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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1856


Chronique n° 592
14 décembre 1856


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 décembre 1856.

Voici un moment ou la politique universelle tend à s’animer et à prendre une allure plus décidée. Elle ne se simplifie pas encore peut-être, elle entre dans une période d’activité où les questions se pressent, et où il est facile d’apercevoir d’un coup d’œil un ensemble de faits et de circonstances qui montrent tout à la fois où en sont les intérêts généraux et les intérêts particuliers d’un certain nombre de pays. C’est là effectivement une chose remarquable aujourd’hui : il y a toujours sans doute une affaire principale à régler, il reste à vider définitivement ces querelles secondaires et irritantes qui sont nées de l’interprétation du traité de Paris, et ce sera l’œuvre de la conférence, dont la réunion n’est plus désormais douteuse et doit avoir lieu à la fin du mois ; mais en même temps la politique actuelle se complique d’une multitude d’autres faits qui, mêlés et subordonnés à une question d’intérêt général, n’ont qu’un résultat bien clair, celui de montrer l’Europe poursuivant péniblement, et non toujours avec succès, la paix morale, qui lui manque aussi bien que la paix diplomatique, dont elle n’a eu jusqu’ici que l’illusion. Voyez un moment : en Italie, tandis que le jeune empereur d’Autriche parcourt les provinces lombardo-vénitiennes, plus résignées qu’enthousiastes, une insurrection trouble la Sicile, et le roi de Naples lui-même est assailli par un sicaire pendant une revue de ses troupes. Au-delà du Rhin, le conflit qui s’est élevé entre la Prusse et la Suisse au sujet de Neuchâtel est loin d’être aplani, et d’un autre côté les cabinets germaniques, entraînés par cet esprit de réaction qui règne depuis quelques années, font au Danemark une véritable querelle d’Allemand, qui ne tend à rien moins qu’à mettre en doute toute l’organisation et les droits constitutionnels de la monarchie danoise. La Hollande elle-même, la paisible Hollande assiste à une lutte permanente entre son ministère et son parlement, et l’Espagne résout le problème de vivre dans un état perpétuel de crise au sein d’une paix complète. Le parlement anglais n’est point redevenu encore l’arène des grandes discussions, qui ne manqueront pas de naître ; mais les journaux de Londres continuent à souffler la tempête, et au milieu de ces faits les hommes sages de tous les pays s’arrêtent, croyant certainement à toute sorte de dénoûmens pacifiques, sans méconnaître toutefois les germes dangereux qui ne cessent de fermenter en Europe. Ils voient se nouer, se dérouler et s’agiter toutes ces questions, dont quelques-unes au moins sont arrivées à un degré suffisant de gravité pour exiger une solution aussi prompte que décisive.

Au premier rang est surtout et toujours cette question de l’exécution définitive du traité de Paris. Tant que les puissances n’auront point trouvé un moyen de préciser d’un commun accord ce qu’elles ont voulu réellement stipuler, la paix générale sera un fait, elle ne sera pas un droit. C’est pour cela que la réunion d’une conférence était une des premières nécessités du jour. Le Moniteur, en annonçant que la conférence doit se réunir prochainement à Paris, a laissé suffisamment comprendre toutefois que la nécessité de cette mesure n’avait point été également admise dès l’abord par tous les gouvernemens, ce dont on ne pouvait douter au surplus. La nécessité a été reconnue, et c’est le point principal. On peut même dire qu’un certain accord s’est rétabli entre les gouvernemens, et que plus d’un nuage s’est dissipé. Lord Palmerston et lord Clarendon sont les premiers aujourd’hui, dit-on, à protester contre l’idée qu’on leur avait attribué de travailler à la chute du ministre des affaires étrangères de France, parce que celui-ci n’aurait point toujours partagé les vues du cabinet de Londres. L’Angleterre n’a nullement songé non plus, comme on s’est plu à le dire, à contester la présidence des délibérations diplomatiques à M. le comte Walewski, par cette raison bien simple que c’est le ministre des affaires étrangères qui reçoit à Paris les plénipotentiaires étrangers, et qui doit leur soumettre les questions à résoudre. Mais ici recommencent les conjectures sur les décisions futures de la conférence, sur l’opinion vraisemblable ou probable de chacune des puissances. Il est difficile, on le conçoit, de rien pressentir à ce sujet. Par une circonstance singulière cependant, c’est peut-être en ce moment la Sardaigne qui a dans la main le mot de l’énigme, la solution de tous les différends, en ce sens que son vote peut déterminer la majorité ; mais quelle est l’opinion du Piémont ? Le cabinet de Turin ne le sait point parfaitement encore peut-être. D’un autre côté, la Turquie est livrée à plus d’une perplexité. D’après le traité de Paris, le delta du Danube doit rester à la Moldavie. Or la possession directe du delta serait fort essentielle à la Turquie. Il serait donc possible que, pour obtenir quelque chose sur ce point, le cabinet ottoman fit quelque concession sur un autre point, et que de tout cela enfin il sortît une conciliation générale.

