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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1912

Chronique n° 1936
14 décembre 1912


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Depuis quelque temps, la guerre d’Orient nous a distraits de nos affaires intérieures : au surplus, elles étaient un peu languissantes. Si tant de choses graves se passent au dehors, il ne se passe rien au dedans, et c’est à peine si la rentrée des Chambres a apporté aux esprits absorbés ailleurs un nouvel élément d’activité. La Chambre travaille pourtant ; elle multiplie ses séances ; elle en tient une première le matin, et une seconde l’après-midi, afin de discuter à la fois le budget et des lois urgentes, sans parler des interpellations, Quelque effort qu’elle fasse, le budget ne sera pas voté le 31 décembre, et nous n’échapperons pas aux douzièmes provisoires. Parmi les lois urgentes, la première de toutes est la loi sur les cadres de l’infanterie : nous aurons à en dire un mot. Et, pour ce qui est des interpellations, toutes les autres ont cédé le pas à celle qui se rapporte aux vrais maîtres de l’heure, les instituteurs.

Il n’est que temps de faire une loi des cadres de l’infanterie, et, à lire la discussion qui s’en poursuit à la Chambre, on tremble à la pensée qu’on ait pu attendre jusqu’ici pour s’en occuper sérieusement. Le développement, peut-être fatal, mais à notre avis fâcheux, de nos institutions militaires, nous a amenés à affaiblir, il faut bien le dire, notre armée active, à laquelle le service de deux ans a porté un si rude coup, et, en manière de compensation, à fortifier ou à tâcher de fortifier nos réserves. Combien de fois n’avons-nous pas entendu dire, au cours de ces dernières années, que dans les réserves était désormais la force principale de l’armée I Soit : c’est un système ; nous préférions l’autre, mais il n’est sans doute pas impossible de tirer parti de celui-là, si on sait et si on veut s’y prendre. Par malheur, on s’y prend souvent très mal, par exemple lorsqu’on réduit, comme on l’a fait, la durée des périodes d’exercice qui ont justement pour objet de tenir les réserves en haleine et de leur donner le plus haut degré de préparation militaire dont elles sont capables. Après avoir affaibli l’armée active par la suppression d’une classe dans le contingent, on affaiblit les réserves par la diminution de durée des périodes. Mais ces réserves du-moins sont-elles suffisamment encadrées ? Ont-elles le nombre d’officiers et de sous-officiers indispensables pour leur donner une solide armature ? Tout le monde savait qu’il n’en était rien, et on ne faisait rien pour obvier à un mal aussi alarmant. Une pareille indifférence ne peut s’expliquer que par l’atmosphère de pacifisme à outrance où nous avons trop longtemps vécu. On ne croyait pas à la guerre. Le réveil s’est produit en sursaut. Il est difficile aujourd’hui de regarder le danger de guerre comme chimérique ; nous avons rencontré devant nous des oppositions qui ont pris plus d’une fois le caractère d’une véritable hostilité ; notre horizon s’est couvert de nuages ; enfin le bruit des armes a retenti à nos oreilles et les journaux nous ont entretenus des péripéties d’une guerre fertile en événemens tragiques et en leçons qu’il n’est permis à personne de négliger. Alors la Chambre, à la demande du gouvernement, s’est empressée de mettre la loi des cadres à son ordre du jour. Le projet qui en est présenté a pour objet de créer un certain nombre d’unités nouvelles et d’y augmenter celui des officiers et des sous-officiers qui, en cas de guerre, serviraient de cadre à nos réserves. La Chambre a entendu un certain nombre de discours dont quelques-uns ont été très remarquables : nous citerons entre autres ceux de M. Joseph Reinach et de M. Raiberti. Enfin M. le ministre de la Guerre est intervenu dans le débat pour le résumer, répondre aux objections qui avaient été faites, défendre le principe de la loi. Il l’a fait dans une langue claire et forte qui a produit une heureuse et utile impression sur la Chambre et n’a pas été effacée par l’interminable discours dans lequel M. Jaurès a prôné le système des milices, sur lequel il avait, au préalable, écrit tout un volume. La loi a été rapidement votée par la Chambre ; il faut souhaiter qu’elle le soit non moins rapidement par le Sénat, car il n’y a plus de temps à perdre après tout celui qu’on a déjà perdu. Quelle ne serait pas la responsabilité du gouvernement de la République, si notre armée était un jour surprise avant d’être munie de l’organisme nécessaire pour faire face à toutes les éventualités ?

