Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1844

Chronique n° 282
14 janvier 1844


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


14 janvier 1844.


La chambre des députés commence aujourd’hui la discussion de l’adresse ; l’adresse de la chambre des pairs a déjà été votée et présentée au roi. En comparant la réponse du Luxembourg au projet présenté dans l’autre enceinte, il est facile de reconnaître que les habiles rédacteurs, M. le duc de Broglie et M. Saint-Marc Girardin, ont parfaitement compris tout ce que leur mission avait de semblable et de différent. Ils avaient à exprimer les mêmes pensées, à manifester les mêmes sentimens ; mais des nuances diverses, des artifices de style particuliers leur étaient imposés par la constitution de rassemblée dont chacun était, pour ainsi dire, la parole vivante. La chambre des pairs ne doit jamais oublier la double mission que la charte lui confie, et quelle que soit l’énergie de ses sentimens comme assemblée délibérante, elle doit toujours en tempérer l’expression par cette gravité et cette retenue qui appartiennent à la haute magistrature. La chambre des députés est plus libre dans ses allures ; elle procède moins par sous-entendus et par allusions ; pour elle-même et pour les électeurs, mieux vaut, devant elle, appeler les choses par leur nom, et, tout en frappant juste, ne pas oublier de frappa fort.

Le point capital de l’une et de l’autre adresse est la réprobation du voyage des légitimistes à Londres. Les deux chambres blâment et condamnent également cette vaine, mais incroyable démonstration. Tous les pouvoirs de l’état sont en parfait accord sur ce point. La cour de cassation vient de censurer avec réprimande, par un arrêt solennel, un magistrat qui a eu le malheur d’oublier qu’il est des devoirs qui sont au-dessus de tous les autres. L’une et l’autre adresse devait donc exprimer ce blâme, cette réprobation, apporter à la royauté, en lui rappelant son origine nationale et son pacte avec le pays, un témoignage éclatant de loyauté et de rassurer la France sur les coupables manifestations des ennemis de la révolution de juillet et donner un avertissement sévère à ces hommes imprudens, ou, comme M. Guizot les a appelés, à ces étourdis, à ces brouillons qui se donnent l’air de braver le vœu national et de provoquer l’indignation du pays. M. le ministre des affaires étrangères à eu raison de le dire : il faut les mettre en garde, les protéger contre leur propre folie. L’une et l’autre adresse contient en effet tout ce qu’on devait attendre des deux grands pouvoirs de l’état. Seulement la chambre des pairs, après avoir dit dans le premier paraphe que l’empire des lois est établi, que les factions sont vaincues, ajoute que les pouvoirs de l’état, en dédaignant les vaines démonstrations de factions, auront l’œil ouvert sur leurs manœuvres criminelles. Il y a là plus de dédain que de colère. M. de Vérac l’a senti ; aussi dans ce discours si peu attendu, et qui a été pour M. Guizot et pour la chambre des pairs une bonne fortune, se plaignait-il surtout des expressions dédaigneuses de l’adresse pour les légitimistes. Les manœuvres criminelles, la chambre ne les nie ni ne les affirme elle les prévoit dans l’espoir de prévenir par un avertissement salutaire des crimes qu’elle n’hésiterait pas à punir. L’adresse ne va pas plus loin dans le premier paragraphe ; mais la commission n’avait pas oublié qu’il était un fait particulier auquel il convenait de faire allusion, et sur lequel des explications étaient nécessaires à la chambre. Aussi, dans le dernier paragraphe de l’adresse. M. de Broglie, après avoir rappelé les bénédictions que Dieu a départies au roi en lui donnant des enfans si dignes de lui, si dignes de la nation, dont ils sont les premiers soutiens terminait par ces nobles paroles : « Ainsi s’affermissent les dynasties ; ainsi se confondent dans un intérêt unique et suprême les races royales et les peuples. La foi jurée, l’affection réciproque, rendent le lien indissoluble ; le roi, en montant au trône, a promis de nous consacrer son existence tout entière, de ne rien faire que pour la gloire et le bonheur de la France ; la France lui a promis fidélité. Le roi a tenu ses sermens ; quel Français pourrait oublier ou trahir les siens ? »

La légitimité de la révolution de juillet et de la dynastie qu’elle a placée sur le trône, la réciprocité du pacte juré entre la nation et le roi, tout s’y trouve en réalité, tout s’y concilie avec le profond sentiment d’une fidélité sérieuse et dévouée. « Le roi a tenu ses sermens ; quel Français pourrait oublier ou trahir les siens ? C’est là l’allusion indirecte, l’allusion à la fois délicate et énergique au fait dont la chambre, qui en était affligée, attendait l’explication ; l’allusion était séparée, par toute la longueur de l’adresse, de la mention des manœuvres criminelles, et conçue en termes qui paraissaient dire : On va sans doute nous déclarer formellement que nul dans cette enceinte n’a pu songer à trahir son serment, et que, s’il y a eu une démarche peu réfléchie, il n’y a pas eu de parjure.

