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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1849

Chronique n° 408
14 avril 1849


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 avril 1849.

« C’est le jour des confessions, » disait avant-hier M. Ledru-Rollin du haut de la tribune, et il épanchait le fond de son cœur révolutionnaire pour la plus grande joie de la république démocratique et sociale, pour la plus grande instruction de la France, qui ne savait pas encore assez officiellement par qui elle eut l’honneur d’être un temps gouvernée. Patience cependant : elle l’apprendra. Voici que les révélations lui arrivent de toutes parts, et s’il lui plaît maintenant de recommencer l’expérience, ce ne sera pas faute d’être suffisamment informée. Il semble qu’une sorte de fatalité pousse nos hommes d’état de l’année dernière à nous raconter aujourd’hui les nudités de leur histoire intime. Ce qu’on en surprenait jadis par-dessous leur enveloppe de pourpre n’était pas déjà de très bon augure ; ils ne gagnent absolument rien à se déshabiller eux-mêmes. Ils ont surtout bien choisi leur moment, et nous les encourageons fort à continuer jusqu’au bout cet examen de conscience dont ils régalent si bénévolement le public. À la veille des élections, la meilleure propagande que nous puissions opposer aux doctrines radicales, ce sont les indiscrétions trop complaisantes des apôtres du radicalisme. Ainsi l’assemblée nationale n’aura mis tant d’obstination à prolonger son mandat que pour préparer au pays le spectacle de cette lessive générale d’où tout le monde ne sortira pas très blanchi, et dont les éclaboussures ne laisseront pas de rejaillir sur elle ; évidemment il y a compensation à tout. L’assemblée n’a pas été, d’ailleurs, le seul théâtre de ces confessions traîtresses ; comme ce n’est pas l’humilité, comme c’est encore moins la charité qui les inspire, elles se sont produites partout où elles ont trouvé l’occasion de s’étaler en se vengeant. Les fondateurs et les sauveurs de la patrie républicaine n’ont pas tous couru les mêmes chances depuis février. Ceux qui sont venus échouer sur les bancs de la justice tiennent à parler aussi bien que ceux qui ont jeté l’ancre sur les bancs de la constituante. Les procès de Bourges et de Poitiers n’ont pas été moins féconds en découvertes que les incidens parlementaires, et les hauts personnages du jour, appelés là en qualité de témoins, ont dit des choses qui n’étaient pas beaucoup moins curieuses que les allégations des accusés. A Bourges, à Poitiers, à Paris, la révolution a, de ses propres mains, ôté son masque, ses cothurnes, et l’on a vu quelle figure c’était, une fois tout cela mis à bas, la figure de M. Crémieux par exemple. Franchement, ce n’est pas à donner le goût d’y revenir.

M. Crémieux ! ce nom nous poursuit, cette gloire nous importune ; cette gloire, nous la pensions éteinte ; il est clair à présent qu’elle ressuscite. Elle était une de ces inventions drolatiques qui égayèrent la sombre aurore de février. Avec toutes ses alarmes, avec ses noirs horizons, février nous amena cependant sur la scène publique quelques bons divertissemens, comme on appelait dans l’ancienne comédie les entrées de matassins, de scaramouches et de satyres. M. Crémieux avait un rôle à lui dans cette reprise de ballet. M. Caussidière était le géant débonnaire et fracasse ; M. Crémieux jouait le gnôme philanthropique et pleurard, comme qui dirait aujourd’hui un clown sensible et majestueux ; puis un jour, il coula sous terre en plein parlement ; il avait été pris en flagrant délit d’erreur, balbutiant par hasard un oui pour un non. Ce n’était pas sa faute, il se croyait encore au palais ; mais il avait affaire à M. Jules Favre, un intrépide amateur de vérités désagréables : on ne lui pardonna guère. Le voilà cependant plus ragaillardi, plus tribun que jamais ; il a failli, le mois dernier, nous remettre en combustion, et il s’est figuré, durant quelques minutes, qu’il ne tenait qu’à lui de recommencer un provisoire quelconque. Heureusement il a vite réfléchi qu’en pareil cas il était toujours plus sûr d’ajouter son nom sur les listes que de les écrire soi-même, et l’émeute en est restée là. Ce n’est pas une émeute cette fois que M. Crémieux nous a servie, c’est une épopée, l’épopée de ses vertus et de sa grandeur, le récit mémorable de son 24 février.

On discutait l’amendement par lequel M. de Montalembert a si justement maintenu le principe sacré de l’inamovibilité des magistrats, en assurant l’investiture républicaine à tous les titulaires actuels. M. Crémieux ne peut pas se persuader qu’il y eût de la vertu dans la magistrature avant qu’il fût garde-des-sceaux, et s’il est devenu républicain, c’est parce que la peur l’avait pris de se salir « dans la boue sur laquelle bâtissait la monarchie. » La peur ne raisonne pas. M. Crémieux en était là de sa harangue, quand un jaloux insinua que, le 24 février, il côtoyait encore la régence de beaucoup plus près que la république, allusion transparente à certain épisode que tout le monde savait du temps que M. Crémieux était ministre. Il y eut, à ce qu’il paraît, un instant, dans la grande journée révolutionnaire, où M. Crémieux, qui ne perdait pas la tête, avisa que Mme la duchesse d’Orléans, égarée dans la chambre envahie, pourrait bien cependant former un ministère sur place, et, par complaisance pure, il lui rédigea tout de suite un petit discours du trône au ton des circonstances. M. Dupin, consulté, ne trouva pas le discours mauvais, ce qui flatta sans doute beaucoup M. Crémieux, puisqu’en reconnaissance de cette approbation, chargé plus tard d’un portefeuille républicain, il maintint le serviteur intime du roi Louis-Philippe à son poste éminent. M. Crémieux voulait probablement démentir cette anecdote en l’expliquant ; il a si bien réussi, que l’anecdote est à présent de l’histoire : la vérité toute seule a parlé par sa bouche. Des révolutionnaires si décidés ne font-ils pas honneur au sérieux de la révolution ?

Autre confession maintenant pour nous apprendre ce qu’il y a de naturel et de sincère dans ces prétendus vouloirs du peuple souverain. M. Ledru-Rollin est à Bourges, il dépose devant la haute cour, non pas contre, non pas pour, mais sur le citoyen Blanqui. À parler net, M. Ledru-Rollin ne semble pas fort à l’aise en face de M. Blanqui ; ce n’est pas qu’il l’aime, mais dans le temps où il le détestait publiquement, M. Ledru-Rollin était encore de la démocratique tout court, et maintenant, pour rattraper un peu de popularité quelque part, il lui a fallu s’atteler à la sociale. Or, M. Blanqui étant proclamé l’un des saints martyrs de cette république-là, c’est à M. Ledru-Rollin de baiser ses plaies et d’obtenir sa bénédiction, ce qui n’est pas petite besogne, vu que le martyr est d’humeur acariâtre. « Il y a aujourd’hui un nouveau Ledru, lui disent les amis de Blanqui avec une fierté qui n’exclut pas l’indulgence, le Ledru qui revient des illusions du gouvernementalisme et qui n’hésite pas à porter au sein des agapes populaires son adhésion ouverte à la lettre du socialisme. Quant à nous, nous consentons bien volontiers à passer l’éponge sur le Ledru qui commence en février et qui finit aux journées de juin. » Recevoir pareille absolution des siens quand on pose en chef de parti, c’est de quoi troubler le plus beau sang-froid. Il est vraisemblable que M. Ledru-Rollin, trop ému par la majesté des accusés, ne prenait plus assez garde à ses paroles, lorsqu’au milieu de l’audience il a livré naïvement le fond de sa politique et le secret de sa révolution. « Pour faire une révolution, racontait-il très bonnement, on a soin de s’emparer d’une idée sympathique à la foule : on ne lui dit pas où l’on veut aller ; mais quand le mouvement est produit, quand le gouvernement est renversé, par un tour non moins habile, on y substitue un autre gouvernement. » Est-ce de la fermentation d’avril, est-ce de l’attentat du 15 mai que parlait ainsi l’ancien membre du gouvernement provisoire ? Pas du tout : c’était l’ancien député de la Sarthe qui se remémorait involontairement comment il avait escamoté la monarchie en criant : Vive la réforme ! Soyez donc la foule, même en ce temps de souveraineté populaire ; soyez la foule souveraine tant que vous voudrez, pour qu’à peine arrivés où vous jugiez être allés tout seuls, sur vos propres pieds, par votre unique impulsion, les héros que vous avez institués vous-mêmes dans cette occasion-là viennent ensuite à votre barbe exposer scientifiquement comment ils vous ont conduits par le bout du nez !

Et conduits, malheureux que vous êtes ! où vous ont-ils conduits ? Troisième confession de février ! encore M. Ledru-Rollin. Catéchumène récent dans l’église socialiste, M. Ledru-Rollin a juré de réparer le temps perdu, et, pour gagner la confiance de ses aînés, il s’acharne à leur montrer que ses inspirations politiques étaient d’avance conformes aux lois de l’école. — « Faites remonter nos idées jusqu’aux tribunes officielles, » lui criaient-ils dans leurs journaux au moment où il était interpellé par Blanqui devant la haute cour, « et nous oublierons tout. Vive la république démocratique et sociale ! n’est-ce pas, citoyen Ledru, que cela vaut mieux que d’avoir à déposer à Bourges ? » L’honorable adepte aura bientôt mérité son pardon ; il ne faudrait pas beaucoup de séances comme celle du 12 avril pour l’élever presque au niveau du sublime Barbès, de M. Louis Blanc. Un milliard sur les riches ! Telle était la sentence prononcée par M. Barbès dans la folle journée de mai. Nous avions pensé, jusqu’à présent, que cette façon de répartir l’impôt ne pouvait se concevoir qu’avec une intelligence très échauffée. M. Ledru-Rollin nous a prouvé, en en appelant à ses souvenirs, qu’une formule si enthousiaste n’avait rien, néanmoins, qui lui parût incompatible avec le sang-froid gouvernemental. Quel gouvernement !

