Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1915

Chronique n° 2008
14 décembre 1915


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Par décret en date du 2 décembre, le général Joffre a été nommé commandant en chef des armées françaises : il ne commandait jusqu’ici que celles du Nord et du Nord-Est. On a beaucoup discuté sur le caractère véritable de cette décision, qui nous parait très simple. Sir Édouard Grey a dit un jour, avec infiniment de raison, que tous les fronts où s’exerce l’activité militaire des Alliés étaient solidaires. Que l’un d’eux soit le plus important de tous et qu’il doive être le principal objet de nos préoccupations, personne ne le contestera. Le jour où l’ennemi reculera sur notre frontière du Nord et du Nord-Est, la guerre sera près de son dénouement. Mais, en attendant, ce qui se passera ailleurs, et même à une distance considérable, aura une influence rapide et profonde sur cette frontière même dont nos cœurs et nos yeux ne sauraient se détacher. Voilà pourquoi les pouvoirs du général Joffre devaient recevoir une extension nouvelle. On ne saurait trop approuver les termes du rapport que M. le ministre de la Guerre a adressé à ce propos à M. le Président de la République. « L’expérience, y lisons-nous, des faits actuels, qui se déroulent sur plusieurs théâtres d’opérations, prouve que l’unité de direction, indispensable à la conduite de la guerre, ne peut être assurée que par la présence, à la tête de toutes nos armées, d’un seul chef, responsable des opérations militaires proprement dites. » Ce chef ne pouvait être que le général Joffre : c’est donc lui qui a été désigné, et l’on ne pouvait mieux résoudre la première question qui se posait. Mais il en reste une seconde, à savoir comment et par qui, sous la direction supérieure du général Joffre, sera exercé le commandement de nos armées du Nord-Est. Il est fâcheux que les deux questions n’aient pas été résolues en même temps. Ces retards laissent l’opinion incertaine, ce qui ne va pas sans inconvénient : et l’inconvénient augmente à mesure que l’indécision se prolonge.

La nomination du général Joffre comme commandant en chef de toutes nos armées a été une première et importante satisfaction à ce besoin d’unité dans la direction des affaires militaires. Une comparaison s’établissait inévitablement dans les esprits. On voyait d’un côté l’empereur d’Allemagne commander souverainement à ses alliés devenus ses vassaux et donner une impulsion unique et puissante aux événemens qu’il paraissait diriger : de l’autre, les Alliés agissant dans des sens divers, sans entente préalable, ou avec une entente insuffisante dont les lacunes s’apercevaient trop tard. Certes, aucun de nous ne voudrait se soumettre au régime que l’Allemagne impose et que l’Autriche, la Turquie et la Bulgarie subissent docilement; mais on est obligé de lui reconnaître, au point de vue militaire, quelques avantages. Ces avantages, n’est-il pas possible de se les assurer par d’autres procédés ? La question s’est posée parmi les Alliés et tous ont compris qu’elle devait être résolue promptement. Qui aurait pu contester la nécessité d’une entente? Qui n’avait pas éprouvé les inconvéniens d’une action isolée? La cause était donc gagnée d’avance, mais il fallait passer à l’exécution, et on sait qu’entre les deux opérations il y a parfois quelque intervalle. Les ministres anglais ont donné les premiers le bon exemple. Déjà quelques-uns des nôtres, M. Viviani, M. Millerand, le général Joffre étaient allés successivement à Londres. Mais les ministres anglais sont venus en groupe à Paris. M. Asquith, M. Balfour, sir Ed. Grey, M. Lloyd George, c’est-à-dire les membres les plus importuns du Cabinet, ont annoncé un jour qu’ils y arriveraient le soir même, et ils ont passé le lendemain au milieu de nous. L’élément civil cette fois était seul représenté : lord Kitchener, ministre de la Guerre, était encore en Orient. Depuis cette première visite, d’autres ont suivi; la dernière s’est faite, à Calais, et lord Kitchener y assistait. Ces réunions n’ont pas tardé à prendre un autre caractère : elles ont eu lieu entre militaires, à Chantilly. Tous les gouvernemens alliés, y compris la Belgique et la Serbie, ont été représentés. La Russie avait envoyé à Paris le général Gylinski, l’Italie, le général Porro, sous-chef d’état-major, l’Angleterre, sir Archibald Murray, chef d’état-major général. Cet aréopage militaire, composé d’officiers de la plus haute distinction, mérite confiance et le seul regret que nous ayons à exprimer est qu’il ne se soit pas formé plus tôt. Mais ce qu’ont décidé les gouvernemens et quelles mesures d’exécution pratique les militaires ont arrêtées, nous ne le savons pas encore. Nous ne pouvons parler des choses en cours qu’avec nos seules lumières, et cela même, nous ne le ferons qu’en termes discrets.