Dans son projet d’adresse, M. Saint-Marc Girardin a tout réuni, et pour ainsi dire tout condensé dans le dernier paragraphe. Le langage y prend une vivacité, une énergie que rien n’atténue ni ne déguise. L’adresse, remarquable jusque-là de calme et de simplicité, s’anime, s’enflamme tout à coup ; on oserait presque dire qu’elle bondit, qu’elle s’élance sur les ennemis de la dynastie et de la révolution de juillet. « Oui, sire, votre famille est vraiment nationale. Entre la France et vous, l’alliance est indissoluble. Vos sermens et les nôtres ont cimenté cette union. Les droits de votre dynastie demeurent placés sous l’impérissable garantie de l’indépendance et de la loyauté de la nation. La conscience publique flétrit de coupables manifestations. Notre révolution de juillet, en punissant la violation de la foi jurée, a consacré la sainteté du serment. » On dirait presque un langage de tribuns, mais de tribuns fidèles, courageux, dévoués. Cela rappelle la formule du grand justicier d’Aragon : Sinon, non. Le non pour la dynastie qui a violé la foi jurée a été prononcé sans retour par le pays, et malheur à ceux qui auraient la prétention d’annuler le verdict national, et oseraient attenter aux droits, révoquer en doute la légitimité de la dynastie que la France a placée sur le trône, et qui tient, elle, ses sermens. Les manifestations du parti légitimiste sont, aux yeux de la commission, de coupables manifestations. Cette culpabilité n’est pas seulement dans l’avenir, mais dans le présent ; elle n’est pas une conjecture, mais un fait avéré, et ces coupables manifestations, la conscience publique ne les repousse pas seulement, elle les flétrit. Ce sont là de rudes paroles et qui ne laissent rien à deviner. Il faudrait être bien sourd pour ne pas comprendre.

A la chambre des pairs, la discussion de l’adresse n’a occupé qu’une séance. M. le duc de Richelieu a donné à la chambre quelques explications ; tout en regrettant que le noble pair ait rendu ces explications nécessaires, la chambre avait pu les accepter et s’en contenter. Le débat allait tomber, lorsque M. de Vérac, qui n’a pas figuré à Belgrave-Square, a voulu néanmoins rompre une lance, sans doute pour avoir le plaisir d’entendre un discours de M. Guizot. Le courage de M. de Vérac n’a pas trouvé d’imitateurs. Le combat s’est terminé faute de combattans, et M. de Broglie ayant demandé le vote distinct sur la phrase relative aux démonstrations des légitimistes, et dont M. de Vérac avait propose la suppression, la phrase a été maintenue à l’im2nimité, moins deux voix.

Sur tous les autres points de l’adresse, il n’y a pas eu de discussions importantes. Une seule addition a été proposée et adoptée par la chambre : c’est l’amendement de M. le duc d’Harcourt concernant la Pologne. La commission n’avait rien proposé mais, loin de combattre l’amendement, les membres de la commission ont contribué, par leurs suffrages, à former la majorité qui l’a adopté.

On doit regretter que la discussion de l’adresse n’ait pas eu à la chambre des pairs plus de développement et plus de corps. Si c’est un abus que l’excessive longueur d’un débat qui ne doit être après tout que l’exorde de la session, il ne faudrait pas non plus l’écourter de façon à lui ôter toute l’importance et tout intérêt. Encore moins faudrait-il s’accoutumer à laisser la discussion dégénérer en monologue. Les longs monologues, fussent-ils de Corneille et de Racine, appartiennent au genre ennuyeux. La chambre des pairs doit constater sa force et maintenir son autorité par la profondeur, le sérieux et la dignité de ses débats. Elle en a le pouvoir ; faisons des vœux pour qu’elle en ait aussi la volonté.

