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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1887

Chronique n° 1320
14 avril 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril.

Toutes les fois que reviennent ces bienheureux jours de vacances qui voient le Luxembourg et le Palais-Bourbon fermés, notre monde politique dispersé, c’est invariable, il y a un sentiment soudain et indéfinissable de soulagement. On se dit que pendant quelques jours, pendant quelques semaines, il n’y aura ni vaines interpellations, ni intrigues, ni discussions sans profit et sans issue. Ce que ne feront pas nos politiques agités et ahuris pendant un mois, c’est visiblement autant de gagné.

On paraissait avoir, cette année plus que jamais, l’impatience de partir, d’aller prendre le repos de Pâques, comme si l’on avait bien fructueusement employé la dernière session d’hiver ; c’est tout au plus si, avant la dispersion, on a pris le temps de nommer la commission du budget, qui ne s’est réunie que pour se séparer. Le gouvernement ne demandait certes pas mieux que d’avoir ce répit, d’échapper provisoirement aux assauts quotidiens, de pouvoir se dire qu’il est durable et viable au moins pour un mois. Quelques-uns des ministres et bon nombre de députés et de sénateurs se sont hâtés de profiter de l’occasion et du printemps pour se donner le luxe d’un voyage de plaisir circulaire. Ils sont partis gaîment, de compagnie, pour les pays méditerranéens, pour l’Algérie, en se promettant bien d’aller jusqu’à Tunis. M. le ministre de l’instruction publique va étudier la construction des palais scolaires chez les Kabyles. M. le ministre des travaux publics va inaugurer des chemins de fer. M. le ministre des postes et télégraphes croit de son devoir d’aller veiller de près au fonctionnement de ses services en Afrique. Les députés voyageurs vont apprendre l’art d’employer leurs vacances. Déjà les banquets ont commencé, et, bien entendu, les banquets ne vont pas sans les discours, où, selon l’usage de tous les régimes, on échange les plus vives félicitations. Tout est en l’été sur la rive algérienne pour recevoir la caravane officielle qui passe. C’est assez inoffensif, quoique un peu banal et un peu bruyant. Le pays du moins n’en souffre pas. Le pays, qui n’aime pas les crises, se dit pour sa part qu’il peut être tranquille tant que ses ministres et ses députés sont à Alger ou dans leurs provinces, tant qu’ils ne sont pas réunis au Palais-Bourbon pour se quereller à ses dépens ; il se dit aussi un peu sans doute que, si ses représentans ont cru pouvoir prendre leurs vacances et se disperser pour leur plaisir ou pour leur repos, c’est que le danger des grands conflits était passé, c’est qu’il n’y avait plus pour ie moment rien à craindre de ces nuages menaçans qui ont pesé sur la France et sur l’Europe pendant l’hiver. Voilà qui est au mieux ! C’est un mois de tranquillité laissé au pays harassé d’agitations vaines et de politique irritante ou stérile : on ne peut pas s’en plaindre. Ce n’est pourtant qu’une trêve, une courte trêve, c’est trop visible, c’est ce qui gâte tout, et le jour où nos politiques reviendront au Palais-Bourbon, après un mois passé en voyages ou dans les conseils-généraux, ils retrouveront la situation qu’ils ont faite, les difficultés qu’ils n’ont cessé d’accumuler par leurs imprévoyances et par leurs passions. Ils retrouveront un gouvernement sans fixité et sans direction qui est leur ouvrage, les finances qu’ils ont compromises et qu’ils ne savent plus comment relever, les traditions administratives qu’ils ont faussées, des divisions intestines créées, envenimées par l’esprit de parti ou de secte.

