Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1914

Chronique n° 1984
14 décembre 1914


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Le Livre jaune français, venant après le Livre bleu anglais, le Livre orange russe, le Livre gris belge, ne pouvait pas nous apporter, sur les origines, et les responsabilités de la guerre, des révélations bien nouvelles : il s’en faut pourtant de beaucoup que la publication en ait été inutile. D’abord, de tous ces recueils de documens, le Livre jaune a été le plus complet et le mieux ordonné ; ensuite, sur plus d’un point important, il a complété, précisé, éclairé ce qu’on savait déjà. Il en résulte avec l’éclat de l’évidence que la guerre était préparée depuis longtemps par l’Allemagne, et, qu’on nous entende bien, il ne s’agit pas ici de cette préparation que tout gouvernement, que tout pays doit faire et entretenir avec soin pour être toujours prêt, mais d’une préparation poussée au dernier degré d’intensité, faite et entretenue en vue d’une guerre immédiate et déjà résolue.

La première partie du Livre jaune est, à cet égard, d’un intérêt poignant et d’une force probante qui ne laisse rien à désirer. Si le gouvernement de la République n’a pas, de son côté, préparé la guerre avec autant de soin et de perfection que le gouvernement impérial’ allemand, ce n’est pas faute d’avoir été renseigné et averti. A aucune autre époque, aucun autre gouvernement ne l’a été davantage et n’a été mieux servi par ses agens. Les dépêches de notre ambassadeur à Berlin, M. Jules Cambon, celles de nos attachés militaire et naval, les notes merveilleuses de clarté qui ont été faites pour l’instruction du ministre des Affaires étrangères et qui lui ont présenté, avec un relief saisissant, un tableau d’ensemble de la situation, sont dans leur genre de vrais chefs-d’œuvre. On ne saurait trop rendre justice à M. Jules Cambon, qui a dirigé tout ce travail d’investigation et a pris la responsabilité des conclusions à en tirer. L’empereur Guillaume avait été longtemps partisan de la paix et M. Cambon l’avait dit ; mais, à partir d’un certain moment, il était devenu partisan de la guerre et M. Cambon, qui a aussitôt démêlé chez lui cette volonté nouvelle, en a fait part à son gouvernement. Qu’on lise et qu’on médite la dépêche du 22 novembre 1913, dans laquelle il a rendu compte d’une conversation provenant, disait-il, d’une source absolument sûre et qui montrait l’Empereur arrivé au dernier terme de cette conversion. Il est impossible de mieux démêler les premiers symptômes du mal, d’en mieux découvrir les causes et d’en préciser en fin de compte le caractère inquiétant d’un trait plus net et plus ferme.

