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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1848

Chronique n° 378
14 janvier 1848


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 janvier 1848.


Un événement dont on commençait à désespérer à force de l’espérer toujours, la prise d’Abd-el-Kader, a heureusement inauguré la nouvelle année. Nous devons dire que la France s’est montrée digne de ce présent de la fortune en n’en faisant pas trop de parade : il faut rendre justice au bon goût que le public a généralement montré en cette occasion ; il eût été malséant pour un grand pays de triompher de sa victoire sur un seul homme. La chute de ce célèbre et implacable ennemi de notre domination en Afrique a été un fait heureux ; mais cependant il était dit qu’Abd-el-Kader nous donnerait de l’embarras même quand il serait entre nos mains. Autrefois on ne savait où le prendre ; maintenant on ne sait où le mettre. Il nous paraît impraticable qu’il soit envoyé à Saint-Jean-d’Acre ou à Alexandrie, comme il en avait témoigné le désir ; le sentiment public se prononce à cet égard d’une manière sur laquelle le ministère ne saurait se méprendre. Laisser Abd-el-Kader planter sa tente en Orient, ce serait laisser s’établir en vue et à proximité de nos possessions d’Afrique un foyer de conspirations permanentes aussi dangereuses que l’état de guerre. L’ancien émir serait là sur le passage de toutes les caravanes qui vont en pèlerinage au tombeau de la Mecque, et qui prendraient de lui le mot d’ordre en attendant son retour. Il y a un principe que le ministère doit commencer par poser, c’est qu’un gouvernement est libre de ratifier ou de ne pas ratifier des conditions faites on acceptées par un chef militaire. Toutefois il faut reconnaître qu’il y a, outre la question de droit, une question de convenance ; il vaudra certainement mieux pour tout le monde qu’elle puisse être résolue sans blesser même les apparences.

La chambre des pairs a, comme d’habitude ; pris les devans dans la discussion de l’adresse, et, ce qui ne lui est pas aussi habituel, elle est entrée dans les débats parlementaires avec une vivacité et une ardeur qui ne peuvent qu’exciter l’émulation de la plus jeune chambre. Dès le début de la session, les amateurs de scandale ont eu la bonne fortune de rencontrer une trouvaille ; il faut leur rendre cette justice, qu’ils l’ont largement exploitée. Nous n’avons pas à nous arrêter sur les détails d’un incident qui n’a déjà fait que trop de bruit, qui en a fait beaucoup plus qu’il ne le méritait. Nous ne sommes pas de ceux qui prennent plaisir à déconsidérer le pouvoir ; nous ne le ferions pas, même s’il était aux mains de nos adversaires, et ce que nous regrettons, c’est que ce sentiment ne soit pas partagé par tous les hommes qui ont été et qui peuvent revenir aux affaires. Ceux pour qui le pouvoir est toujours un ennemi ont le droit de se faire des armes de tout ce qui leur tombe sous la main : à ceux-là on n’a rien à dire ; mais il en est d’autres qui abusent peu courtoisement des nécessités qui interdisent la représaille et des exigences qui arrêtent la riposte. Nous n’en dirons pas davantage sur ce chapitre.

L’esprit public a évidemment besoin d’autres alimens. Le bruit exagéré fait à l’occasion d’un abus qui, du reste, n’existe plus, passera bientôt ; ce qui ne passera pas, nous le croyons, c’est ce désir vague et général de réformes politiques qui s’était déjà manifesté dans la dernière session, et qui n’a fait que se développer depuis l’ouverture de la session actuelle. Parmi les conservateurs eux-mêmes, il en est un certain nombre qui paraissent peu disposés à se contenter des réformes sur le sel et sur la poste ; ils éprouvent des besoins plus relevés, et répondent en cela à un sentiment qui prend de plus en plus de la consistance. La sécurité même que donne au ministère l’appui d’une forte majorité est une raison pour qu’on se montre plus exigeant envers lui ; plus il sera fort, moins on lui permettra d’être immobile.

Le cabinet fera bien de ne point négliger ces signes précurseurs. Il ne peut se dissimuler qu’il règne dans l’opinion publique, et même dans l’esprit de beaucoup de ses amis, une sorte de panique d’autant plus dangereuse qu’elle est indéterminée ; il fera sagement de ne pas la laisser grandir. Si c’est un besoin réel et sérieux, il faut lui donner satisfaction ; si ce n’est qu’une panique, il faut l’aborder franchement, la saisir et la mettre en présence d’elle-même. Dans tous les cas, il est évident que les questions de réformes politiques sont mûres pour la discussion, lors même qu’elles ne le seraient pas encore pour l’application. Le ministère ne peut pas les abandonner plus long-temps aux banquets et aux places publiques ; il doit comprendre qu’il serait inutile de chercher à les mettre sous le boisseau. Dans l’intérêt même du pouvoir et des idées d’ordre et de gouvernement, ces questions doivent être portées à la tribune ; elles ne peuvent que gagner à être élucidées et à passer par le creuset d’une discussion sérieuse et régulière.

Ce sujet n’a été abordé que passagèrement dans la chambre des pairs par un discours de M. de Mesnard, un des membres éminens du parti conservateur ; mais il sera repris dans la même chambre avant la fin de la discussion de l’adresse, qui parait devoir se prolonger jusqu’à mardi ou mercredi. Les questions extérieures ont jusqu’à présent absorbé presque tout le débat ; les affaires de la Suisse ont, aujourd’hui même, donné à M. de Montalembert l’occasion de prononcer un discours qui le place au premier rang des orateurs de son pays. Hier déjà M. le duc de Broglie avait présenté un lumineux tableau de toute la question ; ce qu’a dit l’ambassadeur à Londres, nous l’avions nous-mêmes exposé à différentes reprises depuis deux mois. M. le duc de Broglie a surtout condensé avec infiniment d’art et de logique la substance des dépêches qui ont été communiquées aux chambres.

La publication de ces pièces nous parait de nature à justifier la marche que le gouvernement a suivie dans cette longue et difficile affaire. En dernier résultat, il se trouve que, s’il n’y a pas eu en Suisse d’intervention armée, c’est à lui qu’on le doit. On aura la ressource de dire que ce résultat n’était pas celui qu’il cherchait ; mais, en lisant attentivement la correspondance de M. Guizot, on verra cependant que, s’il considérait le triomphe du parti radical en Suisse comme un grand mal, il regardait comme un mal plus grand encore une intervention armée qui aurait gravement compromis la paix générale. Il ressort évidemment des pièces communiquées aux chambres que, sans les remontrances, sans la résistance même du gouvernement français, le gouvernement autrichien aurait pris des mesures actives contre le parti dominant dans la diète long-temps avant qu’elles eussent été provoquées par des hostilités ouvertes, et aurait, pour prévenir une guerre civile en Suisse, risqué une guerre générale en Europe. Ainsi, dès le mois d’octobre 1846, M. de Metternich, alarmé par la révolution de Genève, exprimait sa conviction qu’une intervention étrangère deviendrait tôt ou tard légitime et nécessaire, et M. Guizot, de son côté, objectait qu’une pareille mesure, sans une nécessité évidente et impérieuse, ne résoudrait rien et serait mal accueillie par les deux partis rivaux qui se partageaient la confédération. Plus tard, au mois de juin 1847, quand la rupture de la paix entre les cantons semblait devenir de plus en plus inévitable, M. de Metternich voulait encore aller au-devant de l’événement, et faisait faire au cabinet français des propositions plus formelles. Il proposait qu’avant que la diète s’engageât par un vote, les puissances prissent les devans pour l’arrêter, et déclarassent officiellement qu’elles ne souffriraient pas que le principe de la souveraineté cantonale fût violé, ou que l’état de paix matérielle fût troublé, de quelque côté que dût venir l’agression. M. de Metternich se disait convaincu que cette seule déclaration suffirait pour arrêter la diète et pour contenir le parti radical ; mais cette démarche que suggérait le cabinet autrichien renfermait un grave péril : elle engageait nécessairement les puissances dans la voie de l’intervention armée. M. Guizot jugeait avec raison que poser un pareil ultimatum, c’était s’enlever toute liberté d’action, et que, si la diète ne s’arrêtait pas d’elle-même, les puissances s’obligeaient d’avance à l’arrêter par la force. Pour qu’une intervention armée fût suffisamment justifiée, il fallait que la Suisse rompit la première les liens qui l’attachaient à l’Europe et les traités qui lui garantissaient la neutralité et l’inviolabilité. Or, la Suisse n’en était pas encore là, et M. Guizot, se basant sur ces principes, déclarait même au cabinet autrichien que, s’il croyait devoir agir de concert seulement avec les deux autres cours du Nord, le gouvernement français serait, de son côté, obligé de prendre les mesures nécessaires pour s’opposer à cette intervention. Cette déclaration est formulée, dans la dépêche du 25 juin, en des termes très nets, et elle suffirait seule pour montrer que le gouvernement français, loin de se mettre, comme on l’a prétendu, à la remorque du cabinet autrichien, a mis dès le principe une barrière à son intervention.

Toutefois M. Guizot ne se refusait pas à faire une démarche collective pour prévenir la diète des conséquences qui résulteraient de toute atteinte portée par elle aux bases sur lesquelles reposait la confédération ; mais, pour que cette démarche fût plus efficace, il importait qu’elle fût faite avec le concours unanime des grandes puissances : la participation des deux grands états constitutionnels de l’Europe à cette mesure aurait servi de contre-poids à l’action des trois cours du Nord. Il ne paraît pas que M. de Metternich fût très porté à solliciter l’adhésion de l’Angleterre, et l’initiative qui fut prise à cet égard appartient tout entière à M. Guizot. Ce fut alors que M. Guizot prépara le projet de note collective dans lequel il offrait à la Suisse la médiation des cinq puissances, en proposant de prendre le pape pour arbitre de la question religieuse, et les cinq cours elles-mêmes pour arbitres de la question politique. Ce projet ne rencontra pas d’abord l’adhésion du cabinet anglais ; lord Palmerston y fit beaucoup d’objections ; il affecta de supposer aux cours du continent des arrière-pensées sinistres et de croire qu’on voulait poloniser la Suisse. Quelles furent les raisons qui changèrent sa manière de voir ? nous ne saurions le dire avec certitude, quoique nous ayons lieu de croire que de très hautes influences ne furent pas étrangères à ce changement. Il y a une raison plus claire encore, c’est que lord Palmerston vit que, s’il ne voulait pas s’accorder avec les autres, les autres s’accorderaient sans lui ; il eut peur des représailles de 1840, et il se ravisa.

