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Chronique de la quinzaine - 14 août 1904

Chronique n° 1736
14 août 1904


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août.


Il y a quinze jours, au moment où paraissait notre chronique, les événemens s’étaient déjà précipités dans le sens que nous avions indiqué comme le plus probable, et, après notre ambassadeur auprès du Vatican, notre ambassade elle-même avait été rappelée. Était-il possible, avec plus de prudence de la part du Saint-Siège, de détourner le coup qui le menaçait ? C’est sur quoi on peut discuter, on a discuté et on discutera sans doute longtemps encore. Nous croyons, quant à nous, après avoir lu tous les documens qui ont été publiés à Paris et à Rome, qu’il y avait un parti pris de la part du gouvernement de la République, et que, tout au plus, pouvait-on ajourner un dénouement devenu inévitable. À défaut du prétexte dont il s’est servi, M. Combes en aurait trouvé un autre. La façon dont il pratiquait le Concordat devait inévitablement amener une rupture plus ou moins prochaine, mais certaine. Il aurait été habile de sa part d’en faire retomber la responsabilité sur le Vatican d’une manière plus directe, plus évidente, plus incontestable ; mais il a jugé inutile de s’en donner la peine ; et il a espéré, non sans raison peut-être, qu’il lui suffirait d’énoncer une affirmation pour faire croire à la majorité qui le soutient que tous les torts étaient du côté du Pape. L’histoire, plus impartiale, dira que s’il y a eu à Rome des torts de forme, les torts de fond ont été à Paris. La correspondance publiée par le Saint-Siège montre qu’il n’aurait pas été impossible de transiger et de s’entendre, si on avait eu à Paris le désir de le faire. Mais M. Combes, ayant débuté par envoyer un ultimatum, s’est placé lui-même, comme il y avait placé le Saint-Siège, dans une situation sans issue : ou plutôt il n’y ne avait pas d’autre que la rupture. On la voulait ; on l’a provoquée ; elle a eu lieu.

Si les Chambres avaient aujourd’hui un sentiment plus éclairé, ou seulement plus jaloux de leurs droits, elles auraient, au début de la session prochaine, des comptes sévères à demander au gouvernement : mais celui-ci est bien tranquille, il sait qu’il peut tout se permettre. Nous marchons à grands pas à la dénonciation du Concordat et à la séparation de l’Église et de l’État. Le gouvernement la prépare et y pousse. Sa politique consiste à la rendre inévitable, afin de pouvoir constater qu’elle l’est devenue, et de laisser entendre que ce n’est pas sa faute, ce en quoi il fait preuve d’une véritable hypocrisie. Il faut se dégager de l’équivoque et voir les choses comme elles sont. M. Combes qui, il y a quelques mois à peine, disait à la Chambre que la réforme n’était pas mûre, et que le pays n’en voulait pas, M. Combes a changé d’avis. En butte aux obsessions continuelles du parti radical-socialiste auquel il a pris l’habitude d’obéir, il lui a obéi une fois de plus. Si c’est son droit de le faire, on nous permettra de dire qu’il a mal choisi le moment d’en user.

