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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1918

Chronique n° 2080
14 décembre 1918


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Jour par jour, étape par étape, clause par clause, sans bonne grâce, comme on pouvait s’y attendre, de la part de l’ennemi, mais sans résistance, avec plus ou moins de bonne foi, les conditions de l’armistice s’exécutent. Non seulement le territoire national, tel qu’il était constitué au 1er août 1914, a vu le dernier soldat allemand tourner son dos écrasé d’un paquetage où tout n’était probablement ni réglementaire, ni légitime, mais la Lorraine et l’Alsace sont redevenues officiellement, définitivement françaises. Le 1er décembre, les troupes alliées ont commencé à franchir, sur toute la ligne, l’ancienne frontière de l’Empire, et à assurer l’occupation militaire de la rive gauche du Rhin, en marche vers les têtes de pont que, par une précaution qui ne saurait être qualifiée d’excessive, notre haut commandement a jugé prudent de jeter sur la rive droite, à la hauteur de Cologne, de Coblence et de Mayence. Là elles ont été reçues le plus souvent et au premier contact, avec une indifférence affectée qui laissait néanmoins passer de la curiosité et de la résignation ; mais, dans les villes et les villages des deux chères provinces retrouvées, quel délire de joie et d’enthousiasme, s’exprimant à la fois par tous les moyens que la nature a donnés à l’homme, les cris et les chants, les rires et les larmes, coupé aussi de ces silences subits, pleins d’éloquence muette, seul langage permis aux trop grandes émotions ! Ceux qui ont été les témoins à jamais ravis et jusqu’à l’âme pénétrés de ce spectacle s’accordent à dire que, bien qu’ils s’y attendissent, il a dépassé tout ce qu’ils avaient imaginé. C’a été une de ces minutes sur lesquelles il semble qu’il serait beau et bon que la vie finit. Ce maréchal de France, à genoux dans la cathédrale de Strasbourg, écoutant le Te Deum de la victoire! Et, pour parler comme parlait déjà le ministre Schmettau, soixante ans à peine après le traité de Westphalie, ce « brasier d’amour » tout d’un coup rallumé autour de lui !

Un « délire d’enthousiasme, » c’est l’expression même qu’a laissé échapper, alors qu’elle ne connaissait encore que les détails de la réception à Colmar, à Saverne et à Wissembourg, la tristesse rageuse de la Gazette de Cologne: « Il vaut mieux, avouait-elle, ne pas nous leurrer d’illusions. La haine de l’Allemagne se manifeste à travers toute l’Alsace avec la violence d’un ouragan. Les Français, dans le délire de l’enthousiasme, sont accueillis comme de vrais libérateurs. » Pour Strasbourg, nous avons le récit d’un journal non moins important, de la vieille Gazette de Voss, dont l’impérialisme, si teinté qu’il voulût être de radicalisme progressiste, ne le cédait à aucun autre : or, « la tante Voss » gémissait, le 21 novembre : « En ce moment, des contingents bretons, acclamés par des milliers et des milliers d’habitants, entrent dans la ville de Strasbourg, clairons en tête... Malgré la pluie, une grande animation règne dans les rues. Partout on voit de grandes échelles dressées contre les maisons. Des peintres travaillent avec une hâte fiévreuse à remplacer les enseignes allemandes par des enseignes françaises. Au premier hôtel de la ville, on mit à jour, avec une vive satisfaction, l’ancien nom de « Grand hôtel de la Ville de Paris ; » l’enseigne allemande « Fürstenhof » (Hôtel des Princes) disparut en même temps. De même le grand magasin de nouveautés, le Louvre, a pu, ainsi que tant d’autres, reprendre son ancienne dénomination. On a travaillé toute la nuit. Mercredi, les rues n’offraient plus le même aspect. Les soldats allemands ont disparu. Les premiers drapeaux tricolores sont arborés, non sans hésitation, çà et là aux fenêtres. Mais, dès que le charme fut rompu, on vit partout apparaître le drapeau bleu, blanc, rouge. En un clin d’œil, les devantures des magasins étaient parées des couleurs françaises; les pharmaciens eux-mêmes disposaient leurs énormes bocaux de manière à établir une succession de bleu, de blanc et de rouge. On vit surgir des guirlandes et des fleurs aux couleurs françaises. La Marseillaise était vendue en français, avec et sans musique. Pendant toute la nuit on avait travaillé à la construction d’un immense arc de triomphe. » Le plébiscite, que quelques-uns réclamaient, le voilà. Et en voilà le procès-verbal, contresigné par les Allemands les plus authentiques.

