettes, il nous faut aussi des fusils ; que les chevaux de diligence ne marcheraient pas long-temps en sûreté si nous manquions de chevaux de dragons et de cuirassiers, et que, s’il est utile de sillonner le pays de chemins de fer, il n’est pas moins nécessaire de réparer nos places fortes et de ne pas laisser dépérir notre marine militaire.

La France est armée, et, quoiqu’on fasse, elle restera armée, sauf à proportionner l’effectif de ses armemens aux mouvemens de la politique générale. Si le gouvernement n’a pas obtenu pour l’organisation de l’armée, et surtout pour la réserve, les ressources que lui promettait le projet de loi sur le recrutement il doit se l’imputer. Il n’avait qu’à simplifier son projet, à en extraire les deux ou trois dispositions qui étaient fondamentales, et à réserver tout le reste pour un projet plus mûrement élaboré. La loi ainsi réduite aurait été votée dans cette session. On a insisté ; on a voulu en quelque sorte contraindre la chambre des pairs à voter la loi tout entière sans le moindre amendement. La chambre a usé de son droit ; elle a bien fait. Le gouvernement a retiré le projet : c’était aussi son droit. Nul ne peut s’en plaindre ; le gouvernement peut, sauf la responsabilité des ministres, retirer un projet qui se discute, comme il peut proposer à la couronne de ne pas sanctionner un projet adopté. Seulement il a prouvé, en le retirant, ou que le projet ne lui tenait pas fort à cœur, ou qu’il n’a pas effectivement le pouvoir de rappeler à Paris un nombre suffisant de députés ; c’est dire en d’autres termes, qu’en fait la chambre des députés dot elle-même sa session.

Au reste, l’ajournement de ces mesures ne désarme point le pays. Les crédits supplémentaires ont été votés à une grande majorité. La loi sur les travaux publics, extraordinaires sera également adoptée. L’essentiel est dans les fortifications et les arsenaux, dans tout ce qui ne peut s’improviser. La France ne manquera jamais d’hommes qui, au bout de quelques semaines, pourront sans fatuité déposer le nom de recrues et d’appeler des soldats.

Si les moyens matériels ne nous manquent pas, si le pays a su prendre, au prix de grands sacrifices, une attitude conforme à ses vrais intérêts et à sa dignité, est-ce la force morale qui pourrait lui faire défaut dans des circonstances que nous sommes loin d’appeler de nos vœux, mais qui ne sont cependant pas chose impossible ?

Sans doute le pays veut la paix, il en désire sincèrement le maintien, il en apprécie les bienfaits, et il lui serait douloureux de se voir tout à coup détourné de ces voies d’amélioration et de progrès où il se trouve si heureusement engagé.

Ce sentiment a cependant ses bornes ; l’Europe a pu le voir au 15 juillet. Quoi qu’en aient dit les raisonneurs posthumes, la France avait trouvé tout simple que son gouvernement prît immédiatement, même par ordonnance, une attitude imposante, un maintien sévère, vis-à-vis de l’étranger. La France n’est pas ambitieuse de conquêtes, cela est vrai ; elle n’éprouve aucune impatience de ses frontières actuelles. La chanson sur le vert et libre Rhin n’est bonne tout au plus qu’à charmer l’oisiveté quelque peu niaise des tabagies teutoniques ; on lui fait trop d’honneur de la prendre au sérieux.

Mais si la France ne songe pas à s’agrandir, elle est encore moins disposée à s’abaisser. Encore une fois l’Europe le sait, et nous sommes convaincus qu’elle ne voudrait à aucun prix jouer une seconde fois le jeu des Palmerston et des Ponsonby.

Loin de là. Si les complications de l’Orient devenaient de plus en plus sérieuses, c’est vers la France que se tourneraient une juste sollicitude, les regards de tous les cabinets. Le rôle de la France serait des plus importans. Il n’y aurait alors que trois hypothèses possibles : le concert européen ; la Russie et l’Angleterre se séparant, par un pacte particulier, des autres puissances ; enfin, la RussIe et l’Angleterre suivant des routes opposées. Dans cette troisième hypothèse, ce serait sans doute la Russie qui, sous l’inspiration exclusive du principe russe, se détacherait seule de l’alliance européenne. Dans chacune de ces suppositions, l’Europe ne pourrait se passer de la coopération de la France. Elle lui serait également nécessaire et pour régler la question orientale par un accord durable, et sérieux, et pour s’opposer avec succès aux efforts de ceux qui essaieraient de troubler à leur profit l’équilibre européen.

La situation de la France, loin d’être mauvaise, serait au contraire de nature à rehausser son influence en Europe, à lui conserver du moins le haut rang qui lui appartient. Si ce résultat n’était pas obtenu, il faudrait reconnaître que le cabinet aurait manqué aux circonstances.

