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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1877

Chronique n° 1080
14 avril 1877


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril 1877.

La politique du jour est féconde en surprises. Surprise dans les affaires orientales par la précipitation des événemens ! surprise à Berlin par réclipse momentanée de M. de Bismarck en pleine crise diplomatique de l’Europe ! Ainsi les coups de théâtre se succèdent, l’un jeté brusquement comme une énigme à la curiosité universelle, l’autre mettant plus que jamais à nu le trouble de la politique générale, dévoilant dans sa gravité la situation du moment.

Autrefois lord Paimerston parlait avec sa liberté humoristique de ces printemps qui débutent comme des lions prêts à se déchaîner. Le cours des choses semble nous ramener à un de ces printemps ; celui-ci débute à peine, et de tout ce qu’on a fait récemment, de ce qu’on a eu l’intention de faire pnur la paix, de ce voyage accompli le mois dernier avec une certaine ostentation par le général Ignatief à la recherche d’un acte de conciliaiion européenne, voilà ce qui reste : une déception, peut-être un préliminaire de guerre sous la forme d’un protocole inutile, menacé déjà d’être emporté par les événemens avant d’avoir été une réalité sérieuse. C’est en effet l’étrange fortune de ce malheureux protocole du 31 mars, si péniblement conquis, de n’avoir été qu’un grand espoir, de n’avoir eu une certaine importance qu’avant d’être connu, tant qu’on travaillait à le mettre au monde, et de s’être pour ainsi dire évanoui dans son insignifiance ou son inefficacité le jour où il a été connu. Jusqu’au dernier moment, il a pu être considéré comme un gage de paix, cojime l’expression laborieusement combinée de l’accord de l’Europe, et les peines mêmes qu’il coûtait entretenaient la confiance. Lorsqu’il a été divulgué avec les supplémens et les commentaires, on s’est aperçu aussitôt que la diplomatie s’était donné beaucoup de mouvement pour une médiocre victoire, qu’il n’y avait rien de changé, que la situation en un mot restait ce qu’elle était, — avec cette aggravation qui résulte toujours d’un grand effort infructueux. Par le fait, le protocole du 31 mars, manifestation de bonne volonté assurément, mais en même temps œuvre contradictoire d’une diplomatie embarrassée et incohérente, n’aura été qu’une démonstration vaine, un expédient bon tout au plus à clore par une apparence de dénoûment une négociation inextricable, à pallier le conflit des politiques en laissant la carrière ouverte à l’imprévu.

Maintenir l’action commune telle qu’elle a été à peu près établie dans la conférence de Constantinople, organiser la pression morale sur la Porte ottomane sans la réduire à une résistance d’orgueil national, garantir dès ce moment la paix par le désarmement de la Turquie et de la Russie, prévenir les conflits séparés par l’affirmation nouvelle du caractère européen de la question d’Orient, c’était là évidemment l’objet de cette négociation poursuivie pendant plus d’un mois. Qu’a-t-on fait cependant ? Le protocole du 31 mars répond sans doute jusqu’à un certain point à la pensée commune. Les puissances « reconnaissent que le moyen le plus sûr d’atteindre le but qu’elles se sont proposé est de maintenir avant tout l’entente si heureusement établie entre elles et d’affirmer de nouveau ensemble l’intérêt commun qu’elles prennent à l’amélioration du sort des populations chrétiennes de la Turquie. » Elles attestent immédiatement cette pensée d’action collective en engageant la Turquie à se hâter de signer la paix avec le Monténégro comme elle l’a signée avec la Serbie, fût-ce au prix d’une concession de territoire. Elles invitent la Porte à désarmer, « à profiter de l’apaisement actuel pour appliquer avec énergie les mesures destinées à apporter à la condition des populations chrétiennes l’amélioration effective unanimement réclamée comme indispensable à la tranquillité de l’Europe… » Elles rappellent ces réformes que la Porte n’a point refusé d’accepter, « sauf à les appliquer elle-même. » Enfin les puissances, en maintenant leur droit de veiller à la façon dont les promesses du gouvernement ottoman seront exécutées, se réservent, si leur espoir était encore une fois déçu, « d’aviser en commun aux moyens qu’elles jugeront les plus propres à assurer le bien-être des populations chrétiennes et les intérêts de la paix générale. » Jusque-là le protocole du 31 mars n’a rien que d’inoffensif et de pacifique. C’est une sorte d’acte conservatoire accompli par des puissances civilisées ; mais voici le supplément, le terrible post-scriptum où se cache toujours la véritable pensée.