Le croirait-on ? c’est au roi des Belges que l’Empereur confiait alors ses dispositions guerrières, choix qui a lieu d’étonner aujourd’hui. Le général de Moltke, chef de l’état-major général, présent à l’entretien, ne parlait pas avec moins de franchise et d’abandon que son maître. Celui-ci apparut aux yeux de son interlocuteur « complètement changé ; » il n’était plus « le champion de la paix contre les tendances belliqueuses de certains partis allemands ; » il en était « venu à penser que la guerre avec la France était inévitable, et qu’il faudrait en venir là un jour ou l’autre. » Le général de Moltke renchérissait encore sur les paroles de l’Empereur. « Lui aussi, il déclara la guerre nécessaire et inévitable. » cette fois, dit-il, « il faut en finir. » Le succès d’ailleurs n’était-il pas certain ? « Le roi des Belges protesta que c’était travestir les intentions du gouvernement français que les traduire de la sorte et se laisser abuser sur les sentimens de la nation française par les manifestations de quelques esprits exaltés ou d’intrigans sans conscience. L’Empereur et son chef d’état-major n’en persistèrent pas moins dans leur manière de voir. » Ainsi, dus le mois de novembre 1913, et on pourrait sans doute remonter plus haut, l’idée de la guerre fatale était entrée dans la pensée et dans la volonté de l’Empereur : on comprend mieux, quand on le sait, tout ce qui s’est passé par la suite. Mais l’opinion l’ignorait ; elle n’avait pas lu les dépêches de M. Jules Cambon ; elle en était restée à l’Empereur ami de la paix ; elle avait confiance en lui. On se rappelle qu’au moment des premières complications d’où est sortie la guerre, Guillaume II faisait sa croisière dans les mers du Nord : il revint à Berlin, sans paraître se presser, comme s’il n’y avait pas péril en la demeure, et alors tout le monde se tourna vers lui avec l’espoir qu’il apaiserait les flots irrités par un Quos ego ! souverain. Il fallut quelques jours pour comprendre qu’on s’était trompé, et la déception a été grande. L’Empereur, qui n’avait qu’un mot à dire pour empêcher la guerre, a refusé de le dire. Bien plus 1 au moment où l’Autriche essayait de se reprendre et proposait à la Russie de remettre en discussion « le fond même » de l’affaire serbe, c’est lui qui, très froidement, a brusqué la situation et déchaîné la tempête. Le monde en a été surpris, mais ni M. Cambon ni ceux qui avaient lu ses avertissemens prophétiques ne pouvaient l’être. Il avait suivi et décrit avec un sens psychologique très fin les transformations qui s’étaient produites dans l’âme impériale. « A mesure, disait-il, que les années s’appesantissent sur Guillaume II, les traditions familiales, les sentimens rétrogrades de la Cour et surtout l’impatience des militaires prennent plus d’empire sur son esprit. Peut-être éprouve-t-il on ne sait quelle jalousie de la popularité acquise par son fils, qui flatte les passions pangermanistes et ne trouve pas la situation de l’Empire dans le monde égale à sa puissance. Peut-être aussi la réplique de la France à la dernière augmentation de l’armée allemande, dont l’objet était d’établir sans conteste la supériorité germanique, est-elle pour quelque chose dans ces amertumes, car, quoi qu’on en dise, on sent qu’on ne peut guère aller plus loin. » Il y a beaucoup de choses dans ces quelques mots ; ils conduisent M. Cambon à cette conclusion : « L’hostilité contre nous s’accentue et l’Empereur a cessé d’être partisan de la paix. »

L’Allemagne avait cru intimider la France, par l’augmentation de ses propres forces militaires, au point de l’hypnotiser dans l’inertie. Il n’en a rien été, comme on le sait, et la colère à Berlin en a été violente. Eh quoi ! la France se mettait en mesure de se défendre ! Était-ce croyable ? Était-ce admissible ? Il y a, à ce propos, dans le Livre Jaune, un trait qui vaut la peine d’être relevé parce qu’il illumine tout un état d’âme. Il se trouve dans un rapport de notre attaché militaire. « Depuis quelque temps déjà, dit le lieutenant-colonel Serret, on rencontre des gens qui déclarent les projets militaires de la France extraordinaires et injustifiés. Dans un salon, un membre du Reichstag, et non un énergumène, parlant du service de trois ans en France, allait jusqu’à dire : « C’est une provocation, « nous ne le permettrons pas. » De plus modérés, militaires ou civils, soutiennent couramment la thèse que la France, avec ses quarante millions d’âmes, n’a pas le droit de rivaliser ainsi avec l’Allemagne. » N’a pas le droit : ce mot dit tout. Peut-être ne l’aurions-nous pas bien compris hier, nous le comprenons aujourd’hui que les savans allemands ont imprudemment étalé devant le monde stupéfait leur pensée arrogante et dominatrice. Ne sont-ils pas les plus nombreux, les plus gros, les plus forts ? Il est donc contre nature et dès lors immoral de songer, à leur résister. Ainsi pensait Goliath à l’égard de David. Ainsi pensait à son tour l’Empereur Guillaume à l’égard de la France : on sait où ce jugement l’a déjà conduit. Mais, certes, l’adversaire était redoutable, et M. Jules Cambon avait raison de terminer sa.dépêche en disant : « S’il m’était permis de conclure, je dirais qu’il est bon de tenir compte de ce fait que l’Empereur se familiarise avec un ordre d’idées qui lui répugnait autrefois, et que, pour lui emprunter une locution qu’il aime à employer, nous devons tenir notre poudre sèche. » La guerre était contenue dans ces quelques lignes, auxquelles on a eu tort, peut-être, de ne pas attacher assez d’attention.

