Chronique de la quinzaine - 14 avril 1846

Chronique n° 336
14 avril 1846


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 avril 1846.


La semaine qui vient de s’écouler a été peu politique. Pendant que le monde religieux se précipitait dans les temples, et que, par un reste d’habitude, le monde élégant allait se montrer à Longchamps, les chambres faisaient relâche comme les théâtres. Un débat d’une haute importance vient de ramener cependant sur les travaux parlementaires l’attention publique, distraite par l’approche du printemps et par l’imminence de la dissolution.

On se rappelle qu’en se séparant l’année dernière, la chambre, après une discussion des plus vives, avait prescrit, par un article supplémentaire à la loi de finance, la publication d’un compte rendu complet des ressources et des besoins de notre établissement maritime, dont les misères venaient d’être révélées à la tribune par les orateurs de l’opposition et par des membres même de la majorité. C’était prendre implicitement l’engagement formel de subvenir par de suffisantes allocations à tous les besoins qui pourraient être constatés. Pour se conformer à ce vœu, revêtu de la sanction législative, M. de Mackau, ministre de la marine, a fait distribuer aux deux chambres, à l’ouverture de la session, un rapport au roi, dans lequel il s’attache à expliquer par l’exagération des armemens les déficits existans sur le matériel naval et les approvisionnemens de nos arsenaux. On ne saurait méconnaître la vérité de cette observation : les circonstances ont contraint la France, depuis dix années, à des armemens excessifs, qui ont eu pour résultat d’absorber les crédits mis à la disposition de la marine, quelque élevés que ces crédits pussent être, et d’amener une usure de nos bâtimens et un épuisement désastreux de notre matériel. On comprend que, lorsque nous avions sur la flotte un personnel qui s’est élevé jusqu’à trente-deux mille marins, il était impossible de maintenir les constructions au niveau de l’effectif réglementaire déterminé par les ordonnances royales, même avec un budget de 105 millions. C’est à ce péril que la chambre a entendu pourvoir, en mettant le matériel à flot et en chantier, par une large allocation extraordinaire, au niveau des besoins qui seraient constatés.

M. l’amiral de Mackau a évalué ces besoins de la manière suivante : acceptant les supputations de la commission spéciale présidée par M. le prince de Joinville, il a demandé que la flotte à vapeur fût portée à cent bâtimens au lieu de soixante-dix, qu’elle offrait jusqu’à ce jour. C’est un ensemble représentant une force de vingt-huit mille chevaux de vapeur. Les Anglais n’en ont que trente mille dans leur marine royale : il faudrait, il est vrai, ajouter à celle-ci les innombrables ressources que leur offrirait le matériel commercial à vapeur en cas de guerre. Quoi qu’il en soit, on s’est généralement accordé à reconnaître que les supputations arrêtées par la commission spéciale et acceptées par M. de Mackau étaient satisfaisantes. Sur ce point, la commission de la chambre accepte le projet ministériel.

C’est sur le matériel de la flotte à voile et sur le maintien des chiffres consacrés par une longue expérience que deux systèmes se sont produits, et que les propositions du ministre ont subi de notables réductions. Il demandait cent quatre-vingts bâtimens légers, la commission n’en accorde que cent trente-six ; il réclamait soixante-six frégates à flot ou en chantier, on lui en accorde cinquante-cinq seulement ; enfin il maintenait le nombre de quarante vaisseaux moitié à flot, moitié en chantier au vingt-deux vingt-quatrième d’avancement, et demandait de plus une troisième réserve à un degré de construction moins avancé : la commission n’accorde que trente-six vaisseaux, dont vingt-quatre à flot et douze en chantier. En ajoutant aux constructions qu’elle accepte les dépenses nécessaires pour l’établissement de machines à vapeur à bord de quelques vaisseaux mixtes destinés à la protection de notre littoral, et pour la création de deux batteries flottantes destinées à l’embouchure de nos grands fleuves, la supputation totale des dépenses qu’elle propose d’autoriser monterait à 73 millions. Le projet primitif du ministre, tel qu’il a été soumis d’abord à la chambre, comporte une dépense de 93,100,000 francs. Comme M. de Mackau paraît accepter une partie des réductions réclamées, particulièrement sur les bâtimens légers, la différence entre son projet et celui de la commission porte sur une somme de 7 millions destinés aux vaisseaux de ligne et aux frégates. Le projet ministériel répartissant la dépense totale sur sept exercices à partir de 1845, on voit qu’il s’agit d’une annuité d’un million pendant sept années, et que c’est pour une bien mesquine économie que la commission dont M. le contre-amiral Hernoux est l’organe entend faire descendre notre marine de premier rang au-dessous de l’effectif normal fixé par le baron Portal en 1820, et maintenu depuis 1830 par tous les ministres qui se sont succédé au département de la marine.

Il était impossible qu’une telle réduction ne rencontrât pas de vives résistances dans toutes les parties de la chambre, et que l’on consentît sans débat à diminuer ce qui constitue notre principale force militaire, pour attendre les éventualités de l’avenir et les progrès que la vapeur est appelée à faire faire à la stratégie navale. M. de Carné s’est efforcé de démontrer que la grosse marine à voile est encore la principale force dont puissent disposer des puissances belligérantes, et que jusqu’à présent les bâtimens à vapeur ont servi plutôt comme des remorqueurs précieux que comme de véritables machines de combat. M. Ducos s’est rendu l’habile interprète des sentimens du commerce maritime, justement inquiet et blessé de voir prévaloir des pensées d’économie en présence du plus grand intérêt national, et l’honorable député de la Gironde, si compétent sur ces matières, a rassuré la chambre sur la diminution du personnel maritime, diminution dont la commission se fait un argument en faveur des réductions qu’elle propose. M. Jules de Lasteyrie, dans un discours plein de faits judicieusement observés, a donné au débat des allures plus vives, en venant porter contre l’administration de la marine des accusations d’imprévoyance auxquelles nous aimerions à pouvoir reconnaître que M. le ministre a complètement répondu. Une critique non moins vive et plus redoutable encore a été présentée par M. Billault. C’est en s’armant des déclarations de M. le prince de Joinville que l’honorable orateur, avec la verve qu’on lui connaît, a attaqué l’ensemble de l’administration maritime. M. Thiers doit aussi prendre la parole dans cette discussion, et M. le ministre des affaires étrangères ne pourra manquer de lui répondre. Du reste, la résolution bien connue de l’opposition ne permet d’entretenir aucun doute sur l’issue de ce débat. La chambre ne voudra pas, en accueillant les propositions de la commission, se donner un démenti à elle-même. Nous devons d’ailleurs ajouter que les dernières explications de M. l’amiral de Mackau ont été reçues avec faveur par l’assemblée.

L’attitude du cabinet à l’ouverture de ce débat semblait étrange et embarrassée. Si M. l’amiral de Mackau est le collègue de M. Guizot, la commission est composée d’amis politiques et personnels de M. le ministre des affaires étrangères. On se rappelait l’expédition de Madagascar, abandonnée par le ministère malgré la vive résistance de l’amiral qui l’avait préparée avec l’entière approbation du conseil. Allait-on voir se reproduire le même exemple de bon accord ? La chambre scrutait avec curiosité l’attitude et le langage ; mais la résolution à peu près unanime de l’opposition a dispensé le cabinet d’un acte de faiblesse, et garanti à M. de Mackau le concours de tous ses collègues. Nous en félicitons le pays, qui gagnera à cette résolution un accroissement considérable de ses forces navales ; nous en félicitons surtout l’opposition, qui ne peut que s’honorer en n’abandonnant pour aucun intérêt transitoire les intérêts permanens de la France.

Après cet important débat, la chambre s’occupera des crédits supplémentaires, et elle rencontrera encore ici le département de la marine. On sait que ce ministère réclame un accroissement notable du cadre d’officiers, accroissement admis en principe par la commission chargée d’examiner les crédits supplémentaires demandés pour l’exercice courant, mais refusé, dit-on, par la commission du budget. La chambre aura donc à se prononcer, sous quelques jours, sur ce conflit, dont l’issue préoccupe vivement le personnel maritime. Elle mettra probablement ensuite à l’ordre du jour les chemins de fer de l’ouest et celui de Mulhouse, puis le projet sur la taxe des lettres, dont le rapport a été déposé hier par M. Vuitry. On croit généralement que les crédits spéciaux de l’Algérie seront discutés au chapitre du budget de la guerre qui se rapporte à notre grand établissement. La discussion, ainsi concentrée sur un seul point, sera plus complète et plus solennelle. On persiste à dire que l’idée principale énoncée dans le rapport de M. Dufaure sera la création ; d’un nouveau ministère spécial pour les affaires d’Afrique, et que l’honorable membre défendra cette idée avec prédilection.