Il s’agissait de cet impôt des 45 centimes que les royalistes ont malicieusement forcé les républicains à établir pour leur gâter la république au berceau. C’est chose connue. Cet impôt est l’œuvre de M. Garnier-Pagès ; M. Garnier-Pagès prétend qu’il n’y avait rien d’autre à faire pour avoir de l’argent, et que ce n’est pas sa faute si l’argent manquait. En fidèle ami, M. Duclerc va beaucoup plus loin, et, pour un républicain de la veille, il y a de quoi réfléchir, il dit que c’est la faute de M. Ledru-Rollin : toujours la circulaire du 12 mars, cette fameuse affiche qui a resserré les fonds et tué le crédit. Aussitôt des 45 centimes eux-mêmes, de la question de savoir s’ils seront ou non remboursés aux contribuables, de M. Chavoix qui avait inventé d’apporter cette motion à ses électeurs comme un don de joyeux avènement, de ces misères, enfin, personne n’est plus occupé. Une immense majorité va voter tout à l’heure que les 45 centimes sont meilleurs à garder qu’à rendre ; en attendant, le champ clos est ouvert, et le banc de M. Garnier-Pagès y provoque M. Ledru-Rollin : c’est un banc provocateur. Ils sont là quelques honnêtes gens qui ont payé pour les autres et qui ne se résignent point à s’en consoler. Quoiqu’ils aient l’ame bonne et soient doux à vivre, ils ont été frappés si fort dans le vif par les événemens, ils ont été si cruellement atteints par une responsabilité qui pouvait bien ne pas remonter si droit contre eux, qu’à la fin l’amertume leur est venue du cœur aux lèvres. Leur acrimonie est un peu comme leurs idées : elle a quelquefois le tort de ne pas toucher juste ; mais ici ce n’était pas le cas. M. Duclerc accusait donc M. Ledru-Rollin pour couvrir M. Garnier-Pagès. Dans la chaleur du réquisitoire, il lui échappa que la banqueroute avait été proposée comme une ressource au sein du gouvernement de l’Hôtel-de-Ville. Quel pouvait être l’audacieux patriote qui avait risqué cette proposition, plus étrange assurément au point de vue de ce temps-ci qu’au point de vue de ce temps-là ? Ce temps-ci recommence à mettre de la pruderie dans les finances publiques ; il ne faut pas le heurter c’était à qui se défendrait d’avoir eu l’idée de cet expédient énergique. Ce n’est pas M. Ledru-Rollin, ce n’est pas M. Flocon, ce n’est pas M. Crémieux ; M. Crémieux l’a dit, nous devons l’en croire. M. Dupont de l’Eure assure même que personne n’a fait pareille suggestion dans les conseils du provisoire. Ce que nous comprenons au langage de M. Duclerc, c’est qu’elle s’est faite toute seule, nous le voulons bien. Ne dit-on pas quelquefois qu’en présence de l’ennemi les canons partiraient sans canonniers ? L’hyperbole n’est pas toujours déplacée dans la rhétorique des affaires.

De ce débat, qui n’était pas lui-même médiocrement instructif, est sortie comme une explosion magnanime la nouvelle confession, la confession financière de M. Ledru-Rollin. M. Ledru-Rollin n’a pas voulu la banqueroute ; non ! mais il a voulu l’impôt sur les riches, 1 fr. 50 au lieu des 45 centimes de M. Garnier-Pagès ; 1 fr. 50, cela du moins vaut la peine et n’est pas mesquin ; 1 fr. 50, il est vrai, sur les riches seulement, constatons bien l’idée, puisque l’auteur s’en vante encore. Il n’a pas voulu la banqueroute, il a voulu l’impôt proportionnel et progressif sur tous les biens, c’est-à-dire la destruction du capital par coupes réglées. Il n’a pas voulu la banqueroute, il a voulu créer un papier-monnaie hypothéqué sur les domaines nationaux, c’est-à-dire au plus court refaire la planche des assignats : l’état possède 1,300 millions de biens, M. Ledru-Rollin, en les hypothéquant, les comptait pour 4 milliards ; mais encore une fois il ne voulait pas la banqueroute. C’étaient donc là les destinées que nous réservait cet âge d’or révolutionnaire dont M. Ledru-Rollin regrette si vivement de n’avoir pas rouvert la porte ! Nous aurions été retomber dans cette barbarie économique dont la première expérience a coûté si cher il y a déjà plus de cinquante ans. Les plagiaires de 93 ne nous auraient rien épargné des merveilleux artifices de leurs devanciers, et, par amour de l’art, ils auraient copié volontairement les inventions désastreuses qui, en original, étaient du moins excusées par des nécessités terribles. Et M. Ledru-Rollin s’étonne d’avoir rencontré des résistances au lendemain de la république ! Il trouve très simple d’avoir écrit ses circulaires pour comprimer la réaction ! Qu’était-ce alors que la réaction, sinon le bon sens instinctif du pays, qui appréhendait chez de tels gouvernans la mise en œuvre de ces principes dont la révélation posthume inquiète peut-être encore et trouble plus d’un esprit, comme la dernière menace d’un ennemi qui ronge son frein ?

Ce n’était pas seulement la fortune publique et le trésor national qui étaient exposés à ces dévastations dont M. Ledru-Rollin nous esquisse le projet comme un des beaux ornemens de sa carrière. L’ordre entier de la France, l’administration civile d’un bout à l’autre du territoire, subissaient les mêmes chances de confusion et de ruine. Interrogez les souvenirs des bizarres potentats de cette époque dont on ne saurait trop graver la mémoire dans l’ame du pays, pour qu’il n’oublie jamais où l’ont mené les républicains de la première couvée. Par une rencontre propice, les souvenirs abondent depuis quelques jours. Quatrième confession, qui en vaut bien une autre ! C’est M. Ulysse Trélat, l’ancien conspirateur, l’ancien médecin des aliénés, l’ancien ministre des travaux publics, M. Trélat, déposant devant les jurés qui prononceront sur l’affaire, de Limoges et narrant en personne ses tribulations de commissaire-général. Le texte mérite vraiment de devenir sacramental et pour le fond et pour la forme, car M. Trélat est, comme on sait, un médecin qui a de la littérature. Ce texte est resté perdu jusqu’ici dans les journaux de province ; nous l’en retirons avec le respect qu’on doit aux reliques. Nous pouvons ainsi rapprocher des aveux que M. Ledru-Rollin nous communiquait tout à l’heure sur lui-même, ces aveux que d’anciens acolytes se permettent sur son compte.

« Avez-vous envoyé des rapports à Paris ? » demande le président. — Réponse : « J’ai écrit de toutes les villes soumises à mon autorité (l’autorité de M. Trélat couvrait les quatre départemens de la Creuse, de l’Allier, du Puy-de-Dôme et de la Haute-Vienne) ; je n’ai reçu nulle réponse du ministre, et le secrétaire-général Jules Favre ne me donnait aucune instruction, se contentant de me dire : Nous avons pleine confiance en vous ; vous êtes sur les lieux, vous avez pleins pouvoirs, voyez, agissez, faites comme vous le voudrez. — Tenez, messieurs les jurés, ç’a été une douleur poignante pour moi, ainsi que pour tous mes collègues, que cette inexactitude à répondre, que cette insouciance du ministre de l’intérieur. On ne saurait se figurer comment se traitaient les affaires les plus importantes. Nous demandions des réponses, on nous envoyait des commissaires ; j’en avais trouvé trois à la fois à Guéret. Non content de ces trois commissaires en pied, on en avait envoyé un quatrième, revêtu seulement d’un caractère semi-officiel, dont la besogne consistait à inspecter les trois autres, à décacheter leurs dépêches, à contrarier leurs ordres. Pour vous donner une idée de ce quatrième commissaire, il vint me dire sérieusement : « Les ouvriers manquent de pain, il faut prendre l’argenterie des gens riches pour leur en fournir. » J’eus toutes les peines du monde à obtenir sa destitution, n’ayant pu parvenir à lui faire abandonner cette aimable théorie. Ajoutez à cela les délégués des clubs qui venaient prêcher le communisme, le socialisme et autres rêveries aux habitans des villes et des campagnes. »

Voilà parler en homme raisonnable, et M. Trélat nous produit d’ici l’effet d’un bien excellent commissaire ; mais, hélas ! écoutons l’un de ses prédécesseurs à Limoges, M. Coralli, qui siégeait dans la commission provisoire de la préfecture : ce n’était pas une place agréable. « Chaque jour, dit M. Coralli, chaque nuit, j’étais assiégé de gens de tous partis, qui venaient se faire rassurer : on allait piller, on allait égorger, que sais-je ? Je leur répondais : Dormez tranquilles ; à la première maison qu’on pille, je me ferai tuer sur le seuil de la porte. » Pour ne pas dormir après cela d’un profond somme, il fallait, en vérité, n’être qu’un réactionnaire. M. Coralli écrivait aussi à M. Ledru-Rollin, à M. Favre : pas plus de réponse pour lui que plus tard pour M. Trélat ; mais enfin M. Trélat arrive : c’était la réponse en chair et en os. « Nous lui expliquâmes la situation ; il resta muet et nous congédia, prétextant une extrême fatigue. Le lendemain, nous l’attendîmes jusqu’à deux heures dans son cabinet, sans qu’il nous donnât signe de vie. Il parut enfin ; mais la seule réponse que nous en obtînmes, quand nous lui demandions s’il approuvait ou blâmait nos actes, fut : « Je n’ai rien à répondre, je suis ici votre prisonnier. » J’avoue que je fus grandement étonné, et que, rentré chez moi, mon premier soin fut de lui envoyer ma démission. » A l’histoire si intéressante de ses sous-commissaires, M. Trélat aurait bien dû ajouter le rare portrait du commissaire-général qui se croit prisonnier sans l’être.

