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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1884

Chronique n° 1264
14 décembre 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre.

Un des plus singuliers, un des plus tristes phénomènes du temps présent, c’est en vérité que ceux qui sont aux affaires depuis quelques années dans notre pays, nos maîtres du jour, semblent ne pas même se douter de ce qu’ils font, et ont, avec toutes les présomptions, toutes les ignorances. Pourvu qu’ils règnent, pourvu qu’ils aient l’influence dans les assemblées, dans les ministères ou dans leur arrondissement, pourvu qu’ils gardent leur place dans cette franc-maçonnerie nouvelle organisée pour le gouvernement ou l’exploitation de la France, peu leur importe le reste, ils sont satisfaits.

Ils sont naïvement persuadés qu’à eux seuls ils représentent la république, la démocratie, le progrès, et ils s’imaginent presque, comme ils le disent par une habitude de déclamation banale, qu’ils sont l’objet de l’attention universelle. M. le président du conseil s’est même flatté d’offrir, par son congrès du dernier été, un de ces spectacles qui excitent l’admiration du monde. La réalité est que ces étranges politiques, improvisés par le hasard des événemens et par le caprice du suffrage universel, n’ont aucune idée ni du régime parlementaire qu’ils prétendent pratiquer, ni du gouvernement qu’ils ont l’ambition d’exercer sans partage, ni des vœux et des intérêts de la France qu’ils se figurent représenter. Ils sont le médiocre produit d’une situation troublée et transitoire où rien n’est à sa place. Ils ne gouvernent pas, ils ne dirigent pas : ils sont au pouvoir pour la satisfaction de leurs intérêts, de leurs passions, de leurs préjugés, bu de leurs ressentimens de parti et de secte. Tout se ressent nécessairement de cette préoccupation unique et subalterne, de cette inaptitude aux affaires sérieuses. Ils font des lois et ils ne peuvent en voter une seule sans y mettre toutes les incohérences et toutes les contradictions. Ils touchent à la politique extérieure, et c’est pour engager la France dans des aventures d’où l’on ne sait plus se tirer. Ils ont déjà leur expédition du Mexique ! Ils veulent entreprendre une réforme constitutionnelle à laquelle rien ne les obligeait, et cette révision, qui devait exciter l’admiration du monde, selon M. Jules Ferry, finit par une comédie législative où l’on se sauve en toute haie par un pauvre expédient dont le sénat paie les frais par une diminution d’intégrité et d’autorité. Ils portent la main sur les finances, et c’est pour conduire la France aux misères du déficit, à l’inexorable nécessité de subir d’ici à peu de nouvelles charges, de nouveaux impôts pour payer les fantaisies, les imprévoyances d’une domination ruineuse pour la fortune matérielle comme pour la fortune morale du pays. Tout ce qu’ils touchent, ils le gâtent et le compromettent ou le rapetissent en ramenant les plus grandes affaires aux proportions des plus médiocres combinaisons. C’était l’histoire d’hier ; c’est malheureusement encore l’histoire d’aujourd’hui avec ces deux ou trois discussions toutes récentes sur la phase nouvelle des affaires du Tonkin, sur la loi électorale du sénat, sur le budget, qui sont certes la démonstration la plus sensible de l’impuissance turbulente et infatuée d’un parti occupé à épuiser son règne.

