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Chronique de la quinzaine - 14 août 1892

Chronique n° 1448
14 août 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août.

Il ne faut sans doute rien exagérer. Parce qu’il y a eu l’autre jour près de quinze cents élections de conseillers-généraux dans nos modestes cantons de France, la marche du monde n’en sera sûrement pas changée. Le nombre des scrutins ouverts à la fois dans toutes les régions du pays ne fait rien à l’affaire. Ce n’est pas ce qu’on peut appeler un événement de premier ordre, encore moins une crise. L’agitation, si agitation il y a eu, est restée limitée et locale, sans perdre un instant le caractère et l’apparence de la plus paisible des manifestations publiques. Tout s’est passé sans trouble extérieur, sans grande animation d’opinion et a uni par un déplacement plus ou moins sensible de voix qui n’avait peut-être lui-même rien d’imprévu. En un mot, ces assemblées de départemens qui viennent d’être élues restent ce qu’elles sont, la modeste et sincère représentation des intérêts locaux, des vœux et des sentimens les plus simples du pays.

Ce n’est pas cependant que les simples élections des conseils-généraux accomplies en pleine paix ne soient qu’un incident banal, dénué de toute signification dans les circonstances où nous sommes. Elles ont, au contraire, leur signification et leur caractère. Sans être précisément politiques, elles ont, à n’en pas douter, un intérêt politique. Elles se lient intimement à toute une situation, à cet état de transition qui se manifeste sous toutes les formes, qui a encore de la peine à se fixer et ne reste pas moins le phénomène le plus caractéristique du jour. Elles concordent par leurs résultats avec le mouvement qui, depuis quelque temps, par une sorte de force des choses, sous la pression d’une multitude de circonstances, va vers la république. Les bulletins officiels ne donnent que des chiffres artificiellement groupés, les commentaires intéressés des partis n’expriment que des passions, des illusions ou des regrets. Vues en elles-mêmes dans leur ensemble ; dans leur esprit général, en dehors des classifications de fantaisie, ces élections sont tout ce qu’il y a de plus clair au monde.

S’il y a une chose évidente, en effet, c’est que, dans cette mêlée électorale, le terrain de la lutte s’est pour ainsi dire déplacé. On n’en est plus au temps où à tout propos, dans un scrutin départemental comme dans un scrutin municipal, la question même de l’existence des institutions était perpétuellement en jeu. Aujourd’hui, tout a visiblement changé, tout se modifie. L’ardeur des vieux conflits et des passions implacables s’émousse devant cette imperturbable tempérance nationale qui ne cesse de se manifester. On ne combat plus pour la république ou contre la république, pour la monarchie ou contre la monarchie. C’est à peine si, dans quelques programmes, l’esprit d’irréconciliabilité trouve encore un dernier refuge. Les arrière-pensées, s’il y en a, se déguisent sous les euphémismes. Les candidats, depuis longtemps attachés à d’autres causes, désarment sans embarras, publient leur adhésion au régime accepté par le pays, et on vient de voir les départemens qui ont le plus résisté jusqu’ici, comme la Sarthe, le Gers, l’Ille-et-Vilaine, envoyer maintenant une majorité républicaine, sans distinction de nuances, dans leurs conseils. En d’autres termes, le nombre des ralliés s’accroît sans cesse, les hostilités systématiques et irréconciliables vont en diminuant. L’évolution est complète. Les élections dernières n’ont point sans doute créé ce courant d’opinion ; elles l’accentuent et en marquent les progrès dans le pays. Elles dévoilent de plus en plus cette situation nouvelle où l’immense masse nationale n’aspire qu’à la paix civile sous un régime mis hors de cause et où ceux qui veulent la représenter se croient obligés de suivre un mouvement devenu irrésistible. Elles ne changent rien par elles-mêmes, si l’on veut ; elles révèlent ce qui s’agite au plus profond du pays, le travail intime qui s’accomplit, qui peut conduire un jour ou l’autre à des combinaisons nouvelles par l’introduction et la fusion d’élémens nouveaux dans la république.