On compte toujours pouvoir faire les élections le 4 juillet. Les opérations électorales dans la garde nationale de Paris et l’échec très significatif subi par M. Oger sont venus troubler un peu la quiétude dans laquelle on vivait depuis trois mois. On commence à comprendre qu’il y a de l’inconnu dans le résultat définitif de cette grande épreuve, et que le vote de l’indemnité Pritchard a laissé des traces dangereuses et profondes. On assure, du reste, que la chambre aura sous peu à discuter ce mémoire d’apothicaire, débattu depuis dix-huit mois par les amiraux de France et d’Angleterre. Enfin une éclatante discussion politique doit, dit-on, s’interposer dans le budget de l’intérieur. Ce sera le bouquet de la session et l’ouverture de l’arène électorale.

La situation n’a pas notablement changé en Gallicie. L’Autriche continue de recueillir ce qu’elle a semé. Les paysans auxquels on a fait goûter le sang versent aujourd’hui celui des troupes envoyées pour les ramener à l’obéissance, et, de leur camp retranché de Niepolomice aux bords de la Vistule, ces bandes sauvages font trembler le gouvernement dont elles ont recueilli les encouragemens et les éloges pour leurs premiers exploits. Des colonnes de paysans parcourent la province dans tous les sens, arrêtant les voyageurs et réclamant les passeports. Il paraît certain que les commissaires impériaux Lazanski et Zalewski ont promis solennellement l’abolition des corvées, ce qui serait un changement complet dans le système de la propriété en ce pays ; mais les Jacques semblent moins empressés de se confier aux promesses du gouvernement qu’ils ne l’ont été de recevoir ses primes pour le meurtre et l’arrestation des propriétaires. Il est impossible encore de prévoir comment finira cette jacquerie, qui menace de s’étendre sur le territoire russe, où elle pourrait avoir des conséquences incalculables. Qu’on juge des gigantesques proportions que prendrait un mouvement de cette nature, si malheureusement il s’étendait dans un pays où la haine des moujicks contre les possesseurs du sol se révèle si souvent sous des formes atroces, et où le massacre récent de la famille Apraxin par ses paysans a montré jusqu’où pouvaient aller la rage et la vengeance ! On dit les Russes qui habitent Paris fort préoccupés de ce péril.

L’Autriche se trouve placée en ce moment dans une situation tristement analogue à celle où fut la commune de Paris après les massacres de septembre. Elle n’ose pas blâmer des crimes que tout au moins ses agens ont laissé commettre, elle est même contrainte de descendre jusqu’à en louer les auteurs et à parler de leur dévouement monarchique dans des termes semblables à ceux qu’on employait pour honorer le patriotisme des juges-bourreaux de l’Abbaye. D’un autre côté, un grand danger est sorti pour elle des moyens auxquels son gouvernement a cru pouvoir recourir, et celui-ci éprouve l’impérieux besoin de donner une demi-satisfaction à l’opinion publique de l’Europe. De là un recours à la publicité contraire à toutes les habitudes de la cour de Vienne ; de là les démentis officiels de M. Krieg, président du gouvernement de Lemberg, les vagues explications de l’Observateur ; de là surtout une lettre étrange écrite par l’un des publicistes les plus connus de la chancellerie aulique, en réponse aux allégations émises à la tribune de la chambre des députés, spécialement par M. de Castellane. Ce factum, généralement attribué à M. Jarke, est une œuvre des plus singulières. Il ne dénie aucun des crimes qui ont ensanglanté la Gallicie, et, passant sous silence tout ce qui fait l’intérêt principal de cette controverse, il évite le double péril de contester des faits incontestables et de paraître blâmer en quelque chose les hommes qui ont servi le gouvernement paternel dans une circonstance malheureuse. En revanche, l’écrivain officiel cite le Décalogue et Plutarque comme un avocat du XVe siècle ; il fait de l’érudition et même de l’esprit, presque de l’esprit français, devant le sang qui fume encore, et, après des explications non moins longues qu’embrouillées sur les réformes législatives entreprises par l’Autriche dans l’intérêt des masses, il termine par cette lumineuse conclusion : « qu’en Gallicie ce n’est pas le paysan qui est attaché à la glèbe, que c’est la glèbe qui est attachée au paysan. » Du reste, on ne prend aucun soin, dans cette malhabile apologie, de démontrer à l’Europe, qui en demeure persuadée, que le gouvernement autrichien ne s’est pas opposé aux vœux réitérés de la noblesse en faveur de l’émancipation ; on ne nie pas qu’il ait contraint les propriétaires nobles à être les percepteurs impitoyables des impôts prélevés par le fisc, et qu’il ait révoqué la permission accordée aux non nobles d’acheter des biens-fonds. On n’entreprend pas de justifier le gouvernement de l’accusation d’avoir systématiquement semé entre les différentes classes d’habitans la haine et la discorde. Pourquoi, au lieu de citer Moïse et les moralistes grecs, l’apologiste n’a-t-il pas démontré, pour infirmer les assertions de la presse française et de tous les journaux libres de l’Allemagne, que les postulats de la noblesse gallicienne ayant pour objet l’amélioration du sort des paysans ont été accueillis par l’Autriche, au lieu d’avoir été invariablement repoussés par elle ? Pourquoi n’a-t-il pas, en un mot, répondu par des dates, par des faits et par quelques paroles de pitié à des accusations dont le monde est désormais saisi, et qui valent, ce semble, la peine d’être réfutées ?

Il est beaucoup plus commode, nous le reconnaissons, de déclamer contre la liberté de la presse, contre la révolution et contre la France. La liberté de la presse a ses inconvéniens sans doute, la révolution de 89 a provoqué de grands crimes, et tout n’est pas parfait en France ; mais qui oserait mettre en regard l’état social tel que la révolution française l’a fait avec celui qui se maintient à si grand’ peine dans le nord et dans l’est de l’Europe ? Qui oserait opposer le régime intérieur de la Russie, de l’Autriche ou même de la Prusse, à celui que nous assure une propriété divisée et accessible à tous, une liberté individuelle religieusement respectée, une liberté de conscience déclarée inviolable par la loi fondamentale ? Qui ne convient qu’il fait plus doux vivre au milieu de nos agitations régulières et de nos luttes pacifiques que sur ce sol où la pensée est sans aliment ; la vie sans intérêt, et où la vague appréhension de dangers inconnus suffit déjà pour troubler la sécurité du présent ? La France, qu’on calomnie d’autant plus qu’on la jalouse davantage, n’aura jamais besoin des services d’un colonel Benedeck, elle n’enfantera pas de Siemasko ; son gouvernement ne sera jamais contraint de se défendre par le silence et encore moins par le mensonge, et, le voulût-il, grace à Dieu, nos institutions lui rendraient cela impossible. La France a ses misères intérieures, ses luttes d’ambition, ses jours de faiblesse et d’égoïsme ; mais, lorsqu’elle ne s’élève pas jusqu’aux grandes vertus, elle est du moins assurée de ne pas descendre jusqu’aux grands crimes. Il est temps de cesser contre son gouvernement et contre elle cette guerre sourde où se révèle plus de jalousie que de haine, et que certains cabinets ont continuée sans parvenir à y associer leurs peuples. En présence des événemens qui se passent et de ceux qui se préparent, force est de reconnaître que nous seuls avons traversé les grandes épreuves, qu’en face des crises plus ou moins prochaines qui attendent d’autres gouvernemens, il nous est donné de contempler aujourd’hui du rivage les tempêtes qui grossissent à l’horizon. Souhaitons ardemment que la sagesse des cabinets les conjure ; faisons des vœux pour que la tentative d’organisation constitutionnelle à laquelle paraît se préparer le roi de Prusse ait pour effet de calmer les esprits troublés depuis Cologne jusqu’à Memel par tant d’incitations et de problèmes, et, quelles que puissent être les difficultés que rencontrera l’Europe continentale dans sa laborieuse transformation, ne songeons pas à en profiter pour nous-mêmes. Lassons la calomnie par le désintéressement de notre conduite ; constatons que la pratique de la liberté nous a guéris de la fièvre de l’ambition, et, si nous sommes jamais appelés à intervenir hors de nos frontières, que ce soit dans la double pensée de faire prévaloir le droit de toutes les nationalités vraiment vivantes, et de provoquer entre les gouvernemens et les peuples une transaction analogue à celle dont nous recueillons nous-mêmes le bénéfice.

