Chronique de la quinzaine - 14 avril 1892

Chronique n° 1440
14 avril 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril.

Tous les régimes ont sans doute leurs épreuves et leurs mauvais jours. Ils ont les embarras qui naissent d’une situation, des circonstances, du mouvement inévitable des choses ; ils ont aussi, ils ont surtout les difficultés qu’ils se créent par leurs propres œuvres, par leurs passions obstinées et leurs aveuglemens. Ils ne doivent le plus souvent qu’à eux-mêmes, à leurs fautes, les crises où ils jouent à tout instant leur fortune.

Il faut bien, convenez-en, que la république ait une force secrète, qu’elle réponde à quelque intime et profonde nécessité du temps, pour avoir résisté jusqu’ici à tout ce qu’ont fait pour la ruiner ceux qui ont la prétention de la conduire. Il faut qu’elle ait le tempérament vivace pour n’avoir pas déjà péri deux ou trois fois, victime de cet étrange acharnement des républicains à remettre sans cesse le trouble et la confusion dans les idées, dans les lois, dans les faits, dans la vie morale, dans le gouvernement. Elle vit malgré tout, mais ce n’est vraiment pas la faute des républicains. Certes, s’il y a eu jamais un régime pour qui tout parut simple et facile, c’est bien cependant cette république d’aujourd’hui. Elle semblait sortie de l’ère des contestations, elle était acceptée par le pays sans arrière-pensée et sans regret. Il y a six mois tout au plus, elle avait repris une certaine figure dans le monde par sa bonne attitude, par son armée reconstituée ; elle comptait en Europe, — et à l’intérieur, elle voyait les dissidences s’émousser chaque jour, les adhésions aller vers elle, les irréconciliabilités s’éteindre, les chefs de l’Église entourer le chef de l’État. Elle a eu même la chance de voir un pape lui prêter le concours de son autorité modératrice. La république n’avait qu’à se laisser vivre, à rester le régime équitable et conciliant de tout le monde, le gouvernement régulier et sensé de la nation française. Eh bien ! non, les républicains ne l’entendaient pas et ne l’entendent pas ainsi. Ils redoutent la paix morale et la conciliation ; ils ont peur des adhésions comme d’une menace pour leur règne. Voici trois mois qu’ils sont à chercher comment ils pourront réveiller les passions, les querelles implacables. Les radicaux tiennent la tête de la campagne, les prétendus modérés de la masse républicaine suivent, les ministères, trop faciles complaisans des partis, n’osent résister, — et on rentre par degrés dans une sorte d’agitation indéfinissable, entremêlée de quelques explosions anarchistes. On passe son temps à rallumer les guerres religieuses par des interpellations dont le gouvernement est à demi complice, à chercher une fausse popularité en faisant des lois sociales contre les patrons, ou à discuter dans la confusion, sans pouvoir s’entendre, les affaires sérieuses du pays, la politique coloniale. Nous sommes moins avancés qu’il y a six mois. La république n’est pas décidément au bout des épreuves que les républicains lui réservent !