Après cela, que cette évolution préparée par les circonstances, par la force des choses, ne soit ni simple, ni aisée, qu’elle soit destinée à passer encore par bien des péripéties avant d’arriver à son terme, à rencontrer à chaque pas des difficultés nouvelles, c’est bien possible. Elle déconcerte trop de passions, de préjugés ou de calculs pour n’être point contrariée ou détournée. Les partis extrêmes, intéressés à prolonger les défiances et les divisions, puisqu’ils en profitent, n’ont pas tardé à se mettre à l’œuvre pour dénaturer ou décourager le mouvement le plus simple par leurs commentaires, par leurs polémiques et leurs sarcasmes. Les radicaux, qui se sentent menacés dans leur règne, ne se font pas faute d’exploiter à leur avantage les votes républicains du pays, de les interpréter comme un acquiescement à leurs fanatismes et à leur politique d’exclusion. Ils n’ont pas assez de railleries pour les nouveaux ralliés, pour les candidats de la conciliation et leurs déclarations suspectes ; ils leur signifient nettement, d’un ton goguenard, qu’ils n’ont rien à attendre, rien à espérer, que quiconque s’est laissé aller, en vue d’une pacification religieuse qui n’est qu’un leurre, à des alliances douteuses, doit être impitoyablement écarté, qu’il ne suffit pas de se dire républicain, qu’il faut l’avoir toujours été. C’est l’éternelle histoire : ils sont les maîtres, les dominateurs, ils l’ont été du moins ou ils ont paru l’être jusqu’ici. Ils ont les clés de la maison, ils ont la prétention de les garder, et ils se flattent encore de décourager les conservateurs par leurs exclusions, d’intimider les républicains modérés eux-mêmes par leurs menaces. Bref, ils ne négligent rien pour détourner un mouvement qui tendrait à mettre le libéralisme et la tolérance dans la république ; ils ont plus que jamais repris leur tactique aux élections dernières. Et les polémistes de l’extrême droite, à leur tour, se gardent bien de laisser tomber les fanfaronnades radicales ; ils se hâtent au contraire de les relever et de s’en servir pour essayer d’inquiéter et de retenir l’armée conservatrice qui leur échappe. Ils mettent tout leur zèle et leur esprit à troubler les malheureux ralliés de la dernière heure, défectionnaires sans profit, qui ne peuvent pas même obtenir d’être amnistiés dans leur passé et d’avoir leur entrée dans la république. De sorte que ces masses, qui en sont aujourd’hui à chercher leur voie, cheminent, on peut le dire en toute vérité, sous les feux de deux camps opposés.

Eh bien ! soit, les radicaux de l’extrême gauche ne sont pas contens, les radicaux de l’extrême droite ne le sont pas beaucoup plus. Les uns et les autres s’épuisent en jeux de polémiques, en artifices de parti et en diversions irritantes. Le mouvement ne s’accomplit pas moins ; il ne dépend ni de ce que pensent les radicaux, ni de ce que veulent les chefs des anciens régimes. Il a sa raison d’être et sa puissance dans le pays. Il est clair qu’il y a désormais de toutes parts une intime et profonde transition dans les esprits et dans les opinions, un vague et mystérieux besoin de se fixer, d’en finir avec les querelles stériles de régimes, un instinct des rapprochemens possibles à l’abri d’institutions assurées, mises hors de toute contestation ; au fond, c’est de cela qu’il s’agit. On va à la république parce que la république est la loi du pays, et le mouvement dont les élections dernières, si modestes qu’elles paraissent, ne sont qu’une expression nouvelle, est dû peut-être à plus d’une cause. Il n’est point douteux que dans cette masse nationale qui vote quand il le faut, mais qui travaille surtout et a besoin de la paix intérieure, il y a une certaine fatigue ou un certain dégoût des luttes inutiles et encore plus de tout ce qui ressemblerait à une révolution. Depuis plus de vingt ans, la France n’a cessé de vivre au milieu de toutes les incertitudes, dans un provisoire indéfini et perpétuellement agité. On a laissé toutes les perspectives ouvertes devant elle. On lui a promis des restaurations toujours fuyantes et plus que jamais reléguées maintenant dans un lointain nuageux et insaisissable. On l’a excédée de vaines tentatives, de manifestes, d’expédiens, et même d’aventures plus qu’équivoques, d’alliances qui auraient pu devenir avilissantes. On n’a réussi qu’à la désabuser : elle a fini par s’en tenir à la république qui existait, qui avait pour elle la durée, les instincts de démocratie toujours si vivaces. La lassitude est, elle aussi, un élément de conviction chez un peuple qui ne vit pas de subtilités et de regrets.