On dit aujourd’hui volontiers qu’il n’y a pas eu deux Allemagnes, qu’il n’y en a jamais eu qu’une : celle de jadis, que nous avons crue pacifique, élégiaque et bucolique, n’a été qu’une illusion. On peut dire de même qu’il n’y a pas eu deux empereurs Guillaume et qu’il n’y en a jamais eu qu’un. La question ne sera sans doute définitivement résolue qu’au Jugement dernier. Ce qui est sûr, c’est que l’Empereur pacifique avait beaucoup mieux compris le véritable intérêt de son pays que l’Empereur guerrier. Qu’on se reporte par le souvenir à ce qu’était la situation de l’Allemagne dans le monde il y a moins de cinq mois : elle était immense et incontestée. On croyait sa force invincible, et sur cette base qui semblait inébranlable reposait l’édifice politique le plus fort qu’on eût encore vu. Et comme tout vient à la fois dans l’ordre de la puissance, l’Allemagne était partout, pénétrait partout ; son commerce avait conquis une sorte de primauté dans l’univers entier ; le commerce anglais, qui seul pouvait encore rivaliser avec lui, était déjà menacé de ne le pouvoir bientôt plus. On découvre aujourd’hui le pullulement de maisons allemandes qui avaient envahi le territoire des nations actuellement alliées ; les maisons françaises, anglaises et russes étaient envahies, elles aussi, par des représentans teutons. On admirait, dans tous les domaines, les méthodes allemandes où on croyait voir du génie alors qu’il n’y avait que de l’adaptation et du savoir-faire. Beaucoup prenaient pour du marbre ce qui n’était que du stuc. Le colossal imposait par sa masse, et on le confondait avec ce qui est vraiment grand. Tout réussissait à l’heureuse Allemagne ; elle n’avait plus qu’à se laisser vivre, — et à laisser vivre les autres, — pour jouir des apparences de la gloire et des réalités de la fortune. L’Empereur avait bien raison d’aimer la paix et de vouloir la maintenir. Il jugeait sainement alors. Depuis son esprit s’est obscurci, sa volonté a faibli. Qu’en est-il résulté ? Au bout de quatre mois, l’hégémonie allemande, mise en échec sur les champs de bataille, avait cessé d’exister. Où en sera-t-elle dans quatre autres mois encore ? La question est pendante, mais en dehors de l’Allemagne, autour de laquelle on a élevé une muraille de mensonges pour empêcher la vérité d’y pénétrer, on ne doute guère de la solution qui lui sera donnée.

Le gouvernement impérial s’en rend compte, lui aussi, et la preuve en est dans les explications, les défenses, les apologies qu’il multiplie pour justifier sa conduite, en même temps qu’il déverse sur ses adversaires les pires calomnies. S’il se sentait vainqueur sur les champs de bataille, il se soucierait médiocrement de faire ailleurs la conquête des esprits. Il répondrait à tout : Quia nominor leo, et se moquerait de critiques impuissantes. A ses yeux, la force s’impose par elle-même et n’a nul besoin de se justifier. Elle inspire d’abord la terreur, puis le respect, puis une sorte d’amour. Le professeur Adolf Lasson n’appelle-t-il pas l’Empereur Guillaume les délices du genre humain, delicîæ generis humani, uniquement parce qu’il est l’Empereur ? Et ne déclare-t-il pas M. de Bethmann-Hollweg le plus grand homme qui ‘existe de nos jours, uniquement parce qu’il est chancelier de l’Empire ? Si c’était un autre qui était l’Empereur, c’est lui qui serait les délices du genre humain, et si c’était un autre qui était chancelier, c’est lui qui serait le plus grand homme du monde : cela tient à la fonction et nullement à la personne. Cette bassesse dans la courtisanerie est propre à l’Allemagne : le reste de l’univers s’en indigne ou s’en moque et le gouvernement impérial éprouve de ce fait quelque ennui. De là l’immense quantité de journaux et de brochures que la propagande germanique répand dans les deux hémisphères avec l’espoir d’influencer l’opinion des neutres. On tient aujourd’hui à cette opinion ; M. de Bethmann-Hollweg s’en préoccupait moins lorsqu’il parlait de la neutralité de la Belgique avec la désinvolture que l’on sait. Il avouait alors sans pudeur qu’il violait toutes les règles du droit des gens ; mais, disait-il, on fait ce qu’on peut et l’intérêt de l’Allemagne doit passer avant tout. Aujourd’hui, le ton est changé, et il est probable que l’imprudent chancelier donnerait beaucoup pour reprendre et retirer ses paroles ; mais elles restent et rien ne saurait les effacer.

