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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1912

Chronique n° 1914
14 janvier 1912


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Nous sommes en pleine crise politique et il n’y a pas lieu d’en être surpris. Quand une situation est foncièrement gâtée, on peut pendant un peu plus ou un peu moins long temps en sauver les apparences pour le grand public, habituellement mal informé, mais le mal gagne et se propage, et l’éclat final ne tarde pas à se produire. Ce qui est fatal trouve toujours le moyen d’arriver en dépit de tous les efforts qu’on fait pour l’empêcher. M. de Selves, ministre des Affaires étrangères, vient de donner sa démission : nous n’en savons pas davantage au moment où nous écrivons ; nous saurons et nous pourrons sans doute en dire un peu plus à la fin de notre chronique ; mais la suite est facile à prévoir. Le ministère se survit à lui-même. Depuis plusieurs semaines déjà des désordres mortels se sont manifestés en lui, et si l’inévitable dénouement n’a pas encore lieu, c’est seulement à cause du traité franco-allemand dont on attend la ratification par le Sénat. Aussitôt après, le ministère sera renversé. Est-ce à dire que le traité soit aussi mauvais qu’on le prétend et qu’il n’y ait aucun moyen de le défendre, sinon en lui-même, au moins dans les circonstances qui l’ont rendu nécessaire et ont atténué la responsabilité de ses auteurs ? Non ; le mal dont le ministère se meurt n’est pas dans le traité, il est en lui-même. Qui dit gouvernement dit ou devrait dire unité : le nôtre est diversité, opposition entre les parties, contrariété entre les personnes, conspiration de celui-ci contre celui-là, embûches secrètes que se tendent réciproquement des hommes qui sont pourtant embarqués sur le même radeau, enfin anarchie complète. D’après l’Écriture, toute maison divisée contre elle-même doit périr.

On sait comment l’esclandre s’est produit, au sein de la Commission du Sénat chargée d’examiner le traité franco-allemand. Après une dizaine de jours de suspension de ses travaux, la Commission du Sénat les a repris et elle avait entendu M. le président du Conseil avec des dispositions plutôt favorables. M. Caillaux avait fourni des explications qui n’étaient peut-être pas tout à fait satisfaisantes, mais qui semblaient claires, sur l’affaire de la N’Goko-Sangha et sur le chemin de fer du Congo-Cameroun et les assemblées, petites ou grandes, aiment tant la clarté, ne fût-elle qu’apparente, qu’il leur arrive quelquefois de s’en contenter. Voyant cela, M. Caillaux a estimé l’occasion opportune pour dissiper certaines préventions qui s’étaient répandues contre lui dans le monde parlementaire, et même ailleurs.