Ce qu’il y a de particulièrement étrange, c’est que, dans le camp même des républicains qui ont quelque prétention à l’esprit politique, on le sait, on le sent, et on n’en fait ni plus ni moins. On subit une espèce de fatalité vulgaire d’aveuglement et d’impuissance. S’il y u une chose évidente, avérée, avouée, en effet, c’est que la politique qu’on a suivie depuis longtemps, depuis trop longtemps, n’a point réussi ; elle n’a eu d’autre résultat que de diviser, d’épuiser, de déconcerter le pays, qui ne sait plus quelquefois ce qu’on lui demande, qui se sent seulement atteint de profonds malaises ; elle a créé, en un mot, une situation visiblement poussée à bout qui ne peut faire illusion qu’à l’optimisme éternel et béat des satisfaits, comme il s’en trouve sous tous les régimes. S’il y a une chose tout aussi évidente, c’est qu’on n’en est arrivé là que par un système perpétuel de concessions à tous les intérêts de parti, à toutes les fantaisies de secte, à toutes les passions radicales ou révolutionnaires, et qu’on ne peut sortir de ce dangereux état que par un retour résolu aux idées, aux procédés d’un gouvernement de raison, d’équité et de prévoyance. Le mal est connu, avoué, le remède est indiqué par la nature des choses, par la logique des situations. Qu’arrive-t-il, cependant ? L’autre jour, à la veille même des vacances, dans cette discussion des crédits où le ministère a failli disparaître, M. le président du conseil a cru habile ou opportun de s’essayer à une sorte d’impartialité ; il a eu l’air de témoigner quelques velléités timides, enveloppées de conciliation, et de vouloir non pas, certes, nouer alliance avec la droite, mais traiter les conservateurs avec mesure, en appelant les hommes de bonne volonté à une certaine participation active aux affaires publiques. C’était aussi modeste, aussi vague que possible. À l’instant même, le chef des radicaux parlementaires, M. Clemenceau, s’est levé pour rappeler à l’ordre le chef du cabinet, en lui faisant sentir l’aiguillon, en lui demandant d’un ton net et tranchant compte de ses paroles, — et M. le président du conseil, il faut l’avouer, s’est exécuté aussitôt. Il s’est hâté d’expliquer, d’atténuer son langage, de désavouer toute pensée d’alliance avec les conservateurs, de rappeler ses titres à la confiance des radicaux. M. le président du conseil est rentré dans l’ordre, il ne veut pas être suspect !

C’est l’histoire d’une certaine classe de républicains qui jouent vraiment un singulier rôle avec leurs instincts vagues de modération et leurs servitudes de parti, avec leur prétention à être des hommes de gouvernement et leurs perpétuelles complaisances pour tout ce qui est révolutionnaire. Ils sont quelquefois bien embarrassés. Au fond, ils sont tout prêts à en convenir, ils avouent qu’on est peut-être allé trop loin dans les concessions, qu’on a donné trop de gages au radicalisme, à l’esprit de subversion qui agite tout, qui prétend tout réformer et ne réussit qu’à tout bouleverser ; ils ne demanderaient pas mieux que de s’arrêter, de ramener la république à des conditions plus régulières et plus sérieuses, de tenir plus de compte des résistances et des vœux d’une partie du pays, de s’entendre au besoin avec les plus concilians, les plus modérés des conservateurs pour former avec eux une majorité de raison. Ils le voudraient, mais ils n’osent pas avouer tout haut ce qu’ils pensent et surtout conformer leur conduite à leur pensée ; ils craignent toujours d’être soupçonnés et excommuniés, de passer pour des réactionnaires, pour des cléricaux ou des orléanistes, — et, à la première occasion, ils se rejettent dans le courant troublé, ils se laissent entraîner ou enchaîner par les radicaux, qu’ils suivent avec des mouvemens intermittens de mauvaise humeur, en ayant l’air de regimber quelquefois pour finir à peu près invariablement par se soumettre. Qu’une élection se présente, s’ils ont à choisir entre deux candidats, ils se garderont d’adopter le conservateur, fût-il des plus modérés, ils se rallieront au radical, fût-il un excentrique du radicalisme ou un socialiste. C’est ce qu’ils font dans l’Eure, où il y a un successeur à donner à M. Raoul Duval ; c’est ce qu’ils vont faire dans la Haute-Garonne, où ils mettent leurs espérances dans le plus bizarre des candidats, un ancien conseiller municipal socialiste de Paris, dont la nomination a été annulée parce qu’il n’avait pas de domicile. Que voulez-vous ? c’est la discipline qui le veut ! c’est la loi de la concentration républicaine, et avec cela on vote pour M. Basly et M. Camélinat, qui fomentent les grèves, au risque de préparer la ruine du travail national et des ouvriers eux-mêmes, réduits à n’être plus que les instrumens des agitations anarchiques. Avec la meilleure intention de maintenir le budget des cultes, de mettre fin aux guerres religieuses, on vote ou on laisse voter pour ceux qui suppriment les crédits ecclésiastiques, qui veulent empêcher le recrutement du clergé, qui ne voient dans la séparation de l’église et de l’état qu’un moyen d’oppression de plus. On vote pour ceux qui ont poursuivi la désorganisation de la magistrature, qui préparent la désorganisation de l’armée, pour ceux qui demandent la mairie centrale de Paris avec la commune légalement constituée. On se prête à tout, on subit les alliances les plus compromettantes, en rêvant toujours de revenir à la politique modérée, d’être des hommes de gouvernement ! L’erreur de ces républicains est de ne pas accepter les conséquences d’une position nette. M. Clemenceau le leur a dit plus d’une fois, et particulièrement encore l’autre jour, en termes assez pressans qui se réduisent à ceci : il faut choisir ! Si on veut un gouvernement modéré, on ne peut le faire qu’avec les modérés ; si on accepte le gouvernement républicain comme le veulent les radicaux, il faut le faire avec les radicaux et ne point marchander sans cesse avec eux. En dehors de cette alternative, il n’y a que confusion et équivoque.