Quoi qu’il en soit, la question une fois déférée à la juridiction de la diplomatie, toutes les polémiques devaient nécessairement manquer d’objet ou s’agiter dans le vide, lorsqu’un mémorandum russe livré à la publicité est venu heureusement remettre les armes dans les mains des journaux anglais. Qu’a donc cette pièce diplomatique de particulièrement irritant ? Il en ressort un fait essentiel, c’est que la Russie a été la première, dès le 19 septembre, à provoquer une délibération collective des puissances, et qu’elle est prête encore à accepter la décision commune. Au fond, le mémorandum du cabinet de Pétersbourg ne diffère pas des documens de ce genre émanés de la chancellerie russe, il est habile et savamment calculé pour produire tout son effet. C’est un résumé complet des dissentimens qui ont surgi et des travaux de délimitation. Le bon droit et la modération de la Russie sont mis, on le conçoit, dans, un jour éclatant. Voilà le mémorandum. Ce n’est point un motif sans doute pour se laisser envelopper dans les replis de cette subtile diplomatie, et pour laisser s’affaiblir, à la faveur d’une obscurité, la vertu des stipulations qui ont été adoptées ; mais comment pourrait-on sérieusement s’étonner que la Russie s’arme de tous les prétextes et cherche à reculer le moins possible ? La conférence qui va se réunir aura du moins l’avantage de faire disparaître ces difficultés, plus bruyantes que la guerre elle-même, et qui cachent la véritable, la seule question peut-être. L’Europe a eu la pensée, cela n’est point douteux, d’arrêter la marche de la Russie vers l’Orient. À ce point de vue, la position de Bolgrad peut avoir son importance, et la diplomatie européenne aura raison de la défendre. Il y aurait cependant une combinaison d’une efficacité bien autrement sérieuse : ce serait l’organisation définitive des principautés, organisation ajournée jusqu’ici, et qui ne peut se réaliser tant que les troupes étrangères seront sur le Bas-Danube. L’Autriche et l’Angleterre peuvent trouver dans cette œuvre à employer leur zèle ; elles auront certainement la France pour complice et les efforts de tous les gouvernemens ne seront pas de trop pour asseoir un état vigoureux comme la barrière la plus sûre et la plus forte contre les envahissemens possibles des tsars. On ne saurait oublier la gravité et l’urgence même de cette question en présence de la réunion prochaine de la conférence appelée à résoudre les difficultés qui pèsent encore sur la paix générale du continent.

Mais, en même temps qu’elle est appelée à effacer les derniers vestiges de la guerre et des mésintelligences qui l’ont suivie, la conférence évoquera-t-elle quelques-unes de ces questions qui s’agitent aujourd’hui en Europe ? Aura-t-elle à s’occuper encore des affaires d’Italie ? abordera-t-elle aussi cette affaire de Neuchâtel, que les plénipotentiaires prussiens essayèrent un moment d’introduire dans le congrès de Paris, et qui a pris depuis un caractère nouveau de gravité ? Tout indique que les pouvoirs de la conférence seront plus limités, et se borneront à l’objet unique qui motive la réunion des plénipotentiaires européens. C’est vraisemblablement sous une autre forme et dans d’autres conditions que la diplomatie aura à s’occuper de ces difficultés qui subsistent toujours. Malheureusement en effet, même après les efforts tentés par la France et l’Angleterre pour amener quelque amélioration au-delà des Alpes, les affaires de l’Italie ne cessent point d’être un des notables embarras de ce temps, parce qu’en définitive la question italienne est une de ces questions qui ne se résolvent pas aisément. L’Italie offre du reste aujourd’hui une certaine variété d’incidens et d’aspects. Au nord de la péninsule, l’empereur d’Autriche se fraie en quelque sorte un chemin dans son voyage par des actes de bienvenue. Il a rendu un décret d’amnistie en faveur d’un assez grand nombre de condamnés politiques. Il a levé le séquestre qui pesait depuis trois ans sur les biens des émigrés lombards. L’empereur François-Joseph est allé d’abord à Trieste, il a visité Venise, où il s’est arrêté quelques jours, et il se rend à Milan. Il ne s’attend pas apparemment à de bruyantes et chaleureuses démonstrations des populations italiennes ; les autorités autrichiennes savent bien la peine qu’elles ont eue à trouver un podesta à Milan. Au total, après ce voyage il restera une difficulté de moins, celle du séquestre, qui tenait l’Autriche et le Piémont dans une attitude permanente d’hostilité, et avait amené une rupture diplomatique entre les deux gouvernemens. L’antagonisme politique et national ne cessera pas, une difficulté sérieuse aura disparu dans les relations officielles des deux pays. D’un autre côté, l’état de siège vient d’être levé dans la Romagne, ce qui semblerait indiquer une certaine amélioration dans les conditions des états pontificaux. Par un fâcheux contraste, tandis que sur quelques points de l’Italie apparaissent ces signes plus favorables, la situation s’aggrave à Naples. Deux faits successifs viennent démontrer les choses sous un jour plus sombre. Pendant une revue, un soldat s’est détaché des rangs et a essayé de frapper le roi. C’est là un de ces odieux attentats qu’il faut chasser de la politique et reléguer dans les régions perverses du crime. Peu de jours auparavant, une insurrection nouvelle avait éclaté en Sicile. Ce n’est ni à Palerme ni à Messine que le mouvement a commencé, c’est dans la campagne. Le chef des insurgés était un ancien membre du parlement sicilien qui a eu à subir un procès politique, le baron Bentivegna. L’insurrection de Sicile parait aujourd’hui comprimée. Certes il n’y a aucun lien entre ces deux faits qui sont survenus tout à coup dans le midi de l’Italie ; c’est une coïncidence fortuite qui les rapproche. Ils ont pourtant un résultat commun, celui de créer peut-être des embarras de plus et de ne pas rendre assurément plus facile la tâche de la France et de l’Angleterre. Il y a seulement une chose à considérer, c’est que pour le roi de Naples le meilleur moyen de dominer les passions et désarmer les hostilités violentes serait encore, maintenant comme hier, de rallier tous les esprits honnêtes en entrant hardiment dans la voie des améliorations sérieuses.