Un des signes les plus caractéristiques de l’état moral du moment, c’est certainement cette recrudescence de passions anticléricales, qui a un écho jusque dans le parlement, qui se manifeste par une sorte d’accord entre les scènes de désordre extérieur et les interpellations multipliées, toujours renaissantes, du Palais-Bourbon. La vérité est que depuis quelque temps on est entré dans une phase de plus en plus aiguë, où tout est prétexte à des manifestations tumultueuses, à des espèces de batailles dans les églises. Ce ne sont plus des accidens fortuits, provoqués à l’improviste par quelque imprudence de langage, par quelque sermon qui aurait effleuré la politique ; c’est une agitation visiblement concertée, organisée contre la prédication religieuse et peut-être aussi malheureusement encouragée par des chefs de partis qui ne vont pas se mêler au tumulte, mais qui se hâtent d’en profiter, ne fût-ce que pour compromettre le gouvernement dans une campagne nouvelle contre ce qu’ils appellent le cléricalisme. C’est trop méthodiquement conduit pour que tout n’ait pas été calculé et bien préparé. Après l’église de Saint-Merri, c’est l’église de Saint-Joseph qui a été envahie par une bande de perturbateurs, procédant, selon l’usage, par des vociférations contre le prédicateur et par la bataille des chaises. Puis, l’église de Saint-Ambroise a eu son tour et, de proche en proche, la plupart des églises de Paris étaient probablement destinées à recevoir la visite de ces étranges manifestans. Et, après Paris, c’est la province qui a eu ses scènes de désordre : à Marseille, à Beau vais, on a voulu manifester à la mode parisienne ; on a envahi les églises, interrompu la prédication, brisé les chaises sur le dos du voisin et chanté la Carmagnole. À Nancy, l’évêque lui-même, Mgr Turinaz, qui passe cependant pour un prélat conciliant, n’a pu se faire entendre ; il a tenu tête à l’agitation, sans pouvoir néanmoins la dominer. Partout ces scènes ont eu le même caractère ; partout elles ont été la violation du sanctuaire réserva au culte. Et qu’on ne dise pas que ce sont de simples protestations contre des sermons qui touchaient à la politique ou au socialisme. Le fait est que ces manifestations étaient annoncées et se préparaient depuis longtemps. Elles ne sont qu’un épisode d’une campagne qui a commencé le jour où l’on a vu se dessiner un apaisement religieux qu’on redoutait. Elles se sont senties encouragées et elles ont redoublé le jour où on a dit du haut de la tribune que, si les désordres se renouvelaient, les églises seraient fermées. Le moyen était trouvé, la tactique avait du moins à demi réussi. Les églises n’ont pas été fermées ; mais les prédications ont été prudemment interrompues par les chefs du clergé, pour n’être pas tout simplement suspendues par un ordre de la police. De sorte que, pour quelques perturbateurs qui n’avaient que faire autour de la chaire, les fidèles réunis dans leurs églises ont été troublés dans leur culte. Voilà toute la question !

Encore une fois, même après des scènes qui sont la plus violente atteinte à la liberté des consciences, à la sécurité du culte religieux, et qui ne s’étaient pas passées depuis longtemps, on peut réserver son opinion sur un système de prédication qui paraît trop tenter le clergé contemporain. Sans doute, de nos jours, tout a étrangement changé dans les idées comme dans les mœurs, dans le rôle du prêtre, dans les conditions de publicité et de discussion. L’esprit moderne pénètre partout, jusque dans l’église, et des membres du clergé, surtout les jeunes, peuvent penser qu’il ne leur est point interdit d’exposer à leur tour dans leur prédication des problèmes qui intéressent les hommes, l’avenir moral des sociétés. Ils cèdent à une tentation, à l’attrait des grandes controverses, des conquêtes de la parole. Quoi qu’on en dise, ce n’est pas moins une aventure, et c’est toujours un péril pour des prêtres, de se jeter dans ces bruyantes mêlées, dans ces polémiques tumultueuses, d’attirer les auditeurs par des convocations, par une sorte de représentation, d’aborder des questions autour desquelles ne cessent de s’agiter les plus ardentes et les plus âpres passions. Qu’ont-ils à faire de pulvériser dans leurs chaires les systèmes et les philosophies, de dialoguer sur le socialisme et l’évolutionisme, d’ouvrir des cours d’économie politique sur la mutualité ou même d’emprunter aux plus violens polémistes des déclamations sur les « déshérités ? » ce n’est point leur rôle, ils sont toujours plus ou moins dépaysés dans ce domaine troublé des abstractions ou des passions. L’évangile reste pour eux un assez beau texte qui n’est pas épuisé, qui peut suffire aux plus éloquens sermons, à la plus persuasive et à la plus efficace des propagandes. Ils y trouveront tout ce qui a fait la vieille et saine prédication chrétienne. À chercher la force et le succès ailleurs, ils s’abusent. Dans tous les cas, s’ils cèdent un peu trop au goût de la nouveauté, ou même, s’il y a parfois de leur part quelque imprudence de langage, c’est une erreur et ce n’est qu’une erreur ; ce n’est pas un délit, tandis qu’à côté il y a des délits précis, caractérisés, d’autant plus blessans et révoltans, qu’ils sont commis par bravade de secte contre des croyances, contre des fidèles inoffensifs, contre la dignité d’un lieu consacré.