Voyons donc ce que les républicains officiels d’aujourd’hui, ministère et majorité parlementaire, ont fait de quelques-unes de ces questions qui touchent à la situation extérieure et intérieure de la France. Il y a au premier rang cette affaire de l’Indo-Chine, qui revenait hier encore devant le sénat, après avoir été débattue il y a quelques jours devant l’autre chambre, et qui, dans l’intervalle des deux discussions, s’est peut-être compliquée plus que jamais. Que le gouvernement de notre pays ait cru devoir, à un certain moment, étendre la domination de la France dans les régions du Tonkin, même au-delà du Fleuve-Rouge, sans s’arrêter devant les mauvais vouloirs, trop évidens, de la Chine, ce n’est plus là ce qui est à discuter. La question a été tranchée ; on est maintenant engagé parce qu’on a fait, par toute une situa ; tion qu’on doit maintenir vis-à-vis de la Chine, et aucun esprit sérieux, sensible à l’honneur du pays, ne demande que le drapeau de la France s’humilie devant les hostilités ou les perfidies chinoises. Il ne s’agit de rien de semblable ; mais ce qu’on a bien le droit d’examiner avant d’aller plus loin, c’est la manière dont toute cette affaire a été conduite, ce qu’on a fait pour la paix quand elle était possible ou pour la guerre quand elle était nécessaire, et c’est là précisément ce que M. le duc de Broglie a montré avec une vive et forte éloquence dans un discours qui ne laisse dans l’ombre aucune des fautes, des tergiversations, des contradictions accumulées depuis dix-huit mois et plus. Sans remonter plus haut, il y a quelques mois, au lendemain du traité de Tien-Tsin et de la malheureuse échauffourée de Bac-Lé, on demandait des crédits s’élevant à 38 millions ; aujourd’hui on demande, on vient d’obtenir 16 millions pour la fin de l’année, 43 millions pour le commencement de l’année prochaine, et, dans l’intervalle de ces deux demandes de crédits, après tout considérables, qu’a-t-on fait ? On a continué à s’agiter sans marcher : on avait voulu aller à Lang-Son, et, après un revers dont le chef militaire chargé de l’expédition n’est nullement responsable, on n’a pas recommencé la tentative. On a voulu prendre l’île de Formose, et on ne l’a prise qu’à demi ou d’une manière bien incomplète, faute de forces suffisantes. Bref, on n’a rien fait ou à peu près ; on a sacrifié des hommes, dépensé près de 60 millions pour ne point avancer d’un pas depuis six mois, pour rester toujours en chemin. Et c’est vainement que, pour calmer les généreuses et patriotiques inquiétudes de M. le maréchal Canrobert, on nous assure que nos soldats ne sont pas sur la défensive, qu’ils peuvent marcher quand ils le voudront, quand ils en recevront l’ordre. Les faits sont évidens ; notre armée n’a pas marché au-delà d’un rayon limité, et elle a eu même à repousser les incursions chinoises. Voilà la vérité.

Ce n’est point la faute de nos soldats, non assurément. Nos soldats sont toujours prêts aux fatigues et aux combats, même aux épreuves comme cette dramatique nuit de Bac-Lé, où ils ont été un instant aux prises avec les plus cruelles extrémités ; ils ne cessent de montrer, on a raison de le dire, qu’ils sont dignes de leurs aînés. La faute est tout entière évidemment à la politique qui dirige la diplomatie et les opérations militaires, ou plutôt qui laisse tout aller à l’aventure, et c’est ici justement qu’est engagée la responsabilité du gouvernement et de la majorité de la chambre. M. le président du conseil floue visiblement entre le besoin d’agir, d’en imposer par un certain déploiement de force militaire, et la crainte d’avoir à demander de trop gros crédits ; la majorité de la chambre, après toutes les indiscrétions de ses commissions, accorde les crédits qu’on lui demande, vote des ordres du jour de confiance, et en même temps elle voudrait bien éluder devant le pays la responsabilité d’une guerre lointaine. Les uns et les autres veulent et ne veulent pas. La conséquence est cette politique qui jusqu’ici a laissé courir les événemens sans les diriger, sans les maîtriser par la fermeté et par la prudence, qui n’a su faire à propos ni la guerre ni la paix. A l’heure qu’il est cependant, où en sommes-nous ? L’Angleterre, à ce qu’il paraît, a essayé de jouer le rôle de médiatrice, et c’était peut-être l’explication d’une certaine temporisation ; malheureusement la médiation anglaise a échoué par l’arrogance de la Chine, qui ne veut plus même reconnaître le traité de Tien-Tsin : de sorte que, par le fait, nous sommes moins avancés qu’il y a six mois. Nous voilà en face d’une véritable guerre qui aurait pu probablement être évitée. Et lorsqu’on parle ainsi ! lorsqu’on fait observer que toute cette politique n’est pas précisément de nature à inspirer une grande confiance pour l’avenir, les mameluks du ministère s’écrient aussitôt qu’on encourage la Chine à résister, que nos débats sont lus à Pékin ! C’est exactement ce que disaient les mameluks de l’empire lorsque M. Thiers, M. Jules Favre signalaient les fautes et les dangers de l’expédition du Mexique ; ils prétendaient, eux aussi, que les discours de M. Jules Favre allaient au camp du dictateur mexicain. Nos ministériels n’inventent rien, et ce n’est malheureusement pas le seul point où ils s’approprient les procédés les plus suspects de l’empire pour les mettre au service de leurs passions et de leurs ressentimens.

