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Chronique de la quinzaine - 14 février 1891

Chronique n° 1412
14 février 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 février.

Qui donc a pu prétendre qu’après tant de débats irritans, d’acrimonies et de violences, le moment pourrait être venu d’en finir avec les guerres de partis pour s’occuper des vraies et sérieuses affaires de la France ? Qui donc a pu croire que ce serait encore, après tout, la politique la plus sensée, la plus intelligente, la mieux faite pour désintéresser, pour pacifier et rallier l’opinion ?

Eh oui ! on a pu le dire, on a pu le croire et on le croit encore. C’est certainement le vœu, c’est l’intérêt du pays, qui, dans sa naïveté, ne sait pas le plus souvent pourquoi on l’agite, et qui ne demande qu’à vivre tranquille. C’est la pensée persévérante des esprits désintéressés et prévoyans qui sentent bien qu’on ne soumet pas indéfiniment et impunément une grande nation à ce régime des guerres intestines, des dissensions meurtrières ; mais voilà la question ! Ce n’est plus l’affaire des partis, des irréconciliables de tous les partis, qui vivent de l’agitation perpétuelle et de la guerre. Si on s’était fait l’illusion qu’ils se résigneraient facilement à désarmer, l’illusion n’aura pas été longue. A peine les partis extrêmes voient-ils poindre cette idée d’une pacification possible, d’un commencement de trêve, ils se hâtent de reprendre les armes. Ils se remettent à l’œuvre, saisissant toutes les occasions, s’étudiant à envenimer les divisions, à raviver les haines, à multiplier les impossibilités, mettant les passions et les préjugés de secte dans les plus simples affaires, jusque dans la fixation d’un jour de repos dans la semaine. De fait, on en revient plus que jamais à cet état de tension indéfinie où, parmi les maîtres du jour, les violens sont sûrs d’avoir le dernier mot, où les modérés craignent de se compromettre par une concession, et où le gouvernement lui-même hésite à exprimer une opinion, s’il a une opinion. C’est une histoire qui recommence sans cesse ; c’est l’histoire de la peur de la paix se manifestant tantôt à propos d’une œuvre dramatique interdite au théâtre, tantôt à propos d’une loi sur le travail des femmes, et, s’il y a, à travers tout, des incidens sérieux, il y en a vraiment parfois d’une puérilité presque comique.

Qu’est-ce que cette aventure du Thermidor de M. Sardou, qui serait déjà oubliée si elle n’avait pris à l’improviste une autre signification ? Au fond, c’était assurément l’affaire la plus simple du monde. Il aurait suffi d’un peu de tranquille fermeté pour sauvegarder, comme on l’a dit, la liberté de l’art dramatique aussi bien que l’ordre public médiocrement menacé, et dans tous les cas, si des explications devaient se produire en plein parlement, elles ne semblaient pas destinées à dépasser des proportions assez modestes. Là-dessus survient M. Clemenceau avec l’intention évidente de grossir l’incident et de s’en servir dans un intérêt politique. M. Clemenceau ne s’en est pas caché, il s’est plu, sous prétexte de défendre l’indivisibilité de la révolution française, à tout confondre, 1789 et 1793 ; il a pris un âpre et dangereux plaisir à remuer les souvenirs les plus douloureux, à raviver de vieilles passions, de vieux ressentimens, à parler des émigrés, de la Vendée, pour arriver à cette conclusion étrange, qu’on n’est pas plus avancé aujourd’hui qu’il y a un siècle, que la lutte continue, que la révolution doit toujours se défendre. Cette déclamation d’une véhémence ardente et calculée, on la connaît, elle n’a rien de nouveau, elle résume et concentre toutes les banalités de la rhétorique révolutionnaire. Elle a de plus un inconvénient : elle ressemble aujourd’hui à un anachronisme, elle ne répond plus à rien de réel. Est-ce que la société française, refaite par la révolution et, il faut l’ajouter, par Napoléon, est aujourd’hui ce qu’elle était il y a un siècle dans le feu des grandes luttes ? Est-ce qu’il y a quelque part une émigration, une Vendée ? Est-ce que toutes les classes françaises, si on peut se servir encore de ce mot de classes, ne sont pas pétries dans le même moule national comme elles se sont confondues, quand il l’a fallu, sous le même drapeau ? Mais au contraire, ce qui fait la supériorité de la France, ce qui serait sa force et sa garantie dans des crises nouvelles, c’est justement d’être délivrée de ces divisions sociales, de ces antagonismes intimes qui sont la faiblesse d’autres grands empires ! N’importe, M. Clemenceau a lancé un de ces manifestes de guerre qui ont toujours leur effet sur les esprits faibles, sur les républicains timides, et ce qu’il y a de curieux, c’est que, lorsque M. le comte Albert de Mun, avec une généreuse émotion, a demandé au gouvernement s’il acceptait la solidarité des idées de M. Clemenceau, le gouvernement n’a pas pu se décider à répondre bien nettement. Il n’a pas défendu les « excès » de la Terreur, (on ne peut pas lui faire l’injure de supposer qu’il en ait eu seulement la pensée. Il est resté assez vague dans ses explications. Il a parlé de gouverner avec le parti républicain, sans décliner la confiance protectrice de M. Clemenceau. Il s’est tiré habilement d’affaire. Au fond, quelle qu’ait été sa pensée intime, ce qu’il a craint, ce que nombre de républicains ont craint avec lui, c’est d’être suspects de velléités modératrices. C’est la moralité de l’incident, et la moralité survit à l’incident lui-même.