Loin de nous la pensée de rabaisser ces considérations jusqu’au dénigrement et à la satire. Nous nous plaisons à reconnaître tout ce que le cabinet du 29 octobre renferme de capacité, d’expérience, de hautes lumières. Ce que nous redoutons pour lui, et en conséquence pour le pays et pour notre situation en Europe, c’est l’état des partis chez nous, et par là la situation de ces ministères qui se succèdent avec une rapidité qui serait ridicule, si elle n’était pas effrayante. Ce que nous redoutons, c’est la faiblesse qui paraît incurable de ces administrations qu’un rien inquiète, qu’un rien ébranle, qu’un rien peut renverser. Comment se préoccuper fortement, avec suite, avec persévérance, des affaires extérieures, de ces affaires si graves, si délicates, si compliquées, lorsqu’on est tous les jours, à chaque instant, aux prises, non avec des partis forts et compacts, mais avec mille individualités puissantes, lorsqu’il faut parler mille langages, étudier mille nuances, ménager mille caprices, et dépenser en ces misères le temps, la parole, la pensée, le travail et la vie ?

Nous ne nous méfions pas des hommes, mais des circonstances où ils se trouvent placés. Ce que nous voudrions, quel que soit d’ailleurs le cabinet, c’est une administration qui parvînt enfin à reconstituer dans les chambres une de ces majorités sans lesquelles la politique extérieure ne peut être conduite avec l’esprit de suite et de prévoyance qui doit appartenir au cabinet d’une grande puissance.

Sans doute les démocraties ne comportent pas, nous l’avons souvent dit ces organisations parlementaires fortes et compactes dont la vieille Angleterre avait donné l’exemple et le modèle ; mais on a exagéré chez nous même les tendances de la démocratie.

D’ailleurs, n’est-il pas évident que le cabinet n’a vécu jusqu’ici que d’une vie en quelque sorte provisoire ? qu’il a dû s’appuyer tour à tour des opinions les moins homogènes, et que cette portion du centre gauche qui a voté d’ordinaire avec les centres, était encore plus préoccupée du renversement de l’ancien cabinet que de la fondation du nouveau ?

Ces remarques ne sont pas un reproche. Il fallait exister d’abord et traverser le moins mal possible la session qui s’ouvrait à la naissance même du ministère.

Mais la session touche à son terme. Le cabinet est trop éclairé pour ne pas comprendre que cette vie provisoire ne pourrait se traîner au travers de la session prochaine. Il faut trouver l’élixir de vie ou succomber.

Parlons sans figures. Ou le ministère trouvera les moyens de cimenter l’union d’une fraction du centre gauche avec les centres, ou son existence sera tous les jours compromise ; il sera tous les jours à la merci d’un vote, d’un mouvement d’humeur, d’une combinaison nouvelle.

Le centre gauche a des doctrines, des précédens, des engagemens ; on ne peut exiger de lui qu’il les abdique. Il s’abdiquerait lui-même. Aussi la question pratique est toute simple. Une transaction, une transaction dans les choses, est-elle possible entre une portion du centre gauche et les centres ? En d’autres termes, les centres peuvent-ils enfin consentir à certaines concessions, accomplir aujourd’hui ce qu’ils n’ont jamais proclamé impossible, mais ce qu’ils ont toujours ajourné ?

Nous ne nous chargeons pas de la réponse. Nous ne sommes ici qu’historien. En fait, c’est là la question, la clé de la situation. Nous posons le problème. Ce n’est pas à nous qu’il appartient de le résoudre.




— Le Théâtre-Français ne chôme pas ; il n’y a pas pour lui de saison d’été. Pendant que le plus brillant et le plus royal de ses jeunes talens est allé faire croisade pour Racine et Corneille outre Manche, les débuts ici se multiplient ; il y en a eu d’heureux. Le Molière va toujours ; en attendant une autre Célimène, s’il en est encore, on a dans Mlle Brohan une jolie soubrette déjà assez forte en gueule et toute façonnée. Les pièces nouvelles elles-mêmes ne cessent pas. Les académiciens et ceux qui veulent l’être paient de leur personne. Après M. Alexandre Soumet, voilà M. Alexandre Dumas qui arrive dare dare de Florence pour pousser la veine heureuse que quelques-uns ont grand tort, selon nous, de lui reprocher, car elle est toute naturelle chez lui, elle amuse, elle repose de ces grands drames passionnés sans doute, mais un peu échevelés, que prodiguait sa jeunesse et que la jeunesse seule pouvait tout-à-fait goûter. On a eu beau vouloir réformer et enfoncer nos pères, on y revient. L’essentiel est d’y revenir de bonne grace et en fils de la maison. Cette fois encore, comme dans Mademoiselle de Belle-Isle, c’est Un Mariage sous Louis XV ; à la bonne heure ! on n’en sortira pas.