On fait des conjectures diverses sur les débats qui s’ouvrent à la chambre des députés. Les uns pensent que les paroles sévères, poignantes, de la commission forceront les députés légitimistes à tenir à la chambre un langage acerbe, et hautain ; que dès-lors le débat pourrait atteindre je ne sais quel degré d’emportement et de violence : car si la commission a exprimé l’opinion d’une forte majorité, la chambre, qui s’est montrée indulgente, tolérante envers les légitimistes lorsqu’ils étaient, pour ainsi dire, protégés par leur faiblesse, ne réprimerait pas son indignation, s’ils osaient braver sa force et insulter à son patriotisme et à sa dignité. D’autres, au contraire, sont convaincus que les députés légitimistes n’ont aucune envie de jouer sérieusement une si détestable partie, et que la phrase incisive et on peut dire menaçante de l’adresse est un excellent moyen de prévenir tout scandale parlementaire, ainsi que le renouvellement de tout scandale à l’étranger. Cette seconde opinion nous paraîtrait la plus probable, si le parti légitimiste était un parti sérieusement discipliné ; mais on a déjà vu à la chambre des pairs qu’il n’en est rien. Chacun agit pour son compte et en fait à sa guise. Tandis que M. de Richelieu ne prononçait que quelques paroles simples et convenables, M. de Vérac mettait flamberge au vent ; M. Guizot l’ayant vivement pressé, nul n’est accouru au secours du vaincu. Evidemment, il y avait là presqu’autaut d’opinions et de conduites qu’il y avait de personnes engagées plus ou moins dans les liens du parti. Probablement il en sera de même à la chambre des députés. Probablement là aussi les politiques du parti trouveraient bon de se taire ou d’éluder habilement la question capitale, mais là également tout peut être dérangé par la fougue ou la hardiesse chevaleresque de quelque paladin, et l’on sait que dans l’enceinte du palais Bourbon il n’est pas besoin de provocations opiniâtres pour produire une explosion. Enfin on dit aussi qu’il se prépare un amendement qui serait accueilli par une portion du centre et par l’opposition, et qui aurait pour but de substituer une expression moins sévère, telle que réprouve ou condamne, au mot flétrit, employé par la commission.

Quant aux autres parties de l’adresse, tout parait annoncer que le débat roulera principalement sur les affaires d’Espagne, sur le droit de visite, et sur la question de l’enseignement secondaire.

La commission de la chambre des députés a pris elle-même l’initiative et sur le droit de visite et sur les traités qui garantissent la nationalité de la Pologne. C’est par ces deux additions et par quelques mots sur les encouragemens à donner à l’agriculture que la commission est sortie du cadre du discours d’ouverture.

Laissons la phrase sur l’agriculture, dont le sens ne peut être déterminé que par les demandes positives qu’on fera au gouvernement. Si les agriculteurs insistent pour qu’on ne cesse de perfectionner les voies de communication, pour qu’on améliore notre système hypothécaire, pour qu’on permette à la rente de suivre sa tendance naturelle à la hausse afin que, l’intérêt de l’argent venant par conséquent à baisser, l’industrie agricole puisse obtenir à bon marché le capital dont elle a besoin, pour que des récompenses et des distinctions soient accordées à tous ceux qui, par leurs découvertes et par leurs travaux, seconderaient le développement de notre richesse territoriale, enfin pour que l’instruction nécessaire aux agriculteurs devienne de plus en plus générale et soit mise à la portée de tout le monde, nous ne pouvons qu’appuyer leurs demandes ; elles sont des plus légitimes. Mais les hommes, dans nos temps de liberté et de lumières, ne se contentent pas de si peu ; ce qu’ils veulent, ce sont des privilèges ; ce qu’ils demandent sous les noms les plus trompeurs et les plus pompeux, c’est que le gouvernement mette la main dans la poche d’une partie de leurs concitoyens pour remplir la leur. Pourquoi les agriculteurs ne le demanderaient-ils pas ? C’est bien là ce qu’ont demandé et obtenu tant d’autres producteurs, beaucoup moins dignes d’intérêt, nous en convenons, que les agriculteurs !

