Chronique de la quinzaine - 14 avril 1907

Chronique n° 1800
14 avril 1907


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril.


Nous sommes, depuis quelques jours, submergés sous le flot des papiers de Mgr Montagnini. Les journaux en sont remplis : les uns les puisent directement, on ne sait à quelle source cachée ; les autres les reproduisent, tout en protestant quelquefois contre le scandale au quel ils se voient obligés de prendre part. Ce scandale est si grand en lui-même que la question de savoir d’où vient l’indiscrétion qui l’alimente ne semble plus avoir qu’un intérêt secondaire : presque personne ne la pose. Nous la posons pourtant. D’où viennent tous ces papiers ? Qui les a livrés à la publicité ?

Ils viennent originairement d’une instruction judiciaire. L’ancienne nonciature a été envahie et main basse a été faite sur ses archives, sous prétexte qu’on y recherchait des preuves de la culpabilité de M. l’abbé Jouin, accusé d’avoir provoqué à la violation des lois. S’il s’était agi d’une affaire ordinaire, les papiers intéressant règlement l’instruction auraient été retenus par elle, et les autres restitués à qui ils appartenaient. Mais il ne s’agissait pas d’une affaire ordinaire ; M. Clemenceau, pressé par M. Ribot, a fini par l’avouer à la Chambre ; il s’agissait d’une affaire politique. Dès lors, qu’a-t-on fait ? Comment a-t-on procédé ? Tous les papiers de Mgr Montagnini ont-ils été versés au dossier de l’instruction ? Est-ce de ce dossier qu’ils se sont échappés ? Quelque habitués que nous soyons aux choses les moins vraisemblables, une pareille hypothèse semble, au premier abord, paradoxale. Il n’y a aucun lion d’aucune sorte entre les mille et un papiers de l’ancienne nonciature et le délit pour lequel M. l’abbé Jouin est poursuivi. Donc, si ces papiers ont été versés au dossier de l’instruction, l’abus est sans précédent, et on ne saurait protester avec assez de vigueur contre ce qu’il a de vraiment monstrueux : le mot n’est pas trop fort. La justice a été mise, honteusement, au service de la politique. Et si les papiers, ou la plupart d’entre eux, ne font pas partie du dossier de l’instruction, où sont-ils ? Entre quelles mains ont-ils été déposés ? À qui a été confié le soin de les garder ? Dans un cas comme dans l’autre, quelqu’un, nous ne savons pas qui, a commis un acte inqualifiable.

Si le parlement n’était pas en vacances, le ministère aurait déjà été mis en demeure de fournir des explications à ce sujet : la Chambre, en effet, est en droit de se juger offensée dans sa dignité par la divulgation des papiers de Mgr Montagnini. On se souvient que M. Jaurès a demandé qu’une commission fût immédiatement élue dans les bureaux pour en prendre connaissance. Nous n’étions pas partisan de cette commission, mais le gouvernement l’a été ; du moins, il n’a mis aucun obstacle à sa formation ; il s’est borné à dire que le dossier complet ne pourrait lui être remis que lorsque le procès intenté à M. l’abbé Jouin aurait été jugé en première instance. La Chambre s’est inclinée devant un scrupule aussi légitime : qu’en pense-t-elle aujourd’hui ? À peine a-t-elle été séparée que les journaux ont commencé à qui mieux mieux la publication des papiers Montagnini. Se serait-on, par hasard, moqué d’elle ? Nous ne savons pas ce qu’elle en dira lorsqu’elle reprendra sa session. Mais peut-être se sera-t-il passé d’ici là beaucoup de choses ; peut-être les esprits auront-ils été engagés dans une autre direction ; peut-être M. Clemenceau, qui s’est montré quelquefois si habile à les lancer sur des pistes imprévues, aura-t-il inventé quelque nouveau tour de sa façon. S’il a cru, toutefois, trouver dans les papiers de Mgr Montagnini les élémens de quelque complot dont il pourrait tirer avantage aux yeux de l’opinion républicaine, son erreur a été complète. Il n’y a dans ces papiers que des pauvretés et des misères, et pas la moindre trace de conspiration. Nous n’avons pas à juger Mgr Montagnini ; nous préférons nous en abstenir. Il s’est fait beaucoup d’illusions, et il les a fait trop souvent partager à son gouvernement. Mais à aucun moment il n’a tourné son effort ou celui des catholiques contre la République.