Nous n’avons point à raconter la pièce de M. Dumas ; l’intérêt de sa comédie repose beaucoup moins sur la donnée même, qui est fort simple, que sur les développemens plus ou moins piquans que l’auteur en a tirés. Remarquons pourtant tout d’abord que l’auteur s’acclimate : dans Un Mariage sous Louis XV, sauf le dernier acte, l’allure comique est conservée toujours ; l’analyse fine et gaie des passions suffit constamment à occuper, à éveiller l’attention. Dans Mademoiselle de Belle-Isle, le drame se montrait encore, l’émotion prétendait usurper sur le sourire ; en plus d’une scène, le côté régence et capricieusement rajeuni ou vieilli s’effaçait devant un ton trop moderne ; les fines réparties de Richelieu se croisaient avec des ressouvenirs un peu délirans de Teresa et d’Antony. Dans Un Mariage sous Louis XV, la peinture du XVIIIe siècle a gagné du moins en unité en vérité. Les deux rôles les plus sérieux même de la pièce, ceux du chevalier et du commandeur, ne s’écartent jamais du ton qui sied à la comédie. Pendant les quatre premiers actes, pendant le premier et le quatrième surtout, l’impression de gaieté, de curiosité joyeuse, s soutient à merveille. Tout se passe en vives causeries, en incidens assez aimables ; on est en plein XVIIIe siècle enfin. Nous n’ignorons pas qu’on a exprimé sur la pièce de M. Dumas une opinion toute différente de celle-ci. On a reproché au peintre de n’être ni original, ni fidèle. Assurément, ayant à traiter une donnée à peu près semblable, Marivaux a fait tout autrement parler ses personnages ; il a mis dans leur bouche un langage charmant, quoique plein d’afféterie ; il a traduit les passions et l’esprit de son époque dans leurs plus fugitives nuances. Mais n’est-il pas une autre manière de nous peindre et de nous raconter le XVIIIC siècle, surtout à distance ? Tout s’est-il passé alors en conversations subtiles et maniérées ? Le siècle n’a-t-il point eu aussi un côté essentiellement dramatique, aventureux, mobile, folles intrigues, paris téméraires, liaisons capricieusement dénouées, la part qu’a choisie M. Dumas enfin ?

Nous ne croyons pas non plus qu’on puisse reprocher sérieusement à la pièce nouvelle de manquer d’originalité. Jamais, au contraire, cette spirituelle entente de la scène, qui est une des qualités distinctives du talent de M. Dumas, ne s’est montrée plus clairement que dans quelques parties d’Un Mariage sous Louis XV. Rien qu’à examiner la façon et la mise en train, on pourrait deviner la main du faiseur. Si on peut reprocher à M. Dumas de trop négliger l’exécution de ses plans, d’ébaucher plutôt que d’arrêter le style de ses drames, on ne saurait lui contester sa supériorité dans cette science délicate de l’agencement d’une pièce, où M. Scribe est un maître. N’a-t-il pas trop compté dessus cette fois, et les ressorts n’eussent-ils pas mieux joué encore en se resserrant ? Quelques longueurs, en un mot, n’auraient-elles pu disparaître, et, grace à une recherche plus assidue de la concentration, le succès mérité qu’a obtenu la comédie de M. Dumas n’aurait-il pas été plus franc, plus complet ? Quoi qu’il en soit, l’ensemble élégant et spirituel a fait oublier les imperfections de détail. On a applaudi la pièce nouvelle, et on y reviendra. En ces temps d’affaissement littéraire, c’est quelque chose qu’une œuvre heureusement et facilement venue, qui délasse l’esprit fatigué de tant d’essais maladroits et d’avortemens laborieux.

Quelques jours après la première représentation de cette comédie, jouée, n’oublions pas de le dire, avec beaucoup de grace et de distinction, le Théâtre-Français a repris Hernani, le plus lyrique, sinon le plus complet des drames de M. Hugo. C’est toujours un sujet d’étude intéressant que l’attitude du public, en présence de cette œuvre dont l’apparition souleva autrefois tant d’orages et de rumeurs. Rien n’égale le calme, l’attention bienveillante et soutenue avec laquelle on écoute aujourd’hui ce drame plein de sève poétique, et « merveilleux comme un conte. » La reprise de l’Amphitryon, une des plus charmantes comédies de Molière, a suivi de près la reprise d’Hernani. Ainsi, le vieux répertoire côtoie sans cesse le nouveau. C’est assurément un des plus beaux privilèges du Théâtre-Français de pouvoir sans cesse placer, comme un vivant commentaire en regard des efforts parfois heureux du présent, les travaux glorieux et accomplis du passé.

Ce n’est certes pas nous qui nous élèverons contre toute tentative ayant pour but d’introduire sur notre scène les chefs-d’œuvre étrangers ; Goethe, Schiller, Shakespeare, comme Weber, Mozart, Cimarosa, doivent, à notre sens, régner à côté des noms dont nous avons droit de nous enorgueillir. L’art n’admet pas de distinction dans la sphère élevée qu’il habite ; son divin langage, qu’il se traduise en strophes cadencées, en mélodies harmonieuses, ne s’adresse qu’à l’intelligence, à la sensibilité humaine, n’exalte que le sentiment idéal, et lie dans une même chaîne fraternelle les heureux esprits qu’il a marqués au front. Mais autant la mission de faire connaître dans toute leur pureté les œuvres des maîtres nous semble louable et digne d’encouragemens, autant elle nous parait sacrilège lorsqu’elle ne sert de prétexte qu’à dénaturer leur pensée, et à briser le moule d’où leur inspiration est sortie d’un seul jet.