Les Chambres sont en vacances et ne peuvent pas faire connaître leur opinion. Le pays est sans voix. De tous les pouvoirs publics, le ministère est le seul qui fonctionne. Lui appartient-il d’engager dans un sens déterminé la solution d’un problème aussi important et même aussi redoutable ? Le gouvernement parlementaire est, dit-on, celui du pays parle pays ; et, s’il n’était pas cela, que serait-il autre chose qu’une mystification et une duperie ? Il faut donc, avant de trancher certaines questions qui touchent aux fondemens mêmes de l’institution politique et sociale, que le pays ait été mis en mesure de faire connaître son sentiment et sa volonté. Que les Chambres s’en inspirent ensuite, ou plutôt qu’elles s’y conforment en ménageant tous les intérêts, et en conciliant tous les droits, c’est leur devoir, certes, et nous serions les premiers à leur conseiller de le remplir. Mais, dans le cas actuel, le pays s’est-il prononcé ? Lui en a-t-on donné le moyen ? Lui en a-t-on laissé la liberté ? On s’est bien gardé de le faire. On a commencé par préparer divers projets relatifs à la séparation de l’Église et de l’État, tous mauvais, tous partant du principe jacobin que l’État seul a des droits et que l’Église n’en a aucun : après quoi on a provoqué un conflit avec le Saint-Siège et on l’a poussé résolument à la rupture. Nous comprendrions, nous admettrions qu’on provoquât une agitation politique en vue de soumettre au pays, aux élections prochaines, la question des rapports de l’Église et de l’État. La Chambre future arriverait au Palais-Bourbon avec un mandat défini. Mais où est le mandat de la Chambre actuelle ? Personne ne niera que, sauf dans un très petit nombre de circonscriptions, la question concordataire n’a joué aucun rôle aux élections dernières, et les déclarations répétées de M. Combes à la Chambre constituent sur ce point un aveu très précieux. Le pays ne s’est pas prononcé. La Chambre, toutes les fois que l’occasion s’en est offerte à elle, l’a fait dans le sens du Concordat. Le gouvernement aussi. Et c’est dans des conditions pareilles que M. Combes, sortant des obscurités où il s’est enfermé jusqu’ici, viendrait dicter au pays et aux Chambres un Sic volo, sic jubeo, dictatorial ! Si les Chambres l’acceptent, ce sera de leur part une véritable abdication. Mais qu’en pensera le pays ? Abdiquera-t-il lui aussi ? En-dossera-t-il toute faite la solution qu’on lui apportera ? M. Combes l’a pensé, sans doute, puisqu’il a attendu les vacances pour rompre avec le Vatican et rappeler notre ambassade, et que, dans son dernier discours de Carcassonne. il a déclaré que la séparation de l’Église et de l’État était dans les vœux de tout le parti républicain. Qu’en sait-il ? Il n’a consulté personne. Il n’a entendu d’autre voix que celle des radicaux et des socialistes les plus avancés.

A-t-il du moins loyalement éclairé l’opinion pour la convaincre ? Non ; il a mieux aimé la surprendre. Aussitôt après le rappel de notre ambassade, il a publié les pièces de la négociation, si on peut appeler cela une négociation ; seulement il a supprimé la principale, à savoir la dépêche que, en date du 10 juin, Mgr Merry del Val avait adressée au nonce apostolique à Paris. Nous ne prenons pas à notre compte la thèse contenue dans cette dépêche. Nous avons fait, il y a quinze jours, à ce sujet des réserves que nous maintenons. Mais enfin, les explications fournies par Mgr Merry del Val indiquaient de sa part une tendance à la conciliation qui aurait pu aboutir si, dès la première minute, le gouvernement de la République n’avait pas posé un impérieux dilemme. Quelle était la thèse pontificale ? Elle consistait à dire que, les évêques français n’étant pas soustraits par le Concordat à la juridiction de l’Église, le Pape avait le droit de les appeler à Rome pour fournir des explications sur leur conduite. Or le Pape n’avait pas fait autre chose que d’user de ce droit. Quant à savoir si, à la suite des explications qu’ils auraient données, les évêques auraient été absous, ou soumis à des peines disciplinaires, ou formellement condamnés, c’est une autre question. Pour le moment elle n’était pas posée ; elle ne pouvait l’être que plus tard. Donc, le gouvernement pontifical n’avait à faire au gouvernement de la République aucune communication immédiate, et c’est seulement dans le cas où les : évêques auraient encouru des peines graves, sous le poids desquelles leur caractère épiscopal aurait succombé, qu’il aurait eu à se mettre d’accord avec lui sur les dispositions à prendre.