Y a-t-il eu, de ce fait, une déception pour M. Clemenceau ? On pourrait le croire à voir la violence avec laquelle il a cherché, du côté de M. Piou, une de ces diversions dont il est coutumier. Il a pris à partie M. Piou avec beaucoup de brutalité, de prolixité et de mauvais goût. Pourquoi ? Parce que, dans une de ses conversations, M. Piou aurait envisagé, pour l’écarter d’ailleurs, la possibilité d’agir sur lui à prix d’argent, en vue d’obtenir son concours ou de désarmer son hostilité. — Impossible, aurait dit finalement M. Piou à Mgr Montagnini ; cela coûterait trop cher. — Si un pareil propos a été tenu, il est naturel que M. Clemenceau en soit offensé ; mais M. Piou nie l’avoir tenu, et dès lors il n’y a plus rien. Cela ne fait pas l’affaire de M. Clemenceau ; il a besoin qu’il y ait quelque chose. Eh quoi ! on aurait violé le seuil de l’ancienne nonciature ; on aurait fouillé dans des archives qui ont, quoi qu’on en dise, un caractère diplomatique ; on aurait annoncé des révélations foudroyantes et fait naître dans l’opinion une curiosité intense, ardente, passionnée, et tout cela s’en irait en fumée ! La publication des papiers n’aboutirait qu’à un scandale stérile ! L’opinion pourrait se retourner contre le gouvernement et l’accuser de mystification ! C’est une pensée que M. Clemenceau ne peut pas supporter. Alors qu’a-t-il fait ? Il a accusé M. Piou d’avoir voulu, — qu’on nous pardonne un mot aussi vulgaire, — « taper » le Saint-Père en lui faisant entendre qu’avec beaucoup, beaucoup d’argent, on pourrait peut-être agir sur certaines consciences. Une fois en possession de cet argent, M. Piou, qui sait bien que M. Clemenceau est incorruptible, l’aurait employé à faire des élections. Et le tour aurait été joué. On nous permettra de nous étonner qu’un président du Conseil invente et serve au public de pareils contes à dormir debout. Peut-être trouverait-on quelques-uns de ces contes dans les papiers de Mgr Montagnini, mais il n’y en a aucun de cette force. M. Clemenceau exige trop de la créduhté de ses lecteurs ; il demande de trop grands sacrifices à leur bon sens. Son interprétation a fait sourire, et M. Piou n’a pas consenti à la discuter sérieusement. Alors son exaspération n’a plus connu de bornes, et nous devons renoncer à le suivre plus loin : ses invectives contre M. Piou ont pris un tel caractère que, politiquement, elles n’ont plus d’intérêt.

Le ministère, avons-nous dit, espérait trouver à l’ancienne nonciature la preuve qu’une conspiration avait été ourdie contre la République, à l’instigation du gouvernement pontifical. Le Pape ne peut pas se désintéresser des affaires de France ; de là à s’en mêler, il n’y a qu’un pas ; M. Clemenceau était convaincu que ce pas avait dû être imprudemment franchi. Cette conviction s’appuyait sur quelques vraisemblances. Nous ne sommes pas dans une situation normale : aussi le gouvernement pontifical s’est-il, non seulement préoccupé, mais occupé de nos élections plus directement que nous ne lui conseillerions de le faire en temps ordinaire. Les intérêts religieux qu’il représente n’ont rien à gagner à entrer chez nous dans la lutte des partis : ils ne l’ont fait que trop souvent, ils s’en sont toujours mal trouvés. Mais, en admettant que des fautes et des maladresses aient été commises, où sont les délits, où sont les crimes dont on cherchait la trace ? La forme de notre gouvernement n’a jamais été mise en cause. Il est même surprenant, à dire le vrai, que, dans une correspondance aussi copieuse que celle de Mgr Montagnini, et où on voit passer tant de personnages divers, l’oreille ne perçoive pas une seule fois un son anticonstitutionnel. Les catholiques ont usé de leur droit sans en sortir. Ils se sont groupés ; ils ont préparé des plans d’action commune ; ils ont pris quelquefois, — pas toujours, — le mot d’ordre auprès d’un homme qui était à leurs yeux le représentant du Saint-Siège. Mais en tout cela il s’agissait de religion et non pas de politique. C’est ce qui ressort de la publication des papiers Montagnini plus clairement que nous ne l’avions espéré, — et surtout que le gouvernement ne l’avait cru.