L’imbroglio dont Madrid était le théâtre a pris fin plus tôt que nous n’osions l’espérer : nous nous en félicitons sincèrement par la raison que les plus courtes folies sont les meilleures. Après l’avènement du ministère Narvaez, la dissolution des cortès et la suspension de la liberté de la presse, après les mesures sans exemple qui avaient signalé la dernière quinzaine, il n’y avait, ainsi que nous le faisions remarquer, qu’une solution possible à la crise : il fallait se jeter dans les bras de la contre-révolution, au risque de se voir dévoré par elle. Narvaez, dans la situation qu’il s’était faite, ne pouvait avoir pour collègue que le marquis de Viluma. La nomination du jeune Pezuela, beau-frère du chef du parti absolutiste, celle de M. Egaña, connu par l’ardeur de ses opinions anti-libérales, faisaient de l’entrée de M. Viluma aux affaires et du mariage du comte de Montemolin une sorte de nécessité fatale. Ce n’était qu’en faisant appel au parti carliste qu’il devenait possible de trouver quelque force, et son concours aurait été indispensable dans la lutte si follement entreprise contre la grande opinion libérale, unanime dans toutes ses nuances pour combattre cette insolente témérité. Le ton de tous les journaux étrangers, la réprobation dont la France en particulier a frappé la tentative du duc de Valence, avaient rendu aux modérés et aux progressistes toute l’énergie de leur indignation et toute la conscience de leurs forces. Il fallait donc, ou reculer sur cette pente fatale, ou arborer franchement le drapeau de M. de Viluma, en appelant sans délai auprès d’Isabelle II le fils aîné de don Carlos. Les journaux du prétendant, la Esperanza, le Pensamiento de la nation, ouvraient les voies à cette transaction, en déclarant hautement qu’ils ne soutiendraient pas le nouveau ministère sans une garantie précise pour leurs principes. La reine Christine et le général Narvaez lui-même auront reculé sans doute devant une telle extrémité, qu’ils n’avaient probablement prévue ni l’un ni l’autre, quelque inévitable qu’elle pût être ; et, lorsque le mariage napolitain aura été agité dans le conseil, celui-ci se sera naturellement divisé en deux partis, l’un représenté par Egaña et Pezuela, dévoués à la candidature de l’infant, l’autre par Burgos, Narvaez, et sa créature Orlando.

C’est ainsi du moins que des personnes ordinairement bien informées expliquent ce qu’il y a d’encore inconnu sur l’origine de la crise ministérielle. La question des marchés à terme n’a pas en effet par elle-même une importance suffisante pour rendre plausibles les scènes violentes qui auraient eu lieu dans le conseil et jusqu’au sein du palais. Qu’on suivît l’avis des ministres qui voulaient interdire immédiatement les négociations de bourse, ou qu’on les autorisât jusqu’au 30 avril pour ménager les intérêts engagés de bonne foi, c’était là une très faible difficulté : aussi a-t-il fallu toute la bonne opinion que l’Europe a conçue de la moralité du général Narvaez pour faire attacher tant d’importance au délai réclamé par lui contrairement à l’avis de ses collègues !

Quoi qu’il en soit, et quels qu’aient été les motifs réels de la dissolution du ministère, nous n’en félicitons pas moins l’Espagne d’échapper encore une fois aux empiriques auxquels sa mauvaise fortune l’avait livrée. Le nom de M. Isturitz serait une garantie acceptée par toutes les nuances de l’opinion constitutionnelle, et nous souhaitons sincèrement de trouver dans la nouvelle combinaison ministérielle des noms qui soient en mesure de garantir à la Péninsule le bien fait d’une administration probe et régulière.

En arrivant aux affaires, la position de M. Isturitz est des plus difficiles, car des luttes antérieures l’ont séparé de MM. Mon et Pidal, sans lesquels il est à peu près impossible de constituer en ce moment un cabinet durable au sein du parti modéré ; mais combien ces difficultés ne s’aggravent-elles pas, si aux obstacles parlementaires vont se joindre ceux des prononciamientos ! L’insurrection de la Galice, qui parait s’étendre à tout le littoral nord du royaume, peut amener les péripéties les plus inattendues. L’Espagne descend à l’état de ses colonies transatlantiques, et, si Dieu ne vient en aide à ce noble pays, il finira par s’abîmer dans l’anarchie. Toutefois la sortie du royaume du général Narvaez est un événement heureux qui rend les complications actuelles moins difficiles à dénouer.

Une nouvelle phase va signaler la carrière de sir Robert Peel ; une difficulté nouvelle se présente devant lui, et semble devoir modifier gravement sa position parlementaire. Nous voulons parler du bill de coercition pour l’Irlande, voté par la chambre haute sur la proposition du comte de Saint-Germain, et dont le cabinet vient de réclamer une première lecture aux communes. L’étonnement a été général à Londres, lorsqu’on a vu le premier ministre compliquer volontairement une position déjà difficile d’un embarras qu’il lui était tout au moins facile d’ajourner. C’est avant le vote définitif de son plan financier que sir Robert a jeté cette pomme de discorde au sein du parti déjà si divisé qui ne lui accorde qu’un concours conditionnel. Est-ce un gage donné à la chambre des lords pour la disposer à l’adoption de la loi des céréales ? Espère-t-on, en se montrant sévère contre l’Irlande, mieux disposer cette chambre à abandonner le système protecteur, et croit-on, en servant ses haines, adoucir la portée de ses sacrifices, ou bien est-ce un moyen hardi tenté par le premier ministre pour mettre sa majorité à l’épreuve ? Est-ce un essai de sa force qui lui est commandé par une situation précaire et compromise ? C’est ce qu’il est difficile de décider jusqu’à présent. Quoi qu’il en soit, il est impossible que le bill de coercition ne soulève pas au sein des communes les plus violons orages, et qu’il n’y provoque pas un déplacement notable de suffrages.

Ce bill constitue une législation exceptionnelle dont la seule règle sera le bon plaisir du lord-lieutenant d’Irlande. Une proclamation du vice-roi suffira pour placer tout ou partie de l’île sous un régime de terreur. Devant la seule insertion de la proclamation dans la Gazette de Dublin, toutes les garanties du droit commun seront suspendues. Aussitôt la mise en vigueur du nouvel acte dans un comté, les habitans ne pourront plus se montrer hors de leurs demeures entre l’heure du coucher et celle du lever du soleil. Ils seront passibles de toutes les taxes dont il plaira au lord-lieutenant de les frapper pour faire face aux frais de l’occupation militaire ; la force armée, les escouades de police, les inspecteurs de toute sorte, devront, dans les districts soumis à l’état de siège, être entretenus par les habitans, et ceux-ci seront solidairement responsables des dommages-intérêts arbitrés par l’administration pour les crimes et délits commis sur leur territoire. Quiconque aura été arrêté dans une rue ou dans un champ après le coucher du soleil pourra être condamné à quinze ans de déportation ; la même peine sera appliquée à celui qui aura conservé dans son domicile une arme à feu sans en avoir fait la déclaration, et tout agent de la force publique sera autorisé à pénétrer dans la maison des citoyens pour faire des perquisitions, et à enfoncer les portes, si l’on refusait de les ouvrir devant lui.

Voilà certainement un projet qui contraste avec le respect proverbial chez nos voisins pour l’inviolabilité de la personne et du domicile. Aussi ne s’agit-il pas de l’appliquer à l’Angleterre, mais à l’Irlande, à cette terre de parias et de proscrits que les violences de la Grande-Bretagne ont placée, depuis plus de deux siècles, dans une position exceptionnelle. Aux causes habituelles qui troublent ce pays, devenu le cauchemar du gouvernement britannique, se joint en ce moment la crise produite par la disette des pommes de terre. D’ici à deux mois, l’Irlande ne vivra plus que des dons du gouvernement et des secours alimentaires qu’on se prépare à lui envoyer de tous côtés. On conçoit tout ce qu’une pareille extrémité ajoutera de périls à ceux qui sont déjà inhérens à l’état social de ce malheureux pays, et il n’y a pas à s’étonner des mesures rigoureuses temporairement réclamées. Cependant on peut croire qu’elles excèdent les justes bornes, et que, dans la pensée de lord Saint-Germain et de tous les tories qui ont applaudi à son œuvre, il s’agit moins encore de contenir l’Irlande que de l’humilier ; c’est une sorte de vengeance exercée par l’aristocratie sur un peuple qu’elle hait d’une haine inextinguible ; c’est le contre-coup de la loi des céréales subi par l’Irlande affamée.

O’Connell a attaqué le bill avec une énergie trop facile à justifier ; tout le parti irlandais fera donc défaut à sir Robert Peel, et ce ministre ne peut plus désormais compter sur lui. Les whigs paraissent décidés à combattre également le bill de coercition, malgré l’appui que lui a donné lord Melbourne à la chambre des lords. Embarrassés par le souvenir du bill de 1833 présenté par lord Grey, et qui ne différait guère de celui qu’a introduit le comte de Saint-Germain, ils s’attacheront à établir que les circonstances ont changé, et que, d’ailleurs, des dispositions aussi rigoureuses, pour être acceptées et comprises, auraient eu besoin d’être précédées de mesures de redressement, que sir Robert Peel a promises sans doute, mais qui ne sont pas encore réalisées. Tel sera le thème de lord John Russell, qui a manifesté l’intention de s’opposer à la seconde lecture. Cette scission entre le chef du parti whig et le chef du cabinet auquel l’appui de ce parti est devenu indispensable pour la mesure principale de son administration, cette scission, inévitable sans doute, est un événement grave, qui donne lieu à mille conjectures. On ne manque pas d’y rattacher le voyage de lord Palmerston à Paris. Le futur collègue de lord John Russell serait venu en France peur s’y faire amnistier, et se rendre possible dans une nouvelle administration. L’attitude du noble lord parmi nous est de nature à confirmer plutôt qu’à détruire les bruits qui ne circulent pas moins dans le West-End que dans le faubourg Saint-Honoré. Il est évident que l’ancien secrétaire d’état des affaires étrangères veut faire oublier 1840. Le noble lord a eu l’honneur de dîner chez le roi.