Il a inventé une thèse nouvelle et vraiment imprévue, d’où il résulte que c’est la Belgique qui a violé la première sa propre neutralité, et que l’Allemagne se trouve ainsi justifiée de cet attentat. Comment M. de Bethmann-Hollweg le prouve-t-il ? Par des pièces diplomatiques qu’on a trouvées à Bruxelles, en fouillant dans les cartons du ministère des Affaires étrangères. Rien n’est plus faux que cette allégation ; mais, quand même elle serait vraie, en quoi la responsabilité morale de l’Allemagne dans la violation de la neutralité belge serait-elle supprimée ou même diminuée, puisqu’elle ignorait ces prétendues pièces lorsqu’elle a commis l’acte criminel que lui reproche la conscience du monde civilisé ? Le crime ne consiste pas dans le fait matériel, mais dans l’intention qui en a déterminé l’accomplissement, et l’intention véritable est avouée dans le premier discours du chancelier. La Belgique, dit-il maintenant, avait la première manqué aux traités : nous lui répondrons qu’il ne l’a découvert qu’après coup et que cette découverte n’ayant influencé en rien sa détermination initiale, n’en a pas changé le caractère. Mais est-il vrai que la Belgique ait violé elle-même sa neutralité ? Non, certes, et l’argument est misérable. S’il y a eu des conversations entre un attaché militaire anglais et un officier belge, ce n’a pas été un seul# moment pour nouer une coalition contre l’Allemagne, mais pour se mettre d’accord sur ce qu’il y aurait à faire dans le cas où celle-ci viendrait à violer la neutralité belge. L’hypothèse était-elle invraisemblable ? On ne saurait le soutenir aujourd’hui. Mais on ne le pouvait pas davantage alors. Les principaux écrivains militaires allemands, lorsqu’ils traitaient d’une guerre éventuelle avec la France, ne manquaient pas d’écrire qu’il faudrait tourner à l’Ouest la ligne de nos défenses et, pour cela, passer par la Belgique. Cela était écrit partout, cela était dans l’air : et on voudrait que la Belgique n’en eût éprouvé aucune préoccupation ! On exigerait qu’elle s’en fût remise à la bonne foi de l’Allemagne ! Elle avait non seulement le droit, mais le devoir d’échanger des vues sur ce qu’il y aurait à faire pour la défense de sa neutralité, si elle était violée. Et cela même, la Belgique ne l’a pas fait ; rien n’a été arrêté entre l’Angleterre et elle ; tout s’est borné à quelques conversations entre des militaires qui n’avaient aucune qualité pour conclure. Et c’est sur cette base étroite et branlante que M. de Bethmann-Hollweg dresse l’échafaudage de son sophisme. Dans son honnêteté, sir Edward Grey s’est donné une peine bien inutile en publiant un document déjà ancien dans lequel il protestait qu’aucun gouvernement anglais ne violerait la neutralité belge. Ni l’Angleterre, ni la France, — nous le disons fièrement en ce qui nous concerne, — ne sont capables d’un pareil manquement à la foi jurée. Et la Belgique le savait bien. Si elle n’avait-pas la même confiance envers l’Allemagne, ce n’était pas sans raisons. En dehors même de ses généraux, les diplomates, les professeurs, les savans, tous les intellectuels de l’Allemagne ne témoignaient que dédain et mépris aux petites nations et leur déclaraient à qui mieux mieux qu’elles devaient se soumettre ou disparaître. Il suffisait à la Belgique d’avoir des oreilles pour entendre. Comment n’aurait-elle pas craint pour sa neutralité ? Malgré cela, jusqu’à la dernière minute, elle s’est abstenue de tout ce qui pouvait, en manifestant cette appréhension, paraître la justifier. La Fiance lui ayant offert son concours, elle a déclaré- n’en avoir pas besoin, et, quand, sa neutralité étant déjà violée, elle a sollicité ce concours, ainsi que celui de l’Angleterre, il était déjà bien tard. Mais nous n’insisterons pas sur des faits qui sont d’hier : tout le monde les connaît trop bien pour qu’il soit possible à la plus insigne mauvaise foi de les déformer.