Le procès de Poitiers, le procès de Bourges, nous ont ainsi, à chaque instant, fourni de ces traits qui caractérisent une époque. Le procès de Bourges surtout marquera dans la nôtre, et pour plus d’âne raison qu’il n’est pas mauvais de dire. La plus forte preuve qu’une société s’en va, c’est lorsque le sentiment du tort commis par un crime public et le besoin d’une peine qui l’expie diminuent et s’effacent dans les consciences. Par ce côté-là comme par tant d’autres, prenons garde à nous. Il s’est introduit dans nos mœurs politiques je ne sais quelle sensiblerie mensongère qui s’attendrit infailliblement d’avance sur les accusés, ou qui s’amourache dévotement des condamnés. Accusés et condamnés sont sous la protection d’une sorte de révérence hypocrite qui défend de dire ce qu’on en pense, à moins qu’on n’en pense beaucoup de bien. Tandis que chaque citoyen devrait considérer le juge comme son substitut et s’identifier à lui en prononçant avec lui que c’est bien fait d’avoir appliqué la peine, il semble aujourd’hui plus séant de se retirer prudemment en soi-même et de laisser le juge dans l’isolement de sa besogne. Cette prudence ne nous plait pas. On connaît la sentence qui a frappé les auteurs du 15 mai : la déportation pour Barbès et pour Albert ; dix, sept, six et cinq années de détention pour leurs plus notables co-accusés. Nous n’avons donc pas à revenir sur les faits du procès, mais nous ne voulons pas nous empêcher de dire l’impression que nous a laissée la physionomie de ces tristes audiences. Qu’est-ce que sont les témoignages des hommes que nous citions en commençant, à côté du témoignage que rendaient chaque mot et chaque geste dans l’enceinte de Bourges ? Qu’est-ce que valent, pour éclairer la révolution de février de sa vraie lumière, qu’est-ce que valent les confessions plus ou moins équivoques des orateurs parlementaires, auprès de cette confession naturelle et sans fard qui sortait là du seul aspect des personnes, du son même de leur voix, du bruit de leur entourage ? Là comparaissaient devant la France ces nouveaux apôtres qui promettaient de donner à la révolution de février sa portée véritable, et qui soutenaient qu’elle n’était rien, si elle n’était pas l’avènement de leurs rêves, en quoi, pour tout dire, ils n’avaient pas si tort. Là nous attendions le symbole de ces hardis régénérateurs, qui traitaient d’intrigans stériles les républicains de la forme, leurs vainqueurs et les nôtres, pour proclamer plus à l’aise la république de la fraternité. Précurseurs quasi mystiques de la fraternité sociale, vous avez confessé dans le prétoire de Bourges que votre dogme n’était pour vous-mêmes qu’un mot vide de sens, puisque, par vos humeurs, vous démentiez si violemment votre religion. Les pauvres pêcheurs juifs, que vous travestissez parfois à votre usage, avec une si niaise indignité, n’en savaient pas assurément si long que vous ; mais, lorsqu’ils se présentaient à l’interrogatoire des magistrats romains, un peu plus farouches, vous en conviendrez, que M. Bérenger ou M. Baroche, ils parlaient et mouraient en frères. Vous, leurs prétendus successeurs, il a fallu vous mettre entre des gendarmes ; il a fallu que la main des gendarmes s’appesantît sur votre épaule pour vous empêcher de vous dévorer.

Personne n’ignorait que, parmi toutes ces factions souterraines poussées au pinacle par le coup de vent de février, chacune n’avait pas de plus cruelle ennemie que sa voisine. Nous avions vu l’amour que M. Ledru-Rollin portait à M. Marrast ; hier encore nous assistions aux amères représailles que M. Duclerc tirait de M. Ledru-Rollin ; le public s’est amusé de bon cœur des gourmades échangées entre M. Pyat et M. Proudhon. Tout cela, cependant, restait dans le cercle parlementaire, quelquefois, il est vrai, passablement élargi par les habitudes montagnardes. Une idée ne périt point parce que ses défenseurs l’adorent et la servent jusqu’au coup de poing inclusivement ; mais une idée est bien malade ou bien vaine, — une foi, pour parler comme M. Louis Blanc, est bien compromise et souillée quand elle a trois ou quatre messies qui se renvoient, avec une entière conviction, le sale reproche d’espionnage. Mouchard ! crie Barbès à Blanqui ; mouchard ! répond Raspail à Huber. Huber, désespéré d’avoir manqué son entrée à la barre de Bourges, nous avertit aujourd’hui qu’il en dira long, puisqu’on a cherché du scandale : ainsi soit-il ! On croirait que la moitié de la république démocratique et sociale passait son temps à surveiller l’autre pour le compte de ces égoïstes bourgeois qui ne savent pas faire ces choses-là eux-mêmes. Et après que le bruit de ces ignobles querelles s’est propagé d’échos en échos, vous n’imaginez pas comme osent encore s’en exprimer les panégyristes officiels de ces dieux d’en bas, des dieux qui ne dédaignaient point pourtant de se familiariser avec la police de M. Delessert. Écoutez un peu : « Que faites-vous, amis ? où vous laissez-vous entraîner ? Est-ce bien de vos poitrines que sont parties ces paroles de récrimination et d’amertume ? Quoi ! vous qui êtes faits pour dominer les passions humaines, pour diriger leurs instincts vers l’œuvre de cette rénovation sociale que nous cherchons tous, vous pourriez céder à vos inspirations intimes, sans songer à ces millions de frères et de travailleurs qui souffrent derrière vous et comptent sur votre union pour leur émancipation prochaine ! »

Inspirations intimes est joli ; c’est la traduction libre du mot de Flotte à Barbès : « Je t’arrangerai, va ; en v’là assez ! » Nous ne citons pas cette prose pour son mérite intrinsèque, nous la citons comme un spécimen entre tant d’autres, comme un faible échantillon du ton déclamatoire sur lequel on se monte en permanence dans toute cette bande de héros à laquelle appartiennent les victimes de Bourges. Oui, c’est encore là ce qu’ils ont confessé à Bourges plus qu’ailleurs, c’est là ce qui ressort de leurs plaidoiries étudiées comme de toutes les œuvres écrites ou parlées du radicalisme ; c’est qu’ils sont de faux grands hommes ; c’est qu’ils n’ont pas seulement de fausses idées, mais aussi de faux sentimens et de faux caractères ; c’est que tout est faux et sonne faux dans leur éloquence comme dans leur conduite ; il leur manque cette force primesautière du naturel et du vrai, sans laquelle il n’y a ni révolutionnaires ni révolutions. Le rôle était pourtant facile ; les pouvoirs publics n’étaient point représentés vis-à-vis d’eux avec une telle vigueur, qu’un peu d’énergie sans apprêt ne dût point tout de suite les rehausser beaucoup. Les témoins à décharge se mettaient presque à genoux pour les adorer, les témoins à charge leur demandaient la permission de les assurer d’une estime incomparable. M. Arago se défendait avec l’indignation la plus humble d’avoir jamais commis l’atroce plaisanterie d’inquiéter M. Sobrier sur la conservation de ses jours. Rendons justice au brave colonel de Goyon : il n’y a guère que ce soldat qui ait été un libre citoyen devant la justice ; il ne s’est pas gêné pour avouer et revendiquer l’office militaire qu’il attendait au besoin des deux dragons dont il avait procuré la compagnie à M. Sobrier : sur quoi celui-ci a déclaré qu’il lui pardonnait comme Jésus-Christ à ses bourreaux. En revanche, M. Marrast était enrhumé, M. Ledru-Rollin protestait que sa main eût séché avant de signer l’ordre de tirer sur le peuple (toujours ce même peuple de théâtre), et M. Raspail disait agréablement à M. Buchez, qui s’en allait après avoir fait sa petite déposition : « Vous avez bien un remords, un petit remords. » M. Buchez, en effet, sur son tranquille fauteuil de témoin, avait tout l’air de se croire encore sur son terrible fauteuil du 45 mai, c’est-à-dire fort contrarié. Enfin, M. Bérenger est un criminaliste humanitaire, et l’on peut être bien sûr que M. Baroche ne sera jamais un Laubardemont.

Tout cela n’était donc pas assez formidable en soi pour gêner ou diminuer quiconque eût été grand par lui-même au banc des accusés. La grandeur, telle qu’on l’entend dans cette école qui veut être populaire, c’était M. Barbès qui était appelé à la représenter. Raspail et Blanqui se défendaient chacun à sa manière : Blanqui en habile homme qui a du métier ; quant à Raspail, c’est, à s’y méprendre, un vertueux patriarche de feu Ducray-Duminil. Barbès ne se défendait pas, et, prenant à chaque instant la parole, ne cessait pas de le dire. Lorsqu’à la fin il a parlé d’une seule haleine, on a pu voir une fois de plus ce que c’était que les exagérations banales et la pompe vulgaire sous laquelle les dramaturges de ce temps-ci cachent le néant de leurs drames. La déclamnation ne nous émeut pas : il faut d’autres mérites que ceux de M. Barbès pour s’arroger le droit de demander pardon à la France et à l’humanité de ne les avoir pas mieux servies. La France et l’humanité n’exigent de chacun que ce qu’il peut donner dans la mesure de son intelligence, et non pas dans la mesure de son orgueil. Le tort de ces sauveurs de la patrie et du genre humain, qui abondent chez nous, c’est de prendre toujours l’une de ces deux mesures pour l’autre. De là cette tension perpétuelle qui finit par leur rompre le jugement et les marquer de quelque trait où l’on pressent la folie ; de là cet effort infructueux, cette aspiration essoufflée vers le sublime ; de là ce pastiche incessant de toutes les grandes histoires avec lequel ils s’en font eux-mêmes une si petite.

