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Chronique de la quinzaine - 14 février 1841

Chronique n° 212
14 février 1841


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 février 1841.


M. le président du conseil vient de présenter à la chambre des pairs le projet de loi sur les fortifications de Paris, tel qu’il a été voté par la chambre des députés. En demandant à la pairie l’approbation du projet, le maréchal Soult a formellement déclaré qu’il adoptait le système tout entier, sans réserve ; que le cabinet prenait le projet amendé par la chambre élective sous sa responsabilité et se l’appropriait. D’ailleurs maintenant, le maréchal dit tout haut, à qui veut l’entendre, que c’est là le projet qu’il importe d’adopter et qu’il n’acceptera aucun amendement. Ainsi, plus de prétexte pour ceux des adversaires de la loi qui, hommes monarchiques et amis du pouvoir, n’envisagent pas cette grande question uniquement comme un levier pour faire sauter le cabinet. Il serait triste de voir choisir ce terrain, le terrain de la défense nationale, pour y établir une lutte de partis et d’intérêts personnels. C’est alors que la gauche et le centre gauche, qui ont fait taire toutes leurs rivalités politiques devant la grandeur imposante de cette question, auraient quelque droit de faire entendre au parti gouvernemental de sévères paroles. Il serait en effet trop déplorable de voir en ce moment éclater une crise ministérielle dont nul ne pourrait prévoir l’issue ; elle éclaterait cependant si le projet n’était pas accepté ; elle éclaterait au milieu d’une lutte entre les deux chambres ; elle éclaterait, et en même temps l’opinion publique se trouverait vivement excitée par le rejet d’une mesure que le président du conseil a eu raison d’appeler toute nationale. Ce serait une triste célébrité que celle qui s’attacherait à une semblable crise et aux hommes qui en auraient été les auteurs. Et qui oserait ensuite étendre la main vers le pouvoir et en saisir les rênes ? II le faudrait cependant, car, encore une fois, le ministère du 29 octobre ne pourrait pas les garder, et il est juste d’ajouter qu’il ne le voudrait pas, en eût-il le pouvoir. Il se formerait alors une coalition nouvelle, non cette coalition imaginée à priori faite à la main, et sur laquelle la Revue garde ses premières et anciennes convictions, mais une coalition qui naîtrait de la situation, de la force des choses, une coalition qui se placerait non en face, mais autour du trône, afin de soutenir le gouvernement de notre choix dans ses nobles projets pour la défense et la dignité du pays. Cette coalition écrirait sur son drapeau, elle en aurait le droit : Révolution de juillet, monarchie de juillet, dynastie nationale, défense du pays, dignité de la France ; qu’écriraient les adversaires sur le leur ?

Qu’ils lisent les journaux de l’étranger, les journaux humbles et dociles de l’Allemagne censurée. D’où viennent ce langage superbe, ces menaces ridicules, ces colères si mal déguisées, ces inquiétudes affectées à propos de nos fortifications et de nos armemens ? Ils avaient pris depuis vingt-cinq ans la douce habitude de voir la France démantelée, à moitié désarmée, ses arsenaux mal approvisionnés, ses ports dégarnis, et ils voudraient nous imposer cette faiblesse et cette misère comme notre état ordinaire, régulier, permanent. Il leur est alors si facile, si commode, sous les inspirations vivantes encore, quoi qu’en dise, de la sainte-alliance et des fameux congrès de Vérone, de Leybach et autres, de renouer leurs vieilles amitiés, et de se mettre tous ensemble, en laissant la France de côté. Voyez plutôt le traité du 15 juillet, et ne perdons jamais de vue que la Prusse et l’Autriche y ont souscrit contre leurs vrais intérêts, uniquement pour aider la Russie à briser l’alliance anglo-française, au risque des luttes qui pourraient s’ensuivre. Que dis-je ? ces puissances savaient bien que la France était loin d’être préparée pour ces luttes ; elles savaient bien que leurs projets seraient accomplis avant que la France pût faire une démonstration sérieuse. S’ils avaient su le contraire, si notre armée, notre marine, nos forteresses, nos arsenaux, nos magasins se fussent trouvés dans une juste proportion avec le rang que la France doit occuper dans le monde, et avec les avantages et les inconvéniens qui sont l’effet inévitable de sa condition politique, le traité du 15 juillet n’aurait pas été signé ; l’Autriche et la Prusse n’auraient pas fait si bon marché de leurs propres intérêts aux séductions moscovites et aux caprices despotiques du cabinet anglais. Mais rassurées par notre faiblesse, elles n’avaient qu’à opter entre leurs vieilles et intimes amitiés et leurs relations polies, mais froides, avec nous : elles n’ont pas hésité.