L’organisme le plus perfectionné n’est d’ailleurs pas suffisant pour maintenir l’armée à la hauteur de sa tâche : à côté de sa force matérielle, elle a besoin d’une force morale qui est en elle ce que l’âme est au corps. Que cette force morale soit intacte, nous voulons le croire mais on a essayé de l’entamer. Des révélations ont été faites à la Chambre à ce sujet, et nous ne saurions trop déplorer qu’elles aient pu l’être à propos d’une discussion sur les instituteurs. Qu’un mauvais vent ait soufflé sur ces derniers, il faut un optimisme voisin de l’aveuglement pour le contester. Le congrès de Chambéry, où les syndicats interdits par la loi, tolérés provisoirement par les pouvoirs publics, se sont rattachés à la Confédération générale et aux Bourses du travail, ont recommandé le « Sou du soldat » à leurs adhérens, ont fait enfin œuvre de propagande révolutionnaire, antimilitaire, antisociale, a jeté sur cette situation des torrens de lumière. Si la majorité des instituteurs a résisté à la contagion, beaucoup y ont succombé, et l’inertie du gouvernement en présence d’un mal aussi dangereux, aussi évident, aussi arrogamment affiché, aurait déplorablement affaibli la résistance des autres. Le ministère actuel l’a compris : il a parlé, il a même agi, et, s’il n’a pas encore eu toute la fermeté que nous aurions désirée, il en a montré beaucoup plus que ses prédécesseurs. Les instituteurs ont été étonnés de recevoir l’ordre formel de dissoudre leurs syndicats et d’être traduits devant les tribunaux pour ne l’avoir pas fait. On était pendant les vacances : ils comptaient sur la Chambre à sa rentrée ; ils étaient habitués à y trouver des avocats ardens et passionnés qui prenaient leur cause en main sans se préoccuper de savoir si elle était bonne ou mauvaise ; il suffisait que ce fût la leur pour qu’on déclarât que c’était celle de l’école laïque elle-même, et tout le monde sait que l’école laïque est la « pierre angulaire de la République. » Ces avocats, les instituteurs les ont bien trouvés, mais autour d’eux l’atmosphère était changée ; la Chambre les écoutait sans s’échauffer. Bientôt pourtant elle s’est émue. Nous avons dit que des révélations inattendues ont été faites ; elles l’ont été par divers orateurs, mais plus particulièrement par M. Messimy qui, lors de son passage au ministère de la Guerre, a constaté les ravages qu’a faits dans l’armée la propagande antimilitaire et la participation qu’y ont prise les adhérens au « Sou du soldat. » Au moment de l’alerte de l’année dernière, provoquée par ce qu’on a appelé « le coup d’Agadir » et par les négociations laborieuses qui ont suivi, une véritable conspiration s’est formée dans l’armée en vue d’en « saboter » la mobilisation, si elle venait à être ordonnée. M. Messimy a donné à cet égard des renseignemens très précis : les fauteurs de l’entreprise ont été découverts et envoyés par lui dans les compagnies de discipline. Peut-on, après cela, continuer de nier le péril et d’y fermer les yeux ?