Cette thèse, soutenable dans ses élémens essentiels, paraît avoir été présentée avec une entière bonne foi. En fait et dans sa conduite, le Saint-Siège ne l’a peut-être pas appliquée de la manière la correcte, ni la plus opportune ; mais ce sont là des détails sur lesquels on aurait pu s’entendre, et qui n’auraient pas amené une rupture si la rupture n’avait pas été décidée d’avance. Sur le fond des choses, le Pape avait raison. Le Concordat ne l’a nullement privé et ne pouvait pas le priver de son droit de juridiction sur les évêques. Poussons les Choses à l’extrême : qui pourrait lui contester ce droit s’il se trouvait en présence d’un évêque formellement hérétique, ou encore d’un évêque dont la conduite serait devenue un scandale public ? Le droit est indéniable, et toute la question est de savoir dans quelles conditions le Pape peut l’exercer. Qu’y a-t-il de sa part de plus naturel, de plus légitime, de plus indispensable même, que d’appeler l’évêque suspect à Rome pour qu’il puisse s’y défendre ? Mais ici on se heurte à un des articles organiques qui, en imposant aux évêques la résidence, leur interdit de sortir de leur diocèse sans une autorisation du gouvernement de la République. Les articles organiques sont une loi de l’État et on leur doit le même respect qu’aux autres lois de l’État ; mais un grand nombre d’entre eux sont tombés en désuétude, et il y en a même qui n’ont jamais été appliqués. Si les articles organiques sont des lois de police, comme cela résulte de l’article 1er du Concordat auquel on les rattache, nous dirons que les lois de police sont contingentes de leur nature, et que le gouvernement reste juge de leur opportunité et maître de leur exécution. En fait, et depuis longtemps, les évêques se rendent à Rome lorsqu’ils le jugent à propos, et le gouvernement a rarement songé à les en empêcher. On peut faire, non seulement des articles organiques, mais du Concordat lui-même, un instrument de persécution : il suffit de le vouloir. Peut-être même n’y a-t-il pas de lois dont on ne puisse faire un usage abusif : mais cela est vrai surtout de celles qui consacrent un contrat. Rien ne dispense d’une bonne volonté réciproque dans la manière de les appliquer. Le Concordat a pu maintenir la paix intérieure pendant tout le cours du siècle dernier, ou peu s’en faut, par ce qu’il a été appliqué dans cet esprit. A partir du jour où il l’a été dans un esprit différent, ses effets n’ont plus été les mêmes. On lit dans le préambule de ce traité fameux que la religion catholique, apostolique et romaine est celle de la majorité des Français, et que les consuls de la République en font une « profession particulière. » Nous n’en demandons pas tout à fait autant à nos consuls d’aujourd’hui : encore faudrait-il qu’ils fissent profession de respecter une religion à laquelle ils sont libres de ne plus croire, et cela suffirait pour maintenir entre les représentans de cette religion et eux des rapports tolérables. Nous n’en sommes plus là ! il y a, de la part de notre gouvernement, un parti pris, sinon de persécution, — cela viendra sans doute et se prépare, — au moins de vexations continuelles et d’humiliations imposées à l’Église qui ont pour objet évident de l’amener à sortir des gonds et à rompre elle-même un contrat dont on fait pour elle une servitude. Les preuves de ce dessein se multiplièrent tous les jours.

Ainsi, pour en revenir aux faits qui ont donné naissance à la situation actuelle, quoi de plus déplacé, quoi de plus arbitraire et, à quelques égards, de plus ridicule, que l’interdiction faite par M. Combes à deux évêques de répondre à la convocation pontificale et de se rendre à Rome ? C’est là, à coup sûr, de la bien petite guerre ! L’attitude de M. Combes se comprendrait s’il croyait, s’il pouvait croire qu’il y a eu, de la part du Pape, une intention mesquine, taquine et systématiquement guerroyante contre les deux évêques en cause. Mais il n’en croit rien et n’en peut rien croire. Il sait parfaitement que, pour le moins dans les apparences, la conduite des deux prélats en cause prête à la critique., Quoi de plus naturel que le Pape veuille exercer avec eux son ministère ? Quoi de plus singulier que M. Combes veuille l’en empêcher ?