On lui reprochait d’être intervenu de sa personne et de celle de ses agens dans les négociations diplomatiques officielles, qui en avaient été gênées et troublées. Si le fait n’est pas vrai, M. Caillaux est une grande victime de la calomnie, car l’accusation a été lancée contre lui de nombreux côtés, au point que même les sceptiques qui ne croient à rien sans en avoir la preuve, mais qui, suivant le proverbe populaire, estiment qu’il n’y a pas de fumée sans feu, avaient été émus d’un bruit qui leur était revenu de partout. Il fallait continuer ce bruit, ou lui opposer une dénégation formelle : M. Caillaux a nié. Il a donné sa parole qu’il n’y avait rien de vrai dans ce qu’on avait raconté de sa diplomatie personnelle. S’il y a eu autrefois le secret du Roi, il n’y a pas aujourd’hui le secret du président du Conseil. En dehors des négociations conduites par nos ambassadeurs, aucune autre n’a existé : M. Caillaux l’a affirmé et, à l’affirmation contraire, il a infligé le démenti le plus résolu. Les membres de la Commission étonnés, un peu déconcertés, se regardaient sans rien dire, lorsque M. Clemenceau a pris la parole et s’adressant, non pas à M. le président du Conseil, mais à M. le ministre des Affaires étrangères, lui a demandé s’il pouvait donner l’assurance que lui et notre ambassadeur à Berlin avaient été seuls à négocier et s’il n’était pas à sa connaissance que, à côté et en dehors d’eux, des pourparlers avaient été poursuivis par d’autres personnes. L’interrogation était nette : M. Clemenceau parlait comme un homme très sûr de la réponse qui devait lui être faite ; mais M. de Selves, après s’être recueilli un moment, a déclaré qu’il ne pouvait en faire aucune, placé qu’il était entre deux devoirs, respecter la vérité et se conformer aux obligations que lui imposait sa situation de ministre. Il était difficile de faire mieux entendre qu’il ne pouvait pas dire la vérité, parce qu’elle était contraire aux affirmations de M. le président du Conseil. L’incident a naturellement produit une émotion très vive ; il a jeté un grand désarroi dans les esprits et arrêté net les travaux de la Commission, dont le président, M. Léon Bourgeois, a bientôt levé la séance. Il n’y avait pas autre chose à faire. M. Caillaux, M. de Selves et M. Clemenceau sont allés s’expliquer dans un bureau, à la suite de quoi M. le ministre des Affaires étrangères a donné sa démission par une lettre adressée à M. le Président de la République. « Je ne saurais, y écrivait-il, assumer plus longtemps la responsabilité d’une politique extérieure à laquelle font défaut l’unité de vues et l’unité d’action solidaire. »

On s’est demandé tout de suite pourquoi, puisque les choses étaient ainsi et qu’il le savait depuis longtemps, M. de Selves n’avait pas donné plus tôt sa démission. A cette question il a répondu dans sa lettre à M. Fallières qu’il avait voulu conduire à bonne fin des négociations difficiles et en assurer l’approbation par le parlement. Cette préoccupation s’explique ; elle est légitime à certains égards ; cependant M. de Selves aurait été plus approuvé s’il avait donné sa démission le jour même où il s’est aperçu qu’il y avait une diplomatie occulte à côté de la sienne. Son excuse aurait été meilleure s’il avait pu dire qu’il avait ignoré jusqu’alors et qu’il venait seulement d’apprendre que la diplomatie du gouvernement avait deux têtes dont l’une ne savait pas ce que faisait l’autre. On jugera peut-être que cet aveu aurait été encore plus singulier que l’autre et que la considération du gouvernement de la République en aurait éprouvé une atteinte plus grave. Mais nous n’avons pas échappé à cet inconvénient. Dans une séance antérieure delà Commission, à propos des négociations engagées avec l’Allemagne en vue de lui donner des compensations pour qu’elle se désintéressât politiquement du Maroc, M. Monis s’est levé tout pâle et a déclaré qu’il n’avait eu de cela aucune connaissance : il affirmait par surcroit que M. le Président de la République n’en avait pas su davantage. A ce moment, la surprise de la Commission atteignait son point culminant, et elle était mêlée d’un sentiment si pénible que nous aimons mieux ne pas y insister. On comprend que, dans son ignorance, M. Monis n’ait pris aucune décision ; mais M. de Selves savait et il a certainement, lui, tenu M. le Président de la République au courant de ce qui se passait : néanmoins, il est resté au quai d’Orsay et les choses ont continué. M. de Selves a laissé échapper à ce moment la meilleure occasion de donner une démission qu’on peut aujourd’hui trouver tardive. Il est parti, en effet, parce qu’il s’est trouvé embarrassé dans la Commission pour répondre à M. Clemenceau. Embarras très naturel : il avait eu l’imprudence de prendre M. Clemenceau pour confident des amertumes dont il avait été abreuvé. Singulier confident, en vérité ! On voit bien que M. de Selves est entré récemment dans la vie parlementaire : il a sans doute oublié certaines choses qu’il n’y voyait autrefois que du dehors et de loin. Dans la première et la plus longue partie de sa carrière, M. Clemenceau a été le plus terrible démolisseur de ministères qu’on eût connu jusqu’à lui. On ne comptait plus les cabinets qu’il avait renversés. C’était son rôle, il s’en était fait une originalité, de jeter successivement tous les ministères les uns pardessus les autres dans l’abîme. De même que les guerriers peaux-rouges se faisaient une ceinture de toutes les chevelures qu’ils avaient scalpées, M. Clemenceau aurait pu s’en faire une de tous les portefeuilles de maroquin qu’il avait brutalement arrachés à des mains défaillantes. Donner à un pareil homme le moyen de recommencer était le tenter beaucoup ; on aime toujours à se rajeunir, à revenir aux exercices où on a autrefois excellé ; nous aurions parié tout ce qu’on aurait voulu que M. Clemenceau, mis à même de culbuter le ministère Caillaux, n’aurait pas pu se retenir de le faire, quand même il aurait eu pour lui plus de sympathies qu’il n’en avait et qu’il n’en a d’ailleurs jamais eu pour un ministère quelconque. En quelques phrases nettes, sèches, coupantes. M. Clemenceau a dit : — J’ai reçu des confidences que je n’avais pas sollicitées ; on mo les a faites et j’en use ; je demande ce qu’il y a de vrai dans le serment de M. le président du Conseil qu’il n’a mené aucune négociation personnelle, en dehors de celles que conduisaient notre ministre des Affaires étrangères et notre ambassadeur à Berlin. — M. de Selves était serré dans un étau dont il ne pouvait se tirer que par sa démission. Le respect de la vérité lui permettait d’autant moins d’appuyer les affirmations de M. Caillaux qu’il les avait démenties d’avance auprès de M. Clemenceau. Il était déjà un peu tard pour revenir à la correction, c’est-à-dire à la discrétion que sa situation lui imposait. Quant à M. Clemenceau, ce n’est pas un tortionnaire, mais un bourreau expéditif ; il ne fait pas souffrir le patient, il lui fait son affaire en un tour de main ; il y a de la prestidigitation dans son jeu.

