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Chronique de la quinzaine - 14 février 1862

Chronique n° 716
14 février 1862


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 février 1862.

L’ouverture du parlement anglais a suivi de près les débuts de notre session. L’attitude des chefs de partis et des ministres dans les deux chambres a été en cette circonstance trop caractéristique pour ne pas mériter d’être prise en considération hors de l’Angleterre par tous ceux qui suivent avec intérêt le spectacle de la vie parlementaire britannique. C’était la première fois que les chambres se réunissaient depuis le grand malheur qui a frappé la reine Victoria ; c’était par conséquent la première occasion qui s’offrît au parlement de s’associer à la douleur de la souveraine. Les chambres anglaises ont rempli ce devoir avec une délicatesse remarquable. Dans les témoignages de sympathie prodigués par les représentans de la nation à l’illustre et honnête dame qui occupe le trône d’Angleterre, rien qui sentît la pompe et le creux des adulations officielles. C’est le bonheur de l’Angleterre d’apporter dans toutes ses manifestations politiques cette familiarité simple qui est la marque de la sincérité, dignité véritable que la liberté seule enseigne aux peuples. Les Anglais ont un autre bonheur : ce qui entre de cérémonial forcé dans les manifestations politiques a gardé chez eux un caractère romantique. Pour eux, l’artificiel gothique d’aujourd’hui n’est encore que le naturel d’autrefois, un fragment de vie antique conservé par la tradition et qui vient se fondre avec harmonie dans la vie présente. Chez nous, où la chaîne des temps a été brisée, chez nous, devenus de purs rationalistes en politique, le cérémonial a nécessairement un air de convention, quelque chose de guindé, de rigide et de faux qui est insupportable au bon goût et à la fierté d’âme. Une œuvre d’art rend parfaitement cette froideur à la fois choquante et plaisante dont nous ne savons nous défaire dans les cérémonies de la vie publique : c’est le tableau de David qui représente l’inauguration du premier empire et l’enthousiasme à bras tendu de tant de grands fonctionnaires en costume de Jean de Paris.

Je ne sais à quoi cela tient, si c’est que nous ne sommes pas un peuple monarchique, ou que nous ne sommes pas un peuple libéral ; mais je crois que nous ne saurons jamais parler de la douleur privée d’une reine, devenue un chagrin national, comme viennent de le faire à Westminster lord Dufferin, lord Derby, lord John Russell, M. Disraeli, lord Palmerston. L’occasion se prêtait surtout à l’éloquence chevaleresque de lord Derby. Le « Rupert de la discussion » a sondé avec une sensibilité poignante le cœur de sa souveraine, ainsi qu’un romancier et un poète eussent pu interroger les tendresses féminines dans une héroïne de l’histoire. « Dans le prince, mylords, la reine n’a pas seulement perdu l’époux de sa jeunesse, le père de ses enfans, celui à qui elle avait librement donné ses jeunes affections, et pour lequel les années, en mûrissant, avaient accru et rendu plus intense son amour conjugal ; elle a perdu encore son ami familier, l’homme de sa confiance, le conseiller vers lequel elle n’avait qu’à lever les yeux dans les momens difficiles, celui qu’elle pouvait contempler avec cette fière humilité que connaît seul le cœur d’une femme. » Il y a eu quelque chose de vraiment humain dans les regrets inspirés à tous les orateurs par la perte du prince Albert. C’est l’homme, ce sont les qualités de l’homme dans le prince qui ont été célébrés. Le rôle extraordinaire, et composé de contrastes, qu’avait à remplir le mari de la reine n’était certes pas prévu par la constitution anglaise. Être l’âme même du pouvoir royal et s’effacer sans cesse au sein d’une aristocratie jalouse, au milieu d’un peuple divisé en factions par ses intérêts et accoutumé à toutes les audaces de la discussion politique, et lorsque la royauté que l’on dirigeait réellement était celle d’un des plus grands et des plus affairés peuples du monde, quelle tache délicate, épineuse, difficile ! Pour conserver pendant plus de vingt ans une position semblable avec la faveur croissante de tous, le prince Albert a dû réunir un rare assemblage de qualités, rare surtout dans un homme si jeune : quel équilibre d’esprit, quelle mesure dans l’appréciation des choses, quel tact dans les relations avec les personnes, quelle virile modestie !