Ce que les républicains redoutent le plus aujourd’hui, en effet, c’est de paraître faire quelque concession aux plus simples idées de modération, même à la plus simple raison, et ils viennent de le montrer dans une discussion récente avec une naïveté qui touche au ridicule. Il s’agit d’une de ces lois nouvelles de protection sociale sur le travail des femmes, des jeunes filles, des enfans dans les manufactures et même dans les ateliers privés. Les divisions de partis, — la république et la monarchie ne sont rien ici, — puisque M. le comte de Mun est, avec la commission républicaine, un des plus ardens et des plus éloquens défenseurs du projet. Ce qu’il y a de délicat et presque d’insoluble tient à la nature de ces lois, au principe même de ce qu’on appelle aujourd’hui le socialisme d’état. La difficulté est de concilier les droits de la liberté et les droits de protection que l’État a le devoir d’exercer. Protéger les femmes, les filles mineures, les enfans dans leur vie d’industrie, limiter pour eux les heures de travail, décréter l’obligation d’un mois de repos pour les mères en mal d’enfant, c’est bientôt dit. Rien de plus humain, en apparence, rien aussi de plus compliqué. Imposer d’autorité, sans distinction, le mois de repos à des femmes récemment accouchées, c’est supprimer le pain de chaque jour. Y suppléera-t-on par des indemnités légales ? Où cela peut-il conduire ? On entre ainsi dans une voie où éclate à chaque pas le danger des réglementations à outrance, où se pressent les impossibilités et les problèmes ; mais une des chinoiseries les plus imprévues, les plus étonnantes de cette discussion est certainement ce qui s’est passé au sujet de la fixation du jour de repos hebdomadaire. On est ici vraiment en pleine comédie !

Où donc, penserez-vous, est la difficulté ? Dès qu’on tient à mettre le sceau de l’obligation légale au repos hebdomadaire, le jour n’est-il pas tout désigné, tout fixé d’avance par les habitudes, par le consentement universel ? Voilà justement la terrible question ! Ces républicains, qui tranchent si lestement les plus délicates questions du travail, ne peuvent se décider à inscrire le dimanche dans leur loi ! Le mot seul brûle leurs lèvres, et le président de la commission vient dire gravement que ce qu’on leur demande, c’est « un acte de confession religieuse et un acte de contrition, » une capitulation du laïcisme, quoi encore ? Une résurrection de la loi de 1814 sur l’observation du dimanche ! Est-ce bien possible ? Mais enfin, cet honnête dimanche, il est dans les traditions, il est dans les usages de tous les temps et de tous les pays. Il est tellement entré dans la vie populaire qu’on n’a jamais pu le remplacer, que la révolution elle-même y a échoué. Il est mêlé à tout, aux mœurs comme à la législation. Il est dans les articles organiques du Concordat, dans toutes les lois sur le travail des enfans, sur l’apprentissage, dans des lois scolaires récentes. C’est le jour férié pour toutes les administrations, pour tous les services, pour les échéances, pour les actes judiciaires. Bien mieux encore ! la loi reconnaît les plus grandes fêtes catholiques, l’Ascension, la Toussaint, Noël ; la république elle-même, dans ces dernières années, y a ajouté de son propre mouvement les lundis de Pâques et de la Pentecôte, classés parmi les jours fériés. N’importe ! Ce dimanche ne dit rien de bon, c’est un jour clérical ! On prendra le jour qu’on voudra, la loi nouvelle ne le dira pas ; elle aura fait sa petite manifestation laïque ! Et si les chefs d’industrie choisissent leur jour suivant leur fantaisie, si les membres d’une même famille d’ouvriers, appartenant à des usines différentes, ont aussi des jours de repos différons, où ira-t-on ? A quel absurde gâchis va-t-on arriver ? Ce qu’il y a de plus plaisant, c’est l’embarras de cette infortunée commission, interpellée de toutes parts, pressée de dire son dernier mot, se débattant dans toutes sortes de contradictions et de subterfuges, sentant bien que le dimanche est le jour naturel du repos, mais n’osant l’avouer et finissant par ne plus rien répondre. Le gouvernement, représenté par M. le ministre du commerce, n’a pas été plus explicite. Ces singuliers laïcisateurs ne se sont pas doutés qu’ils donnaient devant le pays une des représentations les plus ridicules de la puérilité de leurs préjugés et de leur impuissance.