Pendant que le cabinet britannique voit s’accumuler les difficultés au sein du parlement, la fortune de l’Angleterre la porte à Lahore, et complète d’une manière inespérée l’œuvre entreprise il y a un siècle par le génie de lord Clive. Une courte campagne a conduit l’armée anglaise aux portes de la cité sainte, et la victoire d’Alliwal livre à l’Angleterre l’antique royaume de Porus, et ces provinces magnifiques qui s’étendent de l’Indus au Sutledge, du rivage de la mer au pied de l’Himalaya. Cette riche contrée va s’ajouter comme un annexe obscur aux empires engloutis de Tippo-Saïb et de Timour. C’est la conquête la plus considérable accomplie par les armes britanniques depuis la chute de l’empire de Mysore ; c’est le complément de l’œuvre gigantesque à laquelle une série de grands hommes ont attaché leur nom. L’Angleterre n’a rien à faire au-delà de la chaîne de l’Himalaya, car dès aujourd’hui la possession du Pundjaub la rend maîtresse de toute la production industrielle de ces riches vallées qui alimentaient le trésor de Runjet-Sing. Les Sickhs ont clos par une dernière et glorieuse page l’histoire de ces peuples indigènes dont on conservera à peine le nom. Étrangers, par leurs croyances religieuses, au funeste régime des castes, qui semble avoir pétri ces millions d’hommes pour un esclavage éternel, les anciens sujets de Runjet avaient profité, au-delà de toutes les espérances, des exemples et des leçons que leur avait apportés le génie européen. Ils se sont montrés dignes d’avoir été formés par des Français, et de voir nos couleurs flotter en tête de leurs phalanges. Rien n’est plus saisissant que l’héroïsme inutile, rien n’est plus triste qu’une grande tentative impossible. L’Europe avait prononcé sur le sort de Lahore avant de connaître les nouvelles apportées par le dernier paquebot, nouvelles qui ont fait éclater à Londres un si vif enthousiasme. L’Asie est fatalement condamnée à reculer devant l’Angleterre, comme l’Afrique à céder devant la France.

Des complications nouvelles paraissent sur le point de se produire entre l’Angleterre et le gouvernement du céleste empire à l’occasion du traité conclu par sir Henri Pottinger. Canton est resté fermé aux étrangers, quoique compris au nombre des cinq ports déclarés accessibles au commerce européen. Cette clôture paraît beaucoup moins déterminée par le mauvais vouloir du gouverneur que par la crainte des violences populaires auxquelles donnerait lieu la présence des Européens dans cette grande cité ; mais sir John Davis n’admet aucune excuse et encore moins aucun retard, et les derniers arrivages nous ont apporté la sommation péremptoire adressée par lui au commissaire Ki-Yng. Si les Anglais ne sont pas admis dans Canton, le traité de Nankin sera considéré comme non avenu, et l’île de Chusan restera aux mains de sa majesté britannique. On comprend tout ce qu’une telle menace peut entraîner de conséquences.

L’irritation s’accroît de jour en jour contre les étrangers. Des troubles ont eu lieu à Canton ; le peuple a incendié plusieurs maisons et menacé les factoreries des Européens, qui ont dû réclamer le secours des commandans anglais et américains. On peut, à bon droit, s’étonner qu’en de telles occurrences nos forces navales soient en partie rappelées, et que notre légation, après avoir passé en Chine deux années, s’éloigne précisément à la veille d’une crise que chacun prévoit, et sur laquelle le cabinet doit être suffisamment renseigné par ses agens. Une lettre que nous recevons de Chine nous transmet à cet égard des indications qui seraient peu rassurantes.

« La mission française va quitter la Chine. On assure qu’après le départ de notre ministre, c’est l’interprète de l’ambassade, M. Callery, qui continuera de correspondre avec les autorités chinoises et enverra directement ses rapports en Europe. M. Callery, Piémontais de naissance, a déserté la congrégation des missions étrangères, où l’avait conduit une vocation mal éprouvée. Cette défection n’est pas un antécédent favorable dans un pays où les intérêts religieux sont essentiellement liés aux intérêts politiques. La situation faite à M. Callery nous paraît donc une faute. En Chine plus que partout ailleurs, il importe de bien choisir ses agens, et, pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil sur nos relations antérieures avec le céleste empire.

Dès que le succès des armes anglaises eut fait tomber la barrière qui séparait la Chine du reste des nations, le gouvernement français s’occupa des rapports à nouer avec cette puissance. Une station navale fut chargée d’observer les progrès de la Grande-Bretagne, un agent politique prépara les relations diplomatiques, un consul fut accrédité auprès du gouvernement chinois.

« Il n’est point de mon sujet de retracer les luttes qui eurent lieu entre ces différens agens, le scandale de ces discussions n’a que trop retenti dans les journaux de Macao. On espérait que l’arrivée d’un ministre plénipotentiaire terminerait tous ces différends, et cependant, par des causes qu’il ne m’appartient point d’apprécier, le départ de ce haut fonctionnaire semble devoir laisser les choses dans un état encore plus déplorable.

« Depuis trois siècles, les missionnaires seuls, mus par le dévouement religieux, avaient pu, malgré des obstacles et des périls de toute sorte, pénétrer dans l’intérieur de la Chine, y former des relations et en étudier la langue. Leur influence a été assez grande au moment de la guerre, lorsque les Chinois étaient remplis de terreur, pour amener des conférences entre l’amiral Cécille, alors capitaine de vaisseau, et des mandarins du plus haut rang. Chose inouie, des dignitaires du céleste empire se sont abaissés à demander des conseils à un simple capitaine de vaisseau de la marine française, et à entendre des vérités qui détruisaient leurs préjugés les plus vaniteux. Ces conférences ont commencé à faire connaître au gouvernement chinois la force et l’organisation des nations européennes, dont les succès de l’Angleterre lui donnèrent bientôt une preuve sans réplique. Il a compris l’impérieuse nécessité de traiter avec cette dernière puissance, de céder devant elle, et, en entrant dans le droit public européen, de participer aux garanties d’un ordre de choses si nouveau pour lui. Le désir et la demande d’entretenir avec nous des relations diplomatiques étaient une conséquence de cette position ; ses offres ont été tellement pressantes, qu’on nous a proposé de nous céder un port dans la rivière de Canton et la propriété de l’île de Shon-py, qui forme ce port. Les Américains, désireux de trouver un mouillage où leur commerce pût établir ses entrepôts, sans craindre la rivalité de l’Angleterre, nous pressaient d’accepter cette proposition. Le mouvement commercial, résultat nécessaire de l’arrivée des négocians de ce pays, aurait couvert et au-delà les frais d’entretien d’un port dont les avantages étaient immenses en temps de guerre. Le refus de cette offre, dans un moment où la France cherche avec tant de soin les moyens de former un établissement dans ces mers, est réellement inconcevable.

« Il ne pouvait point se présenter de circonstances plus favorables à la conclusion d’un traité avec la Chine. Une seule chose embarrassait le plénipotentiaire. La langue chinoise est encore fort peu connue, et il est très difficile de se procurer un interprète. Les missionnaires, peu au courant des affaires politiques et commerciales, n’avaient point pour cet objet des notions suffisantes ; on répugnait à employer des étrangers ; M. de Lagrenée fut alors presque obligé d’employer M. Callery. L’influence de cet agent a été fâcheuse sous bien des rapports ; peu estimé du consul et de l’amiral, il a éloigné notre ministre de ces fonctionnaires, a fait négliger les conseils et les demandes des missionnaires, et, avant le départ de l’ambassade, il a déjà laissé échapper des indiscrétions qui ne peuvent manquer de produire un mauvais effet. Ainsi, le public a su que tandis que l’amiral, par un dévouement dont on ne saurait trop lui tenir compte, après avoir joué le premier rôle, se résignait à s’effacer complètement devant le plénipotentiaire, ce ministre avait décliné, par des raisons difficiles à comprendre, l’emploi d’une influence si précieuse. Aussi éprouvait-il la plus grande peine à nouer des relations avec les autorités chinoises, quand une lettre de l’amiral annonçant son arrivée aurait tout aplani. Il semble que dans ces pays nouveaux l’autorité militaire, portant avec elle la preuve ostensible de sa mission, doit être l’introductrice nécessaire des envoyés diplomatiques. Il a fallu toute la bonne volonté des Chinois pour que l’ambassade parvînt à se faire accueillir.