M. de Bethmann-Hollweg, sentant la faiblesse de sa thèse, en perd le jugement au point de dire que si l’Angleterre était sincère dans sa défense des neutralités en souffrance, elle aurait dû défendre celle de la Chine, odieusement violée par le Japon à Kiao-Tchéou. L’argument est si comique que nous voudrions avoir plus de temps pour nous en amuser. Eh quoi ! Un homme s’introduit par effraction et violence dans une maison et s’y installe en mettant le pistolet sur la gorge du propriétaire. Une bonne occasion se présente, j’accours, je chasse l’intrus, et c’est lui qui s’étonne et s’indigne de ce que le gendarme n’a pas fait respecter l’inviolabilité du domicile ! Telle est l’histoire de la Chine, de l’Allemagne et du Japon. Mais enfin, insiste M. de Bethmann-Hollweg, il y avait là une neutralité : pourquoi l’Angleterre, si elle les aime tant, ne l’a-t-elle pas défendue ? Faut-il lui répondre que l’Angleterre ne l’avait pas garantie, et qu’elle n’est nullement le Don Quichotte à travers le monde des neutralités qu’elle n’a pas prises sous sa sauvegarde ? On rougit vraiment d’avoir à s’arrêter à ces puérilités. Peut-être sont-elles dignes de l’intellectualisme germanique, il faut le croire, puisqu’on les lui sert ; mais le bon sens sain et robuste du genre humain en a déjà fait justice.

Y a-t-il lieu de s’arrêter davantage, dans le discours que le chancelier impérial vient de foire entendre au Reichstag, à la chargea fond à laquelle il s’est livré contre l’Angleterre ? On peut résumer toute sa harangue en un mot : l’Angleterre, voilà l’ennemie ! C’est elle, elle seule qui est responsable de la guerre, car elle aurait pu l’empêcher, et elle ne l’a pas fait ; donc, elle la voulait sournoisement, et ce parti pris, qui la cloue désormais au pilori de l’histoire, a déjoué les bonnes intentions de la bonne et pacifique Allemagne, en pendant son intervention impossible « et inutile. Et comment l’Angleterre aurait-elle pu empêcher la guerre ? En -signifiant au gouvernement russe qu’elle ne la voulait pas et qu’elle saurait l’empêcher. Alors tout serait devenu facile : l’Allemagne aurait arrangé l’affaire en livrant la Serbie à l’Autriche, qui l’aurait exécutée en quelques coups de sabre, et l’Europe aurait continué de jouir du bienfait de la paix.