Des trois partitions laissées par Weber, M. Berlioz a traduit Freyschütz, la seule qui fût parfaitement connue en France, et dont les proportions d’opéra comique ne pouvaient convenir à la scène où l’on voulait la produire. Des récitatifs étaient nécessaires, Weber avait compris sous une tout autre forme le drame simple et touchant qu’il avait à traiter ; mais à quoi bon se préoccuper de ces choses ? L’Opéra n’a-t-il pas sous la main M. Berlioz, dont l’autorité, en fait d’art et de convenance, vaut bien celle de Weber ? M. Berlioz pourvoira à tout ; il n’est pas homme à s’effrayer de si peu, et le voisinage du grand compositeur, loin de l’épouvanter, ne lui donne qu’une modeste assurance. Aussi, faut-il le voir à l’œuvre ! Avec quelle complaisance il se laisse aller à sa fantaisie, ne trouvant jamais l’espace assez vaste entre deux morceaux pour étaler tout à son aise sa traînante et fastidieuse mélopée, entourant cette musique vive et saisissante des liens de sa pensée confuse, fatiguant l’auditoire, écrasant les chanteurs, et jetant un manteau de plomb sur cette fantastique et merveilleuse conception !

Certes, s’il était un maître dont la forme dût être respectée, c’était Weber. A voir avec quel soin l’auteur de Freyschütz avait étudié chaque nuance, développé chaque caractère, depuis les sentimens les plus intimes jusqu’aux plus exaltés, aurait dû comprendre de quelle importance devenait une déviation, quelque légère qu’elle fût, dans la route qu’il s’était tracée, et quelle étrange confusion y apporterait l’esprit maladroit qui voudrait, s’imposer à l’œuvre du maître. On se demande pourquoi M. Berlioz n’a pas, au lieu du Freyschütz, qui lui offrait tant d’écueils, traduit la partition d’Euryanthe, dont les proportions grandioses et la forme épique étaient dans toutes les conditions voulues par l’Académie royale de Musique. Malheureusement, dans cet ouvrage, Weber s’est chargé de toute la besogne, les récitatifs y sont au complet ; c’est peut-être à cause de cela que M. Berlioz l’a dédaigné. Pour ne rien négliger et compléter gaiement son ouvrage, le traducteur de Freyschütz a eu l’heureuse idée d’intercaller dans le cours du troisième acte des airs de ballet pris, l’un dans des fragmens d’Oberon, l’autre, le croirait-on ? composé en entier de cet admirable morceau, l’Invitation à la walse, où la mélancolie, la passion, les fureurs jalouses, forment le plus puissant drame qui soit sorti du cerveau d’un poète. Les mélodies touchantes accompagnent les ronds de jambe des danseuses, les cris de rage et de désespoir se traduisent par les immenses entrechats des danseurs. Jamais parodie d’un chef-d’œuvre n’a été faite d’une façon plus maladroite et plus inconvenante. Était-ce à M. Berlioz, le détracteur forcené le tout pastiche et de tout pot-pourri, de renchérir encore sur les autres, et de porter une main imprudente sur ce qu’il y a de plus sacré au monde, les larmes d’un poète ?

La mauvaise fortune qui s’est attachée dès les premiers jours à la nouvelle traduction de Freyschütz, semble de plus en plus étendre sa fatale influence sur chanteurs et choristes. A vrai dire, l’Opéra ne s’est guère mis en frais pour la combattre ; jamais exécution et mise en scène n’ont été plus négligées. Les chœurs, partie si importante dans cet ouvrage, sont menés avec une mollesse, une incurie impardonnables ; les femmes manquent presque toujours leur entrée dans le refrain de la chanson de Kilian. Le chœur des chasseurs est dit avec plus de soin ; on y observe fidèlement les nuances indiquées par l’auteur ; c’est le seul morceau de la pièce où l’on pressente dans l’exécution une intention intelligente, où puissent revivre encore les souvenirs des chœurs allemands.

Mlle Stoltz n’a rien compris au rôle d’Agathe. Toutes les charmantes intentions du compositeur s’effacent sous l’interprétation vulgaire de la cantatrice ; dans le grand air du second acte, air qui, par son élan passionné, électrise les natures les moins impressionnables, Mme Stoltz reste aussi glacée, aussi terne qu’en chantant le récitatif de M. Berlioz. Mme Stoltz ne trouve son pendant que chez M. Marié, qui se fait, comme elle, un jeu des intonations et des mouvemens indiqués. Pour le jeune ténor, le texte de l’auteur n’existe plus du moment qu’il est en présence du public ; dans tout le cours du rôle de Max, M. Marié a trouvé à peine une ou deux occasions de se faire applaudir d’une façon à peu près méritée ; c’est avoir certainement du malheur quand on pense au succès qu’obtenait l’Allemand Haitzinger dans cette heureuse création de Weber, et au peu d’effort qu’il semblait faire pour mettre en lumière les trésors de mélodie qu’y avait semés le compositeur.

On conçoit difficilement que l’Académie royale de Musique se soit résignée à mettre en scène un des plus beaux et des plus complets ouvrages de notre temps avec de semblables chanteurs. Le Freyschütz de Weber valait bien la peine, qu’on fît taire les petites haines jalouses des prime-donne de l’endroit, et qu’on engageât Mlle Loëve, la cantatrice allemande qui est restée deux mois à la disposition de l’Opéra, et que, par une faiblesse inqualifiable, on a laissé partir. On aurait pu aussi employer à l’égard de Duprez, et pour lui rendre le rôle de Max abordable, les moyens dont s’est servi pour faciliter le rôle d’Agathe à Mme Stoltz. Dans le cas même où l’une des tentatives que nous indiquons n’eût point réussi, on aurait du moins témoigné le désir sincère de rendre au génie de Weber l’hommage qui lui est dû.




