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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1891

Chronique n° 1410
14 janvier 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 janvier.

Comme la dernière année a fini, l’année nouvelle a commencé sous les mêmes influences, sous l’astre clément, quoique un peu froid et un peu terne, de la paix. Le passage de 1890 à 1891 s’est fait sans contretemps, sans accident et à peu près sans bruit dans l’Europe entière aussi bien qu’en France. Cette année nouvelle, qui est déjà vieille de quinze jours, a vécu ses premières heures en toute tranquillité ; elle ne nous a porté ni promesses bien séduisantes, ni pronostics trop inquiétans, et, si ce n’était l’imprévu, l’obscur et insaisissable imprévu qu’elle peut toujours garder en réserve, elle semblerait destinée à passer encore une fois sans troubler et sans étonner le monde. On verra bien ce qui en sera. En attendant, à en croire l’apparence des choses, on n’en est pas aux agitations, aux grands conflits, aux perspectives troublantes. Il y a certainement partout assez d’affaires, assez de problèmes délicats ou profonds pour alimenter les discours et les polémiques, pour tenir en éveil la vigilance soucieuse des esprits réfléchis et prévoyans. On ne se hâte pas de s’émouvoir de tout ; le goût de la paix, qui est universel, est aussi une force. C’est le goût du moment, — et pour la France particulièrement, pour la France qui entre avec toute sa bonne volonté dans l’année nouvelle, qui retrouve aujourd’hui son parlement, ce n’est pas la dernière élection sénatoriale qui l’a sérieusement émue et agitée.

C’est toujours, assurément, une affaire grave que le renouvellement d’une des deux assemblées, puisqu’il est plus ou moins une manifestation des sentimens publics et qu’il peut avoir son influence sur la politique du pays. Par le fait, cependant, s’il faut tout dire, ces dernières élections sénatoriales ont passé sans remuer sensiblement l’opinion ; elles l’ont à peine effleurée. Est-ce parce que l’expression d’un suffrage limité et partiel est moins saisissante, moins faite pour intéresser le pays ? Est-ce parce que d’avance on n’attendait rien d’extraordinaire de ce renouvellement, que des candidats de bonne humeur ont appelé le « rajeunissement » du sénat ? Toujours est-il que le scrutin s’est ouvert, puisqu’il s’est fermé, — que, dans trente départemens, il y a eu quelques nouveaux sénateurs élus, quelques autres sénateurs demeurés en chemin, et que tout cela s’est passé au milieu d’une parfaite placidité d’opinion. La campagne a été menée sans chaleur, le vote a été recueilli et reçu sans surprise. Tout au plus, dans ce mouvement électoral, si on peut l’appeler un mouvement, y a-t-il eu quelques incidens à demi caractéristiques, comme la réélection de M. de Freycinet à Paris et l’élection de M. Jules Ferry dans les Vosges. M. le président du conseil, qui avait adressé, avant le vote, à ses électeurs un discours où il avait prodigué l’art des euphémismes et des concessions habiles, a été élu surtout, on n’en peut douter, comme le représentant par destination d’une idée patriotique, comme le ministre chargé des intérêts de l’armée. M. Jules Ferry, quant à lui, ne cachait plus son impatience de rentrer en scène, et il n’a point hésité à donner des gages aux radicaux pour retrouver une tribune. Il a été élu, c’est bien heureux ! Il souffrait trop du silence auquel il a été réduit depuis un an : il se dédommageait, il est vrai, par toute sorte de conversations et d’allocutions ; il se dédommagera encore mieux au sénat, où il a tout l’air de vouloir représenter l’infatuation de l’homme qui en est encore à mettre son orgueil dans tout ce qui a fait son impopularité, dans des lois de combat qui ont si profondément divisé la France. M. de Freycinet, M. Jules Ferry, sont les deux personnages de la dernière représentation du scrutin.