Tout le monde rend justice au galant homme qu’est M. de Selves : il est arrivé au ministère avec les intentions les meilleures, c’est-à-dire les plus patriotiques ; mais il y est arrivé trop tard, quand les affaires étaient déjà engagées dans une voie dangereuse, embrouillée, difficile. Les circonstances ont été plus fortes que lui et si rapides qu’elles l’ont entraîné sans lui laisser le temps de se recueillir, d’interroger le passé, d’étudier ses dossiers, en un mot d’apprendre ce qu’aurait dû savoir d’avance le ministre auquel revenait le lourd héritage de M. Cruppi. Il a certainement traversé de cruelles épreuves et si l’amertume de son cœur a fait une explosion si bruyante, c’est qu’elle était grande et qu’il n’a pas pu la contenir davantage. Toute sa carrière s’était passée dans l’administration : il y avait montré de rares qualités d’intelligence, de finesse, de souplesse, qualités qui auraient certainement fait de lui un bon diplomate s’il s’y était pris plus tôt et s’il avait été plus libre. Mais l’expérience lui a fait défaut et la liberté encore davantage. Une volonté plus active, plus hardie, plus entreprenante que la sienne s’est mêlée aux affaires dont il aurait dû conserver la direction. Il s’en est aperçu, il en a souffert, mais il a été impuissant à s’en dégager, sinon au dernier moment par sa démission. Cette démission n’arrange malheureusement pas nos affaires. Pour être franc, elle ne les dérange pas non plus beaucoup. Elle ne peut pas porter un coup mortel à un ministère qui est déjà mort et qu’on laisse en place pour assister plutôt que pour présider au vote définitif d’un traité qui ne fait doute pour personne. Le seul mal, mais il est grand, que nous cause l’incident qui vient de se produire est de diminuer encore la considération de notre gouvernement. La situation, en se prolongeant, devait amener un choc entre M. Caillaux et M. de Selves : il est regrettable que le ministère ait duré jusque-là.