Sérieusement, n’est-ce pas étrange de voir ces écoliers plagiaires régner sur de certaines foules et nous pousser dans un nouveau Bas-Empire où les rhéteurs pourront être des tribuns ? Ce langage convenu, cette imitation fastidieuse, ce faux continuel est en effet à l’ordre du jour dans tout le parti ; écoutez un correspondant de la Vraie République vous raconter la ruine d’un condamné de juin, un marchand de bois de la rue Ménilmontant ; les voisins remplissent son chantier désert : « Malheureux Derteract ! s’écriait une femme du peuple, quelle récompense est la tienne ! Toi si dévoué, si grand d’ame, toi l’exemple vivant du travailleur-peuple ! — Un vieillard était là également qui pleurait ; il laissa échapper lentement ces paroles : Mon Dieu ! qu’elle est à plaindre, la justice qui s’égare à ce point d’infliger un châtiment au citoyen qui a mérité la couronne civique ! » Ce sont bien là les vieillards et les femmes des sombres rôles de l’Ambigu et de la Gaieté ; ce sont des figures de cire qui ne respirent ni ne marchent tout de bon : c’est le faux à froid. Lisez les envois d’argent des souscripteurs qui paient les amendes du Peuple et jettent à l’envi leur obole « dans la gueule du fisc ! » le faux, toujours le faux ! Lisez les feuilletons dans lesquels on représente Maximilien Robespierre montrant ses images à sa sœur quand il était petit, nourrissant avec amour des pigeons ou des moineaux, et pleurant la mort « de ses pensionnaires emplumés. » Faux style, faux esprit ! la guillotine mignarde ! tout cela faux comme la fantasmagorie financière de M. Proudhon, qui vient, à ce qu’il paraît, de mettre la clé de sa banque sous la porte pour prendre celle des champs.

Comment toutes ces faussetés peuvent-elles cependant exercer tant d’empire sur la multitude ? C’est qu’elles vont à l’adresse des appétits matériels qui assiègent aujourd’hui l’ordre social ; elles les déguisent et les parent ; elles semblent couvrir ou relever le but grossier qu’ils se proposent. Ces appétits demeurent au fond de l’homme avec leurs exigences et leur tyrannie ; la société est faite pour les contenir : lorsque la société branle sur sa base ou se dissout, ils reparaissent à la surface et réclament leur part de butin. Nous en sommes là, sauf réserve, et les vendeurs d’éloquence ne chômeront pas de clientèle tant que la société ne sera pas rassise et raffermie. Resserrons donc au plus vite les liens des institutions, défendons tous les ressorts de l’organisation publique contre des attaques inconsidérées ou perfides. Un pouvoir fort sera toujours le plus sûr rempart contre les doctrines anti-socialistes, parce qu’il leur opposera, pour ainsi dire, une objection de fait. Les propagandistes nieront qu’il puisse résister il résistera.

L’assemblée national n’est pas assez généralement pénétrée de cette persuasion ; née dans l’accès révolutionnaire, elle ne sent pas aussi bien que le pays, maintenant refroidi, cet absolu besoin d’une force publique. Elle se figure trop qu’elle est encore elle-même cette force si désirable, et elle ne s’aperçoit pas assez que la lente approche de sa fin musé son crédit, que les violences de ses débats n’ont point ajouté à sa considération, que les pugilats de ses montagnards achèveront de la ruiner. Sa majorité s’abandonne trop volontiers à des rancunes ou à des préventions qui lui font sacrifier les intérêts durables du pays au plaisir stérile de contrarier un gouvernement qu’elle ne soutient qu’en le chicanant. M. Faucher surtout a l’honneur de cette bizarre inimitié : il la mérite par son active énergie, qui ne se lasse ni ne se rebute au milieu de tant d’épines. Nous lui reprocherions de ne pas se faire plus gracieux, s’il n’avait rencontré dès l’abord une opposition décidée à lui être désagréable. La lutte ainsi ouverte, M. Faucher était homme à tenir la gageure. En attendant, ce qui souffre de ces mauvais vouloirs, c’est la chose publique. M. Faucher a prié d’anciens préfets de reprendre leurs fonctions après qu’ils avaient sollicité et obtenu leur retraite. Grande rumeur dans toute la gauche : les préfets réintégrés sont traités de faussaires. M. Faucher leur délivre dans le Moniteur un juste brevet d’honorabilité ; torrent de colères et d’injures sur la tête de M. Faucher, qui, par nature peut-être, aime assez à nager contre le courant. Les préfets ont été mandés par-devant la commission du budget, qui a fonctionné comme un petit saint-office et requis des médecins-jurés, sans autre délicatesse. On a dû reconnaître alors que ces anciens serviteurs de l’état avaient du mérite à le servir encore avec leur santé compromise, et la commission en a été pour sa courte honte. Mais tous les préfets retraités posséderont-ils réellement des infirmités si favorables ? Il serait très possible qu’on ne gagnât pas beaucoup à pousser la question plus loin. Les plus vifs accusateurs de M. Faucher ne sont pas bien sûrs de n’avoir pas eu jadis la même humanité que lui par rapport au même chapitre. Pour peu que la prudence revienne à temps, on s’abstiendra de jeter plus d’alarme dans l’administration.

Est-ce encore une belle victoire d’avoir supprimé le traitement du général Changarnier, pour lui retirer le double commandement qui a fait depuis trois mois la sécurité de Paris ? Une assemblée à la veille de sa dissolution a-t-elle pu raisonnablement priver le pouvoir exécutif, qui ne s’en va point avec elle, du fidèle appui de ce bras énergique ? On invoque plus ou moins à propos la loi de 1831 ; l’assemblée sera mise à même de voter la suspension temporaire d’une loi qui ne saurait régler notre état présent. Nous verrons si la majorité de l’autre jour était la bonne. Serait-ce enfin une œuvre patriotique de finir la discussion des budgets en mutilant ceux des finances et de la guerre ? On prête ce complot à toute une partie de l’assemblée. Si la pitoyable campagne de M. Lherbette contre certains pensionnaires du trésor devait être le signal de cette attaque, nous nous réjouirions du mauvais augure sous lequel les conjurés débutent. Nous nous réjouissons moins du scrutin qui vient de reformer le conseil d’état. Le mécanisme qu’il introduit dans ce grand établissement politique ne nous semblait guère propre à fortifier l’institution : nous souhaitons que l’institution ne pèche pas en outre par les personnes. Pour un homme de talent qui se rencontre dans le conseil parmi les nouveaux venus, il en est beaucoup dont la science et la sagesse administrative ne nous sont guère démontrées, et il y manque des membres anciens dont l’absence nous afflige, M. Baude notamment, qui méritait à coup sûr, dans la liste de la rue de Poitiers, la place que M. Lasnier s’y est faite. Sait-on et comment et pourquoi ?

Voilà donc comme vont les affaires chez nous, assez incertaines en somme, si ce grand parti de l’ordre dont M. Guizot sollicite ardemment la formation dans sa circulaire ne se hâte pas de prendre en main les rênes de l’opinion publique, et d’agir comme un seul homme en oubliant les divisions d’autrefois. Nous ne voulons pas dire que cet oubli soit facile, nous voulons croire que chacun l’obtiendra de son patriotisme. Autrement où seraient les soldats, si les chefs s’éclipsaient et s’annulaient dans l’ombre de leurs vieux ressentimens ? Il y a bon nombre de cœurs énergiques et de citoyens honnêtes qui ne demandent qu’à servir la cause trop malade d’une société en péril ; mais ils ne veulent plus voir à leur tête les secrètes passions, les sourdes rivalités, les mesquines jalousies qui ont déjà failli tout perdre : ils se décourageraient vite, s’ils ne sentaient au-dessus d’eux que des talens et point encore des caractères.

Au dehors, la guerre en Danemark et en Hongrie, la Sicile et Gênes en feu, Gênes réduite par le canon piémontais, et derrière les gouvernemens de Naples et de Piémont, l’Autriche ; derrière l’Autriche, la Russie. Cette perspective n’a rien qui puisse nous dédommager beaucoup de nos soucis intérieurs.



LA MÉDIATION ANGLO-FRANÇAISE À PALERME


Palerme, 9 mars 1849 [1].

Les derniers efforts de la médiation à Naples ont été pénibles. Après avoir longuement débattu les conditions de l’arrangement à intervenir entre Naples et la Sicile, et avoir obtenu à grand’peine des termes avantageux et convenables au point de vue de la liberté civile et politique de la Sicile, il fallait spécifier des mesures qui donnassent des garanties à ces concessions libérales, et qui, en rassurant les personnes sur les conséquences de leur conduite passée, pussent préparer les esprits à accepter l’accommodement.

