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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1885

Chronique n° 1266
14 janvier 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 janvier.

Quand on veut suivre les affaires de son temps et de son pays, il y a une première résolution à prendre. Il faut se résoudre à ne pas se laisser facilement décourager et même à ne pas trop s’étonner de tout ce qui arrive, des versatilités, des contradictions, des violences et, des aveuglemens qui se mêlent à la politique. Il faut s’accoutumer ou se préparer à voir les choses et les hommes du moment sans illusion, à les juger sans faiblesse à leur passage sur la scène, en restant toujours avec la France contre les dominations éphémères qui abusent de sa patience et de sa fortune.

C’est surtout nécessaire à des heures comme celles-ci, où rien n’est à sa place, où ceux qui ont la prétention de conduire les autres ne savent pas le plus souvent eux-mêmes où ils vont ni ce qu’ils font, où tout flotte dans une indécision agitée, sans direction et sans règle. Qu’est-ce, en effet, que ce temps où nous vivons ? C’est avant tout un temps de transition universelle et troublée : transition dans les mœurs comme dans les lois, dans les idées comme, dans les intérêts, dans l’état social comme dans l’état politique ; transition qui ne date pas d’hier sans doute et qui n’est pas près de finir, mais qui se manifeste et se caractérise aujourd’hui d’une manière plus vive, plus criante par ce fait que tout se désorganise avec une rapidité croissante, que les plus simples conditions de gouvernement s’altèrent, que les idées de droit et de justice s’obscurcissent, que la civilisation française s’en va en morceaux sans que rien apparaisse pour remplacer ce qu’on détruit. Le phénomène le plus frappant à l’heure qu’il est, c’est cette accélération aveugle dans la désorganisation de toutes les forces sociales et politiques, avec la complicité de ceux qui devraient s’employer à l’arrêter ou à l’atténuer, il n’y a point à s’inquiéter, dira-t-on, l’ordre renaîtra de lui-même dans une société renouvelée. Nous l’espérons bien, l’ordre renaîtra quand la France sera représentée et gouvernée d’une manière plus digne d’elle. Pour le moment, nous en sommes encore et plus que jamais aux obscurités inquiétantes d’une transition indéfinie ; nous vivons dans un temps où tout est devenu possible parce qu’il n’y a ni règle ni frein, où l’on s’accoutume presque à voir la violence dans les mœurs, les excitations de guerre civile dans les rues, l’incohérence dans les pouvoirs publics, le désordre dans les finances, sans se demander si tout cela n’aura pas un lendemain redoutable. C’est le triste legs de l’année qui vient de finir à l’année qui commence ; c’est la situation d’aujourd’hui comme d’hier, et avant de se remettre en route pour une étape nouvelle qui conduira on ne sait où, il y a un fait à constater une fois de plus. Il y a toujours à dire que si ces confusions, devenues évidentes partout, sont jusqu’à un certain point l’inévitable effet d’un temps de transition, elles sont aussi, pour la plus grande partie, l’œuvre de ceux qui par complicité ou par imprévoyance, ont laissé le mal s’accomplir ou s’aggraver, sans s’apercevoir qu’ils compromettaient la république elle-même.