Le post-scriptum significatif ou plutôt les post-scriptum de l’acte du 31 mars, ce sont les déclarations qui l’accompagnent. Au moment où l’on croit tout fini survient aussitôt la Russie commentant le protocole, prenant une position avancée dans l’œuvre collective, déclarant pour sa part d’une manière impérieuse qu’elle ne pourra consentir à désarmer qu’à des conditions dont elle est juge : si la paix avec le Monténégro est d’abord conclue, si la Porte accepte les conseils de l’Europe et entreprend sérieusement les réformes mentionnées dans le protocole, si elle envoie à Saint-Pétersbourg un délégué spécial pour traiter du désarmement, si des massacres pareils à ceux qui ont ensanglanté la Bulgarie ne se renouvellent pas. La phrase est curieuse et trop évidemment elliptique pour n’être pas calculée, car la diplomatie russe est la plus habile à manier la langue française. Ce qu’il y a de plus clair, c’est que la Russie reprend par sa déclaration tout ce qu’elle semble accorder par le protocole. L’Angleterre, de son côté, tient a bien constater qu’elle n’a donné sa signature que dans l’intérêt de la paix européenne, « que dans le cas où le but qu’on s’est proposé ne serait pas atteint, notamment le désarmement réciproque de la Russie et de la Turquie et la conclusion de la paix entre les deux puissances, le protocole serait considéré comme nul et non avenu. » En d’autres termes, la Russie déclare que, si les conditions qu’elle met en avant dans son interprétation du protocole ne se réalisent pas, elle garde toute liberté, même la liberté de la guerre. L’Angleterre déclare à son tour que, si la paix n’est pas maintenue, le protocole cesse d’avoir sa raison d’être et n’existe plus. Rien n’est plus évident, la diplomatie n’a pas pu se dissimuler que ce qu’elle avait l’air de faire d’une main, elle le défaisait de l’autre ; elle s’est donné la satisfaction d’une tentative inutile.

Qu’en est-il résulté ? À peine le protocole et les annexes qui le complètent ont-ils été mis au jour, l’incohérence a éclaté. Entre la Russie s’armant de la délibération nouvelle de l’Europe, allant de l’avant comme si rien n’était, et l’Angleterre se retranchant dans sa réserve, la Porte a résisté. Elle a visiblement résisté moins au protocole lui-même qu’aux interprétations, aux significations hautaines de la Russie. Atteinte dans ses intérêts d’indépendance comme dans son orgueil, à demi rassurée ou éclairée par la discordance évidente des politiques, elle a pu tout refuser, et ce qu’on a fait pour la paix est peut-être ce qui a le plus servi à précipiter la guerre en fermant la dernière issue de négociation, en laissant Turcs et Russes en présence devant l’Europe attentive, déconcertée et inquiète. Voilà où nous en sommes ! La diplomatie n’a peut-être pas fait une brillante campagne, et ce n’est pas la première fois qu’elle n’aura pas réussi à faire tomber les armes des mains de ceux qui ont envie de s’en servir ; ce n’est pas non plus la première fois qu’elle se sera engagée sans trop savoir où elle allait.