Parmi les catholiques qui ont été en rapport avec Mgr Montagnini, les uns, comme M. Piou, se sont plus particulièrement occupés des élections ; les autres, comme M. Denys Cochin sont restés complètement étrangers à l’action électorale, et ne se sont quelquefois entremis que dans un intérêt religieux et patriotique. Si on peut reprocher aux premiers de s’être engagés dans des aventures, — ce qu’ils ont fait à leurs risques et périls, — qu’a-t-on à dire aux autres ? Ils se sont conformés aux exhortations que leur avait adressées du haut de la tribune M. le ministre des Cultes lui-même ; et assurément ils n’avaient pas besoin d’invites ni de conseils pour s’engager dans cette voie, il leur suffisait de suivre leur conscience. Qui sait pourtant si, dans une certaine mesure, les encouragemens publics de M. le ministre des Cultes n’ont pas encore activé leur zèle ? Le gouvernement ne voulait pas négocier directement avec le Saint-Siège ; il s’était même mis, au moins pour un temps, dans l’impossibihté de le faire. Mais, suivant l’expression de M. Briand, il usait du maximum possible de négociations indirectes et il sollicitait pour cela le concours des catholiques les plus notables. La tâche qu’il ne pouvait pas remplir lui-même, il leur demandait de la remplir à sa place : il comptait sur eux pour faire entendre la vérité à Rome. Ici encore, on est bien obligé, comme toujours, de reconnaître que la situation des catholiques n’était pas moins fausse que celle du gouvernement de la République, ou que celle du Saint-Siège. Personne n’avait qualité pour faire ce que pourtant chacun faisait. Les démarches, quelles qu’elles fussent, n’engageaient que leur auteur. On sentait partout l’absence d’un organe régulier qui aurait pu fonctionner avec autorité, avec efficacité. Mais les bonnes volontés, même impuissantes, n’en étaient pas moins estimables et, au fond de l’âme, tout le monde leur rendait justice, dans le vague espoir qu’il sortirait de leur action quelque chose de bien. Maintenant tout est changé. Depuis la publication des papiers Montagnini, le soupçon s’attaque à ces dévouemens désintéressés qu’on appréciait plus favorablement naguère. M. Denys Cochin s’est vu obligé d’écrire une longue lettre pour expliquer et pour justifier sa conduite : il n’y a d’ailleurs pas eu beaucoup de peine. S’il a vu Mgr Montagnini, c’était à la suggestion de M. Dumay, alors directeur des Cultes. M. Dumay exprimait le désir que le Pape donnât l’institution canonique à quelques évêques qui avaient été nommés par le Président de la République sous le ministère de M. Combes. Le Concordat existait encore ; le gouvernement aurait donc été obligé d’accorder les décrets et de les notifier à Rome ; les rapports se seraient, en fait, trouvés repris. — Agissez dans ce sens, disait M. Dumay. — Et comment ? demandait M. Cochin. — Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a une nonciature à Paris. — Plus tard, M. Cochin s’est entremis dans l’intérêt de notre protectorat catholique en Orient : à quelque point de vue qu’on se place, qui pourrait l’en blâmer ? Mais on confond tout aujourd’hui, et il suffit qu’un homme public se trouve nommé dans les papiers Montagnini pour que certains journaux radicaux poussent des cris d’indignation et réclament l’intervention de la Haute Cour. Ne se moqueraient-ils pas de nous si nous croyions à leur bonne foi ?