Maintenant, nous aussi, passons le Rhin, à la suite des armées impériales en retraite. Dans quels sentiments les voit-on revenir? Leur en veut-on, leur fait-on froide mine, ou simplement marque-t-on devant eux l’amère conviction de la défaite? Sont-ce des vaincus qui rentrent, et à qui l’on montre qu’on sait bien qu’ils sont des vaincus? Rouvrons la Gazette de Voss. Un correspondant de Carlsruhe lui écrivait, le 19 : « Depuis vendredi, les troupes de retour passent de plus en plus nombreuses à travers le Palatinat et le Grand-Duché de Bade. De solennelles réceptions sont préparées partout à nos soldats. Depuis hier, la ville de Carlsruhe a sorti ses drapeaux. Nos soldats ont défilé par bandes, dans des automobiles fleuries et sur des camions pavoises. La foule les a salués de ses acclamations enthousiastes. » Deux jours après, le 21, 1e socialiste Vorwaerts confirmait et précisait les renseignements : « Le flot des armées allemandes qui se replient est arrivé au Rhin. Les pointes de la sixième et de la septième armées sont entrées à Cologne, musique en tête. La population entoure les troupes et elle les comble de présents. Des bataillons d’automobilistes ont ouvert la marche; les troupes d’assaut suivaient en longues colonnes. La tenue des troupes est bonne et normale... La ville de Cologne est richement pavoisée. Les troupes ont à leur disposition les réserves de vins qui se trouvent dans les régions situées sur la rive gauche du Rhin. Chaque soldat est ravitaillé pour plusieurs jours. » La Gazette de Cologne, toute la première, mieux placée que toute autre pour assister au reflux, n’a que des paroles de bienvenue : « Nos troupes reviennent, écrit-elle; elles défilent sans arrêt, franchissant le Rhin, dans la direction de l’intérieur de l’Allemagne. Avec une joie contenue, qui gonfle nos cœurs remplis de reconnaissance, nous accueillons cette armée de héros invaincus, qui pendant de longues et cruelles années ont subi des souffrances inouïes et accompli des exploits sans précédent, qui nous ont fait un rempart de leurs corps et qui rentrent chez eux aujourd’hui pour se remettre aux travaux pacifiques. Nous ne saurions avoir pour eux trop de gratitude. Ils auraient mérité de revenir couronnés par la victoire, de défiler triomphalement au milieu de nos acclamations enthousiastes. Le destin en a décidé autrement... » Quant à la Gazette de Francfort, elle n’accepte pas comme irrévocable, comme éternel, cet arrêt même du destin, et elle convie les armées qu’on ramène à prendre leur part de la tâche de demain : « Nos soldats rentrent. Les routes de l’Ouest sont couvertes de leurs colonnes, les ponts du Rhin des longues files de wagons qui les rapatrient. Nous ne pouvons les couvrir de fleurs, mais nous leur devons un serrement de mains, un remerciement. Nous vous saluons, soldats allemands! L’Allemagne a perdu sa guerre, mais vous avez gagné votre guerre. Vous avez sauvé l’honneur allemand. Quelle est l’Allemagne qui a perdu sa guerre ? Nous tous... (Ici un petit développement sur le thème à la mode...) Mais vous, soldats, pouvez être fiers ; car vous avez fait de grandes choses, vous n’avez pas à courber la tête. La patrie que vous retrouvez est tout autre que celle que vous aviez quittée. Le peuple s’est délivré de ses chaînes, a renversé les trônes, etc... Vous aussi, soldats, si fatigués de corps et d’âme, vous devez vous ressaisir pour collaborer à l’avenir de la patrie. Vous devez aider le peuple allemand à fonder l’Empire nouveau, » Et l’on vous explique aussitôt que ce sera un État tout différent de l’ancien, une nation qui ne ressemblera en rien à l’ancienne; mais, dans la démocratique Gazette de Francfort, il y a parfaitement, imprimé en toutes lettres, que la tâche de demain, à laquelle on invite instamment l’armée à participer, est de « fonder l’Empire nouveau. »