Le prince Albert n’a pu de son vivant laisser voir au public que quelques parties de son intelligence. Dans de rares, mais remarquables discours prononcés devant des congrès de savans ou d’artistes, il a fait preuve d’une culture philosophique et d’une érudition élégante qui ne sont point communes en Angleterre ; mais aujourd’hui c’est la vertu, si longtemps cachée, de son influence politique que l’on célèbre et que l’on regrette à la fois. Lord Russell est même allé jusqu’à lui faire honneur d’un résultat qui mettrait le sceau à la constitution britannique. Tous ceux qui sont au courant de l’histoire d’Angleterre savent que jusqu’au règne de la reine Victoria la couronne par des voies ouvertes ou latentes, a toujours prétendu faire sentir son influence dans le gouvernement. L’axiome : le roi règne et ne gouverne pas, dont avec notre impatience habituelle nous avons voulu faire prématurément en France une vérité, n’était qu’un postulat théorique chez les Anglais, dont nous invoquions pourtant l’exemple. Le principe n’a été réellement et sincèrement appliqué que par la reine Victoria, Lord Russell le déclare, c’est au bon sens du prince Albert que l’on doit cet achèvement de la constitution britannique. Le prince Albert déclarait un jour au noble lord que, selon lui, l’action de la couronne sur le gouvernement devait se borner au choix du premier ministre ; ce choix fait, la couronne devait seconder de toute son influence le premier ministre et le cabinet formé par lui, tant qu’ils conservaient la confiance du parlement et de la nation. Le comte Russell est trop bon whig, et whig de l’école historique, pour avoir perdu le souvenir d’une déclaration si importante, et il vient de la joindre publiquement à cet ensemble de principes proclamés et surtout de précédens pratiques qui compose la constitution anglaise. L’illustre chef des whigs a eu raison au surplus d’attribuer à l’application que la reine Victoria a faite constamment de cette opinion du prince Albert le grand apaisement qui s’est accompli depuis vingt ans dans les luttes politiques intérieures de l’Angleterre. L’influence indiscrète et dangereuse de la couronne n’ayant plus été en jeu, l’élément le plus amer et le plus vif a été enlevé aux combats des partis. Cette expérience anglaise sera-t-elle perdue pour le reste du monde ? Ne comprendra-t-on jamais sur notre continent, où tant de conservateurs à courte vue parlent si étourdiment de la nécessité d’établir le respect du pouvoir et emploient pour cela de si mauvais moyens, qu’au point où la civilisation moderne est arrivée, le pouvoir n’a de légitimité et n’a droit au respect qu’à la condition de demeurer toujours ouvert au plus digne, et par conséquent à la condition que l’accès n’en soit jamais fermé par des obstacles artificiels et arbitraires ?

Partisans du naturel en politique, nous ne nous étonnons point que les partis en Angleterre tiennent compte dans leurs combinaisons du deuil qui afflige la reine. Nous ne trouvons rien de ridicule à cette intervention d’un sentiment élevé et vrai dans la conduite des intérêts publics. Que les partis, comme lord Derby l’a donné à entendre, s’abstiennent d’apporter une distraction importune à une royale douleur, que les ambitions fassent trêve et renoncent à provoquer des crises ministérielles, rien de mieux. L’observation de cette haute convenance ne met aucun grand intérêt en danger. Le salut de l’état n’exige point que lord Derby succède à lord Palmerston, que les tories, dont le nombre s’est notablement accru depuis quelque temps, passent des bancs de l’opposition aux bancs de la trésorerie. L’état des finances anglaises ne demande à M. Gladstone aucune conception réformatrice et aventureuse. Les bills de réforme sans cesse présentés depuis quinze ans aboutissant constamment à des échecs, on ne voit pas pourquoi la question serait agitée inutilement une fois de plus cette année. M. Gladstone ne défiera point l’opposition par ses mesures financières ; M. Locke King ne ressuscitera pas son éternel projet pour abaisser la franchise électorale dans les comtés ; M. Baines ne proposera pas son système de réforme parlementaire. Le plus grand calme s’annonce donc cette année dans la politique intérieure de l’Angleterre, et l’on arrivera sans secousse à la grande exposition universelle. Nous voyons aussi dans ces bonnes résolutions une garantie pour la paix extérieure. Certes il serait plus désolant encore pour la reine d’être troublée par un conflit avec l’Amérique que d’être embarrassée par une crise ministérielle. Si l’on avait pu craindre, même après l’affaire du Trent, que le gouvernement britannique ne se laissât entraîner à des mesures querelleuses et provocatrices envers les États-Unis, cette appréhension, qu’avaient autorisée à certains égards les violences et les injustices de la presse anglaise, n’a plus aujourd’hui de fondement. Les hommes d’état anglais se sont fait remarquer à l’ouverture de la session par la modération de leur langage envers les États-Unis. Sans doute la politique énergique suivie par le cabinet dans l’affaire du Trent a obtenu l’approbation unanime des deux chambres ; mais quelques paroles de prudence et de justice ont été prononcées à cette occasion. Lord Derby est convenu que la crise du Lancashire n’a pas pour unique cause la cessation des importations du coton. M. Disraeli s’est montré généreux envers les hommes qui, dans cette grande convulsion, dirigent le gouvernement américain et n’ont pas désespéré du rétablissement de l’union. Lord Palmerston s’est prononcé nettement en faveur d’une politique de neutralité dans les affaires d’Amérique. Le comte Russell a été plus explicite encore dans la définition de cette politique de neutralité. — Si la séparation doit avoir lieu, a-t-il dit, il ne faut pas que les États-Unis soient jamais fondés à croire que l’indépendance de la confédération du sud ait été l’œuvre d’une intervention et d’une influence étrangères. — Ainsi toutes les craintes qu’avaient pu concevoir, il y a quelque temps, les amis de la liberté et ceux qui ont conservé leurs sympathies à la cause de l’Union américaine sont maintenant dissipées : la confédération du sud ne sera pas reconnue ; une provocation gratuite ne sera pas adressée aux États-Unis.