Au fond, le secret de tout, c’est que les républicains de la majorité de la chambre ne savent pas prendre leur parti et avoir une opinion. Ils craignent d’avoir l’air de faire des concessions, de paraître livrer la république, dont ils prétendent rester les maîtres, et, retranchés dans leurs méfiances, dominés par les radicaux, ils semblent plus que jamais disposés à recommencer ou à poursuivre leurs guerres de secte ; mais il fallait donc le dire au moment des élections.

Chose étrange, éternelle inconséquence des partis ! Au moment des élections, la plupart des républicains ne parlaient que d’apaisement et de conciliation ; ils s’étudiaient à rassurer l’opinion par des promesses de modération. Les conservateurs à leur tour, il est vrai, s’efforçaient d’atténuer leurs programmes. A part quelques fidèles inflexibles de la monarchie, ils ne parlaient ni de royauté, ni de restauration ; ils se bornaient à se présenter comme les gardiens des intérêts conservateurs sans mettre en cause la république. Aujourd’hui, à mesure qu’on s’éloigne du scrutin, il y a dans les deux camps ou, si l’on veut, parmi les impatiens des deux camps une sorte de retour à la politique de guerre et d’irréconciliabilité. Est-ce que ce n’est pas là l’évidente justification de la tentative que poursuivent en ce moment même M. Piou et ses amis pour relever entre les partis extrêmes le drapeau de la paix morale et des garantie » libérales en restant dans la constitution, en s’inspirant des sentimens du pays aux élections dernières ? M. Piou et ceux qui marchent avec lui ne peuvent assurément s’y méprendre ; ils savent bien qu’ils sont exposés à essuyer le feu des deux camps opposés. M. le comte d’Haussonville, avec une éloquence élégante et polie, avec la chaleur des belles convictions, faisait récemment à Nîmes le procès de ce qu’on appelle aujourd’hui la droite constitutionnelle. Les radicaux, à leur tour, n’ont pas assez de sarcasmes pour cette opposition nouvelle. Il n’y a qu’un malheur. Qu’ont donc fait depuis quelques années les royalistes irréconciliables pour la cause monarchique, pour la cause conservatrice ? Ils ont eu des mécomptes et ils ont commis des fautes qui ne justifient peut-être pas leur sévérité à l’égard des autres. Qu’ont fait de leur côté les radicaux avec leur politique et leur arrogance pour la république ? Ils l’ont conduite à un point où elle a failli être emportée dans une aventure déshonorante. M. Piou et ses amis s’inspirent d’un sentiment plus juste, plus modeste et surtout moins bruyant de la réalité des choses. Ils ne se hâtent pas ; ils ne promettent que leur bonne volonté, et pour une entreprise qui commence, ils auront déjà assez fait s’ils réussissent à montrer au pays qu’il y a toujours des hommes prêts à porter le drapeau de la paix morale et des idées libérales pour l’honneur et le crédit de la France.