Nous approuvons fort la commission d’avoir pris l’initiative sur le droit de visite. La question ne pouvant être éludée, la discussion des bureaux l’avait assez montré, mieux valait établir le débat sur un paragraphe franchement proposé par la commission que sur un amendement improvisé. Le paragraphe reproduit la pensée de la chambre. La chambre veut la répression d’un trafic infâme, mais elle désire en même temps que les négociations tendent à replacer notre commerce sous la surveillance exclusive de notre pavillon. Certes ce ne sont pas là deux désirs qu’on puisse facilement concilier, puisque la traite est si difficilement réprimée même à l’aide des conventions actuelles. Les marchés du Brésil, de Porto-Rico et de Cuba offrent à la cupidité des négriers de tels appâts, que, sous un pavillon ou sous un autre, la traite ne cesse de désoler les parages de l’Afrique. Peut-être n’a-t-elle jamais été accompagnée de plus de cruautés et de plus d’horreurs. Les négriers ont calculé que, pour obtenir de gros bénéfices, il leur suffit de soustraire à la police des mers un bâtiment sur trois ; on sait que, pour tromper la vigilance des croiseurs, tous les moyens sont bons à ces bêtes féroces à face humaine.

Il est utile que le gouvernement se trouve appuyé dans les négociations par une nouvelle déclaration le la chambre, il est utile que le gouvernement anglais se persuadé que si d’un côté la France désire sincèrement l’anéantissement de cet infâme trafic, de l’autre sa répugnance pour les conventions de 1831 et de 1833 est également sincère. Quelque difficile que cela paraisse, on parviendra peut-être à trouver un mode de répression qui concilie tous les intérêts et toutes les sympathies. La question doit être étudiée sérieusement ; en toutes choses, il arrive, souvent que les combinaisons les plus simples se présentent les dernières, même aux esprits les plus distingués.

La phrase sur la Pologne est heureusement introduite et heureusement tournée. Qui pourrait ne pas sympathiser avec la commission « pour cette nation malheureuse que l’espérance n’abandonne pas, parce qu’elle a foi dans la justice de sa cause ? » Tous les jours, les sympathies des amis de la Pologne sont réveillées et excitées par de nouvelles atteintes à ses droits et à sa nationalité. Les mesures les plus étranges, les plus sauvages se multiplient sans cesse ; elles ont toutes le même but : extirper violemment du sein de la nation polonaise tout sentiment de patriotisme, tout souvenir d’elle-même. On conçoit, à la rigueur, que de deux civilisations très distantes l’une de l’autre, la civilisation supérieure s’impose dans certains cas à la civilisation inférieure ; mais que peut donc apprendre la Pologne de la Russie ? A servir ? à se mettre à genoux devant un autocrate ? à grimacer la joie dans l’esclavage ? Pauvre Pologne ! On veut en faire un mamelouck, sans souvenirs, sans famille !

M. le ministre des finances a présenté à la chambre des députés le budget des recettes et des dépenses de l’exercice de 1845. Nous n’avons pu que parcourir à la hâte le discours de M. le ministre, document important, et sur lequel il serait téméraire et ridicule d’énoncer une opinion arrêtée avant de l’avoir sérieusement étudié. A la première vue, le travail a M. Lacave nous paraît reposer sur des bases solides. La paix est un grand ministre des finances dans un pays intelligent, actif et plein de ressources naturelles. Cette remarque n’ôte rien au mérite des ministres de la couronne qui ont présidé aux finances du pays. Les familles les plus opulentes peuvent se ruiner, si l’administration de leur patrimoine manque de lumières et de probité, si l’ordre n’y règne pas, si le gaspillage et les folles dépenses s’y renouvellent sans cesse.

Dans la première partie de son discours, et avant d’exposer le budget de 1845, M. le ministre fait connaître la situation de nos finances au moment de l’ouverture de cet exercice. Voici le résumé de ses calculs :

Les découverts des exercices de 1840, 1841 et 1842 avaient été évalués, lors de la présentation du budget de 1843, à 372 millions ; aujourd’hui ils se réduisent en réalité à 266 millions ; en ajoutant 69 millions pour l’exercice de 1843 et 25 millions pour celui de 1844, on a un total de 360 millions pour les découverts des cinq exercices de 1840 à 1844. On voit qu’il y a eu une amélioration de 106 millions sur les trois premiers exercices. Cette situation peut encore s’améliorer, Évidemment l’évaluation pour l’exercice de 1844 ne peut être que conjecturale. Aussi M. le ministre répète-t-il avec plus de confiance encore qu’il ne le disait il y a un an, qu’après 1846 les réserves de l’amortissement seront disponibles les grands travaux publics. Il est même permis d’espérer qu’une partie des réserves de 1846 pourra recevoir cette destination.