Mais, dira-t-on, les instituteurs syndiqués de Chambéry connaissaient-ils le rôle du « Sou du soldat » dans cette propagande criminelle ? S’ils ne savaient pas tout, ils en savaient assez pour ne pas se faire illusion sur le caractère de l’institution, et cela ne les a pas arrêtés. Le milieu dans lequel ils ont vécu, les flagorneries dont ils ont été l’objet, les prétentions qu’ils en ont conçues leur ont fait croire que, dépositaires d’une science et d’une morale supérieures, ils étaient destinés à préparer les voies à une société nouvelle dont ils étaient les prophètes et dont ils aspiraient à devenir les instigateurs. A la hauteur où ils se plaçaient, le gouvernement était peu de chose pour eux. Ils ont cru l’intimider ; le ministre toutefois a tenu bon et, le moment venu, il a pris la parole à la Chambre pour expliquer et justifier sa conduite. Entre ses fonctionnaires et l’État, existe un contrat de loyauté qui doit être tenu de part et d’autre et auquel les instituteurs rebelles ont manqué. M. Guist’hau les a rappelés au respect qu’ils lui doivent. Si les obligations qui en résultent leur paraissent trop lourdes, s’ils trouvent leur liberté trop restreinte, s’ils se sentent gênés dans l’œuvre de propagande qu’ils regardent comme un sacerdoce, ils n’ont qu’à s’en aller ; nul ne les retient et cette conduite de leur part sera du moins franche et honnête ; cela vaut mieux que de demander un abri à un édifice qu’on veut renverser. Nous forçons peut-être les paroles de M. Guist’hau, mais non pas sa pensée. M. Guist’hau y a apporté plus de ménagemens dans la forme que nous ne le faisons ici ; mais, dans le fond, il a été aussi net. Le débat n’est pas terminé, il continue, et personne ne croit que le gouvernement y succombera. L’intérêt des instituteurs eux-mêmes est qu’aucune incertitude ne subsiste sur leurs devoirs aussi bien que sur leurs droits. La République les a traités en enfans gâtés, il est grand temps qu’elle les traite comme des hommes et réveille chez eux, non seulement par des paroles, mais par des actes, le sentiment de la responsabilité.

Une autre discussion a eu lieu au Palais-Bourbon, dont nous devons dire aussi quelques mots : provoquée par M. Maurice Barrés, elle a eu pour premier objet l’entretien des églises de France ; mais, quelque haut que soit cet objet, elle n’a pas tardé à l’élever encore au-dessus et a porté sur la question religieuse tout entière. On sait avec quelle éloquence et quel dévouement M. Maurice Barrés a pris en main la cause de nos églises ; il s’émeut, il s’afflige de leur ruine déjà imminente ; il en est froissé dans son âme d’artiste, car nos églises, avec leurs clochers qui dominent nos villages, font partie de la physionomie de la France ; il en est blessé aussi dans son âme, non pas de croyant peut-être, mais d’idéaliste, d’homme d’intelligence et de cœur qui estime, suivant la parole de l’Évangile, que nous ne vivons pas seulement de pain et qu’une société serait bien malade si elle se confinait tout entière dans la poursuite des intérêts matériels. L’humanité, condamnée par la loi du travail à se courber vers la terre, a besoin de regarder quelquefois du côté du ciel, et nos vieilles églises, avec les souvenirs qu’elles rappellent et les espérances qu’elles entretiennent, peuvent seules aujourd’hui, pour la grande majorité d’entre nous, donner satisfaction à ce besoin.