Ainsi que les amis de la paix quelle qu’elle soit, que ceux qui auraient le malheur de préférer quelque tentative industrielle de plus à la dignité de la France, ne viennent pas nous dire que, si le pays eût été armé, il n’aurait pu prévenir notre déchéance en Orient que par la guerre. Non ; même ce triste et honteux prétexte leur manque ; ce déplorable raisonnement n’est pas fondé. Il n’est pas d’homme sensé qui ne soit convaincu que le traité n’aurait été signé en présence de la France in procinctu, toute préparée au combat Il ne l’aurait pas été, quand même nos ministres auraient osé crier à tue-téte qu’ils voulaient la paix à tout prix, et que rien au monde ne les aurait déterminés à brûler une amorce. Nous avons assez montré à l’étranger que les ministres ne sont pas immortels chez nous, et que nous pouvons d’un instant à l’autre changer d’hommes et de système. Ce n’est pas à nos déclarations, c’est à notre impuissance que les étrangers se fiaient. Ils se rassuraient, ils osaient, parce que notre épée était brisée. Qu’importe le bras, lorsque l’épée manque ? Mais si elle existe, et fortement trempée, l’étranger a-t-il besoin d’apprendre que le bras pour la manier ne manquerait jamais à la France ?

La paix aurait donc été maintenue, cette paix dont nous ne méconnaissons certes pas les bienfaits, cette paix qu’avec tous les hommes sensés, raisonnables, nous désirons vivement conserver au pays. Mais dans l’état actuel des choses et du monde politique, la paix de la France désarmée serait une paix honteuse, la paix de la France armée et faisant chez elle ce que bon lui semble est seule une paix digne et honorable.

L’option n’est donc pas entre la paix et la guerre, mais entre l’abaissement et la paix, entre une paix imprévoyante, impuissante, résignée à tout souffrir, et une paix pleine de force et de prudence, connaissant les droits du pays, et décidée à les maintenir envers et contre tous, comme il convient à une grande puissance qui veut tout aussi peu chercher de méchantes querelles à ses voisins qu’être le jouet de leurs caprices ou la victime de leur égoïsme.

C’est de ce point de vue, c’est à la lumière de ces vérités, qu nous envisageons la grande question des fortifications de Paris. Nous sommes heureux de nous trouver aujourd’hui parfaitement d’accord avec l’homme de guerre qui, dans sa longue carrière a donné tant de preuves de dévouement à la France, et a si vaillamment combattu pour la gloire et la dignité du pays le jour même où il n’était plus possible de combattre pour ses intérêts.

C’est avec le vainqueur de Toulouse que nous aimons à répéter que, « plus on ajoutera de garanties à la défense du pays plus on donnera de gages au maintien de la paix ; car la paix se fonde sur la force, et on ne peut la dicter et l’accepter honorablement qu’à ce prix. »

C’est avec lui que nous rappelons que, en fait de dignité nationale, il y a des entreprises qu’on peut débattre longuement avant de les décider, surtout avant de les proclamer, mais sur lesquelles il n’est plus possible d’hésiter, une fois qu’elles ont été résolues et annoncées. »

C’est encore en empruntant ses paroles que nous disons : « C’est quand on n’a pas sujet de le craindre, qu’on peut supposer le danger et qu’on doit le prévenir. Faudrait-il attendre ici des coalitions renaissantes, pour y opposer l’enthousiasme indiscipliné du patriotisme qui cherche quelquefois le salut public dans des moyens extrêmes de résistance, et qui supplée par la violence à la force ? N’est-il pas plus sage de préparer une défense régulière et organisée ? »

C’est là un langage d’homme sérieux, d’homme d’état ; il est à regretter seulement qu’on ne l’ait las tenu dès le principe. Quoi qu’il en soit, quand le maréchal Soult ne craint pas de rappeler que dans ce siècle la guerre remue des masses d’hommes, envahit brusquement les états et vise droit aux capitales, quand il ne craint pas de rappeler qu’on a vu, à deux reprises, la conquête décider, en vingt-quatre heures, à Paris, les destinées de la France et frapper de stérilité l’admirable campagne de 1814, parce qu’il manquait aux opérations de l’armée un point d’appui dans des fortifications qui, en couvrant la capitale, auraient déconcerté la marche des ennemis et rendu leur liberté d’action aux corps d’armée français, qui pourrait se croire le droit de repousser ces tristes souvenirs et ces leçons salutaires ? Qui viendra nous dire : Nous ne redoutons rien de tout ce que redoute la vieille expérience d’un capitaine éprouvé, du lieutenant de l’empereur ? N’aurait-on pas alors quelque droit de leur répondre : Vous avez donc un parti pris vous voulez donc assurer non la défense, mais la reddition ; vous aimez mieux nous livrer à l’étranger que de le combattre ?