La vérité est que, par le caractère qu’elle a pris depuis six mois surtout, cette question d’Orient est devenue une impossibilité, et qu’au point où en sont arrivées les choses dans ces derniers temps, le protocole du 31 mars ne pouvait plus aboutir, parce qu’on est en dehors de la réalité, parce qu’on s’est accoutumé à traiter de la Turquie sans les Turcs, Assurément, les Turcs sont souvent un étrange embarras, ils donnent à l’Europe toute sorte de griefs par leurs banqueroutes, par l’anarchie et l’impuissance de leur administration, par les misères des populations chrétiennes placées sous leur domination, par les massacres, offensans pour l’humanité et pour la civilisation, qu’ils ont laissé s’accomplir. Ils légitiment toutes les sévérités et les réclamations, qui ne leur sont pas épargnées ; mais enfin ces Turcs existent, on n’a pas trouvé encore le moyen de les supprimer. Même avec leurs vices de décadence, ils ont gardé une vieille sève qui s’est déployée récemment dans la guerre comme dans la diplomatie ; ils ont tenu tête à toutes les difficultés, à toutes les agressions, et, comme si l’excès du mal était pour eux un stimulant salutaire, les Turcs les plus éclairés sont aujourd’hui les premiers à sentir, à reconnaître la pressante nécessité de réformes profondes dans l’empire. Ce parlement qui est réuni à Constantinople, et où il y a eu déjà des manifestations de talens imprévus, ce parlement, fût-il une création un peu factice, n’est pas moins un symptôme de ces velléités réformatrices. Toute la question pour l’Occident est de savoir si la meilleure politique est d’aider moralement, pacifiquement à ce travail de réorganisation qui avec le temps peut devenir une solution, ou de procéder par les armes, par les « moyens coercitifs, » par les occupations militaires. Ce qui serait dans tous les cas la plus dangereuse, la plus inefficace des politiques, ce serait de reconnaître que l’intégrité indépendante de l’empire ottoman est un intérêt européen, et de se laisser aller à un système incessant d’interventions qui finirait par détruire cette intégrité, qui n’aurait d’autre résultat que d’irriter le sentiment national ottoman, d’aggraver sans profit les crises intérieures de la Turquie.

Certes par lui-même le protocole du 31 mars n’a rien que le gouvernement ottoman ne pût accepter ; il n’a d’autre inconvénient que d’être l’expression de cette politique qui conduit à la guerre ou à des tentatives stériles. Qu’on réfléchisse un peu cependant, qu’on examine dans quelle position on place parfois les Turcs. — On leur demande de se hâter de conclure la paix avec le Monténégro, et en même temps on encourage les résistances, les prétentions, les revendications territoriales du Monténégro ! On veut que les Turcs accomplissent des réformes, et c’est l’exigence la plus légitime ; mais dans quel pays a-t-on vu les réformes s’accomplir ainsi instantanément, à volonté, sans le secours du temps et sans d’immenses efforts ? Exiger que la Porte fasse en quelques jours, en quelques mois ce que les autres mettent des années à faire, c’est vouloir l’impossible. — On veut que la Turquie désarme au plus vite, qu’elle donne l’exemple, qu’elle envoie à Saint-Pétersbourg un ambassadeur extraordinaire pour solliciter le désarmement de la Russie. Que peut-on lui répondre cependant lorsqu’elle fait observer que depuis deux ans elle est obligée de faire face aux insurrections et aux guerres fomentées contre sa sûreté, qu’elle est tristement réduite à s’épuiser dans ces armemens qu’on lui reproche et qui ne sont qu’une nécessité de défense, qu’elle n’a point donné quant à elle le moindre prétexte à la Russie de déployer des forces militaires si démesurées sur le Pruth ? Peut-on bien sérieusement s’étonner que, menacée et assaillie de toutes parts, la Porte ne sente pas l’obligation particulière d’envoyer à Pétersbourg un ambassadeur spécial pour se mettre aux pieds du tsar et solliciter humblement la démobilisation de l’armée de Kichenef ?