C’est ce que M. Maurice Barrés a dit à la Chambre dans un style qu’elle n’a pas l’habitude d’entendre, mais qu’elle sait apprécier. On a reproché à M. Barrés d’avoir mêlé deux questions différentes : celle de nos églises en tant que monumens plus ou moins artistiques, et celle de la situation anarchique créée par la rupture brutale du Concordat ; on a dit qu’il aurait obtenu plus facilement gain de cause sur le premier point, s’il ne l’avait pas confondu avec le second, et qu’il aurait dû parler seulement des pierres et des poutres qui constituent nos édifices religieux, au lieu de parler aussi des sentimens profonds qui s’y rattachent. Nous ne lui ferons pas, pour notre compte, un grief de n’avoir pas cherché seulement un succès parlementaire immédiat et d’avoir travaillé aussi pour l’avenir. A procéder autrement, il aurait peut-être obtenu le vote d’un ordre du jour qui, de la part de la Chambre actuelle, n’aurait jamais été bien expressif, mais où le gouvernement, dont les dispositions n’y sont pas défavorables, aurait pu trouver un encouragement à faire quelque chose de plus pour sauver nos églises. A procéder comme il l’a fait, il n’a obtenu qu’un ordre du jour pur et simple ; qui ne signifie rien. Il ne signifie rien, si l’on veut, si on s’arrête à la forme, au lieu d’aller au fond des choses ; mais, tel qu’il est, cet ordre du jour est un progrès sur ceux que la Chambre volait autrefois. Elle n’aurait pas manqué alors, comme on lui a d’ailleurs proposé de le faire aujourd’hui, de repousser dédaigneusement les objurgations de M. Barrés et d’inviter le gouvernement à appliquer strictement, c’est-à-dire durement, les lois existantes : et c’est ce que la Chambre n’a pas fait. Évidemment la thèse de M. Barrés ne lui déplaisait pas, si quelques-uns de ses mots l’ont piquée. Elle aurait voulu que M. Barrés entrât dans sa pensée pour en ménager les timidités. C’est ce que M. Sembat a fort bien expliqué. Ce socialiste libre penseur, mais homme de goût, aime à voir l’église de son village ; il en déplorerait la chute ; il veut seulement qu’on ne l’oblige pas à y entrer. A Dieu ne plaise qu’on exerce sur lui cette contrainte ! Mais ce n’est vraiment pas, par le temps qui court, le danger qui le menace, et il le sait bien. Si on allait au fond des âmes, on n’y trouverait pas seulement un regret de voir nos églises menacées de destruction, on y verrait encore l’appréhension de ce que l’événement, s’il se produisait, apporterait de trouble dans nos campagnes. Toute mal faite qu’elle ait été, la séparation de l’Eglise et de l’État n’en a provoqué aucun parmi nos populations rurales, qui n’en ont pas vu les conséquences lointaines. En apparence, rien n’a été modifié, les choses ont paru aller comme auparavant, les églises sont restées ouvertes, les offices y ont été célébrés, les habitudes cultuelles du pays n’ont souffert d’aucun changement brusque. Mais si les églises, qui sont restées ouvertes, viennent à tomber, il n’en sera plus de même, et c’est là ce qui préoccupe nos députés radicaux et libres penseurs. Qu’on leur donne un bon prétexte de les entretenir quelque temps encore et ils l’accepteront. Qu’on leur indique un moyen détourné d’en prolonger l’existence et ils s’y rallieront. M. Barrés leur a donné le prétexte et leur a indiqué le moyen ; mais il y a joint d’autres considérations qui les ont gênés. « Plus tard, a-t-il dit, bientôt, quand la poussière de la bataille, en retombant, laissera mieux voir à des esprits mieux reposés les nécessités de la vie française, un gouvernement causera avec Rome pour un règlement d’ensemble de la situation religieuse. » Voilà le grand mot lâché : quel en a été l’effet ? Autrefois il aurait soulevé des tempêtes ; aujourd’hui il n’y a eu, d’après l’Officiel, que quelques « interruptions à gauche. » Et toutes n’ont pas été dans un sens hostile. Comme M. Barrés insistait : — « A mon avis, disait-il, vous aurez un jour à régler l’ensemble du problème religieux, laissé indéterminé dans plusieurs de ses parties importantes par la loi de séparation, et ce problème, il saute aux yeux que vous ne pourrez pas le régler sans une conversation avec Rome. » — M. François Deloncle, qui est un radical, s’est écrié : « Tout le monde en convient, personne n’ose le dire, voilà la vérité. » M. Deloncle, lui, a osé le dire : c’est là un symptôme important. Bon gré mal gré, les esprits commencent à incliner de ce côté ; on y vient peu à peu, mais on y vient, et quand même elle n’aurait pas eu d’autre effet que de provoquer la manifestation de M. François Deloncle, il faudrait se féliciter hautement de l’intervention de M. Barrés.