A chacun ses œuvres et sa responsabilité. Si la république, quoi qu’en disent les optimistes officiels et quel que soit le résultat du scrutin qui va renouveler le sénat, est arrivée aujourd’hui à une phase aussi critique, peut-être décisive pour son avenir, c’est assurément la faute des républicains, et des républicains seuls, qui n’ont voulu écouter que leurs passions. Certes, si jamais des hommes sont parvenus au gouvernement de leur pays dans des circonstances favorables, relativement faciles, ce sont bien ceux qui règnent depuis quelques années en France. Au moment de leur avènement au pouvoir, ils trouvaient des adversaires abattus, trompés dans tous leurs calculs, déçus dans leurs espérances, puissans encore, il est vrai, par le talent, par l’importance sociale, mais réduits au simple rôle d’une minorité dans les assemblées. Ils trouvaient des institutions établies, la république régulièrement constituée et à peu près acceptée. Pour la première fois, ils avaient cette bonne fortune d’être au pouvoir sans violence et sans insurrection, sans avoir bouleversé le pays pour se frayer un passage. La France elle-même, à peine remise de ses désastres, ne demandait pas mieux, en vérité, que de vivre en paix à l’abri des institutions nouvelles, et, par le dévoûment qu’elle venait de montrer, par son énergie au travail comme par son bon esprit, elle avait reconquis en peu d’années l’estime du monde. Ses finances avaient été si habilement restaurées par une politique prévoyante qu’elles avaient pu suffire au paiement d’une immense rançon, à la reconstitution du matériel de guerre, à la réorganisation de l’armée, et que, même après avoir suffi à tout notre pays se retrouvait avec un des premiers crédits du monde et avec l’équilibre dans son budget. Tout attestait une prospérité renaissante. Les affaires religieuses restaient sous l’empire d’une loi souveraine qui a donné près d’un siècle de paix à la France. Nulle difficulté sérieuse d’administration. Les républicains, s’ils avaient eu un peu de prudence et d’esprit politique, n’avaient évidemment, en entrant au pouvoir, qu’à s’inspirer d’une situation où le pays ne demandait qu’à vivre en paix, de sa vie laborieuse et honnête, sans fifre tourmenté. Tout leur était facile. Qu’il y eût, dans l’organisation judiciaire, administrative ou militaire, et même dans les finances, des réformes désirables, rien de plus simple ; on pouvait préparer ces réformes avec maturité, les réaliser par degrés dans l’intérêt unique et supérieur de la France, avec le concours de tous les hommes éclairés et dévoués avant tout à leur pays. On pouvait résoudre Ce problème, insoluble pour les sceptiques, de donner à la république nouvelle une politique réellement nationale, sans arrogances de parti et sans passions de secte, sans exclusion et sans turbulentes témérités. C’était assurément possible. On a fait tout le contraire, et les républicains, qui avaient eu cette chance de n’avoir pas besoin de violences pour conquérir le pouvoir, semblent s’être proposé de prendre leur revanche quand ils ont été au gouvernement. Ils ont attendu d’être libres avec leur majorité, d’avoir la main sur le pouvoir, sur le budget, pour montrer qu’ils n’avaient pas changé, qu’ils étaient toujours les mêmes, et ils ont inauguré l’ère des destructions inutiles, des persécutions religieuses, des exécutions discrétionnaires et administratives, des dépenses ruineuses, du favoritisme de parti dans les distributions des pensions et des emplois.

Eh bien ! c’est fait, et à ce moment même où s’ouvre sans éclat une session qui va être la dernière d’une législature de quatre ans, les résultats sont palpables. Ils sont écrits dans la situation même du pays, dans toutes les œuvres d’une politique, qui, après s’être donnée comme réformatrice, après avoir prétendu illustrer son règne par les grandes entreprises, n’a été au bout du compte qu’un mélange d’agitation et d’impuissance, une série de concessions au radicalisme révolutionnaire. Les républicains ont si bien fait qu’ils ont conduit la France en quelques années à la nécessité de nouveaux impôts pour couvrir les déficits qu’ils ont accumulés ou pour suffire à des prodigalités imprévoyantes, et si cette nécessité n’est point encore avouée, c’est qu’on craint de montrer au pays, à la Veille des élections, comment sa fortune a été gérée. On recule devant l’aveu de cette cruelle extrémité des nouveaux impôts ; on n’a pas pu même arriver en pleine paix au vote d’un budget régulier, et, pour la première fois, depuis qu’il y a des régimes libres en France, on a imaginé, sans tenir compte des plus simples garanties publiques, cet expédient d’une provision d’un milliard attribuée à un ministère pour les services de trois mois. C’est le dernier mot de la politique financière des dernières années, qu’il aurait été facile, on en conviendra, de mieux employer. Ce n’est pas tout. Là où l’on aurait pu certes défendre loyalement les droits légitimes de la société civile sans offenser les consciences, sans attrister une portion considérable de la population française, on a préféré mettre la guerre de secte, le trouble, et on en est même encore à savoir si les étranges novateurs de la commission du budget et de la chambre ne réussiront pas à se servir du concordat contre le concordat lui-même, pour achever la désorganisation des cultes. Le sénat a jusqu’ici résisté à demi ; les novateurs espèrent que les sénateurs qui vont être élus dans dix jours leur donneront la satisfaction de s’associer à la guerre déclarée au budget des cultes, et s’il en était ainsi, le nouveau sénat serait relevé d’un seul coup ! Là où l’on aurait pu assurément réaliser des réformes utiles dans l’administration judiciaire, on a mieux aimé procéder par les épurations à outrance, par les représailles intéressées de parti, au risque d’avoir une magistrature nouvelle affaiblie et une justice diminuée, atteinte dans son autorité. Au lieu de rechercher l’appui, les conseils des hommes de modération et de prudence qui, après tout, avaient contribué à faire accepter la république par le pays, on s’est hâté de les exclure, de les mettre presque en interdit ; on les a traités en suspects comme de simples réactionnaires ou de simples cléricaux qui n’avaient plus de place dans l’orthodoxie républicaine. On a réveillé en eux ces sentimens de juste sévérité, de découragement un peu amer qu’exprimait ces jours derniers encore un esprit des plus éclairés et des plus pratiques, M. Henri Germain, dans une lettre par laquelle il décline un mandat sénatorial dont il ne croit pas pouvoir se servir pour le bien du pays.