Derechef la Gazette de Cologne insiste, avec répétition littérale des termes, sur ce point que les Allies doivent retenir : « Ce sont des héros qui reviennent, des héros invaincus. Nous faisons plus que d’en avoir le sentiment, nous nous en rendons compte de nos propres yeux. L’esprit de 1914 continue d’animer ces hommes. Ce qui fait la grandeur et la force de l’armée allemande, ce qui lui a permis de remporter ses victoires, sa grandeur virile, sa discipline, sont demeurées intactes. L’armée que nous voyons aujourd’hui n’a pas perdu la bataille. » L’Entente ne doit pas ignorer cette disposition des esprits, ou cette inclination des âmes, ou ce mouvement des cœurs en Allemagne; trop unanime, trop uniforme, trop manifestement voulu et dirigé pour qu’il n’y ait pas eu concert et mot d’ordre Et il y a un second point auquel elle doit s’attacher : les deux se tiennent ou se relient, ils sont dans le même plan. C’est le rôle destiné à l’armée « invaincue, » dont on a tant de soin d’entretenir le prestige, et comme d’astiquer les cuivres, en vue de la « fondation de l’Empire nouveau. » Car enfin, au bout d’un mois et demi de « révolution, » la situation politique de l’Allemagne, considérée sous les aspects du droit public et constitutionnel, ne s’est pas modifiée d’un trait, n’a pas bougé d’une ligne. Que vient-on de temps en temps nous chanter d’une « République allemande? » Point de république allemande. « Empire nouveau, » répètent à l’envi les gazettes autorisées et complaisantes. Mais elles ne sont pas seules à penser ainsi. Hier même, dans le communiqué par lequel ils niaient, à la face de l’univers, que les stations de radiotélégraphie fussent tombées aux mains du groupe Spartacus, le majoritaire Ebert et le minoritaire Haase employaient d’un commun accord, pour désigner leur attelage, cette formule équivoque : « le gouvernement d’Empire. » Ebert se serait-il cru réellement chancelier? Sans doute, le mot Reich, en allemand, est très vague, très général, et couvre l’étendue presque sans limite qui va de la catégorie étroite, un Empire avec un Empereur, à un règne de la nature, à un mode de l’être : un peu comme le mot « empire » lui-même dans notre langue classique; « il se dit d’un État considérable, quelle que soit la forme du gouvernement. » Toutefois, Ebert et Haase évitent d’écrire cet autre mot qui, de nos jours, a pris une précision parfaite, et ne s’applique plus qu’à un type d’État, « la république. » Kurt Eisner, à Munich, agit au nom d’une « république bavaroise, « qui est ce qu’elle est et vaut ce qu’elle vaut. Les socialistes de Berlin demeurent les hommes d’un « empire nouveau, » peut-être parce qu’ils avaient pris, depuis quatre ans, l’habitude d’être les hommes de l’Empire.

En faisant remarquer, la quinzaine dernière : « Aucun acte d’abdication de Guillaume II n’a été jusqu’à présent révélé : aucun acte d’abdication comme Empereur allemand, aucun acte d’abdication comme roi de Prusse, » nous touchions au vif de la question. Le 1er décembre, trois semaines après la fuite en Hollande, le « gouvernement de l’État allemand » se décidait à éclairer les ténèbres où il s’était lui-même enveloppé, et faisait savoir par la toujours officieuse agence Wolff : « Afin de répondre à certains malentendus surgis au sujet de son abdication, l’empereur Guillaume II a renoncé à ses droits à la couronne de Prusse et aux droits à la couronne impériale allemande qu’ils impliquent par un acte constitutionnel irrécusable. » C’est justement ce que nous nous étions proposé d’établir; et que l’abdication de Guillaume II comme empereur ne vaudrait rien sans son abdication comme roi de Prusse.

Cette fois, depuis le 28 novembre, la double abdication est acquise, elle est régulière : « Par la présente, déclare Guillaume II, je renonce pour toujours à mes droits à la couronne de Prusse et aux droits connexes à la couronne impériale allemande. » La déchéance est donc accomplie ; elle ne l’est qu’à partir du 28 novembre, date où ce document a été signé, à Amerongen, et non, comme l’avait annoncé le prince Max de Bade, dès le. 9 ou le 10 ; mais peu importe. Peu importent aussi les raisons qui ont empêché Ebert, Haase et le docteur Soif de publier le premier texte de la renonciation impériale et royale, s’ils l’avaient, et les circonstances, envois de messagers, intervention de l’Impératrice, qui ont déterminé ou accompagné l’élaboration de ce second document. L’essentiel est que Guillaume ait renoncé pour toujours à ses deux couronnes, dont l’une est le support et l’armature de l’autre. Mais son dernier rescrit serait plus clair, s’il tenait tout entier en un seul paragraphe : « J’abdique comme empereur allemand et comme roi de Prusse. C’est tout. »