Revenons un peu en arrière. La démission de M. de Selves, avec les circonstances qui l’ont motivée, attire en ce moment toute l’attention : voilà pourquoi nous en avons tout de suite entretenu nos lecteurs, tandis que l’ordre chronologique aurait dû nous faire parler d’abord du renvoi au Sénat du traité franco-allemand et de la grande Commission qui a été chargée de l’étudier. Très grande commission en effet, trop grande peut-être, à cause non seulement du nombre de ses membres, mais de leur qualité : elle se compose de vingt-sept commissaires élus solennellement par le Sénat lui-même au bleu de l’avoir été, suivant le mode ordinaire, par ses bureaux, et parmi eux figurent tous les anciens présidens du Conseil, les anciens ministres des Affaires étrangères, les anciens ambassadeurs ou ministres plénipotentiaires que comprend la haute assemblée. C’est un cénacle imposant ! On a dit qu’il en rejaillirait beaucoup de lumières et nous voulons le croire ; la Commission a tout ce qu’il faut pour cela ; mais il est à craindre que ces lumières ne se dispersent sur beaucoup trop de points alors qu’il aurait fallu les concentrer sur un seul : le traité. C’est ce que M. le comte d’Haussonville a dit dans un article du Figaro, qui a été très commenté et approuvé. On a pensé généralement que, puisque la Chambre était résolue d’avance à voter le traité, et cela pour des motifs d’ordre général d’un caractère très élevé et très impérieux, elle aurait dû le faire plus vite. Sa discussion, qui a été très brillante, a paru un peu longue. On espérait que celle du Sénat serait plus courte et qu’elle porterait sur des points plus précis, c’est-à-dire sur le traité lui-même, à l’exclusion de toutes les considérations historiques, politiques et même philosophiques dont on l’avait enrichie au Palais-Bourbon. Malheureusement le Sénat, ou du moins sa Commission, a jugé sa tâche autrement.

Sans doute toutes les questions ont leurs racines dans le passé et on ne les comprend bien que si, après être remonté à leurs origines, on en a suivi jusqu’au bout l’évolution ; mais le travail de l’homme politique n’est pas celui de l’historien et il a semblé quelquefois que la Commission du Sénat ait incliné à faire de l’histoire avant l’heure. Cela prend du temps, sans qu’on soit assuré d’arriver à cette vérité stricte, incontestable, incontestée, au respect de laquelle M. de Selves a sacrifié son portefeuille. Une Commission parlementaire n’est pas organisée pour un travail de ce genre. On vient de voir, par l’exemple de M. Caillaux et de M. de Selves, que des ministres d’un même Cabinet, attachés à la même œuvre et solidaires entre eux, ne sont pas toujours d’accord : cela arrive à plus forte raison à des ministres qui ne le sont plus, mais dont plusieurs sont susceptibles de le redevenir, à des hommes politiques qui appartiennent à des groupes divers et qui, loin d’accepter les mêmes solidarités, tendent chacun à s’en dégager pour en rejeter le poids sur les autres. Comment faire de l’histoire tout à fait impartiale dans un pareil milieu et, si on ne peut pas en faire, pourquoi l’entreprendre ? Ceux qui ont conduit les affaires sont des témoins qu’il faut toujours interroger, mais non pas des historiens désintéressés qu’il faut toujours croire. On a donc vu, à la Commission du Sénat, des ministres qui se sont trouvés en cause sans que personne ait eu l’intention de les y mettre, par la seule force des situations, par la nature des questions qui étaient posées, et ces ministres ont eu parfois pour principale préoccupation de se disculper eux-mêmes, ce qu’ils ne pouvaient faire qu’au détriment des voisins. Il est convenu, en effet, que le traité franco-allemand est une détestable opération dont personne ne veut accepter la responsabilité pleine et entière et nous convenons volontiers qu’elle n’appartient à personne : en conséquence on se la rejette de ministre à ministre, de gouvernement à gouvernement. On a même tenté, par momens, de s’en libérer tout à fait en la faisant retomber sur notre ambassadeur à Berlin qui aurait dépassé ses instructions et pris sur lui bien des choses dont il a fallu tenir compte après coup. A dire vrai, tout cela n’est pas très édifiant. En ce qui concerne notre ambassadeur, il a bien fallu le mettre rapidement hors de cause pour le meilleur des motifs, à savoir que M. Jules Cambon est très connu, qu’il a derrière lui toute une vie qui est une garantie de correction et de prudence, enfin que personne n’a cru que dans une circonstance aussi grave, sentant peser sur lui une responsabilité aussi lourde, il ne s’était pas intelligemment mais strictement conformé aux directions qu’il avait reçues de Paris. S’il y a eu à côté de lui, et il faut bien le croire après la déclaration qu’en a faite M. de Selves, d’autres négociateurs qui ont opéré d’une autre manière, en vertu d’autres instructions, et si ce double jeu n’a pas été sans inconvéniens, ce n’est pas à M. Jules Cambon qu’en revient la faute. Sa situation personnelle a paru si inattaquable qu’on a vu un ministre se couvrir de lui auprès de la Commission, alors qu’il aurait été plus naturel que le ministre le couvrît lui-même : mais nous sommes habitués à ces rôles renversés.