Nous n’avons pas besoin de revenir sur les faits qui ont rendu la médiation inutile, ils sont suffisamment connus. La note collective est arrivée trop tard, cela est incontestable ; mais nous croyons qu’on fait beaucoup trop d’honneur à l’adresse de lord Palmerston en lui attribuant ce résultat. Le cabinet anglais s’est trompé comme les autres ; il ne prévoyait probablement pas plus que nous que la lutte serait si promptement terminée en Suisse. Tout le monde savait certainement quelle en devait être l’issue définitive, personne ne se doutait qu’elle pût être aussi immédiate, et, en dernier résultat, le gouvernement français peut dire à juste titre qu’il avait ramené l’Europe à ses propres vues et à sa propre politique, car non-seulement il avait empêché une intervention isolée, mais encore il avait prévenu toute chance de collision générale en réunissant les cinq puissances dans une démarche commune.

Cette communauté est pour le moment suspendue. Ainsi, dans la conférence qui se tient depuis quelque temps à Paris, l’Angleterre a cessé d’être représentée ; et comme la Russie n’avait pas fait remettre à la diète la première note collective, elle n’a point pris part non plus à celle qui vient d’être rédigée et qui ne sera présentée qu’au nom des trois cabinets de France, d’Autriche et de Prusse. Dans cette note, les trois gouvernemens reconnaissent que, le Sonderbund ayant cessé d’exister au moment où la médiation avait été proposée, il était naturel que la diète eût rejeté cette proposition ; mais ils déclarent qu’ils considèrent toujours la souveraineté cantonale comme la base de la confédération, qu’à leurs yeux cette souveraineté n’existe pas tant que les cantons vaincus sont occupés militairement, et que la Suisse ne sera pas rendue à une condition régulière tant que tous les cantons n’auront pas recouvré le libre exercice des droits sur le maintien desquels sont fondées les relations de la confédération avec l’Europe.

Le pape Pie IX et les souverains d’Italie qui marchent sur sa trace glorieuse devront être sensibles à l’hommage qui leur a été rendu dans la chambre des pairs. On comprend jusqu’à un certain point la réserve que le gouvernement avait gardée dans le discours de la couronne sur les affaires d’Italie, mais il appartenait aux autres branches de la législature, comme représentant plus directement l’opinion publique, de rompre un silence qui aurait pu être pris pour de l’oubli. C’est donc pour obéir à un sentiment universellement manifesté par la chambre que la commission de l’adresse a ajouté à son projet un témoignage de sympathie et d’admiration en faveur des princes libéraux de la péninsule. Du reste, M. le ministre des affaires étrangères avait lui-même provoqué cette manifestation par la lecture d’une très remarquable dépêche adressée par lui à l’ambassadeur de France à Rome, M. le comte Rossi. On ne peut s’empêcher de reconnaître que les dépêches récemment publiées par M. Guizot détruisent en grande partie les accusations dirigées contre sa politique à l’égard de l’Italie. Nous avons pu nous-mêmes regretter quelquefois que le gouvernement français ne parût pas donner aux libéraux italiens l’appui qu’ils devaient naturellement attendre de lui, mais nous ne voudrions pas demander plus que ce que M. Guizot promet dans ses dépêches, principalement dans celle qu’il a citée à la chambre des pairs. Tout ce qu’il nous reste à désirer, c’est que le gouvernement mette ses actes toujours d’accord avec ses paroles. La chambre des députés suivra nécessairement l’exemple que vient de lui donner la chambre des pairs ; sans doute même, la commission de l’adresse prendra à cet égard l’initiative. Rien ne sera plus propre que ces encouragemens de la législature française à soutenir les souverains et les peuples d’Italie dans la tâche difficile et glorieuse qu’ils ont entreprise, et à entretenir en même temps chez les uns l’esprit de libéralisme, et chez les autres l’esprit de modération.

Du reste, il faut en convenir, à quelques exceptions près, les populations italiennes ne paraissent pas vouloir se départir de cette modération qui seule peut assurer leur succès. Nous ne croyons pas qu’il convienne de s’alarmer outre mesure de quelques rumeurs qui se produisent de temps en temps à Gènes ou à Livourne ; c’est l’habitude journalière de ces ports de la Méditerranée, où le commerce rassemble une population bigarrée, turbulente, toujours avide de bruit et de désordre. L’intérieur du pays est assez calme ; la reddition de Pontremoli aux troupes de Modène s’est opérée le plus paisiblement du monde. Les gens de Pontremoli avaient d’abord juré de mourir comme ceux de Fivizanno, ils voulaient ensuite se donner à la Sardaigne ; mais on leur a fait entendre que la donation pourrait bien n’être pas acceptée. Quant à la première résolution, on n’y a point donné suite, vu l’inutilité d’un semblable sacrifice. C’était sagement pensé, et l’Italia de Pise leur a donné là-dessus de fort bons conseils en les engageant à se réserver pour des jours plus heureux.

A Rome, on avait fait bruit, dans ces derniers temps, de certaines résolutions du gouvernement qui étaient, disait-on, l’indice d’une réaction dans le sens rétrograde. Les imaginations italiennes sont promptes à s’alarmer. Que le pape aille dire la messe dans une église appartenant aux jésuites ; que le secrétaire d’état adresse la parole à quelque personnage soupçonné d’appartenir de près ou de loin à la compagnie, aussitôt les têtes s’échauffent, on voit une conjuration et une crise dans la circonstance la plus insignifiante ; et quand, après cela, le gouvernement publie quelque nouvel édit de réforme, l’allégresse renaît, la patrie est sauvée, et l’on monte au Capitole remercier les dieux protecteurs. La patrie a donc été encore une fois sauvée dernièrement, et le motu proprio du 29 décembre a prouvé aux Romains ce qu’ils devraient savoir, que les intentions du pape ne sont pas moins favorables à la réforme qu’il y a six mois. Cet édit organise le conseil des ministres ; il établit la division des divers départemens et règle jusque dans les plus minutieux détails les attributions de chacun d’eux. Le secrétaire d’état pour les affaires extérieures, à qui est déférée la présidence du conseil, sera toujours un cardinal. Cette disposition nous semble impliquer tacitement l’admissibilité des laïques aux autres ministères, il y a convenance, en effet, à ne pas placer des ecclésiastiques à la tête d’administrations comme celles de la guerre et de la police, et l’opinion qui les en éloigne est aujourd’hui assez bien établie à Rome pour permettre d’espérer que ces deux ministères seront occupés par des laïques. Le ministère de grace et de justice était aussi dans la pensée de tout le monde et dans les résolutions du gouvernement destiné à l’avocat Silvani, député de Bologne, président de la section de législation, et dont l’Italie déplore la perte récente. Toutes les autres parties du décret, celle qui établit la responsabilité des ministres, celle qui crée un corps d’auditeurs analogue à celui qui a été annexé à la consulte d’état, méritent une égale approbation. Chaque ministre enfin devra soumettre au souverain un projet de règlement intérieur pour son département. La consulte d’état, de son côté, après de longues discussions, a terminé la rédaction du sien, et elle a emporté à la majorité de 4 voix la publicité des débats. On sait que sur ce point la résistance du gouvernement avait été assez vive, et c’est une véritable victoire d’opposition.

En Angleterre, le trait distinctif d’un ministère whig se manifeste une fois encore dans le déficit du revenu. On peut appeler cela simplement du malheur ; mais c’est du malheur qui se représente régulièrement quand les whigs arrivent au pouvoir. Les chiffres parlent, et ils ont une éloquence irréfragable. Les Anglais ne peuvent pas s’empêcher de voir que, depuis qu’ils ont changé de ministère, ils ont changé de budget. Ainsi, d’après les dernières publications du revenu, la diminution a été, sur le trimestre passé, de plus de 27 millions ; elle a été, sur l’année, de plus de 55 millions. Pourtant le choc produit par le changement des tarifs avait eu son effet, et on ne saurait accuser le free trade tout seul d’avoir ainsi dérangé les sources du revenu public.

Malgré cet état fâcheux du trésor, l’Angleterre paraît se disposer à charger son budget d’une dépense nouvelle. Depuis une quinzaine de jours, la presse anglaise discute gravement les probabilités d’une descente d’une armée française sur les rivages d’Albion. Les Anglais ont cru devoir naguère se moquer beaucoup des fortifications de Paris ; nous pourrions aujourd’hui prendre notre revanche, car, pour eux, il ne s’agit de rien moins que de fortifier toutes leurs côtes. Toute cette panique a eu pour origine une lettre du vieux duc de Wellington, qui, après avoir long-temps circulé dans les clubs, a fini par être livrée à la publicité. Le mémoire du duc sur l’état des défenses nationales est le pendant de la brochure de M. le prince de Joinville sur les forces navales de la France. Toujours est-il qu’on est parvenu à mettre dans la tête du peuple anglais qu’avec les bateaux à vapeur, le roi Louis-Philippe ou son successeur pourrait, en un clin d’œil, jeter cinquante mille hommes sur les côtes de la Grande-Bretagne, et en ce moment-ci John Bull est poursuivi par le cauchemar d’une invasion. En dernier résultat, cette controverse militaire aura pour effet de grossir encore le budget de la guerre et de la marine, car le ministère de lord John Russell n’est pas assez fort pour résister à la pression du dehors, et ce sera un embarras de plus pour le chancelier de l’échiquier.