Peut-être en Angleterre le sentiment public à l’égard des États-Unis n’est-il point encore revenu au ton de modération et de sagesse qu’indiquent les déclarations des organes du gouvernement et de l’opposition au sein du parlement. Nous croyons cependant que l’opinion anglaise se conformera bientôt aux directions que lui donnent ses meneurs naturels. Même au moment où le conflit semblait imminent, nous n’avons pas désespéré de voir des hommes éminens et accrédités s’appliquer à combattre et à vaincre les préjugés de l’opinion publique anglaise contre les États-Unis. Les observateurs impartiaux de la querelle qui s’engageait entre l’Angleterre et les états du nord ont été frappés d’un fait qui n’était point à l’avantage de l’opinion publique anglaise. Depuis l’origine de la lutte entre les états du nord et ceux du sud, la presse et l’opinion en Angleterre ont montré pour la cause du sud une partialité révoltante, et ont prodigué les attaques contre le gouvernement républicain, qui, se tenant sur la défensive et n’ayant donné aucun prétexte à la rébellion, s’est vu forcé de défendre contre les esclavagistes la constitution et l’intégrité des États-Unis. Une pareille injustice était trop criante, et nous nous attendions bien à la voir dénoncée au sein même de l’Angleterre par des voix autorisées. M. Bright avait, à la vérité, protesté de bonne heure contre cette iniquité ; mais M. Bright était un témoin suspect r ses anciennes apologies exagérées des institutions américaines avaient compromis sa popularité, et peut-être, était-ce indirectement contre lui-même que retombaient les injustes sévérités de l’opinion anglaise à l’égard des États-Unis. Un meilleur avocat vient de se lever pour la cause américaine, et celui-ci n’est rien moins que M. John Stuart Mill. Nous avons parlé à plusieurs reprises de cet homme éminent, qui doit être cher au libéralisme français, et qui a été l’ami d’Armand Carrel et de Tocqueville. La justice politique n’a pas d’amant plus clairvoyant et plus dévoué, de défenseur plus constant et plus imperturbable que ce philosophe illustre. Son autorité est grande en Angleterre ; ses opinions, toujours désintéressées, toujours inspirées par un sens moral élevé, toujours fortifiées par une logique inflexible, pénètrent vite dans les régions supérieures du monde politique anglais, et y sont prises en sérieuse considération. M. Mill vient de publier sur les affaires d’Amérique un admirable article dans le Fraser’s Magazine. Profitant de l’heureuse conclusion de l’affaire du Trent, il exhorte ses compatriotes à réparer les injustices d’opinion qu’ils ont commises dans leurs jugemens sur la crise des États-Unis. Ces injustices, il les rend palpables.