NOUVEAUX PORTRAITS, par M. Charles Nodier [1] — Il faut le dire, on a beaucoup abusé des mélanges dans ce temps-ci, et presque chacun, sans se donner la patience d’attendre, de compléter, de coordonner, de rectifier, recueille au fur et à mesure les fragmens qu’il sème dans les journaux, comme pour régler de temps en temps avec le passé. Sans doute il ne faudrait pas trop se plaindre de cette méthode, car elle nous a valu des collections excellentes ; en philosophie, par exemple, les fragmens de M. Cousin et de M. Jouffroy ; en littérature, les charmans portraits de M. Sainte-Beuve ; il ne faudrait pas trop s’en plaindre, car c’est là une des conditions même de la littérature actuelle A mesure, en effet, que la presse a tenu plus de place, les meilleures plumes s’y sont vouées, les unes un peu, les autres tout-à-fait. Il y a même, à l’heure qu’il est, plusieurs hommes distingués, plusieurs hommes éminens dans les lettres qui n’ont écrit que des articles de journaux. Ce serait donc une ingratitude maladroite de la presse de trop maltraiter ces sortes d’ouvrages et de dire du mal de ce qui a été sa vie propre, de blâmer en volumes ce qu’elle a loué en articles, en un mot, de médire d’elle-même, sous prétexte qu’elle a changé de format. Constatons seulement qu’on a singulièrement étendu le privilège, et qu’on a réuni bien des improvisations par trop incohérentes, par trop marquées d’actualité, comme on dit maintenant en mauvais français. Que de gens, jusqu’aux plus minces érudits, ont eu le fétichisme de leur pensée ! Que de gens inconnus ont donné leurs mélanges complets ! Il n’est pas, je crois, jusqu’à M. Berger (de Xivrey), qui n’ait fait imprimer le recueil de ses articles. Qu’est-il arrivé de là ? C’est que les bons recueils ont un peu souffert du voisinage des mauvais, et que ce qui n’avait paru que médiocre, grace à l’isolement successif des articles, a paru détestable, une fois rapproché.

Si quelqu’un a usé et aussi abusé de la littérature de fragmens, c’est bien M. Nodier. Mais à quel talent, je le demande, cette dispersion et cette allure brisée vont-elles mieux ? Qui y a mis plus de grace et de charme ? La plupart des morceaux qui composent le dernier ouvrage de M. Nodier, les Nouveaux Souvenirs [2], sont déjà connus ; il s’agit de Charlotte Corday, de Fouché, de Réal, d’une foule de personnages de la révolution, de Pichegru surtout, que M. Nodier veut absolument réhabiliter, et cela avec une persistance qui, devant l’inflexibilité de l’opinion, suppose une conviction vive. C’est la première fois que ces morceaux épars reparaissent ainsi coordonnés, et avec une unité que ma mémoire ne leur aurait pas supposée.

S’il est un livre, au monde qui échappe à l’analyse, qui se dérobe au comte rendu, qui fuie devant la critique, quand la critique tâche d’abréger et d’extraire, ce sont bien les Souvenirs de M. Nodier. Ces riens de la jeunesse si habilement racontés, un certain tour d’imagination qui avive la réalité, ce laisser-aller, et, si j’osais dire, cette flanerie perpétuelle de la pensée, ce désordre savant du récit, un sentiment si réel et si désabusé des choses et des hommes, tant de malice fine et enjouée, tout cela se devine et ne se raconte pas. Peut-être l’art consommé du prosateur ne se déguise-t-il pas assez, et la simplicité est-elle parfois trop prévue, trop arrangée. Le flexible talent de M. Nodier brille bien plus à l’aise quand l’apprêt de la politique et de la couleur historique ne le préoccupe plus, et quand il mélange franchement la rêverie et le souvenir, comme dans ses nouvelles charmantes, Amélie ou Clémentine. Ici M. Nodier s’excuse souvent, beaucoup trop souvent, de ses redites qui n’en sont pas, de ses banalités qui sont au contraire la distinction même. A la longue, cela taquine, et, dans un moment de pique, on serait tenté de dire à l’auteur qu’il a raison, et qu’il rappelle très mal à propos au lecteur ce que le lecteur était si disposé à oublier.