Il semble, au premier abord, qu’on aurait pu atteindre le même résultat par un autre moyen et que la paix aurait été également assurée si l’Allemagne, au lieu d’encourager et d’exciter l’Autriche dans ses monstrueuses exigences, lui avait notifié qu’elle ne voulait pas la guerre et qu’elle saurait l’empêcher. — Y pensez-vous ? proteste M. de Bethmann-Hollweg, nous tenir un pareil langage à l’Autriche ? — Et pourquoi pas, puisque vous exigiez de l’Angleterre qu’elle le tint à la Russie ? Est-ce que le cas n’est pas le même ? — C’est ce dont M. de Bethmann-Hollweg ne conviendra jamais. Les choses changent complètement de caractère quand il s’agit de l’Allemagne, par la seule raison qu’il s’agit d’elle, et qu’on ne saurait lui contester d’avoir tous les droits, les autres n’ayant que ce qui en reste. Ceux qui en doutent semblent n’avoir pas encore compris que l’Allemagne est la nation élue de Dieu, expressément chargée par lui d’exécuter ses décrets : et, en effet, quand on l’a compris, tout va de soi. Il est incontestable que la guerre n’aurait pas eu lieu si tout le monde avait cédé à la volonté de l’Allemagne, si la Russie avait capitulé une fois de plus, si la France et l’Angleterre avaient laissé faire. — Voyez pourtant comme c’était simple ! s’écrie M. de Bethmann-Hollweg. Il faut toute la méchanceté foncière de l’Angleterre pour ne s’être pas prêtée à un arrangement qui aurait satisfait tout le monde ! Aussi sera-t-elle punie comme elle le mérite, par la colère du ciel ! — Cela était-il donc aussi simple que semble le croire le chancelier impérial ? Il est permis d’en douter lorsqu’on se rappelle que l’Allemagne avait déjà déclaré la guerre à la Russie et à la Fiance et que celles-ci avaient relevé le gant, avant de savoir ce que ferait l’Angleterre : et il est très probable que l’Angleterre se serait abstenue, si la neutralité beige n’avait pas été violée. Après cette violation, pouvait-elle le faire ? Sans doute elle était tenue par sa parole et cela suffisait pour qu’elle tirât l’épée ; mais personne n’ignore, il n’y a pas un écolier qui ne sache que, si l’Angleterre a donné sa garantie à la neutralité belge, c’est parce que cette neutralité est pour elle un intérêt de premier ordre, un intérêt vital. Rien n’était plus connu. Mais, au.degré d’infatuation et de déraison où elle est montée, l’Allemagne professe que l’intérêt de tous les autres doit s’effacer devant le sien. M. de Bethmann-Hollweg résume cette pensée en disant qu’on ne saurait toucher dans le monde à un seul cheveu sur la tête d’un seul Allemand sans que le châtiment suive aussitôt. Nous prenons cette pauvre rhétorique pour ce qu’elle vaut. Mais la France, la Russie, l’Angleterre, sans parler d’autres nations, qui n’ont pas encore dit leur dernier mot et qui le diront bientôt, estiment à leur tour que leurs intérêts historiques, consacrés par une longue et glorieuse tradition, et dont le maintien assure à leur avenir des garanties nécessaires, ont autant de prix, sinon plus, qu’un cheveu sur une tête allemande. C’est une idée qui ne sortira plus de leur esprit et dont il faudra, désormais, que l’Allemagne s’accommode.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur le chancelier ; nous aurions voulu, par exemple, parler après lui de ce qu’il appelle avec nous la revanche ; mais il y a d’autres discours qui, en ce moment, ont plus d’importance que le sien et qui mériteraient d’occuper ici plus de place. La rentrée du parlement italien était attendue avec plus d’intérêt que celle du Reichstag allemand : on se demandait avec une curiosité bien naturelle, une curiosité sérieuse, quel langage tiendrait M. Salandra après le remaniement de son Cabinet. Il avait bien fallu remplacer le marquis di San Giuliano que la mort avait fauché ; mais le remplacement du ministre de la Guerre et celui du ministre du Trésor avaient une signification qu’on ne pouvait méconnaître, puisqu’il devait en résulter un effort immédiat en vue de développer la force militaire du royaume. Enfin la situation générale de l’Europe s’était sensiblement modifiée depuis ces dernières semaines, tout le monde sentait que d’autres modifications se préparaient encore, et l’Italie ne pouvait pas y rester indifférente. L’Italie est une nation à la fois très ancienne et très jeune, qui a de vieilles aspirations en partie réalisées, en partie restées encore en souffrance, et qui est douée d’un sens politique trop fin, trop souple, en même temps que d’une volonté trop ferme, pour ne pas suivre les événemens d’un œil attentif, avec la résolution de choisir le meilleur moment d’en profiter. Dès le début de la guerre, elle s’est demandé ce qu’elle devait faire et, ayant reconnu qu’elle avait le droit de rester neutre, elle a effectivement proclamé sa neutralité. Les traités ne l’obligeaient à marcher avec ses alliés que s’ils avaient été attaqués ; or ils étaient indubitablement les agresseurs ; de plus, ils avaient rendu toute sa liberté à l’Italie en négligeant de la tenir au courant de leur politique et de l’y associer. Toutefois, si l’Italie pouvait invoquer sa neutralité, elle pouvait aussi ne pas s’en prévaloir, et elle n’y aurait pas manqué, si elle avait vu son intérêt du côté de l’Autriche-Hongrie et de l’Allemagne ; mais c’est ce qu’il lui était impossible de faire, pour des motifs que nous avons exposés si souvent qu’il n’y a pas lieu d’y revenir aujourd’hui.