Les malheurs de l’Europe ont fait la fortune de l’Amérique ; le Nouveau-Monde a recueilli ce que perdait l’ancien ; les États-Unis ont été heureux dans la guerre, heureux dans la paix. Le président de l’Union a ouvert le congrès par un message de la longueur accoutumée ; c’est déjà un avantage des monarchies de n’être pas aussi prolixes et aussi verbeuses que les républiques. Le message de M. Polk est fait pour flatter toutes les passions de ses concitoyens, et la guerre avec le Mexique y occupe naturellement la place la plus considérable. M. Polk se donne beaucoup de peine pour prouver que le Mexique a été l’agresseur, et que les États-Unis n’ont fait qu’user de représailles ; c’est une peine dont le moindre défaut est d’être inutile ; les Américains du Nord feraient mieux de rejeter la responsabilité de leurs conquêtes, comme ils l’ont déjà fait plus d’une fois, sur la Providence ou sur la fatalité. C’est une force invincible qui les pousse ; ils ne s’arrêteront plus désormais qu’aux extrémités de leur continent. Ils absorberont le Mexique, parce que la race qui l’occupe n’est plus capable de le posséder ni de le faire valoir, et parce que la terre appartient à qui sait l’occuper et l’exploiter. L’annexion du Mexique est une conséquence forcée de l’annexion du Texas ; la race septentrionale s’étend et se développe par le simple effet de sa supériorité. On a dit quelque part que l’histoire des Américains dans le Texas était celle du chien dans le garde-manger. Les Mexicains, ne pouvant coloniser eux-mêmes le Texas, y appelèrent les Américains ; les hardis pionniers y plantèrent leurs tentes, y apportèrent l’esprit des institutions sous lesquelles ils étaient nés ; ils commencèrent par se rendre indépendans, mais la force d’attraction les ramena insensiblement dans le cercle de leur ancienne nationalité. La première morsure était faite à ce grand corps, on pourrait dire à ce grand cadavre de l’Amérique espagnole ; morceau par morceau, il finira par passer tout entier dans la gueule toujours avide et toujours bruyante de la démocratie du nord. En ce moment, les États-Unis se contentent de deux provinces, le Nouveau-Mexique et la Californie. Ils les prennent à titre d’indemnité ; il est bien juste qu’ils couvrent les frais de la guerre : or, comme le Mexique est sans ressources pécuniaires et plongé au contraire dans la banqueroute, il est clair que la seule indemnité possible est une cession de territoire. Il y a d’ailleurs une autre raison pour que les États-Unis gardent la Californie : c’est que, les Mexicains étant hors d’état de l’utiliser, elle pourrait tomber sous la main de quelque autre puissance, et, comme on le sait, les États-Unis ne peuvent point souffrir qu’aucune nation étrangère mette le pied sur leur continent pour y fonder de nouvelles possessions. L’Amérique est aux Américains ; cette déclaration, déjà faite autrefois par le président Monroe, reproduite depuis par plus d’un de ses successeurs, M. Polk l’a renouvelée solennellement dans son dernier message, et elle fait maintenant partie du droit public des États-Unis. Après tout, cela regarde l’Angleterre beaucoup plus que nous ; c’est une déclaration qui touche le Canada aussi bien que la Californie. Est-ce pour prendre ses précautions que l’Angleterre se fait en ce moment une querelle avec l’état du Nicaragua, et menace d’en occuper le territoire ? Les États-Unis sont trop occupés avec le Mexique pour se brouiller actuellement avec l’Angleterre ; il est probable qu’ils attendront encore avant de mettre à exécution la maxime de M. Polk.

Au sein même de l’Union, il y a tout un parti qui proteste contre les projets indéfinis de conquête. Les hommes les plus éminens de la république, M. Clay, M. Calhoun, M. Webster, cherchent à mettre une digue à ce torrent. Dans le congrès, ils balancent la majorité ; ils l’ont même obtenue dans la chambre des représentans sur l’élection du président ; c’est le candidat whig qui a été nommé. Ce n’est là du reste qu’un succès partiel et passager ; l’élection prochaine du président de la république mettra les partis plus sérieusement en présence ; c’est vers ce but que se dirigent tous les efforts, et la guerre du Mexique est naturellement le terrain sur lequel les candidats prennent position. Or, il est bien à craindre que, dans un pareil moment d’excitation publique, l’ascendant n’appartienne à ceux qui flattent le plus les passions populaires.

La seule considération qui aurait pu arrêter ou faire hésiter les États-Unis, c’est celle des dépenses nécessitées par la guerre. Ainsi, il est certain qu’en 1845 leur dette publique était presque nulle : elle n’atteignait pas le chiffre de cent millions de francs. Aujourd’hui elle a monté à près de deux cent cinquante millions ; mais les États-Unis, outre leurs ressources permanentes, ont eu cette année des ressources accidentelles très considérables. Comme nous le disions tout à l’heure, ils se sont enrichis de la misère de l’Europe ; pendant que nos contrées du vieux monde souffraient de la disette des grains et de la perte presque complète de la pomme de terre, l’Amérique avait des récoltes magnifiques, et elle a été pour l’Europe ce grenier qu’était autrefois la Sicile pour les Romains. L’Angleterre seule a versé dans ses anciennes colonies plusieurs centaines de millions qui s’y sont répandus dans toutes les classes et y but porté un accroissement de prospérité. Cette ressource n’est pas régulière, il est vrai, et elle ne se renouvellera pas cette année dans les mêmes proportions ; mais les États-Unis ont encore à leur disposition des ressources permanentes qu’ils n’épuiseront pas de long-temps. Ainsi le président propose, pour subvenir aux frais de la guerre, de donner plus d’activité à la vente des terres nationales, et d’établir sur le thé et le café, qui entrent maintenant en franchise, un droit de 25 pour 100. Un autre signe de la prospérité de l’Union, c’est qu’elle a très bien supporté la dernière réduction des tarifs. Les partisans de l’industrie nationale avaient beaucoup crié contre ce premier pas fait dans les voies de la liberté commerciale ; cependant l’épreuve a été très favorable au nouveau tarif, ce qui prouve que l’industrie indigène des Américains est déjà assez forte pour se passer d’une protection exagérée. Il ne faut donc pas compter que les États-Unis se laisseront effrayer par la dépense ; ils pourront bien s’endetter, mais ils se paieront avec des territoires, et tôt ou tard ils y retrouveront leur argent.

Les changemens que nous avions signalés comme probables dans le ministère espagnol ne se sont pas encore réalisés ; nous croyons cependant qu’ils ne seront pas différés pour long-temps, car le bruit est assez généralement répandu à Madrid que le général Narvaez a l’intention de revenir occuper l’ambassade d’Espagne à Paris. Dans ce cas, il est probable que M. Mon deviendrait le chef d’un nouveau cabinet. M. Mon a eu, ces jours derniers, comme président du congrès, la tache de gouverner quelques-unes des séances les plus orageuses que les cortès aient vues depuis long-temps. Plusieurs membres du parti conservateur avaient, comme on sait, proposé la mise en accusation de M. Salamanca, ancien ministre des finances, sous la prévention de concussion. Accusé en séance publique d’avoir détourné une somme de 25 millions de réaux, M. Salamanca s’est trouvé mal, et s’est excusé le lendemain de ne pouvoir assister à la discussion. La prise en considération de la proposition a été adoptée par une forte majorité. C’est, dit-on, contrairement aux désirs du général Narvaez que toute cette affaire a été soulevée, et le ministère a résolu de ne point y prendre part. On croit même que l’accusation ne sera pas poussée plus loin.

Des bruits alarmans, mais très exagérés, ont été répandus sur la santé de la reine Isabelle, et ont donné lieu, de la part des journaux anglais, à une recrudescence de controverse sur la question de succession. Nous ne voyons pas de raison de les suivre dans ce débat que rien jusqu’à présent ne justifie.

La querelle tant soit peu puérile qui menaçait depuis une année le repos, de l’Orient est enfin terminée, et les relations de la Porte avec la Grèce vont être reprises. Le cabinet grec a remis à M. Persiani, le représentant de la Russie à Athènes, une lettre pour le ministre des affaires étrangères de la Porte. Dans cette lettre, le gouvernement hellénique exprime à l’envoyé du sultan, M. Mussurus, son regret du malentendu du 21 janvier 1847, et lui donne l’assurance qu’il sera reçu à Athènes avec les égards dus au représentant d’une puissance alliée. La Porte, de son côté, a adressé aux grandes puissances un memorandum dans lequel elle se déclare satisfaite de la démarche du gouvernement grec, et toute l’affaire se trouve ainsi terminée. Ce n’était pas la peine de faire tant de bruit.