Bien que l’apparence des choses reste la même en Europe et qu’à première vue les rapports internationaux, les alliances, les intérêts, les antagonismes soient aujourd’hui ce qu’ils étaient hier, on ne peut pas dire que rien n’est changé, que rien ne change dans les affaires du monde. Il suffit au contraire d’un peu de clairvoyance et de réflexion pour s’apercevoir que tout change et se transforme avec les circonstances. Il est certain que des questions nouvelles se produisent, que de vieilles combinaisons perdent de leurs forces, que les situations se déplacent, que les relations se modifient, et comme les choses, les hommes se succèdent sur la scène publique.

Sans doute, dans les grandes affaires de l’Orient et de l’Occident de l’Europe, les cabinets gardent leurs points de vue, leur direction, parce qu’ils ont des intérêts permanens, une politique de tradition. Est-ce qu’il y a quelques années cependant, est-ce qu’il y a peu de temps encore on paraissait si bien s’entendre entre l’Autriche et la Russie ? Aujourd’hui le prince héritier de la couronne d’Autriche, l’archiduc François Ferdinand, va à Saint-Pétersbourg, où il trouve une brillante hospitalité. On lui donne des fêtes de cour, le cordon de Saint-André, un régiment de dragons. Bref, il est accueilli en prince bienvenu, et si ce n’est pas le signe d’un bien intime rapprochement politique entre l’Autriche et la Russie, c’est du moins la preuve qu’on n’en est plus, comme il y a quelques années, aux concentrations militaires sur la frontière de Galicie. — Sans doute, l’empire d’Allemagne sous Guillaume II reste toujours, d’une certaine manière, ce qu’il était sous l’empereur Guillaume Ier. Il a la même politique, les mêmes alliances, les mêmes intérêts. Qui pourrait dire cependant que c’est absolument le même empire ? Guillaume II introduit dans les affaires allemandes un esprit nouveau, des allures nouvelles. Il veut être l’empereur réformateur, socialiste, rénovateur des écoles en même temps que l’empereur soldatesque et chrétien. Non-seulement il remue tout, abordant d’une humeur intrépide les problèmes les plus scabreux ou les plus variés ; mais il tient visiblement à tout rajeunir autour de lui, les hommes comme les choses. Et il ne s’arrête pas, il aime le mouvement et le changement ! Il a commencé par se débarrasser lestement de M. de Bismarck, qui le gênait et qui en est aujourd’hui, dans sa retraite un peu désertée, à une fronde morose peu digne de son passé et de son âge. Depuis, l’infatigable empereur a renouvelé plusieurs fois son ministère ; il en est à son troisième ou quatrième ministre de la guerre. Il avait placé à la tête du grand état-major-général de l’armée, comme successeur de M. de Moltke, le comte Waldersée, qu’on croyait le chef prédestiné, le favori impérial : voici cependant que le comte Waldersée, après moins de deux ans, a perdu à son tour la faveur ; il vient d’être envoyé, par une disgrâce peu déguisée, à un commandement de province, à la place du général Leczinski, coupable d’avoir reçu avec des honneurs particuliers l’ancien chancelier, le premier des disgraciés, l’impatient solitaire de Friedrichsruhe.

Fonctionnaires et généraux ne font que passer, et cette éclipse successive des hommes n’est point, à coup sûr, le signe le moins curieux du changement des choses en Allemagne ; mais ce n’est pas seulement en Allemagne que tout change. La chute de M. Crispi en Italie est, certes, un des incidens les plus significatifs de cette situation nouvelle, de ce qu’on pourrait peut-être appeler une phase de transition dans la politique et les affaires de l’Europe.