La politique du jour, à vrai dire, ne se pique pas d’être élevée ni désintéressée, et elle le montre bien à tout instant dans les affaires intérieures aussi bien que dans les affaires extérieures. Dans les unes et les autres, elle vit d’expédiens, de petites combinaisons, de tactiques de parti, et même, à propos d’une réforme constitutionnelle, d’une loi électorale du sénat ou du budget, elle ne se demande pas si elle fait une œuvre sérieuse, prévoyante et juste ; elle se demande, avant tout, ce qui servira le mieux ses intérêts ou ses passions. Oh ! si, par exemple, pour cette loi électorale du sénat qui vient d’être votée, on avait pu tout simplement supprimer l’inamovibilité pour des hommes comme M. Buffet, comme M. Chesnelong, et la maintenir pour les républicains ; si on avait pu composer un collège sénatorial particulier, choisi au besoin par une commission administrative, pour les départemens qui ont élu jusqu’ici M. le duc de Broglie, M. Bocher, c’eût été au mieux, le problème aurait été résolu : on avait le couronnement de la révision ! Malheureusement c’était un peu difficile ou par trop naïf ; il a fallu prendre des détours, et le résultat, pour avoir été poursuivi plus laborieusement, à travers bien des scènes de comédie dans les deux chambres, n’est pas moins à peu près ce qu’on voulait, un simple expédient de parti dirigé contre des adversaires, atteignant le sénat lui-même dans son autorité et dans sa dignité.

Évidemment, puisque cette révision tapageuse et stérile du mois d’août, si chère à M. le président du conseil, avait fait une nécessité d’une loi nouvelle pour le sénat, on pouvait choisir entre divers systèmes qui frappent l’esprit du premier coup. Même en admettant la suppression de l’inamovibilité, qui était une garantie d’indépendance parlementaire, mais contre laquelle s’élève un puéril préjugé républicain, il restait deux ou trois modes d’élection également sérieux et pour ainsi dire également loyaux. On pouvait conserver le principe de la représentation communale qui a fait l’originalité et le caractère du nouveau sénat ; on pouvait maintenir ce principe en l’étendant, si on le voulait, en faisant des électeurs de tous les conseillers municipaux. On obtenait ainsi le double résultat d’augmenter le nombre des électeurs sénatoriaux et de respecter le principe de la représentation communale. C’était un moyen sensé, rationnel, et c’est ce qui a été proposé au sénat. Si on ne voulait plus de la représentation communale, on pouvait encore se rattacher à l’élection directe du sénat par le suffrage universel, et c’est ce que M. Léon Say a soutenu avec une netteté singulière de raison et de parole ; c’est, même ce qui a été un instant voté par la chambre des députés. Les deux systèmes avaient au moins le mérite de procéder d’un principe, d’une idée politique, et de laisser au sénat une sérieuse autorité ; mais ce qui ne procède d’aucune idée politique, ce qui ne ressemble plus à rien, c’est ce qu’ont voulu faire les tacticiens de la révision, d’accord avec le ministère ; c’est cette combinaison qui a été adoptée, en fin de compte, qui ne respecte pi le principe de la représentation communale ni le suffrage universel, qui se borne à proportionner, selon des règles insaisissables, le nombre des électeurs sénatoriaux à l’importance des communes et des populations et pour en arriver là, pour arracher un projet tel quel à la confusion de ces débats où toutes les propositions se sont produites, où l’entente a paru plus d’une fois impossible, que n’a-t-il pas fallu faire ?