Parmi les détails si curieux qu’il donne sur le procès de Babeuf, M. Nodier a parlé de Darthé, ce farouche beau-frère de Joseph Lebon, qui a laissé dans le nord de si terribles souvenirs, et qui fut seul condamné à mort avec Babeuf, comme apôtre de ces doctrines odieuses contre la propriété, dont le souvenir n’est pas encore éteint. M. Nodier assure que le silence absolu de Darthé contrasta à l’audience avec l’intarissable faconde de Babeuf. Darthé pourtant avait projeté une réponse qu’il devait lire au tribunal et qui est demeurée inédite ; elle a pour titre : Darthé patriote de 89 aux républicains ses frères et à ses juges. Le hasard a mis l’autographe entre nos mains ; il n’a pas moins de douze pages ; en voici un court fragment : »Je n’eus jamais pu penser que j’aurais été arrêté comme ennemi d’une révolution qui fut dans mes principes avant qu’elle ne fût même parvenue au point d’anéantir toute espèce de despotisme… J’ai maintenant vingt-huit ans ; j’étudiais en droit à Paris à l’époque de la révolution…. Je forçai cette ville, l’hôtel des Invalides que le tyran avait désigné comme l’arsenal des armes qui devaient immoler les ennemis de la révolution. Fier de l’arme que j’y avais enlevée, je marchai à la conquête de la Bastille Je fus employé dans des détachemens envoyés pour protéger les convois de farine qui venaient approvisionner Paris… J’accompagnai les patriotes qui marchaient contre Versailles, repaire infâme de brigands contre-révolutionnaires… Ces occupations sans relâche altérèrent ma santé ; je tombai malade et je retournai dans ma famille… Arrivé à Saint-Pol, mon pays natal, mes premiers soins furent d’y propager la haine des tyrans et l’amour du peuple. En 1791, mes compatriotes me nommèrent membre de la municipalité régénérée… Secrétaire du district, membre du directoire du Pas-de-Calais, j’eus l’honneur d’être du nombre de ces patriotes qu’on appelait maratistes ; je signai une dénonciation contre le traître Roland, et toutes les adresses contre le tyran Capet… Quand j’eus été envoyé comme commissaire pour le recrutement des trois cent mille hommes dans le district de Montreuil, quand j’eus été envoyé aux troupes du Nord lors de la trahison de Dumouriez, la convention nationale déclara que j’avais bien mérité de la patrie… Après quelques autres missions, Potier, accusateur public, étant malade, le représentant du peuple Lebon me força, malgré mon refus et le peu d’usage, à remplir cette place. Mon patriotisme reconnu, plutôt que mes liaisons avec le représentant, me firent nommer à ce poste, que je remplis pendant deux mois avec la justice et la fermeté républicaines… Ma conduite s’est-elle un seul instant démentie ? J’ose dire que non… Je braverai donc les haines particulières des aristocrates qui ont toujours vu en moi un ennemi gênant il est vrai, mais qui devait l’être… » - Telle est l’autobiographie de Darthé ; je la recommande au perspicace auteur des Souvenirs.




ÉNÉSIDEME, par M. Émile Saisset [3]. —Pyrrhon, Énésidème et Sextus sont les trois plus grands noms de la philosophie sceptique ; mais Pyrrhon n’a rien écrit, les ouvrages d’Énésidème sont perdus, et Sextus Empiricus, qui nous a conservé les argumens de ses devanciers, a passé facilement pour le maître d’une philosophie dont il n’est en réalité que l’historien. Pyrrhon n’a que l’honneur d’être le héros de la secte, l’homme aux aventures, le modèle achevé de la vie sceptique. La tradition, fort contestable du reste, nous apprend qu’il dédaignait d’éviter un précipice, ou de fuir devant un chien enragé, indifférent et incertain sur toutes choses. Le scepticisme, poussé dans ces rudes conséquences, a quelque chose en soi de si étrange et de si farouche, qu’il n’est pas à craindre que la morale publique en soit altérée. Mais que de sceptiques, par le monde, qui doutent de tous les principes, de la philosophie par conséquent, et de par la morale, et qui ne consentent à admettre les faits dans la vie pratique que pour sauver les apparences ! On raconte qu’étant avec ses amis sur un vaisseau en danger de périr, Pyrrhon demeura seul inaccessible à la crainte ; et montrant à ceux qui l’entouraient un pourceau qui se trouvait là et qui mangeait à son ordinaire : Voilà, dit-il, la véritable indifférence, et la véritable philosophie. Fasse qui voudra son profit de cet exemple et de cette maxime. Mais cherchez-vous la morale qui ressort de ces beaux principes : Anaxarque, le maître de Pyrrhon, étant tombé dans un puits, Pyrrhon passa outre sans daigner lui tendre la main ; et Anaxarque l’approuva de cette indifférence. L’approbation est étrange, mais par malheur le fait qui a provoquée ne l’était pas. Voilà qui fait bien voir, assurément, l’utilité de donner à la morale, à là science, une base solide ; or, étudier les fondemens de la science, n’est-ce pas étudier et combattre le scepticisme ? C’est une étude d’ailleurs pleine d’intérêt et de passion, quoiqu’elle semble au premier coup d’œil si abstraite et si subtile. Car n’est-ce pas elle qui nous fait voir « la superbe raison invinciblement froissée par ses propres armes, et l’homme en révolte sanglante contre l’homme ? »