De ces deux évêques, l’un, celui de Dijon, a fini par se dégager de l’étreinte toute laïque de M. Combes : il est parti pour Rome. Mais l’autre, moins sûr de lui peut-être, après être venu à Paris où il a reçu les instructions de M. le directeur des Cultes, est retourné à Laval, bravant de loin les foudres pontificales auxquelles il y a lieu de croire qu’il n’échappera pas. Cette lutte entre un évêque et le Pape, même lorsque le premier est soutenu par M. Combes, est tout à fait inégale. Que fera l’évêque, que pourra-t-il faire s’il est interdit a divinis, ou même frappé d’excommunication ? Sans doute il pourra rester dans son palais épiscopal et continuer d’y jouir de son traitement ; mais il ne pourra plus entrer dans sa cathédrale, à moins qu’il n’y soit accompagné par la force armée, et dans ce cas, il n’y trouvera aucun catholique. Se consolera-t-il par la présence des libres penseurs, et peut-être des fonctionnaires que M. Combes enverra l’assister ? « Pour la beauté du fait, » comme dit Alceste, nous serions curieux de jouir de ce spectacle ! Mais enfin, quel en sera le dénouement, car en toute chose c’est ce qu’il faut voir ? M. Combes prépare-t-il un schisme ? M. Combes a-t-il la prétention, conformément à l’exemple des grands hommes de la Convention et du Directoire, de créer une religion nouvelle dont il serait lui-même le pape laïque ? Peut-être : qui peut savoir ce qui se passe dans son âme ecclésiastique ? Mais alors il ne faut plus parler de séparation de l’Église et de l’État : il faut parler, au contraire, d’un accord encore plus intime, ou plutôt d’une confusion complète entre les deux puissances qui n’en feront qu’une. Il y aura une religion d’État, payée par lui, soutenue par lui au détriment de toutes les autres. Est-ce là ce que se propose M. Combes ? On hésite, tout de même, à le croire. C’est ce qu’il devrait vouloir s’il était logique avec ses actes ; mais la marche de l’humanité est en sens contraire de ces solutions d’un autre âge, qui d’ailleurs n’ont jamais pu réussir en France. M. Combes ne fera donc pas un schisme ; il ne fera pas une religion nouvelle ; il fera tout simplement la séparation de l’Église et de l’État. Quelle sera, le lendemain, la situation de l’évêque qu’il aura compromis avec lui ? Mgr Geay peut, qu’on nous pardonne le mot, jouir de son reste. Après avoir contribué à ébranler le Concordat, si l’édifice s’écroule, la première pierre en retombera sur sa tête. Les évêques, alors, n’auront plus de recours qu’auprès du Pape qui aura repris sur eux, comme sur les fidèles, le plein exercice de sa souveraineté spirituelle. Désormais, plus de ministre pour les défendre et les protéger. Ils n’obéiront plus, du moins en tant qu’évêques, à deux pouvoirs, mais à un seul. Tel sera l’avenir ; on l’aperçoit déjà. Si le gouvernement de la République voulait, en ce moment, rallier tous les évêques autour du Pape, il ne prendrait pas d’autres moyens que ceux qu’il emploie. Nous voyons d’ailleurs, pour d’autres motifs plus profonds, plus sérieux, plus honnêtes, ce mouvement d’adhésion se produire aujourd’hui. Tout porte à croire qu’il ira encore en s’accentuant, à mesure que M. Combes découvrira tous ses projets et que l’exécution en apparaîtra plus prochaine.