C’est ici réellement que la comédie a commencé, une comédie, à vrai dire, assez humiliante pour ceux qui l’ont jouée et pour les institutions. M. le président du conseil a été obligé d’employer toute sa diplomatie pour amener le sénat à renoncer au droit qu’il s’était réservé d’élire un certain nombre de sénateurs, pour décider la chambre des députés à se déjuger en abandonnant le suffrage universel qu’elle avait voté la veille, pour concilier les divers systèmes de proportionnalité adoptés dans les deux assemblées. Le résultat si péniblement conquis est un expédient absolument arbitraire, qui ne répond à rien si ce n’est à des arrière-pensées plus ou moins déguisées, et qui laisse le sénat affaibli, diminué, suspecté dans son origine. C’est là peut-être au fond ce qu’on voulait. M. le président du conseil lui-même s’est fait un devoir de ramener le sénat à la modestie ; il ne lui a pas caché qu’il était une assemblée subordonnée, qu’il pouvait tout au plus être un contrôleur utile sans avoir aucun droit de direction politique. La majorité républicaine du sénat n’a rien dit, elle a tout accepté ! Et c’est là ce que M. le président du conseil appelle pratiquer, fortifier le régime parlementaire, remettre en équilibre et en honneur le système des deux chambres ! Le dernier mot de cette révision du mois d’août est une loi dont l’unique secret est peut-être d’empêcher quelques hommes de revenir au Luxembourg. C’est la grande politique républicaine dans une de ses plus belles manifestations !

Le malheur est que tout va à peu près de même, et que, si cette politique joue avec les institutions comme avec les affaires extérieures, elle ne joue pas moins avec les finances, avec le budget, et, à propos du budget, avec tous les intérêts administratifs, militaires ou religieux. Toutes les fois que revient, au déclin de l’année, cette discussion du budget, qui a commencé il y a quelques semaines et qui est loin d’être finie, les républicains de la chambre ont un rendez-vous préféré ; ils se retrouvent invariablement sur un point, sur cette dotation des cultes, qui est pour eux une occasion de déployer leur esprit de secte dans tout ce qu’il a de puérilement haineux. Ils n’y ont pas manqué cette année, pas plus que les autres années ; ils y ont même mis une fureur particulière, comme s’ils avaient voulu prendre leur revanche de la « docilité républicaine » qu’ils venaient de montrer à M. le président du conseil en lui sacrifiant le suffrage universel pour l’élection du sénat. Ils se vengent sur tous les services des cultes ! Vainément M. le garde des sceaux leur a montré qu’ils se trompaient dans leurs évaluations, qu’ils ne savaient pas même ce dont ils parlaient, qu’avec leurs capricieuses diminutions de crédits, ils allaient frapper de vieux serviteurs de leur religion et de leur pays, laisser deux ou trois mille prêtres sans rétribution, désorganiser les services, et que ce n’était pas là de la bonne politique. Les républicains n’y regardent pas de si près ; ils ravagent sans raison, sans réflexion tout le budget des cultes. Ils font main basse sur les chanoines, sur le chapitre de Saint-Denis, sur les vicaires, sur les séminaires, sur le traitement de M. l’archevêque de Paris. Qu’où ne cherche pas à les arrêter, ils ont réponse à tout : ils ont leur concordat et leurs lois à eux qu’ils interprètent de la bonne façon, ils vous diront, par exemple, pour le chapitre de Saint-Denis, que la république n’est pas tenue de payer des chanoines pour garder les tombeaux des empereurs ! Tout cela en vérité est assez honteux et finit par être assez ridicule dans ces débats, où l’on traite les affaires de religion avec des lazzi, où une commission qui croit probablement être sérieuse, se fait représenter par un rapporteur qui se croit de l’esprit parce qu’il parle avec une cavalière et injurieuse brutalité de tout ce qu’il ne sait pas. Une pensée vient cependant à l’esprit au milieu de ces répugnantes discussions, et cette pensée, elle a été exprimée par M. le comte de Mun avec une saisissante ardeur de conviction et de parole. Si l’on veut en finir avec le concordat, prononcer la séparation de l’état et de l’église, si l’on ne craint pas de se jeter ; de jeter le pays dans cette grande aventure, soit ; c’est une politique qui est certainement périlleuse, qui a du moins sa franchise et sa dignité. Tant que le concordat existe, qu’on le respecte sans subterfuge, qu’on cesse d’offrir cet écœurant spectacle des petites persécutions, de transformer en instrument de guerre un pacte fait pour maintenir la paix des pouvoirs et des consciences !