M. le ministre termine la première partie de son exposé en faisant remarquer premièrement qu’il a dû baisser le taux de l’intérêt des bons royaux pour empêcher l’exagération des encaisses, secondement qu’il a dû également réduire les avances des receveurs-généraux autant du moins que pouvaient le permettre les règ1es que la prudence impose une pareille matière. On comprend que, dans de telles circonstances, il n’ait pas jugé opportun d’émettre tout ou partie des deux derniers tiers de l’emprunt mieux valait en effet, ainsi qu’il le dit, laisser le premier emprunt se classer définitivement et le crédit public se développer.

Quant au budget de 1845, il se solde par un excédant de recettes de 818,434 francs, les ressources étant calculées à 1,276,925,231 francs, et les dépenses à 1,276,106,797 francs. Nous ne pouvons pas entrer aujourd’hui dans l’examen des modifications en plus ou en moins que chaque ministre a apportées dans le budget de son ministère. Dans ce moment, nous ne voulons signaler à l’attention de nos lecteurs que le budget du ministère de la marine. En substituant aux anciennes positions, connues sous le nom de disponibilité de rade et de commission de port, une position intermédiaire désignée sous le titre de commission de rade, M. le ministre de la marine pourvoira, avec 24 millions de francs, à un effectif naval de 160 bâtimens à la mer et de 30 bâtimens en disponibilité de rade, en tout 190 bâtimens, tandis que, dans le système précédent, il fallait 25 millions pour 140 bâtimens à la mer, 16 en disponibilité de rade, et 4 en commission de port, en tout 160. Il parait que cette mesure importante sera en outre favorable à l’instruction des équipages de ligne, et qu’elle laissera à la disposition du commerce un plus grand nombre de marins de l’inscription, car les bâtimens placés en dehors des bassins des ports, pourvus de tout leur matériel à bord, auront moins d’hommes qu’à l’ancien état de disponibilité de rade, mais beaucoup plus que n’en comportait celui de commission de port, et leur garnison sera composée de la partie des équipages de ligne qui jusqu’ici était restée inutilement casernée à terre.

Les nouvelles extérieures n’offrent point d’alimens à la curiosité des hommes politiques. L’Irlande se préparait au procès d’O’Connell, dont nous ne tarderons pas à connaître l’issue, car c’est aujourd’hui qu’il commence : chez nos voisins une fois les chicanes de la procédure préalable épuisées et le débit commencé, tout marche rapidement. O’Connell demeure fidèle à son plan ; point de transaction et point d’émeute. Singulier spectacle que celui d’un peuple qui lutte contre une grande nation en se croisant les bras, et qui ne désespère pas de vaincre ! O’Connell s’attend à une condamnation, et il y prépare l’Irlande catholique. « Tant mieux, s’est-il écrié lorsque la partie poursuivante récusait les jurés catholiques, je n’aurai pas la douleur d’avoir été condamné par un de mes co-religionnaires. C’est là en effet ce qu’il y a de fâcheux pour le gouvernement anglais, c’est là le triste résultat des lois qui n’établissent pas une parfaite égalité civile entre les divers cultes. Tout y prend des apparences d’une lutte de parti, d’une guerre de religion. Les lois, les arrêts de la justice, perdent de leur autorité morale sur les peuples ; on frappe sans convaincre, on intimide peut-être, mais on irrite. On obtiendra très probablement une condamnation ; mais la valeur morale et politique du cerdict dépendra de la conduite du gouvernement. Si content d’avoir remporté une victoire, le gouvernement persiste dans ses erremens actuels à l’égard de l’Irlande, la condamnation, au lieu de lui être utile, lui sera dommageable. O’Connell sera un martyr ; le gouvernement ne sera que le chef, que le meneur d’un parti ; les haines s’envenimeront, et l’avenir deviendra de plus en plus sombre et incertain pour tous. Si au contraire le gouvernement, satisfait d’avoir montré au monde entier qu’il ne redoute pas O’Connell, qu’il peut le regarder en face, le prendre corps à corps et le terrasser au besoin, profite de la victoire pour prendre avec dignité des mesures favorables à l’Irlande, des mesures importantes, essentielles, et qui ne soient pas un vain leurre, la situation peut se modifier profondément en faveur du gouvernement et de l’union. Rien n’est plus opportun que de faire à l’Irlande, pendant l’emprisonnement, l’impuissance d’O’Connell, les concessions qu’on aurait refusées à la voix d’O’Connell libre et menaçant.