Une autre question reste pendante aujourd’hui, et elle ne laisse pas d’être grave : c’est celle de Neuchâtel. On sait dans quels termes est restée cette difficile et épineuse contestation. La Prusse a réclamé la mise en liberté des insurgés royalistes de Neuchâtel comme condition préalable de toute négociation. La diète de Francfort, organe de la confédération germanique, appuie les réclamations du cabinet de Berlin. Plusieurs des puissances européennes, et la France est de ce nombre, ont pressé la confédération helvétique de consentir à un acte qui permettrait d’arriver à un règlement diplomatique définitif de la situation de Neuchâtel. La Suisse a refusé, elle persiste à faire juger les hommes qui ont été pris les armes à la main il y a quelques mois. La Prusse et la confédération helvétique se trouvent donc en présence, soutenant des prétentions ou des droits divers, et arrivées l’une et l’autre à un point où elles ne peuvent ajourner la solution de leur différend. C’est sur ces entrefaites que les chambres prussiennes se sont ouvertes à Berlin. Le roi a dû nécessairement s’expliquer sur une affaire qui tendait à prendre une importance exceptionnelle ; il ne s’est point départi d’une véritable modération de langage ; mais en même temps il annonce assez clairement l’intention de ne pas pousser plus loin la temporisation. La Prusse, à ce qu’il paraît, se considérerait comme déliée, par les refus récens de la Suisse, de l’engagement qu’elle avait pris en 1852 avec les cabinets européens, de ne recourir à aucun moyen coërcitif. Cela signifierait que le cabinet de Berlin pourrait être conduit à adopter quelque mesure propre à sauvegarder son droit. Or ici commencerait la gravité de l’affaire, et malheureusement la Suisse n’aurait pas peu contribué à laisser grandir cette difficulté, lorsqu’en cédant aux conseils de l’Europe et en ouvrant la porte à quelques prisonniers, elle pouvait entrer dans des négociations où ses intérêts auraient eu certainement de suffisantes garanties. Qu’on aille scruter des archives pour découvrir les vices originels des droits primitifs de la Prusse, qu’on mette en lumière les convenances de l’annexion de Neuchâtel à la Suisse, la puissance d’un fait universellement accepté, tout cela est possible ; sans remonter plus haut que 1815, il n’y a pas moins pour la Prusse un droit que toutes les puissances ont reconnu, et tant que ce droit subsiste, le cabinet de Berlin est assez fondé, on ne peut le nier, à ne point admettre que des hommes armés en sa faveur puissent être jugés et condamnés comme des coupables. Mais la Prusse ira-t-elle jusqu’à l’extrême limite de son droit ? À tout prendre, pour la Prusse, c’est une question de dignité, puisque le roi Frédéric-Guillaume est vraisemblablement disposé à accepter une transaction sur le fond de la question. Pour la Suisse, au contraire, c’est le fond de la question qui importe. Entre ces deux situations, il est impossible qu’il ne surgisse pas un moyen de conciliation, et la Suisse devrait s’y prêter d’autant plus volontiers, que dans cette résistance à toute concession elle pourrait bien n’avoir pas les appuis qu’elle aurait assurément dans une négociation régulière. Quoi qu’il en soit, la question reste entière avec ses difficultés et même avec ses périls. La Suisse presse le jugement des insurgés royalistes de Neuchâtel, se réservant sans doute de les amnistier, si une condamnation est prononcée. La Prusse, de son côté, prend une allure assez délibérée et assez menaçante. Rien ne surviendra pourtant, selon toute apparence, sans que l’Europe soit appelée à exercer quelque pacifique et salutaire médiation.

Les difficultés de toute sorte qui naissent de ces complications d’intérêts et de souverainetés, on les retrouve encore dans les questions qui s’agitent entre le Danemark et l’Allemagne. Ici même elles ont peut-être un caractère plus grave, qu’il faut aller saisir au sein de la plus inextricable confusion. Le Danemark, on ne l’ignore pas, se compose de plusieurs parties : il y a le royaume proprement dit, il y a les duchés de Holstein et de Lauenbourg, qui appartiennent tout à la fois à la monarchie danoise et à la confédération germanique. Entre ces deux parties se trouve le duché de Slesvig, où se mêlent les populations des deux races. De cette composition hétérogène est née une lutte permanente entre l’élément danois et le germanisme, qui a son foyer dans le Holstein, qui cherche à gagner le Slesvig, et cette lutte de races s’est compliquée encore dans ces dernières années de l’opposition violente déclarée par l’aristocratie du Holstein aux institutions libérales qui ont prévalu dans le royaume. C’est de là qu’est sortie la guerre de 1848 et que découlent encore les troubles actuels du Danemark. Ainsi, qu’on le remarque bien, dans ces obscures affaires il y a deux tendances, deux forces en présence. D’un côté se trouvent l’élément danois et l’esprit libéral, qui marchent ensemble et sont intimement unis ; de l’autre sont l’élément germanique et l’esprit aristocratique du Holstein. Jusqu’ici, ce n’est qu’une question intérieure ; mais la question prend un caractère international par suite de l’appui que l’aristocratie des duchés est allée chercher dans les cours de Berlin et de Vienne. Comment se sont engagées ces difficultés au point de vue de la situation actuelle ? Il suffit de le rappeler : c’est en 1848 que le Danemark, sans révolution, sans violences, entrait dans une voie nouvelle, et que le triomphe de l’esprit libéral était inscrit dans une constitution ; mais alors l’insurrection sévissait dans les duchés, qui restaient, par suite, en dehors de toute organisation régulière. L’insurrection fut vaincue, les duchés furent reconquis par les armes danoises. Seulement, quand tout fut fini, l’esprit de réaction était déjà né en Europe, et le Danemark se trouvait en présence des cours d’Allemagne qui intervenaient au nom de l’intérêt germanique, qui stipulaient pour les duchés en maintenant leur droit à une organisation particulière, en prétendant surtout les soustraire au régime libéral établi dans le royaume. Là commençait véritablement une lutte d’un autre genre, où le Danemark perdait par la diplomatie ce qu’il avait gagné par les armes, et où il était obligé de plier sous ce qu’on appelait une nécessité européenne, et ce qui n’était en réalité que la pression de l’absolutisme allemand. Le fruit de longues négociations suivies avec la Prusse et avec l’Autriche était la déclaration royale du 28 janvier 1852. Deux choses étaient à remarquer dans cette déclaration. Le roi promettait une constitution commune qui relierait les diverses portions de la monarchie en réglant les affaires d’un ordre général, et en même temps il promettait des constitutions particulières, des états provinciaux aux duchés, qui conservaient une existence à part. Il faut ajouter que cette déclaration était acceptée, en ce qui touche le Holstein, par la confédération germanique.