Pour le reste, pour l’ensemble de ces élections du 4 janvier, le résultat était trop faiblement contesté, trop prévu, pour avoir été une surprise. On ne peut s’y tromper : c’est un vote de plus pour la république et pour les républicains, parce que là est le courant aujourd’hui ; c’est une défaite de plus pour les conservateurs, qui ont perdu encore quelques voix, parce que, depuis quelque temps, il faut l’avouer, les conservateurs, attardés dans une immobilité chagrine, n’ont rien fait pour reprendre position, pour défendre utilement les intérêts qu’ils représentent. Les élections du sénat, si l’on veut, sont la suite et le complément des élections législatives, et, si l’opinion s’en est si peu émue, c’est qu’elle a bien senti que quelques voix de plus ou de moins ne changeaient rien, que la question n’était pas là. Que les républicains servis par les circonstances, et, tout pleins de l’esprit de parti, tirent vanité d’un facile succès, qu’ils s’extasient une fois de plus sur leurs progrès dans le pays, soit. C’est bien certain, ils ont la majorité dans le sénat comme dans la chambre des députés ; ils l’avaient déjà, ils l’ont un peu plus. Seulement, qu’est-ce que cela prouve pour la sûreté même, pour la bonne administration de la république ? quelle politique prétend-on dégager de cette situation dont le dernier scrutin sénatorial n’est qu’un incident ?

La majorité, tous les gouvernemens, tous les régimes l’ont eue successivement, sans en être plus avancés, sans être plus sûrs du lendemain. Est-ce que la monarchie de Juillet n’avait pas la majorité, l’assentiment du pays paisible et laborieux, à la veille de cette révolution de février, qui contenait en germe un avenir de désastres ? Est-ce que le dernier empire lui-même n’avait pas son plébiscite, une majorité qui touchait presque à l’unanimité, la veille du jour où il se précipitait dans cette effroyable aventure qui a coûté à la France son intégrité et son prestige ? L’erreur de tous les gouvernemens est de croire que leur unique affaire est de gagner des voix, de se délivrer de leurs adversaires, de les exclure des assemblées, des conseils, des fonctions, d’avoir la majorité et de s’en servir. Ils ne veulent pas voir que le danger, pour eux, n’est pas dans les hasards d’un vote ni dans la force de leurs adversaires, puisque c’est un phénomène à peu près invariable, depuis un siècle, que les régimes ne périssent pas par leurs adversaires ; le danger, le vrai danger pour eux est dans leurs faiblesses, quelquefois dans leurs folies, surtout dans l’illusion que donne un succès, dû souvent à un état particulier des esprits. Et c’est là précisément la question, aujourd’hui. Évidemment, les républicains ont la majorité. Ils ont la faveur des circonstances ; ils n’ont certes pas beaucoup à craindre de leurs adversaires. Ce qui les menace, ce n’est pas une opposition préméditée et habilement conduite contre la république ; le vrai danger pour eux est en eux-mêmes, dans leurs passions exclusives, dans leurs préjugés, dans leurs faux calculs, dans leurs abus de domination, dans un esprit de secte obstiné à défier les croyances religieuses, dans l’instabilité qu’ils créent, par une altération systématique de toutes les garanties constitutionnelles. Ah ! sans doute, à travers tout, le pays se soutient et vit de sa vie propre, toujours actif à féconder la terre et à multiplier ses industries. Il ne marchande pas ses votes quand on les lui demande, surtout en lui faisant des promesses qu’on oubliera le lendemain. Si on fait un emprunt nouveau, comme celui qu’on ouvrait hier, cet emprunt, nécessité par des fautes financières, est couvert dix-sept fois : quatorze milliards vont s’offrir au Trésor ! Cela signifie qu’au-dessous et en dehors des partis qui s’agitent stérilement, il y a toujours la masse nationale qui reste laborieuse et productive, une France qui garde la puissance de son crédit. Le danger de la fausse politique n’existe pas moins, en dépit de toutes les apparences et des majorités officielles.