La question de Salonique est celle qui occupe et préoccupe le plus les esprits. Quoi de plus naturel ? Nous avons là un corps expéditionnaire dont le chiffre d’hommes ne nous est pas exactement connu, mais qui doit s’élever à 70 000. Les Anglais s’étaient engagés à en envoyer 95 000, et ils avaient laissé entendre qu’ils en enverraient encore davantage, si les événemens le comportaient. Nous ne saurions dire avec certitude ce qu’ils en ont fait et si leur corps expéditionnaire est actuellement inférieur ou supérieur au nôtre. Mais en admettant qu’il y ait aujourd’hui à Salonique le chiffre d’hommes promis, il n’y était pas encore lorsque l’armée serbe, que nous étions venus secourir s’est trouvée aux prises avec les armées austro-allemande et bulgare. Le général Sarrail a certainement fait ce qu’il a pu, mais ce qu’il a pu a été insuffisant pour sauver nos alliés, qui sont aujourd’hui en pleine retraite sur l’Albanie et le Monténégro. Cette première partie de la campagne n’a donc pas atteint son but, et alors une question nouvelle se pose : Que devons-nous faire à Salonique ? Y rester ? En sortir ? Question délicate dont la solution ne dépend pas de nous seuls : il faut encore se demander ce que font, ce que feront nos Alliés.

Quoi qu’il arrive par la suite, nous ne devrons jamais nous repentir du premier mouvement auquel nous avons cédé en allant au secours de la Serbie, qu’il aurait été ignominieux d’abandonner purement et simplement à son malheureux sort. On ne pourrait nous adresser un reproche fondé que si nous avions compromis la solidité de notre front principal : tel n’a pas été l’avis du général Joffre, qui a donné son approbation à l’expédition dans les bornes où elle a été restreinte. Qu’il y eût d’ailleurs un intérêt politique et militaire de premier ordre à aller à Salonique, c’est l’évidence : ceux mêmes qui sont contraires à l’entreprise, n’en contestent pas le principe et font seulement tomber leurs critiques sur l’impossibilité de la mener à bonne fin. Nous continuons de croire que les Allemands ont commis une imprudence, en étendant démesurément leur ligne dans les Balkans. Notre présence à Salonique est pour eux une menace et, si nous la maintenons, leurs mouvemens ultérieurs en seront sensiblement gênés. Qui peut savoir ce qu’il se passera dans quelques mois ? Qui peut calculer les forces convergentes qui se mettront en mouvement au printemps prochain ? Renoncer à une base d’opérations qui nous permettra de profiter des chances éventuelles serait une faute. Avons-nous besoin de dire quel en serait l’effet sur les pays balkaniques qui, spectateurs timorés des événemens, hésitans, perplexes, ne savent pas encore de quel côté ils doivent se tourner. Notre départ de Salonique serait le dernier coup : ils s’orienteraient définitivement vers les empires du Centre, et nous n’aurions aucun reproche à leur en faire, car nous nous serions abandonnés et trahis les premiers. L’effet produit sur les neutres, sur tous les neutres, serait décisif. Leurs tendances avouées les portent vers le plus fort ; nous ne leur donnerions pas l’impression de l’être ; on ne la donne pas lorsque, après avoir occupé une position forte, on la déserte et on s’en va. Aussi voyons-nous très bien ce que nous avons à faire ; mais les partisans de l’évacuation nous demandent, avec un air sceptique, si nous en avons les moyens. Il faut ici répondre très nettement qu’à nous seuls, nous ne les avons pas. La question est donc de savoir si nous pouvons compter sur le concours de nos alliés.