Sans doute, ce serait là méconnaître les intentions vraies des adversaires du projet. Le ciel nous préserve d’attribuer à qui que ce soit la pensée de livrer le sol de la patrie, la capitale de la France à l’ennemi. Nous voulions seulement faire sentir à des hommes honorables, dont nous ne partageons pas l’opinion, mais dont nous ne suspectons pas la bonne foi et le patriotisme, quelle conséquence extrême une logique rigoureuse pourrait essayer de tirer de leurs prémisses. Lorsque les fortifications de Paris sont hautement demandées par les hommes les plus compétens, lorsque les autorités les plus imposantes corroborent cette demande, lorsque la couronne les propose sous la responsabilité de deux cabinets de politique diverse, unanimes sur ce point, lorsque la demande se fonde et sur les faits historiques les plus irrécusables, les plus décisifs, et sur les principes de la grande guerre telle que les hommes de l’art la conçoivent et la font aujourd’hui, et sur les données les plus certaines de la politique, données dont, hier encore, on a vu quels sont les résultats et la portée, peut-on s’étonner si les hommes qui résistent à ces impulsions, qui ferment les yeux à cette lumière, sont accusés, dans nos temps de luttes et de partis, de méconnaître la dignité, la grandeur du pays, les intérêts de la défense nationale ?

Au surplus, nous croyons, et c’est notre ferme conviction, que cette grande mesure nationale trouvera à la chambre des pairs l’accueil qu’elle a trouvé à la chambre des députés. Ce n’est pas au Luxembourg, où siégent tant d’hommes de guerre et tant d’hommes d’état, où les lumières d’une haute raison se fortifient de tout ce que l’histoire vivante de la patrie et L’expérience personnelle peuvent leur fournir d’appui qu’on peut craindre de voir la loi rejetée ou altérée, ce qui, dans le cas particulier, ne serait qu’un rejet mal déguisé. La chambre des pairs ne voudrait certes pas choisir pareil terrain pour faire acte de toute-puissance et amener pour son compte une crise ministérielle.

Sans doute le projet trouvera des opposans. Toute mesure importante en trouve, et il est bon qu’il en soit ainsi dans une assemblée politique ; le débat élève, fortifie, nationalise les lois.

Sans doute quelque divergence politique, quelque reflet de l’esprit de parti pénètre même dans l’enceinte calme et grave du Luxembourg, assez pour animer la discussion, non pour en déterminer les résultats.

Sans doute encore l’origine première du projet paraît lui être défavorable au Luxembourg. Le cabinet du mars n’y est pas, dit-on, en bonne odeur. Cependant, dans la session dernière, le cabinet du 1er mars étant aux affaires, la chambre a montré dans plus d’une occasion que, quelles que fussent les dispositions personnelles de ses membres envers ce cabinet, elle savait apprécier les mesures proposées en elles-mêmes, sans préjugé ni parti pris. Le rejet de la loi sur le remboursement de la rente ne touchait en rien à la politique du 1er mars.

Au surplus, si nous sommes bien informés, les hommes de guerre. les plus éminens sont tous d’accord sur la question ; tous reconnaissent que, dans l’état actuel des choses, le projet de loi doit être adopté, ainsi que M. le maréchal Soult l’a demandé dans l’exposé des motifs, sans modification aucune.

On dit que les fortifications de Paris n’éveillent pas seules la sollicitude de nos voisins. On assure qu’après les observations de l’Autriche et de la Prusse sur nos armemens de terre sont arrivées celles du cabinet anglais sur nos armemens maritimes, sur la force de notre marine dans la Méditerranée. Singulière inquiétude de la part d’une puissance qui couvre toutes les mers de ses vaisseaux, qui fait sans scrupule flotter son pavillon sur des territoires qui ne lui appartiennent pas, et qui marche effrontément de conquêtes en conquêtes, comme s’il n’existait dans ce monde d’autres états que l’Angleterre et les pays qu’elle dévore ! La réponse a été, dit-on, la même que celle qui a été faite aux gouvernemens d’outre-Rhin. La France arme parce qu’il lui convient d’armer et qu’elle est maîtresse chez elle. Armez à votre tour, si cela vous convient : nous ne vous demanderons aucune explication, nous n’avons aucune crainte. De même pour l’Angleterre : qu’elle double, si bon lui semble, ses forces dans la Méditerranée. La France n’a pas d’observation à lui faire ; elle n’en admet pas pour elle-même.

Méhémet-Ali s’est conformé aux injonctions du sultan. La flotte turque a quitté Alexandrie, et l’armée égyptienne doit, à l’heure qu’il est, avoir complètement évacué la Syrie. L’Égypte est abaissée ; la Syrie est loin d’être rentrée sous la domination paisible de la Porte. L’esprit d’indépendance et de nationalité paraît vouloir s’éveiller dans cette partie de l’Orient esprit que le sultan n’aurait pas les moyens d’étouffer. D’ailleurs l’élément chrétien s’agite de son côté et sert activement en Europe la cause des habitans de la Palestine et de la ville de Jérusalem. Il est difficile de dire ce qui peut sortir de ces mouvemens : tout est encore à l’état d’embryon ; mais le germe existe et les circonstances en favorisent le développement.