Chose curieuse ! Il y a moins de deux ans, une crise des plus graves, des plus violentes, a éclaté, une crise qui pouvait être mortelle, non-seulement pour la république, mais pour les libertés, pour la dignité, pour la sécurité de la France. S’il y a un fait avéré, c’est que cette crise périlleuse et humiliante était la suite de toute une politique qui, en prodiguant les dépenses ruineuses, les vexations de parti, les tyrannies locales, les persécutions de croyances, avait accumulé les mécontentemens, les défiances, les désaffections. Le danger a été conjuré parce qu’on n’avait, heureusement, affaire qu’à un fantôme affublé en dictateur de vaudeville, et parce que le pays s’est victorieusement ressaisi devant le péril. C’est un fait ; le souvenir en est encore vivant ! Et pourtant, à peine la petite représentation césarienne a-t-elle cessé d’être une obsession, à peine deux ans sont-ils passés, cette politique, qui a donné la mesure de sa malfaisante influence, essaie de revivre, soutenue avec la jactance de secte par les uns, avec une timide docilité par les autres.

M. Jules Ferry, qui, dans les momens où il veut paraître un homme de gouvernement, est, comme on sait, un grand défenseur du concordat, de la paix religieuse, n’est pas moins opiniâtre pour les laïcisations à outrance, pour la guerre à toutes les habitudes, à toutes les traditions d’enseignement religieux. C’est son programme sénatorial ! Le nouveau sénateur des Vosges ne veut ni halte, ni ménagemens dans la laïcisation. Si même un député de Lyon, républicain instruit et prudent, M. Aynard, demande qu’on ne se hâte pas, qu’on écoute au moins les communes, M. Jules Ferry se refuse fièrement à la plus modeste des atténuations. De sorte que, dans son libéralisme, M. Jules Ferry en est toujours à ne tenir compte ni du plus simple droit des communes, ni du droit des pères de famille ! Il n’est pas jusqu’à l’honnête et paisible M. Méline qui, oubliant un moment l’agriculture, ne se soit cru obligé de dire son mot tout récemment, dans un discours qu’il a prononcé à Remiremont. À la vérité, M. Méline est un peu partagé. Homme de bon sens et de modération, il avoue son respect pour l’idée religieuse, qu’il ose même appeler « une grande force morale et sociale. » Il admettrait volontiers quelques tempéramens dans l’application des lois scolaires et de la loi militaire ; mais aussitôt, comme s’il craignait d’en avoir trop dit, de se brouiller avec les radicaux, il se hâte d’ajouter qu’il ne tient pas à être agréable au clergé, qu’il faut être sans ménagemens pour les prêtres qui se mêlent de politique, que le gouvernement a été peut-être « trop faible « dans ses répressions à l’égard des ecclésiastiques. Il ne méconnaît pas l’importance de manifestations comme celle de M. le cardinal Lavigerie ; mais, en même temps, il se hâte de prendre ses précautions, de déclarer que les républicains doivent être « circonspects et méfians, » qu’il faut se garder de « livrer imprudemment les clefs de la maison ! » Moins fanatique que M. Jules Ferry ou que M. Brisson, qui redoutait si plaisamment, l’autre jour, les « infiltrations » religieuses dans la république, M. Méline a eu visiblement quelque intention modératrice : il a craint d’aller jusqu’au bout, d’avouer tout haut une pensée d’apaisement, d’être suspect dans son propre parti. Les républicains les plus modérés en sont là. Qu’en résulte-t-il ? C’est qu’on maintient une situation où la république, au lieu d’être un gouvernement régulier et fixé, reste un régime de guerre et de combat, soumis par suite à toutes les chances de la guerre. C’est tout simplement la prolongation de l’état révolutionnaire. En est-on plus avancé ?