Eh bien ! qu’en dit le gouvernement et que pense-t-il faire ? Comment entend-il régler ou apaiser ces conflits où les passions religieuses se raniment ? franchement, il faut bien l’avouer, M. le président du conseil n’est pas jusqu’ici un brillant premier ministre. Il a l’attitude embarrassée de tous ces pouvoirs que nous avons vus passer, qui ne savent trop que faire et cherchent à tout ménager, qui, sans avoir le goût des violences, finissent par les subir et par en être les complices. M. le président du conseil se démène, tenant à la main deux ou trois articles du code pénal, l’un punissant les excès de langage des prêtres, l’autre punissant ceux qui troublent le culte ; il brandit ces terribles articles, regardant surtout avec menace du côté des prêtres, morigénant doucement les fauteurs de désordres. Qu’en est-il de plus ? Personne n’est poursuivi. Le gouvernement se laisse encourager plus que jamais à l’énergie contre le cléricalisme, — et le ministère est sauvé au moins jusqu’à la première occasion !

Ce qu’il y a de plus curieux encore que l’attitude de M. le président du conseil, c’est l’intervention toute récente de M. le garde des sceaux dans ces discussions qui se succèdent. Ici le débat devient vraiment une comédie assez mal déguisée. Il s’agit toujours des troubles dans les églises : c’est l’objet de l’interpellation. Qu’est-ce à dire ? M. le garde des sceaux, qui a peut-être plus que M. le président du conseil la faveur des radicaux, M. le garde des sceaux survient ; d’un geste dramatique il tire de son portefeuille un mandement de M. l’évêque de Mende, qui n’a rien de commun avec les troubles des églises, mais qu’il se plaît à représenter comme un signe nouveau des « menées cléricales. » Là-dessus, M. le garde des sceaux part en guerre, déployant son éloquence et sa fermeté. Il annonce fièrement qu’il vient de supprimer le traitement de M. l’évêque de Mende, que le prélat va être déféré au conseil d’État. Il lit un peu pompeusement quelques phrases de la bulle de Pie VII sur le concordat et le serment des évêques. Il n’en faut pas plus pour que M. le garde des sceaux ait son triomphe auprès des radicaux, son ordre du jour avec l’affichage de son discours dans toutes les communes de France. C’est le manifeste de l’anticléricalisme sanctionné par la chambre, subi par M. le président du conseil. Et voilà comment les envahisseurs des églises sont bien punis de leurs méfaits ! — Il faudrait cependant en finir avec ces confusions, et savoir ce qu’on veut, où l’on va. Si on veut encore malgré tout, en dépit de toutes les passions conjurées, sauvegarder la paix religieuse visiblement désirée par la masse de la nation, c’est certainement un autre langage qu’on doit tenir, c’est une autre politique qu’on doit suivre. Si on ne craint pas de se jeter les yeux fermés dans tous les hasards des guerres religieuses, soit, on est logique dans ce qu’on fait et dans ce qu’on dit ; mais alors on a prévu sans doute les agitations redoutables qu’on prépare à la France, les périls qu’on peut susciter à la république elle-même. On a probablement tout calculé, tout pesé, les chances de la paix et les chances de la guerre. Il faut choisir !