Qu’y a-t-il de plus dans les papiers de Mgr Montagnini ? Ce diplomate avait l’habitude de prendre note de tout ce qu’il entendait dire, et cela sans choix ni discernement. Il suffisait qu’un ambassadeur ou un ministre étranger vînt le voir et causât un moment avec lui pour qu’il couchât toute la conversation par écrit. L’événement a prouvé qu’il ne se défiait pas assez ; mais pouvait-il croire qu’un juge d’instruction viendrait un jour fouiller dans ses papiers et surtout que, trouvant précisément ceux-là, il les retiendrait dans son dossier ? Un gouvernement qui aurait la moindre notion de son devoir tolérerait-il un pareil abus ? Il y a malheureusement lieu de croire que le notre ne s’est pas contenté de le tolérer, mais qu’il l’a ordonné. Jamais un juge d’instruction n’aurait pris sur lui seul une pareille responsabilité. Le gouvernement a distingué, dit-il, entre les papiers antérieurs à la rupture avec le Saint-Siège et ceux qui lui sont postérieurs : il a reconnu, ou plutôt attribué un caractère diplomatique aux premiers et l’a dénié au second. C’est donner beaucoup trop d’importance à une date ! Le caractère diplomatique d’un document ne résulte pas seulement du moment où il a été écrit, mais encore de ce qu’il contient. Nous avons rompu avec le Saint-Siège, mais d’autres gouvernemens ont conservé des rapports avec lui. Nous ne le regardons peut-être plus comme un gouvernement, mais d’autres continuent de le considérer comme tel. Il ne nous appartient pas de changer à nous tout seuls son caractère international. Les diplomates étrangers accrédités auprès de nous croyaient, lorsqu’ils causaient avec Mgr Montagnini, parler à un représentant du Saint-Siège : dès lors, leurs conversations ne nous appartenaient pas. Qu’on ait publié celles de Mgr Montagnini avec nos hommes politiques à nous, l’abus est déjà criant : il l’est devenu bien davantage lorsqu’il s’est agi de celles qu’il a eues avec les ambassadeurs ou les ministres étrangers. Les indiscrétions qui ont été commises de ce chef sont inexcusables : elles font peu d’honneur, non seulement à notre gouvernement, mais à notre pays. Dans un pays, en effet, où il y aurait eu des mœurs publiques mieux assises, la presse se serait arrêtée spontanément devant certains secrets. On ne s’arrête devant rien aujourd’hui ; l’opinion ne s’émeut plus de rien : elle accepte tout, elle laisse tout faire. Les correspondances publiques ou privées appartiennent à celui qui met la main sur elles : personne sans doute n’en est plus convaincu que ce dernier, mais tout le monde paraît en convenir avec lui. Il faudra désormais nous habituer à penser et nous rappeler sans cesse que, suivant l’expression de M. Denys Cochin, nous parlons toujours devant un phonographe qui retiendra et répétera nos paroles. Soit : c’est une habitude à prendre. Mais elle portera une fâcheuse atteinte à la confiance qui faisait le charme de nos mœurs sociales. Nous devrons nous surveiller et parler le moins possible. Nous devrons surtout nous attendre à ce qu’on ne nous dise plus que le minimum strictement indispensable aux relations officielles. Ce sera la conséquence la plus claire du ministère de M. Clemenceau.