L’Italie a donc pratiqué la neutralité la plus stricte, et elle a cru pouvoir s’en contenter jusqu’à présent. En sera-t-il de même dans un avenir prochain ? Gardons-nous de devancer les temps et de prévoir des intentions qui ne se sont pas encore complètement exprimées : il est cependant permis de dire que la neutralité italienne est entrée dans une phase nouvelle. « La neutralité proclamée librement et loyalement observée, a déclaré M. Salandra, ne suffit plus à nous garantir des conséquences du bouleversement immense qui prend chaque jour plus d’ampleur, et dont il n’est donné à personne de prévoir la fin. Sur les terres et sur les mers de l’ancien continent, dont la configuration politique est peut-être en train de se transformer, l’Italie a des droits vitaux à sauvegarder, des aspirations justes à affirmer et à soutenir ; elle a sa situation de grande puissance à maintenir intacte ; bien plus, elle doit faire que cette situation ne soit pas diminuée par rapport aux agrandissemens possibles des autres États. Il suit de là que notre neutralité ne devra pas rester inerte et molle, mais active et vigilante, non pas impuissante, mais fortement armée et prête à toute éventualité… L’expérience qui nous vient de l’Histoire, et plus encore des événemens auxquels nous assistons, doit nous enseigner que, si l’empire du droit cesse, la force demeure l’unique garantie du salut d’un peuple, la force humaine organisée et munie de tous les moyens techniques, perfectionnés et coûteux de défense. » Ce discours mériterait d’être reproduit en son entier, mais nous en avons cité assez pour en montrer l’importance et même la gravité. Quelque nette qu’en soit la signification, les manifestations de l’auditoire y ont encore ajouté un surcroît de clarté. Les applaudissemens n’avaient jamais été plus nombreux, plus nourris. A de certains momens, la Chambre s’est levée tout entière et on a senti passer sur toutes les têtes un de ces souffles puissans qui transfigurent les assemblées et les emportent dans un élan patriotique. Une discussion a suivi ; elle a été ardente, véhémente ; mais le gouvernement n’y a pris part qu’au dernier moment, pour conclure, et il a conclu en disant qu’il n’avait rien de plus à dire que ce qu’il avait dit. N’avait-il donc pas été compris ? En effet, on ne lui en a pas demandé davantage, on lui a laissé sa pleine liberté d’action, et la Chambre lui a voté un ordre du jour de confiance à la majorité de 413 voix contre 49. Ces 49 voix se composent de 43 socialistes, qui sont des pacifistes intransigeans, d’un socialiste syndicaliste et de 5 républicains. C’est une belle victoire pour le gouvernement : il lui reste à réaliser les espérances qu’il a fait naître, et dont la seule évocation lui a donné une si grande force.