C’était donc le point de départ d’une situation nouvelle ; il en résultait la nécessité évidente d’élaborer cette constitution commune qui était annoncée et de donner aux duchés des, institutions particulières. C’est ce dont s’est occupé le gouvernement danois depuis quelques années. Des états provinciaux ont été convoqués, et ils ont reçu une mission législative, au lieu d’être simplement des états consultatifs, comme ils l’étaient auparavant. Les duchés ont eu leurs constitutions particulières. La constitution du royaume lui-même a été mise en harmonie avec cette situation nouvelle. Enfin, après bien des essais, bien des traverses et des péripéties, le 2 octobre 1855, la constitution commune était promulguée, et c’est en vertu de cette constitution que le conseil supérieur du royaume a déjà tenu une session. Cette organisation, où une grande part est laissée à l’élément germanique, où l’esprit libéral a eu à subir plus d’un mécompte, a-t-elle du moins réussi à désarmer les hostilités ? Il n’en est rien. Dès l’ouverture de la dernière session, onze membres allemands du conseil du royaume, prétendant que les droits des duchés avaient été enfreints, prenaient l’initiative d’une proposition dont le résultat eût été de faire soumettre la constitution déjà promulguée et mise en vigueur aux états provinciaux. Un cri unanime s’élevait contre ces prétentions, qui n’avaient d’autre effet que de tout remettre en doute et la proposition, après bien des débats, finissait par être rejetée ; elle ne réunissait qu’un petit nombre de voix. C’est alors que, en désespoir de cause, l’opposition allemande du Danemark s’est tournée vers les cours de Vienne et de Berlin, en implorant leur appui, qu’elle a obtenu effectivement, puisque la Prusse et l’Autriche ont recommencé à peser sur le Danemark par une intervention diplomatique qui se poursuit encore. Les cabinets de Berlin et de Vienne se sont emparés des griefs de l’opposition du Holstein, en revendiquant pour les duchés le droit d’être consultés sur la constitution commune. Ils se servent encore d’une autre question qui s’est élevée, de ce qu’on a appelé la question des domaines. Dans la dernière session, le gouvernement danois a soumis au conseil du royaume, ou Rigsraad, divers projets tendant à l’aliénation de biens domaniaux situés indifféremment dans toutes les parties de la monarchie. Le droit ne peut être douteux. Le roi seul autrefois disposait des propriétés du domaine ; il a transmis ses droits souverains au pouvoir législatif, ou du moins il les exerce de concert avec lui. Rien n’est plus régulier. Aussi n’est-ce point précisément le principe qu’on a attaqué ; on a prétendu faire passer la question dans la sphère des prérogatives provinciales. Cette tactique n’a point réussi pour certaines propriétés ; elle a réussi pour les biens situés dans le Lauenbourg, en ce sens du moins que, le jour décisif venu, le vote de la loi a dû être ajourné faute de votans. Sur ce point encore, les puissances allemandes soutiennent l’opposition des duchés.

Maintenant quel est le sens réel de cette opposition qui s’agite sans cesse contre le Danemark ? Quelle est la portée véritable et quel peut être le résultat de l’intervention diplomatique de l’Autriche et de la Prusse ? Ces questions se lient et donnent la clé de la situation actuelle tout entière. On l’a suffisamment aperçu, l’opposition du Holstein n’est nullement une opposition libérale ou défendant des droits mis en doute ; elle ne vient pas de la masse du pays, des classes moyennes et commerçantes, et moins encore du peuple lui-même ; elle est absolument le fait d’une caste nobiliaire qui est dans le Holstein ce qu’est le parti des hobereaux en Prusse. C’est une petite féodalité allemande, violente et hautaine, qui ne peut pardonner au Danemark son esprit libéral et les réformes accomplies depuis quelques années dans la législation civile, réformes qui la cernent de tous côtés dans ses privilèges. Tout ce qui vient de Copenhague lui est suspect ; elle a déclaré une guerre acharnée au ministre particulier du duché, M. de Scheele, parce que celui-ci s’applique à extirper des abus séculaires. Cette aristocratie voudrait avoir une armée à part ; elle aurait voulu que le Holstein, avec une population de quatre cent mille âmes, eût une représentation égale à celle du Danemark, qui compte plus d’un million d’habitans. Si on autorise l’emploi de la langue allemande dans les débats législatifs, dans les communications officielles, l’ordre équestre, comme il se nomme, réclame l’usage exclusif de cette langue au détriment du danois. La loi d’élection n’admet aucune distinction de rang et d’état pour le droit de voter, et c’est là encore un grief. Au fond, l’aristocratie holsteinoise poursuit aujourd’hui ce qu’elle a poursuivi en 1848 les armes à la main : elle voudrait former un état séparé et purement allemand avec les trois duchés de Slesvig, de Holstein et de Lauenbourg. Tout compte fait, le teutonisme aurait gagné le Slesvig, qui jusqu’ici n’appartient nullement à l’Allemagne, qui est au contraire en majorité de race danoise. Voilà l’opposition dont les cours de Vienne et de Berlin acceptent l’alliance en se servant d’elle et en appuyant ses prétentions.

La Prusse et l’Autriche ont bien leurs motifs sans doute. La Prusse, avec son littoral sans ports de mer, est trop près des beaux havres du Holstein pour ne pas les regarder toujours d’un œil d’envie. Elle n’envoie plus ses soldats, comme en 1848, mais elle écoute les mécontens, elle se glisse par l’issue qui lui est ouverte, et on n’ignore pas d’un autre côté que l’Autriche ne permettra jamais à la Prusse de s’approprier toute la responsabilité, tous les bénéfices d’une politique qui touche aux intérêts ou même aux préjugés nationaux de l’Allemagne. De là cette intervention commune. La Prusse et l’Autriche d’ailleurs sont encore mues dans cette affaire par la pensée de limiter l’expansion de l’esprit libéral.