Les Anglais ne paraissent pas retirer tous les avantages qu’ils se promettaient de leur coup de main sur la Chine. Le coup de main était facile ; le difficile est d’en tirer parti. L’inertie chinoise est plus redoutable qu’une armée aguerrie. Les Chinois ne se défendent guère, mais ils ne cèdent jamais qu’à moitié ; ils traitent et ne concluent pas. En attendant, les Anglais se meurent misérablement, tués qu’ils sont par les fatigues, l’insalubrité du climat et la difficulté de suffire, dans ces lointains parages, à toutes les nécessités du soldat, et du soldat anglais, qui supporte mal la disette et les privations. Si elle n’obtient pas la libre importation de l’opium, l’Angleterre aura manqué le but de ses efforts ; et quand même elle arracherait cette concession, quelle garantie aura-t-elle de l’exécution d’un traité qui aurait pour résultat l’empoisonnement d’un empire, l’abrutissement et la mort de nombreuses générations ? Qu’on vienne ensuite nous parler de l’influence que les principes du christianisme exercent sur la politique de l’Angleterre !

Une affaire très grave agite maintenant Les esprits en Angleterre et aux États-Unis. Nous voulons parler du procès criminel que l’état de New-York a cru pouvoir intenter coutre M. Mac-Leod, comme coupable d’avoir, le 20 décembre 1837, pris une part active à l’incendie du brick américain la Caroline, stationné à Navy-lsland et appartenant à l’état de New-York. Le navire incendié fut livré au courant qui l’entraîna dans la grande chute du Niagara, ce qui fut une cause de mort pour plusieurs Américains.

Nous ne voulons pas examiner ici la question de savoir si les autorités anglaises excédaient ou non le droit de la guerre par cette expédition, si cette violation du territoire de l’Union et de la propriété américaine était une représaille suffisamment justifiée ou du moins excusable. C’est là une question internationale à débattre entre les deux gouvernemens, le gouvernement anglais et la confédération. Mais quelque sévères et difficiles que nous ayons aujourd’hui le droit d’être à l’endroit du gouvernement anglais, notre impartialité ne nous permet pas de méconnaître tout ce qu’il y a d’insolite, disons-le, d’injuste, dans les poursuites intentées contre M. Mac-Leod. Il est constant, nul ne l’a mis en doute, que M. Mac-Leod n’était qu’un agent du gouvernement anglais, qu’il ne faisait que mettre à exécution les ordres de ses supérieurs hiérarchiques, qu’il faisait la guerre comme on lui avait ordonné de la faire, que le gouvernement anglais ne l’a point désavoué. Dès-lors qui a pu imaginer de changer la question et de faire une affaire personnelle d’une affaire internationale ? Qui peut rendre M. Mac-Leod responsable des faits de son gouvernement ? Autant vaudrait soutenir que, si Turenne se fût rendu aux eaux de Bade, on aurait pu l’incarcérer et le poursuivre pour l’incendie du Palatinat.

Cette question intéresse également tous les gouvernemens. Si les agens peuvent être personnellement responsables des faits de guerre, il n’y a plus d’obéissance militaire possible ; chacun a le droit de discuter, avant d’agir ; il ne faut plus songer ni à l’unité d’action, ni au secret des résolutions, ni à la promptitude du service. Il est inutile de rechercher ici quelles peuvent être en théorie les limites de l’obéissance passive des agens subalternes. Ces limites ne seraient pas applicables au cas particulier. Il n’appartenait pas aux soldats canadiens de savoir si l’Angleterre voulait ou non faire un acte d’hostilité ou de représaille envers un état de l’Union. Le gouvernement anglais n’a pas désavoué ses agens. Cela suffit. C’est une querelle de nation à nation, rien de plus, rien de moins.

Une affaire d’une certaine gravité vient aussi d’éclater en Suisse. A l’occasion de la révision de la constitution cantonale, une insurrection de catholiques a porté le trouble dans le canton d’Argovie, canton mixte où les catholiques sont aux protestans dans le rapport numérique de 6 sur 13. A tort ou à raison, on a accusé les ordres monastiques de l’Argovie d’avoir excité ou du moins fomenté l’insurrection : aussi dès que l’insurrection a été réprimée le gouvernement cantonal, procédant ab irato, a supprimé d’un trait de plume tous les couvens.