Ce qu’on fait, c’est une guerre de sectaires sans nom et sans dignité ; mais il y a aujourd’hui une chose qui n’est pas sans doute plus grave que toutes ces atteintes aux croyances, à la paix morale du pays, qui a du moins une gravité d’une autre nature, c’est cette impuissance d’une assemblée prétendue omnipotente à voter la loi des finances, à établir le budget de la France. Oui, en vérité, c’est là qu’on en est à l’heure présente. Depuis sept ou huit mois que la chambre est saisie du budget, que la commission est à l’œuvre, on n’a pas pu arriver à éclaircir la situation financière, à se décider pour un système, à préparer le prochain exercice, et maintenant le budget, que le sénat ne connaît même pas encore, ne peut plus être voté d’ici aux derniers jours de l’année. Que va-t-on faire ? On en est à se débattre entre tous les expédions. Aura-t-on recours à ces douzièmes provisoires que M. le président du conseil, dans sa fierté, a déclarés un jour humilians ? Demandera-t-on le vote des recettes et des dépenses d’un trimestre dans les conditions du dernier budget ? Prendra-t-on pour règle les propositions du gouvernement ou les crédits déjà votés par la chambre ? De toute façon, c’est l’arbitraire laissant le pays sans garantie ; c’est la confusion, de sorte que ces étranges républicains qui n’ont su donner à la France ni la paix extérieure, ni la paix constitutionnelle, ni la paix morale, ne savent pas plus lui donner la clarté et l’ordre dans les finances. C’est la moralité de cette politique de parti à la fois agitatrice, présomptueuse et impuissante.

Lorsque M. le président du conseil de France, dans un récent discours, énumérait les grands pays parlementaires sur lesquels il prétendait se régler, il avait certes raison de mettre au premier rang l’Angleterre, et c’est par les grands côtés qu’il aurait dû se proposer de lui ressembler. Les Anglais sont assurément une nation avec qui il n’est pas toujours facile de vivre en bonne amitié. Ils ont l’orgueil de -ace, le soin jaloux et ombrageux de leurs intérêts, leurs âpretés, leurs passions ou leurs défaillances, et comme d’autres ils peuvent commettre des fautes ; mais un moment vient où ils se retrouvent avec leurs fortes qualités, leur bon sens et cet esprit politique qui est dans leur tempérament. Ils font du régime parlementaire, non une fiction ou un vulgaire instrument de parti, mais un moyen viril de débattre, de régler leurs intérêts. Même dans ces affaires d’Egypte, qui ont été si souvent discutées, où ils n’ont pas brillé jusqu’ici, ils ont leur manière à eux de se conduire, et si les propositions financières qu’ils ont communiquées récemment à la diplomatie européenne restent très discutables entre les cabinets, il y a un point où ils montrent leur tenace résolution. Si un des leurs s’est aventuré, comme l’a fait Gordon, pour l’honneur de l’Angleterre, ils ne l’abandonnent pas, quoiqu’ils mettent du temps à le secourir. Ils préparent une expédition, et dernièrement encore, avant de s’engager sur la route de Khartoum, lord Wolseley adressait à ses soldats une allocution où il leur promettait des dangers, des fatigues, des privations, où, après leur avoir montré le but, la délivrance de Gordon, il ajoutait fièrement qu’il n’avait rien de plus à dire à des soldats anglais. C’est un ordre du jour qui n’est certes pas sans grandeur et qui est comme une suite d’un discours prononcé il y a quelques mois par M. Gladstone contre ceux qui parlent sans cesse du déclin de l’Angleterre ; mais s’il est une affaire où l’esprit politique anglais se montre tout entier, c’est cette affaire intérieure de la réforme électorale, pour laquelle on a livré tant de combats depuis quelques mois.