On veut simplement, dit-on, faire respecter les lois, — « toutes les lois. » Mais c’est là, en vérité, la question. On parle ainsi au moment même où on équivoque sur des délits, sur les plus simples devoirs de la police, où on désarme les lois devant les uns en les aggravant contre les autres. Est-ce qu’il n’est malheureusement pas trop vrai que lorsque la politique est en jeu, et elle y est maintenant presque toujours, les lois restent livrées à l’arbitraire de toutes les interprétations ; elles deviennent ce qu’elles peuvent. Le malheur est justement qu’on commence à ne plus savoir ce qu’il y a dans ce beau mot de légalité. On applique les lois anciennes comme on le veut, quelquefois en les dénaturant ; on fait des lois nouvelles pour la circonstance, selon la passion du jour. Le parlement vote des lois pour se créer une popularité ou par un calcul électoral ; le gouvernement suit le courant, évite de s’engager de peur de se compromettre, et on glisse ainsi dans cette incohérence qui est aussi sensible aujourd’hui dans ce qu’on appelle les lois sociales que dans les affaires morales. On vient certes de le voir une fois de plus à l’occasion de ce projet Bovier-Lapierre, qui est censé destiné à compléter la lui sur les syndicats ouvriers et qui en réalité n’aurait d’autre résultat que d’enchaîner les patrons, d’introduire des pénalités correctionnelles dans des questions du contrat civil. Elle a déjà fait bien du chemin et a subi bien des vicissitudes, cette étrange loi. Elle est allée au Luxembourg, où elle a disparu. Elle a été reprise récemment au Palais-Bourbon, où on a commencé à s’apercevoir qu’elle était peut-être excessive. Un député républicain plus libéral, M. Leygues, a proposé alors un amendement pour l’atténuer, pour exonérer au moins de toute pénalité le patron qui dans sa liberté aurait refusé d’embaucher un ouvrier. Même ainsi amendé, le projet n’était encore qu’une œuvre de confusion, et M. Piou, avec autant d’esprit que de raison pratique, l’a mis en morceaux. N’importe : cette loi Bovier-Lapierre a été remaniée, rajustée, puis votée, pour aller sans doute encore une fois mourir au sénat. Au fond, ce qu’il y a de plus clair, c’est qu’on veut flatter les passions populaires en décrétant pour les chefs d’industrie une véritable servitude, en les plaçant sous le coup de pénalités toujours menaçantes. On ne voit pas qu’en réduisant les patrons à l’impuissance, on risque de réduire les ouvriers à la misère, qu’on s’expose à enfermer les uns et les autres dans un cercle où ils ne pourront plus vivre. Bel exemple de réforme sociale !

C’est la fatalité des politiques incohérentes de se perdre dans les complications qu’elles accumulent et de n’être pas plus heureuses dans leurs entreprises lointaines que dans les affaires intérieures. Il y a longtemps déjà, il y a plus de dix ans qu’on s’est jeté à corps perdu dans ces campagnes d’extension coloniale, s’engageant partout à la fois, au Tonkin, à Madagascar, au Soudan, sur le Niger, au Dahomey, sans savoir toujours où l’on va, jusqu’où l’on veut aller. Il y a longtemps aussi que les surprises et les mécomptes se succèdent, que les ministères sont périodiquement réduits à demander avec un embarras mal déguisé des crédits dont on n’avait pas prévu la nécessité, qui ne suffisent jamais.