Le malheur des républicains, en effet, est d’être entrés dans les affaires sans avoir pu se dégager encore de leurs habitudes révolutionnaires. Ils ont les majorités, c’est entendu ; ils ont le pouvoir, les ministères, les fonctions, le budget, la force administrative et militaire ; ils sont établis dans le régne, ils sont l’état, ils ne cessent de revendiquer les droits de l’état : au fond, ils sont restés des révolutionnaires dans leurs idées et dans leurs procédés, dans leur politique, dans leur manière d’entendre les lois, les institutions parlementaires de la république. Et, quand on cherche parfois pourquoi, en dépit de tous les succès de scrutin, il y a toujours un sentiment vague d’incertitude, à quoi tiennent ces instabilités, ces crises obscures, ces débats stériles, ces confusions qu’on va revoir peut-être dans la session ouverte d’hier, la raison est bien simple : c’est que nous n’avons pas le vrai régime parlementaire, ou du moins, que nous n’avons qu’un régime parlementaire faussé et dénaturé par l’esprit d’un parti resté révolutionnaire. La constitution dit qu’il y a deux assemblées qui ont des droits égaux, et un pouvoir exécutif, qui a, lui aussi, ses prérogatives. Cela signifie, pour les partis, qu’il n’y a qu’un seul pouvoir omnipotent, que les deux autres pouvoirs sont effacés et subordonnés, qu’ils doivent même se résigner à leur rôle, s’ils ne veulent pas être supprimés. C’est là la réalité !

C’est le fait évident, sensible, qui depuis dix ans va par degrés en s’accentuant, en se développant. C’est la chambre, et la chambre à peu près seule, qui règne et gouverne par ses commissions, par ses interpellations, par ses interventions incessantes et remuantes dans les affaires, par une sorte de prépotence abusive qui s’étend à tout. Chaque année, c’est une habitude invétérée, elle garde le budget huit mois dans sa commission, laissant à peine huit jours au sénat pour exercer ses droits, et par le fait, le budget est un moyen de pénétrer dans l’intimité des bureaux et dans les plus minutieux détails des services publics, de toucher à tout, à l’administration, à la justice, à l’armée, à la législation générale elle-même. À tout propos, par la voie indirecte d’un crédit supprimé et quelquefois d’un amendement improvisé, on change une loi permanente au risque d’ébranler toute une organisation. Par sa commission du budget, la chambre gouverne la fortune de la France comme elle s’introduit à tout instant dans bien d’autres affaires par toutes ces commissions de fantaisie qui sont allées gravement cet été inspecter des mines, s’immiscer dans les détails les plus intimes de l’organisation du travail industriel. À l’heure qu’il est et depuis quelques mois déjà, elle a sa grande commission des douanes. Assurément, la chambre a le droit de faire ses enquêtes, de s’occuper des conditions du commerce national. On ne peut cependant se dissimuler le danger de cette omnipotence d’une commission, qui, sous prétexte de remanier des tarifs, touche à toute la diplomatie commerciale de la France, sans se préoccuper des conséquences que peut avoir pour la production française dans le monde entier une dénonciation sommaire de tous les traités de commerce. Au fond, c’est une usurpation parlementaire de la chambre sous toutes les formes. Que reste-t-il au sénat ? Oh ! sûrement, on est prêt à relever et à exalter le sénat quand il rend le service d’exécuter le boulangisme. Le lendemain, on le ramène à son rôle plus que modeste. On lui donne ses huit jours pour voter le budget et s’il fait quelque difficulté, on l’accuse de provoquer des conflits. On lui envoie une loi comme cette récente loi des syndicats qui serait le bouleversement de l’industrie française, et s’il hésite, on menace de le supprimer. Le sénat est un grand corps qui a l’avantage des lumières, de l’expérience, de l’éloquence, et le malheur de ne rien décider. On lui a même signifié un jour qu’il ne comptait pas dans la politique.