Oui, vraiment, le prépotent Italien de ces dernières années, le bouillant président du conseil du roi Humbert, M. Crispi lui-même, est tombé avec éclat ! Il est tombé tout à coup, non pas disgracié par son prince, mais désavoué par son parlement, dont il croyait pouvoir disposer, par le pays qu’il se flattait de gouverner en maître. Il n’avait cependant rien négligé pour prolonger son omnipotence. Il avait fait, il n’y a que quelques mois, des élections qu’il avait savamment préparées par des discours, par beaucoup de promesses, et qui semblaient, en lui donnant une majorité, assurer son règne. Il avait seulement oublié que les majorités sont changeantes, que les façons dictatoriales ne réussissent pas toujours, qu’on ne tranche pas toutes les difficultés avec des jactances. A peine la chambre nouvelle était-elle réunie, on ne tardait pas à s’apercevoir que la majorité obtenue aux élections arrivait toute disposée à soutenir le ministère, mais aussi à prendre au sérieux les promesses d’économies, qu’une partie de cette majorité, la droite, ne se prêterait plus à toutes les fantaisies du président du conseil. A tout instant, à propos du rétablissement du vote uninominal réclamé par la chambre, à propos d’une nouvelle organisation provinciale proposée par le ministère ou de l’exposé financier de M. Grimaldi, on voyait poindre le dissentiment. M. Crispi a-t-il senti le péril et a-t-il voulu essayer son pouvoir sur la chambre, soumettre les oppositions naissantes en les défiant ? A-t-il cédé à quelque violence soudaine de tempérament ? Est-ce calcul ? Est-ce faute de tact ? Toujours est-il que, le 31 janvier, en pleine séance, à l’occasion d’une surtaxe proposée par le ministre des finances et même appliquée avant d’être votée, M. Crispi s’est livré aux plus violens excès de langage contre les anciens gouvernemens, contre ceux-là mêmes qui ont fait l’Italie. Le vieux révolutionnaire s’est réveillé en lui ! Aussitôt une émotion extraordinaire s’est emparée de la chambre. Un des ministres, M. Finali, qui a figuré dans les cabinets d’autrefois accusés de servilité, a quitté le banc ministériel. M. Luzzatti, rapporteur et défenseur de la loi de surtaxe, a déclaré abandonner le projet. Calcul ou maladresse, M. Crispi a payé sur le coup son intempérance. Il a péri, frappé par une majorité de plus de 60 voix, dans une échauffourée provoquée par lui !

C’est un incident imprévu qui a décidé brusquement la chute de M. Crispi. Au fond, le premier ministre, qui a dépouillé l’habit du vieux conspirateur mazzinien pour frayer avec les chanceliers et les empereurs, n’a pas péri pour si peu. Il est tombé sous le poids des difficultés de toute sorte qu’il s’est créées à lui-même, qu’il a créées à l’Italie par ses procédés de politique intérieure et de politique extérieure. M. Crispi s’est trop cru le maître. Il s’est complu dans son omnipotence d’occasion, prenant pour lui la diplomatie et le ministère de l’intérieur, jouant pour le reste avec ses collègues comme avec le parlement, imposant sa volonté, son humeur irascible et hautaine, déplaçant brutalement les hommes. Il a abusé du pouvoir, — et il a fini par amasser contre lui les antipathies, les ressentimens, les résistances qui devaient éclater un jour ou l’autre ; mais c’est surtout par sa politique extérieure qu’il a accumulé les complications. Ce n’est pas lui, sans doute, qui a créé la triple alliance, il l’a poussée à bout, sacrifiant les vrais intérêts de l’Italie, ses finances, son industrie, son commerce à un mirage de grandeur factice. Il s’est fait une sorte de point d’honneur d’exercer son humeur querelleuse et d’envenimer les méfiances de son pays à l’égard de la France, au risque de compromettre des relations traditionnelles utiles pour les deux peuples. Il a joué au Bismarck transalpin, — et le jour où le chancelier allemand a disparu, cessant de le couvrir de sa grande ombre, il est resté seul avec les difficultés qu’il avait créées, avec le déficit dans le budget, avec le commerce compromis, avec les dépenses militaires démesurées contre lesquelles l’opinion italienne s’élève aujourd’hui. Vainement il a essayé jusqu’au bout, jusqu’à la dernière heure, de pallier les embarras de sa politique par ses diversions ordinaires, par les faux bruits sur les mouvemens de la France aux frontières tripolitaines ; on ne s’est plus laissé prendre à cette tactique assez puérile. Il est tombé parce qu’avec son système il ne pouvait pas aller plus loin sans péril pour l’Italie.