Or c’est ici, on en conviendra, un étrange spectacle. Voici un petit peuple qui, depuis bien des années, montre une sagesse rare. Les réformes les plus considérables s’accomplissent dans l’ordre civil sans secousses et sans troubles. Le régime constitutionnel est né de l’accord spontané du roi et de la nation. Il y a eu plus d’une épreuve à subir dans les luttes diplomatiques survenues à la suite des événemens de 1848 ; les Danois se sont résignés, ils n’ont point fait un crime à leur souverain des concessions que celui-ci était obligé de faire. Ils se sont soumis à la constitution nouvelle, non pas qu’ils la trouvent absolument satisfaisante, mais parce qu’ils attendent toutes les améliorations de l’expérience et du temps, il semblerait que ce gouvernement et ce peuple dussent exciter une sympathie universelle, et cependant on s’applique à faire naître les difficultés sous leurs pas au nom d’un intérêt de caste et d’un intérêt étranger. L’Autriche et la Prusse, nous le disions, s’appropriant les griefs de la minorité aristocratique du Holstein, soutiennent diplomatiquement auprès du cabinet de Copenhague le droit des duchés à être consultés sur la constitution ; elles demandent également que la question des domaines soit laissée à la juridiction des états provinciaux, faute de quoi les cabinets de Vienne et de Berlin menacent de livrer l’affaire à la confédération germanique. Que fera le Danemark ? Il a cédé plus d’une fois jusqu’ici justement pour éviter cette perspective qu’on lui offre. Il pourrait consentir encore à quelque transaction sur la question des domaines, et il y semble disposé. Il lui serait plus difficile de subir les exigences des puissances allemandes au sujet de la constitution du 2 octobre 1855. Ce serait blesser les sentimens les plus intimes des habitans de l’archipel cimbrique, du Jutland et du Slesvig, c’est-à-dire des cinq sixièmes de la monarchie qui ont accepté la constitution sans avis, sans consultation préalable, et s’y sont soumis sérieusement. La paix avec l’Allemagne serait trop chèrement payée à ce prix. L’Autriche et la Prusse s’arrêteront dans cette voie sans doute, elles cesseront d’encourager une opposition factieuse, qui, laissée à elle-même, perdra son importance, et dans tous les cas l’Europe aurait bien quelque droit à intervenir dans les affaires du Danemark.

Les lettres sont plus qu’un frivole ornement pour une société ; elles sont en quelque sorte un des organes de la vie, et c’est ce qui fait que, dans les plus grandes diversions, on se rattache à elles, on les suit dans la marche des choses, dans les discussions qui s’élèvent, dans une séance d’académie aussi bien que dans les œuvres qui se succèdent et qui reflètent les tendances diverses de l’esprit contemporain. La netteté des situations, il nous semble, est surtout une des premières conditions pour les lettres. Pour notre part, nous n’avions point récemment d’autre objet que de mettre en lumière cette netteté des situations, de rendre plus palpable la vraie nature des rapports entre l’état et la littérature. Non, le gouvernement n’est point appelé à exercer une intervention directe dans les lettres ; il n’avait pas et ne pouvait avoir la pensée d’interdire à des écrivains des relations anciennes, de leur prescrire des relations nouvelles. S’il avait pu exister des doutes à ce sujet, ces doutes sont dissipés aujourd’hui par une note du Journal général de l’Instruction publique, une note dont les termes seuls sans doute ont besoin d’être expliqués pour qu’on en puisse saisir l’esprit tout libéral. « Le ministre, dit la note, n’a interdit à personne d’écrire dans tel journal ou tel recueil littéraire. » Seulement l’auteur de la rectification semble craindre que la liberté ne soit pas également sauvegardée du côté de la Revue des Deux Mondes, qui « obligerait les écrivains dont elle reçoit les articles à s’abstenir de toute collaboration dans d’autres revues. Or le ministre a déclaré qu’il n’acceptait pas cette servitude pour les membres de l’Université… » Il y a ici évidemment un point à éclaircir. Si l’auteur de la note n’a jamais à défendre la liberté que contre ce recueil, sa cause sera bientôt gagnée, avec le consentement du coupable lui-même. Que le Journal de l’Instruction publique se rassure, la Bastille a été détruite, et elle n’a point été rétablie à la Revue, où personne n’a le goût ni d’imposer ni de subir une servitude quelconque. Où sont donc les moyens dont pourrait disposer ce recueil pour exercer une sorte de domination, pour faire peser sur des écrivains des obligations et des contraintes ? Il ne dispose que de ces quelques feuilles de papier qui depuis vingt-six ans vont parler au public, où plus d’un talent s’est illustré, et qui n’ont dû leur succès qu’à une réunion de noms souvent éminens, toujours honorables. Ce qu’on appelle une obligation imposée par la Revue n’est que le plus simple effet de mutuelles convenances ; c’est une condition qui découle de la nature des choses.