Nous croyons comme lui qu’il faudra un jour causer avec Rome, et pourquoi la République, toute libre penseuse qu’elle est, s’y refuserait-elle, lorsque des gouvernemens protestans ou orthodoxes n’hésitent pas à le faire ? En quoi se compromettrait-elle ? En quoi abandonnerait-elle son principe, qui est celui de la séparation ? Être séparés ne veut pas dire qu’on ne se connaît pas, et encore moins qu’on est nécessairement ennemis. Il faudrait d’ailleurs ne rien connaître des intérêts qui s’agitent dans le monde et dont beaucoup se rattachent à Rome, pour croire que nous pouvons les abandonner impunément. Aussi ne les abandonnons-nous pas, et, hier encore, M. le président du Conseil, dans son discours devant la Commission des Affaires étrangères de la Chambre des Députés, les défendait comme un bien traditionnel. Qui sait même si, à un moment donné, cet instrument d’influence ne deviendra pas entre nos mains plus précieux encore qu’il ne l’a été jusqu’ici ? Mais nous serions bien étonné si M. Poincaré, ministre des Affaires étrangères, ne sentait pas tous les jours combien il lui est difficile de le protéger contre les compétitions qui l’assaillent, sans avoir des conversations avec le Vatican. M. Maurice Barrés a eu le grand mérite d’entretenir ou de réveiller dans l’esprit de la Chambre le sentiment de cette vérité. M. le ministre de l’Intérieur lui a répondu avec embarras, et cet embarras aussi est un progrès, car le gouvernement ne l’aurait pas éprouvé autrefois. On ne peut pas tout obtenir en même temps et du premier coup. L’évolution des esprits se fait lentement : il ne faut pas la brusquer, mais il faut y aider. Le discours de M. Barrés a opéré sur la Chambre comme un coup de sonde : ce qu’il a mis au jour n’est pas de nature à faire désespérer de la Chambre elle-même lorsque, comme l’a dit l’orateur, la poussière de la bataille aura fini de tomber.


Au moment où nous écrivons, les délégués des puissances balkaniques sont sur le chemin de Londres ; ils traversent Paris et s’y arrêtent un moment avant de poursuivre leur route ; ils portent avec eux le secret des négociations qui vont s’engager et d’où sortira, nous l’espérons bien, la paix définitive. A côté d’eux, il y aura non pas une conférence, mais une réunion des ambassadeurs. Le projet de cette réunion est venu de l’Angleterre ; il s’est recommandé à nous du nom de sir Edward Grey. Toutes les puissances y ont adhéré avant même de savoir quel en serait le programme ; on sait seulement que la réunion sera tout officieuse et que les travaux des ambassadeurs n’engageront pas leurs gouvernemens. L’Autriche, toutefois, a fait des réserves dont le caractère reste imprécis et dont le sens véritable échappe encore. Ce n’est d’ailleurs pas le seul point sur lequel on se demande ce que fera l’Autriche, sans qu’on sache quelle réponse il convient de faire à cette question : de là une incertitude qui est le trait principal de la situation actuelle. Nous reviendrons dans un moment sur le problème austro-serbe : parlons d’abord des alliés balkaniques et des faits nouveaux qui se sont produits entre eux.

Les alliés et la Porte, n’ayant pas donné suite à la médiation des grandes puissances, se sont entendus directement et ont signé un armistice. Ici encore, il faut faire une exception : la Grèce a refusé sa signature, et la guerre continue nominalement entre la Turquie et elle. En fait, les hostilités, paraissent bien être suspendues partout ; on n’entend plus guère la voix du canon, et la seule conséquence jusqu’ici de l’attitude particulière de la Grèce est la continuation du blocus des côtes turques par sa flotte. On a même dit que cette attitude de la Grèce, loin de provenir d’une manière de voir différente de celle de ses alliés, provenait d’un accord avec eux, la prolongation de l’état de guerre entre la Grèce et la Porte n’étant une gêne que pour cette dernière. Il nous serait difficile de dire quelle est la valeur de cette explication où l’on reconnaît la subtilité d’Ulysse : elle n’a pas convaincu tout le monde, et l’opinion générale reste un peu hésitante sur la parfaite solidité de l’alliance entre les quatre États balkaniques. Sans doute elle subsiste ; rien ne serait plus imprudent que de la rompre et les alliés en ont tiré trop d’avantages pour y renoncer prématurément ; ce serait pour eux tous une cause de faiblesse dont les puissances qui y auraient intérêt ne manqueraient pas de profiter : comment croire que cette vérité n’apparaît pas aux yeux de tous ?