Chose étrange ! dans toutes ces complications accumulées, au milieu de ces orages soulevés contre son pouvoir, la Turquie a presque toujours pour elle le droit, les traités, la légalité internationale, même la raison politique ; elle se borne à se défendre. Rigoureusement elle est fondée dans ses résistances. Est-ce à dire qu’elle ait été bien inspirée en refusant toute satisfaction à l’Europe, en déclinant ce protocole qui était une dernière chance de paix ? Non, sans doute. Les Turcs peuvent avoir jusqu’à un certain point le droit pour eux ; ils ont contre eux ces excès, ces violences, ces massacres, qui les livrent à l’animadversion du monde civilisé, qui sont une cause perpétuelle de trouble en Europe, et c’est dans leur intérêt bien entendu, par une inspiration de bonne politique, qu’ils auraient dû au moins laisser entre les mains des puissances un dernier moyen de détourner la crise. Ils ne l’ont pas fait, ils ont répondu par cette circulaire qui vient de paraître, où ils témoignent une résolution qui après tout n’est pas sans noblesse : « Ils sentent, disent-ils, qu’ils luttent pour leur existence ! » Et maintenant que va-t-il arriver ? Y a-t-il place encore pour une suprême négociation ? Elle serait possible sans doute s’il n’y avait toujours ce désarmement qui a été le grand écueil. Le secret des événemens n’est plus à Constantinople ni à Londres : il est à Saint-Pétersbourg, où s’agite la redoutable question de la paix et de la guerre, où va éclater d’une heure à l’autre le dernier mot de ces menaçantes complications.

Que les Turcs, par leurs résistances, aient contribué à préparer et à précipiter le dénoûment, nous le voulons bien. La Russie, pour sa part, ne peut s’y méprendre : c’est elle surtout qui a conduit la crise au point extrême où elle est ; c’est par la déclaration dont elle a accompagné le dernier protocole qu’elle a rendu tout impossible ; c’est sur elle que va peser la responsabilité des déchaînemens de la guerre. Les raisons ne lui manquent pas sans doute ; elle est libre de colorer ses résolutions de prétextes plus ou moins sérieux, plus ou moins spécieux. — Elle ne peut pas rester sous le coup d’un échec diplomatique ; après avoir rassemblé une nombreuse et vaillante armée, elle ne peut la rappeler ou la dissoudre sans avoir obtenu une satisfaction suffisante. C’est une affaire d’honneur militaire et d’orgueil national. Soit ; mais cette situation, qui donc l’a créée ? qui donc a obligé la Russie à s’avancer jusqu’à ce point où elle ne croit plus pouvoir reculer ? Si la Russie a voulu simplement se mettre en mesure de limiter, d’atténuer les crises de l’Orient, il n’y a aucun déshonneur à s’arrêter ; si elle s’est proposé dès le premier jour d’aller jusqu’à la guerre, à quoi servaient ces négociations poursuivies sous toutes les formes ? Ces négociations n’ont pu évidemment laisser à la Russie cette illusion qu’elle serait l’exécutrice des volontés de l’Europe, la mandataire armée de l’intérêt européen. La vérité éclate de toutes parts. L’Angleterre n’a pas caché ses inquiétudes, elle les a consignées dans la déclaration par laquelle elle a voulu, elle aussi, interpréter le protocole, et si dans le cours des négociations elle s’est laissé entraîner parfois au-delà des limites habituelles de sa politique, c’est justement pour retenir la Russie, pour détourner l’appel aux armes, l’explosion militaire. L’Italie elle-même a tenu à déclarer comme l’Angleterre que le protocole ne garderait toute sa valeur que dans le cas où l’entente entre les puissances serait maintenue. Si les autres gouvernemens n’ont pas fait des déclarations identiques, ils avaient absolument la même pensée, ils ne pouvaient avoir l’intention de donner un passeport d’entrée en campagne. Pour une action pacifique, la Russie peut compter sur tout le monde, sur cet accord européen qu’elle invoque ; pour la guerre, elle reste seule, c’est évident : elle ne représente plus ni l’Europe, ni la conférence de Constantinople, ni l’accord des six puissances, ni même l’alliance des trois empereurs, elle n’est que la mandataire de sa propre politique qu’elle va porter au bout de l’épée sur les Balkans ou ailleurs, au risque d’inquiéter tout le monde.