Mais du moins ce ministère tirera-t-il quelque profit pour lui-même des nouvelles méthodes de gouvernement qu’il a inaugurées ? Rien n’est plus douteux. Comment la Chambre lui saurait-elle gré de lui avoir refusé des papiers qui devaient, dès le lendemain, être généreusement distribués à tout le monde ? Nous espérons qu’un autre sentiment agira sur la Chambre et sur l’opinion : elles finiront par comprendre à quel point de pareilles pratiques nous déconsidèrent. On dit que la sécurité matérielle est amoindrie dans quelques-unes de nos grandes villes, ce qui est grave sans doute ; mais des actes comme la mainmise sur les papiers de Mgr Montagnini, suivie de leur divulgation brutale, est une diminution de la sécurité morale qui existait autrefois en France et qui subsiste partout ailleurs, et cela est plus grave encore. Les amateurs de petites indiscrétions, d’anecdotes et de scandales peuvent se réjouir et s’amuser : ceux qui ont le souci de la dignité de leur pays éprouvent une impression bien différente. Le gouvernement vient de prendre une altitude énergique devant les syndicats de fonctionnaires : nous disons une attitude, rien de plus, car nous ignorons quels seront ses actes. Il a fini par reconnaître que les syndicats de fonctionnaires étaient un danger qui allait tous les jours en grandissant. On lui en saurait plus de gré si ce n’était pas lui qui, par sa faiblesse, l’avait laissé grandir jusqu’au point où, à moins d’une abdication totale de l’autorité publique, il a fallu agir, il a fallu sévir. Le danger a pris, en effet, des proportions si grandes, qu’en vérité, il crevait les yeux. Comment ne pas le voir ? Les syndicats de fonctionnaires, imprudemment peut-être, ont jeté le défi au gouvernement. On les avait habitués à une longanimité telle qu’ils ont cru pouvoir tout se permettre : se seraient-ils trompés ?

Nous avons eu à parler souvent de ces syndicats. Les fonctionnaires, ou du moins certains d’entre eux, prétendent être des ouvriers comme les autres, et avoir par conséquent la faculté de se syndiquer comme eux en vertu de la loi de 1884, d’où sont sortis les syndicats professionnels. Ce droit, tous les gouvernemens qui se sont succédé le leur ont dénié ; mais ils l’ont fait souvent, sinon toujours, avec une mollesse qui devait encourager les fonctionnaires dans leurs revendications plutôt que les amener à y renoncer. Lorsque le ministère actuel s’est formé, il a protesté à son tour contre les syndicats de fonctionnaires, notamment contre les syndicats d’instituteurs. Mais plusieurs de ces syndicats existaient déjà, et, bien qu’ils eussent été formés en violation de la loi, le ministère a décidé qu’ils seraient tolérés jusqu’à nouvel ordre, — c’est-à-dire jusqu’à ce qu’une loi nouvelle aurait définitivement réglé la question, — à la condition toutefois qu’il ne s’en formerait pas d’autres. Annoncer une loi future était reconnaître implicitement que les lois anciennes étaient insuffisantes, et autoriser le maintien, rnême provisoire, des syndicats existans était aggraver pour plus tard une difficulté qu’on n’osait pas aborder de front immédiatement. Ces atermoiemens ont toujours le même effet, qui est de propager l’esprit de révolte : cela n’empêche pas le gouvernement d’y recourir toujours. C’est devenu chez lui une une habitude. En veut-on un autre exemple ? À la veille de la séparation des Chambres, on lui a demandé ce qu’il adviendrait des condamnations déjà prononcées pour violation de la loi sur le repos hebdomadaire, et quelle serait pendant les vacances l’attitude des parquets en face des violations qui pourraient encore se produire. M. le garde des Sceaux a répondu qu’il ne serait pas donné suite aux anciennes condamnations ; puis, emporté par la logique, il a déclaré qu’on n’en prononcerait pas de nouvelles. C’était désavouer toute la loi ! Bien que tout le monde reconnaisse la nécessité de la reviser, le gouvernement n’avait pas voulu aller aussi loin ; mais M. le garde des Sceaux n’avait pas compris ce qui avait été décidé en conseil. M. le ministre du Travail s’est ému ; M. le président du Conseil est accouru. Bref, il a été convenu que l’indulgence s’appliquerait au passé et non pas à l’avenir. Pourquoi ? Si M. le garde des Sceaux n’avait pas compris, il avait en vérité, pour une fois, quelque raison de ne pas comprendre : son seul tort était d’avoir cherché à le faire, contre son habitude. Ces cotes mal taillées plaisent au gouvernement. Il croit toujours pouvoir sauver l’avenir en sacrifiant le passé. Il ne s’aperçoit pas qu’il se déconsidère dans le passé et qu’il s’affaiblit dans l’avenir. Donc, en ce qui concerne les syndicats de fonctionnaires, il a décidé qu’on n’en formerait plus : on en a formé tout de même et il a fermé les yeux. On les a même formés très bruyamment, et il a fermé les oreilles. On est allé plus loin : plusieurs syndicats de fonctionnaires se sont affiliés aux Bourses du travail et par elles à la Confédération générale, organisation essentiellement révolutionnaire, où s’élabore la grève générale et où on professe ouvertement le mépris de la patrie et celui de l’armée. Le gouvernement interdit ces affiliations ; mais, lorsqu’elles se produisent, il ferme les yeux, il se bouche les oreilles, et il attend. Il a déposé, à la fin de l’année dernière, un projet de loi sur la matière, projet qui est loin d’être bon, car il distingue artificiellement entre les fonctionnaires, suivant qu’ils sont agens de gestion ou d’autorité, mais qui, du moins, défend à ces derniers de se syndiquer. Les agens de gestion sont ceux qui ne détiennent et n’exercent aucune parcelle de l’autorité publique, comme les ouvriers qui fabriquent des cigares ou des allumettes au profit de l’État ; les agens d’autorité sont… les autres. Distinction subtile et arbitraire. Les instituteurs sont certainement, de tous les fonctionnaires, ceux dont la formation en syndicats et l’affiliation aux organisations révolutionnaires présentent le plus d’inconvéniens. En conséquence, on les leur interdit et on fait bien. Mais c’est une plaisanterie de nous dire qu’ils détiennent et qu’ils exercent une parcelle quelconque de la puissance publique. Laissons toute cette scolastique : elle n’a rien à faire ici. Le gouvernement, par ses hésitations et ses contradictions, a donné aux fonctionnaires une audace à laquelle il aurait coupé court avec un peu de fermeté initiale. Il paraît aujourd’hui vouloir montrer cette fermeté : tout ce que nous pouvons en dire, c’est que mieux vaut tard que jamais.