Il n’y avait aucune chance de pouvoir s’entendre, si on conservait la prétention de faire entrer des troupes napolitaines à Palerme : toutes les opinions sont unanimes à cet égard. Il était évident, d’un autre côté, qu’une des bases de la réconciliation devait être un complet oubli du passé, et par conséquent une entière amnistie pour tout acte politique. La concession de ces conditions, regardées comme indispensables, n’avait pu être obtenue du général Filangieri, qui s’y refusait absolument, et qui avait déclaré n’avoir plus rien à accorder au-delà de ce qui était déjà stipulé avec les plénipotentiaires. Il fallut que les ministres de France et d’Angleterre, auxquels se joignirent les deux amiraux, se rendissent à Gaëte, auprès du roi, pour lui exposer eux-mêmes la situation et l’amener aux concessions nécessaires. Le roi reçut avec beaucoup de bienveillance les quatre hauts personnages, et leur accorda ce qu’ils étaient venus lui demander. Il fut convenu que les troupes napolitaines n’entreraient point à Palerme, et que la ville et les forts resteraient confiés à la garde nationale. Il fut question aussi de l’oubli dans lequel devaient être mis les événemens passés, et le roi dit que son intention n’était pas de punir, et qu’on se bornerait à faire sortir de la Sicile quelques personnes qui en compromettaient la tranquillité.

On regarda dès-lors les négociations comme terminées à Naples, et les amiraux qui s’étaient chargés de proposer ces conditions aux Siciliens se préparèrent à partir pour Palerme. On n’attendait plus que les proclamations, qui s’imprimaient, et l’on devait mettre sous voiles le 3 mars, quand, le 2 au soir, l’amiral Parker fit savoir au ministre de France qu’il avait eu connaissance, dans la journée, d’une liste de quarante-cinq noms de Siciliens qui étaient désignés comme ne devant pas profiter du bénéfice de l’amnistie ; qu’il ne pouvait consentir à une pareille mesure, et qu’il ne partirait pas, si elle n’était révoquée ; qu’en conséquence il se proposait de se rendre dès le lendemain à Gaëte auprès du roi pour lui parler dans ce sens, et qu’il demandait à l’amiral Baudin de se joindre à lui. L’amiral Baudin témoigna à l’amiral Parker qu’il partageait ses sentimens. Le 3 mars, les deux amiraux se rendirent à Gaëte sur la frégate à vapeur le Vauban. Admis auprès du roi, ils déclarèrent qu’ils ne se chargeraient point de porter aux Siciliens les conditions proposées, s’ils n’étaient point en mesure d’annoncer un complet oubli du passé ; que cet acte de clémence et d’humanité pouvait seul faire réussir leur démarche, en assurant à l’arrangement stipulé le caractère de réconciliation que la médiation cherchait à lui donner. Le roi répondit qu’il ne connaissait aucun des noms portés sur la liste dont les amiraux venaient de lui parler ; qu’il s’était borné à vouloir éloigner quelques hommes dangereux, mais qu’il était tout disposé à oublier le passé, et que, puisque les amiraux jugeaient que l’on devait faire plus encore, il s’en remettait entièrement à eux. Il montra enfin une très grande modération et beaucoup de facilité. Tout étant dès-lors définitivement réglé, les amiraux partirent pour Palerme le 4 mars au soir. Le 6 au matin, les deux divisions étaient mouillées devant la ville. Dès le même jour, les amiraux allèrent rendre visite au ministre des affaires étrangères, prince Butera, et au président, Ruggiero Settimo ; le lendemain, ils portèrent au conseil des ministres les conditions de l’arrangement proposé.

Les amiraux purent reconnaître tout d’abord, dans cette région officielle, une grande inquiétude, de l’agitation, une exaltation mal contenue. Les discours du prince Butera et du président tendaient à prouver que, malgré le désir que le gouvernement pouvait avoir de ne plus recourir aux armes, il ne lui serait pas possible de prendre sous sa responsabilité la proposition au parlement d’un arrangement qui n’aurait pas pour base la complète indépendance de la Sicile, et qui replacerait cette île sous la domination du roi de Naples. Ce ne furent là d’abord que des paroles officieuses, et le conseil, en recevant officiellement la communication des amiraux, ne fit point de démonstration d’opinion. Il se borna à dire que le gouvernement ne pouvait prendre aucune résolution, et que le parlement seul avait caractère pour donner un avis. L’audience ne fut pas longue. Les pièces remises par les amiraux entre les mains du ministre des affaires étrangères ne furent pas même ouvertes en leur présence.

C’est aujourd’hui, 9 mars, que le gouvernement doit porter aux chambres le décret du roi de Naples qui renferme les conditions accordées à la Sicile. Quel accueil fera-t-on à ces conditions ? Les dispositions des Palermitains ne font guère espérer une solution favorable. Bien que la noblesse et la classe moyenne, en s’organisant en garde nationale, aient constitué une force qui leur assure le pouvoir et qui a réussi à maintenir l’ordre, néanmoins elles ne sont pas complètement maîtresses de la situation. Les opinions exaltées, les clubs où elles s’élaborent et d’où elles sortent, rencontrent un puissant auxiliaire dans l’animadversion générale qui poursuit le roi de Naples et dans ce désir d’indépendance, désir plus passionné que raisonnable, qui anime tous les Siciliens. Le parti extrême dit que les conditions que l’on propose et que l’on connaît déjà par ouï-dire sont inacceptables. — Plutôt que de subir le joug du roi de Naples, crient les meneurs, il faut périr et s’ensevelir sous les ruines de Palerme. Il n’est point nécessaire de lire le décret de Ferdinand jusqu’au bout ; il suffit de savoir qu’il est signé Ferdinand. La Sicile a juré la déchéance des Bourbons et l’indépendance ; elle doit être fidèle à son serment. Elle peut perdre encore sa liberté et succomber les armes à la main ; elle ne veut pas, par une transaction, abandonner ses droits à l’indépendance. Ces droits, elle les revendique au nom de ses anciennes institutions et de la constitution de 1812, qui les a formellement stipulés. Elle est en état de vivre d’une existence séparée, et les Siciliens sont un peuple distinct de celui qui habite le reste de l’Italie. On peut lui refuser aujourd’hui un appui pour l’aider à établir cette indépendance ; mais la force ne prévaudra pas toujours sur la justice, et le jour viendra où le principe de sa nationalité, de son autonomie, triomphera. La Sicile ne doit rien sacrifier de ce droit ; depuis long-temps, elle souffre plutôt que de l’abandonner, elle saura souffrir encore.

En vain essaierait-on de ramener ces exaltés sur le terrain de la réalité en leur disant que ce droit à l’indépendance qu’ils prétendent avoir, jamais personne ne le leur a reconnu, et que cette indépendance n’est dans les intérêts d’aucune des puissances de l’Europe ; que, pour la leur assurer, il faudrait porter dans les relations des autres peuples un trouble dangereux ; que les intérêts ou les désirs d’un seul ne peuvent prévaloir contre les intérêts de tous dans une communauté ; que le fait de la réunion de la Sicile à la couronne de Naples est passé avec force de chose jugée dans le droit politique de l’Europe depuis 1815 ; que tout ce que l’Europe leur doit, c’est de leur faire obtenir des conditions d’existence meilleures que celles qui ont été le partage de la Sicile depuis trente ans ; qu’aujourd’hui il s’agit pour eux de choisir, ou des conditions honorables garanties par la France et l’Angleterre, ou les hasards d’une guerre dont les chances sont contre la Sicile, et dans laquelle ils ont débuté par une défaite qui a donné pied à l’ennemi sur leur territoire. Quand la question est posée aussi catégoriquement, les exaltés difficile la déplacent, parlent de leur histoire du temps des Grecs et des Normands, du triomphe probable des nationalités, de l’impossibilité d’un abandon de la part de l’Angleterre et de la France, liées à la cause sicilienne, l’une par intérêt, l’autre par principes ; ils font valoir les forces que la Sicile a acquises depuis huit mois et celles qu’elle peut acquérir encore, enfin le courage sicilien et l’enthousiasme général qui anime le pays.

Le gouvernement, c’est-à-dire le ministère et le parlement, ne paraît pas assez fort pour contenir ce parti exalté et le dominer. Il en subit évidemment la pression, et c’est là qu’est le danger. Il n’osera peut-être pas faire connaître la vérité et combattre pour la raison en éclairant l’opinion sur les vrais intérêts de la Sicile. Ici, comme dans toute l’Italie, ce seront les clubs et la rue, cette négation de tout gouvernement, qui feront la loi. Il y a bien un parti modéré. On suppose qu’une grande portion de la garde nationale, les bourgeois et les marchands, dont les intérêts souffrent beaucoup de la situation actuelle, désirent vivement en sortir, et qu’ils se soumettraient sans trop de difficultés aux conditions proposées. Le clergé, surtout celui qui est riche, aspire certainement à voir les affaires s’arranger pacifiquement, les grands propriétaires et la plupart des nobles sont dans les mêmes dispositions ; mais quelle est la force de ce parti ? Comment pourra-t-il se manifester dans un moment de fière comme celui-ci ? A-t-il assez de courage pour parler, assez d’union pour agir ? Prendra-t-il une initiative ? Comment fera-t-il pour cela ? Saura-t-il vaincre la peur que lui inspire la populace et secouer l’influence que font peser sur lui les clubs et le gouvernement ?


14 mars.

Les affaires n’ont pas beaucoup marché. Le gouvernement, très incertain de la conduite qu’il doit tenir, cherche à gagner du temps et invente toutes sortes d’objections dilatoires. Voici une des premières qui aient été imaginées. Le parlement a juré la constitution ; il a décrété la déchéance et a déclaré l’indépendance : il ne peut donc se prononcer sur les propositions du roi de Naples. En conséquence, il doit se dissoudre. On recourra à de nouvelles élections générales, faites dans l’intention spéciale et connue à l’avance d’interroger l’opinion du pays sur la question posée à la Sicile par les puissances médiatrices. Cette combinaison a la logique pour elle, et, comme elle aura une perspective d’arrangement, quelque incertaine qu’elle soit, les amiraux l’auraient sans doute admise, si elle avait été manifestée par le parlement ; mais il paraît que cette mesure avait des chances de réussite qui n’auraient fait le compte ni des meneurs ni du parlement lui-même : ils auraient craint, en interrogeant le pays, de le voir leur échapper. Il y a des exemples ailleurs de pareilles déceptions. L’idée a donc été abandonnée.