La modération exclue et suspecte, les finances compromises, la considération de la justice diminuée, la guerre dans les affaires religieuses et le trouble dans les consciences, les lois méconnues, la confusion dans les idées, la société française tout entière inquiétée dans ses sentimens de sécurité par le spectacle de toutes les violences aussi bien que par la médiocrité agitatrice et impuissante de ses législateurs, c’est donc là le dernier mot d’un règne de quelques années. Et si devant ces résultats assez sérieux pour donner à réfléchir, on veut savoir les remèdes que certains républicains ont à proposer, on n’a qu’à lire les consultations que M. Paul Bert va donner en province, qu’il donnait hier à Lyon. La raison d’un état de crise qu’il ne conteste pas, est, pour lui, bien facile à trouver. Le mal, c’est qu’on n’est pas allé encore assez loin dans la voie de la politique radicale ; c’est que M. Jules Ferry n’est qu’un modéré qui s’est sournoisement approprié la majorité républicaine pour suivre tout un système de réaction. C’est là le mal l Le remède est bien simple et plus facile encore à mettre en ordonnance. Il n’y a qu’à expulser tous les princes, à enrôler tous les séminaristes, à rançonner les congrégations, à supprimer le budget des cultes, — et peut-être aussi à remettre l’auteur de ce beau programme au ministère. M. Paul Bert est un docteur facétieux qui traite la société française comme les animaux sur lesquels il expérimente, — qui a trouvé le moyen de tout remettre dans l’ordre en ajoutant au désordre et de remédier aux inquiétudes du pays en les aggravant. C’est, à ce qu’il parait, la dernière recette de la politique scientifique !

Que M. le président du conseil, qui depuis quelque temps paraît fort absorbé dans les combinaisons de sa diplomatie, ait quelques doutes sur les recettes de M. Paul Bert, qu’il ait l’idée bien réactionnaire qu’on ne fait pas de l’ordre avec du désordre et un gouvernement avec la violence anarchique érigée en système, c’est encore possible ; cela ferait honneur à son jugement. M. le président du conseil est mêlé de trop près à de grandes et sérieuses affaires pour ne pas sentir les inconvéniens de la désorganisation croissante qui le laisse désarmé, d’une situation intérieure où il ne peut trouver qu’une force inconsistante et équivoque. Malheureusement, cette situation troublée et altérée, elle est en partie son œuvre. Ce mal de la désorganisation morale, politique, financière qui fait sa faiblesse dans les affaires diplomatiques, il a contribué lui-même à le créer et à le développer par ses complaisances pour toutes les idées fausses, pour toutes les passions et tous les intérêts de parti. Ces radicaux, ces révolutionnaires tapageurs et stériles qui le désavouent ou qu’il semble désavouer par instans, il a été leur complice. Il est le prisonnier de sa propre politique, de ses propres engagemens. Est-ce qu’il n’est pas perpétuellement obligé de compter dans la chambre avec des partis dont il se croit réduit à acheter l’appui en flattant leurs mauvais instincts, en leur livrant tour à tour la magistrature, l’armée, la paix religieuse ? Est-ce que tout récemment encore un des agens supérieurs du gouvernement, M. le préfet de police, ne mettait pas la plus singulière diplomatie à caresser et à capter le conseil municipal de Paris, — qu’il n’a pas réussi, du reste, à désarmer, même en lui livrant une partie de son administration ? Est-ce que sous les yeux, sous la tolérance même du gouvernement, cet étrange conseil municipal ne passe pas son temps à tout désorganiser, supprimant le budget de la préfecture de police, s’arrogeant sur l’enseignement des droits qu’on a la faiblesse de lui laisser prendre, réduisant de toute façon l’administration à l’impuissance ? Que fait le gouvernement ? De temps à autre, il annule sans bruit un de ces votes ; le conseil poursuit tranquillement, imperturbablement son œuvre sans s’inquiéter des lois et, en définitive, il ne fait que ce qu’il veut. Quand la désorganisation est en bas, c’est qu’elle existe en haut, et certes, an des plus curieux exemples de l’anarchie politique, de la confusion de toutes les idées de gouvernement, c’est ce qui vient de se passer à l’occasion de la démission de M. le général Campenon et de son remplacement par M. le général Lewal au ministère de la guerre.