Restait à remplacer M. Crispi dans une situation qui, nous en convenons, n’a rien de facile. Naturellement, c’était avec les élémens réunis contre l’ancien président du conseil que devait se former un nouveau ministère. L’homme qui a été, dès le premier instant, appelé par le roi et qui reste, en définitive, le chef du nouveau cabinet, est le marquis di Rudini, Sicilien comme M. Crispi, engagé depuis longtemps dans la politique, familier avec le parlement et appartenant à la droite, à ce qu’on appelle aujourd’hui la droite, transformée et rajeunie. M. di Rudini ne pouvait pas songer, et il ne paraît pas avoir songé un instant à faire un ministère de parti, d’une couleur tranchée. Il s’est entendu avec un des anciens chefs de la gauche, M. Nicotera, qui entre au ministère de l’intérieur, — avec M. Luzzatti, un des plus éminens économistes de l’Italie, qui prend la direction du trésor, — avec M. Ferraris, sénateur, ancien syndic de Turin, — avec M. Colombo, M. Villari, — avec M. Chimirri, qui a défendu les intérêts religieux dans la discussion sur les œuvres pies. Quelle sera la politique de ce ministère ? Ce serait évidemment une naïveté de croire qu’il va se détacher de la triple alliance, et les journaux italiens, défenseurs du nouveau cabinet, prennent une peine bien inutile en s’étudiant d’avance à dissiper les illusions qu’on pourrait se faire en France sur ce point. L’essentiel est que le nouveau ministère italien semble disposé à pratiquer cette alliance dans un esprit plus pacifique et à mettre plus de bonne volonté dans ses relations avec la France, — qu’il paraît avant tout décidé à s’occuper des finances, des économies nécessaires, des réductions de dépenses, et même à adoucir ses rapports avec le Vatican. C’est déjà un beau programme. Le ministère de M. di Rudini réussira-t-il à le réaliser ? Ce n’est certainement pas la France qui lui créera des difficultés. La France, qu’on met en garde contre les illusions, ne peut que suivre avec intérêt les tentatives qui seront faites pour redresser la politique et relever la fortune de l’Italie par la paix profitable à tous les peuples.

Ainsi vont les choses ! Au moment où une crise ministérielle éclatait au-delà des Alpes, une crise électorale se dénouait dans l’autre péninsule du Midi, au-delà des Pyrénées. Au jour fixé, le scrutin s’est ouvert pour le renouvellement des cortès : les élections espagnoles sont maintenant un fait accompli, connu et déjà commenté.

On ne peut pas dire que cette première expérience du suffrage universel récemment rétabli en Espagne ait remué bien profondément les populations. Les abstentions paraissent avoir été assez nombreuses, surtout dans les campagnes ; les nouveaux électeurs ont mis peu d’empressement à exercer leurs droits. C’est là un premier fait. Un autre fait caractéristique, c’est que, sauf dans quelques contrées comme la Catalogne où les passions sont ardentes et opiniâtres, les élections se sont accomplies sans trouble, sans conflit sérieux, sans bruyantes manifestations extérieures. Les partis se sont assurément agités pendant quelques jours, la lutte a pu être vive dans certaines régions, à Madrid et dans quelques autres villes : la masse du pays est restée calme. La journée du vote, à part quelques incidens qui se sont produits à Barcelone, a été une journée de paix en Espagne. Quant au résultat, il n’a pas été absolument une surprise, il était pressenti d’avance : c’est un succès évident pour la monarchie constitutionnelle et pour le ministère conservateur qui a présidé à ces élections. On ne peut, sans doute, jamais prévoir ce que deviendra une assemblée composée de beaucoup d’hommes nouveaux, et on peut encore moins se fier aux évaluations intéressées des partis. D’après toutes les apparences ou les vraisemblances cependant, sur un peu plus de 400 élus, la majorité ministérielle compte de 260 à 280 voix. Les libéraux qui suivent le drapeau et la fortune de M. Sagasta paraissent être au nombre de 80. Il y a aussi quelques groupes dissidens ou indépendans ralliés autour de M. Martos ou de M. Romero Robledo. Les carlistes comptent à peine. Les républicains enfin ont eu leurs avantages au scrutin, avantages limités, partiels, mais encore suffisans ; ils ont de 25 à 30 représentans avec leurs principaux chefs, M. Castelar, M. Pi y Margall, M. Ruiz Zorrilla, peut-être M. Salmeron. A dire vrai, l’entrée de ce petit bataillon de la république dans les nouvelles cortès ne laisserait pas d’avoir sa gravité, si ces républicains n’étaient pas eux-mêmes fort divisés et si leur succès n’était pas compensé ou atténué par une immense majorité monarchique sortie du dernier scrutin.