Or, par une bizarrerie qu’expliquent facilement les circonstances qui ont donné naissance au pacte fédéral de 181 5, à ce pacte que la Suisse ne peut aujourd’hui ni exécuter ni réformer, la garantie des couvens se trouve littéralement écrite dans ce pacte. Dans le système suisse, c’est là, il en faut en convenir, un étrange empiètement sur la souveraineté cantonale. Qu’importe à une confédération mixte qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas de couvens dans certains cantons ? Qu’importent les capucins de Zug, les Bénédictins de Schwitz ou du Valais, les cordeliers ou les jésuites de Fribourg aux cantons de Berne, de Zurich, de Vaux, de Neuchâtel, de Genève ? Evidemment c’était là une affaire essentiellement cantonale, et si les auteurs du pacte de 1815 avaient eu plus à cœur les vrais intérêts de la confédération suisse que les intérêts contre-révolutionnaires, ils n’auraient mêlé la confédération à l’affaire des couvens, et auraient en revanche ôté aux cantons, pour le donner à la confédération, quelque droit bien autrement essentiel pour le salut de la Suisse que la protection des ordres monastiques.

Quoi qu’il en soit, toujours est-il qu’en se plaçant au point de vue de la légalité, il est impossible de ne pas reconnaître que le canton d’ Argovie a violé une disposition formelle du pacte fédéral. Sévère, mais tardive leçon pour ces radicaux, dépourvus de tout sens politique et de toute vue saine d’avenir, qui en 1833 se réunissaient gaiement aux moines et aux ultra-conservateurs, à ces hommes fatalement condamnés à perdre tous les pays qu’ils gouvernent pour faire repousser par des populations abusées la réforme du pacte fédéral ! Aujourd’hui on accuse les radicaux, on les dénonce à l’Europe pour avoir enfreint les dispositions de ce même pacte qu’ils n’ont pas voulu réformer, parce qu’on ne leur donnait pas à la place je ne sais quelle vaine utopie. L’accusation, encore une fois, est fondée dans la légalité. Le gouvernement d’Argovie devait s’adresser à la diète, s’il avait de justes motifs de supprimer les couvens.

Mais là s’arrête le droit. La question est d’ailleurs toute suisse et n’est que suisse. Nul n’a qualité pour s’immiscer dans cette querelle. Il n’y a rien là qui intéresse les rapports de la Suisse avec les puissances étrangères. Les journaux ont parlé de notes de la cour de Rome et de l’Autriche. Sans doute le pape peut interposer ses bons offices, et nous sommes convaincus que la confédération accueillera avec tous les égards qui lui sont dus la démarche toute paternelle du chef du catholicisme. Ce n’est pas comme prince que le pontife agit ; dès-lors il n’y a rien là qui puisse blesser la susceptibilité nationale. Une démarche de l’Autriche pourrait avoir une tout autre portée. Les puissances ont garanti la neutralité de la Suisse, elles n’ont point garanti les clauses du pacte fédéral. La Suisse est libre de les changer, sauf à chaque état le droit d’examiner quels rapports il lui conviendrait de conserver avec la confédération organisée sur des bases nouvelles. Aussi, lorsqu’en 1832 la Suisse parut travailler sérieusement à la réforme de ses institutions fédérales, nul ne prétendit avoir le droit de s’y opposer. Ç’aurait été nier l’indépendance, l’autonomie, l’existence même de la Suisse. On put lui donner des conseils divers, mais son droit était incontesté et incontestable. Par la même raison, nul n’a le droit aujourd’hui d’intervenir dans la question des couvens. Au surplus, rien ne prouve qu’on y songe ; en tout cas, nous sommes certains que notre gouvernement n’y songe pas ; il se rappelle qu’en 1832 et 1833 il ne trouvait aucune objection au nouveau pacte fédéral proposé par la diète, et dans lequel la garantie des couvens n’avait pas été maintenue.

Les explications que M. le ministre des affaires étrangères a données à la chambre des pairs sur le traité conclu à Buénos-Ayres, ont dissipé tous les doutes. On pourra sans doute revenir sur des faits antérieurs, chicaner sur des détails, accuser celui-ci, justifier celui-là ; le gros de l’affaire est irrévocablement jugé.

Le traité est-il conforme aux instructions ? Nul doute. Qu’on lise d’un côté les instructions adressées soit au consul, soit à l’amiral, et de l’autre les clauses du traité, et il sera impossible de ne pas convenir que M. de Mackau a fait ce que ses instructions l’autorisaient à faire, même quelque chose de mieux.