Les Anglais ! Ce sont les seuls qui nous aient accompagnés à Salonique, mais avec combien d’hésitations, de restrictions et de réserves ! Les discours de leurs ministres ont été plus d’une fois déconcertans. Un jour, ils disaient sans ambages qu’il était trop tard, que nos efforts pour secourir les Serbes seraient inefficaces, que le mal était déjà fait et qu’il était irréparable. Nous aurions compris ce langage à Berlin, mais à Londres ! Il est vrai que, le lendemain, les ministres anglais en tenaient un autre ; ils parlaient de la Serbie avec la sympathie la plus vive et déclaraient très haut que le rétablissement de ses affaires, de son intégrité territoriale, de son indépendance, de sa souveraineté, était un des buts essentiels de la guerre. C’était se donner beaucoup de devoirs dans l’avenir, quand il aurait été plus court et plus sûr de les remplir dans le présent. Le gouvernement anglais a continué ainsi de faire un pas en avant et deux en arrière, ou quelquefois le contraire, sans jamais adopter une marche ferme et continue. On l’a vu, par moment, sur le point de tout lâcher. Il fallait alors agir sur lui pour le ramener, et nous agissions sur lui, et nous le ramenions : mais c’était toujours à recommencer. Pour sortir de ces hésitations, lord Kitchener est allé faire une enquête sur place. Quel en a été le résultat, on ne le sait pas, ou du moins on ne le dit pas encore, mais certainement il en a été question à Calais. Ce n’est d’ailleurs un secret pour personne, et la presse anglaise le dit assez haut, que la principale préoccupation du gouvernement britannique est en ce moment l’Égypte. C’est un grand intérêt pour l’Angleterre ; on comprend très bien qu’elle s’en préoccupe, et même qu’elle le fasse d’autant plus qu’elle s’en est moins occupée jusqu’ici ; mais l’Égypte est facile à défendre. Elle n’est attachée à l’Asie que par une bande de terre de petite longueur et, comme elle ne peut pas être attaquée par mer, une immense armée n’est pas indispensable pour en assurer la protection. Assurément, il faut mettre l’Égypte hors de danger, mais on peut le faire en restant à Salonique, dont les circonstances en ont fait aujourd’hui le premier contrefort. Les Anglais estiment qu’ils immobilisent 200 000 Turcs dans les Dardanelles : croient-ils donc qu’ils ne les immobiliseraient pas aussi bien, et même mieux, à Salonique ? S’il y avait là un corps expéditionnaire sérieux, on pourrait y combattre, non seulement pour la Serbie, mais pour l’Egypte, mais pour l’Inde. Sur quelque point du monde où on battra les Allemands, tuteurs de la Turquie, la victoire profitera à l’Empire britannique. On est ému à Londres, un peu inquiet même en ce moment. Une expédition, poursuivie en Mésopotamie avec des forces insuffisantes, a rencontré sur sa route un échec infiniment regrettable, mais heureusement très réparable. On le réparera sur place, mais on pourrait le réparer aussi quelque peu à Salonique. Le fera-t-on ? Se prépare-t-on à le faire ? Nous le souhaitons bien vivement. Comment l’Angleterre ne comprendrait-elle pas que l’impression produite par l’évacuation de Salonique si elle venait à s’ajouter à celle qu’a causée l’échec de Ctésiphon, ne pourrait que l’aggraver. Elle serait bien différente si, faisant face à toutes les difficultés, nous montrions partout de la résolution et de la fermeté.