Sa conduite, ou du moins son langage, n’est pas sans témoigner de quelques hésitations : il se laisse entraîner à la dénonciation du Concordat plutôt qu’il n’y entraine les autres. Évidemment, lorsqu’il a pris le pouvoir, il était très loin de croire qu’il en viendrait là, et il ne le désirait pas. Il aimait mieux continuer de vexer et de brimer l’Église que de se séparer d’elle avec éclat et de lui rendre sa liberté. Mais, encore aujourd’hui, entend-il la lui rendre ? Il y a des manières bien différentes de comprendre et d’appliquer la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Si quelques radicaux, comme M. Maujan, disent que la loi nouvelle doit être « libérale » et même « généreuse, » d’autres, comme M. Ranc, disent que la vieille formule : L’Eglise libre dans l’État libre, est « une bêtise, » entendant par-là que l’Église, même dans la séparation, doit rester dépendante. Entre tant de projets divers, lequel l’emportera ? Nous ne savons même pas si, bien qu’il soit l’œuvre d’une commission parlementaire, il faut attacher plus d’importance à celui de M. Aristide Briand qu’à tel autre, par exemple à celui de M. de Pressensé. Le premier est sans doute moins mauvais que le second, car tout est relatif ; mais c’est ce qu’on peut en dire de mieux. S’il est adopté tel quel, il donnera beaucoup plus de satisfactions à M. Ranc qu’à M. Maujan, à supposer que celui-ci reste fidèle à ses intentions actuelles, ou que nous ne les ayons pas prises trop au pied de la lettre. On peut donc s’attendre à ce qu’il y ait de nombreuses et peut-être d’inextricables difficultés entre les partisans de la séparation avant qu’ils se soient mis d’accord sur la réalisation de leur réforme. Et à toutes ces causes d’incertitude qui planent sur l’avenir, s’en ajoute une dernière, à savoir le parti pris de ne tenir aucun compte des convenances de l’Église elle-même, de ne pas la consulter, de ne pas même l’interroger, de n’avoir aucun rapport, aucune conversation avec elle pour le règlement d’une question où les intérêts qu’elle représente sont si profondément engagés. Si on veut absolument séparer l’Église de l’État, ne devrait-on pas chercher à le faire avec le moins de dommage possible pour les deux parties, c’est-à-dire à l’amiable : et qui sait si ce serait impossible ? Mais, pour cela, il n’aurait pas fallu commencer par rompre tout rapport avec le chef de l’Église ; il n’aurait pas fallu rappeler l’ambassadeur que nous avions auprès de lui ; il n’aurait pas fallu enfin débuter par un acte de guerre, pour préparer finalement un régime de paix.

Nous reconnaîtrons, si l’on veut, qu’il n’y a pas de traités éternels, et que, étant donné les transformations qui se sont produites dans nos idées et dans nos mœurs, peut-être que, bon gré, mal gré, la marche du temps nous emporte-t-elle vers la séparation de l’Église et de l’État. Nous pensons, comme le faisait naguère M. Combes, que la réforme n’est pas mûre, et que rien ne serait plus dangereux que d’en brusquer imprudemment l’exécution. Mais enfin ce n’est pas une conception qu’on puisse repousser et condamner a priori, et il y a eu dans les actes violens et brutaux dont nous avons été depuis quelques années les témoins attristés, des choses qui nous ont beaucoup plus révoltés. Notre crainte, malheureusement, est que les mêmes violences et les mêmes brutalités n’accompagnent la séparation des deux puissances, et on conviendra qu’à voir les hommes qui se disposent aujourd’hui à effectuer l’opération, notre crainte n’est pas tout à fait chimérique. En soi, la séparation peut se défendre. En fait, que sera-t-elle ? Nul ne peut le dire ; cela dépendra de l’esprit qu’on y apportera ; mais ce qu’on peut dire comme une vérité de bon sens, c’est que, si elle est faite en dehors de toute participation de l’Église, elle sera faite contre elle et que ce n’est pas l’apaisement qu’on aura préparé.