M. Guizot aurait pu s’arrêter là. Il a été loyalement plus loin, et il a bien lait. Après avoir démontré que le traité était irréprochable pour le négociateur, il a prouvé qu’il l’était aussi pour le gouvernement, que les instructions avaient été ce qu’elles devaient être, qu’il n’y avait, dans les circonstances données, rien de mieux à faire. C’est en effet une étrange prétention que de vouloir engager la France dans les atroces querelles des partis qui désolent l’Amérique du Sud, pour lui faire dépenser, à deux mille lieues de chez elle, le sang de ses soldats et l’or de ses contribuables. Certes, la France doit partout faire respecter les Français, partout protéger leurs biens et leurs légitimes intérêts ; mais les Français, de leur côté, ne doivent pas oublier qu’il ne leur appartient pas de se constituer juges, à Montevideo ou à Buénos-Ayres, des rapports de ces pays avec la mère-patrie, et d’épouser en pays étranger des querelles politiques qui ne les concernent pas, sans savoir s’il convient ou non à la France qu’ils s’immiscent dans ces troubles civils. Que serait-il arrivé si la guerre eût éclaté en Europe ? Une partie de nos forces navales se serait trouvée aventurée dans les mers du Sud, et six mille de nos marins, au lieu de se battre dans la Méditerranée, auraient été guerroyer misérablement dans la Plata, pour savoir si Buénos-Ayres serait mal gouvernée par Rosas, par Lavalle, ou par tel autre chef peut-être sans consistance et sans avenir. L’Amérique du Sud ne sera, pendant long-temps, qu’un pays d’agitations, de troubles, de révolutions éphémères. Encore une fois, notre gouvernement doit y protéger les Français, et, s’il le faut, par des actes de vigueur et de sévérité ; mais les Français, à leur tour, et le gouvernement le premier, doivent s’abstenir de prendre part aux odieuses et misérables querelles qui divisent ce pays.

Les millions que nous avons dépensés dans la Plata et dans la Bande Orientale, nous pouvions les dépenser avec profit dans plus d’un département français ; et si nous voulions à tout prix les jeter au loin, mieux valait les employer dans nos colonies, aux Antilles, même dans l’Algérie.

Dans nos colonies, on aurait pu préparer ou commencer l’affranchissement des esclaves. L’intérieur des îles manque de routes ; les écoles, les hôpitaux, les prisons, tout est dans un état déplorable ; rien n’est proportionné aux besoins qui se manifesteront le jour où la population libre viendra tout à coup à s’accroître par l’émancipation des noirs.

Dans l’Algérie, que faisons-nous ? Une guerre très coûteuse et sans issue, des incursions qui ressemblent plus encore au pillage qu’à la guerre. L’admirable bravoure de nos soldats, le talent de nos généraux, ne peuvent pas amener une crise, un résultat définitif.

L’Algérie ne sera pour nous qu’une possession coûteuse et précaire, un gouffre où nous jetterons inutilement nos soldats et notre argent, tant qu’une large ceinture de colonisations européennes ne sera pas solidement établie sur le littoral africain. Que nous importent les cabaretiers, les limonadiers, les pourvoyeurs de toute nature qui se transportent en Afrique, qui en peuplent les villes pour pourvoir aux consommations de l’armée et des employés du gouvernement ? Ce ne sont pas là de vrais colons, ce n’est pas là une population attachée au sol africain et devenue en quelque sorte indigène par des intérêts permanens et fonciers. Ce qu’il nous faut, c’est une population agricole, des familles d’actifs et robustes paysans, pouvant à la fois fournir à la terre des laboureurs, à la milice locale de bons soldats. C’est ainsi qu’on parviendrait un jour à pouvoir garder l’Algérie avec une dépense tolérable et de faibles garnisons. Ces colonisations, malgré les difficultés du climat, ne sont pas impossibles. Ce qu’elles exigent avant tout, c’est un plan bien arrêté, un système suivi et quelques avances. Mieux vaut donner quelques millions à des colons qui offriraient des garanties, que de faire chaque année d’énormes dépenses au hasard, comme si l’Algérie était un sol sur lequel nous fussions condamnés à toujours semer sans jamais moissonner.

La discussion de la loi des douanes continue assez péniblement et sans attirer sur les bancs de la chambre un nombre de députés proportionné à l’importance du sujet. Les argumens des producteurs nous ont rappelé la dernière enquête commerciale ; nous y avons retrouvé cette même logique si naïve et si ingénieuse, qui a des armes au service de tous les intérêts et ne recule devant aucune contradiction. Peu importe la route ; l’essentiel est d’arriver au même résultat, d’atteindre le même but, la protection, et une protection qui se rapproche le plus possible de la prohibition. Aussi ceux qui ne recherchent dans les débats parlementaires que le plaisir, ont-ils dû s’amuser en entendant tous ces intérêts alarmés s’écrier sur tous les tons : Protégez-nous !

Nous sommes une industrie naissante, faible encore, qui tâtonne ; pendant quelques années nous ferons payer cher aux consommateurs nos essais et notre inexpérience ; mais ensuite, lorsque nous aurons gagné quelques millions aux dépens de nos chers concitoyens, nous livrerons des trésors à la France : protégez-nous !