Assurément nous ne doutons pas des sentimens élevés du souverain de la Russie. L’empereur Alexandre était sincère lorsqu’il répétait il y a quelque temps à l’ambassadeur d’Italie, M. Migra : « Pas d’annexions, pas de conquêtes ! » Ce qu’il désire, assure-t-il, ce qu’il croit avoir le droit d’obtenir, u c’est que l’on mette fin à la condition intolérable des chrétiens des provinces turques, que les bienfaits de la civilisation et d’une administration équitable soient assurés aux populations qui ont en commun, avec les chrétiens du reste de l’Europe, le lien des croyances religieuses, et qu’ainsi l’on fasse disparaître une cause permanente de troubles en Orient aussi bien que d’inquiétudes et de périls en Europe… » C’est un beau programme, sur lequel il n’y a pas, que nous sachions, de dissidence ; mais comment ce programme sera-t-il réalisé ? Sera-ce par la guerre, par les occupations militaires ? Est-ce qu’on a jamais vu la réforme d’un pays s’accomplir par des procédés de ce genre, par autorité de justice étrangère ? Et puis enfin le danger de ces entreprises est toujours dans ce qu’elles ont d’indéfini, d’arbitrairement illimité, et l’empereur Alexandre se flattait peut-être d’une dernière illusion lorsque dans sa conversation avec M. Nigra il disait : « Sur ce point, je puis vous assurer que, si je suis forcé d’entrer, je saurai sortir. » L’empereur Alexandre peut être sûr de ses intentions, il n’est pas sûr des événemens dont l’éclat d’un conflit peut donner le signal. Le fait est que si, à ce moment extrême où nous sommes, avant l’heure fatale, une dernière inspiration de prudence ne prévaut pas à Saint-Pétersbourg, la guerre semble inévitable en Orient, et avec la guerre en Orient, c’est l’imprévu pour tout le monde. La France, quant à elle, sans se séparer du reste de l’Europe, sans s’isoler, est heureusement dispensée de toute action directe. Si elle s’intéresse à cette cause, que la Russie compromet peut-être en croyant la servir, elle s’intéresse encore plus à la paix. Elle est pour la paix quand même, et, au milieu de toutes ces complications qui commencent ou qui continuent, elle n’a d’autre rôle que de suivre les événemens en spectatrice attentive, recueillie, libre d’engagemens et de liens.

C’est dans ce tourbillon cependant qu’a éclaté tout à coup le bruit le plus inattendu, le mieux fait pour retentir en Europe même au milieu des préoccupations du protocole et des dernières péripéties des affaires d’Orient. M. de Bismarck quittait le pouvoir et venait de remettre sa démission à l’empereur Guillaume ! Le prince-chancelier ne demandait qu’à s’en aller détendre ses nerfs irrités dans la solitude de Varzin, cherchant le repos des travaux accomplis, l’oubli des déboires essuyés, des oppositions de la cour et de la ville ! Le coup de théâtre était complet. La veille encore M. de Bismarck allait au Reichstag, où il prenait la parole. Il recevait les marques de la plus courtoise déférence de son souverain, qui allait le visiter chez lui et lui porter ses complimens pour l’anniversaire de sa naissance. Le lendemain on ne parlait que de la retraite, de la démission du tout-puissant ministre, et ce bruit a fait aussitôt le tour du monde.

Que s’était-il donc passé ? Cette résolution de quitter au moins momentanément le pouvoir a pu avoir bien des causes apparentes ou intimes. Que le chancelier ait mis en avant sa santé altérée, il n’y aurait rien d’extraordinaire après les quinze ans qu’il vient de passer ; mais ce n’est pas tout. Évidemment, même pour un ministre qui donne des provinces, des royaumes, une couronne impériale, tout n’est pas rose dans la politique, et M. de Bismarck n’est pas plus qu’un autre à l’abri des oppositions, des luttes secrètes qui se mêlent parfois aux difficultés plus sérieuses de l’œuvre publique.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que M. de Bismarck a pu s’apercevoir qu’il ne jouit pas d’une faveur complète jusque dans l’intimité de la famille impériale, et qu’il a pu entendre murmurer à son oreille le nom de Wallenstein. L’homme d’ailleurs n’est pas commode et ne prend guère souci de désarmer les hostilités. Il a les inconvéniens de la force, il est implacable parfois même à l’égard des personnages les mieux vus à la cour. Il a poursuivi le comte d’Arnira avec acharnement, jusqu’au-delà des limites de la persécution permise, jusqu’à produire une réaction de sympathie en faveur de l’ancien ambassadeur à Paris. Tout récemment, M. de Bismarck est entré en lutte avec un autre homme, le chef de l’amirauté, le général Stosch, qui jouit d’une sérieuse estime pour les soins qu’il a donnés à la création de la marine allemande. Le chancelier, dans un moment d’irritation, a pris à partie le général Stosch publiquement, en plein parlement ; mais cette fois il avait affaire à un homme qui a lui-même une rare vigueur de caractère et qui a de plus l’avantage de posséder toute la faveur de l’empereur, du prince impérial. Le chancelier a dû céder, il a eu l’amertume de sentir une borne à sa volonté. Peut-être aussi les dernières élections lui ont-elles révélé une situation générale, parlementaire, qui ne laisse pas d’être difficile, où ne se retrouve plus le même empressement à lui obéir. Par sa politique religieuse, par ses procédés, par ses habitudes dictatoriales, il s’est fait des adversaires dont l’hostilité n’est pas de nature à ébranler sa position ni à obscurcir sa popularité, mais qui s’accroissent en nombre et qui peuvent lui créer des embarras, le contraindre à des luttes pénibles. N’y a-t-il pas enfin d’autres causes moins connues, tenant à la crise du moment, à l’état diplomatique de l’Europe, à des combinaisons dont le chancelier a seul le secret ? C’est possible, tout est possible.