Le plus curieux en tout cela est que les républicains prétendus modérés ou hommes de gouvernement qui suivent cette étrange tactique de céder aux radicaux se résignent le plus souvent sans conviction à ce qu’ils ne croient pas pouvoir empêcher, et qu’en gémissant de leurs propres faiblesses, ils s’en font un grief contre les conservateurs, qu’ils accusent de tout le mal. Ce sont les conservateurs qui sont un obstacle aux meilleures intentions, qui refusent de se prêter à ce qui pourrait être utilement tenté pour redresser la marche des affaires publiques, qui rendent tout impossible par leur irréconciliable hostilité contre le régime sous lequel les événemens ont placé la France ! C’est leur faute s’il y a des crises ! C’est leur faute si les républicains modérés sont rejetés sans cesse vers les radicaux ! Ils sont responsables de tout ce qui arrive ! C’est une manière commode de trancher les questions les plus délicates. Sans doute, parmi les conservateurs, il est des hommes qui, par leurs convictions, par leurs engagemens, ou même, si l’on veut, par leurs passions, sont des adversaires avec lesquels il serait difficile de s’entendre, qui ne se proposent probablement pas de travailler à la prospérité de la république. Il en est beaucoup d’autres, et peut-être le plus grand nombre, qui ne sont pas des ennemis systématiques et irréconciliables, qui ne demanderaient pas mieux que de se prêter sans arrière-pensée aux transactions nécessaires, de mettre avant tout le pays. Et ceux-là mêmes, que fait-on pour les rallier, pour s’assurer le concours de leur bonne volonté et de leur zèle dans la mesure des opinions qu’ils représentent ? M. le président du conseil offrait plaisamment l’autre jour de leur ouvrir les bras ; ce n’est pas là peut-être une solution ! On prétend imposer aux conservateurs de commencer par faire un acte solennel de foi à la république reconnue comme le gouvernement nécessaire et définitif de la France ; mais c’est là l’éternelle question, À quelle république veut-on que les conservateurs fassent leur acte de foi ? La première condition est justement de prouver que la république a des élémens de stabilité, qu’elle ne conduit pas le pays à la ruine et aux divisions, qu’elle peut être un régime d’équité et de tolérance, qu’elle sait respecter les croyances, qu’elle n’est point exclusive. C’est tout le contraire qu’on fait, et on vient de le prouver une fois de plus par cet incident du choix de la commission du budget.