Et sans même parler de la question de fait, il y a la question de droit. Nous savons bien qu’on fait fi volontiers, en ce moment, des questions de ce genre : cependant il est des esprits qui y tiennent, et nous en sommes. A-t-on le droit de dénoncer par un acte unilatéral un traité synallagmatique, où les deux parties se sont fait autrefois des concessions mutuelles et ne sont arrivées à se mettre d’accord que par ce moyen ? Si, en rompant le contrat, chacune des parties pouvait du moins reprendre la totalité de son apport, la réponse serait douteuse ; mais le peut-elle ? Il y a dans le Concordat un article 13 qui est ainsi conçu : « Sa Sainteté, pour le bien de la paix et l’heureux rétablissement de la religion catholique, déclare que ni elle ni ses successeurs ne troubleront en aucune manière les acquéreurs des biens ecclésiastiques aliénés, et qu’en conséquence la propriété de ces mêmes biens, les droits et revenus y attachés, demeureront incommutables entre leurs mains, ou celles de leur ayans cause. » Serait-on bien venu à dire aujourd’hui : — « Eh bien ! nous délions le Pape de son engagement ; qu’il conteste tant qu’il voudra la validité de l’acquisition des biens du clergé ; il en est libre ? » — Un pareil langage ne serait-il pas une hypocrisie et un manque de foi ? Après avoir bénéficié de la concession faite par Pie VII en 1801 à tel point que le souvenir de la dette est lui-même oublié, contesterait-on cette dette ? Cependant le Premier Consul, il y a cent ans, la reconnaissait d’une manière implicite. Il savait, en tout cas, que l’engagement pris par le Pape donnerait tout de suite, ipso facto, une plus-value considérable à des propriétés qu’on regardait auparavant comme peu sûres entre les mains de leurs détenteurs ; et, si l’on songe que, plus de vingt ans après, il a fallu le milliard des émigrés pour rendre toute leur sécurité et par conséquent toute leur valeur à des propriétés du même genre, on est bien obligé de convenir que la concession faite par Rome n’était pas vaine. Le Premier Consul avait l’esprit trop pratique pour s’y tromper ; il y tenait essentiellement ; il savait bien ce qu’il faisait en la demandant. Mais cette concession n’était pas sans contrepartie. L’article 12 du Concordat disait : « Toutes les églises métropolitaines, cathédrales, paroissiales et autres non aliénées, nécessaires au culte, seront mises à la disposition des évêques. » L’article 14 disait : « Le gouvernement assurera un traitement convenable aux évêques et aux curés dont les diocèses et les paroisses seront compris dans la circonscription nouvelle. » L’article 15 disait : « Le gouvernement prendra également des mesures pour que les catholiques français puissent, s’ils le veulent, faire en faveur des églises des fondations. » Tous ces engagemens pris par le Pape et par le gouvernement de la République, ou pour mieux dire échangés entre eux, étaient solidaires les uns des autres, et l’on ne saurait dès lors en bonne logique, ou plutôt en bonne morale, les dénoncer qu’en vertu d’un accord nouveau. Qu’on ne s’y méprenne pas ! Nous n’avons garde de demander, qu’après avoir dénoncé le Concordat on en fasse un autre. Non : c’est tout un régime nouveau à substituer à un régime ancien, et qui procède d’autres principes. Mais encore l’Église doit-elle être entendue. Elle a son mot à dire dans une question qui est pour elle une affaire de vie ou de mort. Dénoncer le Concordat sans aucun aveu de sa part, et lui imposer d’autorité de prétendues conditions d’existence qui seront peut-être pour elle des impossibilités de vivre, n’est autre chose qu’un abus de la force contre le droit éternel.