Pourquoi le dernier ministre de la guerre a-t-il donné sa démission ? Si on l’ignore, ce ne sera point assurément la faute de M. le général Campenon, qui n’a pas négligé de le dire. Il a fait ses confidences aux nouvellistes qui sont allés l’interroger, il a fait ses adieux à son personnel en prenant congé de lui. Il a multiplié les discours jusqu’à l’indiscrétion. Le langage qu’on lui a prêté a-t-il été réellement tenu par le dernier ministre de la guerre ? Il a été démenti timidement, il a été à demi confirmé. Au demeurant, M. le général Campenon a parlé assez pour que ses paroles aient été répandues et répétées partout, et qu’a-t-il dit ? Il n’aurait pas caché qu’il s’était trouvé en dissentiment avec M. le président du conseil, qu’il n’avait jamais été partisan des expéditions lointaines, qu’il n’avait pas envie d’immobiliser 30,000 hommes, peut-être plus, au Tonkin, qu’une guerre avec la Chine lui paraissait pleine de difficultés, qu’il était enfin beaucoup plus préoccupé pour la France de l’état de l’Europe que de l’extrême Orient ; il aurait même ajouté, dit-on, quelques indiscrétions peu obligeantes sur la politique de M. le président du conseil.

Ainsi, un ministre d’hier se croit permis de prendre le public pour confident de ses dissentimens avec ses collègues, de ce qui s’est passé dans les conseils du gouvernement ! C’est là ce qu’il y a d’extraordinaire et de parfaitement anarchique. Si M. le général Campenon pensait ainsi, que ne se retirait-il plus tôt ? S’il avait des explications à donner, que n’attendait-il d’être interrogé dans le sénat dont il est membre ? Tout eût été alors régulier. Ce qu’il y a de clair, c’est que M. le général Campenon laisse aujourd’hui un peu trop bruyamment à Bon successeur la tâche qu’il n’a pas voulu accomplir. M. le général Lewal est un esprit sérieux et réfléchi, connu depuis longtemps par de fortes études sur la réforme de l’armée, sur toutes les questions militaires. Il commandait, il y a quelques jours encore, le 17e corps d’armée, et il a dirigé l’automne dernier des manœuvres dont les états-majors de l’Europe se sont préoccupés. Il a surtout l’avantage de s’être tenu jusqu’ici en dehors de la politique. M. le général Lewal n’est pas vraisemblablement entré au ministère sans avoir fait ses conditions, sans s’être réservé le droit d’appliquer quelques-unes de ses idées sur l’armée ; mais, avant tout, sa première tâche est évidemment de faire ce que n’a pas fait M. le général Campenon, d’expédier des forces suffisantes pour en finir avec les affaires du Tonkin, et dès ce moment c’est le nouveau ministre de la guerre qui reste chargé sans partage de la direction des opérations. Tout ce qu’on peut souhaiter à M. le général Lewal, c’est un prompt succès préparé par le dévoûment de ses lieutenans an Tonkin, et ce qu’on peut espérer de son caractère, c’est qu’il restera un peu plus que M. le général Campenon dans les conditions régulières de gouvernement.