On a eu recours alors à des chicanes et à des arguties. Le ministre des affaires étrangères a accusé réception du décret du roi, ou, comme il l’appelle, de l’acte de Gaëte ; il a demandé en même temps comment le gouvernement sicilien devait considérer la venue des amiraux, et si les deux nations agissaient seulement avec le caractère de médiateurs officieux. C’était là une question singulière, à laquelle répondent assez explicitement les lettres des ministres de France et d’Angleterre aux amiraux et les lettres des amiraux eux-mêmes. Ces documens établissent bien clairement qu’il s’agit d’une médiation bienveillante et officieuse, et que les puissances n’ont l’intention d’employer aucun moyen de coercition ; qu’au mois de septembre dernier, elles ont dû menacer le roi de Naples de la force pour arrêter des hostilités auxquelles il était humain et rationnel de chercher à substituer des négociations, mais que, si désormais les négociations ne pouvaient réussir, et si la Sicile n’acceptait pas les conditions proposées et qui sont un ultimatum, les puissances se retireraient et laisseraient la guerre avoir son cours.

Cette première objection repoussée, le ministère sicilien en a imaginé une autre non moins bizarre. Il est dit dans l’acte de Gaëte que tout ce qui a été fait depuis le 12 janvier 1848 en Sicile est regardé par le roi de Naples comme non avenu : le ministère en conclut que ni le parlement sicilien ni le gouvernement qui en est l’expression n’existent pour le roi, et que par conséquent ils n’ont pas caractère pour traiter avec lui. La réponse à cette misérable chicane a été assez sévère ; les amiraux commencent à se lasser de ces subterfuges.

Il devient en effet de plus en plus évident que le seul but est de gagner du temps. Dans la séance du 9, où l’on pensait que les ministres soumettraient au parlement l’acte de Gaëte, il n’en a pas même été question. On a voté d’urgence un projet de levée en masse de tous les hommes valides de dix-huit à trente ans. Les préparatifs apparens de guerre se sont multipliés. Des troupes se sont dirigées vers Catane, où l’on suppose que les hostilités recommenceront. Les journaux deviennent de plus en plus violens et ont commencé à injurier la médiation. Les reproches les plus amers sont jusqu’ici pour les Anglais, sur lesquels on avait plus compté que sur nous pour la défense de prétentions exagérées qui pouvaient tourner à leur profit ; mais on a aussi des paroles de colère contre la France, à laquelle on dit qu’il n’est pas digne d’un gouvernement libre et républicain de prendre parti, comme nous le faisons, pour l’infame bombardatore. On voudrait bien jeter la mésintelligence entre les deux amiraux médiateurs ; mais cela n’a pas été possible, et ils ont agi jusqu’ici avec l’entente la plus parfaite. Une conformité complète d’opinions sur la question actuelle, les relations d’amitié qui les lient depuis long-temps, ont déjoué toutes les suggestions et toutes les tentatives. Quelques légères dissidences sur les moyens d’exécution ne les empêchent pas de tendre du même pas vers le but.

Il n’en est pas tout-à-fait de même des Anglais et des Français, officiers et résidens. Les Français sont au fond assez indifférens, bien que quelques-uns d’entre eux aient certainement du penchant pour une cause dont le principe est après tout respectable. Quant aux Anglais, ils ne cachent pas leur sympathie pour la Sicile ni les espérances qu’ils entretiennent. C’est là, je crois, un sentiment général chez les Anglais, et le revirement de politique de lord Palmerston n’est pas une concession à l’opinion publique. Il faut plutôt l’attribuer à son désir de compromettre la France avec l’Angleterre dans la prévision d’une action prochaine à exercer sur la Russie.


18 mars.

Les Siciliens paraissent décidément ne plus vouloir rien entendre. Le parti modéré s’efface de plus en plus. Une modification vient d’avoir lieu dans le ministère, où elle ramène M. Stabile, l’un des hommes les plus ardens et les plus intelligens que la révolution ait conduits à la direction des affaires, et qui, après avoir été renversé du ministère il y a trois mois, a continué d’exercer une grande influence comme président de la chambre des communes. On assure, à tort ou à raison, qu’il est sous l’influence anglaise, et qu’il représente le parti qui est plus disposé à choisir le protectorat anglais qu’à subir la domination napolitaine. Un certain M. Calvi a aussi été appelé à faire partie de ce nouveau ministère. Ce nom est significatif. M. Calvi est le représentant de l’opinion républicaine. Jusqu’ici, cette opinion n’a qu’un petit nombre d’adhérens à Palerme et dans la Sicile. Les traditions, les coutumes, l’état actuel du pays, où la classe moyenne ne fait que de naître, la repoussent. L’opinion républicaine se fait sa place pourtant, et il a fallu, par esprit de conciliation, la laisser entrer dans le gouvernement. Cette nomination excite quelques défiances.

La signification de ces changemens ministériels est certainement contraire aux chances d’accommodement. Aussi la violence des discours augmente-t-elle, et l’agitation commence à se montrer dans la rue. Il s’est formé d’abord des attroupemens où l’on a parlé d’aller faire des démonstrations devant, les consulats de France et d’Angleterre et d’en arracher les écussons ; il a fallu que la garde nationale prit les armes. Le gouvernement, poussant et poussé, a crié aux armes et à la guerre. Avant-hier des placards avaient engagé les habitans à se rendre dans un lieu désigné pour y travailler à des ouvrages de défense. Hier, le peuple s’y est porté en foule immense, hommes jeunes et vieux, gardes nationaux, prêtres même ; des enfans, des femmes, et parmi celles-ci les sommités de l’aristocratie, s’étaient joints au cortége. Certains récits portent le nombre des travailleurs à quarante mille. J’en ai vu de douze à quinze mille, revenant armés de pelles et de pioches ou portant des paniers. Ils marchaient en rang avec assez d’ordre. De nombreuses bannières, quelques drapeaux siciliens, des lambeaux de toute espèce, ornés de fleurs et de feuillages, étaient arborés sur des branches d’arbre ou sur des gaules. Des tambours battaient à assourdir, et tout ce peuple poussait des cris de Viva la Sicilia, guerra, querra, morte al Borbone ! Ils ont défilé ainsi pendant des heures sur la route de la Bagaria, par la Marine et la rue de Tolède, se répandant ensuite dans tous les quartiers de la ville. Si l’on n’avait pas le souvenir de ce qui s’est passé à Messine, et si l’expérience n’avait pas montré, en maintes circonstances, le peu de fond qu’il faut faire de ces exagérations italiennes, on pourrait, à la vue de manifestations qui ont un tel caractère d’enthousiasme et d’unanimité, regarder la partie des Napolitains comme perdue ; mais les Siciliens, passez-moi la comparaison, sont un peu comme une bulle de savon : plus elle s’enfle, plus elle s’habille de riches couleurs, et plus elle est près de crever.

En s’adressant ainsi aux passions de la foule, en les remuant pour en faire sortir le patriotisme et l’élan d’une résistance énergique, le gouvernement de la Sicile, le parlement, la garde nationale, toute la classe noble et moyenne, qui, jusqu’ici, a dominé la situation et dont l’œuvre laborieuse et louable a été d’assurer l’ordre et de maintenir la tranquillité d’une société si fortement ébranlée, cette classe joue un jeu bien dangereux. La foule, le peuple, quand il s’agglomère ainsi, reconnaît sa force, s’anime, s’enivre. A son premier mouvement d’enthousiasme, mouvement honorable, mais passionné et irréfléchi, en succèdent bientôt de coupables. L’envie, la cupidité comprimées, quand ce peuple était parqué dans ses quartiers et qu’il ne pouvait agir faute d’organisation, se réveillent et prennent une nouvelle ardeur. Au milieu de cette foule presque entièrement composée des basses classes de la population et où quelques centaines de gardes nationaux étaient comme noyés et se distinguaient à peine, je voyais apparaître le spectre de 1820, et je me rappelais les désordres, les excès que, dans une autre révolution, avait commis la populace, maîtresse de Palerme. Dieu veuille que la Sicile ne revoie pas ces mauvais jours !

Pendant que la situation se dessine ainsi dans les rues, le gouvernement, entraîné, suit le flot qu’il a soulevé. Le ministre des affaires étrangères a déclaré que décidément il était obligé de faire savoir aux amiraux que le gouvernement ne pouvait pas proposer au parlement les conditions de l’édit de Gaëte dans la forme où elles étaient apportées. Cette déclaration, noyée dans de longues périphrases, a aigri les amiraux, convaincus que désormais tout arrangement est impossible. Ils ont répondu qu’ils avaient, de leur côté, le regret de penser que si cette résolution était définitive, il ne restait plus aux deux puissances qu’à dénoncer l’armistice, à se retirer, et à laisser les hostilités avoir leur cours. On a peine, de part et d’autre, à se dire le dernier mot, et l’on cherche les moyens de suspendre un dénoûment que tout le monde redoute. L’amiral Baudin a vu le prince Butera, et a insisté sur tout ce que présentait de peu sérieux l’argumentation chicanière par laquelle le gouvernement sicilien refuse de porter aux chambres l’acte de Gaëte et les pièces qui l’accompagnent. Il lui a dit que le devoir de ce gouvernement, dans une circonstance aussi grave pour la Sicile, était de négliger les formes pour aller au fond de la question, et de poser nettement au parlement ce grand dilemme, ou de la soumission aux conditions proposées, ou de la guerre. Il a ajouté que d’ailleurs, s’il y avait réellement quelque point par où l’acte de Gaëte dût être commenté et qui soulevât des objections, le gouvernement sicilien n’avait qu’à le faire connaître aux amiraux, qui examineraient et répondraient. Le prince avait promis d’abord de s’expliquer à cet égard et d’en écrire ; mais il s’est ravisé et a persisté dans ses premières objections. L’amiral Parker, de son côté, n’est pas resté inactif, et il a fait demander au ministre des explications sur cette déclaration « que le gouvernement sicilien ne pouvait présenter aux chambres les conditions de l’acte de Gaëte dans leur forme actuelle. » On a obtenu, pour réponse, qu’il était entendu par là que le gouvernement ne pouvait recevoir les conditions de l’acte de Gaëte comme une communication directe du roi de Naples, mais que, si ces conditions étaient proposées par les amiraux comme représentans des puissances médiatrices, on les porterait aussitôt au parlement.