Ce n’est point au hasard, en effet, que s’accomplit une œuvre collective et que des écrivains se rassemblent ; il y a un lien d’intelligence entre eux. Toutes les opinions peuvent n’être point complètement identiques ; mais on se rapproche par les goûts, par les tendances de l’esprit, par mille affinités intellectuelles. Une certaine solidarité morale s’établit, des habitudes d’intimité se forment, et ce lien nécessaire une fois créé, pourquoi le romprait-on ? Un centre littéraire n’est point un lieu de passage où l’on s’arrête un soir à l’aventure pour se mettre le lendemain à la poursuite de quelque aventure nouvelle. Les écrivains ne sont point des acteurs qu’on fait comparaître sur tous les théâtres. S’il en était ainsi, la vie littéraire ne serait qu’une promiscuité faite pour dégoûter tous les esprits sérieux. La sollicitude que témoigne le Journal de l’Instruction publique en faveur des écrivains de l’Université est bien juste ; seulement ceux-ci pourraient ne point tenir à être tant protégés. Ils ne se croient pas, nous le supposons, atteints dans leur liberté là où ils s’adressent à des lecteurs nombreux, là où ils trouvent des moyens de notoriété qu’ils n’auraient point partout, et ils ne se croiraient pas nécessairement affranchis parce qu’on leur offrirait d’aller se livrer ailleurs à un dialogue mélancolique avec quelques rares lecteurs. Chose assez singulière ! on reproche aujourd’hui à la Revue de faire une sorte de violence morale à des écrivains pour les retenir ; on l’a accusée d’autres fois d’être exclusive et de repousser tout le monde. La vérité est qu’elle n’exclut personne et qu’elle ne contraint personne ; elle ne recherche pas même si, parmi ceux qui se plaignent souvent il n’en est pas qui eussent volontiers accepté d’être un peu contraints. Elle ne demande qu’un droit unique pour elle, celui de n’être point un lieu banal où on arrive, où on passe, où on revient, où on se mêle, suivant le goût ou l’intérêt du moment. Ce qu’on prend pour une exigence ou pour une obligation n’est, à tout prendre, que le sentiment de la dignité littéraire. Le monopole intellectuel est mauvais, dit le Journal de l’Instruction publique, et il a bien raison. Il n’y a dans la littérature qu’un genre de monopole légitime et acceptable, parce qu’il est accessible à tous : c’est ce monopole de la faveur publique qu’obtiennent parfois le talent et les efforts laborieux, et ce monopole, il n’y a que le talent pour le neutraliser ou le balancer. Ce n’est point là encore, il est vrai, une concurrence, la Revue ne fait de concurrence d’aucune espèce ; nous aimerions mieux dire que c’est le règne de l’émulation dans la liberté. La Revue fût-elle d’une humeur plus indulgente, elle ne serait guère en mesure d’imprimer toutes les œuvres du temps : elle refuse plus de prose et de vers qu’il n’en faut pour combler les recueils voisins. Quant à l’Univers, qui a trouvé son mot à placer dans cette affaire, bien qu’on le sût fort occupé des procès qu’il soutient pour maintenir son infaillibilité, il n’a oublié qu’une chose, c’est d’allumer sa lanterne, ou en d’autres termes de dire plus clairement ce qu’il voulait dire. L’Univers est bien maître de tout confondre tant qu’il voudra pour aboutir on ne sait à quelle conclusion. Le plus probable est qu’il aura entendu parler d’une question où il s’agissait de la dignité des écrivains et de la liberté, et que par habitude il aura couru droit à l’ennemi en croyant travailler à la prospérité de l’église.

Si on se plaît parfois à chercher la politique dans les lettres comme à travers un voile transparent, on ne l’eût point trouvée l’autre jour à l’Académie, dans la séance où l’auteur de l’Honneur et l’Argent a été reçu, avec la solennité d’usage, par M. Nisard. Ce n’est pas que la politique soit absolument une étrangère à l’Institut, et doive nécessairement être bannie de ces paisibles fêtes de l’esprit qu’elle anime quelquefois sans les troubler. L’Académie fait appel ou doit faire appel à toutes les intelligences éminentes. Parmi celles-ci, il en est qui ont eu leur part dans les affaires de leur temps. Des hommes d’état succèdent à des hommes d’état, et c’est encore mieux que lorsque des vaudevillistes succèdent à des philosophes. Il est donc simple et juste que la politique apparaisse de temps à autre à l’Académie dans ce qu’elle a d’élevé et de désintéressé. L’essentiel est qu’elle ne fasse point irruption à propos d’un poème ou d’une tragédie, il n’en a point été certainement ainsi dans la dernière séance académique. M. Ponsard s’est fait honneur de n’être qu’un homme de lettres. M. Baour-Lormian, que l’auteur de Lucrèce remplace, n’avait rien de l’homme d’état. Pour toute aventure politique dans sa vie, il s’est rencontré avec Napoléon dans son goût pour Ossian, et il lui arriva d’avoir un jour à Saint-Cloud une conversation avec l’empereur sur la tragédie d’Omasis, ce qui ne suffit point évidemment pour faire de lui un personnage public. Quant à M. Nisard, il n’avait qu’à se souvenir de ce qu’il a été pour redevenir un moment un simple écrivain. C’était donc une fête uniquement littéraire, la fête de la tragédie, qui a été solennellement restaurée, réhabilitée et couronnée.

De tous les argumens faits pour prouver combien la tragédie est réellement un genre national en France, ou du moins un genre très susceptible d’aider au succès de ceux qui lui vouent leur culte, un seul a été omis, ce nous semble : c’est la présence même de M. Ponsard à l’Institut ; L’auteur d’Agnés de Méranie est assurément un des écrivains de notre temps dont la fortune a été la plus heureuse et la plus rapide ; il ne s’est point manifesté dans les lettres par un de ces coups de génie qui subjuguent les imaginations et attestent la venue d’une nouvelle puissance intellectuelle ; son talent même, honnête et solide, n’a rien de particulièrement saisissant. Voyez cependant la rapidité de sa carrière : il y a un peu plus de dix ans, il faisait son premier pas ; il est aujourd’hui à l’Académie aussi immortel que son prédécesseur. À quoi tient cette fortune ? Elle est justement un des faits littéraires de notre temps. M. Ponsard est venu dans un moment où on avait abusé du génie, où un peu de sens et de raison ne déplaisait pas, et il a fait des tragédies ! Le succès a couronné ses efforts, tant il est vrai que la tragédie est un genre national. M. Ponsard s’est montré l’autre jour dans un discours ce qu’il est d’habitude, un esprit plus judicieux que brillant, sobre de nouveautés et de hardiesses. S’il se croit fils de Voltaire pour avoir exalté le XVIIIe siècle et l’auteur de Candide, il a évidemment encore à acquérir bien des qualités de souplesse et de légèreté pour prouver sa filiation légitime. Un certain sens vigoureux est la qualité du talent de M. Ponsard, et, par une conséquence qui n’a rien d’étrange, le lieu commun est son écueil. C’est ainsi qu’il s’est lancé l’autre jour dans des thèses assez inutiles ou assez ingrates, défendant Racine, notant des grossièretés dans Shakspeare comme des taches dans le soleil, traitant Goethe du bout des lèvres, foudroyant le moyen âge qu’on croyait mort, mais qui vit, n’en doutez pas, et qui se cache probablement sous les mysticismes des jeux de bourse. M. Ponsard a exposé de plus une théorie de la tragédie à laquelle on avait rendu le dangereux service de dire d’avance qu’elle devait être un manifeste. Et voyez la fortune singulière : dans cette séance où la parole était aux classiques, où rien ne semblait appeler la polémique, M. Ponsard a donné lieu à toute sorte de contradictions et de rectifications ingénieuses. Il a offert à M. Nisard l’occasion d’être un libéral, de défendre spirituellement Racine contre des réhabilitations inutiles, de mettre le génie de Shakspeare hors de toute atteinte et de faire un discours élégant et juste où d’une main savante le directeur de l’Académie a dégagé l’esprit littéraire français de ce que M. Ponsard lui avait donné de trop négatif et de trop étroit.