Les grandes questions de guerre ou de paix continentale qui ont si souvent troublé les esprits depuis bien des années sommeillent un peu aujourd’hui eh Europe. Elles sont remplacées par ces questions d’extension lointaine dont la diplomatie s’est éprise tout à coup, et nous vivons en vérité dans une période singulière qui s’appellera peut-être un jour l’ère des conquêtes coloniales. Chacun veut avoir maintenant sa politique coloniale. La France a la sienne avec cette entreprise du Tonkin, qu’elle parait résolue à pousser plus activement. M. de Bismarck a la sienne avec ses annexions incessantes et toujours nouvelles sur les côtes de l’Afrique, dans l’Australie, en Océanie. L’Angleterre a depuis longtemps sa politique coloniale qui se lie à ses traditions de suprématie sur les mers, et par son intervention plus récente en Egypte, par ses prétentions à la prépondérance sur le Nil, elle a pris une position particulière, qu’elle n’est pas arrivée encore, il est vrai, à faire reconnaître par l’Europe, sur laquelle on en est toujours à négocier. Le difficile est de savoir ce qui sortira de ce vaste travail qui ne suscitera sans doute aucun conflit sérieux entre de grandes puissances, mais qui peut avoir d’étranges résultats, à en juger par les évolutions, les combinaisons nouvelles qu’il a déjà déterminées. C’est là certainement un sujet de vives préoccupations pour les Anglais, qui se sont trouvés surpris par ce mouvement universel et imprévu, qui ne voient pas sans quelque anxiété la France aller au Tonkin, M. de Bismarck aller un peu partout, la Russie méditer peut-être une marche en avant au cœur de l’Asie, et qui ne peuvent arriver à en finir avec cette affaire égyptienne, devenue pour eux un inextricable embarras. Les Anglais sont dans une phase de mauvaise humeur un peu contre tout le monde, contre la France aussi bien que contre l’Allemagne ; Ils sont mécontens d’eux-mêmes, mécontens de leur gouvernement, qui ne leur a point assuré un rôle conforme à leur orgueil, et c’est ce qui explique peut-être le bruit de la chute prochaine d’un ministère qui n’a point été évidemment heureux dans sa politique extérieure, qui n’a été sauvé jusqu’ici que par la popularité de son chef et de sa politique intérieure.