Les affaires d’Espagne vont moins mal qu’on ne pouvait le craindre après l’étrange équipée de M. Olozaga. Il paraît qu’effectivement les Espagnols sont fatigués de troubles et de désordres. C’est là la conviction de personnes éclairées, dignes de foi, et qui ont visité plusieurs provinces de l’Espagne. Jusqu’ïci la mise en vigueur de la loi sur les municipalités n’a pas provoqué de résistance. Le cabinet déploie une activité insolite en Espagne, et qui inspire confiance. Par la capitulation de Figuières, la Catalogne va se trouver complètement apaisée. Narvaez, nominé capitaine-général d’armée, refuse, dit-on, cette éminente dignité. Il craint d’être taxé d’ambition et comparé à Espartero. Le refus ne fera qu’accroître son ascendant politique et son autorité morale dans l’intérêt de la monarchie. Par un décret du 6 janvier, on a rendu à la reine Christine la pension que les révolutionnaires de 1841 lui avaient enlevée. Rien de plus naturel et de plus juste. Il eût été monstrueux que la reine, que la fille de Marie-Christine n’eût pas révoqué ce décret d’Espartero.


— M. Philarète Chasles vient de rouvrir son cours sur les littératures septentrionales au collége de France. Sa première leçon a été une rapide exposition des matières que doit embrasser l’enseignement de cette année. Pour sujet de ses travaux, M. Chasles a choisi une des époques les plus curieuses de l’histoire intellectuelle du Nord ; il doit parler du XVIIIe siècle en Allemagne et en Angleterre ; rien n’est moins connu que le mouvement d’idées qui s’est accompli dans ces deux pays à l’époque où se préparait la révolution française. Bien avant la crise, les humoristes anglais, les penseurs allemands, l’avaient devinée et prédite. Nulle part mieux que dans leurs écrits, peu connus, on n’observe la marche de ce grand orage, qui couva si long-temps avant d’éclater. M. Chasles aura plus d’un livre curieux à mettre en lumière, plus d’un écrivain oublié à faire revivre. Il pourra déployer à l’aise les ressources de sa vive parole et de sa piquante érudition. Aussi ne doutons-nous pas qu’on ne suive avec un intérêt soutenu le professeur dans cette voie trop peu fréquentée jusqu’à lui, et où le XVIIIe siècle s’offrira plus d’une fois sous un aspect nouveau.


Sous le titre de Législation charitable, ou Recueil des Lois, Arrêtés, Décrets, Ordonnances royales, qui régissent les établissemens de bienfaisance, M. de Watteville vient de publier un répertoire complet des lois et instructions qui concernent la matière. Une classification claire et méthodique, des notes intelligentes et judicieuses, une table alphabétique qui fit de ce recueil une espèce de dictionnaire, voilà quelques-unes des qualités qui recommandent cette publication, d’ailleurs si nécessaire aux personnes qui concourent au service des établissemens hospitaliers. On ne saurait trop louer la patience et l’érudition qui ont présidé à l’accomplissement de cette œuvre. Le répertoire est précédé d’une préface remarquable. En considérant l’état actuel de notre législation charitable, M. de Watteville a été amené à rechercher, à étudier avec soin l’organisation primitive, le développement successif, en un mot l’histoire de cette partie si importante de l’administration. L’auteur a consigné le résultat de cette étude dans une analyse excellente, résumé rapide et substantiel où il fait la part des siècles antérieurs, et raconte les nobles efforts des plus grands princes et des hommes les plus considérables qui aient honoré notre pays. En lisant ce travail, on est heureux de voir que notre époque, malgré les améliorations et les progrès qui restent encore à accomplir, est de toutes celle qui a le plus fait en faveur des classes souffrantes. On s’élève avec quelque raison contre l’individualisme et l’égoïsme modernes, et pourtant jamais la charité ne fut plus efficace qu’aujourd’hui ; jamais elle ne pénétra plus profondément de nos mœurs dans nos lois. M. de Watteville aura contribué doublement au développement de la charité légale en France, comme membre de l’administration et comme écrivain.