Dans le « papier » d’Amerongen, ce n’est pas tout. A l’instant même où il a abdiqué, où il a, en conséquence, « délié du serment qu’ils lui avaient prêté, comme à leur empereur-roi et chef suprême, tous les fonctionnaires de l’Empire allemand et de Prusse, tous les officiers, sous-officiers et soldats de la marine et de l’armée prussienne et des armées confédérées, » à cet instant même, l’ex-empereur allemand, l’ex-roi de Prusse, l’ex-supréme seigneur de guerre n’avait plus le droit de rien leur demander, n’avait plus rien à attendre d’eux. Or, il continue d’en attendre quelque chose, et quoi? « J’attends d’eux, jusqu’à ce que soit faite la nouvelle organisation de l’Empire allemand, qu’ils aident ceux qui détiennent effectivement le pouvoir en Allemagne à protéger le peuple allemand contre les dangers menaçants de l’anarchie, de la famine et de la domination étrangère. » Guillaume de Hohenzollern dit « la nouvelle organisation de l’Empire, » comme la Gazette de Cologne et la Gazette de Francfort disent « l’Empire nouveau, » comme Ebert et Haase disent « le gouvernement d’Empire. » Ne tirons pas d’une rencontre d’expressions équivalentes des déductions exagérées, mais non plus ne négligeons-pas absolument l’indication. Constatons, tel qu’il est, ce fait que les voies se recoupent. Si c’était de dessein prémédité, le but serait la reconstruction, la reconstitution de l’Empire, dont « ceux qui détiennent effectivement le pouvoir en Allemagne » seraient, plus ou moins consciemment, les instruments. Il resterait que, dans l’hypothèse où il se montrerait fidèle à sa parole et à sa signature, Guillaume II n’en serait pas le bénéficiaire. Maison n’a toujours pas la renonciation du Kronprinz « à ses droits de succession à la couronne de Prusse et à la couronne impériale qu’ils impliquent par un acte constitutionnel irrécusable. » Guillaume II a pu ne renoncer que pour lui, mais il faudrait que le Kronprinz renonçât à la fois pour lui-même et pour son fils mineur, qui, précisément parce qu’il est mineur, ne peut valablement renoncer. Sinon, il ne cesserait pas d’y avoir un roi de Prusse, et par suite un Empereur allemand, en puissance ou en perspective.

Seulement, à l’heure qu’il est, en droit comme en fait, il n’y a plus d’Empire allemand. Guillaume II ayant expressément, régulièrement abdiqué le trône de Prusse, s’est par-là même démis de la fonction impériale. Mais plus de fonction, plus d’organe : c’était la fonction qui avait créé et qui faisait vivre l’organe; plus d’Empereur, plus d’Empire. C’est-à-dire, pleinement, qu’endroit du moins, il n’y a plus d’Allemagne, l’Allemagne n’ayant son lieu d’unité juridique que dans l’Empire par l’Empereur. Au moment d’entrer en négociations, nous n’avons plus devant nous l’Allemagne de 1871, mais les Allemagnes d’autrefois; pas même la Confédération de 1867; pas même la Confédération de 1815, puisque la Confédération germanique et la Confédération de l’Allemagne du Nord avaient trouvé leur aboutissement et leur fin dans l’Empire qui leur avait donné leur expression la plus haute. Quand le palais s’écroule, il en reste les morceaux ; et l’on peut rebâtir sur l’emplacement, mais il faut rebâtir. L’Empire s’est écroulé, les morceaux sont à terre : ce sont les vingt-cinq États, naguère royaumes, principautés, grands-duchés, duchés et villes libres qui le composaient ; on voit, ici et là, des baraquements bavarois, saxons, wurtembergeois, badois, hessois, et d’autres; mais la maison allemande n’est pas rebâtie. La forme a emporté le fond; et, juridiquement, on ne peut pas ne pas pousser la conclusion jusqu’au bout : plus d’Empire allemand, plus d’Allemagne. Des Allemagnes.

Le « gouvernement d’Empire » en a l’impression si vive que c’est sa raison capitale, malgré l’opposition des extrêmes et les menaces de Liebknecht, qui rêve d’introduire, d’élargir, et d’affermir le régime des Soviets à la russe, c’est sûrement sa grande raison de hâter la convocation d’une Constituante et de fixer dès maintenant la date des élections. Il ne faut pas que les Allemagnes aient le temps de s’apercevoir qu’il n’y a plus d’Allemagne; il faut ramasser tout de suite et en quelque sorte recercler son unité qui s’est défaite.