Entre les deux assemblées vivant dans des conditions si inégales, le gouvernement reste perplexe. Nous ne parlons pas de M. le président de la république qui, assurément, pour sa part, garde toujours le décorum de sa magistrature et fait avec autant de conscience que de bonne grâce les honneurs de la France en se renfermant dans une dignité impartiale et désintéressée. Le gouvernement lui-même, le ministère, quel qu’il soit, se résigne à subir le rôle effacé qu’on lui fait. Il a les attributions officielles de l’exécutif, il n’en a ni l’autorité morale, ni l’initiative. Il cède devant les commissions et devant la chambre, M. le ministre des finances en sait quelque chose depuis la dernière discussion du budget ; il cède devant une interpellation un peu pressante. Il craindrait de se compromettre par l’expression d’une opinion résolue, d’une volonté. Il n’est pas le gouvernement, il est aux affaires le gérant d’une majorité qui lui impose ses passions et se croit tout permis sans savoir toujours ce qu’elle veut. De telle façon que des trois pouvoirs, l’un dépasse sans cesse ses droits, l’autre ne va pas même jusqu’à la limite de ceux qui lui restent, le troisième n’exerce pas du tout les siens. Et voilà comment tout reste assez vague, rien ne se fonde, même avec des succès de scrutin en apparence décisifs ! Il y a longtemps déjà qu’un homme illustre, M. Guizot, a dit que lorsqu’on était sorti de l’ordre, le progrès était d’y rentrer. Le progrès serait aujourd’hui de revenir enfin aux conditions d’un vrai gouvernement parlementaire, d’un régime sensé, réparateur, prévoyant pour tous les intérêts, pacificateur des esprits, — et ce serait, avec l’année nouvelle, ce qu’il y aurait de mieux pour la république elle-même comme pour la France.

Qu’adviendra-t-il de cette année nouvelle pour l’Europe ? À la vérité, elle est longue et elle peut toujours nous ménager des surprises. Tout ce qu’on peut dire pour le moment, c’est qu’elle a commencé avec des apparences favorables et par des complimens à Berlin, comme à Vienne et à Rome. À Paris, la réception du corps diplomatique à l’Élysée a eu un caractère particulier de cordiale courtoisie. Entre le nonce et M. le président de la République, on n’a parlé que de paix, de liberté, de justice, de sympathies mutuelles. Tout est pour le mieux, — et il faut vraiment qu’il y ait dans quelques pays un singulier besoin de s’émouvoir pour aller chercher une arrière-pensée belliqueuse dans le discours que M. le président du conseil a adressé à ses électeurs parisiens avant le scrutin sénatorial. On peut se rassurer, M. le ministre de la guerre de France n’a donné aucun ordre de mobilisation et n’a sûrement menacé personne ! Rien n’indique donc qu’il y ait en Europe des complications prochaines ou quelque grosse question près de se réveiller. Tout se réduit, pour le moment, à des incidens lointains, à des négociations spéciales ouvertes un peu de toutes parts : négociations entre la France et l’Angleterre sur les pêcheries de Terre-Neuve, — négociations entre l’Angleterre et les États-Unis au sujet de la mer de Behring, — négociations du Portugal avec l’Angleterre et même avec la Belgique au sujet de quelques territoires du Congo ; mais ce ne sont là que de simples débats entre diplomates, et ce qu’il y aurait tout au plus de caractéristique dans une de ces affaires, c’est que l’exemple donné il y a quelques années par M. de Bismarck a décidément des imitateurs. Le Portugal et la Belgique ont d’un commun accord invoqué l’arbitrage du pape dans leur petit différend du Congo, — et ce n’est sûrement pas là un présage de guerre !