On croit toujours en avoir fini, et rien n’est fini ! On prononce des discours fort éloquens, le gouvernement renouvelle les déclarations invariablement rassurantes, et on n’est pas plus avancé. L’éternel débat sur la politique coloniale recommence sans cesse ; il vient de se rouvrir ces jours passés encore à la chambre, ravivé par des difficultés nouvelles, par une nouvelle demande de crédits. Le fait est que la politique coloniale n’est pas pour le moment heureuse, et que, depuis quelques jours, de tous les points de l’horizon, sont arrivées des nouvelles faites pour émouvoir l’opinion. Au Tonkin, bien qu’on ne cesse de parler de la pacification, de la fin des troubles et des désordres, il a fallu récemment mettre en mouvement une colonne de 3,000 hommes pour reprendre des positions où on aurait peut-être pu éviter de laisser l’ennemi se fortifier. Il a fallu livrer bataille, donner un véritable assaut. À Madagascar, malgré un traité en bonne forme, en dépit des arrangemens négociés avec l’Angleterre, notre protectorat n’est rien moins que respecté et la sécurité même des Français est loin d’être garantie ; mais c’est dans l’Afrique occidentale que se passent peut-être les faits les plus graves. Dans ces vastes espaces du Soudan occidental, des rives du Niger ou dans le golfe de Bénin, les incidens pénibles se pressent. Hier encore, un de nos officiers, le capitaine Ménard, qui s’était courageusement aventuré dans des régions inexplorées jusqu’ici, a péri en faisant tête aux sauvages. Un autre de nos officiers, le lieutenant-colonel Humbert, occupé à guerroyer avec un de ces rois nègres de l’intérieur, est peut-être en ce moment encore obligé de se replier en se défendant avec une poignée d’hommes contre des masses armées sur le Niger. D’un autre côté, dans le golfe de Bénin, nos petits postes de Kotonou, de Porto-Novo, sont serrés de près et menacés par les bandes du roi de Dahomey, Behanzin, cet étrange pensionnaire de la France, qui, en recevant notre argent, ne cache pas sa prétention de nous jeter à la mer. Et partout c’est la même chose ; ce sont des hommes périssant par le feu de l’ennemi ou par les maladies, des dépenses nouvelles pour faire face à de nouveaux dangers. Quand et comment cela peut-il finir ? où s’arrêtera-t-on ? Là est toujours le problème, le dernier mot de toutes les discussions qui se rouvrent sans cesse et ne cesseront de se rouvrir tant qu’on n’y verra pas plus clair.

Tout dépend évidemment de ce qu’on veut faire, et ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’après dix ans d’expéditions, d’expériences et de sacrifices on ne le sait pas encore. Que la France ait cédé sans trop de calcul à cette sorte de mouvement universel qui entraîne depuis quelque temps les plus grandes nations sur tous les points du globe ou de l’océan, vers l’intérieur de ce continent africain aujourd’hui assailli de toutes parts, cela n’est pas douteux ; elle n’a pas voulu être la dernière à l’œuvre, d’autant plus que par son rôle maritime, par sa position au nord de l’Afrique, elle avait des traditions et des intérêts de toute sorte à sauvegarder. Que dans cette carrière où elle s’est engagée avec les autres nations, avec l’Angleterre, avec l’Allemagne, elle ait trouvé aussitôt des hommes prêts à se dévouer à sa fortune, à étendre au prix de leur sang sa domination, oui, assurément. Elle a trouvé de hardis explorateurs qui ont ouvert la route. Elle a eu pour la servir au Soudan même, — puisqu’il s’agit surtout du Soudan dans ces derniers débats, — elle a eu tous ces vaillans hommes, ces chefs de colonnes expéditionnaires, les Borgnis-Desbordes, les Boilève, les Combe, les Frey, les Gallieni, les Archinard, — aujourd’hui le colonel Humbert. Il y a toujours des chefs intrépides pour porter le drapeau jusque dans des déserts meurtriers, et il y a aussi de braves soldats pour mourir obscurément sous ce drapeau. C’est là le beau côté, le côté héroïque de ce qu’on appelle la politique coloniale ; mais la question est de savoir quels sont les fruits de ce sang versé, de ces expéditions toujours nouvelles, si la France, dans la position que les événemens lui ont faite, n’engage pas imprudemment ses forces en les disséminant au loin, si elle ne risque pas quelquefois de compromettre son nom, son autorité et son drapeau. Le danger est de s’égarer dans l’indéfini, dans des entreprises démesurées, de n’avoir pas toujours un sentiment bien exact de ce qui est possible et pratique, de mettre en un mot l’imagination à la place de la réalité.