Les Italiens ! Ils ne sont pas à Salonique et, si nous évacuons, ils n’auront pas à le faire avec nous : leur situation n’est donc pas la même que la nôtre. Elle n’est pas non plus la même que celle des Anglais, et nous n’avons pas à attendre d’eux le même genre de concours ; mais ils peuvent agir très utilement dans l’intérêt de l’œuvre commune, et nous sommes convaincus qu’ils le feront. Leur attitude est pour leurs alliés une cause de confiance et d’espérance. Nous parlons, il y a quinze jours, du discours prononcé à Palerme par M. Orlando, ministre de la Justice Ce discours a résonné comme un coup de clairon. Depuis, nous avons entendu un langage dont le caractère officiel a été encore plus marqué, puisqu’il a été tenu devant le parlement par le ministre des Affaires étrangères, M. Sonnino. S’il a été moins vibrant, il n’a pas été moins net. M. Sonnino a rappelé par suite de quelles circonstances l’Italie avait été obligée de déclarer la guerre à l’Autriche, à la Porte et à la Bulgarie. Tout le monde a remarqué une lacune : pourquoi pas à l’Allemagne ? Nous savons bien ce qu’on répond à Rome : — Pourquoi l’Allemagne n’a-t-elle pas déclaré elle-même la guerre à l’Italie ? Elle le devait la première. — Laissons cette question : il semble qu’elle ne saurait plus rester longtemps en suspens, puisque l’Italie a adhéré à la Déclaration de Londres, et que cette adhésion comporte une solidarité complète et sur tous les points avec les Alliés. L’annonce qui en a été faite a été le passage le plus saillant, le plus important du discours de M. Sonnino; il a été applaudi avec enthousiasme. En voici le texte :

« Cette action en plein accord (avec les Alliés), qui a été poursuivie pendant plusieurs mois, dans la guerre aussi bien que dans les négociations, nous a persuadés de la nécessité de donner un témoignage public et solennel de la solidarité qui existe entre les Alliés par une Déclaration commune des cinq Puissances, qui renouvelle celle qui est intervenue entre la France, la Grande-Bretagne et la Russie le 5 septembre 1914, à laquelle dans la suite le Japon a adhéré : cet acte formel de notre adhésion a été signé à Londres. »

On connaît le document : les Puissances s’y engagent à ne pas faire de paix séparée et à en présenter les conditions en commun, après accord établi entre elles. C’est la solidarité politique ; il faut remercier l’Italie, non seulement d’y avoir adhéré, mais d’avoir choisi le moment actuel pour l’annoncer publiquement : elle ne pouvait pas donner une preuve plus manifeste de sa confiance dans la victoire finale, et cette confiance aussi est une force. L’Italie s’est rarement trompée dans ses prévisions politiques; sa perspicacité est bien connue; sa foi dans la victoire sera communicative. Nous sommes particulièrement heureux qu’elle se soit exprimée à propos des Balkans, qui semblent être devenus le pays de l’incertitude. Cela nous ramène au point qui nous occupe en ce moment : Que fera l’Italie dans les Balkans ? Peut-on compter sur elle à Salonique ? Son action s’exercera-t-elle ailleurs ? À ces questions, il est difficile de faire une réponse tout à fait précise : cependant l’Italie a déclaré trop résolument qu’elle viendrait au secours de la Serbie à son heure et à sa manière, et que cette heure serait opportune, et que cette manière serait efficace, elle a trop multiplié ces assurances pour que nous n’y croyions pas très fermement. Déjà elle a débarqué des troupes en Albanie : elle s’y occupe du ravitaillement de l’armée serbe, qui doit être dans une grande détresse matérielle, et elle l’y aidera à se reformer. Ce sont là, sans nul doute, de grands services ; sont-ce les seuls sur lesquels on puisse compter de la part de l’Italie ? Nous ne saurions le dire. Remarquons toutefois que, pour le moment, la question urgente est de savoir si nous resterons à Salonique et que nous ne pouvons le faire que si nos alliés nous donnent un appui direct et immédiat. La rentrée en scène de l’armée serbe est une question de demain : celle de notre maintien à Salonique est une question d’aujourd’hui, et nous devons la résoudre non pas avec les possibilités ou même les probabilités de demain, mais avec les réalités et les certitudes d’aujourd’hui.