Quoi ! c’est l’Angleterre, la nation émancipatrice des esclaves, qui dans cette querelle irait épouser, contre les républicains du nord, la cause des esclavagistes ! car l’ambiguïté n’est pas possible ; M. Mill démontre par une argumentation irréfutable que la sécession n’a eu pour cause véritable que la volonté, non-seulement de maintenir, mais d’étendre l’institution de l’esclavage. Le parti républicain, qui arrivait au pouvoir avec M. Lincoln, ne menaçait pas en effet l’esclavage dans ses limites actuelles ; ce n’était pas le parti abolitioniste, c’était le parti free soiler, celui qui se bornait à refuser l’introduction de l’esclavage dans les nouveaux territoires de la république. Ainsi c’est parce que le nouveau gouvernement était un obstacle au développement, à l’extension de l’esclavage, que les meneurs du sud ont voulu rompre l’union. Qu’on n’allègue pas d’autres prétextes, la question des tarifs par exemple. Au moment de la sécession, le tarif en vigueur était un tarif de free trade ; ce n’est qu’après la séparation que le tarif Morrill a été voté. Or un économiste américain fort connu en Europe, M. Carey, un protectioniste d’ailleurs, déclarait qu’il préférerait le tarif français, celui du traité de commerce avec l’Angleterre, au tarif Morrill. Le système douanier qui en France est dénoncé comme un monument de libre échange fait envie au grand protectioniste américain, M. Carey, qui changerait de bon cœur le tarif Morrill contre le nôtre ! Mais pourquoi discuter l’évidence ? Entre le nord et le sud, dans ces vingt dernières années, y a-t-il eu une autre question que celle de l’esclavage ? On n’a jamais pensé qu’à l’esclavage, parlé que de l’esclavage. C’est pour l’esclavage qu’on s’est battu dans les plaines du Kansas, dans l’enceinte même du congrès. C’est sur cette question que s’est formé le parti qui est maintenant au pouvoir, sur cette question que Fremont fut vaincu à l’avant-dernière élection présidentielle, sur cette question que Lincoln a triomphé. Or le triomphe de Lincoln, ce n’était pas, nous le répétons, la victoire de l’abolitionisme, c’était une limite posée aux progrès de l’esclavage dans les parties encore inexploitées du territoire américain ; mais poser une telle limite, les meneurs sécessionistes l’ont compris, c’est porter contre l’esclavage un arrêt de mort. C’est pour la culture du coton que l’on veut qu’il y ait des esclaves ; mais cette culture épuise promptement les sols les plus riches. Rien de désolé comme certains districts de la Caroline et de la Géorgie, dont l’ancienne fécondité a été tarie par cette culture. Dans l’Alabama, plus récemment colonisé, les mêmes symptômes de décadence se manifestent. C’est donc pour le coton une question de vie ou de mort que d’avoir la perspective de champs toujours nouveaux où l’on pourra mettre à profit l’instrument esclave.

Les chefs du parti républicain et M. Lincoln parlent peu, il est vrai, de l’esclavage ; ils évitent de signaler les conséquences inévitables de leur politique. On leur fait un reproche de leur silence et de leur réserve, on s’en sert comme d’un prétexte pour leur enlever les sympathies des partisans de l’émancipation dans l’Europe civilisée ; mais est-il équitable de ne pas tenir compte des motifs de cette réserve ? Au milieu d’une perturbation si grande, l’humanité aussi bien que la politique ne leur prescrivent-elles pas de ménager le plus longtemps possible toutes les chances de compromis, tous les moyens possibles de réconciliation ? Depuis quand fait-on un crime à un gouvernement d’être prudent et modéré, à des hommes politiques chargés d’une telle responsabilité de ne point aller du premier bond aux extrêmes et de ne pas déchaîner d’emblée tous les périls à la fois ? La révolte des états du sud ne montre-t-elle pas suffisamment la portée véritable de la politique des républicains du nord ? Oserait-on soutenir moralement les états du sud uniquement parce qu’ils sont insurgés ? Mais ni dans le fond ni dans la forme, leur rébellion ne peut se justifier. Ce n’est pas le mot de rébellion qui effarouche M. Mill. Cet honnête esprit déclare qu’il a donné ses sympathies à plus d’une rébellion heureuse ou malheureuse. C’est la justice du but poursuivi qui est la sanction morale d’une révolte. Ici le but est inique et monstrueux. Il ne s’agit pas seulement de perpétuer l’esclavage, mais d’en faire une institution sociale de droit divin, de le propager par tous les moyens au-delà de ses limites présentes. M. Mill ne veut pas entrer dans l’examen des barbaries au prix desquelles on maintient l’esclavage. Un seul fait lui suffit. « Il y a certes, dit-il, en abondance de vicieuses et tyranniques institutions sur la terre ; mais cette institution est aujourd’hui la seule dont le maintien exige que des êtres humains soient brûlés vivans. Le calme et impartial M. Olmsted affirme que depuis longtemps il ne se passe pas d’année où cette horreur ne s’accomplisse dans une partie ou l’autre du sud. Ce n’est pas seulement sur les nègres : la Revue d’Edimbourg, dans une récente livraison, a donné les hideux détails de l’exécution par le feu, par application de la loi de Lynch, d’un malheureux homme du nord qui avait favorisé l’évasion d’un esclave. » La forme dans laquelle la sécession a été opérée ne présente pas plus de garanties morales que l’objet qu’elle a en vue. Cet acte a été exécuté par des meneurs qui se sont emparés de la dictature et ont entraîné souvent les populations par la terreur. Les populations n’ont pas été loyalement consultées. Dans quelques états, la sécession n’a été votée qu’à de faibles majorités ; dans quelques autres, les autorités n’ont pas osé publier le nombre des votans. Il va sans dire que les esclaves n’ont pas été admis dans l’expression de cette volonté collective que l’on a fait prononcer en faveur de la séparation, et cependant les esclaves avaient assurément quelque intérêt dans cette résolution, et il n’était pas indifférent pour eux que l’union fût conservée ou rompue. Les états à esclaves sont traversés, depuis la frontière du nord jusqu’aux environs du golfe du Mexique, par la chaîne des Alleghany, qui occupe une partie de la Virginie, de la Caroline du nord, du Tennessee, de la Géorgie et de l’Alabama. Cette région montagneuse n’est et ne pourra jamais être exploitée que par le travail libre. L’Union y compte des partisans ardens. L’Union pouvait-elle les abandonner, sans tenter même un seul effort en leur faveur, à la dictature oligarchique des propriétaires d’esclaves ? Pouvait-elle abandonner aussi ces braves Allemands du Texas occidental qui ont eu le mérite de tenter aux bords du golfe du Mexique la culture du coton par le travail libre ?