« Entrant dans le fond de la question, il convient de remarquer que nos intérêts commerciaux sont fort peu considérables en Chine, et que, malgré les efforts louables tentés pour les étendre, ils ne paraissent pas devoir de long-temps prendre de grands accroissemens. Rien, dans ce pays, n’est d’une consommation assez générale pour racheter la difficulté des retours ; ceux-ci consistent en une quantité de thé et de canelle suffisante pour notre consommation, et chargent à peine trois ou quatre navires par an. Il nous importe cependant de ne pas rester étrangers à ce pays, sur lequel les Anglais ont des vues assez étendues, et d’empêcher les nations européennes d’obtenir une influence exclusive, nuisible à nos intérêts. A cet effet, les missions catholiques réclament toute la sollicitude de notre gouvernement ; en prêchant la religion, elles font connaître l’Europe et la France en particulier ; elles répandent les notions d’un droit public où des concessions réciproques amènent des garanties mutuelles pour la conservation des états. On doit applaudir aux articles du traité qui stipulent le libre exercice du culte catholique dans les ports ouverts au commerce, et aux efforts tentés pour obtenir un résultat bien plus important. Déjà un édit qui a besoin d’être confirmé a étendu, autorisé la liberté de religion dans tout l’empire ; cet édit, obtenu par notre influence, accordé comme témoignage de bienveillance, doit être appuyé par des sollicitations incessantes. Il ne s’agit point ici d’un intérêt exclusivement religieux : les lumières de la foi n’ont encore pénétré que dans les classes inférieures ; cet édit doit faire participer les mandarins de tout rang à une instruction dont ils commencent à comprendre la nécessité. Il peut seul nous conquérir une influence à laquelle l’avenir doit nous faire attacher le plus grand prix.

« Un pareil résultat ne peut être obtenu que par une direction ferme, éclairée et persévérante. En premier lieu, il faut avoir constamment en Chine un représentant officiel et avoué, et qui ne soit point dans une position à ne pouvoir conserver aucun rapport bienveillant avec les missionnaires. En second lieu, il convient de former le plus tôt possible une école où de jeunes Français étudient la langue chinoise, ainsi que cela a lieu pour les langues du Levant. Il convient d’être prêt pour l’époque où des événemens politiques qu’il importe de prévoir rendraient la Chine, comme l’Inde, victime de la première nation entreprenante qui se présenterait. La Chine, nous voyant désintéressés dans le mouvement commercial de ces parages, nous demandera des hommes capables d’organiser ses moyens de défense, de la faire profiter pour sa sûreté des ressources que lui offre sa nombreuse population. A l’extrémité de l’Orient, notre action doit se trouver la même que sur les bords de la Méditerranée, en Égypte, en Turquie. Ce moyen est probablement le meilleur pour animer des relations commerciales encore fort minimes. Enfin, au milieu des complications nouvelles, il importe plus que jamais de pouvoir laisser les missionnaires, dont le concours sera toujours fort utile, s’occuper exclusivement des soins religieux, et de ne pas les forcer, souvent malgré eux, à entrer dans des affaires auxquelles ils doivent rester étrangers. »


V. DE MARS.



REVUE SCIENTIFIQUE

Le désir de rattacher au mouvement scientifique qui s’opère chez nous les travaux des divers savans répandus dans toute l’Europe a dû nécessairement retarder l’exécution du projet que nous avions annoncé l’année dernière aux lecteurs de la Revue, et que nous considérons comme un des développemens les plus essentiels que soit destiné à prendre ce recueil. Rien ne nous aurait été plus facile, à la vérité, que de donner périodiquement, comme le font la plupart des journaux quotidiens, une analyse détaillée des travaux de l’Académie des Sciences ; mais une telle analyse, qui, dans ces journaux, n’est parfois qu’un simple abrégé des Comptes-Rendus publiés chaque semaine par cette académie, nous a semblé peu digne de nos lecteurs. Avant donc d’entreprendre cette revue scientifique, nous avons dû attendre d’avoir tout préparé, en France et à l’étranger, pour pouvoir, à des intervalles assez rapprochés entre eux, offrir à des lecteurs instruits, mais auxquels nous ne supposerons pas des connaissances spéciales, le tableau des progrès les plus remarquables des sciences pures et appliquées. Dans ce tableau, que nous essaierons d’animer, quand il y aura lieu, par des biographies et par des anecdotes scientifiques, viendront naturellement prendre place les grandes questions industrielles, ainsi que les faits et les discussions d’un autre ordre, qui pourraient intéresser directement l’enseignement des sciences et le progrès des études. Complétant, comme c’est notre intention, une telle revue générale par des articles spéciaux, chaque fois que l’importance des matières l’exigera, nous aurons l’assurance de tenir nos lecteurs au courant du véritable mouvement des sciences, beaucoup mieux que si, au lieu de rédiger une analyse critique et originale des travaux les plus considérables, nous nous bornions au travail banal et facile d’enregistrer, d’après les Comptes-Rendus de l’Académie des Sciences, qui sont entre les mains de chacun, le titre de tous les mémoires, importans ou non, présentés à cet illustre corps.

Le monde savant s’est ému récemment à l’annonce des expériences de M. Faraday, relatives à l’influence que certains corps aimantés exercent sur quelques phénomènes lumineux. C’est là évidemment le fait scientifique le plus considérable qui ait été annoncé dans ces derniers temps. Le nom de l’inventeur, les idées tout-à-fait particulières qu’il s’est formées sur la théorie et l’explication de ces phénomènes, et jusqu’à la difficulté que nos plus habiles physiciens ont éprouvée d’abord pour reproduire les observations de l’illustre chimiste anglais, tout a semblé concourir à la fois pour appeler vivement l’attention du publie sur une découverte aussi curieuse qu’inattendue.

Ce n’est pas, du reste, la première fois que M. Faraday sait frapper ainsi l’imagination des savans de l’Europe. Attaché dans sa jeunesse à cet Humphry Davy dont les découvertes chimiques remplissaient le monde entier, il dut apprendre, à une si excellente école, l’art difficile de sonder les secrets de la nature et d’en obtenir des réponses catégoriques, à l’aide de ces experimenta crucis dont Bacon, depuis deux siècles, avait proclamé la nécessité, mais qu’il est beaucoup plus facile de conseiller que de mettre à exécution. On a prétendu que le nouveau baronnet Davy rendait parfois à son humble préparateur le dédain dont lui-même, lorsqu’il n’était qu’un petit pharmacien, avait eu à souffrir de la part de cette aristocratie anglaise à laquelle son admirable talent parvint plus tard à le rattacher. Pour l’honneur des sciences, nous espérons que ces bruits n’ont aucun fondement, et que le jeune Faraday ne reçut de son maître que des exemples dignes du génie de tous les deux.

Il ne serait pas possible de donner ici une analyse détaillée des travaux qui ont valu à M. Faraday une si juste célébrité. Chimiste et physicien à la fois, M. Faraday a enrichi la science de plusieurs découvertes capitales, parmi lesquelles on doit compter en première ligne la liquéfaction d’un grand nombre de gaz qu’on ne croyait, avant lui, pouvoir obtenir qu’à l’état aériforme. Tout le monde a dû remarquer que la vapeur d’eau répandue dans une masse d’air se réduit à l’état liquide, ordinairement sous la forme de petites gouttes, lorsque cet air se trouve suffisamment refroidi. Pareille chose arriverait, si, même sans perte de chaleur, le même air éprouvait une compression considérable. C’est en combinant ingénieusement ces deux genres d’action, une très grande pression avec un froid artificiel dont l’intensité dépasse de beaucoup tout ce que l’homme a jamais supporté dans les climats les plus rigoureux, que M. Faraday est parvenu à rendre liquides des corps qu’on n’avait jamais pu se procurer qu’à l’état aériforme, ou, comme disent les chimistes, à l’état gazeux. Cette découverte, fort importante sous le rapport théorique, peut devenir la source d’applications très utiles. En effet, en réduisant ces gaz à l’état liquide, on a créé des moteurs d’une puissance extrême, et dont l’énergie est si grande, que c’est dans cette énergie même que réside la difficulté de les employer et de les diriger.

Introduire ainsi, sur une grande échelle, l’action mécanique dans la chimie, c’était déjà une heureuse innovation ; mais produire à distance et par le mouvement seul une classe entière de phénomènes qu’on croyait jusqu’alors ne pouvoir être causés que par des actions moléculaires, c’était quelque chose de plus nouveau encore et de plus inattendu, et c’est là ce que fit M. Faraday, lorsqu’en imprimant certains mouvemens à des aimans placés dans des conditions particulières, il put produire des courans électriques et dégager des quantités considérables d’électricité. Cette découverte, plus importante encore peut-être par l’originalité des moyens employés que par les résultats obtenus, excita dès le principe l’attention de tous les savans, qui se hâtèrent de répéter et de varier les expériences du célèbre chimiste anglais. Parmi ceux qui ont suivi avec le plus de succès une telle voie, il faut nommer principalement MM. Nobili et Antinori en Italie, M. de Larive à Genève, et en France M. Peltier, esprit inventif et ingénieux, qui s’était formé tout seul, et qui a été enlevé dans la force de l’âge, avant d’avoir vu s’ouvrir pour lui les portes de cet Institut, objet de l’ambition de tous nos esprits distingués, et au sein duquel ses remarquables travaux le rendaient si digne d’être admis.