Nous voudrions que la Grèce pût résoudre aussi facilement ses questions intérieures que ses petits embarras extérieurs ; malheureusement la tâche n’est pas aussi aisée, et le jeune royaume hellénique parait avoir une certaine peine à s’habituer au régime constitutionnel. La dernière insurrection de Patras a montré combien le gouvernement central avait peu de prise sur les provinces. Pendant quatre jours, la ville est restée au pouvoir de quelques régimens révoltés. Les autorités légales s’étant absentées, les consuls étrangers se sont faits les intermédiaires d’une capitulation avec les insurgés ; pendant ce temps, le préfet ou nomarque, qui était allé prendre l’air, a rassemblé des troupes et est rentré en ville ; les insurgés se sont réfugiés à bord d’un bâtiment anglais, en sauvant la caisse comme le Sonderbund. Nous avons déjà dit et nous répétons qu’il vaudrait beaucoup mieux pour la Grèce que les gouverne mens européens ne la prissent pas pour terrain de leurs rivalités. Au lieu d’avoir un parti français et un parti anglais, la Grèce ferait mieux d’avoir tout simplement un parti grec. Si le gouvernement hellénique traite aussi lestement qu’il l’a fait dans ces derniers temps le régime constitutionnel, il n’en aura pas pour bien long-temps. Ainsi, pour faire capituler l’opposition du sénat, il n’a rien trouvé de mieux que de créer d’un seul coup de filet trente-cinq nouveaux sénateurs ; c’est une manière assez commode de se procurer une majorité, mais ce sont de ces expériences hasardeuses auxquelles il ne faut pas soumettre les institutions nouvelles, si on ne veut pas les faire éclater. Pendant plusieurs années, les représentans de la France et de l’Angleterre à Athènes ont été à l’état d’antagonisme direct et public ; le ministre de France, M. Piscatory, est maintenant appelé à d’autres fonctions, où son énergie et sa résolution bien connues ne seront pas superflues, si le gouvernement anglais avait à cœur l’intérêt bien entendu de la Grèce, il rappellerait lui-même un représentant qui ne pourra laisser dans ce pays que de regrettables souvenirs, et les deux grandes puissances constitutionnelles de l’Occident s’uniraient pour assurer le repos et le développement d’un état nouveau qui a grand besoin de secours.



La question de la jonction des deux chemins de fer de Versailles va de nouveau être portée devant les chambres. Cette question embrasse de nombreux intérêts ; elle soulève surtout de vives passions. Dans une assemblée générale des actionnaires de la rive gauche, tenue le 13 décembre dernier, on s’en souvient peut-être, les partisans de la fusion et leurs adversaires se sont livré une lutte acharnée ; après une discussion animée, les premiers se retirèrent en protestant ; la majorité vota le rejet des offres du gouvernement, qui proposait aux deux compagnies de se réunir pour l’exploitation en commun de la ligne de Chartres. Depuis l’agitation est allée croissant, et, à l’approche de la discussion qui va s’ouvrir dans le parlement, la rive gauche renouvelle ses réclamations, elle pétitionne et proteste contre un projet qui ne tendrait, dit-elle, à rien moins qu’à la ruiner complètement.

Tout ce bruit, tout ce mouvement, sont-ils bien sérieusement motivés ? En définitive, où veulent en venir les actionnaires de la rive gauche ? Ces mêmes capitalistes qu’on ameute aujourd’hui sont-ils menacés de quelque péril nouveau et imprévu ? Jusqu’à présent, ils ne s’étaient point cru lésés et avaient accepté comme équitable et nécessaire à la fois le projet du gouvernement, qui, pressé d’accorder à l’une ou à l’autre des deux compagnies la tête du chemin de fer de l’ouest, n’avait vu que dans une association la conciliation possible de deux intérêts également respectables. C’est en 1844 que fut votée la ligne de Paris à Rennes, et dès le 1er février 1845 ces deux compagnies signaient un premier traité d’union. Dans cette même session, une loi fut présentée pour accorder la concession aux deux compagnies réunies, mais elle resta à l’état de rapport ; portée de nouveau devant les chambres, elle fut définitivement adoptée le 21 juin 1846. Cette loi autorisait le ministre des travaux publics à concéder directement aux représentans des deux compagnies réunies le chemin de Versailles à Rennes, par Chartres, le Mans et Laval, avec embranchement du Mans sur Caen, et de Chartres sur Alençon. Sur la ligne principale de Versailles à Rennes, la compagnie adjudicataire devait seulement poser la voie ; quant aux deux embranchemens, elle les construisait en totalité. La concession ne pouvait être accordée qu’après la dissolution et la fusion définitive des deux compagnies de la rive droite et de la rive gauche d’après les bases des traités déjà signés. Ces diverses formalités devaient être remplies dans un délai de six mois, et, dans le cas contraire, le ministre des travaux publics était autorisé à procéder par voie de concurrence à l’adjudication de la voie de Rennes et de ses embranchemens. La loi du 21 juin 1846 stipulait en outre formellement que les travaux de raccordement des chemins de fer de Versailles avec celui de Versailles à Chartres seraient exécutés sans délai, conformément aux deux lois du 11 juin 1842 et du 19 juillet 1845, et à cet effet un crédit de 2 millions était ouvert au ministre des travaux publics sur l’exercice de 1846. Enfin une somme de 50 millions était affectée à l’exécution, par l’état, des terrassemens et des travaux sur la ligne principale de Chartres à Rennes.

Ainsi, tout semblait concilié à cette époque ; il ne restait plus qu’à exécuter les traités. Malheureusement la crise financière survint, et rendit impossible la formation d’une compagnie dont le capital devait être de 120 millions. La soumission des deux compagnies de Versailles fut ajournée, et le gouvernement reconnut l’impossibilité de tenter une adjudication.

Cependant, grace aux crédits votés par les chambres, les travaux de terrassement exécutés par l’état entre Versailles et Chartres, sur une longueur de 74 kilomètres, marchaient avec activité, et il devenait indispensable de poser la voie de fer laissée à la charge de l’association qui n’avait pu encore se constituer. Pour ne pas perdre un temps précieux et pour utiliser des dépenses considérables, il était urgent de prendre un parti. Le gouvernement porta à la chambre des députés une proposition d’après laquelle les deux compagnies de Versailles seraient chargées de fournir et de poser à leurs frais la voie jusqu’à Chartres, et d’acquérir le matériel nécessaire à l’exploitation. C’était une solution provisoire, mais la chambre des députés pensa qu’elle engageait trop l’avenir ; il lui parut qu’il était préférable de donner à l’état lui-même le soin de poser la voie de Versailles à Chartres, et, dans cette vue, elle alloua un crédit de 10 millions. Cette mesure, qui conciliait l’intérêt du présent sans engager l’avenir, laissait au gouvernement la faculté de déterminer ultérieurement les clauses de la concession en pleine et entière liberté.

Aujourd’hui les travaux de terrassement sont achevés, les rails sont posés ; en vertu de l’ordre exprès des chambres, on va mettre la main aux travaux de raccordement, et avant très peu de temps la circulation pourra être établie sur toute la ligne de Versailles à Chartres. Voilà donc un chemin de 74 kilomètres auquel il ne manque que les moyens d’exploitation, un chemin précieux pour l’approvisionnement de Paris, et qui est une première satisfaction accordée aux intérêts de l’ouest. Il serait impossible d’en retarder d’un seul jour l’ouverture ; mais, tandis que le gouvernement proposait la réunion des deux compagnies de Versailles comme l’expédient le plus prompt pour la mise en exploitation, sauf à procéder plus tard à une concession définitive, la résistance obstinée de la compagnie de la rive gauche est venue menacer de paralyser ses intentions et de compromettre un grand intérêt public.

La rive gauche veut le chemin de l’ouest pour elle seule. Tout ou rien. Vainement lui objectera-t-on le manque de capitaux nécessaires pour une telle entreprise, l’impossibilité de suffire aux besoins du service avec un chemin dans de fort mauvaises conditions de solidité, un matériel incomplet et défectueux, une gare où, faute d’espace, ne peuvent aborder les marchandises ; la compagnie ne voit dans tout cela qu’un projet de sacrifier les quartiers de la rive gauche à ceux de la rive droite, de ruiner la moitié de Paris pour faire les affaires de tel ou tel banquier influent. Certes, le gouvernement est disposé à concourir autant qu’il est en son pouvoir à l’accroissement et à la prospérité de chaque quartier de Paris, et, si cela ne dépendait que de lui, le boulevard du Maine serait aussi riche et aussi populeux que la Chaussée-d’Antin ; mais est-il le maître de détourner sur un point ou sur un autre le courant et l’activité des affaires ? Dans la question du chemin de fer de l’ouest, il ne s’agit pas d’ailleurs de discuter les prétentions rivales de deux faubourgs, mais bien de savoir s’il n’est pas au-dessus de ces querelles un intérêt de premier ordre dont, à l’exclusion de tout autre, le gouvernement doit se préoccuper. Cet intérêt, c’est que d’une manière ou d’une autre le chemin de fer de Chartres soit promptement rattaché à la capitale, et le sera-t-il si on l’abandonne exclusivement à la compagnie de la rive gauche ? Évidemment non. Le chemin de la rive gauche n’est point en état de supporter cette charge. Ses finances sont obérées, et ce n’est qu’à la tolérance du gouvernement qu’il doit de ne pas voir dès demain son matériel saisi en paiement de la créance de 5 millions dont il est débiteur envers l’état. En le pressant d’opérer sa jonction avec la rive droite, le gouvernement lui a donné un conseil utile et salutaire, d’accord en cela avec le sentiment public, qui, dès les premiers jours, et bien avant qu’il fût question de la ligne de l’ouest, voyait dans l’association des deux compagnies le seul moyen de les sauver toutes deux d’une ruine certaine, et de réparer l’idée insensée de deux voies parallèles exploitant en concurrence la ligne de Paris à Versailles.