C’était, à ce qu’il semble, l’occasion la plus simple, la plus naturelle de montrer un certain esprit de conciliation. Rien n’était plus convenable et même plus prévoyant que de faire aux conservateurs du parlement une part équitable dans une commission chargée de l’œuvre difficile et laborieuse de la réparation des finances, du rétablissement de l’ordre dans le budget de la France. On a paru un instant le comprendre ; mais on voulait admettre les conservateurs comme par grâce et par tolérance, comme des invités au bout de la table, en leur faisant une place un peu moins grande qu’aux radicaux et même à la gauche la plus extrême. Les conservateurs ont naturellement refusé l’invitation. Il en est résulté que la nouvelle commission du budget est encore une fois un vaste amalgame où les républicains modérés ont la chance d’être dépassés et entraînés par les radicaux. — De quoi peut-on se plaindre ? dit-on, c’est la loi des majorités, c’est la règle souveraine des régimes parlementaires ; les conservateurs ne sont qu’une minorité, ils n’ont aucun droit ! On ne s’aperçoit pas que c’est là la théorie du despotisme le plus redoutable, et que c’est avec ces idées qu’un parti momentanément dominant peut exclure et épurer à outrance. Les majorités ont sans doute le droit de gouverner ; elles n’ont pas le droit de former dans l’état une tyrannie exclusive et jalouse, de ne point tenir compte des vœux, des intérêts d’une partie considérable du pays, des 3 500 000 voix que représente la minorité conservatrice de la chambre. Avec ces fantaisies, avec ces passions, on fausse tout, on n’arrive à rien, voilà ce qu’il y a de plus clair, et c’est ainsi qu’après les vacances on reviendra au parlement sans avoir rien fait ni pour la paix morale, ni pour la préparation d’un nouvel ordre financier, ni pour la fixité du gouvernement de la France.

Autant les affaires de l’Europe semblaient agitées et obscures il y a quelques mois, il y a quelques semaines encore, autant elles paraissent aujourd’hui tendre à s’apaiser et à s’éclaircir. Avec l’hiver, les troubles ont un peu passé. On a traversé comme on l’a pu, aussi bien que possible après tout, ce que M. le président du conseil, il y a quelques jours à peine, appelait modestement et prudemment : « une crise singulière, mal définie. » Cela ne veut point dire assurément que l’ordre règne eu Europe, que toutes les causes de conflits aient disparu et que, dans ce calme relatif où nous revenons par degrés, il ne puisse y avoir encore de ces incidens que les polémistes à outrance se plaisent à envenimer, comme on l’a vu tout récemment. Ce n’est que la paix provisoire, si l’on veut, la paix menacée par les défiances et les soupçons, toujours prompts à se réveiller ; mais enfin, c’est la paix. Le danger des grands conflits est tout au moins écarté. On ne parle plus de la qui relie, en effet « singulière, mal définie, » d’autant plus redoutable peut-être qu’elle n’était pas définie, qui allait allumer la guerre entre la France et l’Allemagne. S’il y a eu un moment une certaine tension de rapports entre la Russie et l’Autriche, cette tension a sensiblement diminué. Tout a cédé devant la résolution calme et réfléchie des principaux gouvernemens de l’Europe, qui, avec tous leurs arméniens, à la vérité peu rassurans, ne sont pas pressés de se jeter les yeux fermés dans les luttes sanglantes. La seule question qui pourrait toujours servir de prétexte, qui garde sans nul doute son importance tant qu’elle n’est point résolue, c’est cette question bulgare, qui reste comme une menace à l’orient de l’Europe. Qu’en sera-t-il de cette malheureuse affaire de la Bulgarie ? Comment arrivera-t-on à remettre un peu d’ordre et de paix dans cette triste région des Balkans ?