Au surplus, comment aurait-il pu reculer ? Il a été provoqué. Un jour, les murs de Paris ont été tapissés d’un placard qui portait à la connaissance de tous une Lettre ouverte adressée à M. Clemenceau par le « Comité central pour la défense du droit syndical des salariés de l’Etat, des départemens et des communes : » la lettre était signée par les secrétaires d’un certain nombre de syndicats, entre autres par celui du syndicat des instituteurs. Nous ignorons à quelle démangeaison épistolaire a cédé le Comité : sa manifestation ne rimait à rien de précis. On savait déjà qu’il désapprouvait le projet de loi déposé par le gouvernement ; mais n’aurait-il pas mieux fait d’en attendre la discussion qui peut-être ne serait pas venue, et certainement n’aurait pas abouti de sitôt. Quoi qu’il en soit, le Comité a tenu à faire savoir publiquement à M. Clemenceau ce qu’il pensait de l’État et de la situation des fonctionnaires vis-à-vis de lui. « Vous nous parlez politique, dit-il, raison d’État ; nous vous parlons industrie. Pour nous l’État est un patron comme les autres. » Comme les autres, on comprend ce que cela veut dire. Le rédacteur de la Lettre du Comité, s’exaltant de plus en plus, finit par traiter l’État de « Moloch insatiable » et de « monstre tyrannique et sanguinaire : » il espère d’ailleurs être d’autant mieux compris de M. Clemenceau que c’est à lui qu’il emprunte ces aimables expressions. M. Clemenceau a énormément médit de l’État au cours de sa carrière d’orateur et de publiciste : le rédacteur de la Lettre du Comité n’a eu qu’à puiser dans ses discours et dans ses articles. Il en a extrait, par exemple, et il en reproduit la phrase suivante : « L’État a une longue histoire toute de meurtre et de sang. Tous les crimes qui se sont accomplis dans le monde, les massacres, les guerres, les manquemens à la foi jurée, les bûchers, les tortures, tout a été justifié par l’intérêt de l’État, par la raison d’État. L’État a une longue histoire, elle est toute de sang. » M. Clemenceau aime ces développemens et ces redoublemens. La Lettre du Comité lui dit enfin en manière de conclusion : « Vous le savez mieux que personne : l’essence de l’État est immuable. »