Les amiraux, pour montrer leur désir de ne négliger aucune chance d’accommodement, se sont décidés à consulter sur cette prétention du gouvernement sicilien leurs ministres respectifs, et à leur demander si la communication des conditions de l’acte de Gaëte pouvait être faite directement par les puissances médiatrices. Tout en donnant aux Siciliens cette dernière marque de leurs dispositions conciliantes, les amiraux ont cependant dénoncé l’armistice à compter du 19, pour le cas où les ministres de France et d’Angleterre à Naples répondraient qu’on ne peut rien faire de plus que ce qui a été fait. Les deux parties auraient alors le droit de reprendre les hostilités le 29 mars. Le vapeur anglais l’Ardent part ce soir pour Naples avec ce dernier espoir de la médiation.

On peut, à ce qu’il semble, considérer dès à présent la partie comme perdue et la médiation comme ayant échoué. Triste conclusion d’efforts généreux et raisonnables ! On est pris de grande pitié, quand on pense à tous les maux qui vont fondre sur ce malheureux pays, et qu’il aurait évités peut-être, s’il avait eu un gouvernement plus sage, plus énergique, plus intelligent, qui comprit mieux les nécessités du moment, et qui, au lieu de suivre la passion populaire et de la surexciter, se fût attaché à éclairer l’esprit public et à le guider dans la voie de la raison. Ces reproches s’adressent aussi à la noblesse, qui, n’ayant plus aujourd’hui de motifs sérieux pour repousser un arrangement, ne montre tant d’ardeur que par crainte de la populace et des clubs. Pourtant le blâme le plus sévère doit retomber sur la classe moyenne, qui avait la situation dans ses mains, et qui, au lieu d’envisager sérieusement ses véritables intérêts et la réalité des faits, se laisse aller à une passion puérile et vaniteuse. Elle compromet aujourd’hui le pays en soulevant une populace qu’on peut comparer à une bête sauvage qu’à force de soins un maître patient et ferme a pu apprivoiser, mais qui reprend sa nature, si elle est excitée imprudemment et si on lui fait respirer l’odeur du sang.

Hier encore, cette dangereuse populace, en se rendant en foule sur le lieu du travail national, montrait ces dispositions de plus en plus exagérées qui annoncent la tempête. Les cris redoublaient, et avec eux l’enivrement. Des groupes passaient des cris aux vociférations, proféraient des menaces de mort aux Bourbons et aux royalistes, et, par une pantomime hideuse, décapitaient en effigie leurs ennemis à coups de hache. Des femmes les excitaient, car ce sont toujours les plus passionnées. Les officiers des escadres qui parcouraient les rues étaient arrêtés par ces démonstrations sauvages. On commençait à hurler contre les belles voitures, et la foule se plaignait que les chevaux de maître ne fussent pas attelés aux charrettes. On lit sur certaines affiches les mots suivans : Viva la guardia nazionale, ma senza armi, perché siamo tutti fratelli. Il y a quelques jours, cette garde nationale aurait réprimé ; aujourd’hui elle laisse faire : demain elle sera victime. Puissent mes prévisions être démenties !


21 mars.

Le vapeur français le Caton est arrivé hier matin, venant de Naples. On savait déjà à Naples de quelle manière les premières ouvertures faites ici par les amiraux avaient été reçues, et le gouvernement napolitain réclamait avec instance la faculté de reprendre les hostilités. Le général Filangieri a écrit à cet égard aux ambassadeurs une lettre où il fait valoir le décret du parlement sicilien pour la levée en masse de la population. Il fait remarquer en outre que les Siciliens attendent d’Angleterre des frégates à vapeur, que ce moyen de guerre peut l’embarrasser beaucoup, et que, par conséquent, tout temps perdu en négociations rend sa tâche plus difficile à remplir. Ces réclamations sont fondées, il faut le reconnaître.

Le roi de Naples s’est résolu à dissoudre les chambres napolitaines, qui continuaient à se montrer très hostiles au ministère dont elles ont demandé itérativement le renvoi en menaçant de refuser l’impôt. Le ministère, en proposant au roi le renvoi du parlement, lui a adressé un rapport dans lequel il énumère les raisons qui rendent cette mesure indispensable. Une des principales, c’est que la chambre des députés n’est pas la représentation sincère du corps électoral ; des manœuvres de partis ont contrarié l’exercice du droit d’élection, de telle sorte qu’un quart à peine des électeurs a voté. Cet acte du roi Ferdinand donnerait une nouvelle ardeur à la résistance des Siciliens, s’il pouvait encore être besoin d’exciter la passion populaire. « Quelle confiance, disent les Siciliens, pouvons-nous avoir aux promesses du roi Ferdinand, quand nous le voyons abolir de fait la constitution dans son royaume de Naples ? » A cela il est difficile de répondre d’une manière bien satisfaisante, et l’argument puisé dans la garantie des puissances médiatrices ne suffit pas à convaincre.

L’Ariel est arrivé ce matin de sa tournée sur les côtes de Sicile. Il était allé remettre à tous les agens consulaires de France et d’Angleterre les documens relatifs à l’arrangement. Parti de Palerme à l’improviste, il a été reçu assez paisiblement dans les premières localités où il a paru. A partir de Sciacca, les populations, que les meneurs du parti exalté avaient eu le temps d’avertir et de préparer, ont montré une grande effervescence. Des cris de guerra ! et morte al Borbone ! ont retenti aussi bruyamment qu’à Palerme. A Girgenti, la manifestation a pris un caractère tout-à-fait inquiétant, et la position du capitaine de l’Ariel se rendant chez les consuls est devenue critique. Il a fallu toute sa prudence et sa fermeté pour le tirer sans encombre de ce mauvais pas.

La disposition à la résistance paraît donc aujourd’hui générale dans toute la Sicile. Le mot d’ordre est donné par les clubs ; les exaltés dominent, le gouvernement encourage, les modérés effrayés crient comme les autres, plus fort que les autres. Il est devenu impossible d’apprécier la force relative de l’opinion modérée et de l’opinion exagérée, de celle qui accepterait volontiers la paix et de celle qui se jette dans la guerre comme dans un dernier refuge. L’apparente unanimité des démonstrations, l’ardeur des cris, l’exagération des discours, l’attitude belliqueuse, tout cela ne prouve pas grand’chose à ceux qui connaissent l’Italie, et il n’en faut rien conclure quant au résultat définitif, lorsqu’on en viendra au fait et qu’il faudra se battre sérieusement. Il y a là présent le souvenir de Messine. Les cris, les sermens, la jactance, n’ont pas manqué ; au moment décisif, quinze cents hommes ont combattu, et le reste s’est débandé. Des milliers sont venus chercher refuge sur nos vaisseaux, où ils arrivaient avec leurs armes et leurs gibernes pleines de cartouches, ce qui ne les empêchait pas de proférer toutes sortes d’injures contre les Napolitains, devant lesquels ils fuyaient, et de les appeler des lâches. On m’a raconté que, pendant qu’ils étaient réfugiés sur le vaisseau l’Hercule et sur de nombreux bateaux qui l’entouraient, garantis par le pavillon français, une division de canots napolitains chargés de troupes venant à passer, les Siciliens se mirent presque tous à crier : Vive le roi ! et cela parut si étrange à nos officiers, qu’ils ne pouvaient en croire leurs oreilles. Ces souvenirs d’un passé récent rendent incrédule, et l’on doit se borner à attendre l’événement dans un esprit de doute ironique qui ne s’étonnera de rien.


23 mars.

Il n’est vraiment pas facile de se rendre compte des causes qui font échouer la médiation. Ce n’est pas évidemment par réflexion que les Siciliens se montrent intraitables. Les raisons que mettent en avant ceux avec qui l’on discute la question ne sont, en vérité, pas valables, et ne suffisent pas à expliquer la résistance. Les Siciliens se plaignent amèrement des conditions qui sont apportées aujourd’hui, et disent qu’elles sont plus dures que celles qui leur ont été offertes déjà ; elles ne diffèrent pourtant de celles de la constitution de 1812 que par deux points importans, il est vrai, mais sur lesquels toute discussion serait inutile : l’union sous la même couronne, une armée commune.