M. Mill justifie donc avec une abondance et une vigueur remarquables d’argumens la guerre soutenue par le gouvernement de M. Lincoln pour la conservation de l’union américaine. Il répond avec une égale force à ceux qui prétendent que le nord ne pourra pas faire la conquête du sud, et que, ne devant pas réussir, il eut mieux valu pour lui reconnaître le sud tout de suite, et à ceux qui soutiennent que, même victorieux, le nord ne pourra parvenir à gouverner le sud. Dans tous les cas, M. Mill professe qu’il y a des causes qui tiennent à l’honneur, et pour lesquelles les peuples, comme les individus, doivent se battre sans considérer les chances de succès ou de revers ; il veut enfin, pour l’honneur de l’Europe elle-même, que l’opinion éclairée de notre hémisphère refuse, dans cette lutte funeste, tout encouragement aux esclavagistes du sud, et réserve aux états du nord l’appui moral de ses sympathies. L’expédition actuelle du Mexique lui fournit l’occasion d’un rapprochement qui doit donner à réfléchir à l’Angleterre. Quelles pourraient être, se demande-t-il, dans l’hypothèse où la confédération esclavagiste s’établirait comme un état indépendant, quelles pourraient être les relations de l’Europe avec cette nouvelle puissance, dont les meneurs ont professé constamment, en matière de politique étrangère, les principes d’Attila et de Gengis-Khan ? Faudra-t-il leur laisser réaliser ces projets d’annexion qui avaient, lorsqu’ils étaient au pouvoir, donné un caractère de flibuste à la politique des États-Unis ? Faudra-t-il leur laisser attaquer un jour le Mexique, le lendemain Cuba, un autre jour Haïti ? Partisans de la traite, qu’ils ont soutenue jusqu’à présent par une connivence transparente, faudra-t-il avoir avec eux d’éternels sujets de querelles à propos du droit de visite ? L’Angleterre, de concert avec la France et l’Espagne, fait la guerre au Mexique pour obtenir réparation des spoliations commises contre ses sujets par le gouvernement mexicain. Justement le président de la nouvelle république, M. Jefferson Davis, a été l’inventeur de ce système de banqueroute dont les Anglais ont eu tant à souffrir, et qui porte dans l’histoire financière des États-Unis le nom de répudiation. Le Mississipi est le premier état qui ait commis cette sorte de banqueroute ; M. Jefferson Davis était gouverneur du Mississipi. La législature mississipienne avait reconnu sa dette et avait pourvu aux moyens de l’acquitter ; mais M. Jefferson Davis opposa son veto au projet de loi réparateur. Par quel contre-sens, par quelle aberration l’Angleterre et l’opinion éclairée de l’Europe iraient-elles en ce moment reconnaître et soutenir sous forme de gouvernement indépendant ce qu’il y avait de plus repoussant comme système dans la politique américaine, et parmi les politicians de l’Union ceux qui se sont toujours montrés le plus antipathiques aux sentimens et aux idées de l’Europe ?