Il faut donc, nous en revenons toujours là, il faut que le chemin de Chartres s’ouvre, à quelque prix que ce soit. Il faut aussi qu’il soit raccordé avec les deux lignes de Versailles et profite du bénéfice de la double entrée à Paris. Le raccordement des deux lignes est peu coûteux : il est indiqué par la nature des choses et la situation des lieux. Chacun a pu remarquer, en effet, que l’intervalle qui les sépare est à peine de 600 mètres vis-à-vis de Viroflay. Le raccordement avec la direction oblique et les courbes qu’il comporte n’aurait pas plus de 1,200 mètres et ne coûterait pas plus de 500,000 francs. « Serait-il possible, disait avec beaucoup de raison dans son rapport M. Collignon, serait-il possible qu’on hésitât à effectuer un raccordement dont les résultats se présentent dans les proportions d’un intérêt général du premier ordre ? Si la construction simultanée des deux chemins de Versailles a été une faute, on ne la réparera pas en sacrifiant un de ces chemins à l’autre, mais bien en tirant du capital total qu’ils ont absorbé le meilleur parti possible, et en incorporant les deux chemins, ramenés à la loi commune, dans le système général de nos grandes lignes. »

Il est évident que le chemin de l’ouest, mis en communication directe avec la ligne du Hâvre et de Rouen, verra s’accroître la circulation de ses marchandises en raison des facilités que présentera pour les transbordemens une gare commune. Le réseau de l’ouest, rattaché à celui du nord, épargnera au commerce des transports et un camionnage coûteux dans l’intérieur de Paris ; telle denrée qui ne trouverait que sur la rive droite des retours avantageux n’arrivera pas, s’il faut qu’elle débarque sur la rive opposée, et n’est-il donc enfin d’aucun intérêt pour les treize départemens de l’ouest de pouvoir à leur gré aborder la capitale par deux voies opposées, suivant que leurs affaires les appelleront sur l’une ou l’autre rive ?

C’est à tort d’ailleurs qu’on a mis en avant l’intérêt des quartiers de la rive gauche pour repousser le double raccordement ; nous croyons au contraire que l’intérêt bien entendu de ces quartiers est que la ligne de l’ouest ait dans Paris deux entrées convenablement organisées, qui facilitent la circulation et multiplient les rapports. Les villes ne gagnent jamais rien à se retrancher dans des intérêts exclusifs et égoïstes ; pour qu’elles grandissent, le plus sûr moyen, c’est que la richesse et la production se multiplient autour d’elles.

Les chambres ne se sont jamais arrêtées aux argumens qu’on opposait au double raccordement, qui, d’abord vivement combattu, a fini par être adopté par ceux-là même qui l’avaient condamné dès le principe. Non-seulement la loi du 21 juin 1846 le consacre, comme nous l’avons dit, par un article formel, mais encore les deux compagnies de Versailles, et même les représentans de la rive gauche, dans une pétition adressée à M. le ministre des travaux publics, le 24 avril 1847, en ont reconnu la nécessité. Cette nécessité est admise par tout le monde, dans l’intérêt bien entendu du commerce général, des populations de l’ouest et de la ville de Paris. Si donc l’on admet le raccordement des deux voies, et par conséquent la double entrée dans Paris, que signifient les prétentions de la rive gauche à l’exploitation exclusive de toute la ligne ? Qu’y a-t-il en définitive au fond de toute cette agitation ? De petits calculs, de petites combinaisons, de mesquines influences, de petits profits pour quelques-uns. Les honorables députés et conseillers municipaux des arrondissemens de la rive gauche qui se sont mis à la tête de cette croisade ont trouvé là une occasion, les uns de fonder, les autres de consolider leur popularité. MM. Vavin et Jouvencel se sont fortifiés dans leurs collèges. M. Considérant, faisant avec eux assaut de dévouement, aura conquis quelques voix de plus pour sa prochaine élection. Tout le monde y aura gagné, excepté les actionnaires, le public et l’état.




REVUE SCIENTIFIQUE.


Le domaine des sciences s’étend et s’agrandit chaque jour davantage. Malgré les mémorables découvertes que nous ont léguées les siècles passés, le champ des spéculations est si vaste, la mine si féconde, qu’on ne doit jamais craindre de voir les efforts des savans rester infructueux. Ces progrès n’ont pas lieu uniformément sur tous les points â la fois. Tantôt l’attention d’un petit nombre seulement d’adeptes est excitée par de sublimes recherches sur les propriétés de certaines courbes dont les géomètres s’occupent depuis vingt siècles, tantôt le genre humain tout entier apprend avec étonnement qu’il existe un agent qui a le pouvoir, don précieux ! de suspendre et de dompter la douleur. Aux yeux du vulgaire, chaque découverte brille et s’efface à son tour. Aujourd’hui, c’est le nom de M. Le Verrier qui est dans toutes les bouches ; demain, ce sera celui de l’inventeur du coton-poudre ou du chloroforme. Mais la gloire, qui n’est pas la même chose que la renommée, n’obéit pas à ces caprices du vulgaire. Elle décerne des récompenses durables aux hommes qui ont fait des œuvres durables, et livre aux applaudissemens fugitifs de la foule les hommes qui n’ont travaillé que pour la popularité.

Nos lecteurs se souviennent peut-être de l’exposé que nous avons fait dans le temps de la belle découverte de M. Le Verrier [1]. Parvenant, par la seule force du calcul, à démontrer qu’il devait exister au-delà des limites connues du système solaire une planète que nul œil mortel n’avait encore aperçue, mais dont les effets se faisaient sentir sur Uranus, ce jeune astronome, dont le nom n’était guère sorti jusqu’alors de l’enceinte de l’Institut, se vit tout à coup entouré d’une célébrité aussi large que méritée, surtout depuis que son heureuse prédiction se trouva confirmée par un habile astronome de Berlin, M. Galle, qui eut le mérite et le bonheur de découvrir la planète à la place même que notre illustre compatriote lui avait assignée dans le ciel.

On se rappelle l’effet prodigieux qu’une telle découverte produisit dans le public. En France, toutes les classes de la société voulurent s’associer à ce succès national. A l’étranger, toutes les académies, tous les princes de l’Europe s’empressèrent de donner à M. Le Verrier les témoignages les moins équivoques de leur admiration. Des meetings même furent organisés en Amérique. Jamais découverte scientifique n’avait été récompensée par des suffrages plus universels.

Encouragés, excités par les applaudissemens unanimes qui éclatèrent à cette occasion, les astronomes s’appliquèrent avec un redoublement de zèle à explorer le ciel dans l’espoir de découvrir quelque nouvelle planète. Pareille chose était arrivée au commencement de ce siècle, lorsque Piazzi, découvrant à Palerme la planète Cérès, donna l’impulsion aux observateurs allemands qui, presque coup sur coup, révélèrent aux habitans de la terre l’existence de trois autres planètes Pallas, Junon et Vesta. C’est ainsi que les découvertes remarquables aident doublement au progrès des sciences, par les nouvelles clartés qu’elles répandent sur la route, comme par l’émulation qu’elles donnent aux esprits inventifs.

C’est à M. Hencke, astronome de Giessen, qu’on doit la découverte de deux planètes nouvelles sur les quatre dont s’est enrichie depuis deux ans l’astronomie. Après avoir constaté, le 8 décembre 1845, l’existence d’une petite planète à laquelle l’illustre directeur de l’observatoire de Berlin, M. Hencke, donna le nom d’Astrée, ce même M. Hencke découvrit, le 1er juillet 1847, une autre planète qui a été appelée Hébé. Depuis lors, on doit la connaissance de deux autres planètes, Iris et Flore, à M. Hind, astronome anglais, qui a observé la première le 13 août, et l’autre le 18 octobre de l’année dernière. Désormais les noms de MM. Galle, Hencke et Hind resteront associés à quelques-unes des plus brillantes découvertes dont l’astronomie pratique se soit enrichie dans notre siècle. Il serait injuste de séparer leur nom de celui de M. Hencke, qui, par l’heureuse direction qu’il a su donner aux travaux d’une foule d’amateurs en Allemagne, est parvenu à faire construire de grandes cartes célestes à l’aide desquelles les astronomes reconnaissent avec facilité les changemens qui ont pu avoir lieu dans le ciel. Quand ils ne sont pas le résultat d’une erreur dans les cartes, les changemens qu’on observe dans l’aspect du ciel deviennent d’ordinaire l’occasion d’une découverte. En effet, si, à la place où un astre était marqué sur une de ces cartes célestes, les observateurs n’aperçoivent plus rien au bout de quelque temps, ils en concluent que probablement l’astre auquel ils avaient cru pouvoir assigner une place déterminée a changé de position, et qu’au lieu d’être ce qu’on appelle communément une étoile fixe, c’était une planète ou une comète. Alors ils s’attachent à le retrouver ; et, si leurs efforts ne sont pas infructueux, l’astronomie s’enrichit d’une découverte nouvelle. Il en est de même lorsqu’un astre apparaît à une place où il n’en existait pas auparavant. Nous parlons ici du cas le plus ordinaire, car il est arrivé que le ciel ait brillé de clartés inconnues jusqu’alors, ou que des astres aient disparu, sans qu’on puisse expliquer de tels phénomènes par l’existence d’une planète ou d’une comète.

Dans une autre occasion, peut-être, nous reviendrons sur l’apparition et la disparition singulières de certains astres. Aujourd’hui cela nous éloignerait trop de notre sujet. Disons seulement que, dernièrement encore, M. Graham et M. de Vico ont signalé de pareilles disparitions, qui sont devenues un sujet d’étude pour les astronomes. Il y a lieu d’espérer que les observateurs français qui n’ont pas été assez heureux pour découvrir aucune des nouvelles planètes dont s’est enrichie l’astronomie moderne, profiteront de cette occasion pour prendre complètement leur revanche. La France a les yeux fixés sur eux, et nous sommes assurés qu’ils ne tromperont pas les espérances du pays. Déjà M. Valz, directeur de l’observatoire de Marseille, prenant l’initiative, a demandé à l’Académie des Sciences d’appuyer un projet de recherches systématiques qui seraient faites dans certaines régions du ciel, avec le but spécial de découvrir de nouvelles planètes. Renvoyé par l’Académie à la section d’astronomie, ce projet ne saurait manquer de recevoir, à l’Observatoire de Paris, une direction éclairée et d’utiles encouragemens.