Néanmoins, la résolution prise par la Grèce a étonné et on continue de ne pas en comprendre l’intention véritable. On avait cru d’abord en trouver une explication dans le fait que la Porte avait revendiqué le droit de ravitailler les places assiégées pendant l’armistice, et que la Bulgarie avait paru disposée à y consentir : la Grèce, au contraire, tenait (essentiellement à ce que Janina, qu’elle espère prendre par la famine, si elle n’y réussit pas autrement, ne fût pas ravitaillée. Mais, finalement, la clause de ravitaillement n’est pas comprise dans les conditions de l’armistice, soit qu’on n’ait en réalité jamais consenti à l’y mettre, soit qu’on y ait renoncé devant l’opposition de la Grèce, et dès lors, on comprend mal l’attitude où celle-ci persiste. Il est hors de doute que des dissentimens se sont produits entre elle et la Bulgarie, — peut-être même, d’une manière plus générale, entre les alliés ; mais le fait n’est devenu public qu’entre la Bulgarie et la Grèce. Il s’est produit à propos de Salonique qu’elles occupent toutes deux et dont elles revendiquent également la possession. La situation y est même assez paradoxale, le roi de Grèce s’y étant installé avec sa famille pour y passer l’hiver et le roi des Bulgares y ayant envoyé son fils avec 50 ou 60 000 hommes qui auraient semblé pouvoir être plus utilement employés devant Tchataldja. » La querelle a été assez vive entre les chefs militaires des deux armées, chacun d’eux prétendant avoir combattu et battu les troupes turques, tandis que l’autre profitait, pour entrer dans la ville, d’une victoire à laquelle il n’avait pas contribué. Le général bulgare a même accusé le général grec, dans un rapport qui a été publié, d’avoir, pendant la bataille, accordé aux Turcs des conditions « avilissantes, » pour leur faire évacuer la ville et lui permettre d’y entrer le premier. Nous n’insisterons pas sur ces incidens et, si nous en parlons, c’est pour montrer que l’accord entre les alliés, quelque nécessaire qu’il soit encore, n’est peut-être pas aussi ferme qu’il le faudrait. Cela vient de ce que cet accord, lorsqu’il a été conclu avant l’ouverture de la guerre, n’en avait pas prévu toutes les suites ; elles ont été plus étendues qu’on ne l’avait espéré, de sorte que, sur bien des points, rien n’avait été déterminé par avance et que tout peut devenir maintenant sujet de contestation. L’attitude isolée de la Grèce dans la question de l’armistice vient-elle de là ? On ne sait : en réalité, rien ne l’explique d’une manière tout à fait satisfaisante et, même dans l’hypothèse où la Grèce y trouverait quelque avantage, il est à craindre que l’inconvénient ne soit encore plus grand. Il permet, en effet, aux tiers de croire que l’alliance, à la première épreuve, a perdu quelque chose de la force qu’elle trouvait dans la parfaite union des quatre participans.