Cette faute ne sera point commise ; l’appel éloquent adressé par M. Mill à l’opinion anglaise sera entendu. Nous sommes convaincus que les états sécessionistes auront perdu une de leurs plus grandes forces le jour où l’opinion européenne se sera prononcée nettement contre leur cause. C’est donc contribuer à rapprocher le terme de la guerre civile suscitée par ces états que de leur ôter tout espoir du côté de l’Europe. En France, leurs obscurs partisans ne se sont trahis que par quelques velléités promptement refoulées par l’honnêteté de l’opinion et par les souvenirs qui nous attachent à la fondation de la grande république américaine, menacée de ruine par la révolte du sud. En Angleterre, une réaction équitable se produit. Sous l’impulsion d’hommes tels que M. Mill, le mouvement ne peut manquer de s’étendre. Ces nouvelles dispositions de l’opinion européenne coïncident d’ailleurs avec un retour de fortune pour les armes fédérales. Un succès important a été obtenu dans le Kentucky. De grandes expéditions commecent leurs mouvemens. Encore quelques semaines, et la campagne active de 1862 sera fortement avancée, et pourra donner des résultats décisifs. Si les hommes du sud sont obligés en même temps de renoncer à tout espoir du côté de l’Europe, la plus simple prudence ne les inclinera-t-elle pas à des pensées de transaction dans un moment où le rétablissement de l’union par un compromis pourrait s’accomplir encore sans déshonneur pour aucune des deux parties ?

Les papiers diplomatiques présentés au parlement par lord Russell nous montrent que l’Angleterre est moins engagée que nous dans l’affaire du Mexique. Nous regrettons pour notre compte qu’il n’ait pas été possible à la France de retenir un peu l’Espagne, ou de ne pas être obligée de marcher de son pas dans cette affaire du Mexique. La France, pour être moins réservée que l’Angleterre en cette circonstance, a une excuse : quinze mille Français sont établis au Mexique ; leur sécurité, leur existence, déjà très précaires, eussent été compromises gravement par l’attaque de la petite armée espagnole, qui n’était point assez forte pour intimider les Mexicains et les faire capituler. La France a dû se charger elle-même du soin de protéger ses nationaux. Nous souhaitons que notre politique n’aille point au-delà, et que nous nous mêlions le moins possible de fonder au Mexique une nouvelle monarchie. Nous courrions à ce métier de faiseurs de rois le risque de nous plonger dans d’interminables embarras. Puis des expéditions telles que celle que nous entretenons au Mexique coûtent cher. Nous en sentons le prix aux charges de la dette flottante. Si nous nous engagions davantage dans ce système de petites expéditions lointaines, il faudrait bien en venir, comme le proposait un député dans la dernière discussion du corps législatif, à faire l’emprunt des petites guerres.

Cette discussion a conduit à la réalisation d’une des premières mesures proposées par M. Fould, la conversion facultative du 4 1/2 en 3 pour 100. Nous avons déjà dit notre sentiment sur cette conversion, et les débats du corps législatif ne l’ont pas modifié. À nos yeux, une conversion, lorsqu’elle est tentée au milieu de conditions financières qui en promettent le succès, doit être toujours accueillie avec faveur par l’opinion libérale. Deux intérêts sont en présence dans toute conversion, l’intérêt général des contribuables et du public et l’intérêt des rentiers. Il est naturel que la convenance des rentiers, leurs droits légitimes étant sauvegardés, cède à la convenance du public, et que l’état ne néglige pas de réaliser au profit des contribuables des économies sur le service de sa dette. Outre l’avantage des économies, une mesure de conversion peut être utile, au point de vue général, par l’influence qu’elle doit exercer sur l’abaissement du loyer des capitaux. Enfin il est encore d’un intérêt général de ramener par des conversions la représentation du crédit de l’état vers un fonds unique, celui qui est établi sur le taux d’intérêt le plus bas et qui est le plus éloigné du pair. Parmi ces divers avantages, celui que la conversion actuelle ne réalise pas suffisamment à notre gré, c’est le premier. La conversion facultative du 4 1/2 en 3 moyennant le paiement d’un appoint de 5 fr. 40 c. par 4 1/2 de rente ne procure pas une ressource assez importante au trésor. C’était là le point qui prêtait à la critique, et sur lequel nous eussions aimé à voir se concentrer la discussion à la chambre des députés. La critique à cet égard n’eût point porté sur M. Fould. Le ministre des finances s’est proposé un grand bût, relever le crédit public : avec la concurrence que le 4 1/2, menacé, à partir du mois prochain, de remboursement ou de réduction, faisait au 3 pour 100, tout essor immédiat était interdit au crédit public. M. Fould a donc été obligé d’attaquer immédiatement et résolument l’obstacle du 4 1/2. Nous supposons qu’il n’eût pas mieux demandé que de pouvoir obtenir des rentiers l’abandon d’un- neuvième de leur revenu au lieu d’une soulte qui n’en représente pas tout à fait le dix-huitième ; mais, pour avoir le droit d’être aussi exigeant, il eût fallu que M. Fould eût trouvé le 3 à un cours supérieur à 75 et le 4 1/2 au-dessus du pair. La modestie des conditions de la conversion actuelle provient donc de la langueur même du crédit public, que le ministre des finances a pour mission de ranimer. Quelles étaient les causes véritables de l’état languissant du crédit français, voilà où était, suivant nous, le point élevé et important du débat. C’est là que nous eussions voulu voir s’établir les organes de l’opposition, et non dans la critique de tel ou tel détail de la mesure, d’ailleurs ingénieusement combinée, du ministre. C’est là qu’on eût dû rechercher le mal et montrer le remède. Certes l’embarras des finances n’est point un accident nouveau en France. On l’a bien connu au XVIIIe siècle, dans un temps où, pour employer une heureuse expression de M. le marquis de Piré, le pouvoir était, non pas despotique, mais absolu. Un jour, vers 1769, d’Alembert écrivait à Voltaire : « Le contrôleur-général est, dit-on, bien embarrassé pour trouver de l’argent ; Dieu le père n’en trouverait pas. Hippocrate, Esculape et toute l’école de médecine ne rétabliraient pas un malade qui se donnerait tous les jours, à dîner et à souper, une indigestion. » Ce que ne pourraient ni Hippocrate, ni Esculape, d’après d’Alembert, il y a une force qui le peut : c’est la force de la liberté manifestée par une vigilante presse et une représentation vivifiée elle-même par la libre expression de l’opinion publique. La découverte de ce remède contre les indigestions des contrôleurs-généraux a été faite en Angleterre, et le remède a quelquefois été appliqué chez nous, non sans succès, aux finances. Il eût peut-être été utile et opportun de le rappeler, tout en souhaitant, comme nous le faisons, le meilleur succès à la transaction que M. Fould propose aux rentiers.