Rien n’est sans doute plus séduisant que ce rêve d’une jonction future entre la côte méditerranéenne et la côte occidentale de l’Afrique par le Soudan, de la fondation d’un empire dans cette partie du continent noir. Rien n’est plus tentant que de voir les couleurs françaises sur le Niger, de substituer une autorité humaine, protectrice, à la brutale tyrannie de ces roitelets nègres qui font la guerre pour avoir des esclaves, pour les vendre ou les immoler dans d’horribles sacrifices. M. le comte de Mun a tracé, l’autre jour, avec une vive et entraînante éloquence, le tableau ou pour mieux dire le poème de l’extension civilisatrice de la France dans ces régions de la barbarie noire. Il a caressé un beau rêve dans un beau langage et il a ému bien des esprits, sensibles à la grandeur de la France. Est-ce là ce qu’on veut ? Fort bien ! mais alors il n’y a pas à se faire illusion. Il faut songer qu’il n’y a pas seulement à voter des crédits de 360,000 ou même de 900,000 francs, à envoyer quelques malheureuses compagnies de marine ou à former quelques compagnies sénégalaises de plus. C’est par millions qu’il faut compter les crédits et c’est une armée, une force suffisante qu’on doit avoir pour longtemps sous la main. Il faut tout voir, il faut calculer qu’on entre dans des espaces désolés, plus ou moins déserts, qui, de Nioro à la petite république de Libéria, de Kayes au pays de Kong, égalent presque la surface de la France, qu’il y a tout à faire, des postes à créer, une défense à organiser, des établissemens à multiplier ; sans cela on n’a rien fait. C’est la réalité à côté du rêve ! Si on ne veut pas aller jusque-là, si on s’arrête devant l’immensité de l’œuvre, devant les sacrifices disproportionnés d’hommes et d’argent, le plus simple serait de le dire sans hésitation, de se fixer des limites ; le plus sage encore serait de s’avouer qu’avant d’aller plus loin, avant de s’engager dans des conquêtes nouvelles, mieux vaudrait s’occuper d’abord de féconder le beau domaine qu’on possède. Il y a certes assez à faire pour cette Algérie, qui est un prolongement de la France au-delà de la Méditerranée, pour la Tunisie, qui en est le complément désormais inséparable, pour ces belles possessions qui peuvent si naturellement contribuer à la force et à la richesse de notre pays.

Il faut s’arrêter à un système ou à l’autre ; la plus dangereuse et la plus décevante des politiques est de rester entre les deux, de ne pas savoir ou de ne pas oser avouer ce qu’on veut. Qu’arrive-t-il alors ? On s’agite et on dépense beaucoup pour ne rien faire ; on est à la merci des incidens et de l’imprévu. On se retrouve périodiquement dans cette situation précaire et irritante où l’on est aujourd’hui avec ces petits potentats nègres, avec ce Samory, qu’on n’a pas réussi encore à soumettre, avec ce roi de Dahomey, Behanzin, qui vient de nous déclarer la guerre. Va-t-on se retrancher dans une défensive pénible sur le Niger ou à Kotonou et à Porto-Novo ? Va-t-on se décider à marcher avec des forces nouvelles sur ces hordes barbares que des excitations étrangères poussent peut-être contre nous ? Si on attend l’ennemi en se bornant à le repousser, on s’expose à rester dans une situation indécise, dure à l’orgueil militaire ; si on le poursuit pour achever de le dompter, on risque d’être entraîné dans des aventures indéfinies. Que fera-t-on ? C’est justement ce que le nouveau sous-secrétaire d’État des colonies, M. Jamais, dans son élégant langage, n’a pas bien éclairci et ce que M. le président du conseil Loubet a encore moins réussi à préciser. Ni l’un ni l’autre n’ont fait la lumière parce qu’ils ont tout l’air de ne pas la voir ou de craindre de la dévoiler, et naturellement ce n’est pas avec cette indécision de volonté qu’on peut inspirer de la confiance à un parlement, donner une direction à l’opinion.