Des incidens de diplomatie, des mouvemens intérieurs, des crises de pouvoir ou d’élections, c’est l’histoire de tous les ans, c’est l’histoire de tous les pays. Sans avoir été troublée par des commotions violentes, l’année qui a dit son dernier mot il y a quinze jours ne laisse pas d’avoir son intérêt pour l’Espagne. On pourrait dire que c’est le terme de la première étape de la régence espagnole, du règne de ce jeune roi qui n’était pas même encore né au moment de la mort prématurée de son père Alphonse XII. Cette période a fini avec le ministère de M. Sagasta, remplacé il y a six mois par un ministère conservateur, et avec la première législature de la régence qui va être renouvelée dans quelques jours par l’élection. Elle avait duré quatre années et ces quatre années difficiles n’ont pas été sans avantages ou sans compensations, puisque dans l’intervalle l’Espagne a pu traverser sans trouble les premières épreuves d’une minorité inaugurée dans les conditions les plus périlleuses. Elles ont laissé à la nouvelle régente, à la reine Marie-Christine, le temps de se faire aimer et respecter du pays, de se populariser par sa droiture et sa bonne grâce. L’art du premier ministre de cette régence si cruellement improvisée a été d’atténuer autant que possible une crise qui pouvait être redoutable, de profiter de la trêve des partis, de désarmer les hostilités révolutionnaires en montrant que cette monarchie d’un enfant et d’une femme était compatible avec tous les progrès libéraux. M. Sagasta a réussi, non sans peine quelquefois, à faire accepter une série de réformes civiles ou politiques dont le rétablissement du suffrage universel a été le couronnement. Il s’est maintenu jusqu’au jour où il a été évident que son règne était épuisé et compromis par les divisions de ses amis, de ses alliés de toutes les nuances libérales, que le moment d’une évolution nouvelle était arrivé. C’est une autre phase qui a commencé avec l’avènement du ministère conservateur de M. Canovas del Castillo, qui a repris le pouvoir, qui l’exerce encore aujourd’hui au-delà des Pyrénées.

Le mérite de M. Canovas del Castillo a été d’entrer simplement, sans arrière-pensée, dans cette situation nouvelle. Premier ministre au moment de la mort du roi Alphonse Xll, il s’était prêté lui-même, avec autant d’abnégation que de prévoyance, à la formation d’un ministère libéral dans l’intérêt de la monarchie. Il s’était conduit en homme d’état, et depuis, du moins jusqu’à ces derniers temps, il n’avait pas cessé de garder une prudente réserve à l’égard de M. Sagasta. Il pouvait rester un adversaire, il a pu combattre quelques-unes des lois proposées par le dernier cabinet, il s’abstenait de toute contestation trop ardente de parti, de tout ce qui aurait pu créer des difficultés à la régence. Le jour où la coalition qui formait la majorité ministérielle a commencé à se dissoudre, où les divisions libérales rendaient le pouvoir à peu près impossible à M. Sagasta, M. Canovas del Castillo était naturellement désigné pour reprendre la direction des affaires. C’était le jeu régulier des partis dans un pays constitutionnel, et ici encore, par ses déclarations, par le choix de ses collègues, le nouveau président du conseil a eu le soin d’éviter toute apparence de réaction systématique et violente. Il a loyalement accepté l’héritage des lois libérales du dernier ministère, et par une combinaison qui n’avait plus peut être rien d’imprévu depuis quelque temps, c’est M. Canovas del Castillo qui se trouve avoir à présider à la première application du suffrage universel rétabli par M. Sagasta. En réalité, à part toutes les autres questions de diplomatie ou d’intérêt commercial qui occupent aujourd’hui tous les gouvernemens, c’est cette application du suffrage universel qui reste à Madrid la grande affaire du ministère conservateur, surtout du ministère de l’intérieur, M. Francisco Silvela. De ce scrutin, en effet, dépend la direction prochaine de la politique de l’Espagne. Le ministère s’y prépare activement depuis qu’il est au pouvoir ; les partis s’y préparent, eux aussi, avec une ardeur croissante, à laquelle le pays jusqu’ici semble avoir quelque peine à s’associer.