Nous aurons peut-être une autre fois l’occasion de revenir sur ce sujet, et de montrer combien il importerait d’étendre ces recherches et d’étudier généralement l’influence que le mouvement exerce, ainsi que le temps, sur la production de certains phénomènes physiques. La découverte de M. Faraday, dont nous venons de parler, et qui a donné naissance à ce chapitre de la physique dans lequel on traite du développement de l’électricité par induction, n’est certainement pas isolée ; elle doit se rattacher à un ordre de faits qu’il faudrait étudier dans leur ensemble, pour connaître en général les circonstances dans lesquelles un corps en mouvement produit, à distance, sur un autre corps, des actions qui n’auraient pas lieu, si les deux corps restaient en repos. Quant aux actions lentes, qui ne se manifestent qu’au bout d’un temps très long, et dont la nature nous offre de si nombreux exemples, elles ne sauraient être constatées que par une observation attentive et persévérante. Un ouvrage dans lequel un savant italien, le comte Paoli, a réuni un très grand nombre de faits curieux sur le mouvement intérieur des corps solides, pourrait servir de guide aux physiciens qui voudraient se vouer à ce genre de recherches. Si le progrès des lumières a permis à tout homme instruit d’avoir des notions, suffisantes sur la constitution de ces grands corps qui composent notre système planétaire, les gens du monde sont bien loin de s’être formé quelque idée de la constitution intime des petits corps que nous avons sans cesse sous les yeux. Rien, probablement, ne les étonnerait plus que d’entendre dire que ces corps, qui nous paraissent si inertes, que les murs de nos maisons, que les meubles dont nous nous servons, ne sont nullement en repos, et que les particules extrêmement tenues dont ces murs ou ces meubles se composent sont continuellement en oscillation, et forment une infinité de petits systèmes planétaires composés d’innombrables astres imperceptibles. Toujours en mouvement, sans que l’harmonie de l’équilibre moléculaire soit troublée, ces points matériels parcourent des routes aussi parfaitement réglées que les orbites de la terre et de la lune, mais dont la petitesse défie tous les microscopes. C’est, sur ces systèmes moléculaires, qu’il nous importerait tant de connaître et qu’il est si difficile d’étudier directement, que les influences lentes paraissent agir avec le plus d’efficacité.

Si nous nous bornions à dire, comme on l’a déjà fait, que par sa dernière découverte M. Faraday a montré qu’à l’aide d’un électro-aimant, le plan de polarisation d’un rayon de lumière peut être changé, nous aurions annoncé une chose qui n’apprendrait rien aux physiciens de profession, et qui resterait complètement inintelligible pour la masse des lecteurs. Bien qu’il soit généralement difficile d’initier le public à ces sortes de conceptions, nous ne renonçons pas cependant tout-à-fait à l’espoir de faire comprendre, du moins par analogie, en quoi consiste le fait découvert par M. Faraday. Quelques mots d’explication préliminaire sont ici indispensables.

Chacun sait que la lumière se réfléchit plus ou moins à la surface de tous les corps, et qu’en traversant les corps transparens un rayon de lumière se brise, se réfracte, comme disent les physiciens, et produit ces couleurs brillantes et variées qui ressemblent aux couleurs de l’arc-en-ciel. A défaut d’autres instrumens de physique, un petit miroir à barbe placé devant nos yeux et une carafe d’eau exposée au soleil suffiraient pour établir ces deux grandes propriétés de la lumière qu’on appelle la réflexion et la réfraction. Quiconque a eu l’occasion, dans sa vie, de se trouver dans une chambre ornée de deux glaces placées vis-à-vis l’une de l’autre a pu remarquer facilement les images nombreuses que ces deux glaces se renvoient mutuellement par une suite de réflexions répétées. Les glaces dont on se sert dans les appartemens sont étamées ; mais on sait que cette préparation n’est pas nécessaire pour produire la réflexion, et l’on n’a qu’à jeter les yeux sur le premier bassin, sur la première pièce d’eau qu’on rencontrera, pour se convaincre que des corps transparens peuvent, sans étamage, réfléchir abondamment la lumière et renvoyer à l’œil l’image des objets qui les environnent. Ces choses une fois admises, supposons, pour fixer les idées, que sur la surface d’une lame de verre bien polie, mais sans tain, on fasse arriver un rayon de lumière, de façon que ce rayon faisant, avec la surface de cette lame, un certain angle (cet angle que les physiciens ont déterminé est de 35 degrés 25 minutes), il doive être réfléchi verticalement de haut en bas. Si maintenant, au-dessous de cette lame de verre, on en place une autre égale et parallèle à la première, le rayon réfléchi verticalement par celle-ci rencontrera cette seconde surface qui le réfléchira de nouveau, de manière qu’après ces deux réflexions l’image de l’objet d’où le rayon lumineux émanait sera portée à l’œil d’un observateur placé convenablement. Mais si cette seconde lame de verre, conservant toujours la même inclinaison par rapport au rayon vertical, commence à tourner autour de ce rayon comme elle pourrait le faire autour d’un axe ou d’un pivot, il arrivera que l’image de l’objet doublement réfléchi, qu’on voyait assez bien d’abord, commencera par s’affaiblir, et finira par disparaître complètement : elle reparaîtra ensuite peu à peu, pour disparaître encore à mesure que le mouvement de rotation s’accomplit, de façon que, lorsque le second miroir aura fait une révolution complète, l’image aura disparu deux fois et reparu également deux fois. Pour nous représenter plus facilement la chose, imaginons qu’une glace plane sans tain soit placée dans une chambre à peu près comme le sont quelquefois dans les galeries certains tableaux qu’on incline en baissant un peu la partie supérieure, afin qu’ils soient mieux vus, et supposons en même temps qu’une autre glace, exactement pareille à la première, soit placée parallèlement au-dessous de celle-ci. Supposons en outre que cette seconde glace soit implantée obliquement sur un support droit placé au centre d’une de ces petites tables rondes, si communes dans les appartemens, et qui, sans changer de place, peuvent tourner horizontalement sur elles-mêmes, autour de la tige ou du pied qui les soutient. Si un rayon lumineux, après avoir rencontré obliquement, comme nous l’avons dit tout à l’heure, la première glace, est reflété de haut en bas dans la direction de la verticale, il sera réfléchi de nouveau par le second miroir, et portera à l’œil d’un observateur placé comme il faut l’image de l’objet d’où émane le rayon lumineux. Imprimons actuellement un mouvement horizontal de rotation assez lent à la table, et par conséquent à la glace placée sur cette table. Il semblerait que, si l’observateur suit exactement le mouvement de la table en tournant avec elle, l’image qu’il avait vue d’abord ne le quittera plus, et pourtant il n’en est rien. Cette image paraîtra et disparaîtra à chaque quart de révolution. Le phénomène devient plus net si, au lieu d’employer des glaces non étamées, on se sert de lames de verre noir. Un tel phénomène constitue ce qu’on appelle la polarisation de la lumière. Cette belle découverte de Malus a donné naissance, dans ces derniers temps, à une des branches les plus attrayantes et les plus difficiles de la physique.

Nous ne pousserons pas cette exposition plus loin. Il suffira de dire qu’une telle propriété de la lumière, que cette polarisation se produit dans une foule de circonstances diverses, et que les rayons lumineux se polarisent non-seulement à la surface des corps par réflexion, mais aussi en traversant certains corps diaphanes par réfraction. Tantôt cette polarisation se manifeste par des modifications dans l’intensité de la lumière, tantôt elle se rend sensible par des changemens de couleur. Dans les expériences de M. Faraday, il arrive que des rayons polarisés, traversant des corps diaphanes qui ordinairement ne leur font éprouver aucune modification, sont sensiblement modifiés lorsque, dans le voisinage de ces corps, on place des aimans très puissans. Les aimans qu’il faut employer dans ces recherches ne sont pas de ces aimans naturels que tout le monde connaît ; ce sont des corps qui ne deviennent magnétiques que sous l’influence de certains courans électriques découverts en Danemarck par M. Oersted, et dont M. Ampère a donné chez nous une savante théorie. Pour faire mieux comprendre, par un exemple, en quoi consiste l’observation fondamentale de M. Faraday, il suffira de dire qu’on en prendrait une idée assez plausible si l’on imaginait qu’en plaçant un aimant dans le voisinage d’une carafe qui, exposée aux rayons du soleil, produit cette espèce de petit arc-en-ciel si cher aux enfans, on pourrait modifier les couleurs ou la position de cet iris. Transportez aux rayons polarisés ce qui arriverait ici pour les rayons réfractés, changez les aimans ordinaires en électro-aimans, et vous aurez l’expérience de M. Faraday que nous avons essayé de faire comprendre à nos lecteurs, et que M. Pouillet a eu le mérite de répéter le premier et de modifier ingénieusement, d’après des indications fort obscures qui étaient arrivées sur le continent. Si ces indications n’ont pas été plus complètes, c’est que M. Faraday avait cru d’abord que l’influence des aimans s’exerçait directement sur les rayons lumineux, ce qui renverserait toutes les idées reçues dans la science, et que trouvant, chez la plupart des physiciens, de l’opposition à ses idées théoriques, il a probablement voulu répéter ses expériences avant de les livrer au public. Les nouvelles recherches ne paraissent avoir nullement modifié sa manière de voir. C’est du moins ce qui résulte de son mémoire imprimé, dont quelques exemplaires viennent d’arriver à Paris.