Que les Bulgares parlent sans cesse de leur indépendance, qu’ils réclament le droit de disposer d’eux-mêmes, de s’organiser comme ils l’entendront, de choisir le prince appelé à les gouverner, c’est fort bien en théorie, c’est un beau principe. Malheureusement, en jetant leur pays dans cette série de révolutions qui se sont succédé depuis deux ans, ils n’ont rien calculé, ni ce qu’ils pouvaient, ni ce qu’ils devaient aux puissances qui ont donné la vie à la principauté nouvelle. Ils ont trop cru qu’ils pouvaient s’affranchir des traités, qu’ils seraient toujours soutenus. Vainement ils ont été avertis, ils n’ont rien écouté ou ils se sont peut-être trop fiés à de dangereux conseils. Ils ont fini par se faire une situation qui n’est, à vrai dire, qu’une indéfinissable et désastreuse anarchie. Cette régence qui s’est créée elle-même à la suite du départ du prince Alexandre de Battenberg, devenu impossible devant l’animadversion déclarée de la Russie, cette régence de Sofia ne se soutient que dans les conditions les plus précaires, les plus disputées, en ayant sans cesse recours à la violence des répressions sommaires, contre des conspirations toujours renaissantes. Ce n’est pas un gouvernement, c’est une dictature mêlée de convulsions anarchiques, et lorsque, ces jours derniers encore, la régence, à bout d’expédiens, imaginait de provoquer ou de favoriser une sorte de mouvement populaire pour le rappel du prince Alexandre, elle devait bien savoir qu’elle ne faisait que compliquer la situation en proposant la plus irréalisable de toutes les combinaisons. C’était une tentative sans espoir de succès. La Russie n’a pas caché ses dispositions et ses sentiment sur ce point. Elle les a communiqués, depuis quelque temps déjà, à l’Angleterre elle-même ; elle lui a dit, par l’organe de M. de Giers, que le prince Alexandre « représente d’abord l’ingratitude des Bulgares envers leurs libérateurs… qu’il représente aussi les vœux et les espérances des ennemis de la Russie… qu’il rappelle aux Russes le sang et les trésors dépensés dans une guerre qui s’est terminée par des déceptions… » C’était net et décisif. Et si la Russie s’est abstenue malgré tout jusqu’ici, si elle n’est pas intervenue plus activement, ce n’est pas qu’elle ait abdiqué ses sentimens ou ses droits traditionnels de protection dans les Balkans, c’est, on ne l’ignore plus, parce que, dans l’état de l’Europe, elle n’a pas voulu s’engager en Orient ; elle a tenu à garder sa liberté d’action sur le continent, laissant provisoirement les Bulgares à eux-mêmes. La question aujourd’hui est celle-ci : la Bulgarie se trouve dans une situation indéfinissable qui n’est ni l’ancien ordre de choses ni un ordre nouveau, qui ne peut pas durer, et, comme il faut sortir de là, comme les puissances semblent parfaitement décidées à éviter une guerre pour les Balkans, il faudra bien que les Bulgares se soumettent un jour ou l’autre à ce qui sera diplomatiquement décidé pour eux. Le plus tôt sera vraiment le mieux. Les cabinets ne peuvent laisser se prolonger indéfiniment une crise d’anarchie qui peut être un péril pour la paix.