Nous admirons nos radicaux et nos socialistes qui font si bon marché des traités, et qui affirment que chacun des deux contractans est libre de les dénoncer lorsqu’il en a assez. C’est une règle commode. Il est fâcheux qu’on ne puisse l’appliquer qu’au Pape : sans cela nous aurions bien encore un certain nombre de traités à dénoncer. Malheureusement la partie adverse ne s’y prêterait peut-être pas, préoccupation au-dessus de laquelle on se place fièrement lorsqu’il s’agit du Pape, mais qu’on continue d’éprouver modestement lorsqu’il s’agit du plus petit souverain temporel. L’arrogance envers les faibles, la platitude envers les forts, ne le fussent-ils même pas beaucoup, seraient-elles devenues les élémens de notre caractère national ? Nous n’en croyons rien de la part du pays, mais il faut bien le croire de la part de ceux qui le gouvernent. Il n’est pas vrai, quoi qu’en disent les docteurs de la nouvelle école, que les traités perdent de leur vertu en vieillissant, ni qu’on ait le droit d’y manquer parce que le monde a marché et que les conditions ambiantes se sont transformées, ni qu’on ait celui de les dénoncer sans tenir aucun compte des intérêts de l’autre contractant. En veut-on une preuve, et veut-on aussi un exemple de la manière dont les traités qui ont vieilli au milieu d’un monde qui a rajeuni, se dénoncent entre deux puissances civilisées ? Nous n’irons pas chercher bien loin : nous trouverons tout cela dans l’arrangement que nous venons de faire avec l’Angleterre, et dont l’objet principal est précisément d’en modifier plusieurs autres.

Presque sur tous les points, en Egypte, au Maroc, les deux pays se sont fait des concessions réciproques sur des droits antérieurs qu’ils n’ont contestés ni l’un ni l’autre. Mais c’est surtout à Terre-Neuve que se manifeste avec évidence le respect qu’une nation soucieuse de ses engagemens ne cesse pas de leur conserver, même lorsque de longues années se sont écoulées, que le temps a fait son œuvre, et que les conditions dans lesquelles le contrat a été conclu sont complètement modifiées. Nos droits de pêche à Terre-Neuve datent du traité d’Utrecht en 1713, à la fin du règne de Louis XIV. L’île était presque déserte alors, et l’exercice de notre privilège ne causait de préjudice, ni même de gêne à personne. On sait combien tout cela est aujourd’hui changé Nos droits sur le French Shore, il faut bien le dire, ont contre eux la nature des choses, et leur maintien intégral entraverait le développement d’une colonie intéressante, laborieuse, pleine d’avenir. Le parlement terre-neuvien ne cessait pas de protester contre eux, et il n’y a pas un parlement au monde qui n’eût fait la même chose à sa place. Le gouvernement anglais a-t-il jamais ou l’idée de nous dire : — « Le traité d’Utrecht est vieux ; vos droits sont périmés : vous en avez d’ailleurs joui assez longtemps ? » — Il s’est bien gardé de tenir ce langage. Quelles que fussent ses préoccupations, il a toujours maintenu la colonie de Terre-Neuve dans son devoir strict à notre égard, et c’est une justice à lui rendre qu’il a lui-même rempli son devoir tout entier. Mais il a négocié à diverses reprises avec nous pour nous amener à renoncer, moyennant compensations, à nos titres sur le French Shore, et, après plusieurs tentatives avortées, il a fini par aboutir. Nous nous sommes mis d’accord avec lui sur les compensations qu’il devait nous donner pour l’abandon de nos droits, ou seulement de quelques-uns de ces droits, et c’est ainsi qu’il a obtenu notre consentement. Oui, nous le répétons, il n’y a pas de traités éternels ; mais, si on veut savoir comment un traité prend fin, on vient de le voir. Il y a une autre manière, sans doute : c’est la guerre. M. Combes dira peut-être qu’il fait la guerre au Vatican. Il a un merveilleux courage contre les canons de l’Église. Nous nous attendons à le voir passer bientôt la tête haute sous l’Arc de Triomphe. Toutefois, en vue de la paix que nous voudrions voir régner dans les consciences, nous regrettons et réprouvons cette guerre misérable. Nous voudrions, si le lien qui les unit doit disparaître entre l’Église et l’État, qu’il fût plutôt dénoué que rompu, et que, le lendemain, il y eût dans les cœurs le moins d’amertume possible. Certains radicaux, et non des moindres, ont eu par momens l’intuition que les choses seraient mieux ainsi. M. Clemenceau, dans son journal, a traité à diverses reprises avec le dédain, avec le mépris qu’elles méritent, les pitoyables arguties qu’on a mises en œuvre pour amener la rupture. Ce sont là pour lui de très petites choses, et même assez basses. A ses yeux la question est plus haute. Il y a, dit-il, incompatibilité de nature entre l’Église et l’État moderne : voilà pourquoi il faut rompre. Mais il faut le faire au nom des principes, et non pas en invoquant le prétexte d’égratignures mutuelles qu’on a pu se donner dans des heures de colère. La situation, alors, se réglera dans la liberté. Nous ne sommes pas absolument sûr que M. Clemenceau s’inspirera jusqu’au bout de ce sentiment élevé. Nous l’avons vu, après s’être déclaré partisan irréductible de la liberté de l’enseignement, supprimer, parmi ceux qui en profitaient, les adversaires qui lui déplaisaient le plus : peut-être trouvera-t-il, cette fois encore, un expédient du même genre. Mais, sur les principes du moins, il ne transige pas, et ce sont des principes que nous invoquons en ce moment, pour y rester fidèles.