Toujours est-il qu’on a d’abord parlé de la retraite du premier ministre allemand, puis la retraite est devenue un simple congé de quelques mois, pendant lequel M. de Bismarck garde son rang officiel, sa position, le contre-seing de chancelier, et laisse tout au plus ses fonctions les plus actives à quelques lieutenans, M. de Camphausen, M. de Bulow. L’imbroglio ministériel de Berlin a fini à la satisfaction de tout le monde. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’au premier instant les journaux allemands, ayant sans doute la vue un peu troublée, se sont figuré que la retraite ou le congé de M. de Bismarck excitait des mouvemens particuliers d’opinion en France. Les journaux allemands se sont trompés. L’opinion française ne s’est pour le moment ni réjouie, ni émue des résolutions du chancelier de Berlin. Elle a certes le devoir de s’intéresser à un aussi éminent personnage, surtout pour être toujours fixé sur ce qu’il fait, sur ce qu’il peut préparer, même sur les paroles qu’il lai se échapper quelquefois, probablement pour qu’elles soient répétées. Il en est de la fausse retraite de M. de Bismarck comme de la crise d’Orient. La France d’aujourd’hui n’a d’autre souci que de s’instruire à ce spectacle des affaires contemporaines et de tâcher d’éviter les fautes qu’on lui a si souvent reprochées. Elle les a payées assez cher pour avoir le droit d’en faire son profit.

Le sentiment intime de la France est là, et ce serait une étrange confusion de prendre pour l’opinion du pays le bruit des partis extrêmes s’efforçant de représenter leurs fantaisies comme l’expression de la politique nationale. Que des catholiques peu éclairés, peu attentifs à ce qui se passe autour d’eux, tentent des démarches auprès de M. le ministre des affaires étrangères et adressent des pétitions aux chambres, à M. le président de la république, pour demander qu’on aille au secours du saint-père, prisonnier, comme on sait, dans le Vatican, c’est une manifestation sans écho. Elle n’est pas sans danger, puisqu’elle peut prêter et qu’elle prête effectivement aux interprétations les plus perfides hors de la France ; mais enfin elle répond si peu à l’intérêt public, aux plus évidentes nécessités du moment, qu’elle ne risque guère d’affecter la direction de nos affaires, l’intégrité de nos relations. Ce qui est à désirer c’est qu’entre ces rêves surannés et les excentricités radicales déguisées sous une couleur républicaine, tous les hommes sensés qui veulent une république possible mettent leurs efforts à maintenir une politique nationale de prévoyance, de recueillement, de lente préparation, la seule conforme au sentiment profond et aux intérêts de la France.