Nous avons dit qu’aucune des planètes nouvellement découvertes n’avait été observée d’abord à Paris. C’est probablement pour répondre avec avantage à ces succès répétés des astronomes étrangers que M. Arago, obéissant à un juste sentiment de fierté nationale, avait déclaré d’une manière solennelle devant l’Institut que, pour lui, la planète découverte à l’aide d’admirables calculs par M. Le Verrier porterait le nom de l’inventeur et n’en aurait jamais d’autre ! Dès cette époque, la Revue avait manifesté des doutes sur la possibilité de faire adopter un tel nom par les astronomes, qui avaient pris l’habitude de donner le nom de quelque divinité à toutes les planètes. Nos doutes étaient fondés ; le nom proposé par M. Arago a été abandonné. La planète découverte par le géomètre français a reçu le nom de Neptune, et M. Arago a dû être très péniblement affecté, le jour où il a vu apparaître ce nom dans la Connaissance des temps de 1849, ouvrage officiel pour les astronomes, dans lequel le nom de la planète Le Verrier avait d’abord figuré.

Ce n’est pas seulement au nom de la planète découverte par M. Le Verrier que quelques personnes se sont attaquées. Sur la foi d’une assertion émise dans un journal par un astronome américain, M. Peirce, on a prétendu que la masse de Neptune était trop petite pour produire sur Uranus les effets que M. Le Verrier avait annoncés. C’est en discutant les observations du satellite de Neptune faites par M. Lassell de Liverpool, qui avait découvert ce satellite, que M. Peirce avait trouvé vingt-un jours pour la durée de la révolution du satellite. De là, d’après des principes bien connus des astronomes, il avait déduit une masse de Neptune beaucoup trop faible pour que cette planète pût exercer sur Uranus une action telle que M. Le Verrier l’avait déterminée. Si les assertions de M. Peirce eussent été fondées, tout l’édifice élevé par M. Le Verrier se serait écroulé. Sa planète, suivant l’expression employée par des envieux, aurait été escamotée par l’astronome américain. Heureusement, d’après la détermination faite par M. Lassell lui-même, il a été constaté que M. Peirce s’était trompé, et que la durée de la révolution est de six jours environ. Ce résultat a été depuis confirmé par M. Otto Struve de Poulkova, et M. Peirce lui-même, dans une seconde lettre insérée dans le même journal, a reconnu implicitement son erreur. Nous attendons des astronomes de Paris la publication des observations qu’ils ne sauraient manquer d’avoir faites sur un point qui intéresse à un si haut degré l’honneur de l’astronomie française.

Nous ne ferons pas mention des luttes que M. Le Verrier a eu dernièrement à soutenir contre d’autres savans français. A quoi bon s’arrêter à de pareils spectacles ? Est-ce donc la première fois que certaines personnes ont essayé de briser les idoles qu’elles avaient présentées d’abord avec complaisance à l’adoration de la foule ? Ces difficultés, ces jalousies sont inséparables du véritable mérite ; mais nous avons l’assurance qu’elles ne seront jamais provoquées par aucun de ces illustres savans dont le nom est si cher au pays. En possession, à la Faculté des sciences de Paris, d’une chaire au pied de laquelle les auditeurs accourent par centaines, en correspondance habituelle avec tous les astronomes de l’Europe, qui aiment à le prendre pour interprète de leurs découvertes auprès de l’Institut, jouissant d’une célébrité universelle à un âge où d’autres commencent à peine à faire entendre leur voix, que manque-t-il à M. Le Verrier ? Il est vrai qu’un projet de règlement, en discussion dans ce moment-ci à l’Académie des Sciences, contenant certaines dispositions qui tendent à limiter les droits dont les membres de cet illustre corps ont joui jusqu’à présent, pourrait donner quelques inquiétudes à des hommes qui, comme M. Le Verrier, sont appelés à prendre souvent la parole : mais nous avons l’assurance que ces inquiétudes ne tarderont pas à se dissiper. L’Institut est un corps trop haut placé pour que l’espoir de faire prévaloir des intérêts personnels puisse se présenter sérieusement à l’esprit d’aucun académicien. Si, par suite d’un règlement dont les effets n’auraient pas été bien calculés, le journal de l’Académie des Sciences, les Comptes-rendus, pouvait cesser d’offrir à chaque membre les moyens d’une publication libre et prompte de leurs travaux ou des débats qui s’élèvent parfois entre eux, un nouveau journal ne tarderait pas à venir satisfaire les besoins essentiels de la publicité académique. Mais ne discutons pas une hypothèse inadmissible. Ce serait là le signal d’une scission à laquelle la science n’aurait rien à gagner et que nous repoussons de toutes nos forces.

Il est des questions dont l’intérêt scientifique disparaît devant des considérations éminemment pratiques et qui touchent aux intérêts les plus chers de la société. De ce nombre est la recherche des divers moyens propres à reconnaître la falsification des farines. Les classes pauvres sont particulièrement intéressées à la solution de ce problème. On sait en effet que le pain de qualité inférieure dont elles se nourrissent supporte bien plus facilement que le pain de première qualité le mélange de matières étrangères plus ou moins pauvres en principes alimentaires. Depuis long-temps, la société d’encouragement pour l’industrie nationale avait appelé sur un sujet aussi important l’attention des chimistes et celle des boulangers. De nombreuses recherches avaient été entreprises, et plusieurs récompenses avaient encouragé les efforts des expérimentateurs. La solution néanmoins devait se faire long-temps attendre, et ce n’est que récemment qu’un résultat sérieux est venu couronner une longue série d’expériences. Ces lenteurs, ces tâtonnemens s’expliquent : il s’agissait, ne l’oublions pas, d’un problème doublement délicat, puisque ni l’hygiène publique, ni la probité commerciale ne pouvaient admettre qu’une seule chance en pareille matière fût laissée au doute ou à l’erreur. Si à la certitude des moyens proposés se joignait un mode d’exécution facile et prompt, à la portée de ceux-là même qui ne sont point exercés à la pratique des manipulations chimiques, la découverte pouvait être regardée comme ayant atteint un certain degré de perfection.

Ces conditions viennent d’être remplies. Un agrégé de chimie à l’université de Gand, déjà connu par des expériences sur la cause des explosions des machines à vapeur et par des recherches sur la liquéfaction de l’acide carbonique, M. Donny, vient de découvrir un moyen simple, facile et sûr de constater la falsification des farines. A peine avait-il annoncé, par l’organe de M. Dumas, à la société d’encouragement les résultats qu’il avait obtenus, qu’une commission s’empressa de répéter ses expériences, afin d’en vérifier l’exactitude. La justesse des assertions de M. Donny fut bientôt reconnue, et dès-lors cette question, qui avait si légitimement préoccupé les chimistes et les industriels, parut enfin toucher à une solution définitive.

Les substances étrangères au moyen desquelles on falsifie habituellement les farines sont la fécule de pomme de terre, des poudres calcaires et quelquefois, mais plus rarement, les farines de vesce, de pois, de maïs, de riz, de sarrasin. Une falsification qui paraît avoir été employée sur une grande échelle en Belgique consiste à immiscer à la farine des céréales du tourteau de la farine de graine de lin. M. Donny a successivement cherché les moyens de constater la supercherie par des procédés variés qui décèlent les caractères propres à chacune des substances frauduleusement introduites dans le commerce des farines. Déjà un illustre chimiste, M. Gay-Lussac, avait enseigné qu’en triturant dans un mortier un mélange de farine de froment et de fécule de pomme de terre, la fécule se laisse écraser la première, parce que les grains qui la composent ont un volume bien plus grand, une texture bien plus lâche que les granules de la farine de froment. L’exiguïté, la forme et la densité de ces derniers les mettent à l’abri des contusions et les préservent d’une déchirure. Aussi la fécule de pomme de terre, après avoir été ainsi broyée et délayée dans l’eau, peut passer au travers d’un filtre, qui retient les grains de la farine de froment. Si l’on verse alors une dissolution d’iode dans le mélange formé par l’eau et la fécule, on le voit se colorer en bleu. Il n’en serait pas de même si la farine était pure ; on obtiendrait à peine une légère nuance vineuse. On voit qu’un tel procédé laissait encore beaucoup à désirer. La forme, la surface plus ou moins polie du mortier, du pilon, la force variable dépensée par l’opérateur, la durée de l’expérience, pouvaient amener une grande variété dans les résultats. Avec de telles chances laissées à l’erreur, il n’était évidemment pas permis de regarder la question comme résolue.

Le procédé de M. Donny est fondé sur des considérations d’un autre ordre. On sait que les grains de fécule grossissent d’une manière très remarquable quand ils sont projetés dans une eau faiblement alcaline. Il restait à savoir si les grains de la farine de froment étaient aussi sensibles que ceux de la fécule de pomme de terre à l’action de la soude ou de la potasse. Or, les expériences de M. Donny lui ont appris que les globules de froment n’augmentent pas considérablement de volume, tandis que ceux de fécule de pomme de terre acquièrent des dimensions relativement énormes. Les caractères différentiels entre les granules des deux substances étant connus, il devenait très aisé de procéder à l’opération. On place sur une lame de verre la farine que l’on suppose mélangée de fécule, on la délaie dans une liqueur alcaline (obtenue par la dissolution de 1 gramme 75 centigrammes de potasse caustique dans 100 grammes d’eau distillée), et l’on observe avec le microscope ou une simple loupe les phénomènes qui s’y passent. L’œil le moins exercé constate aussitôt le volume énorme des grains de fécule, dont le diamètre est dix fois plus grand que celui des granules de blé. La différence est encore plus facile à saisir quand on verse de l’eau iodée sur le mélange préalablement desséché, car, la fécule prenant une couleur bleue, les contours des granules sont mieux dessinés. Veut-on poursuivre la fraude dans un pain suspect, il suffit d’en prendre un gramme, de l’humecter avec une dissolution de potasse, d’en exprimer par une légère pression le liquide qui doit être ensuite examiné à l’aide du microscope. Il est vrai que la cuisson altère un peu la forme des granules que l’on ne reconnaît plus que difficilement de prime-abord ; mais ceux-ci se détachent avec une plus grande netteté, quand la matière a été desséchée et humectée ensuite avec une dissolution d’iode. Le procédé de M. Donny permet de constater dans la farine la quantité la plus minime de fécule de pomme de terre. On concevrait même la possibilité d’en découvrir un seul grain, si l’on avait le temps et la patience de le chercher.