Nous sommes une vieille industrie, aussi vieille que l’art de coudre ; y a-t-il rien de plus respectable, de plus digne de soutien que la vieillesse ? protégez-nous !

Nous sommes très habiles aujourd’hui : nos produits ne redoutent aucune comparaison ; demandez plutôt à nos savans. En conséquence (oh ! puissance de la logique industrielle !) protégez-nous plus que vous ne l’avez fait jusqu’ici !

Nous employons beaucoup de matières premières, beaucoup de produits agricoles : protégez-nous !

Puis, nous employons beaucoup de travail et très peu de matières premières ; c’est bien nous qui avons droit à la protection.

Nous ne pouvons rien vous promettre. Nous ne pourrons jamais réaliser certains produits étrangers, les châles de l’Inde par exemple. Les nôtres seront toujours d’un travail comparativement imparfait. Il est donc essentiel de nous protéger. — Une fois qu’on se place au point de vue des intérêts particuliers, ce dernier raisonnement est évidemment le plus concluant de tous.

L’intérêt général, les consommateurs, le public, nul n’en parle. L’ouvrier ne peut consommer de viande, tant elle est chère. Qu’importe ? L’essentiel est que les propriétaires d’herbages retirent une bonne rente de leurs domaines.

C’est là, pour ceux qui connaissent ces matières, tout ce qui se cache sous ces mots imposans et pompeux : l’intérêt de l’agriculture. C’est la question de savoir si on retirera un pour cent de plus ou de moins des sommes qu’on a placées en fonds de terre.

Au surplus, nous ne sommes pas de ceux qui ouvriraient dès demain, s’ils le pouvaient, les portes du royaume à tous les produits étrangers. Nous n’oublions pas que la liberté commerciale est un principe qui admet d’importantes restrictions, et nous n’ignorons pas que, même sur les points où la restriction paraît désormais inutile, il n’est pas de la sagesse du gouvernement de procéder d’une manière soudaine. Nous savons tout ce que ces transitions offrent de difficultés, non-seulement au point de vue économique, mais au point de vue politique, et quels sont les ménagemens que commande le déplacement du capital et du travail.

Aussi, tout en appréciant ce qu’ils valent les argumens dont ne craint pas de se servir plus d’un producteur, nous ne regrettons pas jusqu’ici les propositions du gouvernement et les résolutions de la chambre. Le gouvernement, c’est une justice que nous rendons volontiers à MM. les ministres du commerce et de l’intérieur, a résisté avec talent et fermeté à des exigences par trop exagérées, et la chambre, en repoussant ces même exigences, a bien mérité du pays. Après tout, la loi sera utile, surtout si la chambre osait une fois modifier notre absurde législation sur les bestiaux, législation qui est en petit pour nous ce qu’est pour l’Angleterre la législation des céréales.

Sur cette importante question, le gouvernement paraît vouloir agir par voie de négociations. Il y a long-temps que ce moyen nous semble le plus propre à concilier tous les intérêts. Il est ainsi des parties de la France qui ne seraient pas privées de leur marché habituel, et d’autres parties où pourraient enfin arriver les bestiaux qui leur sont indispensables. Il y a long-temps aussi que le gouvernement a laissé entendre qu’il songeait à ces négociations. Hélas ! les années se passent, les cabinets se succèdent ; il n’y a qu’une chose qui continue, ce sont les souffrances des consommateurs.

Il est d’autres négociations que nous attendons avec une juste impatience. Des faits viennent nous prouver que les contrefaçons à l’étranger de nos productions littéraires se multiplient de plus en plus avec, une rare impudence. Elles parviennent à s’introduire en France même, à ce qu’il parait, à l’aide de la poste aux lettres. Il nous est impossible de croire que des gouvernemens qui se respectent puissent refuser de traiter avec nous pour réprimer des spoliations qui ont tous les caractères de la rapine, moins le courage. Espérons que notre traité avec la Hollande ne tardera pas à être mis à exécution, et que l’exemple honorable donné par le gouvernement néerlandais sera suivi par tous les gouvernemens qui ont à cœur le maintien de la morale publique.

La loi des fonds secrets ne paraît pas devoir soulever dans la chambre de vifs débats. L’éloquence parlementaire s’est épuisée dans la discussion des fortifications de Paris. Il y a eu sur cette affaire un pêle-mêle d’hommes de tous les partis qui rend difficile une bataille rangée sur les fonds secrets. Les partis n’ont pas eu le temps de se réorganiser et de rappeler sous le drapeau tous les soldats éparpillés. Sauf le grand débat qui se prépare à la chambre des pairs, la session politique paraît terminée. Il est vrai que nous vivons dans un temps où les accidens parlementaires sont nombreux et surprennent quelquefois les plus habiles.