Si nous cherchions autour de nous quelque affaire de politique intérieure, nous n’en pourrions, sans contredit, trouver de plus piquante à l’heure qu’il est que celle de l’Académie. Nous, n’avons aucun goût à empiéter sur le domaine des luttes académiques ; mais nous avons bien été forcés d’entendre le bruit qui, depuis quelque temps, se fait de ce côté-là. Notre embarras est d’autant plus grand que parmi les compétiteurs qui se disputent les fauteuils nous ne comptons guère que des amis, et que, bien loin de vouloir en frapper aucun d’exclusion, nous voudrions, s’il n’en devait rien coûter aux trente-sept immortels encore vivans, voir la plupart des candidats pour lesquels on s’est battu s’asseoir et rayonner à l’Académie. Nous ne voulons que protester contre quelques injustices commises dans cette lutte. Chose singulière ! on se plaint de voir les influences et les combinaisons politiques envahir l’Académie, et ce sont ceux qui dénoncent cette confusion avec le plus de courroux qui, au dernier scrutin, ont été le plus dociles au mot d’ordre de la politique : nous avons peine à croire qu’on puisse laver de toute couleur politique la candidature d’un fonctionnaire élevé du ministère d’état, malgré toutes les « agréables » comédies qu’il a écrites. Si le parti au nom duquel on se plaint de l’abus des influences politiques eût voulu prouver qu’il n’était touché que des titres littéraires des candidats, c’est sur M. Octave Feuillet que ses voix auraient dû se réunir. Il eût fait preuve ainsi de sincérité, et eût donné à ses adversaires un bon exemple et une spirituelle leçon. M. Sainte-Beuve a en vérité trop d’esprit et pas assez de charité : il ne voit que la paille dans l’œil du prochain. Maintenant que les voix cléricales, puisque l’on en vient à ces dénombremens et à ces classifications, aient repoussé M. Cuvillier-Fleury, nous le regrettons ; il nous semble surtout qu’elles ont manqué de justice en omettant le nom de M. de Carné, pour improviser une candidature à laquelle le public n’avait pas encore songé. Ce que nous déplorons surtout, c’est que dans les bizarres emportemens de passion auxquels viennent de donner lieu les nominations académiques, certains écrivains, ceux surtout qui devraient le mieux en apprécier la valeur, aient méconnu les titres de M. Albert de Broglie à la distinction que l’Académie lui prépare. M. Albert de Broglie n’a point courtisé la popularité ; mais parmi les lettrés de sa génération, malgré les dissidences d’opinion qui peuvent nous séparer les uns des autres, qui n’a pas admiré l’élévation de son talent ? Nous n’aimons pas plus que d’autres les usurpations du faux esprit aristocratique, mais croit-on qu’il soit de bon goût et de bonne démocratie de retourner avec une vulgaire envie les avantages de la naissance contre ceux qui ont demandé uniquement à leurs propres œuvres et à leur mérite la place distinguée qu’ils occupent dans l’estime et les sympathies de leurs contemporains ?