Jamais cette révolte n’a été plus complète et plus dangereuse que dans Enésidème. En employant avec habileté les passages de Diogène, d’Eusèbe et de Photius, M. Émile Saisset est parvenu à tirer des livres de Sextus Empiricus une exposition complète du scepticisme d’Énésidème, et des moyens dont il usait pour l’établir. C’est une réhabilitation qui sera fatale à la gloire de Sextus ; et Énésidème ne peut que gagner d’ailleurs à se trouver traduit dans une langue élégante, claire, concise. La prolixité de Sextus est bien inutile quand il s’agit du scepticisme ; et quand on a une fois posé l’objection, on peut s’en rapporter à l’esprit humain qui saura la tourner et retourner de cent façons, et qui n’en découvrira que trop tôt la profondeur. Une seule phrase de Montaigne renferme Sextus presque tout entier : « Pour juger, dit-il, des apparences que nous recevons des sujets, il nous faudrait un instrument judicatoire ; pour vérifier cet instrument, il nous y fault de la démonstration ; pour vérifier la démonstration, un instrument ; nous voylà au rouet. Puisque les sens ne peuvent arrêter notre dispute, étant pleins euls-mêmes d’incertitude, il faut que ce soit la raison ; auculne raison ne s’établira sans une aultre raison : nous voilà à reculons jusqu’à l’infini. ».

Énésidème a du reste construit son scepticisme avec un grand appareil ; il a fait du doute une science régulière. La question logique, la plus radicale de toutes, puisqu’elle conteste la légitimité de nos facultés intellectuelles ; la question métaphysique, qui détruit entre les êtres tout autre lien que celui de juxtaposition, en ôtant jusqu’à l’idée de cause et d’effet ; la question morale qui traduit les mêmes doctrines sous une autre forme pour la pratique de la vie ; Énésidème a parcouru tout cet arsenal du doute, et la souveraineté de la raison humaine n’a été depuis attaquée que par les mêmes armes. Hume et Kant ne sont sur ce point que les continuateurs d’Enésidème. N’est-ce pas là une belle louange, pour un philosophe du premier siècle de notre ère ?

Tout homme qui a des lettres, et qui a touché même du bout des doigts les matières philosophiques, sait assez que le repos d’esprit ne se rencontre guère dans la science, et que la métaphysique est bien loin d’être inexpugnable comme la géométrie. C’est peut-être pour s’encourager eux-mêmes et pour chasser ces mauvaises pensées, que les grands fabricateurs de systèmes ont coutume de célébrer la sérénité de leur ame, et de se montrer à nous parfaitement rassurés sur l’excellence de leurs constructions fragiles. Qui ne sait les apologies de Malebranche pour les esprits animaux, la naïve admiration de Leibnitz pour son harmonie préétablie, et cette béatitude que Spinosa promet à quiconque admettra le panthéisme sur la foi de ses théorèmes ? Sextus Empiricus n’a pas une confiance moins robuste dans la grande vertu de son remède. « Il en est, dit-il, du philosophe sceptique à peu près comme du peintre Appelles qui voulant représenter l’écume d’un cheval, et désespérant de son entreprise, jeta contre son tableau l’éponge dont il nettoyait ses pinceaux. L’éponge atteignit le cheval et en imita parfaitement l’écume. C’est ainsi que les sceptiques essayèrent à l’origine d’obtenir la sérénité de l’ame, en résolvant les contradictions ; n’y pouvant parvenir, ils doutèrent, et aussitôt leur doute fut suivi de la sérénité comme un corps l’est de son ombre. Voilà bien les sceptique tranquille et satisfait, et faisant vanité d’être sceptique ; celui dont Pascal a dit, qu’il n’avait point de termes pour qualifier une si extravagante créature.

M. Émile Saisset ne s’est pas contenté de dépenser beaucoup de science et d’érudition pour retrouver toute la philosophie d’Énésidème ; il l’a combattue pied à pied, avec esprit, avec finesse ; et s’il n’a pas triomphé de ce rude adversaire, c’est qu’il n’est guère facile en vérité de triompher d’un sceptique. Dans ces discussions radicales, chacun combat pour établir nettement la position des son parti, sans aucune chance de faire des prosélytes. M. Émile Saisset est du parti du bon sens et de la saine philosophie, et ceux qui le liront ne seront guère tentés, assurément, de se mettre avec Énésidème contre lui. Un sceptique achevé n’en guérirait pas ; car c’est une maladie incurable. Toutes ces discussions sont pleines d’intérêt ; et le mémoire de M. Emile Saisset est une publication très importante, et qui lui fait le plus grand honneur. C’est un style ferme et clair, une dialectique serrée, une intelligence étendue des questions les plus difficiles.

M. Schwalbé, qui publie un gros volume sur le Parménide de Platon [4], MM. Pierron et Zévort, qui traduisent la Métaphysique d’Aristote [5], n’ont pu avoir, eux aussi, d’autre ambition que celle d’être utiles à l’érudition et à la science. Il leur a fallu compulser bien des manuscrits, remuer bien des in-folios, dévorer des commentaires bien extravagans ; et quand ils nous donnent le fruit de tant d’années de travaux, et d’une connaissance si approfondie de la langue et de la philosophie grecques, qui s’en inquiète en France ? Qui consent à y songer seulement ? Qui ira voir dans M. Schwalbé les cinquante quatre objections d’Aristote contre la théorie des idées de Platon, et les cinquante-quatre réponses de M. Schwalbé, partisan zélé de cette théorie ? Tout cela se passe entre gens du métier, et le public ne daigne pas s’en apercevoir. O scholastiques du XIXe siècle, si vous nous aviez fait quelque conte bleu, ou seulement un nouveau système du monde !