De ces derniers débats, où tout a été dit et redit cependant, il s’est dégagé deux idées, deux projets, qui ne seront peut-être pas sans soulever des difficultés, mais qui ont une portée, une valeur pratiques. Un de ces projets, qui n’a, il est vrai, rien de nouveau, qui est étudié depuis quelque temps, est celui de la création d’une armée coloniale dont le gouvernement de la métropole pourrait toujours disposer pour faire face aux incidens lointains et à l’imprévu. Oui, sans doute, cette armée coloniale est une nécessité ; elle peut devenir un instrument précieux pour ces expéditions lointaines qu’on ne redoute plus assez, qui peuvent assurément quelquefois servir la grandeur française. Elle ne sera pourtant pas si facile à coordonner avec le nouveau système militaire. De quels élémens sera-t-elle composée dans ses corps et dans ses cadres ? quelle sera sa place dans l’organisation de nos forces ? comment se combineront ces deux armées, l’une attachée au territoire, à la défense nationale, aux opérations de guerre sur le continent, l’autre employée à des services lointains, presque toujours en campagne, portant sur tous les rivages, au prix de son sang, le drapeau de la France ? Dans quelle mesure se répartiront les récompenses entre deux armées si différentes, et sous quel commandement supérieur marcheront-elles ? Autant de questions, qui ne laissent pas d’être délicates dès qu’on y touche de près. L’œuvre est sans doute, désormais, une nécessité : elle ne sera peut-être pas aussi aisée à réaliser qu’on le croit.

Reste un autre projet qui est aussi sérieux, qui est peut-être d’une exécution moins difficile, si on le veut, et qui pourrait simplifier le grand problème de notre extension lointaine ; c’est la création de compagnies libres et indépendantes de colonisation, comme les grandes compagnies anglaises, comme la Royal Niger company. Il est certain que ces compagnies, fortement constituées, dotées de larges privilèges, de vastes concessions, d’une indépendance suffisante, pourraient être les plus puissans auxiliaires de l’État, ainsi dégagé d’une lourde responsabilité ; que seules, avec le temps, par une action libre, elles pourraient arriver à étendre et à consolider nos conquêtes, même à avoir leur armée et leur flotte commerciale. Ce n’est pas impossible. Des projets sont déjà soumis aux chambres : ils sont indépendans des crédits qui viennent d’être définitivement votés pour suffire aux incidens du moment, au Dahomey comme au Soudan ; mais ce qu’il faut évidemment avant tout, c’est avoir une politique, des idées claires et précises, de l’esprit de suite dans les desseins, et les grands desseins extérieurs ne vont pas sans la paix morale, sans la libérale prévoyance dans les affaires intérieures. C’est la première condition. Sans cela, qu’il s’agisse de politique coloniale ou de politique intérieure, on ne fait rien. On dispute sur de petits crédits qu’on n’ose demander qu’à la dernière extrémité ; on se perd dans de petits subterfuges de tactique parlementaire ou dans de mesquines agitations de secte qu’on n’ose braver, on s’épuise et on épuise un régime sans profit pour la sécurité et pour la grandeur de la France.

Le monde européen lui-même n’est pas tout à fait au repos, au moins à une parfaite quiétude. Il n’a point, il est vrai, le souci de ces points noirs qui reparaissent de temps à autre, des grands conflits qu’on est toujours tenté de redouter. Il n’y a point de grands conflits en perspective ; il n’y a même pas d’affaires bien sérieuses entre les principales puissances dont les rapports n’ont pas changé depuis quelque temps. Il n’y a ni incidens ni apparence d’incidens. Diplomatiquement, rien n’est changé sur le continent. Ce qui tient pour le moment l’Europe en alerte, ce qui peut troubler sa quiétude, ce n’est pas la crainte de la guerre ou le sentiment des antagonismes qui la divisent ; c’est plutôt un fait qui pourrait rapprocher tous les cabinets : c’est cette menace universelle d’anarchie qui se manifeste, c’est ce retour offensif de la barbarie en pleine civilisation. Ce n’est pas d’hier sans doute que la dynamite a fait son entrée avec effraction dans le monde contemporain ; mais c’est la première fois, à ce qu’il semble, qu’elle est employée avec cet ensemble, avec cette profusion comme un instrument de destruction méthodique, et ce qui s’est passé récemment à Paris n’est pas un fait particulier à la France. C’est de tous côtés qu’on voit fleurir cette étrange industrie de l’anarchisme et des engins explosifs.