C’est M. Gladstone, en effet, qui soutient le cabinet ou plutôt qui est tout le cabinet libéral, et il suffit du bruit d’une indisposition du premier ministre pour remettre tout en question. Le grand vieillard qui, après un demi-siècle de vie publique, gouverne encore l’Angleterre, et qui célébrait patriarcalement l’autre jour, dans son château de Hawarden, le soixante-quinzième anniversaire de sa naissance, a-t-il été réellement malade comme on l’a dit ? Il a eu besoin tout au moins de se dérober momentanément à l’agitation des affaires, d’aller prendre du repos, et, un instant même, on a songé à lui ordonner un voyage en mer comme on l’avait fait précédemment à une époque où il avait une entrevue avec l’empereur de Russie à Copenhague. Son fils, M. Herbert Gladstone, dans une allocution familière adressée il y a quelques jours à ses fermiers, a laissé d’ailleurs entrevoir que si le vieil homme d’état n’était pas sérieusement atteint dans sa santé, il commençait à ressentir la fatigue de l’âge, qu’il ne resterait plus désormais longtemps au pouvoir, qu’il avait conquis par ses services le droit à la retraite. Même sans être gravement malade, M. Gladstone a certes conquis ce droit de se retirer des agitations du monde, de clore une grande carrière. Depuis cinquante ans, il sert son pays dans le parlement et au pouvoir. Il n’a pas été sans doute à l’abri des variations et même des erreurs de politique ; mais il s’est toujours honoré par la sincérité ardente de ses convictions, par le désintéressement d’un caractère intègre, et depuis le jour où il a refait la fortune du parti libéral par l’éclat de son éloquence dans la campagne fameuse du Midlothian, il a été l’homme le plus populaire de l’Angleterre. Il en a eu le témoignage, le jour de l’anniversaire de sa naissance, par cette profusion de félicitations, de présens, de télégrammes qu’il a reçus de toutes parts, de sa souveraine, de toutes les classes de la nation, de ses adversaires eux-mêmes et du fond de l’Afrique. Il ne serait certes pas impossible qu’après une vie si grandement remplie, après avoir illustré sa vieillesse par un dernier acte tel que la réforme électorale. M. Gladstone songeât à se retirer de la mêlée des partis. Si tel est effectivement son projet, et s’il le réalisait d’ici. à peu, sa retraite entraînerait assez vraisemblablement la chute du cabinet libéral, et les conservateurs ne tarderaient pas sans doute à reprendre le pouvoir. Si M. Gladstone reste jusqu’au bout sur la brèche, le moment ne serait peut-être pas moins décisif pour lui, et il aurait certainement à adopter une politique extérieure plus accentuée pour répondre aux exigences croissantes de l’opinion. On lui a tout passé jusqu’ici tant que la réforme électorale restait en doute ; maintenant la réforme est accomplie ou admise par tous les partis, et le gouvernement de la reine se trouve en face d’une opinion impatiente, froissée du rôle un peu diminué fait à l’Angleterre dans les démêlés du monde. Le grand grief des Anglais, en effet, c’est la manière dont leur politique a été conduite, et en Egypte, où rien n’est encore terminé, et dans toutes ces affaires de politique coloniale qui s’agitent dans la conférence de Berlin. One circonstance surtout parait leur avoir causé une surprise mêlée d’irritation, c’est l’attitude qu’a prise M. de Bismarck soit par ses conquêtes lointaines dans toutes les mers, soit par sa diplomatie au sujet de l’Egypte. Ils sont devenus d’une susceptibilité extrême, telle qu’il y a quelques jours ils se sont sentis tout à coup pris d’un mouvement d’humeur guerrière sur le simple avis qu’un ordre venait d’être donné à tous les marins de regagner la flotte. Un instant ils ont vu dans cet ordre mal connu, sinon le signal d’une entrée en campagne, du moins le, premier acte d’une politique plus énergique. Ils ont été bientôt détrompés lorsqu’ils ont mieux connu la mesure tout administrative de l’amirauté et ils sont revenus à des sentimens plus pacifiques, — sans être moins irrités contre M. de Bismarck et un peu contre la France. Est-ce donc que M. de Bismarck médite réellement de si terribles desseins contre l’Angleterre ? Il a eu ces jours derniers encore l’occasion de s’expliquer dans le Reichstag, et il a tout bonnement déclaré qu’il ne voyait pas pourquoi l’Allemagne entrerait en guerre avec la Grande-Bretagne, que les petits démêlés qui existaient entre les deux pays pourraient toujours, avec un peu de bonne volonté, être réglés pacifiquement. Le cabinet de Londres, quant à lui, est probablement du même avis. Ce qu’il y a de vrai, c’est que cette politique d’extension coloniale qui se déploie aujourd’hui inquiète les Anglais, que, d’un autre côté, il s’est formé en Europe un certain accord pour traiter la question égyptienne avec le gouvernement de la reine, et que, dans cette affaire, la France est la mandataire d’un intérêt collectif. S’il en résulte un certain isolement pour l’Angleterre, c’est qu’elle l’a bien voulu, qu’elle l’a préparé par sa politique, et ce que les partis auraient de mieux à faire serait de demander à leur cabinet de se prêter à une transaction raisonnable dans des affaires où les intérêts européens ont autant de poids que les intérêts britanniques.

Pour le moment, à ce début d’une nouvelle année, il n’y a donc pas là de quoi troubler la paix, qui semble suffisamment garantie sur le continent, et qui parait même assurée en Orient, où s’agite le perpétuel conflit des influences. La Turquie qu’on ne consulte pas toujours, qui est si souvent l’enjeu de toutes les luttes, la Turquie est provisoirement à l’abri des commotions violentes aussi bien que des entreprises extérieures. Elle est assez paisible pour n’occuper le monde que d’une de ces crises de palais qui n’ont certes rien de nouveau à Constantinople et qui ne sont pas moins curieuses, qui ressemblent le plus souvent à une énigme ou à un imbroglio. La scène se passe cette fois entre le grand’ vizir, Saïd-Pacha et son sous-secrétaire d’état, Arménien d’origine, bienvenu à la cour, Artin-Effendi-Dadian. Que s’est-il passé réellement ? Le palais des sultans a ses mystères et la ville de Constantinople, comme toutes les villes européennes, a ses nouvellistes à l’assaut de tous les bruits, curieux de tous les conflits de cour. Les uns ont dit que le grand-vizir, voyant grandir la faveur du sous-secrétaire d’état, l’avait pris en aversion et avait saisi la première occasion pour le traiter avec une certaine brutalité turque ; les autres ont prétendu qu’Artin-Effendi-Dadian avait pris depuis longtemps l’initiative des hostilités contre son chef, qu’il travaillait avec une ambition jalouse à ruiner l’influence de Saïd-Pacha par tous les moyens, même par des correspondances envoyées à des journaux étrangers. Toujours est-il que la rupture a éclaté dans une scène violente à la suite de laquelle Saïd-Pacha s’est rendu auprès du sultan, mettant aussitôt le souverain dans l’obligation de choisir entre le grand-vizir et le sous-secrétaire d’état émancipé jusqu’à traiter de puissance à puissance avec son chef. Ce qui donne une certaine valeur, peut-être une certaine portée à cet incident intime de cour, c’est qu’Artin-Effendi-Dadian était, dit-on, un favori du sultan, qu’il avait sa gagner la confiance du souverain et se créer quelque influence au palais ; sa disgrâce devait coûter au maître. Le sous-secrétaire d’état a été néanmoins congédié au premier moment ; le sultan a cédé au grand-vizir !