Les conservateurs, lord Salisbury en tête, ont résisté tant qu’ils ont pu, tant qu’ils ont cru la lutte possible. Le chef du cabinet libéral est resté ferme dans la défense de son bill ; il ne s’est laissé ni ébranler par l’opposition ardente des tories ni entraîner par le courant radical, qui menaçait déjà une des grandes institutions britanniques, la chambre des lords ; il a attendu le moment où la résistance s’épuiserait, où la réforme pourrait s’accomplir sans compromettre la constitution anglaise. Le jour est venu, en effet, où les conservateurs ont senti qu’ils ne pouvaient pas pousser l’opposition plus loin sans péril, qu’il y avait un intérêt public à ne plus résister, et, de son côté, M. Gladstone, comme chef du parti libéral, n’a point hésité à entrer en transaction. On lui a demandé des garanties pour le vote du bill des circonscriptions électorales qui complète l’extension du droit de suffrage, et ces garanties, il les a libéralement données en s’engageant pour la chambre des communes. Il a préparé, d’accord avec les chefs du parti conservateur, lord Salisbury, sir Stafford Northcote, ce bill des circonscriptions qu’il s’est obligé à soutenir, et le traité de paix a été signé. Les esprits extrêmes, les radicaux seuls, ont pu n’être pas complètement satisfaits ; ils ont été surtout mécontens de l’abandon du scrutin de liste dans l’arrangement consenti par M. Gladstone, et l’un d’eux, homme distingué, qui était secrétaire de la trésorerie, M. Léonard Courtney, a cru devoir donner sa démission pour reprendre sa liberté, pour combattre la mesure nouvelle ; mais ce n’était là qu’une opposition sans conséquence, qui ne pouvait changer le résultat. Le pacte signé par les chefs libéraux et conservateurs a été respecté jusqu’au bout. La chambre des lords a voté sans observations nouvelles l’extension du suffrage ; la chambre des communes, à son tour, a adopté en principe le bill des circonscriptions dont la troisième lecture a été réservée pour la forme, et le parlement s’est ajourné au 19 février après avoir entendu la lecture de la sanction donnée par la reine à une loi qui étend le droit de suffrage à deux millions d’hommes. Tout cela s’est passé sans bruit, non sans une certaine solennité, et a eu un profond retentissement dans la nation, qui s’est sentie délivrée de toutes les menaces de conflits. Qu’en faut-il conclure ? C’est que, si les Anglais défendent leurs opinions avec passion, avec âpreté, ils savent aussi transiger quand il le faut ; c’est le triomphe de l’esprit politique, et c’est ainsi que s’accomplissent les vraies réformes, celles qui sont bienfaisantes et durables, parce qu’elles ménagent la paix inférieure, les intérêts permanens d’un pays, et ne sont pas l’oppression orgueilleuse d’une fraction de la famille nationale par un parti victorieux.