Ces difficultés seront surmontées sans doute ; ce ne sont pas les plus graves de l’heure présente ; il faut réserver ce caractère à celles qui se sont produites, on ne le sait que trop, entre l’Autriche et la Serbie. On voudrait croire qu’elles sont déjà aplanies et on aurait pu l’espérer après la décision prise par la Serbie de remettre sa cause entre les mains des puissances et de se plier à leur sentence, quelle qu’elle soit ; mais l’Autriche, qui a commencé, il y a quelque temps déjà, des arméniens considérables et les poursuit avec une inlassable activité ; l’Autriche, qui se tait et mobilise, qui change précipitamment son ministre de la Guerre et son chef d’état-major général, qui se prépare à quelque chose sans qu’on sache précisément à quoi, l’Autriche reste une énigme, et toute énigme en ce moment est inquiétante. Celle-ci l’est d’autant plus que, si l’Autriche ne parle pas, l’Allemagne l’a fait ; elle l’a même fait sur un mode élevé et, sans nous révéler ce que veut l’Autriche, elle s’est déclarée prête à la soutenir envers et contre tous. Le discours prononcé par le chancelier de l’Empire devant le Reichstag a surpris par ce qu’on peut appeler l’énergie de l’intonation. M. de Bethmann-Hollweg a commencé par dire, dans le même esprit, semble-t-il, que M. Asquith et M. Poincaré, que les belligérans auront d’abord à se mettre d’accord et qu’on verra ensuite si les stipulations qu’ils auront arrêtées entre eux empiètent sur les sphères d’intérêts des autres puissances. « Si, à cette occasion, a-t-il ajouté, chose que nous n’espérons pas, des contrastes insolubles se présentaient, ce serait l’affaire des puissances intéressées dans chaque cas particulier de faire valoir leurs prétentions. Cela est vrai de nos alliés, et si, contre toute attente, au moment où ils feront valoir leurs intérêts, ils étaient attaqués par un tiers et par là menacés dans leur existence, alors, fidèles à notre devoir d’alliés, nous aurions à nous mettre à leurs côtés avec fermeté et résolution ; alors nous combattrions avec eux pour la défense de notre propre situation en Europe, pour la défense de notre sécurité et de l’avenir de notre propre pays. Je suis d’ailleurs convaincu que, dans une telle politique, nous aurions tout le peuple allemand derrière nous. »

Ce sont là des paroles volontairement retentissantes, dénuées de toute nuance dans l’expression, et qui ne sont pas dans les habitudes oratoires de M. de Bethmann-Hollweg, ce qui donne à croire qu’il y a attaché une importance particulière. Que s’est-il donc proposé ? Prévoyant le cas où un conflit éclaterait entre l’Autriche et la Serbie, il a voulu donner un avertissement à la Russie, et lui faire savoir, dans des termes tels qu’elle ne pût pas douter de la fermeté de sa résolution, qu’en cas d’intervention de sa part pour soutenir la Serbie contre l’Autriche, l’Allemagne soutiendrait l’Autriche contre elle. Le traité d’alliance l’y oblige, dit-il, et nous pourrions dire à notre tour quelque chose d’analogue en poursuivant la série des hypothèses ouverte par M. de Bethmann-Hollweg ; mais à quoi bon prévoir les malheurs de si loin ? Le langage de M. de Bethmann se serait mieux compris au moment où la Serbie, dans la premier enivrement de ses victoires, annonçait qu’elle mettrait le monde à feu et à sang et qu’elle s’exposerait elle-même aux dernières extrémités plutôt que de renoncer à Durazzo. Cette folie pouvait menacer alors de devenir contagieuse ; mais aujourd’hui que la Serbie se montre plus raisonnable, il est peut-être moins nécessaire de brandir des foudres sur sa tête et, par surcroît, sur celle des tiers. Pourquoi M. de Bethmann-Hollweg s’est-il tu pendant la période de grande exaltation de U Serbie ? et pourquoi parle-t-il maintenant ? On ne s’en est pas tenu là : la Triple-Alliance vient d’être renouvelée et on a tenu à le faire savoir urbi et orbi en grand apparat. Le fait était si prévu, si bien escompté d’avance, que l’impression en a été nulle : qu’importe qu’il ait eu lieu quelques mois plus tôt ou plus tard ? Mais il y a eu dans le choix du moment une intention manifeste et cette intention est d’intimider : d’intimider, peut-être, afin de n’être pas obligé de faire autre chose. Si l’Allemagne agite si fort son grand sabre, c’est qu’elle serait sans doute fâchée d’avoir à s’en servir. Si elle voulait la guerre, elle en ferait par avance moins d’étalage. En 1870, elle nous a tendu silencieusement un piège et ne s’est découverte qu’au dernier moment. Mais ses procédés, heureusement, ne sont qu’à elle ; laissons-lui-en le monopole ; si d’autres en usaient à son exemple, la guerre, dont nous restons convaincu que personne ne veut, éclaterait fatalement. Un point toutefois est à retenir dans le discours du chancelier de l’Empire, c’est celui où il a établi une telle fusion ou confusion d’intérêts entre l’Allemagne et l’Autriche, qu’à l’en croire, si cette dernière était attaquée par la Russie, l’Allemagne elle-même serait mise en cause et devrait combattre pour sa défense personnelle. Il est difficile de dire plus crûment que l’Autriche est l’avant-garde du germanisme en Orient et que la lutte future sera entre le germanisme et le slavisme. Si elle éclate un jour, en effet, ce sera une lutte terrible et nul ne peut dire jusqu’où elle s’étendra : éloignons-en autant que possible le-spectre menaçant.