Au reste, une telle question ne tardera pas à être discutée à fond par des physiciens qui possèdent la confiance de toute l’Europe. M. Biot a commencé à la traiter dans le Journal des Savans avec toute l’autorité qui s’attache à son nom, célèbre à plus d’un titre, et M. Despretz a annoncé qu’il allait entreprendre des expériences pour reconnaître si les mêmes effets se produisent lorsqu’on cherche à agir sans intermédiaire sur les rayons lumineux. D’autres travaux se préparent sur le même sujet. Sans prétendre nullement nous ériger en juge, nous avouerons qu’il nous serait difficile de nous persuader que, dans l’expérience de M. Faraday, l’action des aimans plût s’exercer directement sur les rayons lumineux. Nous aimerions mieux considérer les phénomènes observés comme l’effet d’une espèce d’aimantation particulière produite par les courans électriques sur les corps que M. Faraday fait traverser au rayon polarisé. M. Becquerel, à qui l’on doit tant d’ingénieuses découvertes sur l’électricité et sur le magnétisme, a depuis long-temps reconnu que tous les corps peuvent donner lieu à certains phénomènes magnétiques ; il n’y aurait donc rien d’extraordinaire à concevoir dans l’expérience de M. Faraday que les molécules des corps sur lesquels on a opéré pussent ressentir une action analogue à celle qu’éprouvent certains corps répandus dans un liquide après qu’on les a réduits en parcelles très minces. On sait que, par l’action des courans électriques, il est possible de produire une espèce de frémissement dans certaines barres métalliques, et l’on n’ignore pas non plus que, d’après une curieuse observation de M. Biot, le seul frémissement qu’éprouvent les laines de verre, lorsqu’on y exécute des vibrations longitudinales, suffit pour faire naître, entre les particules de ces lames, des relations de position et de mouvement qui leur donnent la faculté, tant qu’elles demeurent dans cet état, de modifier la polarisation des rayons lumineux. Pourquoi les courans électriques qui excitent ce frémissement dans des barres métalliques ne produiraient-ils pas un effet analogue dans les corps diaphanes que M. Faraday a soumis à l’observation ? Peut-être pourrait-on éclairer cette question en soumettant à l’action d’aimans très énergiques les plaques de verre avec lesquelles on répète habituellement les expériences acoustiques de Chladni, et en examinant si les figures observées par cet habile physicien, dans la poussière répandue sur ces lames, ne changeraient pas de forme lorsqu’on ferait vibrer les plaques sous l’influence de ces aimans.

Pendant qu’en Angleterre M. Faraday ouvrait aux expérimentateurs un nouveau champ de recherches, un autre savant, M. Melloni, bien connu des physiciens pour ses belles et originales observations sur la chaleur rayonnante, s’appliquait, avec une grande sagacité, à faire réussir à Naples une expérience qui avait été mille fois tentée ailleurs sans succès. Il s’agit de la chaleur lunaire, que théoriquement on savait devoir exister, mais que personne jusqu’à présent n’était parvenu à rendre sensible à nos thermomètres. Enfin M. Melloni, qui possède des instrumens très délicats, a pu constater que non-seulement la lune nous envoie de la chaleur, mais que, de plus, cette chaleur, comme on pouvait le prévoir, varie avec les phases de notre satellite, c’est-à-dire qu’elle augmente ou diminue suivant que la face de la lune que nous voyons est plus ou moins éclairée par le soleil. Cette chaleur varie en outre avec la distance à laquelle est placé cet astre et avec sa hauteur sur l’horizon. Après avoir ainsi prouvé l’existence de la chaleur lumineuse de la lune, c’est-à-dire de la portion de la chaleur solaire réfléchie par cet astre, il serait intéressant de reconnaître la chaleur obscure, c’est-à-dire la chaleur que la lune nous envoie lorsque la face qui est tournée vers nous n’est pas éclairée par le soleil. Ces observations nous semblent dignes d’exercer l’habileté des physiciens : en les généralisant et en les étendant aux différentes planètes, aux étoiles, et surtout aux comètes périodiques dans leurs retours successifs, on pourrait probablement acquérir quelques données sur la constitution calorifique de l’univers, et sur l’état thermométrique des diverses régions de l’espace que notre système planétaire paraît destiné à visiter, si, comme tout semble l’annoncer, le soleil se meut, nous entraînant à sa suite. Une idée théorique de M. Poisson, qui attribuait une grande influence sur l’état calorifique de notre globe à ces alternatives séculaires de chaud et de froid par lesquelles, à son avis, nous devions passer en traversant des régions de l’espace diversement échauffées, nous fait attacher un grand prix à ces sortes d’observation. Toutes les conceptions d’un esprit aussi éminent méritent une attention particulière, et nous espérons que M. Melloni, qui, sous un ciel favorable, possède des moyens si délicats de recherche, voudra ne pas négliger un sujet qui lui a déjà fourni d’intéressans résultats. Peut-être, pour reconnaître des différences si minimes de température, le célèbre physicien italien sera-t-il forcé de modifier ses appareils, et d’employer plutôt des miroirs réfléchissans que des verres, qui, on le sait, interceptent toujours une portion notable des rayons calorifiques. Quoi qu’il en soit, ces observations délicates et difficiles ne peuvent qu’accroître la réputation du savant auquel le roi de Naples a confié la direction de l’observatoire météorologique, qu’avec une libéralité de vues très louable ce prince fait construire sur le Vésuve.

Les expériences que M. Faraday et M. Melloni entreprenaient presque au même moment sur des sujets si différens leur étaient suggérées à tous les deux par des idées théoriques sur l’identité des divers agens, la lumière, la chaleur, le magnétisme, l’électricité, dont les physiciens s’occupent de préférence. Tout en faisant des réserves formelles] au sujet de ces idées systématiques sur la nature d’agens que nous connaissons si peu, nous ne pouvons qu’applaudir aux tentatives que l’on fait pour étudier les analogies qui existent entre les différentes forces qu’emploie la nature. C’est là de la bonne et utile induction ; seulement on doit savoir se tenir en garde contre cet esprit de généralisation qui entraîne parfois les intelligences les plus robustes, et à propos duquel Galilée, ce grand physicien qui a découvert tant de faits importans sans jamais s’aventurer dans le pays des hypothèses, inséra dans le Saggiatore un charmant apologue que tous les observateurs devraient apprendre par cœur.

S’il est nécessaire de résister à l’esprit de système, à plus forte raison faut-il s’imposer une grande réserve dans l’examen des faits merveilleux que la crédulité est toujours disposée à admettre, lors même qu’ils ne tombent pas dans le domaine de l’industrie. Aussi c’est avec un sentiment de pénible surprise que l’on a vu un savant astronome proposer sérieusement à l’institut de s’occuper d’une prétendue fille électrique qui, on l’a reconnu, mais un peu tard, était plus digne de figurer sur les tréteaux que de se montrer devant cette docte assemblée. Nous sommes de l’avis de M. Magendie, qui déclarait que l’Académie ne doit pas s’occuper de pareilles niaiseries ! Quoique sévère, cet avertissement ne manquait pas d’opportunité, et désormais l’Académie des Sciences en fera probablement son profit pour résister à ce désir excessif de popularité et de bruit qui rend parfois certains savans si peu difficiles dans le choix des moyens. Du reste, les tours annoncés ces jours derniers par Angélique Cottin n’ont pas même le mérite de l’originalité. Dans un petit livre fort amusant, publié en 1797 à Paris, sous ce titre : Les Fredaines du Diable, on lit l’histoire d’un marchand luthier, de la rue Croix-des-Petits-Champs, dont les harpes et les violons dansèrent à qui mieux mieux, pendant trois semaines, devant une multitude ébahie. Alors cependant l’Académie n’intervint pas ; on ne fit pas d’expériences, et deux mots d’un commissaire de police suffirent pour faire cesser immédiatement cette momerie.

Les graves accidens arrivés récemment sur certains chemins de fer ont ému à l’Académie des sciences les personnes les plus compétentes en cette matière. Sur la proposition de M. Piobert, la section de mécanique a demandé que l’Académie adressât au gouvernement quelques observations sur un sujet qui intéresse à un si haut point les intérêts et la sûreté des voyageurs. Les conclusions de la commission ont été combattues avec une grande insistance par M. Arago et par quelques-uns de ses amis. Le célèbre astronome demandait que la commission fût invitée à compléter son travail et à signaler au ministre des travaux publics les inventions les plus aptes à prévenir le danger. La commission, par l’organe de MM. Dupin, Poncelet, Piobert et Morin, a repoussé avec énergie les propositions de M. Arago. Ce débat, qui a occupé une séance entière, s’est terminé par un vote fort significatif. Dans la crainte probablement de servir de réclame et de recommander à l’attention du gouvernement des projets d’un mérite douteux, l’Académie a purement et simplement adopté les conclusions de la commission. Plus tard, si le gouvernement le désire, la section de mécanique pourra soumettre à des expériences décisives certaines inventions sur lesquelles il est prudent aujourd’hui de ne pas se prononcer.