L’Espagne serait-elle menacée d’agitations ou de crises nouvelles ? Les bruits qui viennent à travers les Pyrénées ne sont-ils pas imaginés ou grossis par les partis, intéressés à profiter de tout, toujours prêts à prendre leurs illusions pour des réalités ? Les affairés espagnoles ne sont pas à la vérité des plus claires depuis quelques semaines, et à l’ouverture du parlement qui vient d’être fixée aux derniers jours de l’année, au 27 décembre, gouvernement et opposition, conservateurs et libéraux, auront assurément plus d’une querelle à vider. Le ministère de M. Canovas del Castillo va retrouver devant lui des adversaires ardens, passionnés, qui lui demanderont compte de sa politique, de ce qu’il a fait et de ce qu’il n’a pas fait, de la situation du pays et des incidens imprévus, assez malheureux, qui sont venus récemment créer quelques difficultés de plus.

L’opposition n’a pas perdu son temps pendant les vacances parlementaires. M. Castelar, avec sa parole toujours brillante, dans ses voyages à travers les provinces basques, M. Sagasta, de son côté, le général Lopez Dominguez dans ses excursions en Andalousie, d’autres encore ont passé ces derniers mois à faire une propagande des plus actives ; ils se sont efforcés de gagner l’opinion à leur cause, de rallier les forces libérales contre le parti conservateur qui est maintenant au pouvoir. Ils ont tenté surtout de rétablir une certaine unité de direction et de programme dans l’opposition, et il n’y a que peu de jours encore il y avait au théâtre du Prince Alphonse, à Madrid, une grande réunion qui était présidée par le maréchal Serrano, duc de La Torre, qui comptait des hommes de différentes nuances, le général Lopez Dominguez, M. Montero Rios, M. Balaguer. Le maréchal Serrano est un peu vieux, un peu affaibli pour ce rôle de directeur d’une campagne politique ; il est maintenant pour les libéraux espagnols ce qu’a été si longtemps le duc de la Victoire, un nom. Le vrai chef du parti, le lieutenant de Serrano, c’est le général Lopez Dominguez, homme brillant et résolu, qui a été ministre de la guerre avec M. Posada Herrera avant le cabinet conservateur, et qui relève le drapeau de la gauche dynastique, de toutes les réformes constitutionnelles et démocratiques, qu’il ne sépare pas de la monarchie d’Alphonse XII. C’est une opposition certainement sérieuse, qui peut devenir dangereuse selon les circonstances. Elle n’a pas encore cependant cause gagnée pour plus d’une raison. D’abord, le ministère de M. Canovas a dans les cortès qui ont été élues il y a quelques mois et qui vont se réunir prochainement, une assez forte majorité conservatrice ; de plus, cette opposition nouvelle, qui cherche à se réorganiser, est loin d’être aussi unie que le voudraient ses chefs, et on ne voit pas qu’elle rallie M. Sagasta et ses amis, qui se souviennent d’être tombés il y a un an du pouvoir précisément sous les coups de la gauche dynastique. L’opposition espagnole aurait donc par elle-même peu de chances pour le moment, s’il n’y avait toujours à compter avec l’imprévu au-delà des Pyrénées, et cette fois l’imprévu, c’est ce qui se passe depuis quelques semaines à Madrid et dans les provinces ; c’est cette espèce d’agitation ou d’insurrection universitaire qui s’est produite sans qu’on y ait songé, que les partis se sont hâtés naturellement d’exploiter et qui peut aujourd’hui, en définitive, créer quelques difficultés au ministère devant le parlement.