Y a-t-il eu un moment où l’Angleterre a été sérieusement tentée de prendre un rôle plus actif dans les affaires des Balkans, de se servir de ces complications bulgares dans ses antagonismes avec la Russie ? C’est de plus en plus évident aujourd’hui. On peut se souvenir des discours que lord Salisbury prononçait, il y a quelques mois, pour exciter l’Autriche à l’action en lui promettant son appui. Tout récemment, lord Randolph Churchill, en haranguant ses électeurs, n’a pas caché qu’il avait quitté le pouvoir surtout pour ne pas rester associée la périlleuse politique du cabinet, mais que depuis cette politique s’était avantageusement modifiée, et qu’aujourd’hui le peuple anglais n’avait plus à craindre de « se trouver engagé dans un conflit européen résultant des complications bulgares… » Et l’enfant terrible du torysme, lord Randolph Churchill, a ajouté avec une parfaite assurance qu’on pourrait le démentir, qu’il ne disait pas moins la vérité, que l’Angleterre avait couru un moment le risque d’être entraînée sans le savoir dans une dangereuse aventure. Dans tous les cas, si le ministère anglais a eu la tentation, il s’est arrêté à temps, et s’il s’est arrêté, c’est un peu, si l’on veut, parce qu’il s’est senti affaibli à la suite de la retraite de l’impétueux chancelier de l’échiquier, mais c’est aussi et surtout parce qu’il n’est pas libre, parce qu’il a ses Bulgares en Irlande. C’est sa grande, sa perpétuelle et tyrannique affaire. Il ne l’a point créée assurément, il en porte le pesant fardeau, il la subit, et la discussion du « bill de coercition » qui a commencé, qui a été à peine interrompue par de courtes vacances, cette discussion ne fait que raviver et envenimer l’inguérissable plaie. L’agitation grandit dans le parlement et dans la rue, encouragée par l’opposition ardente d’un chef tel que M. Gladstone, qui retrouve tout son feu, toute son éloquence contre la politique de coercition en Irlande. Le ministère a eu beau s’armer d’un nouveau règlement pour vaincre l’obstruction dans la chambre des communes, pour hâter les discussions et arriver au vote sans traîner dans des débats indéfinis, c’est précisément la première application de ce règlement au dépôt du bill de coercition, c’est ce règlement qui est devenu, il y a quelques jours, l’occasion d’un effroyable tumulte, de scènes d’un caractère presque révolutionnaire à Westminster. Cette première lecture passe habituellement sans bruit, ce n’est qu’une simple formalité. Elle a été cette fois plus chaudement disputée par les Irlandais, naturellement, et par M. Gladstone lui-même. Les Irlandais se sont élevés passionnément contre la clôture précipitée du débat, et, à une première épreuve, ils ont eu contre eux une forte majorité, composée des conservateurs et des libéraux dissident. Vainement alors, le ministre leader des communes s’est adressé à M. Gladstone en lui demandant d’exercer son autorité sur ses amis, de ne pas prolonger la résistance : l’ancien premier ministre, qui avait voté avec les Irlandais, s’est énergiquement et absolument refusé à l’intervention modératrice qu’on lui demandait ; il s’est déchaîné contre la pression du gouvernement et du speaker. Il n’a pas seulement refusé d’intervenir : quand le moment du vote définitif est arrivé, M. Gladstone, irrité, a quitté la chambre, suivi de tout son parti, des libéraux et des Irlandais, au milieu des acclamations et des vociférations mêlées dans le tumulte. Cette première lecture, sans avoir rien de décisif, a été déjà une bataille. Du parlement, l’agitation est passée dans la rue, dans les meetings, dans les réunions qui se succèdent, et, hier encore, Londres a été témoin d’une immense manifestation populaire à Hyde-Park contre le « bill de coercition, » contre la politique irlandaise du ministère. Ce n’est peut-être encore qu’un commencement. Malgré tout, le ministère anglais aura le dernier mot, la victoire définitive, c’est vraisemblable, puisqu’il a eu dans ces préliminaires une puissante majorité, puisqu’il a jusqu’ici l’appui de lord Hartington, de M. Chamberlain et de leurs amis. La bataille, cependant, menace d’être chaude à une seconde lecture, et il reste à savoir si les libéraux dissidens, qui se sont faits provisoirement ministériels, se prêteront jusqu’au bout, dans tous les détails, à une véritable révolution du système pénal pour l’Irlande, par exemple à la suppression du jury. C’est sur ce point que le combat sera acharné, que les scissions peuvent éclater. Et puis, quand le bill serait voté dans son intégrité, en sera-t-on beaucoup plus avancé ? Ce ne sont pas les bills de coercition qui ont manqué, on en compte près de cent qui traînent dans l’histoire comme des armes rouillées. M. Gladstone peut avoir ses illusions, la politique de répression a aussi les siennes, puisque, après cent ans d’union forcée, l’Irlande est plus que jamais irréconciliable.