Depuis quelques jours, un silence relatif s’est fait autour de ces questions. Les élections aux conseils généraux ont fait diversion. On se demandait si elles manifesteraient quelque changement dans l’esprit du pays, et si la boussole électorale indiquerait une orientation nouvelle. Il n’en a rien été. Le gouvernement a triomphé bruyamment de quelques avantages qu’il a obtenus sur certains points, et s’est efforcé de dissimuler ou d’atténuer les pertes qu’il a faites sur d’autres. C’est surtout en pareille matière qu’on doit se défier des statistiques officielles. Mais nous devons aussi nous garder des illusions. Les élections municipales avaient été un demi-succès pour l’opposition libérale ; il n’en a pas été de même des élections départementales. Il serait difficile de dire pourquoi, puisque ce sont les mêmes électeurs qui ont voté ; mais, dans les élections de ce genre, soit municipales, soit départementales, les situations locales et les considérations de personnes ont une influence si prépondérante, qu’on ne peut pas considérer les résultats du scrutin comme ayant une signification politique décisive. Il faut un courant d’opinion d’une violence extrême pour emporter ces obstacles, et pour permettre à la pensée du pays de se manifester. Ce mouvement d’opinion ne s’est pas produit avec une intensité suffisante, et les choses vont rester à peu près en l’état, ce qui, avouons-le, n’a rien de rassurant.

Ce qui caractérise le suffrage universel, c’est l’absence de toute prévision. Il ne voit les choses que lorsqu’elles sont réalisées. Il ne les sent que lorsqu’il commence sérieusement à en souffrir. L’habileté des radicaux-socialistes est de lui annoncer sans cesse des réformes dont ils lui montrent les côtés séduisans, mais chimériques, et de se garder de les faire parce que les autres côtés apparaîtraient aussitôt. Que pensera-t-on du service de deux ans lorsqu’on en fera l’épreuve, si on la fait dans les conditions où la loi a été votée ? Que pensera-t-on de l’impôt sur le revenu, lorsqu’on en jouira ? Que pensera-t-on de la séparation de l’Église et de l’État ? Le Parlement votera peut-être toutes ces grandes réformes avant les élections prochaines, mais trop tard pour qu’on ait eu le temps de les appliquer, et de manière que le pays n’en ait encore que l’espérance. Est-ce très loyal ? non ; c’est adroit. Pour le moment, le pays est encore dans la lune de miel du radicalisme et du socialisme : il n’en connaît que les promesses, et c’est à peine s’il commence à s’apercevoir qu’on les renouvelle sans cesse sans les réaliser jamais. Nous ne savons pas combien de temps ces choses pourront durer ainsi : lorsqu’elles ne le pourront plus, les véritables difficultés commenceront. Jusqu’ici le gouvernement n’a troublé que des intérêts moraux, et nous avons le regret de dire que c’est chose dont on s’accommode. Mais la matière commence à s’épuiser.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.