Le génie de la France a grandi non par l’exclusion et le dédain, mais par la souple activité d’une nature compréhensive et sympathique. Doué de ces deux qualités merveilleuses qui semblent opposées au premier abord et qu’il a su combiner cependant, le don de l’assimilation universelle et le don de l’expansion, il a fondé sa puissance sur cette force secrète d’un peuple accoutumé à vivre d’une même pensée, à marcher du même pas. Le mot des destinées de la France, c’est l’unité en toute chose, l’unité sociale, politique, morale, intellectuelle. Or c’est toucher ici à un de ces problèmes qui sont l’éternel objet de fécondes études. C’est le problème qu’aborde M. Louis de Carné dans une série de portraits des fondateurs de l’unité française, en observant dans l’histoire moins les détails que les résultats, en personnifiant les époques et en ressaisissant le fil de toute une civilisation qui se déroule sous l’empire d’une loi invariable. Ces portraits, publiés d’abord en partie dans ce recueil, furent réimprimés pour la première fois, il y a quelques années, à un moment où on ne savait trop ce que deviendrait la France, gaspillée par les révolutions ; ils n’ont pas moins d’à-propos aujourd’hui encore sous une forme nouvelle et plus complète. Voici en effet, au centre de l’Europe, un peuple de trente-cinq millions d’hommes répandu des Alpes et de la Méditerranée à l’Océan, des Pyrénées au Rhin. Son existence, comme celle d’autres empires, ne repose pas sur l’oppression des races et des nationalités, sur la juxtaposition de mœurs, de lois, de langues différentes, ou sur des privilèges de classes et des inégalités sociales. En France, toutes les diversités se sont fondues dans une vigoureuse unité, et il n’est plus resté qu’un état où tous les hommes, n’ayant d’autres privilèges que leur intelligence et leur mérite, obéissent aux mêmes lois, parlent la même langue, vivent du même souffle et se lèvent au même appel. Ce n’est point une agglomération de provinces ; c’est une nation compacte, la plus nombreuse qui ait existé, et la plus puissante pour le bien comme pour le mal. Comment s’est formée cette unité ? C’est le travail de huit siècles. Si l’on cherche les élémens principaux de ce travail, il faut compter l’action de la monarchie, l’influence de l’église, les habitudes persistantes de la discipline romaine, l’instinct ardent et précoce de l’égalité civile, et si on cherche ceux qui ont poursuivi de siècle en siècle cette œuvre puissante, ce sont justement ces hommes dont M. de Carné retrace le portrait et raconte la vie : Suger, saint Louis, Louis XI, Duguesclin, Jeanne d’Arc, Henri IV, Richelieu, Mazarin, l’un faisant plier les grands barons sous la justice civile, l’autre rendant à la France les provinces dispersées par les apanages princiers, celui-ci abattant les dernières têtes féodales, tous défendant l’intégrité du territoire. Ainsi s’accomplit cette œuvre de l’unité française. Un seul doute vient à l’esprit en parcourant cette merveilleuse carrière : on craint que l’œuvre n’ait trop réussi, et que l’unité, en fin de compte, ne tourne à l’uniformité et au nivellement.


CH. DE MAZADE.




VIE DE F. JAHN.
Fr. L. Jahn’s Leben. Nebst Mittheilungen aus seinem literarischen Nachlasse, von Dr Heinrich Proehle, Berlin.

Chaque pays a ses esprits malades, comme chaque nature de terrain a ses mauvaises herbes. Durant les guerres de délivrance de 1813 à 1815, et longtemps encore après la chute de Napoléon, l’Allemagne jouissait d’un type de chauvinisme à la fois farouche et burlesque dans la personne de M. Frédéric-Ludwig Jahn. Cet homme est à peu près inconnu en France, et cependant c’est lui qui a surpassé en imprécations contre la grandeur nationale de ce pays tous les gallophobes réunis de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne. Le vieux père Jahn, appelé communément le Turnvater (père de la gymnastique), présentait une des physionomies les plus grotesques, les plus fantastiques de la Germanie contemporaine, un type curieux à étudier, surtout dans ce siècle d’ennui et d’esprit mercantile où toute originalité s’en va, même l’originalité du ridicule.

Le célèbre teutomane Frédéric-Ludwig Jahn, né à Lanz, près Lenzen, en Prusse, le 11 août 1778, était un niais de la plus méchante espèce, un niais politique. C’était un don Quichotte qui se croyait un Goetz de Berlichingen : il réunissait même en lui les deux caractères principaux du roman de Miguel de Cervantes, deux contrastes frappans : il joignait le bon sens philistin de Sancho Pança à l’enthousiasme stérile du chevaleresque hidalgo de la Manche. Il représentait admirablement bien toutes les extravagances du vieux parti anti-français, sa petitesse d’esprit, son orgueil tranchant, son patriotisme sec, inintelligent et égoïste. Le patriotisme de ce parti était un composé d’ignorance et d’orgueil, d’envie et d’impuissance. Une haine aveugle et violente pour la France était le fond de ce sentiment soi-disant patriotique. Rempli de souvenirs confus de la domination de Napoléon et des guerres de délivrance, il tentait de lutter contre la nature des choses, contre le génie de la civilisation. La plupart des membres influens du parti anti-français appartenaient aux classes privilégiées de la Prusse, de la Saxe et de la Bavière. Ennemis du progrès social des peuples, rêvant le rétablissement des institutions féodales, ils abhorraient la France comme le foyer des lumières et des révolutions politiques et sociales. Rien n’était plus logique ; mais, chose étrange, le chef du parti gallophobe, l’illustre Frédéric-Ludwig Jahn, était imbu lui-même des opinions libérales de la révolution, et pourtant sa haine contre la France était la religion de sa vie, son cheval de parade, son moyen de parvenir à la popularité. Il était partisan enthousiaste de la liberté, et il passait sa vie à insulter la nation française, à dénigrer son caractère et ses mœurs, à combattre ses institutions comme son influence extérieure. En 1814, nous le voyons prêcher la vengeance aux souverains alliés contre l’ennemie héréditaire de l’Allemagne. En 1815, il demanda hautement le partage de la France. Il alla plus loin encore. Dans un accès de délire sauvage, il proposa de dévaster les provinces françaises limitrophes de l’Allemagne, et d’y créer une forêt vierge remplie de tigres, de léopards et d’autres gentilles bêtes, pour empêcher à l’avenir tout contact entre la candeur loyale des Germains et la corruption perfide des Gaulois !