Ce qui n’était rien au début est devenu, en effet, un assez gros embarras, un assez inextricable imbroglio qu’on ne sait plus comment dénouer. Tout cela a commencé il y a un mois, à l’inauguration de l’année scolaire, par un discours qu’un professeur d’histoire libre penseur, M. Morayta, a prononcé, qui a été l’objet de quelques censures ecclésiastiques, et qui a passionné, divisé la jeunesse universitaire. Les uns ont protesté, les autres ont fait des ovations au professeur et se sont livrés à des manifestations bruyantes dans les rues, devant la maison de M. Morayta ou devant des bureaux de journaux. Des désordres sont survenus, c’était à peu près inévitable : la police, sous les ordres du gouverneur de Madrid, a eu à intervenir et elle paraît avoir mis quelque rudesse dans la répression ; elle a arrêté quelques-uns des manifestans, et elle a même envahi le palais de l’université sans s’arrêter devant îles protestations du recteur. Tout cela a fait une bagarre où il y a eu quelques blessés. Là-dessus les professeurs se sont émus de ce qu’ils ont considéré comme une violation des privilèges de l’université ; ils se sont réunis et bon nombre ont signé une pétition demandant au ministre de fomento, ou de l’instruction publique, la réunion du conseil universitaire pour assurer la liberté du professorat, la punition des agens de police qui ont mis de la brutalité dans la répression, l’adoption des mesures nécessaires pour faire respecter les droits des recteurs. Un certain nombre de professeurs, il est vrai, ont refusé de s’associer à cette manifestation et ont exposé les faits d’une autre façon. Le ministre de l’instruction publique, M. Pidal, a répondu par un ordre royal refusant la réunion du conseil universitaire, maintenant l’autorité des lois ordinaires, les droits du gouvernement et ordonnant une enquête sur les scènes de désordre qui venaient de se passer. Cette réponse n’a pas réussi, bien entendu, à calmer les esprits. L’agitation n’a fait que s’accroître et se compliquer. Le recteur de l’université de Madrid a dû donner sa démission. Les professeurs ont réclamé plus vivement que jamais pour leurs droits violés ; l’académie de jurisprudence elle-même s’en est mêlée et a déguisé à demi ses protestations en choisissant pour président l’ambassadeur du roi Alphonse à Paris, M. Manuel Silvela. Les étudians ont refusé d’aller à leurs cours, et bientôt de toutes les Villes d’université de l’Espagne sont arrivées des adresses d’adhésion à l’attitude des professeurs aussi bien que de la jeunesse des écoles de Madrid ; de sorte que voilà toute la population universitaire de l’Espagne en ébullition, en conflit avec le gouvernement !

Comment en finira-t-on avec ces agitations qui, sans être absolument menaçantes, ne laissent pas d’être toujours dangereuses ? Il faudrait évidemment commencer par ne mettre dans de telles affaires ni de vaines susceptibilités ni de trop vives passions. Il se peut sans doute qu’à l’origine, avec un peu plus de patience et de douceur, avec un peu moins d’impétuosité dans la répression, on eût eu facilement raison de ces turbulences, qui se seraient trouvées réduites du premier coup aux proportions d’une échauffourée inoffensive ; il se peut que les autorités de Madrid aient en cela manqué un peu de sang-froid et qu’elles aient pris un peu trop au tragique ces bruits d’étudians. C’est possible ; mais il est bien clair, d’un autre côté, que le gouvernement était dans le droit et dans la vérité en refusant de reconnaître des privilèges d’écoles qui n’existent plus, en maintenant l’autorité des lois ordinaires contre les protestations des professeurs. Il n’y a plus de corporations privilégiées en Espagne. S’il y a des désordres dans la rue, le palais de l’université n’est pas un lieu d’asile, et le droit commun entre là comme partout : c’est un principe supérieur que le gouvernement du roi Alphonse ne pouvait livrer et que l’opposition elle-même ne peut lui faire un crime d’avoir maintenu. Cette campagne d’agitation universitaire, dit-on, est dirigée moins contre le ministère conservateur dans son ensemble que contre une prépotence cléricale qu’on suppose représentée dans le cabinet par M. Pidal. C’est peut-être bien là le secret, et c’est aussi ce qui fait une position délicate au président du conseil, qui a du libéralisme dans l’esprit, qui, sans vouloir abandonner son collègue de l’instruction publique, n’est point certainement homme à subordonner les droits de l’état aux influences cléricales. La difficulté, pour M. Canovas del Castillo, est de se dégager le plus vite possible de tous ces incidens malencontreux et de ne pas laisser altérer par de faux airs de réaction le caractère du gouvernement qu’il représente, de rester, en un mot, un ministre conservateur sans doute, mais en même temps le ministre libéral d’une monarchie constitutionnelle qui n’a pas été une restauration d’absolutisme.


CH. DE MAZADE.