Un autre inconvénient de ces Commissions de grand luxe, comme celle du Sénat, est qu’elles ont des exigences. Quoi de plus naturel de leur part ? Ayant dans leur sein les ministres qui ont commencé une affaire, puis ceux qui l’ont continuée, enfin ceux qui l’ont achevée, à supposer que rien s’achève en ce monde, elles possèdent, en mettant ces ministres bout à bout, à peu près tout le secret des choses, et dès lors il est difficile de ne pas leur en confier le reste. Elles le demandent d’ailleurs et sur un mode si pressant que des ministres sans grande défense lui apportent leurs dossiers et les dépouillent pièce à pièce devant elle, comme on peut faire entre gens du même métier. En l’absence d’un Livre Jaune, — et c’est une absence qu’on ne saurait trop regretter, — M. Léon Bourgeois a proposé d’en faire un qui serait un « Livre Jaune parlé, » et on a dit à M. de Selves : Parlez-nous donc un Livre Jaune. M. de Selves a parlé d’abondance et les membres de la Commission ont été quelquefois un peu effarés de ce qu’il leur confiait. Ils n’en diront rien, car ils sentent l’importance du secret à garder sur certaines choses ; mais il aurait été plus prudent de ne leur dire ; que ce qu’ils pourraient eux-mêmes répéter à la Chambre, ce qui devrait être la règle absolue de toutes les communications parlementaires. Les Commissions ne sont pas une partie du pouvoir exécutif ; elles ne doivent pas accepter de solidarité avec lui ; elles sont une émanation du pouvoir parlementaire et n’ont pas d’autres droits que celui-ci. On dira que c’est là de la théorie et qu’il faut voir les choses du côté pratique : nous nous plaçons de ce côté et nous demandons ce que deviendra dans l’avenir la correspondance entre un ministre des Affaires étrangères et ses agens, si ces derniers, en prenant la plume, peuvent se dire que leurs dépêches seront communiquées un jour à une Commission parlementaire. Au lieu d’écrire pour le ministre, ils écriront pour la Commission : bientôt ils le feront pour les journaux, pour le public, car entre les Commissions et la presse, il n’y a pas de cloison étanche, et dans un temps où les secrets diplomatiques sont si mal gardés par le gouvernement lui-même, il n’est guère permis d’attendre une discrétion plus grande de la part du parlement. Cette fois l’inconvénient est double : d’abord les ministres seront mal ou insuffisamment renseignés, ensuite les gouvernemens étrangers avec lesquels ils sont en rapport d’affaires hésiteront à leur dire certaines choses, s’ils ne sont pas assurés qu’elles resteront confidentielles. On sait qu’il est d’usage de ne mettre dans un Livre Jaune que les communications ou les parties de communications d’un gouvernement étranger dont la publication a été consentie par lui : on les lui communique avant de les publier. Ceux qui ne le savaient pas l’ont appris par le grand et beau discours que sir Edward Grey a prononcé, il y a quelques semaines, à la Chambre des Communes. Sir Edward a relevé l’incorrection commise par M. de Kiderlen en communiquant à une Commission du Reichstag certains détails de la négociation qui avait eu lieu entre Berlin et Londres et cela sans avoir l’adhésion du gouvernement anglais. — Je ne suis nullement fâché, a-t-il dit, de la communication qui a été faite et j’y aurais donné mon consentement si on me l’avait demandé : je constate seulement qu’on ne l’a pas fait. — Nous ne savons pas si M. de Kiderlen a ressenti vivement le reproche qui lui était adressé, mais nous aimons mieux pour nos ministres qu’ils continuent de se conformer à toutes les traditions de la courtoisie internationale et ne s’exposent pas à recevoir des leçons de ce genre. Le moyen pour cela, la précaution à prendre est de faire des Livres Jaunes écrits et non pas des Livres Jaunes parlés. Il semble bien que M. Caillaux et M. de Selves en aient eu le sentiment tardif. M. le président du Conseil a demandé que les séances de la Commission fussent interrompues pendant les vacances pour n’être reprises que le 9 janvier, jour de la rentrée. Ce jour-là tout le monde a remarqué que M. de Selves est venu à la Commission avec un portefeuille allégé, dégonflé. Le gouvernement semblait vouloir être aussi circonspect qu’il avait été d’abord abondant et prolixe. Nous avons dit quelle scène étrange a interrompu la séance de la Commission : à peine avait-il ouvert son portefeuille que M. de Selves l’a refermé et est parti.