Comment expliquer ce phénomène moral, ce contraste énigmatique entre l’amour de la liberté et la haine contre une nation qui a si vaillamment combattu pour le progrès de l’intelligence, de la justice, de la civilisation européenne ? Nous avons eu beau étudier les œuvres de cet Anacharsis Clootz du patriotisme teutonique, nous n’avons pu parvenir à en débrouiller l’idée principale. Hélas ! toutes les idées du pauvre teutomane sont embrouillées comme des toiles d’araignée, toutes ses vues politiques sont enveloppées dans un épais nuage ultra-germanique. Son style est en parfaite harmonie avec l’originalité de ses tendances nationales : il jure avec toute élégance française. Il est à la fois lourd et ampoulé, incompréhensible et somnifère ; le vague y est complet. Il y a des Français qui prétendent qu’on ne peut pas être clair en allemand ; ceux qui liront les écrits de Frédéric-Ludwig Jahn ne reviendront pas de cette erreur. Ces écrits sont heureusement peu volumineux : ils sont au nombre de six. Le premier, publié en 1800, est intitulé : De l’encouragement du patriotisme dans l’empire allemand, dédié à tous les Prussiens, par O.-C.-C. Hoepimer. C’est à un nommé Hoepffner en effet qu’il avait vendu sa qualité et ses droits d’auteur pour la modique somme de 10 thalers. Tout en plaignant ce pauvre Jahn d’avoir été réduit à vendre sa petite gloire littéraire, je ne puis m’empêcher d’admirer M. Hoepffner d’avoir payé dix écus une pauvreté pareille. L’Encouragement du patriotisme dans l’empire allemand est un dithyrambe guerrier en faveur des héros de l’armée prussienne ; l’auteur s’y démène d’une manière effrayante pour prouver qu’un Prussien est plus fort que « trois Saxons, trois Hanovriens, trois Mecklembourgeois et trois Suédois. » Rien n’est plus ennuyeux que la lecture de cette brochure, si ce n’est la lecture des autres ouvrages de M. Jahn. Ces ouvrages sont signés de son nom et se distinguent par des titres pompeux ou mystiques. En 1806, il publia l’Enrichissement du trésor de langue du haut-allemand. C’est un traité sur les synonymes qui prétend compléter l’excellent dictionnaire du savant professeur Eberhard. L’auteur ne se doute ni du génie de la langue allemande, ni de la grammaire, ni des monumens du passé, ni des recherches étymologiques. L’unique mérite du livre est d’avoir émis le vœu de former à Berlin une société de linguistes allemands, vœu utile et qui s’est réalisé quelques années plus tard.

Les autres écrits de Frédéric-Ludwig Jahn sont un Essai sur la nationalité allemande [1], un ouvrage intitulé Caractères runiques, une suite à cet ouvrage, puis des Notes pour servir de supplément aux recherches sur la nationalité allemande. Ces livres reflètent parfaitement la physionomie de l’auteur, un mélange d’affectation et de naïveté, d’ignorance et d’orgueil souffrant, de pensées vulgaires et d’aspirations idéales, de philistinisme et d’enthousiasme politique. Un seul ouvrage que M. Jahn a publié en collaboration avec son ami, M. Ernest Eiselen, mérite une mention favorable. C’est l’Art de la gymnastique allemande. Ce traité sert encore aujourd’hui de manuel aux directeurs des exercices gymnastiques en Allemagne.

Ce qui est plus surprenant encore que les œuvres littéraires et politiques du pauvre teutomane, c’est le livre de M. le docteur Proehle. Y want a hero, an uncommon want ! s’écria dans le temps lord Byron. M. Proehle, lui aussi, avait besoin d’un héros, mais son choix n’a pas été heureux, il s’est fait non-seulement le biographe, mais le panégyriste d’un personnage ridicule ; il a pris au sérieux les rodomontades de ce don Quichotte du Nord ; il a glorifié les égaremens déplorables de son patriotisme burlesque. Il nous permettra de lui rappeler les belles paroles de Henri Heine : « Ce qui nous frappe d’abord, c’est que le grand levier que des princes ambitieux et avides savaient faire si bien jouer autrefois, la nationalité, avec ses vanités et ses haines, est émoussé et usé ; chaque jour s’éteint un de ces sots préjugés nationaux, toutes les âpres singularités des peuples sont écrasées sous l’action de la civilisation générale européenne. Il n’y a plus de nations en Europe, mais seulement des partis, et c’est chose curieuse de voir comme ceux-ci se reconnaissent tout de suite malgré la différence des couleurs, et s’entendent en dépit de la multiple confusion des langues. Alors même que les têtes se trompent, les cœurs n’en sentent pas moins ce qu’ils veulent, et le temps marche toujours vers l’accomplissement de sa grande tâche. »


FERDINAND GOLDSCHMIDT.


V. DE MARS


  1. Ce livre a été traduit en français en 1825 par P. Lortet.