Là-dessus aussi ne nous méprenons pas. Tout le monde en Allemagne, tous les partis allemands, tous les États allemands, ont la grosse préoccupation, la préoccupation obsédante du maintien de l’unité. « L’assemblée nationale, vient de dire Ebert dans une réunion publique organisée à Berlin par le parti socialiste, reconstituera le bloc allemand, rendra au pays son unité, et pas une puissance au monde ne sera capable de briser l’unité politique du peuple allemand. » De Munich, Kurt Eisner en personne n’y contredit pas : il corrobore. Il reconnaît la nécessité de la convocation immédiate d’une Constituante et promet de « défendre l’autonomie de la Bavière avec la même énergie qu’il mettra à combattre toutes les idées tendant à la séparation de l’Empire. » La simple autonomie : nous sommes loin de la séparation ; et même l’une est opposée à l’autre : l’autonomie contre la séparation. Mais il y a plus fort : la Constituante ne se bornerait pas, dans la pensée d’Ebert et de ses acolytes, à restaurer et resserrer l’unité allemande en ses anciennes limites; elle l’accroîtrait des Allemands d’Autriche. Tandis qu’à Vienne le ministre socialiste des Affaires étrangères Bauer affirme « la volonté des Allemands d’Autriche de s’unir à l’Allemagne, » le docteur Soif, en recevant les lettres de créance présentées par M. Hartmann, plein potentiaire de l’Autriche allemande à Berlin, répond que l’union désirée par l’Autriche « est également désirée d’ancienne date par l’Allemagne, » et ajoute: « Nos frères autrichiens sont les bienvenus chez leurs frères allemands. L’office des Affaires étrangères considère comme une de ses tâches principales d’amener la fusion et l’union des deux peuples. Il interviendra aussi en faveur de l’Autriche au Congrès de la paix. »

Désirs anciens assurément, bien que beaucoup plus marqués, de vieille date, dans certains districts allemands d’Autriche, qu’en Allemagne même où l’on se souvenait des objections de Bismarck ; mais, de vieille date, en Autriche, désirs de tous les partis, que laissait deviner, dans le lointain de ses combinaisons, Victor Adler, il y a vingt ans déjà, et c’est tout naturel : le plus pangermaniste des partis autrichiens devait être le parti socialiste, qui avait besoin de l’unité pour le succès de sa propagande et de son action. Pangermaniste encore, nécessairement, le parti socialiste allemand ; il se contente aujourd’hui de colorer son pangermanisme de l’intérêt socialiste, qui, afin de réaliser d’un coup la révolution sociale, commande le maintien et le développement de l’unité. La tactique est la même qu’en face du « capital : » tout ce qui le porte à une extrême concentration sert le socialisme, parce qu’il est plus facile d’abattre une tête que d’en abattre cent. Les petits États, comme les classes moyennes, sont autant de digues et de cloisons gênantes. Le socialisme opère mieux et plus rapidement en plaine rase. Prétexte ou motif, le socialisme allemand raccroche à ce clou l’unité allemande, ou s’accroche, par ce clou, à l’unité allemande. Il y attache l’Empire nouveau, où un Ebert, et peut-être un Haase, sera « chancelier » pour de bon; la République allemande, dont tel ou tel des camarades espère, peut-être, être le président, pour le plus grand profit du socialisme et la plus grande gloire de l’Allemagne.

Mais le Dr Soif, qui, lui, n’est pas socialiste, à moins qu’il ne le soit récemment devenu, va un peu vite, lorsqu’il engage l’office jadis impérial des Affaires étrangères à « intervenir, au Congrès de la paix, aussi en faveur de l’Autriche. » Le Dr Soif avance, ou il retarde. L’Allemagne interviendra, au Congrès de la paix, en faveur de l’Autriche, si on le lui permet; mais il est à croire qu’on ne le lui permettra pas. Elle spécule sur l’embarras où elle s’imagine que va nous mettre l’application du principe des nationalités : comment, pense-t-elle, lui refuserions-nous le bénéfice de ce fameux principe, alors que nous nous prêterions à ce qu’il fût invoqué par les Slaves et les Italiens? Mais, en vertu même du principe des nationalités, nous aurons des arrangements à faire sur la rive gauche du Rhin. En vertu de ce principe, nous aurons à la déprussifier, à la déprussianiser. Dans l’Empire allemand qui s’effondre, il y avait, sur la rive gauche, quatre États confédérés, le Palatinat bavarois, une partie de la Hesse l’ancienne principauté de Birkenfeld, réunie au grand-duché d’Oldenburg, et ce qu’on appelait la Prusse rhénane. Mais il n’y avait pas de Prusse rhénane, il n’y a jamais eu de Prusse sur la rive gauche du Rhin. Le Prussien n’y est venu que comme une mauvaise herbe, implantée du dehors ; ce n’est pas une production du sol ; la soi-disant Prusse rhénane est une création artificielle et frauduleuse des traités de 1815.