Et le traité ? C’est la seule chose que la Commission n’ait pas encore directement abordée et c’est pourtant la seule sur laquelle elle ait à se prononcer. On a fait par avance au traité une si mauvaise réputation que tout le monde le renie et que chacun, comme nous l’avons déjà dit, s’efforce d’en attribuer la responsabilité à son prédécesseur qui l’a préparé, ou à son successeur qui l’a signé. Pendant plusieurs jours on s’est demandé, et on continue de le faire encore, de quel côté est venu, de quelles lèvres est tombé pour la première fois le mot de compensation à donner à l’Allemagne et l’indication du Congo où elle pouvait être trouvée. Si c’est un ministre allemand qui en a parlé le premier, il n’y a rien à dire, mais si c’est un ministre français, quel qu’il soit, ce ministre est un grand criminel ! Il y a quelque pharisaïsme dans tout cela. Si on voulait ne pas donner de compensation à l’Allemagne, il ne fallait pas commencer par en donner à d’autres ; et si on ne voulait pas en donner à d’autres, il ne fallait pas ouvrir la question du Maroc avec l’intention secrète de la dénouer par l’établissement de notre protectorat. Nos lecteurs savent combien nous aurions préféré qu’on s’en abstint. Au surplus, à quoi bon revenir sur le passé ? Les faits nous pressent, et nous devons parler aujourd’hui, non pas de ce qu’ils auraient pu être, mais de ce qu’ils sont.