La fortune ministérielle est changeante un peu partout, en Italie comme dans bien d’autres pays.Depuis que le ministère Depretis-Robilant, qui existait encore il y a deux mois, qui se croyait en pleine sûreté, a cru devoir se retirer devant un vote parlementaire au moins douteux, à la suite des événemens de Massaoua, la crise, à vrai dire, n’a pas cessé à Rome, ou, si elle a paru cesser un instant, elle n’a pas tardé à se rouvrir. Elle a eu deux phases ou deux étapes. Un mois durant, après la première démission du cabinet du roi Humbert, on s’est épuisé en négociations et en combinaisons de toute sorte, allant chercher tantôt à droite, tantôt à gauche, les élémens d’un nouveau gouvernement. Les tentatives, les entrevues, les conférences se sont succédé ; elles n’ont conduit à rien, si bien qu’après tant d’efforts inutiles, après un interrègne ministériel de quelques semaines, on en revenait tout simplement à remettre sur pied l’ancien cabinet, où restait plus que jamais, avec M. Depretis, M. de Robilant, qui paraissait être pour le moment le personnage essentiel, qui était, disait-on, fort occupé à renouveler l’alliance de l’Italie avec l’Allemagne et l’Autriche. La grande œuvre diplomatique dominait tout ! C’est la première phase. Malheureusement on n’était pas au bout, ce n’était pas encore la solution. À peine le ministère reconstitué s’est-il retrouvé devant le parlement, dès la première rencontre, il a été encore moins heureux qu’il ne l’avait été quelques semaines auparavant : il n’a eu qu’une majorité des plus médiocres, plus petite que la majorité dont il ne s’était pas contenté il y a deux mois. Il avait visiblement contre lui et la partie de la droite avec laquelle il n’avait pas pu s’entendre dans les négociations de l’interrègne, et la gauche, qui se sentait déçue dans ses ambitions de pouvoir. Il a vu le danger qui l’attendait à la première occasion ; il a commencé par suspendre le parlement pour quelques jours, et aussitôt la crise s’est trouvée rouverte. Elle a recommencé pour entrer cette fois dans une phase toute nouvelle, et c’est ici que se produit une évolution assez curieuse, où l’ancien et nouveau président du conseil, M. Depretis, qui en réalité n’a pas cessé de tenir dans ses mains tous les fils de l’imbroglio, joue un rôle pour le moins singulier.

Que s’est-il passé réellement ? La dernière reconstitution ministérielle n’était-elle qu’un expédient de circonstance ? A-t-on voulu simplement laisser à M. de Robilant, qu’on a cru un moment l’homme nécessaire, l’homme agréable à Vienne et à Berlin, le temps de mener jusqu’au bout la grande affaire, le renouvellement de l’alliance de l’Italie avec les empires du centre ? Le ministre négociateur lui-même a-t-il senti ou compris qu’il n’avait qu’une mission, et que, cette mission une fois remplie, il n’avait plus qu’à s’effacer ? Toujours est-il que ralliance aurait été effectivement signée, dit-on, dans ces dernières semaines, que la crise a recommencé sur ces entrefaites, que M. de Robilant a quitté la scène sans être retenu, et que M. Depretis, plus que jamais maître de la situation, n’a plus songé qu’à refaire son ministère en cherchant des alliés et de nouveaux collègues dans la gauche. Ce n’est pas encore cependant du premier coup et sans quelques efforts que le vieux Piémontais, qui est depuis si longtemps le conseiller presque invariable du roi Humbert, est arrivé à s’entendre avec les principaux chefs de la gauche, M. Crispi, M. Cairoli, M, Zanardelli, M. Picotera. S’il consentait à partager le pouvoir, il n’entendait pas le livrer tout entier à ceux que, dans le langage parlementaire, on appelle les pentarques.il a fini par réussir dans ses laborieuses négociations en faisant une assez large part à ses nouveaux alliés. Les ministres qui disparaissent sont M. de Robilant et avec lui le général Ricotti, le garde des sceaux M. Tajani ; les nouveaux ministres sont M. Crispi, M. Zanardelli, et avec eux M. Saracco, qui est d’une nuance plus modérée, — sans parler du général Bertole-Viale, qui devient chef de l’armée et qui n’est qu’un militaire. C’est ce qu’on peut appeler un changement de front sur le champ de bataille parlementaire. M. Depretis est un.habile et rusé tacticien, expert à jouer avec les partis. Depuis quelques années, il s’était sensiblement rapproché de la droite, du camp modéré, qui l’a plus d’une fois soutenu ; il revient aujourd’hui vers la gauche. Il reste plus que jamais et toujours chef du gouvernement en gardant ses amis ministériels et en désarmant l’opposition qui le menaçait le plus, — en prenant pour sa part la succession de M. de Robilant, la direction des affaires étrangères dans le cabinet qu’il vient de réorganiser.