La fécule de pomme de terre n’est pas, nous l’avons dit, la seule substance qu’on emploie dans la falsification des farines. Il fallait donc, pour ne laisser aucune prise à la fraude, rechercher les moyens de combattre les autres procédés de sophistication. Quand la farine de froment est combinée avec celle des légumineuses, le mélange a une odeur et une saveur qui inspirent la méfiance. La farine de haricot empêche une panification régulière, et celle de pois, qui se mélange mal avec celle de froment, est reconnaissable par une teinte verdâtre qui se présente à l’œil sous forme de stries et de plaques. Ces diverses farines renferment toutes une substance découverte par M. Braconnot, et connue en chimie organique sous le nom de légumine, substance que l’eau dissout comme du sucre, et que le vinaigre précipite au contraire au fond du vase qui renferme la dissolution. Si, sous l’influence des mêmes réactifs appliqués aux matières contenues dans la farine de froment, les mêmes phénomènes de dissolution et de précipitation ne se reproduisaient pas, rien- ne serait plus facile que de distinguer d’une farine pure celle qui serait adultérée par des farines de légumineuses. Malheureusement des expériences comparatives plusieurs fois répétées par M. Donny n’ont pas permis de saisir entre les altérations déterminées par l’eau et le vinaigre, dans les farines de féverolle et les farines de froment, des caractères différentiels bien tranchés. Le vinaigre troublait dans les deux cas, quoiqu’à divers degrés, l’eau qui avait servi au lavage des deux sortes de farine. C’est donc à un autre procédé qu’il faut avoir recours. M. Donny fait remarquer que la farine des légumineuses renferme toujours des fragmens d’un tissu cellulaire dans l’intérieur duquel sont emprisonnés des granules d’amidon. Or, ceux-ci, comme on le sait, sont solubles dans la potasse, qui laisse d’ailleurs la charpente celluleuse parfaitement intacte. Une farine qui, après avoir été soumise à l’action de la potasse sur le porte-objet microscopique, présente ce tissu cellulaire, est donc sophistiquée avec des farines de légumineuses. Le mélange a-t-il été fait avec la farine de vesce ou de féverolle, M. Donny indique des caractères qui, dans l’un et l’autre cas, dénoncent la falsification. Si, dit-il, on expose successivement le mélange à l’action des vapeurs de l’eau-forte (acide azotique) et à celle de cet alcali volatil que, dans le langage scientifique, l’on nomme ammoniaque, la farine de féverolle prend une couleur pourpre, tandis que les autres farines se couvrent d’une nuance jaunâtre. La sophistication est d’autant plus commune que la farine de féverolle s’associe très bien à celle de froment ; elle procure à la pâte une certaine ténacité, et concourt puissamment à donner à la croûte cet aspect roussâtre que l’on aime à voir sur le pain. Elle a cependant le désavantage de communiquer à la mie une teinte grise désagréable.

C’est encore à l’aide de l’examen microscopique que M. Donny constate d’une manière certaine la présence des farines de maïs et de riz dans la farine de froment. Les premières contiennent toujours des fragmens anguleux qui ne sont autre chose que des débris de la couche extérieure des graines. Celles-ci sont en effet dures, tenaces et coriaces, de sorte qu’elles se brisent en petits éclats sous la pression, plutôt qu’elles ne se réduisent en une poudre homogène. Ces fragmens ont une forme prismatique et peuvent être assez justement comparés à ce qu’on appelle dans le commerce de l’amidon en aiguilles. Pour essayer un mélange de ces substances, M. Donny malaxe la farine suspecte sous un filet d’eau. Un verre surmonté d’un tamis de soie est disposé pour recevoir le liquide qui entraîne les grains amylacés et en même temps les autres petits corps irréguliers. Les premières parties qui se précipitent au fond du vase doivent seules être recueillies et examinées. A l’aide d’un verre grossissant, on aperçoit sans peine les fragmens qui caractérisent les farines de riz, de maïs et de sarrasin. Quant à ceux de la graine de lin, ils sont carrés, d’une couleur rouge et inattaquables par la potasse. Or, la potasse dissout l’amidon. Aussi peut-on les retrouver dans le pain qui a été soumis à l’action de cet alcali, lors même que, sur cent livres de la farine employée, il n’y aurait eu que deux ou trois livres de tourteau de lin.

M. Donny a déjà répété souvent ses expériences dans plusieurs établissemens. M. le ministre de la marine, dont la sollicitude avait été éveillée à la nouvelle de ces heureux résultats, confia bientôt au chimiste de Gand la mission d’examiner les farines contenues dans les ports de Brest, Cherbourg, Lorient, Nantes, Rochefort, Bordeaux et Toulon. Cette mission a été remplie par M. Donny avec un zèle et un désintéressement qu’on ne saurait trop louer. D’après les ordres de M. le ministre de la marine, l’appareil et les réactifs du chimiste belge seront placés dans tous les ports du royaume, envoyés dans les colonies et mis à bord des bâtimens de l’état destinés à faire des voyages de long cours. Nous ne doutons, pas que l’administration de la guerre, celle des hôpitaux, des prisons, en un mot tous nos établissemens publics, n’adoptent, à l’exemple de l’administration de la marine, cet ingénieux moyen d’assurer au pauvre, au soldat, la bonne qualité d’un aliment qui est sa principale nourriture.

Parmi les services que la science peut rendre aux classes laborieuses, il en est un dont Buffon a pu dire qu’il « produirait plus de biens réels que tout le métal du Nouveau-Monde. » Nous voulons parler de la naturalisation en Europe, mais surtout en France et en Algérie, de certains animaux domestiques étrangers. Originaires de l’Amérique, à laquelle ils appartiennent uniquement, les lamas, les alpacas et les vigognes y préfèrent certaines contrées au-delà desquelles on ne les rencontre plus. Selon Grégoire de Bolivar, leur véritable patrie est le Pérou ; où ils étaient les seuls animaux domestiques connus avant l’arrivée des Espagnols. Ils habitent la chaîne des Cordilières et affectionnent les lieux élevés où l’air est vif et léger et où règne une froide température. On a cru long-temps qu’en les faisant descendre de leurs hautes montagnes pour les contraindre d’habiter les plaines, on les exposait à une mort certaine. Dans les premiers temps qui suivirent la conquête du Pérou, des Espagnols transportèrent plusieurs de ces animaux en Europe ; il parait même qu’un lama fut amené vivant du Pérou en Hollande, en 1558, mais ces premières tentatives d’acclimatation échouèrent généralement, et ainsi s’accrédita l’opinion que les lamas, les alpacas et les vigognes ne pouvaient vivre loin des Cordilières. L’erreur était ici d’autant plus regrettable, qu’on pouvait espérer de ces animaux de très grands services. Haut d’environ quatre pieds, long de cinq ou six y compris la tête et le cou, le lama fait la fortune des Indiens depuis Potosi jusqu’à Caracas. Il sert de bête de somme, et, après sa mort, il fournit dans sa chair une bonne nourriture. Sa laine est l’objet d’un commerce fort étendu, et on en fait des vêtemens ; les Espagnols utilisent sa peau dans la fabrication des harnais. Le lama porte environ une charge de cent cinquante livres ; il marche avec une extrême lenteur, et ne peut guère parcourir dans une journée que l’espace de quatre ou cinq lieues ; mais son tempérament doux, sa sobriété, sa patience, rachètent amplement cet inconvénient. La conformation de ses pieds fourchus et armés d’une sorte d’éperon lui permet d’ailleurs de se hasarder avec confiance sur les terrains les plus impraticables. Les lamas se reproduisent dès l’âge de trois ans ; à douze ans, ils sont dans toute leur vigueur ; à quinze, ils sont épuisés et ne tardent pas à mourir. L’alpaca est une variété zoologique du lama. Il n’en est pas de même de la vigogne, qui est sauvage et fuit à l’approche de l’homme avec une grande rapidité. La laine de l’alpaca est plus précieuse que celle du lama, qui est surtout employé comme bête de somme. Quant à la toison de la vigogne, elle sert à faire d’excellentes couvertures et des tapis d’un très grand prix ; elle ne le cède en rien au plus beau poil des chèvres du Thibet.

La question de la naturalisation des lamas, des alpacas et des vigognes fut agitée, nous l’avons dit, aussitôt après la conquête du Nouveau-Monde. Elle ne fut abandonnée pendant quelque temps que faute d’avoir été convenablement étudiée. On n’avait pas su placer les lamas qu’on se proposait de naturaliser dans des conditions climatériques analogues à celles au milieu desquelles la nature les avait fait naître. Depuis les premières et malheureuses tentatives des Espagnols, des essais plus intelligens ont été tentés, et aujourd’hui M. I. Geoffroy Saint-Hilaire a pu annoncer à l’Académie des Sciences que ce curieux problème d’histoire naturelle générale devait être regardé comme résolu. Une série d’expériences heureuses, dont plusieurs pays ont été le théâtre, ne permet plus en effet de regarder comme impossible la naturalisation des lamas. Les succès obtenus par lord Derby, dans son parc, près de Liverpool, le magnifique troupeau de lamas et de ses congénères que possède le roi Guillaume II aux portes de La Haye, sont une preuve irrécusable que l’Europe offre dans ses végétaux comme dans son climat toutes les ressources nécessaires pour la conservation de ces animaux. C’est par erreur qu’on a cru long-temps que les plantes des Cordilières, et particulièrement l’icho, étaient un élément indispensable de la nourriture des lamas, des alpacas et des vigognes. Une vigogne qui a vécu quelques années à la ménagerie du Muséum s’était nourrie avec du papier pendant une longue traversée, et avait conservé pour cette espèce d’aliment une prédilection particulière. Le troupeau d’essai du roi de Hollande est composé de trente-quatre individus qui paissent l’herbe de la prairie, et qui se contentent pendant l’hiver d’un peu d’avoine et de foin sec. Ces animaux se sont développés et reproduits en Hollande comme dans les Cordilières.