L’imagination publique est volontiers hantée de l’idée qu’avec un peu plus d’habileté ou de fermeté, nous aurions pu faire ce que nous avons fait au Maroc sans rencontrer l’Allemagne sur notre route et sans contracter un ou plusieurs accords avec elle : elle se trompe, ces accords étaient inévitables. Nous en avons conclu un premier en 1909 : on pouvait s’en contenter, au moins pour un temps. Pourquoi ne l’a-t-on pas fait ? Les ministres qui ont signé cet arrangement l’opposent au traité du 4 novembre dernier : il ne contenait, font-ils remarquer, aucune cession territoriale et il nous faisait faire cependant un pas important au Maroc. Soit, mais ce traité est resté lettre morte entre leurs mains ; ils n’en ont tiré aucun parti, ils n’ont pas su le mettre en œuvre et la situation s’est compliquée et aggravée au Maroc au point qu’on a pu y croire notre intervention armée indispensable. L’était-elle réellement autant qu’on l’a dit ? Quoi qu’il en soit, nous sommes sortis, en l’exerçant, des limites qui nous avait été fixées à Algésiras et que l’arrangement de 1909 n’avait pas déplacées. L’opinion, très imprudemment à notre avis, a poussé chez nous à la marche sur Fez ; il fallait, dès ce moment, en prévoir les conséquences qui étaient la nécessité, nous ne dirons pas comme M. Jaurès l’obligation morale, mais la nécessité matérielle de donner ailleurs qu’au Maroc quelque chose à l’Allemagne. On ne veut pas du mot compensation, qui est pourtant le seul qui convienne ; on n’aurait pas voulu non plus que la compensation fût territoriale. Nous reconnaissons que certaines conséquences de notre politique sont pénibles pour nous, cruelles même, mais nous ne voyons pas comment, au point où nous en étions venus, il aurait été possible d’y échapper.

Sans doute les négociations ont été parfois mal conduites ; sans doute il y a des malfaçons dans le traité ; sans doute il aurait été préférable de tout régler dans le présent et de ne laisser rien en suspens dans l’avenir. On aurait pu faire mieux si on avait été plus fort ou plus libre. Mais, bien qu’incomplète, l’œuvre accomplie est considérable : notre protectorat, quoi qu’on en dise, est bien un protectorat véritable, muni de ses organes essentiels, capable de vivre enfin, c’est-à-dire de se développer et de s’affermir. Il lui manque seulement, comme l’a fait remarquer M. Ribot, d’être consenti par le Sultan, ce qui n’est qu’une formalité, mais une formalité, qu’il faut remplir. Notre protectorat, en effet, ne peut pas résulter d’un traité avec l’Allemagne ; il ne peut avoir de base légitime que dans un traité avec le souverain territorial. Après quoi il faudra pacifier le Maroc, y faire des chemins de fer, l’organiser en vue de l’exploitation économique. M. Méline s’est montré soucieux de tous ces points, et il a eu bien raison de l’être ; il a demandé des explications au gouvernement, qui a promis de les lui donner et qui les lui donnera certainement avec bonne foi ; mais le gouvernement ne sait guère mieux que M. Méline lui-même ce que nous coûtera notre protectorat, soit militairement, soit financièrement, soit administrativement, et les promesses qu’il fera à ce sujet, les engagemens qu’il prendra, les perspectives qu’il ouvrira à nos yeux ne seront de sa part que des espérances destinées à être suivies, au moins au début, de quelques déceptions de la nôtre. En réalité, nous sommes au commencement d’une grande et longue affaire et, malgré les progrès que nous avons faits dans la politique coloniale, nul ne peut dire avec assurance comment ni dans quelles conditions cette affaire évoluera. C’est l’obscur secret de l’avenir.


Nous avons peu de chose à dire des élections sénatoriales du 7 janvier, sinon qu’elles n’ont pas changé sensiblement la composition du Sénat, et c’est peut-être ce qu’on pouvait en attendre de mieux. Les pertes des partis modérés sont très faibles ; presque partout les titulaires d’hier ont été réélus, et il y a lieu de remarquer, comme un phénomène à peu près général, que les candidats radicaux ont dû faire et ont fait pour être élus ou réélus des programmes qu’on aurait qualifiés autrefois de centre-gauche. Ces élections ne donnent donc pas au Sénat une orientation nouvelle ; elles n’ont pas modifié les forces respectives des partis dans l’assemblée ; elles laissent les choses en l’état. Mais c’est déjà beaucoup que les électeurs sénatoriaux n’aient pas voulu faire, comme on dit, un pas en avant, et il y a là pour le gouvernement un avertissement dont il fera bien de s’inspirer.