Quelle que doive être la future condition de ces territoires de la rive gauche du Rhin, il est pour nous de sagesse élémentaire de n’y laisser subsister rien de prussien. Éliminer la Prusse, et les armes-prussiennes, et l’administration prussienne, et la Kultur prussienne, et le virus prussien, et jusqu’au nom prussien, des pays de la rive gauche, est une précaution indispensable, urgente. Nous chercherons dans des alliances et des associations permanentes, qui formeraient la vraie société des nations, des garanties supplémentaires. A cet égard, l’avenir se présente sous d’heureux auspices. La visite du roi George V à Paris, bientôt suivie de celle du roi Albert de Belgique, le voyage à Londres de M. Clemenceau et du maréchal Foch, les visites prochaines du roi d’Italie et du prince Alexandre de Serbie sont des gages, que l’Entente n’est pas pour se dissoudre. M. Wilson va nous venir, et nos sympathies impatientes volent au-devant de lui. La paix juste a tout à gagner à ce qu’il ait vu l’Allemagne de plus près et soit mis au contact immédiat de ses œuvres. Nous le savons : la diplomatie allemande, sous le Dr Soif ou sous-M. Ebert, et avec M. Haase, par ses milliers d’agents, et en des douzaines d’intrigues, chez les neutres, chez les alliés même, recommence à jouer son jeu compliqué. Alternativement ou successivement, elle se sert contre nous de l’ancien Empire et du nouveau, de son personnel de carrière et de son personnel d’aventure. La Wilhelmstrasse se prolonge en un faubourg peuplé de bolcheviks, mais de bolcheviks d’une espèce particulière, dressés au pas de l’oie, inscrits à la police et subventionnés par le ministère. Ou plutôt le bolchevisme allemand est double. Il y en a un, que lui rend, d’ailleurs atténué, la Russie, à qui elle l’avait inoculé : ainsi le bomarang, cette étrange arme de jet qui, après avoir frappé, revient vers celui qui l’a lancée. Et il y a un autre genre de bolchevisme allemand, pour l’usage externe, que la chimie infernale des Ostwald de chancellerie, des Von Hintze et des Von dem Bussche, travaillé à exporter en tubes et en flacons ; caisses de microbes infectieux, boîtes de pastilles incendiaires, au moyen desquelles l’Allemagne, orgueilleuse et maléfique jusque dans sa chute, voudrait empoisonner et détruire le reste du monde. Le bolchevisme est chargé de la menace : c’est lui que l’Allemagne peint maintenant sur le paravent où hier elle peignait son « militaire horrible, » ses « trognes armées, » ses Hindenburg et ses Ludendorff. Il serait relativement facile à éventer, et à éviter, s’il n’avait pour auxiliaires l’hypocrisie, la platitude, les faux semblants, les faux serments, les fausses misères et les fausses larmes, ce don de mentir que, dès l’antiquité, les historiens ont fixé comme un trait de la race. Nous savons tout ce dont l’Allemagne est capable dans, la ruse. Mais nous savons aussi qu’à ce jeu compliqué, il existe une riposte souveraine. Le « gouvernement d’Empire » se Halte, peut-être sincèrement, de nourrir le peuple allemand de l’illusion que ses armées sont « invaincues. » Nous, il ne nous en persuadera pas. Il ne nous arrachera ni la force, ni les avantages, ni la conscience, ni l’assurance de notre victoire. Méfiance envers lui, confiance en nous-mêmes. Surveillons tous ses gestes, et gardons la liberté des nôtres. Nous traiterons avec l’Allemagne comme il faut traiter avec elle, les yeux ouverts et le poing fermé.


CHARLES BENOIST.

Le Directeur-Général : RENÉ DOUMIC.