C’est fort bien ! M. Depretis a manœuvré habilement, en homme rompu à la stratégie des partis. La crise italienne est dénouée au moins pour quelque temps, peut-être pour cette session, qui n’a été qu’interrompue et qui va se rouvrir d’ici à peu de jours. Que fera maintenant ce ministère ainsi reconstitué ? que représente-t-il ? Il est peut-être moins nouveau en réalité qu’en apparence. Il pourra essayer d’être un peu plus accentué dans la politique intérieure s’il veut garder l’appui des autres chefs de l’opposition, comme M. Cairoli, M. Nicolera, qui restent en dehors du gouvernement ; il ne s’est pas formé pour modifier la direction de la politique extérieure, et son premier acte, à ce qu’il semble, est de ratifier, d’accepter la situation diplomatique telle que M. de Robilant l’a faite avec le concours du président du conseil lui-même. Il s’est hâté de mettre la triple alliance dans son programme, il tient pour signé ce qui est signé, et il est bien clair que l’alliance avec les grands empires conservateurs de l’Europe ne peut qu’avoir son influence sur la politique intérieure. De sorte que le nouveau ministère se trouve dans cette condition un peu singulière et passablement embarrassante. S’il veut être trop libéral dans ses allures, trop complaisant pour les partis ardens qui s’agitent toujours au-delà des Alpes, il risque d’ébranler cette alliance européenne à laquelle il tient, dont il fait son premier article de foi ; s’il veut maintenir l’alliance dans toute sa force, il retombe sous le coup d’une nécessité que M. Depretis a plus d’une fois ressentie et subie dans ces dernières années, celle de « serrer les freins, » comme on l’a dit, de réprimer ou de décourager les passions agitatrices. L’œuvre est assez contradictoire. Le trait le plus caractéristique de ce ministère qui vient de naître ou de se recomposer à Rome, c’est l’entrée aux affaires de M. Crispi, qui se flatte sans doute de tout concilier ou plutôt de tout dominer par sa résolution, et dans tous les cas d’imprimer une allure plus vive à la politique italienne. M. Crispi, depuis quelque temps déjà, ne négligeait rien pour préparer son avènement. Il n’y a que peu de mois, il écrivait une lettre par laquelle il s’étudiait à dissiper les soupirons d’hostilité contre la France, — plus récemment encore, il est vrai, il se serait plu, dit-on, à attester ses sympathies de vieille date pour l’Allemagne. Lettres et paroles plus ou moins fidèlement rapportées n’ont pas une grande importance. En réalité, M. Crispi, quelles que soient ses ambitions ou ses arrière-pensées, ne fera que ce qu’il pourra ; il sera contenu par les circonstances, et peut-être, au besoin, par l’influence modératrice de M. Depretis, qui n’est pas un homme d’emportement et d’aventure. L’évolution qui vient de s’accomplir cache peut-être plus d’un secret, elle ne semble pas de nature à changer essentiellement la politique italienne.

Tout, d’ailleurs, est assez mystérieux dans cette phase récente des affaires de Rome. Par une combinaison frappante, le renouvellement de l’alliance de l’Italie avec les empires du centre s’est effectué au moment où s’attestait et se dévoilait avec une sorte d’ostentation l’entente de l’Allemagne avec le pape, avec le Vatican. Autre coïncidence : au moment où le traité était préparé, signé on ne sait où, une disgrâce imprévue est venue frapper un homme qui représentait depuis plus de quinze ans l’Allemagne à Rome, qui a toujours mis l’activité la plus remuante à entretenir l’intimité entre le Quirinal et Berlin. Le baron de Keudell a cessé tout à coup d’être ambassadeur impérial à Rome. Avait-il été froissé d’être tenu en dehors de la négociation de la triple alliance récemment renouvelée ? Son zèle italien avait-il cessé de plaire à Berlin ? Ce ne sont là, si l’on veut, que des coïncidences. À les interroger de près, l’Italie pourrait y voir peut-être une raison de ne pas trop se fier à des combinaisons ou à des alliances qui ne peuvent lui donner ni gloire ni profit, dont elle n’a pas besoin pour sauvegarder une sûreté nationale que rien ne menace.

Ch. de Mazade.