Aujourd’hui, en effet, c’est évident, la plupart des pays sont infestés de l’horrible contagion. Presque partout l’anarchie a ses séides, qui sont prêts à tout, qui ont leurs mots d’ordre, leurs plans d’opérations. Oui, en vérité, ils ont leurs manuels, leur instructions, leurs fabrications, leur programme, qui consiste tout bonnement à « incendier les églises, les casernes, les préfectures, les mairies, les cabinets des juges et des avocats. » En un mot, il ne s’agit plus d’une lutte d’idées, d’opinions ou même de revendications sociales ; la société européenne tout entière est réduite à se défendre par ses lois, par ses polices, contre une bande cosmopolite de la destruction et du meurtre. Aussi bien que la France, la Belgique, l’Italie ont eu leurs explosions, elles ont leurs conspirateurs de la dynamite. En Angleterre même, dans la libérale Angleterre, on vient de voir se dérouler devant les assises de Stafford, un procès où ont comparu cinq anarchistes, anglais ou étrangers, arrêtés les uns à Londres, les autres à Walsall, tous accusés et convaincus de fabriquer des bombes, toute sorte d’engins meurtriers, d’avoir préparé sous le nom de « fête de l’anarchie, » une vaste explosion. En Espagne, où les récentes tentatives révolutionnaires de Jerez ont laissé, avec des souvenirs qui pèsent sur l’opinion, des traces sanglantes, on vient de saisir à Madrid deux individus, l’un Français, l’autre Portugais, affiliés aux clubs anarchistes espagnols ; on les a surpris munis de leurs bombes au moment où ils se disposaient à faire sauter la chambre des députés. On a découvert dans leurs papiers tout un plan de leurs prochains travaux : ils se proposaient de faire sauter, après la Chambre, le Sénat, le Palais de justice, le Conseil d’État, le ministère de la guerre, enfin le Palais-Royal. Ils avaient choisi pour le Palais-Royal le dimanche des Rameaux ! Naturellement, on a profité des découvertes faites à Madrid pour organiser une vaste chasse aux anarchistes dans toute l’Espagne, à Barcelone, à Valence, à Grenade. Le coup a manqué pour cette fois. Les plus hardis exécuteurs de ces œuvres de destruction ont été au moins arrêtés en Espagne, en Angleterre, comme en France. Les gouvernemens se défendent de leur mieux, par des redoublemens de vigilance, par les lois dont ils disposent, par les lois nouvelles dont ils entendent s’armer, par l’expulsion des étrangers suspects ; ils sont d’autant plus portés à se tenir en garde qu’ils ont devant eux cette date du 1er mai signalée comme un rendez-vous d’agitation universelle. Peut-être maintenant ces explosions récentes, heureusement prématurées, auront-elles servi à atténuer d’avance la gravité de cette journée du 1er mai promise à toutes les manifestations. Le fait général ne subsiste pas moins, et ici s’élève une question nouvelle. Ce qu’il y a de frappant dans ces mouvemens anarchistes, c’est le caractère de plus en plus marqué de cosmopolitisme et d’internationalité. C’est la ligue avérée de tous les instincts de révolution brutale et de destruction alliés en Europe, sans distinction de drapeau et de race. À cette attaque organisée, combinée, de l’internationalisme révolutionnaire procédant par le fer et par le feu, les gouvernemens ne seront-ils pas tentés d’opposer à leur tour une résistance diplomatiquement délibérée ? Ne seront-ils pas conduits à compléter leur défense intérieure par des mesures de défense commune ? Ils ont essayé quelquefois de se concerter ; ils se sont arrêtés jusqu’ici, ils ont hésité, et à la vérité l’œuvre n’est pas facile. Ce qu’il y a de curieux cependant, c’est que sous le coup des derniers exploits de la dynamite, cette idée s’est réveillée, — et qui sait si les généreux scrupules qui ont pu retenir jusqu’ici des nations libérales ne finiraient pas par céder devant la nécessité de sauvegarder la sécurité universelle ?


CH. DE MAZADE.