Ce qui reste en définitive, tout bien compté, c’est une chambre où la majorité conservatrice est assez forte pour que le ministère puisse gouverner sans embarras et où l’opposition est assez sérieusement représentée pour que les garanties libérales ne puissent être en péril. Après cela, que les vaincus du scrutin du 1er février s’étudient aujourd’hui à pallier leur défaite en l’attribuant aux excès de la pression officielle, il faut s’y attendre. C’est une histoire invariable, plus invariable encore en Espagne que dans tout autre pays. Les dernières élections seront certainement l’objet de vives contestations devant le congrès ; elles ont déjà motivé des réclamations adressées à cette bizarre junte supérieure créée à Madrid pour veiller sur la pureté du suffrage universel. Il a pu, il a dû y avoir des excès de zèle, des abus d’autorité, des pressions locales : c’est possible, c’est vraisemblable ; mais on ne peut s’y tromper, le succès du gouvernement est dû à des causes plus sérieuses, plus avouables. Il s’explique parce que l’habile chef du ministère, M. Canovas del Castillo et ses collègues, M. Francisco Silvela, le duc de Tetuan, ne sont pas des hommes de réaction. Ils n’ont ni désavoué ni rétracté les réformes accomplies avant eux, et même le président du conseil a laissé entrevoir des projets de réformes sociales qui peuvent sembler hardis. S’ils sont protectionnistes, ils le sont avec beaucoup de libéraux eux-mêmes, surtout avec le pays qui a pu leur donner librement ses votes. Le succès du ministère s’explique aussi par les divisions de ses adversaires, et c’est ici une des particularités les plus significatives de ces dernières élections espagnoles. Il est possible, en effet, que, s’il y avait eu une entente décidée entre les libéraux amis de M. Sagasta et les républicains, le résultat du scrutin eût été différent. La coalition aurait pu avoir quelques avantages électoraux de plus ; elle aurait dû ces avantages à une équivoque dissimulant, sous une tactique électorale, un péril pour les institutions. C’est précisément cette équivoque que M. Sagasta paraît s’être refusé à accepter. Il s’est gardé de se compromettre dans une alliance dont le dernier mot serait une révolution. Il a voulu, pour tout dire, en restant libéral, rester strictement dynastique, demeurer avec son parti, fût-il pour le moment diminué, le ministre possible d’une situation nouvelle. C’est là le fait peut-être le plus caractéristique des dernières élections espagnoles. C’est ce qui a servi sans doute le ministère ; c’est certainement aussi, de la part de M. Sagasta, l’acte d’un chef de parti prévoyant, attentif à ménager l’autorité d’une régence qui, jusqu’ici, n’a été pour l’Espagne qu’une garantie contre des convulsions nouvelles, sans être un obstacle aux progrès libéraux du pays.

Est-ce une simple coïncidence ? y a-t-il eu quelque rapport 6ntre les élections qui se préparaient en Espagne, qui étaient censées émouvoir l’opinion, et l’échauffourée républicaine qui a éclaté tout à coup dans le royaume voisin, en Portugal ? Toujours est-il que, la -veille même des élections espagnoles, la sédition a envahi la grande ville commerçante et industrielle de Porto. Quelques régimens ou, pour mieux dire, quelques détachemens de soldats et de douaniers ont levé le drapeau de l’insurrection et pris les armes au nom de la république lusitanienne ou ibérique. C’est le début de tous les mouvemens militaires qui se sont si souvent produits en Espagne et même en Portugal ! Le mouvement de Porto n’a pu, heureusement, aller bien loin. A peine ces soldats révoltés se sont-ils mis en marche pour aller s’emparer delà préfecture et de l’hôtel des télégraphes, ils ont été arrêtés par deux compagnies de garde municipale qui ont ouvert le feu. Un véritable combat s’est engagé dans les rues, et à en juger par la durée du combat, par le nombre des victimes, il a dû y avoir quelque acharnement, les insurgés n’ont pas dû céder du premier coup. Les troupes fidèles sont restées maîtresses du terrain ; l’insurrection a été dispersée, chassée de l’hôtel de ville, où elle avait trouvé un dernier refuge, et la paix a été rendue à la cité, un instant troublée. On a eu raison de l’émeute soldatesque de Porto. Le fait n’existe pas moins, et sans vouloir rien exagérer, on pourrait se demander si ce mouvement qui, après tout, a avorté, était un mouvement isolé, s’il n’avait pas des ramifications dans d’autres villes, si, en se prolongeant de quelques heures, il n’aurait pas trouvé de l’écho jusqu’à Lisbonne. Le gouvernement lui-même a eu visiblement quelque soupçon, puisqu’il ne s’est pas borné à une répression ordinaire, au jugement des insurgés qu’il a pu prendre ; il s’est hâté, de plus, de se mettre en défense par des arrestations préventives, par la suspension de la liberté de la presse, par la suppression des journaux républicains, étendant ces mesures de sûreté à tout le royaume. C’était peut-être de la prudence : c’est aussi la preuve qu’on a été singulièrement ému à Lisbonne.