Déjà la bataille a commencé le mois dernier à l’occasion du renouvellement partiel des conseils provinciaux. Ce n’était sans doute qu’une première escarmouche qui gardait encore un caractère local ; elle n’était pas cependant sans signification et sans importance, puisqu’une partie du sénat est élective, et qu’en Espagne comme en France les conseils provinciaux, aussi bien que les conseils municipaux, concourent, avec quelques autres corporations, au choix de cette fraction de l’assemblée sénatoriale : il y avait donc un intérêt évident. En dépit de tout, le fait le plus frappant, dans cette première élection, qui aura son influence sur la nomination des sénateurs, c’est l’abstention des masses : près des trois quarts des électeurs ont négligé d’aller exercer leurs nouveaux droits. Tel qu’il est, ce premier scrutin a donné sans doute quelques succès aux diverses oppositions, aux libéraux à Madrid, aux républicains dans le midi, aux carlistes dans le nord. Au demeurant, le gouvernement a gardé ou reconquis l’avantage dans un assez grand nombre de conseils, à Valence, à Grenade, à Murcie, à Oviédo, à Séville, même à Barcelone. C’est de tradition au-delà des Pyrénées : les conseils locaux vont le plus souvent aux libéraux quand le ministère est libéral, ils reviennent aux conservateurs quand le ministère est conservateur et a eu le temps de faire sentir son action. Au fond, ce scrutin du mois dernier n’est qu’un prélude plus ou moins significatif de la vraie bataille qui se prépare pour le renouvellement du congrès et d’une partie du sénat. C’est maintenant décidé. Les cortès nouvelles se réuniront le 4 mars, les élections sont fixées au 1er février. Il n’y a plus que quelques jours, et pendant ces quelques jours la lutte va s’animer singulièrement, au moins entre les chefs de partis qui conduisent la campagne. Elle peut devenir d’autant plus vive que tous les partis, conservateurs, républicains de toutes les nuances, socialistes, carlistes, libéraux, semblent décidés à se jeter dans la mêlée pour essayer de secouer et de capter cette masse inerte et énigmatique du suffrage universel.

Que sortira-il de ce scrutin espagnol du 1er février ? Le gouvernement garde sans doute bien des chances de succès, par cela même qu’il est le gouvernement. Il n’a peut-être pas autant de liberté d’action qu’autrefois, depuis que la dernière loi électorale a placé auprès de lui une sorte de junte indépendante, qui est comme un tribunal supérieur chargé de le contrôler et de surveiller l’application du suffrage universel. Il n’a pas moins, comme ceux qui l’ont précédé, toutes les influences officielles, et il vient de s’assurer une chance de plus, par une mesure économique toute récente qui est dans ses traditions, dans ses opinions, mais qui répond aussi à un instinct assez général au-delà des Pyrénées, et même au vœu de bien des libéraux. Par une série de décrets royaux qu’il a pu rendre en se servant d’une autorisation des cortès et sans dépasser les limites que lui imposaient les traités de commerce, il a élevé les droits de douane sur les céréales, sur les bestiaux. C’est un acte de politique protectionniste, qui est fait pour retentir dans les Castilles, en Catalogne, partout où il y a des intérêts agricoles et industriels qui souffrent et se plaignent depuis longtemps. C’est pour sa résistance à cette politique de protectionnisme que le dernier cabinet a vu se séparer de lui un ancien ministre, M. Gamazo, et d’autres libéraux. La mesure, en restant peut-être hasardeuse pour l’avenir des relations commerciales de l’Espagne, est donc habile pour le moment, à la veille des élections.

D’un autre côté, au camp des oppositions, il y a visiblement un assez grand désarroi. En dehors des partis les plus extrêmes, tout dépendait jusqu’à un certain point de l’accord qui aurait pu se former entre les libéraux, dont M. Sagasta reste le chef, et les républicains dont M. Castelar est toujours l’interprète éloquent. Des négociations paraissent s’être engagées, elles n’ont pas réussi. M. Sagasta aurait peut-être pu ne pas se refuser à une intelligence limitée avec le brillant champion de la république modérée, dont il a eu plus d’une fois l’appui dans les dernières cortès. Il n’a pas voulu se compromettre dans une coalition, dans un amalgame incohérent avec les républicains qui sont eux-mêmes fort loin d’être d’accord entre eux. Il entend rester le chef du libéralisme monarchique et dynastique, au risque d’aller seul avec ses amis au scrutin. Les divisions de l’opposition sont donc une chance de plus pour le ministère conservateur dans la lutte électorale.