La victoire de Saïd-Pacha semblait complète, mais la fortune n’a pas tardé à changer, et à peine le grand-vizir avait-il eu raison de son ennemi, il s’est vu à son tour menacé. Des bruits de conspiration contre la sûreté de l’état, contre le sultan lui-même ont commencé à courir à Constantinople. Ces bruits avaient-ils quelque apparence de fondement ? Il s’est trouvé là fort à propos une affaire de Circassiens, une conspiration plus ou moins sérieuse dont un des chefs aurait été Ahmet-Bey, attaché, lui aussi, au cabinet du sultan, et il y a eu par le fait un assez grand nombre d’arrestations. Cela prouve tout simplement que les intrigues de toute sorte se croisent à Constantinople. La seule question sérieuse est de savoir si la position du grand-vizir n’en sera pas ébranlée et si la Turquie n’aura pas, elle aussi, ses crises ministérielles, lorsque le gouvernement ottoman pourrait certes mieux employer son temps à la réforme de son administration, à la pacification des provinces de l’empire livrées encore à l’anarchie.

Heureux encore sont les peuples qui, au milieu de leurs affaires politiques, de leurs divisions intestines, n’ont pas à subir de ces fléaux qui échappent au pouvoir comme à la prévoyance des hommes ! L’Espagne vient justement d’être frappée d’un de ces coups inattendus au moment où l’animation renaissait dans la vie publique à Madrid, où les partis se préparaient pour les luttes parlementaires rouvertes aux derniers jours de l’année, et on ne peut pas dire que cette session nouvelle, inaugurée le 27 décembre au-delà des Pyrénées, commence dans des conditions des plus favorables. Elle s’ouvre tout à la fois, et par des discussions passionnées sur la politique du ministère, et par ces tremblemens de terre qui viennent de ravager les provinces méridionales, qui ont détruit des villes et fait déjà d’innombrables victimes : de sorte que tout se mêle, les ardeurs des partis et les désastres publics, dans les affaires de l’Espagne, à ce débat d’une session nouvelle.