Quant aux Russes, leur bonne volonté ne saurait faire l’objet du moindre doute. Chacun des Alliés a un intérêt spécial dans la guerre actuelle : le nôtre n’est pas dans les Balkans, mais celui de la Russie y est. C’est pour ne pas laisser écraser la Serbie et, d’une manière plus générale, pour assurer la liberté et l’efficacité de sa politique balkanique qu’elle a tiré l’épée au mois d’août 1914. Nous avons tiré la nôtre parce que nous étions ses alliés, et qu’à nos yeux, les traités sont sacrés. Ce qui se passe en Orient nous intéresse sans doute, mais l’intéresse encore bien davantage, et nous n’hésiterions pas à dire que son devoir serait d’être à Salonique, si elle avait un chemin libre pour y arriver. Malheureusement, elle n’en a pas. Nous ignorons si elle peut débarquer des troupes à Varna et à Bourgas : il y a là un problème technique qui échappe à notre compétence. Les autres chemins lui sont fermés par la Roumanie, qui ne l’y laisserait pas passer en ce moment : peut-être le fera-t-elle plus tard, elle le fera même certainement le jour où la Russie en lui demandant poliment de lui ouvrir la porte, lui donnera l’impression qu’il lui serait facile de l’enfoncer. Telle est présentement toute la politique des Roumains : nous ne pouvons pas en douter, car c’est eux qui nous le disent. Bien qu’ils soient d’authentiques Latins et qu’ils s’en fassent gloire, ce n’est pas dans le Conciones qu’ils ont trouvé ces principes de conduite. Ils ont de grands ancêtres, mais ils sont plus près de leurs voisins d’aujourd’hui et Trajan ne les reconnaîtrait plus. Il ne faut donc pas compter que les Russes puissent dès maintenant trouver accès à travers la Roumanie et, dès lors, toutes les voies leur sont fermées. Ils ont pris le meilleur parti. Après une campagne où ils ont été malheureux, mais où ils se sont rouverts de gloire, ils se sont rendu compte de ce qui leur a manqué et ils travaillent à se le procurer ; leurs alliés les y aident et, d’ici à quelques mois, ils disposeront enfin de ce matériel de guerre dont l’absence a été la principale et même la seule cause de leurs échecs. Ils pourront alors prendre leur revanche et reconquérir le terrain perdu. L’avenir leur réserve de grandes réparations. Mais il s’agit du présent et de Salonique où la question est de savoir si nous pouvons rester : les Russes, avouons-le, ne peuvent guère nous aider à la résoudre. Si nous sommes à Salonique au printemps prochain, nous profiterons de leur activité militaire, de même qu’ils profiteront de notre présence sur un point bien choisi des Balkans. Mais y serons-nous encore ? Nous avons passé en revue tous nos Alliés : quelle sera notre conclusion ? Les Russes, actuellement, ne sont qu’une espérance. Nous ne saurions trop dire-ce que peuvent les Italiens, mais certainement ils peuvent quelque chose d’important. Quant aux Anglais, ils peuvent beaucoup, s’ils le veulent : la solution est entre leurs seules mains. Nous ne demandons qu’à rester à Salonique, et nous le ferons certainement s’ils y restent aussi. Mais, à parler en toute franchise, notre inquiétude vient de ce qu’ils ont promis, ou qu’ils ont paru promettre d’y rester au moins deux ou trois fois, ce qui est beaucoup. S’ils s’y engagent une fois de plus, sera-ce la bonne, et nous sera-t-il enfin permis d’y compter d’une manière absolue ?