Que, dans le vote du 1er février, il y ait des succès pour les oppositions, pour les libéraux, pour les républicains, même pour les carlistes, et que ces oppositions représentent une force d’opinion avec laquelle il faudra compter, c’est vraisemblable. En définitive, jusqu’ici toutes les apparences restent pour le gouvernement et si M. Canovas del Castillo a la majorité qu’on lui prédit déjà, il n’est certainement pas homme à s’en servir pour des réactions qui ramèneraient bientôt peut-être l’Espagne et la régence à des agitations nouvelles.

Élections et réunions de parlemens, c’est l’affaire du jour. La saison politique va recommencer un peu partout, à Londres comme à Berlin, à Rome comme à Paris. Dès le 2 janvier, les cortès portugaises, pour leur part, se sont rouvertes à Lisbonne. Il est vrai qu’après avoir été suspendues depuis près d’un an, elles n’ont été rouvertes l’autre jour que pour être de nouveau fermées, pour être encore une fois ajournées au mois d’avril. Le roi dom Carlos n’a pas moins saisi cette occasion d’une séance presque unique pour exposer les affaires du pays, l’état d’une crise à la fois diplomatique et intérieure, qui n’est malheureusement pas encore finie. Le jeune souverain a peut-être mis un peu d’optimisme dans son langage, il a parlé de façon à rassurer l’opinion. C’est un peu son rôle. Il est certain d’ailleurs que les affaires portugaises se sont un peu éclaircies ou simplifiées depuis un an, depuis le jour où l’Angleterre mettait le petit royaume dans la situation la plus pénible par son brutal ultimatum, au sujet de la délimitation des possessions africaines sur le Zambèze et sur le Chiré. Un instant, on s’en souvient, une crise violente éclatait à Lisbonne. L’ultimatum anglais, en humiliant la fierté nationale, n’avait pas seulement pour effet de renverser sur le coup un ministère ; il mettait le roi dom Carlos dans le plus cruel embarras pour refaire un cabinet. Il enflammait les esprits, il déchaînait les passions et, profitant de la circonstance, les républicains portugais, peu nombreux, mais ardens, se livraient à des agitations nouvelles, menaçantes pour la dynastie de Bragance. Depuis, avec un nouveau ministère, les choses se sont un peu apaisées. On s’est efforcé de gagner du temps. On a négocié avec l’Angleterre, et si on n’est pas arrivé à un dénoûment, on a obtenu une sorte d’arrangement provisoire qui maintient l’état actuel des possessions, en attendant la solution définitive de ces obscures questions.

C’était, si l’on veut, ce qu’il y avait de mieux à faire. Malheureusement, le cabinet de Lisbonne et lord Salisbury ne sont pas seuls en tête-à-tête. Pendant qu’on négocie, les incidens se succèdent en Afrique et compliquent tout. La compagnie anglaise du Sud africain, qui a de sérieux appuis à Londres, jusque dans la famille royale, qui a de plus l’avantage d’avoir pour directeur le premier ministre de la colonie du Cap, poursuit sa marche par la force ; elle étend ses possessions, au risque de provoquer des incidens, et lord Salisbury, fût-il lui-même disposé à la conciliation, est pressé par cette puissante compagnie, par les journaux qui la soutiennent. L’infortuné Portugal n’a, d’ailleurs, plus de chances dans cette terrible Afrique. Il n’a pas seulement à se débattre avec l’Angleterre pour des territoires qu’il croyait posséder depuis des siècles ; il est peut-être menacé de quelque démêlé avec l’Allemagne. Il a aujourd’hui des différends territoriaux avec l’état du Congo protégé par la Belgique ; mais ici, avec des médiations et des arbitrages qui sont déjà acceptés, tout est plus facile à régler que la querelle avec l’Angleterre. C’est la seule sérieuse : comment se terminera-t-elle ? Le roi dom Carlos peut se faire encore illusion et témoigner de la confiance dans son dernier discours. Le Portugal sera vraisemblablement obligé de céder beaucoup pour garder ce qui lui restera, et ce sera un exemple de plus, non pas le premier ni le dernier, de la faiblesse réduite à plier devant la force, — le tout dans l’intérêt bien évident de la civilisation du continent noir !


CH. DE MAZADE.