En quoi il se trompe : M. Clemenceau ne croit pas du tout cela. Nous pourrions le croire, nous, lorsque nous lui voyons faire les mêmes choses que ses pires devanciers, et les faire plus brutalement qu’eux ; mais il est persuadé pour son compte que « l’essence de l’État » n’est plus la même depuis qu’elle vient de lui. Dans le cas actuel, nous ne le chicanerons pas. Il a pris sa meilleure plume de journaliste, et, en réponse à un mémoire qui lui a été remis il y a quelques semaines par les représentans du syndicat des instituteurs, il a écrit vraiment un beau morceau, destiné, nous l’espérons du moins, à servir de préface à des mesures décisives.

Après avoir rappelé aux instituteurs tout ce que la République a fait pour eux, les améliorations nombreuses qu’elle a introduites dans leur situation, enfin l’ensemble de mesures qui en ont fait des fonctionnaires privilégiés, il estime que tant de bienveillance leur impose certains devoirs. « Au premier rang de ces obligations, il faut placer, leur dit-il, celle d’assurer la continuité du service public auquel vous êtes attachés. En acceptant une fonction de l’État, vous renoncez au droit d’abandonner votre travail par une entreprise concertée. Un contrat public, débattu par le Parlement, vous lie à la nation elle-même. Le rompre par une action simultanée et collective est autre chose qu’une grève : c’est une entrave mise à l’exercice de la souveraineté nationale dans le fonctionnement d’un ou de plusieurs de ses organes. Ce délit appelle contre ceux qui s’en rendraient coupables les sanctions prévues au projet du gouvernement. » Au fur et à mesure qu’il écrit, M. Clemenceau devient plus vif et plus pressant. Il déclare que la place des instituteurs n’est pas dans les Bourses du travail. « Elle n’est pas, dit-il, davantage dans la Confédération générale du travail. Elle y est d’autant moins qu’il s’y tient un langage auquel un éducateur ne peut pas apporter son adhésion. L’apologie du sabotage et de l’action directe, la provocation à la haine entre les citoyens, l’appel à la désertion ou à la trahison sont une doctrine que vous vous devez à vous-même, à votre mission, à l’école laïque, à l’idéal républicain, comme à notre pays, de combattre avec une suprême énergie. » On ne saurait mieux dire. M. Clemenceau continue sur le même ton. Il rappelle que le Comité confédéral est « l’exécuteur des décisions des congrès nationaux. » Parlons-en, de ces congrès ! Il y en a eu un, l’année dernière, à Amiens ; il a voté une décision ainsi conçue : « Le Congrès affirme que la propagande antimilitariste et antipatriotique doit devenir toujours plus intense et toujours plus audacieuse. » De pareils sentimens seraient-ils partagés par les instituteurs syndiqués ? De pareils desseins seraient-ils les leurs ? S’il en est ainsi, leur dit M. Clemenceau, « la loyauté vous commande de renoncer d’abord à prendre rang dans l’ordre de choses dont vous poursuivez l’anéantissement. La France, en tout cas, ne saurait vous livrer ses enfans pour vous permettre d’expérimenter sur eux le sabotage des jeunes intelligences. »