Alors, nous pourrons parler plus nettement au roi de Grèce. Il vient de nous parler lui aussi, et même abondamment, car nous avons de lui deux interviews qui se sont succédé à vingt-quatre heures d’intervalle, l’une avec un rédacteur du Times, l’autre avec un représentant de l’Associated Press de New-York : celui-ci ne lui a pas ménagé les questions et il ne lui a pas ménagé les réponses. Nos journaux ont dit qu’il y avait une différence sensible entre ces deux interviews ; nous avouons n’en avoir pas été frappé. La seconde continue logiquement la première ; elle va plus loin, elle précise davantage ; mais l’une et l’autre sont très claires. Avant tout, le Roi ne veut pas se battre. Il a, comme M. Rhallys, — bien qu’il le dise avec plus de mesure et de tact, — l’imagination hantée par l’image sanglante de la Belgique et il repousse avec horreur et terreur le même sort pour la Grèce. Il semble, vraiment, que le roi Constantin n’ait appris qu’à une date récente les atrocités commises par les Allemands en Belgique ; elles étaient pourtant déjà accomplies et connues lorsque, après la première chute de M. Venizelos, son ministre, M. Gounaris, nous a fait part des conditions dans lesquelles il marcherait avec nous ; et comme cette ignorance du Roi à ce moment n’est pas vraisemblable, il faut bien croire que son attitude actuelle a d’autres causes que celles qu’il avoue. Mais enfin il est neutre et veut rester neutre ; c’est son droit, nous l’avons toujours reconnu : nous ne lui demandons que la liberté et la sécurité de nos mouvemens à Salonique, où nous ne saurions trop répéter que nous ne sommes pas venus sans son aveu.

Il le conteste aujourd’hui ; il affirme n’avoir jamais donné son consentement à la politique de M. Venizelos : il y a certainement là une équivoque qu’il serait facile de dissiper si le fait en valait la peine. Mais qu’importe ? Nous sommes à Salonique et, bien que notre présence y soit peu agréable au Roi, il ne s’oppose-pas à ce qu’elle s’y prolonge, et il a pris l’engagement- d’honneur que nous ne courrions de sa part aucun risque. Nous sommes convaincu de sa sincérité, et il faut que ce point soit mis tout à fait hors de causer en aucun cas, nous n’avons à craindre une attaque de sa part. Nous en avons pour garant, non seulement sa parole, qui suffirait, mais encore le sentiment du peuple grec, qui s’est manifesté autour de M. Denys Cochin avec un incomparable éclat. Quand même la mission de M. Cochin n’aurait pas eu d’autres résultats, — et elle en a eu d’autres, — il faudrait se féliciter qu’elle ait eu celui-là. Il n’y a pas de gouvernement qui ne tienne compte du sentiment de tout un peuple. Mais l’embarras du Roi est grand parce que, dans sa volonté actuelle de conserver une neutralité dont, à deux reprises, il nous a offert de sortir, il se trouve placé entre des exigences en sens contraires, les nôtres et celles de l’Allemagne, et qu’il est difficile de les concilier. L’Allemagne ne manque pas de dire que, si les troupes alliées sont battues et si elles se réfugient sur le territoire hellénique, où elles ne seront pas désarmées, ses propres troupes les y suivront et y porteront la guerre. Et, alors, voilà la Grèce devenue une seconde Belgique ! Que faire ? Le roi Constantin a fait part de son désir au journaliste américain : il voudrait que, si les troupes alliées sont refoulées sur le territoire hellénique, elles considèrent la campagne comme finie et se rembarquent, auquel cas il répondrait de leur sécurité et l’assurerait au besoin par l’intervention de toute son armée. C’est malheureusement une promesse que nous ne pouvons pas lui faire, un engagement que nous ne pouvons pas contracter. Le journaliste américain l’a bien senti, car il a demandé au Roi ce qu’il ferait si, ces déclarations ne les satisfaisant pas, les Puissances alliées employaient la force. — « Alors, a répondu le Roi, je protesterai auprès de tout l’univers contre cette violation de nos droits souverains. Nous résisterons passivement aussi longtemps qu’il sera humainement possible contre toute mesure, quelle qu’elle soit, tendant à nous contraindre à suivre une ligne de conduite que nous savons devoir porter préjudice à la liberté et au bonheur de notre peuple. » — « Et lorsque vous ne pourrez plus résister, a demandé finalement le correspondant de l’Associated Press, que ferez-vous ? » — « Nous démobiliserons l’armée, a répondu le Roi, et nous n’aurons qu’à attendre la marche des événemens. Que pouvons-nous faire d’autre ? » Il faut convenir que cela n’est pas pour nous bien effrayant.