Ces vaines querelles d’amour-propre paraissent bien mesquines, lorsqu’on voit la mort, qui tient en éveil les ambitions académiques, frapper autour de nous des amis et des maîtres. Un tragique accident portait, il y a un mois, la désolation au sein d’une famille aux douleurs de laquelle les lecteurs de la Revue n’ont pu demeurer étrangers : M. Pierre de Rémusat mourait dans la vigueur de la jeunesse, et sa perte laissait parmi les siens un vide d’autant plus cruel que seuls ils avaient pu mesurer et aimer suffisamment ses solides et modestes qualités. Hier, c’était un homme plein de sève encore qui nous était subitement enlevé. Nous voulons parler de M. Baude. Nous n’avons pas besoin de dire ici quels étaient les mérites de l’esprit de M. Baude. Ces travaux si intéressans sur les côtes de France, qu’il poursuivait sans relâche, sont dans la mémoire du public. M. Baude y mêlait à une clarté d’exposition et à une vivacité de description peu communes les vues de l’administrateur, de l’économiste, du militaire ; c’est que, dans sa carrière si bien remplie, M. Baude avait pu s’approprier par l’étude et par la pratique les connaissances les plus variées. Il avait appartenu, dans sa jeunesse, au conseil d’état de l’empire ; il avait, sous la restauration, appliquée la presse son activité politique. En 1830, rédacteur en chef du Temps, il donna le premier l’exemple de la résistance légale aux ordonnances inconstitutionnelles de Charles X. Il occupa jusqu’en 1848 une place importante à la chambre des députés ou au conseil d’état. Il consacra les loisirs que lui fit la révolution de février aux travaux dont a profité la Revue. C’était un honnête homme, intelligent, sensé, demeuré fidèle aux principes de 1830, et dont ceux qui l’ont connu n’oublieront jamais la bienveillante aménité.

Au dehors et près de nous, c’est toujours l’Italie qui attire la première notre attentive et sympathique surveillance. Des manifestations bruyantes ont eu lieu dans quelques villes d’Italie, comme pour répondre au refus du cardinal Antonelli aux ouvertures de la France. Ces démonstrations ont un peu inquiété en France les opinions conservatrices, à tort selon nous. La circulaire de M. Ricasoli prouve que le cabinet de Turin ne veut pas laisser descendre le gouvernement dans la rue. Nous croyons qu’il n’y a lieu de craindre aucune imprudence de la part de l’Italie ; nous sommes convaincus que Garibaldi ne prendra aucune initiative dangereuse. Quant au parlement italien, il mène à bonne fin de sérieux travaux de législation intérieure et de finances. Quatre lois de finances sont soumises aux commissions de la chambre des députés. Le gouvernement a adopté le projet d’organisation de l’instruction publique présenté par M. Matteucci, et le rapport de la commission qui a étudié le système de l’illustre savant va être présenté au sénat par M. Cibrario. On étudie aussi au sénat la nouvelle organisation judiciaire ; on prépare les nouveaux codes, on fait une loi sur l’établissement d’une chambre des comptes. Le parlement italien est donc sérieusement appliqué à l’expédition des affaires. C’était, au milieu des lenteurs qui paralysent le développement général de la question italienne, le meilleur parti qu’il y eût à prendre ; mais cette laborieuse résolution du gouvernement italien n’affranchit pas la France des responsabilités qu’elle a contractées envers l’Italie. La tentative essayée par nous auprès du pape ne saurait être un acte sans conséquence. Nous nous sommes adressés inutilement à la cour de Rome pour lui demander de nous indiquer un terrain de conciliation. La justice et la logique veulent maintenant que nous fassions à Turin une démarche analogue. Que la France demande au cabinet italien quel est le plan qu’il propose pour concilier l’indépendance du saint-siège avec l’unité de l’Italie. Si le gouvernement italien présente à cet égard un système acceptable, nous devrons nous adresser une dernière fois à Rome, et proposer au saint-siège de choisir entre les conditions offertes par l’Italie ou la retraite de nos troupes.

De sérieux efforts de réforme administrative et financière se préparent, dit-on, à Constantinople, sous les auspices de Fuad-Pacha et d’Aali-Pacha. Les exemples de la France sont toujours décisifs, et comme la France entreprend en ce moment une réforme financière, nous ne serions pas surpris qu’elle fût imitée avec profit jusqu’en Turquie. Un emprunt serait contracté par le gouvernement ottoman auprès d’une importante maison de banque anglaise, et serait le point de départ des utiles réformes promises.


E. FORCADE.


V. DE MARS.