La lettre du Comité et celle de M. Clemenceau ont été écrites indépendamment l’une de l’autre, mais il est probable que la première a précipité les résolutions du gouvernement. Qui sait si celle de M. Clemenceau n’était pas simplement une admonestation paternelle, à sa manière ? Elle se terminait par ces mots qui ne sont pas exempts d’optimisme : « J’aime à penser que ces simples observations vous rappelleront au respect de la loi. » Après la lettre du Comité, cet optimisme, s’il s’était maintenu, aurait mérité un autre nom. Le gouvernement s’est ému. Il a décidé que les divers ministres ou sous-secrétaires d’État feraient appeler ceux de leurs fonctionnaires qui avaient signé la Lettre du Comité et leur demanderaient s’ils en prenaient effectivement la responsabilité. Le premier interrogé a été M. Nègre, secrétaire du syndicat des instituteurs Il ne pouvait pas renier sa signature, il ne pouvait pas non plus la retirer ; il a donc dit qu’il approuvait la forme et le fond de la Lettre, mais pourtant qu’il n’avait été pour rien dans sa rédaction, et enfin qu’il n’avait signé que par ordre du syndicat. M. Briand lui a demandé si le syndicat était affilié à la Confédération générale du travail : il a répondu que non. Les agens des postes interrogés par M. Simyan, sous-secrétaire d’État, ont fait des réponses analogues : toutefois ils ont refusé de dire si leurs syndicats étaient affiliés à la Confédération, n’étant pas, ont-ils dit, autorisés à répondre sur ce point. Quant aux agens du ministère de l’Intérieur, ils ont déclaré à M. Clemenceau que leur signature avait été mise au bas du document, sans que celui-ci leur eût été communiqué et sans qu’ils y eussent donné leur adhésion. C’est fort bien, mais pourquoi ne l’ont-ils pas dit plus tôt ? Singulière passivité de syndicats qui se laissent compromettre sans protester, ou qui ne protestent que lorsqu’ils aperçoivent distinctement qu’ils sont compromis ! Tous ont cherché à atténuer la gravité de leur acte quelques-uns l’ont désavoué. Il convient sans doute du tenir compte à ces derniers de leur désaveu ; mais les autres ? Ils seront certainement déférés aux juridictions professionnelles compétentes, et des sanctions effectives seront prononcées contre eux. Attendons la fin cependant. Combien de fois n’est-il pas arrivé au gouvernement d’être énergique dans son langage et faible dans sa conduite ! Et combien de fois, après avoir justement frappé un agent indiscipliné ou révolté, ne l’a-t-il pas, au bout de quelques mois ou même de quelques semaines, remis bénévolement en fonctions !

Le péril que les syndicats de fonctionnaires font courir à la chose publique est certainement des plus graves. Les tendances des ouvriers, le but qu’ils se proposent, celui que poursuivent leurs syndicats sont connus. Ils veulent beaucoup moins détruire le capital que s’en emparer. La mine aux mineurs, la terre aux cultivateurs, etc., tel est leur rêve. Si les fonctionnaires font de même, l’analogie doit les conduire à s’emparer de l’État pour l’exploiter à leur profit. Et c’est bien à cela qu’ils visent. De même que les syndicats ouvriers reviennent peu à peu aux anciennes corporations que la Révolution a détruites, les fonctionnaires reviennent aux anciennes organisations judiciaires, financières, scolaires, que la Révolution a détruites aussi. Verrons-nous revivre les anciens parlemens, les fermes générales, etc. ? Assurément ils prendraient d’autres formes et d’autres noms ; les vieux privilèges ne pourraient renaître qu’en se démocratisant dans un plus grand nombre de mains ; mais la désaffectation de l’État et l’accaparement des services publics par des organisations plus ou moins indépendantes de lui seraient les mêmes qu’avant 1789. Les Chambres ne feraient plus les lois ; on les leur dicterait, on les leur imposerait ; et n’est-ce pas déjà ce qui se passe ? Les Chambres le sentent et elles commencent à réagir. Le gouvernement le sent, lui aussi, et il commence à se défendre. Mais la poussée continue, la lutte reste ouverte. Les faits actuels ne sont que des manifestations partielles d’un état de choses général, ou qui tend à le devenir. La Révolution a été faite contre les privilégiés d’en haut ; on cherche à la défaire au profit de privilégiés d’en bas, et cela dans tous les ordres d’activité possibles. Les privilèges sont les mêmes ; les privilégiés seuls sont changés. L’État, disent les fonctionnaires, est un patron comme un autre : on veut donc le déposséder comme un autre. C’est un immense danger. Nous nous contentons de le signaler : saura-t-on y échapper ?

Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
Francis Charmes.