La république, pour devenir un régime régulier et définitif, a besoin de se préserver de bien des dangers que lui créent ses amis encore plus que ses ennemis. Elle n’est point sans être entourée d’un certain nombre de ces difficultés auxquelles M. Jules Simon, revenant d’Italie, faisait récemment allusion dans un entretien avec le conseil municipal de Marseille. Une de ses faiblesses est cette manie d’innovations et de réformes improvisées dont les républicains les mieux intentionnés ne se défendent pas toujours, et qui a déjà produit tant de propositions. C’est assurément une pensée très juste que de vouloir fortifier les services publics, de se mettre à la recherche des progrès possibles dans les finances, dans l’administration, dans l’organisation de la justice ou de l’armée. Il faudrait seulement prendre garde de ne pas confondre les fantaisies avec le progrès, et une certaine agitation prétentieuse avec l’activité réformatrice.

Puisqu’on a déjà touché à tant de choses, la diplomatie ne pouvait être oubliée. Le sénat a eu en effet, il y a quelque temps, à s’occuper d’une proposition qui avait pour objet de réorganiser notre représentation extérieure par l’unification du service consulaire et du service diplomatique. Pour cette fois, — il est vrai que c’était au sénat, — M. le ministre des affaires étrangères et M. le comte de Saint-Vallier réussissaient à détourner une prise en considération qui n’aurait conduit à rien ou qui aurait tout compliqué. De la proposition sénatoriale, il n’est resté que cette pensée, qu’il pouvait y avoir quelque chose à faire pour relever la représentation exlérieuie de la France par la sévérité dans le recrutement du personnel diplomatique. C’est justement pour examiner cette délicate question que M. le duc Decazes, délivré de la commission sénatoriale, s’est empressé de nommer une commission extra-parlementaire où il s’est fait un devoir d’appeler à côté d’hommes d’expérience, comme M. le comte de Viel-Castel, M. le comte de Saint-Vallier, M. de Clercq, les sénateurs et les députés qui s’étaient signalés par leur zèle réformateur. Voilà donc une commission nouvelle qui s’est mise à l’œuvre depuis deux mois et qui paraît avoir produit jusqu’ici ce que produisent bien des commissions, — un programme respectable et peut-être chimérique ! Elle propose d’établir à l’entrée de la carrière, comme condition d’admissibilité, une multitude d’examens oraux ou écrits : examens sur les langues anglaise et allemande, examens sur l’histoire diplomatique de 1648 à 1873, sur le droit international, sur les affaires commerciales, sur les questions contentieuses, sur la constitution politique de tous les états. La commission propose bien d’autres choses encore, des garanties contre la faveur, des encouragemens sous forme de primes à l’étude des langues, l’institution de jurys d’examen, des concours pour l’admission au surnumérariat, etc. Que résultera-t-il sérieusement de tout cela ? Se rend-on bien compte de ce qui peut renouveler et fortifier la représentation de la France dans le monde ?

Évidemment c’était une idée fausse de prétendre commencer cette réforme par l’unification du service diplomatique et du service consulaire. Malgré les points de contact qui existent entre les deux services, quoiqu’un chef de légation ne doive rien ignorer des intérêts commerciaux et qu’un consul puisse être appelé par une circonstance exceptionnelle à un rôle politique, les carrières sont différentes et supposent des aptitudes distinctes. Les confondre, ce serait les dénaturer et les compromettre toutes les deux, comme l’a dit justement M. le comte de Saint-Vallier ; ce serait surtout pousser les consuls à sortir de leur sphère, à se transformer incessamment en agens politiques. Cette idée a été fort heureusement écartée. Restent les examens distincts qui devront être la condition d’admissibilité dans le service diplomatique comme dans le service consulaire.