— Le travail que nous avons publié sur l’expédition de Buénos-Ayres a excité une certaine émotion dans le monde politique et parmi les personnes qui ont pris part aux affaires de la Plata Qu’on nous permette à ce propos d’insister avant tout sur un point : c’est que la presse quotidienne accueille peut-être avec trop de facilité des renseignemens venus des contrées lointaines dans des correspondances dont on ne prend pas assez soin de vérifier l’authenticité. Souvent l’erreur lancée par cette voie dans le public aboutit à des spéculations de commerce qui avortent, entraînant la ruine de quelques particuliers, ou bien elle amène une tentative de colonisation basée sur des données chimériques et terminée par des désastres, ainsi qu’on le vit en 1828, dans la déplorable affaire de Goazacoalco, où des centaines de colons français allèrent expier un moment de crédulité dans de véritables tortures. Mais les conséquences sont bien plus graves, quand le gouvernement, entraîné par l’opinion publique, fait de ces erreurs des questions nationales ; l’histoire des quinze dernières années en fournit de mémorables exemples. C’est un devoir alors pour tout homme consciencieux de signaler l’écueil à l’opinion qui se fourvoie, et c’est le sentiment de ce devoir qui a dicté l’article sur l’expédition de Buénos-Ayres. Nous avions espéré qu’aucun des organes sérieux de la presse n’hésiterait, quels que fussent d’ailleurs ses antécédens en cette question, à se rendre devant la vérité ainsi présentée. Quelques journaux pourtant se sont plaints de la publication des renseignemens donnés dans ce travail. Auraient-ils préféré qu’on laissât le pays et le gouvernement persister dans une erreur funeste ? MM. Buchet-Martigny et Roger ont protesté contre ce récit : il est tout simple que les représentans d’un système suivi si long-temps essaient encore de le défendre malgré les faits qui le condamnent. L’auteur de l’article sur Buenos-Ayres regrette sincèrement d’avoir été contraint à se mettre en opposition avec des hommes dont il apprécie le caractère. Telle est à nos yeux l’importance de la question et la sincérité que nous apportons dans ce débat, que nous nous empressons de rectifier une ou deux inexactitudes, les seules qui aient échappé dans le cours de ce long récit, et qui n’atteignent en rien le fond de la discussion. Ainsi, page 304, au lieu de Bacle « publia sur l’administration de la république quelques articles où le gouvernement de Rosas était amèrement critiqué, on aurait dû dire : « Bacle exprima hautement sur l’administration de ce dernier pays des opinions qui parurent au général Rosas une critique amère de son gouvernement. » Et, page 305, quand on a dit que « Bacle était Suisse, qu’il avait été jugé, puis mis en liberté ; » que Lavie avait été livré aux tribunaux et convaincu légalement, » il est bien entendu qu’on s’est servi des expressions du gouvernement argentin, tandis que notre agent soutenait au contraire qu’il n’y avait eu ni tribunaux ni jugement légal. L’alinéa qui suit les passages relatifs à Bacle et à Lavie ne permet d’ailleurs pas le moindre doute sur ce point. Enfin, page 314, au lieu de : « à bord d’un navire de commerce, » il faut lire : « à bord d’un navire anglais. »



— Sous le titre modeste de Documens biographiques sur M. Daunou[1], M. Taillandier, conseiller à la Cour de cassation, vient de publier un très intéressant volume, par lequel il a voulu payer sa dette à la mémoire du vénérable ami qui l’avait nommé son exécuteur testamentaire. Des voix éloquentes sont appelées à célébrer M. Daunou sous les divers aspects de sa carrière politique ou académique. M. Villemain s’est chargé de son éloge à la chambre des pairs ; M. Mignet pourra le caractériser plus en détail encore et buriner sa grave figure au sein de l’Académie des sciences morales et politiques. L’un et l’autre devront puiser avec profit dans les précieux documens recueillis par M. Taillandier, et leur talent d’écrivain trouvera la tâche plus facile, la matière déjà préparée. Des extraits empruntés à d’anciens discours, à d’anciens articles de M. Daunou, enrichissent et appuient le récit presque à chaque page ; des billets inédits de Mme de Staël, de M. de Talleyrand, et de divers autres personnages célèbres, y jettent du piquant. Deux chapitres d’un Essai d’histoire de la Convention nationale par M. Daunou, les seuls qu’on ait retrouvés dans ses papiers, terminent ce volume, qui fait honneur à l’investigation diligente et au judicieux esprit autant qu’à la pieuse intention du biographe. Nous devrions en parler ici plus au long, si, dans notre culte respectueux pour l’illustre défunt, nous ne nous réservions quelque jour de l’apprécier nous-même en détail, tel que nous l’avons bien connu, à titre d’écrivain particulièrement, et par les côtés approfondis du goût, du talent et de la diction littéraire.




  1. Firmin Didot, 56, rue Jacob.