En ce qui concerne l’union sous une même couronne, le principe est si complètement admis par toutes les puissances, et l’établissement de l’indépendance sicilienne présenterait, dans les circonstances actuelles, de telles difficultés, qu’il est évident qu’il n’y avait rien à tenter dans ce sens par voie de négociations, et que la force, cette raison suprême, pourrait seule prononcer. Quant à l’armée, si elle eût été sicilienne, le roi de Naples eût possédé la Sicile à peu près comme il possède Jérusalem, dont il porte aussi la couronne, nominalement. Il est remarquable d’ailleurs qu’un des griefs de la Sicile contre le roi a été qu’on ait tenté d’établir la conscription en Sicile et d’exiger un service militaire pour lequel jusqu’ici les Siciliens ont montré une grande répugnance. On doit observer aussi que quelques places seulement de l’île seront occupées par des troupes : Messine, Syracuse, Catane et Trapani, et que les médiateurs ont obtenu que Palerme, centre du gouvernement, restât sous la garde de la milice civique. Pour tout le reste, les conditions de l’édit de Gaëte sont aussi avantageuses que celles de la constitution de 1812, dont elles reproduisent les plus importantes dispositions. Cela est si évident, que, quand on pousse les Siciliens sur ce sujet, on reconnaît que c’est plutôt la forme du décret que le fond, qui le leur rend inacceptable.

Ce qui fera comprendre le tour d’esprit de ce peuple, dont les idées sont si différentes des nôtres, c’est l’opinion suivante qui s’est accréditée et répandue : — Il faudrait, a-t-on dit, tout accepter, si les puissances médiatrices voulaient faire une simple démonstration pour imposer les conditions offertes. — Il semblerait qu’une pareille prétention de la part des grandes puissances dût révolter l’amour-propre national ; la raison indique qu’il est plus honorable pour la Sicile d’examiner librement l’arrangement proposé et de traiter avec Naples sur une sorte de pied d’égalité. Ce n’est point ainsi que raisonnent les Siciliens, et les faiblesses siciliennes trouveraient leur compte à cette solution irrégulière et déraisonnable. Ainsi seraient satisfaits, et ce désir de ne point en venir aux mains qui existe certainement sous une apparence si guerrière, et la vanité nationale qui ne serait point blessée de se rendre aux menaces de deux grandes puissances comme la France et l’Angleterre, mais qui ne peut souffrir de paraître céder aux Napolitains, et enfin la passion de l’indépendance, qui, en subissant la force, conserverait intacte la prétention du droit. Ce dernier point a beaucoup d’importance dans l’esprit des Siciliens, et il faut reconnaître que c’est là certainement un des principaux mobiles de leur conduite. Ils assurent, malgré tous les démentis de l’histoire, qu’ils ont toujours formé un peuple à part, libre, jouissant d’institutions spéciales. Pour moi, il me semble que ce qu’ils appellent un droit est seulement une prétention que personne n’a jamais reconnue. En 1812, il est vrai, l’Angleterre a contribué à faire donner à la Sicile une constitution qui la séparait du royaume de Naples, alors possédé par les Français ; mais cette constitution n’a été, en quelque sorte, qu’un acte provisoire, dicté à l’Angleterre par des vues intéressées, et qu’elle n’a point cherché à soutenir à la paix de 1815. Aujourd’hui on ne peut plus se targuer de cette constitution qu’en ce qui concerne des dispositions politiques et administratives dont la date est ancienne, et qui, par l’effet du temps, sont devenues pour la Sicile de véritables droits. Quant à l’indépendance, je ne l’aperçois nulle part dans l’histoire de la Sicile, que je vois toujours l’apanage de quelque couronne, Aragon, Espagne, Empire, Sardaigne ou Naples ; — pour trouver autre chose, il faut aller chercher des temps où l’Europe avait une organisation politique aujourd’hui oubliée et dont on ne peut tenir compte.

Comme on le voit, ce n’est pas la raison, ou au moins notre raison, qui guide les Siciliens dans leur conduite. Ce sont plutôt des sentimens, des passions. Quand on veut connaître l’opinion à ce point de vue, il ne faut pas négliger d’interroger les femmes. Elles sentent avec tant de vivacité de cœur, parlent avec une telle liberté de langage, reflètent si naïvement les impressions qu’elles reçoivent, que leur conversation représente fidèlement ce que j’appellerai la passion publique. Toutes les Siciliennes que j’ai entendues parler sur la situation politique (et, pour le moment, il n’y a pas à Palerme d’autre sujet de conversation) trouvent que l’on fait très bien de repousser les conditions qui sont apportées par les amiraux. La seule raison qu’elles en donnent, sans entrer en rien dans l’examen de ces conditions, c’est qu’on ne peut avoir nulle confiance à quoi que ce soit qui vienne de Ferdinand. Il a toujours manqué à ses engagemens, il y manquera encore. Tout raisonnement qu’on voudrait établir sur la valeur morale de l’intervention des deux puissances vient se briser contre cette défiance, qui, il faut le reconnaître, est devenue universelle. La vivacité et l’accent de conviction avec lesquels les femmes expriment cette défiance révèlent l’influence d’un sentiment populaire et passionné que l’on ne peut songer à détruire avec des mots. Quant à l’efficacité de la garantie des puissances médiatrices, il faut bien convenir qu’on n’en peut répondre, et que l’action de ces puissances aurait bien de la peine à s’exercer contre Naples, si le roi manquait à ses engagemens, ou, ce qui est plus probable, s’il les éludait. Le sentiment de doute et de suspicion qui se manifeste à cet égard n’a point de peine à se défendre contre les raisonnemens un peu spécieux avec lesquels on cherche à le combattre. On reconnaît aussi, dans les discours des femmes siciliennes, qu’une des causes principales de la résistance, c’est que les conditions offertes aient été réglées sans consulter la Sicile. La vanité sicilienne, qui est extrême, et par raison de sang, et par raison de faiblesse, a été profondément blessée. Ce peuple a ressenti une humiliation dans la tutelle des deux puissances.

Tels sont donc, vus au miroir des esprits féminins, les deux sentimens populaires qui ont amené l’insuccès de l’intervention : vanité blessée par la tutelle de la médiation, et défiance haineuse du roi Ferdinand. Faites agir sur ces bases les intérêts particuliers qui vivent de la révolution, l’ambition des exaltés et la timidité des modérés ; tenez compte du caractère sicilien, vaniteux et puéril, ayant plus d’imagination que de raison, plus de jactance que de courage, sans être pourtant complètement dépourvu d’aucune des qualités qui sont les- contraires de ces défauts, et vous aurez à peu près la clé de la situation.


24 mars.

Le vapeur anglais le Bull-Dog a mouillé sur rade hier ; il amène de Naples les deux ministres de France et d’Angleterre. La médiation ne veut pas qu’il soit dit qu’aucun moyen de conciliation ait été négligé, et les négociateurs viennent offrir eux-mêmes les conditions déjà proposées en les prenant sous leur propre nom.

Cette nouvelle démarche a-t-elle quelque chance de succès ? Le peuple sicilien est changeant sans doute, et une satisfaction aussi éclatante donnée à sa vanité pourrait peut-être l’ébranler ; mais, d’un autre côté, le char est lancé sur une pente bien rapide. Comment s’arrêtera-t-il ?

25 mars.

Les nouvelles propositions ont été envoyées dans la matinée au gouvernement ; le ministère les a portées aussitôt au parlement. Dès qu’on a commencé à les lire, quelques voix ont crié : Guerra ! Personne n’a voulu être en reste, et on n’a pas laissé achever la lecture. On les a déclarées inadmissibles par acclamation, sans qu’il y ait eu d’opposant et sans qu’une voix raisonnable ait dit : Voyons au moins ce qu’on nous veut ?

Le char a donc versé. Ce résultat est bien affligeant, mais n’a rien qui doive surprendre. L’Italie, d’un bout à l’autre, est en proie à un vertige qui lui voile complètement la vérité. Toutes ses imaginations, tous ses rêves lui paraissent réalisables ; elle ne tient compte ni des faits, ni de la possibilité ; elle croit que, parce qu’elle a raison au fond dans ses prétentions à l’indépendance et à la liberté, cela suffit pour les obtenir l’une et l’autre ; elle oublie qu’en politique l’indépendance n’est un droit que quand on a la force de la conquérir et de la maintenir, et qu’on ne mérite la liberté que quand on sait en faire un usage raisonnable pour soi-même et pour les autres. Or, est-ce que l’Italie a su jusqu’ici combattre sérieusement pour son indépendance et user raisonnablement de sa liberté ? Depuis un an, par ses divisions et ses exagérations, a-t-elle fait autre chose que de perdre une des plus belles parties qu’il ait été donné à un peuple de jouer ? La Sicile n’encourt pas tous ces reproches. Sa cause est meilleure. Si elle n’a pas su combattre à Messine ni organiser sa défense, elle s’est efforcée de mettre de l’ordre à Palerme, et sa révolution a été exempte d’excès populaires ; mais aujourd’hui elle se perd par la même exagération de prétentions, la même vanité de paroles, le même défaut de vues raisonnables et pratiques.

L’intervention se retire avec le regret de n’avoir pu achever son œuvre. Elle sera poursuivie, comme elle pouvait s’y attendre, par les reproches des deux parties. Elle n’en a pas moins accompli un devoir, car c’était le devoir de la France et de l’Angleterre de chercher à faire prévaloir la voix de l’humanité et de la raison dans une querelle qui prenait un caractère si odieux. Il faut espérer d’ailleurs que le répit donné pendant six mois aux passions les aura apaisées, et que la désapprobation éclatante des tristes excès de Messine, dont cette intervention a été l’expression, ne permettra pas qu’ils se renouvellent. N’aurait-on obtenu que ce résultat, ce serait beaucoup, et tant de soins ne seraient pas perdus.


  1. Ces lettres sur la Sicile nous sont adressées, du théâtre même des événemens, par une personne qui a pu suivre de près la marche des négociations entamées par la médiation anglo-française à Naples comme à Palerme.