A cette occasion, nous ne saurions nous empêcher d’émettre le vœu que les télégraphes électriques qui doivent être établis sur tous les chemins de fer soient principalement affectés au service propre, et pour ainsi dire intérieur, de ces nouvelles voies de communication, et destinés à propager sur toute la ligne les nouvelles et les avis si nécessaires à la sûreté des convois. Rien ne serait plus facile d’abord que de signaler ainsi des cas de détresse, et toute personne ayant quelque habitude des combinaisons mécaniques comprendra qu’il deviendrait également très aisé de remplacer les signaux, si peu utiles, que font les cantonniers sur les chemins de fer, par des signaux simples, et d’un sens clair que l’électricité porterait instantanément à des distances très considérables. Par ce moyen, avec un certain nombre d’appareils peu compliqués, placés par exemple de kilomètre en kilomètre, on pourrait savoir tout ce qui se passe sur la ligne entière, et à l’aide d’un mécanisme qu’il est facile de construire un convoi annoncerait lui-même d’avance son arrivée ainsi que le nombre de kilomètres qu’il a parcourus déjà, sans que l’intervention des hommes fût nullement nécessaire. Nous n’insisterons pas davantage sur ce point : le principe une fois compris, on peut le modifier de mille manières dans l’application, et l’on conçoit qu’à l’aide de tels signaux, chaque convoi étant averti à tout instant de la marche et de la position des autres convois, ces rencontres si fréquentes et si fatales aujourd’hui deviendraient à peu près impossibles. L’idée que nous indiquons ici est fort simple et nous semble mériter l’attention des ingénieurs.

Nous ne nous arrêterons pas aujourd’hui sur l’application qu’on a faite de certaines propriétés de la lumière à la détermination de la quantité de sucre cristallisable qui se trouve dans certains mélanges. Sans examiner ici le mérite de ce procédé, dont l’emploi exige des précautions fort délicates, nous dirons que ce n’est pas sans quelque surprise que nous avons remarqué l’absence du nom de M. Biot dans des écrits où cette application était recommandée à l’industrie. Il est bon du reste d’ajouter qu’en Allemagne les fabricans emploient, depuis quelque temps, un instrument de M. Mitscherlich, fondé sur les mêmes principes, et qui paraît d’un emploi facile et suffisamment exact.

L’Institut vient de faire une grande perte. M. Bessel, l’un des huit associés étrangers de l’Académie des Sciences, est mort à Koenigsberg le 17 mars dernier. Cet illustre savant, que les astronomes de l’Europe avaient reconnu pour leur chef, était, chose rare, aussi supérieur dans la pratique des observations que dans la connaissance des hautes théories mathématiques. Il ne semblait pas d’abord destiné à la carrière des sciences : ce fut par l’influence de M. Olbers que M. Bessel abandonna le commerce pour embrasser l’étude de l’astronomie. Nous le répétons, la science et l’Institut ont fait une grande perte. C’est probablement dans la prévision d’un tel malheur que quelques-uns de nos savans avaient facilité dernièrement à M. Demidoff, si connu pour ses richesses, l’entrée de l’Académie des Sciences… Et il y a encore des gens qui prétendent que les écus n’ont pas d’esprit !

La Revue a déjà eu l’occasion de parler en détail des manuscrits de Fermat et de la nouvelle édition des œuvres de cet illustre géomètre, entreprise par ordre du gouvernement. La ville de Toulouse ne pouvait pas rester indifférente à l’annonce de cet hommage rendu à la mémoire d’un homme dont la gloire est indissolublement liée à celle de cette antique cité. Le conseil municipal de Toulouse a décidé qu’un monument serait élevé dans cette ville à Fermat, et qu’une grande souscription nationale, à laquelle ce conseil a commencé par contribuer pour 25,000 francs, serait ouverte dans toutes les villes de France. Nous nous associons de grand cœur à une telle manifestation, au succès de laquelle nous ne manquerons pas de contribuer de toutes nos forces quand il y aura lieu. D’intéressantes trouvailles ont été faites, dans ces derniers temps, au sujet de Fermat. Non-seulement son origine et sa biographie ont été éclairées par des recherches entreprises avec zèle et persévérance dans les archives de la ville de Beaumont de Lomagne, mais le nombre des écrits inédits de ce grand mathématicien a été notablement augmenté par les soins de M. Despeyrons. Ce jeune savant, envoyé l’année dernière à Vienne sous les auspices de M. le ministre de l’instruction publique et de M. le ministre des affaires étrangères, dans la vue de découvrir de nouveaux manuscrits de Fermat, a rempli sa mission avec un succès digne de la confiance que le gouvernement lui avait témoignée.

Pendant que la France rend un tel hommage à la gloire d’un des plus beaux génies qui l’aient illustrée, l’Allemagne s’apprête à tirer de l’oubli les manuscrits de ce grand Kepler dont les malheurs ne se terminèrent pas avec la vie. C’est un particulier, le professeur Frisch de Stuttgard, qui a eu le courage d’entreprendre l’œuvre gigantesque, si souvent annoncée sans effet, de réunir et de publier ensemble tous les ouvrages, inédits ou déjà imprimés, de cet homme célèbre. Un tel projet, que nous espérons voir bientôt réalisé, mérite l’approbation et le concours de tous les amis des sciences. Il est vivement à souhaiter que les manuscrits inédits de Kepler, qui se trouvent actuellement dans la bibliothèque de l’académie des sciences de Saint-Pétersbourg, soient mis à la disposition de M. Frisch. Le gouvernement russe, qui a fait annoncer dernièrement une édition complète des œuvres d’Euler, mais qui n’a jamais donné suite au projet formé par Lexell, il y a soixante-dix ans, de publier les écrits inédits de Kepler, qu’il possède, ne peut que s’honorer en mettant ces richesses littéraires à la disposition de M. Frisch. Il faut enfin soustraire ces écrits si précieux aux chances de destruction dont ils ont été si souvent menacés. Remis par Louis Kepler, fils du grand mathématicien, à Hevelius, célèbre astronome de Dantzick, à la mort de celui-ci, ils passèrent, avec une partie de ses propres manuscrits, entre les mains de son gendre, le conseiller Lange, qui les vendit, en 1707, pour 100 florins (ils se composaient de vingt-deux volumes autographes in-folio), au mathématicien Hansch de Leipzig. À l’aide de quelques secours qu’il reçut de l’empereur Charles VI, Hansch fit paraître un volume contenant les lettres adressées à Kepler par les plus célèbres savans de l’Europe : mais bientôt les secours s’arrêtèrent, et Hansch, tombé dans la dernière misère, dut mettre en gage, pour vivre, les manuscrits de celui qui, dans sa vie, avait si souvent manqué de pain. Nous ne suivrons pas ces précieux volumes dans les divers antres de prêteurs sur gages où on les traîna ignominieusement. Enfin, en 1774, après avoir été vainement offerts à tous les astronomes de l’Europe, ils furent achetés par le gouvernement russe. Espérons que rien ne s’opposera désormais à ce qu’ils soient portés à la connaissance du public dans la grande collection annoncée par le savant professeur de Stuttgard.

Nous ne dirons qu’un mot, en terminant, sur le débat que M. Quinet paraît vouloir perpétuer à propos du programme de son cours au Collège de France. Dans la dernière assemblée des professeurs, M. Quinet a pu se convaincre que la grande majorité de ses collègues repoussaient ses prétentions. Peut-être la polémique qui a eu lieu à cet égard, il y a quelques mois, dans les journaux, et les injures grossières que M. Quinet a laissé répandre (d’autres emploieraient peut-être un mot différent) sur quelques-uns de ses confrères, ont-elles contribué à augmenter la majorité qui s’est déclarée contre lui. Par le temps qui court, on ne saurait pas essayer impunément de faire de la terreur dans la presse. M. Quinet parle actuellement d’oubli et de calomnie ; comment se fait-il que ce professeur, qui avait passé si rapidement et avec si peu de travail à l’état de grand citoyen, en soit réduit au bout de quelques mois à faire entendre des plaintes si amères ? Nous ne cesserons pas de le répéter, M. Quinet a un moyen bien simple d’imposer silence aux critiques : qu’il fasse un véritable cours de littérature méridionale, qu’il prouve par ses leçons, ou du moins par ses écrits, qu’il possède à fond les langues du midi de l’Europe, et tous les doutes disparaîtront à son égard. Ses Vacances en Espagne, dont les premières livraisons viennent de paraître, et que la Revue ne peut manquer de soumettre à un examen détaillé, n’offrent nullement la preuve des connaissances qu’on lui demande.