Rien de plus naturel et de plus utile à coup sûr que de constater la capacité de ceux qui ont l’ambition d’entrer dans les grandes carrières de l’état. Rien de mieux que de demander à des jeunes gens de savoir l’anglais, l’allemand, de connaître le droit international, l’histoire de leur pays et des autres pays. Ces conditions ne sont pas nouvelles, elles sont inscrites dans plus d’un règlement, et si on veut les rajeunir, les étendre ou les fortifier, ce ne sont pas les chefs intelligens chargés de diriger nos affaires étrangères qui s’y opposeront. L’illusion serait d’attacher trop d’importance ou une importance trop exclusive à ces examens multipliés et véritablement démesurés qu’on propose, à tous ces procédés qui ne servent qu’à faire un mandarinat. Un jeune homme peut être fort capable de répondre à des questions sur le droit ou sur l’histoire, de subir toutes les épreuves orales ou écrites et n’avoir qu’une médiocre aptitude diplomatique. Un homme peut être hors d’état de passer par un concours et être un diplomate de premier ordre. M. de Bismarck en citait, il y a quelque temps, un exemple en parlant d’un général qu’il avait fait ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Les examens ne donnent ni le tact, ni la finesse d’observation, ni l’art de traiter avec les hommes, ni l’usage du monde dont un diplomate a besoin sur ces divers théâtres de la société européenne où il est appelé à servir son pays. Des examens, tant qu’on voudra, pourvu qu’on ne les étende pas démesurément, et qu’on ne mette pas tout dans une épreuve écrite ou orale. En réalité, la question est plus compliquée qu’on ne le croit, et ceux qui se plaisent à tracer de si vastes programmes seraient souvent assez embarrassés pour subir eux-mêmes les épreuves qu’ils veulent imposer aux autres. Ils n’ont peut-être pas une compétence bien avérée pour entreprendre la réforme de notre diplomatie, pour fixer les conditions de la carrière.

Ce qu’il y a d’assez curieux en effet, c’est que dans cette commission nommée par M. le duc Decazes pour la réorganisation des services diplomatiques, un des membres les plus difficiles, les plus sévères, est M. Antonin Proust, un jeune député républicain qui a la spécialité des affaires étrangères ; c’est le diplomate du parti, qui s’occupe des questions extérieures, et qui veut que la république soit bien représentée. L’ambition est certes des plus légitimes, et M. Antonin Proust, qui passe pour un esprit distingué, est homme à ne pas rester en chemin. Il a besoin seulement en vérité d’acquérir une certaine expérience des affaires diplomatiques. Ses connaissances risqueraient peut-être de se trouver en défaut dans un examen, au moins si l’on en juge par un livre qu’il a récemment publié sur M. de Bismarck et sa correspondance, S’il n’y avait que les lettres du prince chancelier, tout serait pour le mieux. Malheureusement M. Antonin Proust a cru devoir ajouter un commentaire à cette correspondance d’un accent si original, et dans ce commentaire il traite vraiment avec un peu de légèreté les événemens les plus connus de l’histoire contemporaine. M. Antonin Proust ne se borne pas seulement à dénaturer quelquefois les noms des personnages étrangers, il est un peu brouillé avec les dates. Il fait remonter la guerre d’Orient à 1851 ; il place à la même époque une mission du comte Orlof à Vienne, et une interpellation du comte Schwerin sur les relations de la Prusse avec la « coalition anglo-française. » Il conduit M. de Nesselrode au congrès de Paris, où il n’a jamais paru. Ces méprises pourraient passer pour de simples inadvertances s’il n’y avait dans ce livre une explication de la guerre de Crimée, plus singulière encore que tout le reste. Sait-on le secret de cette guerre ? C’est bien simple, au dire de l’auteur. « Le tsar avait offert au cabinet anglais de s’attribuer le protectorat de la Moldo-Valachie, de la Bulgarie et de la Serbie, en lui laissant le soin de chercher une compensation en Égypte et même dans l’ile de Candie. L’Angleterre s’était montrée disposée à accepter cette convention, qui paraissait d’une exécution d’autant plus facile que la Russie avait toute raison de croire que l’Autriche ne s’y opposerait pas… lorsque le gouvernement de la France intervint. » Ainsi, à part les amphibologies de langage, tout s’explique : l’empereur Nicolas propose le démembrement de l’empire ottoman, l’Angleterre est prête à accepter, sur ce paraît « l’homme de décembre, » etc. Et voilà comment on écrit l’histoire ! M. Antonin Proust n’a qu’à consulter son collègue M. le comte de Saint-Vallier, qui pourra l’éclairer. Nos jeunes attachés subiront les examens qu’on leur imposera, soit : ils ne reculeront pas devant les épreuves orales ou écrites ; mais qui examinera ceux qui ont l’ambition si bien justifiée de travailler à la réorganisation des services diplomatiques et qui se sont si studieusement préparés à cette mission ?

ch. de mazade.