Nous espérons d’ailleurs que, ni d’un côté ni de l’autre, on n’en viendra ù des extrémités que le roi Constantin n’avait pas entrevues lorsqu’il causait plus posément avec le correspondant du Times. Il avait eu alors l’accent moins tragique et ne s’était pas privé d’y mettre quelque ironie. Faisant allusion aux demandes des Alliés : « Nous avons répondu, avait-il dit, en donnant les assurances les plus formelles, qu’ils ne devaient craindre, de notre part, aucun acte malveillant. Mais avant que nous puissions nous lier à un programme fixe et irrévocable, nous sommes désireux de connaître celui que les Alliés ont tracé pour eux-mêmes. On nous répond que l’Angleterre et les Alliés délibèrent en ce moment, mais que, jusqu’à présent, aucun programme définitif n’a été établi. La Grèce peut-elle, en toute justice, être poussée à prendre des mesures de l’importance politique et stratégique la plus haute, dans ces conditions ? Peut-elle, en toute justice, être obligée à transférer ses troupes dans un autre district, tant que les Alliés ne seront pas arrivés à une décision sur le point de savoir s’ils occuperont et tiendront la région évacuée par nous ? » Ceci nous ramène à la question que nous n’avons pas perdue de vue depuis le commencement de notre chronique, et pourquoi ne pas avouer que le Roi ne la pose pas autrement que nous ? S’il est vrai, comme il le dit, que l’Angleterre et ses alliés ne savent pas encore s’ils resteront à Salonique, s’ils n’en sont pas tout à fait sûrs, s’ils n’y sont pas absolument décidés, que signifie cette négociation décevante, où nous manifestons aujourd’hui des exigences dont nous n’aurons peut-être rien à faire demain ? Le moment est venu de prendre une décision définitive, au sujet de laquelle l’Angleterre et ses alliés prononceront ce : Jusqu’au bout ! qui est notre règle ailleurs. Le roi Constantin ne pourra plus alors nous opposer son scepticisme sur nos intentions. Mais pas de demi-mesures, qui seraient ici pires que tout ! Nous comprenons les partisans de l’occupation, nous ne comprenons pas moins les partisans de l’évacuation. Si les uns ont raison et si les autres se trompent, leurs systèmes sont du moins également logiques ; toutes les parties se tiennent et ils ont eux-mêmes l’avantage, qui parait devenir de plus en plus rare, de savoir exactement ce qu’ils veulent. Mais il y a une solution intermédiaire que nous repoussons de toutes nos forces : celle qui consiste à rester à Salonique avec une poignée d’hommes et sans avoir la certitude d’y tenir. Si c’est à celle-là qu’on s’arrête, nous protestons par avance. Il vaut mieux s’en aller que de se montrer impuissans et s’embarquer de plein gré, que d’être un jour obligés à le faire.