Pour cela, le sang-froid de tous est nécessaire et ce n’est pas à noua qu’on reprochera d’en manquer. Le langage tenu par M. Poincaré devant la Commission des Affaires étrangères de la Chambre a été calme, digne, ferme, sérieusement pacifique, sans qu’on ait pu y apercevoir une menace, même éventuelle, contre qui que ce soit. M. Poincaré s’est contenté d’énumérer les grands intérêts que la France a en Orient. Ils ne sont pas compromis, certes, et nous n’avons pas pour l’instant à les défendre ; mais il était bon que le pays les connût et qu’il en prît de plus en plus conscience, car le meilleur moyen de se préparer à accomplir tous ses devoirs est de ne rien ignorer de ses intérêts et de ses droits. Le rôle de la France en Orient est d’ailleurs un rôle de pacification et de conciliation. Sa sympathie très vive, très profonde, pour les nations balkaniques, slaves ou grecques, la porte à désirer le maintien de leur alliance, qui est la condition de leur force. La France connaît d’ailleurs les intérêts des grandes puissances, de l’Autriche aussi bien que de la Russie, et ce n’est pas elle qui les mettra en opposition les uns contre les autres. Il ne dépendra pas d’elle que l’Allemagne n’ait pas à expérimenter les conséquences de son alliance avec l’Autriche, conséquences dont elle ne chercherait pas tant à effrayer le monde, si elle en était elle-même tout à fait rassurée.

Maintenant, les regards se détournent des Balkans pour se porter du côté de Londres, et le vieux mot revient à la pensée que la question d’Orient est avant tout une question d’Occident. Il est cependant moins vrai qu’autrefois, depuis que les puissances balkaniques ont grandi dans leur indépendance reconquise et qu’il faut tenir compte de l’élément inopiné qu’elles ont introduit dans la politique générale. La situation nouvelle trouve son symbole dans la juxtaposition, à Londres, d’une conférence balkanique et d’une réunion d’ambassadeurs ; c’est un spectacle qui ne s’était pas encore vu ; les deux groupes travailleront parallèlement et l’influence qu’ils auront nécessairement l’un sur l’autre rendra plus facile l’œuvre finale que les puissances auront à consacrer. Qui sait même s’ils ne feront pas cette œuvre tout entière ? A quoi servent les ambassadeurs, sinon à dissiper les malentendus entre les gouvernemens, à éviter les heurts, à chercher les compromis satisfaisans ? Ce qu’ils font individuellement auprès de chaque gouvernement, ils pourront le faire collectivement à Londres où ils seront, en quelque sorte, les représentans de l’Europe auprès ou à côté des pays balkaniques : situation originale, qui peut rendre de grands services en permettant aux oppositions de se produire avec moins de danger et de se réduire avec plus de facilité. En tout cas, on finira par savoir ce que chacun pense, ce qu’il désire, ce qu’il veut, et, dans la nuit où nous sommes, ce rayon de lumière sera le bienvenu.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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