Nous n’avions jusqu’à présent dans notre langue que le XIIe livre de la Métaphysique, traduit par M. Cousin ; et ce morceau est assurément un des plus importans de l’ouvrage, car il contient les opinions d’Aristote sur la nature de Dieu et la production du monde. Mais ce livre même n’est que l’esquisse d’un ouvrage, plus étendu qu’Aristote devait consacrer à la théodicée, et il est presque impossible de comprendre les doctrines qu’il renferme, si on le sépare des autres livres de la métaphasique qui lui servent à la fois d’introduction et de commentaire. M. Pierron nous a donné les quatorze livres, accompagnés de notes et de discussions scientifiques ; c’est une traduction conçue dans un excellent système, et qui fait honneur à la fois à l’érudition de l’auteur comme helléniste., et à sa connaissance particulière de la langue et des idées d’Aristote. Pour entreprendre et mener à bien une pareille entreprise, il a fallu non-seulement du mérite, mais un grand amour de la philosophie, et un véritable dévouement.

M. Secrétan, de Lausanne, est aussi un de ces esprits sincères ; mais il ne remonte pas si haut dans l’histoire. Il nous a donné une exposition fort claire du système de Leibnitz, à laquelle il a joint ce qu’il appelle l’esquisse d’une théodicée fondée par le principe de la liberté. Il y a quelque modestie de la part de M. Secrétan à, exposer ainsi ses idées sur un point capital d’une manière nécessairement incomplète, et à placer l’exposition de ses propres doctrines aussitôt après celle qu’il nous a donnée de la théodicée de Leibnitz. M. Secrétan pense que le Dieu qui a produit le monde, aurait pu ne pas le produire ; qu’il l’a produit par amour pour la créature à venir, et que le bien est devenu le bien par cela seul que Dieu l’a choisi, dans sa liberté absolue. Si Dieu avait fait un choix contraire, ce que nous appelons aujourd’hui le mal, serait le bien par excellence. Cette doctrine que M. Secrétan ne donne pas pour sienne, lui inspire un enthousiasme sans bornes. « C’est grand, dit-il, c’est simple, c’est beau, c’est vrai ! » Il y a quelque exagération dans cet éloge, dans le dernier trait surtout. Nous n’aurions pas mis là cet éloge ; mais puisqu’il y est, à Dieu ne plaise que nous nous chargions de l’en ôter. M. Secrétan, qui ne craint pas les rapprochemens, rapporte en note un propos assez méchant de Leibnitz contre Puffendorf et Barbeyrac, qui soutenaient l’opinion même de notre professeur de Lausanne. Ce rapprochement-ci en effet n’est pas à redouter pour M. Secrétan, et personne ne dira de lui que son opinion ne doit pas comptée sur cette matière. » Il nous permettra de dire, cependant, malgré l’estime que nous inspire son talent, que sa réfutation de Leibnitz est peut-être un peu aventureuse. Quelque grands philosophes qu’ait produits l’Allemagne dans ces derniers temps, le système de Leibnitz peut encore se défendre, à côté des leurs, et la doctrine du progrès ne nous oblige pas à croire que les derniers venus ont nécessairement raison. M. Secrétan expose et discute toutes ces théories, en homme qui en possède la complète intelligence ; et cet opuscule nous promet dans peu un livre de mérite. Pourquoi M. Secrétan, qui se trouve placé à Lausanne, entre l’Allemagne et la France, ne nous donnerait-il pas une histoire de la philosophie allemande dans ces derniers temps ? Ceux qui, en très petit nombre, ont essayé jusqu’ici de remplir cette tâche, l’ont fait, il faut le dire, en véritables Allemands, et leurs études les ont ait passer à l’ennemi. Ce qu’il nous faut, c’est une histoire française de la philosophie allemande, une histoire qui n’ait aucune prétention à la profondeur, mais qui en ait beaucoup en revanche à la clarté, à la précision, au sens commun. M. Secrétan ne doit pas être étonné que nous le mettions si résolument de notre parti ; il est Français ; il est de l’université de Lausanne, et à Lausanne on enseigne dans notre langue et on pense dans notre langue. Nous devons être fiers de notre parenté avec cette université de Lausanne, qui compte des professeurs tels que MM. Monnard, Secrétan, Zundell ; n’est-ce pas là que M. Sainte-Beuve a esquissé pour la première fois cette histoire de Port-Royal dont il nous a fait depuis un si admirable livre, et l’année dernière encore, l’université de Lausanne n’avait-elle pas M. Mickieviez, cette gloire de la Pologne, que ce pauvre grand peuple partage aujourd’hui fraternellement avec nous ?




  1. Un vol. in-8°, chez Magen, quai des Augustins.
  2. Un vol. in-8° ; chez Magen, quai des Augustins.
  3. Joubert, éditeur, rue des Grés, 14.
  4. Brockaus et Avenarius, rue de Richelieu, 60.
  5. Ebrard, éditeur, rue des Mathurins-Saint-Jacques. 24.