Le roi Constantin a dit qu’il fallait aux Alliés 400 000 hommes pour faire quelque chose dans les Balkans ; le chiffre est sans doute exagéré ; mais, même pour soutenir une situation d’attente, il faut plus de forces que nous n’en avons. La responsabilité du général Joffre s’étend aujourd’hui à nos armées d’Orient comme à nos armées d’Occident : c’est pour nous une garantie. Les représentans militaires des Alliés l’entourent : qu’il fixe avec eux le contingent nécessaire et qu’on l’envoie. Alors nous pourrons faire connaître au roi Constantin nos résolutions dernières et lui demander d’en tenir compte : et il le fera s’il nous sent forts. Les argumens ne servent à rien dans les Balkans : nous l’avons déjà suffisamment éprouvé. On en aura toujours à Athènes, car les Grecs sont subtils et éloquens. Que faut-il donc leur montrer ? Une menace ? Non, une volonté suffira.


Nous avons sous les yeux un livre que nous recommandons à nos lecteurs. Il est intitulé : L’Allemagne et les Alliés devant la conscience chrétienne, et a été publié sous la direction de Mgr Baudrillart, qui en a écrit la préface. D’après cette indication, on croira peut-être connaître déjà ce volume, car il en a paru un dans les mêmes conditions et il a eu un grand retentissement ; mais celui-ci en est un nouveau et il ne produira certainement pas moins d’impression que le premier. Il est en effet une réponse faite point par point, non pas aux objections, le mot ne serait pas exact, mais aux contradictions tranchantes des docteurs allemands, qui se sont réunis au nombre de 77 pour combiner cette prétendue réfutation. Ils ont chargé spécialement l’un d’eux, le chanoine Rosenberg, de la rédiger. Mgr Baudrillart et ses collaborateurs avaient voulu prouver par des faits probans et par des textes abondans que, dans la terrible guerre qui se poursuit, les intérêts catholiques étaient du côté des Alliés et non pas de l’Allemagne. Cette vérité, qui nous paraît très simple, avait été niée par les docteurs allemands sur le ton pédant et hautain qui leur est propre. Il faut avouer que leur propagande avait produit quelque impression parmi les pays neutres, en Espagne par exemple. C’est pourquoi Mgr Baudrillart et ses collaborateurs ont pris un à un les argument allemands et les ont réfutés avec une grande force. « Mais l’Allemand, qui ne reconnaît qu’à lui-même le droit de commander, voudrait se réserver celui de parler tout seul. » Aussi l’indignation a-t-elle été véhémente et violente de l’autre côté du Rhin, et des torrens d’encre ont été répandus, pendant que des torrens de sang coulaient ailleurs. Pour donner une idée de ce déchaînement, il suffit de lire les télégrammes échangés entre les cardinaux-archevêques de Cologne et de Munich d’une part et l’empereur Guillaume de l’autre. Les deux cardinaux, après avoir dénoncé le livre comme calomnieux, annonçaient qu’ils ne manqueraient pas de « déposer une plainte devant le chef suprême de l’Église. » Mais ils commençaient par en déposer une devant l’Empereur comme de juste. Nous n’avons pas appris que le « chef suprême de l’Église » ait donné la moindre suite à leur dénonciation, et Mgr Baudrillart, a l’audace de récidiver, ce dont il faut le féliciter. Chacune des allégations germaniques a été prise à partie par Mgr Chapon, évêque de Nice, M. Lanzac de Lahorie, M. Denys Cochin, le R. P. Janvier, Mgr Batiffol, M. le baron d’Anthouard, ministre plénipotentiaire, M. Edmond Bloud, M. François Veuillot, qui se sont partage le travail et l’ont exécuté avec une extrême modération dans les termes, mais beaucoup de science et de vigueur dans le fond.

Ce livre ne peut pas s’analyser, il faut le lire. Nous dirions que c’est une œuvre française, si ce n’était pas encore davantage une œuvre humaine, La préoccupation religieuse y domine, comme il convenait, étant donné le but que ses auteurs poursuivent; mais il résulte de leurs consciencieuses études que l’intérêt de la religion s’allie admirablement avec celui de la civilisation et du droit contre le déchaînement de la force et de la barbarie, qui ne se recommande d’elle que pour en fusiller les prêtres, en bombarder les temples, en violer et en déshonorer l’esprit.


Francis Charmes.