Politiquement, sans doute, Il n’y a rien de grave au-delà des Pyrénées. La péninsule ne semble pas menacée de complications prochaines, d’insurrections ou d’agitations sérieuses. Le ministère dont M. Canovas del Castillo est le chef expérimenté et qui compte d’habiles orateurs ne parait pas lui-même être en péril ; il a une assez grande majorité dans les cortès et il est de force à maintenir sa position contra toutes les attaques, contre toutes les interpellations dont il est déjà assailli. Au fond, cependant, la situation politique de l’Espagne ne laisse pas peut-être d’avoir ses faiblesses, et une des premières difficultés est cette question universitaire qui a un instant ému Madrid il y a quelques semaines, qui traîne encore puisque les cours restent interrompus par une sorte de grève des étudians. Quel est en définitive le caractère de ces troubles d’écoles ? Quelle est la part de responsabilité du gouvernement dans les répressions qui ont été un moment nécessaires ! Comment va-ton en finir maintenant avec cet imbroglio universitaire qui menace de devenir inextricable ? C’est là justement ce que le sénat est occupé à débrouiller depuis que le parlement est réuni, et après quinze jours de discussions, après des discours sans fin, on ne parait pas beaucoup plus avancé. La parole la plus sensée, la plus instructive a été, peut-être, celle d’un professeur, membre du sénat, qui a pu dire que, depuis près de vingt ans, par suite de crises universitaires de ce genre, il y a eu à peine trois ou quatre années de cours réguliers, et que cela explique pourquoi l’Espagne reste une nation pauvre de science, comme elle est pauvre d’industrie et de commerce. Il est certain que, devant une explosion nouvelle de ce mal invétéré de l’anarchie universitaire, le gouvernement ne pouvait rester indifférent ; il ne pouvait admettre que, pour des séditions d’étudians, dès qu’elles passaient dans la rue, il y eût un autre droit que le droit commun et que des privilèges académiques quelconques pussent créer une sorte d’inviolabilité pour des agitations auxquelles la politique n’était point d’ailleurs étrangère. Il a sévi, il a même employé la force, il ne s’est pas arrêté devant des protestations de professeurs qui élevaient pouvoir contre pouvoir ; on le lui reproche aujourd’hui comme s’il n’avait pas rempli le plus simple devoir de l’état, et ce qu’il y a de plus grave ou de plus singulier, c’est que cette triste affaire, exagérée par des susceptibilités de corporation, a soulevé jusque dans le camp conservateur des dissentimens, des contestations qui créent au gouvernement une certaine faiblesse, un certain embarras de situation. D’un autre côté, l’opposition n’est pas restée Inactive. Elle tend surtout depuis quelques semaines à se concentrer par un rapprochement plus ou moins sincère entre les amis de M. Sagasta et le parti de la gauche dynastique jusqu’ici fort divisés. En un mot, elle unit ses forces pour ‘ la lutte, et naturellement, la crise universitaire est devenue pour elle une bonne fortune, une arme de guerre : de telle façon que le cabinet a contre lui, non-seulement ses adversaires qui s’allient pour le combattre, mais encore quelques-uns de ses amis qui l’abandonnent. Qu’en sera-t-il au milieu de tout cela du ministère ? Le président du conseil, M. Canovas del Castillo, le ministre de l’instruction publique, M. Pidal, le ministre de l’intérieur, M. Romero Robledo, se sont défendus jusqu’ici avec autant de talent que de succès, ils se défendront encore énergiquement, cela n’est pas douteux, contre toutes les interpellations qui vont se succéder ; ils auront évidemment fort à faire pour maintenir leur majorité, et c’est ainsi que cette session a commencé d’une manière assez laborieuse au moment même où éclataient ces désastres qui ont désolé une partie de l’Espagne, qui sembleraient devoir imposer une trêve de bien public, de charité nationale.

Depuis la fin du mois dernier, en effet, depuis plus de quinze jours, presque sans interruption, l’Espagne n’a cessé d’être livrée à ce fléau des tremblemens de terre. A Madrid même, les commotions ont été assez légères et ne se sont pas reproduites. Dans le midi de l’Espagne, dans les provinces de Grenade, de Malaga, de Jaen, de Séville, les convulsions se sont succédé depuis le jour de Noël et ont pris les proportions d’une véritable catastrophe. Des milliers de victimes ont déjà péri. Des villes presque entières sont tombées en ruines ; des monumens séculaires ont été démantelés. Les populations épouvantées se sont vues réduites à abandonner leurs demeures et à s’en aller dans les campagnes pour échapper à un fléau d’autant plus redoutable qu’il est mystérieux, qu’il n’y a aucun moyen de s’en défendre. Le gouvernement s’est empressé de demander aux chambres des crédits pour venir en aide aux provinces si cruellement frappées. Le roi a voulu lui-même se rendre en Andalousie, il a tenu à porter ses sympathies et ses secours à ces populations éprouvées. Il est allé à Loja, à Grenade ; il va parcourir le Midi, et on est même obligé encore, par prudence, de le loger sous la tente. Le roi Alphonse fait son devoir de souverain. Malheureusement il est trop clair que tous les secours officiels sont des moyens bien insuffisans pour soulager tant de misères et réparer tant de ruines. Dès ce moment, les pertes sont immenses pour les provinces de l’Andalousie et par suite, pour l’Espagne tout entière, qui se ressentira longtemps de cette catastrophe. Voilà qui est un peu plus émouvant et mieux fait pour occuper des assemblées que des turbulences d’étudians sur lesquelles on discute pendant quinze jours, dont les partis se servent pour se disputer le pouvoir !


CH. DE MAZADE.