Qu’en faut-il penser réellement ? Ce n’est point sans doute par elle-même que cette échauffourée de Porto a pu être un danger, puisque la répression a été complète et décisive sur l’heure, avant même que le gouvernement ait eu le temps de prendre des mesures exceptionnelles. Elle n’a évidemment de gravité que parce qu’elle se lie à une situation troublée, parce qu’elle est un mauvais symptôme. Au fond, c’est de cela qu’il s’agit. Que ce mouvement, dans ses apparences, dans son explosion immédiate, n’ait été, comme on l’a dit, que la mutinerie de sous-officiers mécontens de leur sort et aspirant à être officiers, cela se peut. Il n’a été dans tous les cas possible et il ne s’est produit sous le drapeau de la république que parce que les circonstances ont créé dans le petit royaume un assez dangereux état moral, parce que les surexcitations, l’indiscipline, les propagandes révolutionnaires ont pénétré partout, jusque dans l’armée. Il est certain que, sans être nombreux en Portugal, les républicains s’agitent singulièrement depuis quelque temps. Ils ont leurs associations, leurs journaux, leurs réunions, leurs affiliations secrètes, et ils se livrent aux plus étranges violences contre le gouvernement, contre la monarchie, contre le roi. Les républicains portugais ont été sans doute encouragés et excités par le succès de la révolution brésilienne. Ils ont été exaltés par cet exemple de la république au Brésil ; mais ce qui les a surtout servis dans leur agitation et dans leurs propagandes, c’est cette malencontreuse affaire avec l’Angleterre, qui a si vivement blessé le patriotisme portugais, qui a déjà provoqué la chute d’un ministère à Lisbonne et est loin d’être finie. Les républicains se sont hâtés d’exploiter sans mesure ce cruel incident, de profiter de l’émotion publique, en irritant autant qu’ils l’ont pu le sentiment national, en représentant roi et ministres comme prêts à livrer l’honneur du pays.

C’est là le danger et il risque de subsister tant que cet incident anglo-portugais pèse sur un petit pays qui a de la fierté, tant qu’il peut servir de prétexte aux agitateurs. Que peut faire le gouvernement dans ces conditions ? Il est obligé d’abord de réprimer des séditions qui, si elles réussissaient, ne feraient certainement qu’aggraver la situation et préparer au Portugal des humiliations plus cruelles. D’un autre côté, il est réduit à poursuivre une négociation inégale et ingrate avec l’Angleterre. Il a obtenu la prolongation d’une sorte de trêve consentie à Londres pour arriver à quelque transaction. Malheureusement, dans l’intervalle sont survenus de nouveaux incidens qui ont tout compliqué, des conflits plus irritans entre la compagnie anglaise du sud africain et la compagnie portugaise de Mozambique, au sujet de territoires disputés sur le Zambèze, et la question de délimitation entre la sphère d’action britannique et la sphère d’action portugaise est devenue plus douteuse que jamais. Le Portugal invoque ses vieux droits historiques, ses droits d’ancienne suprématie sur ces contrées de l’intérieur de l’Afrique ; la compagnie anglaise, représentée par M. Cecil Rhodes, qui est en même temps premier ministre de la colonie du Cap, invoque le droit de conquête, le droit d’une occupation récente accomplie de vive force. Lord Salisbury soutiendra-t-il les prétentions de la compagnie anglaise appuyées par de puissantes influences de cour ? Sentira-t-il la nécessité, ne fût-ce que par prudence politique, de ne pas pousser à bout un petit pays blessé dans son orgueil comme dans ses droits ? Si le ministère portugais n’obtient rien, il sera bien obligé de céder ; mais alors il risque de se retrouver désarmé devant une opinion plus émue et plus irritée que jamais, en face d’agitations nouvelles dont l’échauffourée de Porto n’aura été peut-être que le prélude.


CH. DE MAZADE.