Le tableau ne serait pas complet sans l’incident qui a mis fin au débat. M. Giolitti est monté à la tribune ; on savait bien qu’il accorderait toute sa confiance à un gouvernement qui s’était formé sous ses auspices, mais on ne s’attendait pas à la révélation qu’il allait faire. « Au cours de la guerre balkanique, a-t-il dit, le 3 août 1913, le marquis di San Giuliano m’a adressé le télégramme suivant : — L’Autriche nous fait connaître, ainsi qu’à l’Allemagne, son intention d’agir contre la Serbie et elle déclare qu’une telle action de sa part ne peut être considérée que comme défensive. Elle espère faire jouer le casus fœderis de la Triple Alliance, que je juge inacceptable en la circonstance. Je cherche à combiner nos efforts avec ceux de l’Allemagne en vue d’empêcher une telle action de la part de l’Autriche, mais il serait nécessaire de dire clairement que nous ne considérons pas cette action éventuelle comme défensive. Nous ne croyons donc pas qu’il existe de casus fœderis. » Les journaux disent que la stupéfaction, puis l’émotion produites par cette lecture ont été profondes, et il ne pouvait en être autrement. Jamais coup droit plus cruel n’avait été porté contre l’Autriche, qui, en vérité, joue de malheur dans toutes ces affaires. Que devient le prétexte si théâtralement donné à la guerre actuelle, à savoir le meurtre de l’archiduc François-Ferdinand et de la comtesse de Hohenberg ? Un an auparavant, l’Autriche a voulu faire la guerre à la Serbie ; l’archiduc vivait encore ; l’Autriche avait donc d’autres raisons. Si la guerre n’a pas éclaté dès cet>te époque, c’est parce que l’Italie, qui avait été mise dans la confidence, a refusé de marcher : on comprend dès lors pourquoi ses alliés ne lui ont rien dit cette fois et l’ont tenue à l’écart de leur projet. Elle n’a pas été consultée, elle était donc libre. Quant à l’Autriche, depuis un an et sans doute depuis plus longtemps encore, la guerre était résolue dans son esprit. Il est possible que l’Allemagne l’ait retenue, l’année dernière ; il est certain qu’elle l’a poussée celle-ci. Elle a été sa complice et même, en fin de compte, son instigatrice implacable ; elle ne lui a plus permis de reculer. C’est ce dont les neutres sont désormais convaincus : la lumière est faite, on ne l’obscurcira plus. Que la nouvelle attitude de l’Italie ait une importance de premier ordre aux yeux de l’Allemagne comme aux nôtres, on ne saurait en douter lorsqu’on voit le prince de Bülow remplacer M. de Flotow à l’ambassade impériale à Rome. Le prince de Bülow est certainement l’homme politique et le diplomate le plus distingué de l’Empire. On sait à quelles circonstances il a dû une disgrâce, qui semblait bien devoir durer aussi longtemps que l’empereur Guillaume, et il a fallu que celui-ci remportât une grande victoire sur son amour-propre pour recourir à l’assistance d’un homme qu’il avait traité en ami et qui l’avait abandonné, qui s’était même tourné contre lui dans une passe difficile de sa vie. Mais la force des événemens a été la plus grande, et l’Empereur a mis l’intérêt de l’Allemagne au-dessus de ses griefs personnels. En sera-t-il récompensé ? Les journaux italiens en doutent. Ils voient même dans le choix trop affiché de M. de Bülow une sorte d’entreprise contre leur liberté. Ils s’apprêtent à la défendre. A moins qu’il n’apporte à l’Italie Trente et Trieste, M. de Bülow aura de la peine à réussir dans sa mission ; or il n’y a aucune apparence qu’il soit en mesure de donner à l’Italie d’aussi merveilleuses étrennes. Et même s’il les lui donnait, l’Italie a trop d’expérience politique et de finesse d’esprit pour ne pas savoir que ces cadeaux deviendraient précaires entre ses mains, le jour où l’Allemagne et l’Autriche victorieuses ne seraient plus liées que par le respect de leurs engagemens. Mais n’insistons pas sur des choses si improbables qu’elles semblent renouvelées des contes de fées, et attendons les événemens.

Le monde cependant évolue sans les attendre. Une seule chose reste immuable : la volonté des trois alliés de poursuivre la guerre jusqu’au bout, de lui faire rendre tout ce qu’elle doit rendre et de ne conclure la paix qu’en commun. Cette volonté, M. le Président de la République vient de l’affirmer une fois, ou plutôt deux fois encore, la première en remettant la médaille militaire au général Joffre, la seconde en recevant les lettres de créance du nouvel ambassadeur des États-Unis, et c’est le pivot de la politique européenne. M. Poincaré a eu raison d’en affirmer la fixité, car c’est autour de lui que se forment déjà les groupemens nouveaux.


FRANCIS CHARMES. Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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