Les expériences faites en France pour assurer la naturalisation des lamas n’ont pas été moins heureuses que les essais tentés en Hollande et en Angleterre. Si elles ont plus tardivement abouti à un résultat décisif, cela tient uniquement aux circonstances tout exceptionnelles qui ont contrarié plus d’une fois les efforts de nos naturalistes. Au commencement de notre siècle, le roi d’Espagne Charles IV avait en effet consenti à faire venir pour la France, sur la demande de l’impératrice Joséphine, un troupeau de lamas assez considérable qui resta six années à Buenos-Ayres sans qu’il fût possible de l’embarquer, et dont neuf individus seulement arrivèrent à Cadix en 1808, au milieu des guerres qui agitaient l’Espagne. Plus tard, la société de géographie, à l’occasion du prix fondé par M. le duc d’Orléans pour encourager la naturalisation des plantes alimentaires et des animaux utiles, proclamait l’importation en France du genre lama comme un des premiers besoins du pays. Le prince lui-même avait adressé à ce sujet des recommandations très pressantes à M. de Castelnau, qui partait pour le Pérou ; mais, lorsque ce voyageur eut rassemblé à Lima une trentaine de ces animaux, il eut la douleur d’apprendre que les bâtimens de l’état, n’ayant reçu aucun ordre à cet égard, ne pouvaient se charger du transport. Nous avons lieu d’espérer que ces obstacles ne se présenteront plus. Déjà la ménagerie du Muséum possède des lamas dont quelques-uns sont nés dans cet établissement. M. le ministre de la marine s’est empressé d’annoncer à l’Académie des sciences, au sein de laquelle avait été discutée la question de la naturalisation des lamas, qu’il avait donné des ordres pour que la marine de l’état favorisât, partout où l’occasion s’en présenterait, les efforts des naturalistes. Toutefois des essais ne pourront être entrepris avec de grandes chances de succès, si, comme le conseille M. de Castelnau, on n’embarque de Lima pour Marseille une vingtaine de lamas et d’alpacas qu’il serait facile de transporter en partie dans les Alpes, en partie dans l’Algérie. Les montagnes de l’Afrique doivent être favorables à l’acclimatation des lamas, qui serait pour notre belle colonie une nouvelle source de richesses. Ainsi se trouverait justifié le nom d’Elaphocatmelus (chameau-cerf) que Matthiole leur a donné, car les lamas pourraient rendre, dans la partie montagneuse de l’Afrique, les mêmes services qu’on obtient tous les jours des chameaux dans ses plaines sablonneuses.

Les expériences sur la falsification des farines et les recherches sur la naturalisation des animaux utiles nous révèlent la même tendance. Jamais plus qu’aujourd’hui la chimie et les sciences naturelles n’ont cherché à étendre le domaine de leurs applications ; jamais elles ne se sont plus sérieusement préoccupées de faire servir leurs découvertes au bien-être de la société. C’est là une direction féconde, et, en présence des résultats importuns que nous venons de signaler, on ne peut nier qu’un intérêt général ne s’attache aux progrès de la science dans une voie où nos sympathies la suivront toujours.

- Le public philosophique apprendra avec intérêt que M. Cousin vient de réunir dans un cadre régulier et de fixer sous une forme définitive [2] le vaste ensemble de fragmens composés aux différentes époques de son active et glorieuse carrière, et qui touchent aux points les plus délicats de l’histoire de la pensée spéculative. On reconnaît partout, dans ces divers morceaux, le caractère d’un penseur qui ne cultive point l’érudition pour elle-même, mais qui entreprend de donner à l’histoire de la philosophie la valeur et la portée d’une science, et d’asseoir une école nouvelle sur la base d’une critique approfondie de tous les systèmes du passé. Tout le monde connaît le grand morceau sur Abélard, où sont débrouillées pour la première fois les obscures origines de la scolastique et qui restera le point de départ et le modèle de tous les travaux que la philosophie du moyen-âge attend encore. Les articles célèbres sur Xénophane et Zénon d’Elée portent la lumière sur le berceau même de la pensée humaine ; on ne peut trop y admirer un genre de critique et d’érudition que la France ne sera point accusée d’avoir dérobé à l’Allemagne ; je parle de cette érudition forte et sobre, plus occupée de bien user de ses ressources que de les étaler, qui ne se borne point à entasser les textes, mais qui les interprète, et sait aussi, en les interprétant, se défendre des vaines conjectures et des fantastiques analogies ; je parle de cette critique à la fois sévère et élevée, également propre à déchiffrer une date incertaine et à semer les grandes vues, et qui possède enfin l’art merveilleux d’animer les recherches les plus arides par le feu de l’imagination, par la grace et la majesté d’un beau langage. Il faut citer encore, parmi les fragmens qui se rapportent à la philosophie contemporaine, les jugemens portés sur Laromiguière et Maine de Biran. M. Cousin ne cède point à l’attrait banal du plaisir facile et puéril de critiquer ses maîtres ; il se complaît à mettre au grand jour leurs pensées les plus originales, ce qui ne l’empêche pas d’user des droits d’une sérieuse discussion, toujours libre dans sa déférence respectueuse et dans sa loyale équité. D’autres fragmens, moins étendus, méritaient cependant de prendre place à côté de ces grands morceaux. M. Cousin les a soumis à un triage sévère, et nous croyons qu’il a bien fait de retrancher tous les articles qui n’avaient qu’un intérêt de circonstance. On peut dire que tout ce qui reste est digne de l’histoire.

La publication que nous annonçons aujourd’hui est le complément naturel et nécessaire des deux séries de cours où M. Cousin a récemment réuni toutes les parties de son enseignement. Ces diverses leçons, si l’on excepte celles qui sont consacrées aux systèmes de Locke, de Reid et de Kant, contiennent surtout des vues générales sur la philosophie et sur son histoire. Le second volume de la deuxième série pose les fondemens d’une histoire universelle de la philosophie ; il détermine les lois de la formation successive ou simultanée des systèmes, de leur progrès continu ou de leur retour nécessaire ; il peint, ou plutôt il esquisse toutes les grandes époques, toutes les grandes doctrines, toutes les grandes figures philosophiques. M. Cousin, on le sait, a donné à cette noble étude de l’histoire de la pensée humaine une impulsion qui ne s’arrêtera point ; mais, il faut en convenir, à côté des principes manquaient souvent les applications et ces recherches spéciales et détaillées d’érudition et de critique, que des cours ne comportent pas, sans lesquelles pourtant il n’y a pas de solide histoire, et qui ont servi de prélude et de soutien aux entreprises des Brucker et des Tennemann. Ces quatre volumes de fragmens sont donc destinés à fournir en quelque sorte des pièces justificatives à l’enseignement de M. Cousin. Ils forment un tout qui se divise en autant de parties que l’histoire même de la philosophie : Philosophie ancienne, Philosophie scolastique, Philosophie moderne, Philosophie contemporaine. Les fragmens de la philosophie cartésienne, publiés il y a deux ans, font corps avec cette nouvelle série et doivent être considérés comme le premier volume de la Philosophie moderne. Partout le lien de ces dissertations particulières aux vues générales, soit dogmatiques, soit historiques, qu’elles développent, a été marqué ; partout l’unité d’esprit et de principes, parmi d’inévitables diversités, a été mise en relief, en sorte que ces fragmens et ces cours ne forment, à proprement parler, qu’un seul et même ouvrage, fruit d’une même pensée poursuivie avec persévérance à travers tant de vicissitudes, je veux dire le renouvellement des études philosophiques parmi nous, sur le double fondement de la psychologie et de l’histoire.


— Un livre qui a obtenu non-seulement dans l’Université et dans le monde savant, mais encore parmi les gens du monde, un légitime succès, vient d’arriver à sa cinquième édition : c’est le Dictionnaire universel d’histoire et de géographie de M. Bouillet[3]. On sait que l’auteur a réussi à renfermer en un seul volume compacte et peu coûteux la matière des plus vastes et des plus dispendieuses collections, l’histoire et la géographie anciennes et modernes, la biographie, la bibliographie, la mythologie, etc. On sait également que le principal mérite de ce recueil, et ce qui le distingue de beaucoup de publications analogues que la facile érudition de certains écrivains improvise chaque année, c’est la minutieuse exactitude des détails et la vigueur de la méthode. L’édition nouvelle se recommande par deux supplémens importans : 1° une série de notices, par ordre alphabétique, sur tous les personnages célèbres morts depuis quelques années, sans parler du récit des derniers événemens accomplis dans le Mexique, dans l’Inde et surtout dans l’Algérie ; 2° un tableau alphabétique de la population de la France, d’après le recensement terminé en 1847, présentant toutes les localités qui comptent mille ames au moins. À la faveur de ce supplément, qu’on peut se procurer à part pour le joindre aux éditions antérieures du Dictionnaire universel, l’ouvrage de M. Bouillet reste le plus complet des répertoires usuels, sans avoir le défaut ordinaire des recueils de ce genre qui, à peine publiés, sont déjà vieillis. Il faut ajouter que la correction du texte, la beauté du papier et du caractère, et tous les détails de l’exécution matérielle, sont une nouvelle preuve des soins qui ont été apportés à cette utile et consciencieuse publication.


  1. Voyez le numéro du 15 octobre 1846.
  2. Fragmens philosophiques, pour faire suite au cours de l’histoire de la philosophie, par M. Victor Cousin, 4 vol, in-18, chez Ladrange, quai des Augustins, 19.
  3. Un fort volume in-8, chez Hachette, rue Pierre-Sarrazin.