P. -S. — Nous n’avions pas tort d’écrire, au commencement de notre chronique, que le ministère se survivait à lui-même, mais qu’il ne le ferait pas longtemps et qu’on pouvait le considérer connue mort. L’événement a prouvé qu’il en était ainsi. La démission de M. de Selves, en dépit des circonstances inquiétantes qui l’ont entourée, aurait été un incident ou un accident réparable si le ministère lui-même avait été, qu’on nous passe le mot, en bonne santé ; mais il n’en était rien ; le ministère était, moralement et matériellement, à bout de forces et la moindre secousse devait lui être fatale. A plus forte raison ne pouvait-il pas survivre à l’ébranlement profond causé par le démenti que M. de Selves avait donné à M. Caillaux. Celui-ci a fait pourtant bonne contenance et il a pu croire un moment qu’il avait bouché la brèche ouverte par le départ de M. de Selves. Il avait offert le ministère des Affaires étrangères à M. Delcassé, qui l’avait accepté : il ne restait plus dès lors qu’à trouver un ministre de la Marine, ce qui ne semblait pas très difficile et, en effet, ne l’aurait pas été dans une situation normale. Mais la situation était loin de l’être. On connaît l’histoire ou la légende de ce vaisseau fantôme où tout le monde était mort et qui continuait, au hasard des vents et des flots, sa course dans l’immensité des mers : le vaisseau du gouvernement y ressemblait un peu ; aussi personne n’a-t-il voulu y monter. Le mouvement, le déplacement de M. Delcassé dans ce monde des ombres a pu donner un moment l’illusion de la vie : elle s’est vite dissipée et le courage de M. Delcassé a été inutile. On n’a trouvé personne pour lui succéder à la Marine. L’amiral Germinet s’est récusé : il vient de prendre sa retraite et a besoin de repos. M. Poincaré, chargé du rapport de la Commission diplomatique du Sénat, n’a pas voulu abandonner sa tâche. M. Millerand a fait savoir qu’il n’accepterait éventuellement que les Affaires étrangères, mais que, plus probablement, il n’accepterait rien du tout. M. Pierre Baudin a prolongé de deux heures l’agonie du Cabinet en demandant qu’on lui laissât le temps de réfléchir et de consulter ses amis : finalement ses réflexions ou ses consultations l’ont déterminé à se dérober. Alors M. Delcassé a témoigné quelques inquiétudes pour la Marine qu’il ne pouvait pas abandonner sans savoir à qui elle reviendrait, et M. Caillaux a compris. Tout s’effondrait autour de lui. Il a proposé à ses collègues de donner collectivement leur démission et c’est la seule proposition de lui qui ait été aussitôt acceptée.

Son ministère, qui n’a guère duré que six mois, a été marqué par quelques velléités heureuses : dans l’ensemble, il laisse, comme les précédens, une impression d’incohérence et d’impuissance. La question maintenant est de savoir comment il sera remplacé. Notre préoccupation principale porte encore plus aujourd’hui sur nos affaires extérieures que sur notre situation intérieure. Il est déplorable que le ministère Caillaux n’ait pas pu vivoter jusqu’au vote du traité franco-allemand par le Sénat, et la Commission sénatoriale y a sa large part de responsabilité. La chute du ministère n’est rien en soi ; mais ce ministère, tout faible qu’il était, faisait partie d’une situation dont nous devions ménager pendant quelque temps les apparences. Derrière ce rideau, nos infirmités intimes se dissimulaient encore quelque peu aux yeux de l’étranger. Le rideau est déchiré, et notre patriotisme s’en alarme. Il n’y a pas un moment à perdre pour constituer un ministère réparateur.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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