On s’est fatigué d’une opposition impuissante à un régime qui avait déjà subi plus d’une épreuve ; et une autre raison qui n’a pas peu contribué sans doute à rattacher le pays aux institutions nouvelles, à hâter le mouvement, c’est l’intervention à la fois si profondément réfléchie et si hardie du pape, du chef des consciences catholiques. Le pape, dit-on, n’a ni droit ni autorité pour se mêler de nos luttes intestines, du choix du meilleur régime en France. Cela se peut : il a dans tous les cas le droit de s’inspirer des intérêts de l’Église. Le grand vieillard du Vatican, qui ne recule pas devant les problèmes les plus délicats ou les plus épineux, a jeté un regard perçant et ferme sur les affaires de son temps, particulièrement sur les affaires de la France. Il a cru voir que la cause religieuse n’avait plus rien à gagner à se confondre avec la politique, à s’identifier avec la cause des dynasties, des institutions du passé, à partager la fortune des partis de combat, — et il n’a plus hésité, et il a rompu le lien par son encyclique, par ses lettres réitérées. La république, soit, qu’à cela ne tienne ! a-t-il dit. Et d’une parole décisive, sans se laisser troubler ni embarrasser par les réserves des cardinaux, par l’humeur un peu batailleuse de quelques prélats trop prompts à se jeter dans toutes les mêlées, il a nettement pressé les évêques, les catholiques de France de cesser le feu contre le régime, d’entrer à leur tour dans la république. Les déclarations pontificales ont eu une influence peut-être plus sérieuse encore qu’on ne le croit, une influence qui est loin d’être épuisée. Elles ont mis, cela n’est pas douteux, une certaine confusion dans l’armée conservatrice, désormais divisée en deux camps, le camp des irréconciliables obstinés et le camp des indépendans disposés aux conciliations possibles ; elles ont rendu la liberté à ceux qui mettent les intérêts religieux au-dessus des intérêts de parti et ne se croient plus obligés de combattre la république ; elles ont d’avance brisé entre les mains des radicaux, des sectaires endurcis, une arme dont ils pourront assurément se servir encore, mais qui ne sera plus qu’une arme émoussée. Le pape Léon XIII aura été, lui aussi, à sa manière, un grand électeur ; il peut du moins avoir dissipé bien des incertitudes et décidé bien des votes qui se seraient refusés à la république ; c’est justement un des traits caractéristiques de ces élections récentes, et ce qui leur donne un singulier intérêt moral.

Est-ce à dire que ces électeurs nouveaux qui ont voté pour la république aient voté pour tout ce qu’ont fait les républicains depuis qu’ils sont les maîtres du pouvoir, pour leurs idées, pour leur politique ? Est-ce que, dans le dernier scrutin, il y a eu à répondre à une sorte de plébiscite sommaire des dominateurs du jour remplaçant les plébiscites impérieux de l’autocratie césarienne ? Ce serait se faire une étrange idée de la politique de ces mouvemens d’opinion et du suffrage universel. En réalité, cette masse électorale encore un peu inconnue et énigmatique, de jour en jour grandissante, qui ne refuse plus son adhésion et sa force aux institutions, reste ce qu’elle est et ne dépend que d’elle-même. Elle n’a pas à consulter les radicaux, pas plus qu’elle ne se laisse arrêter par les chefs conservateurs qui voudraient la retenir. Elle n’est d’aucun parti. Elle entre librement dans la république avec ses instincts, ses vœux, ses intérêts, et si elle ne sait pas trop encore de quel côté elle se tournera, où elle portera son poids et son influence, il est bien clair dès ce moment qu’elle n’est ni pour les agitations, ni pour les violences intérieures, ni pour les politiques de secte. Par son tempérament, par ses mœurs, elle est étrangère aux dissensions factices, à tout ce qui est intrigue, œuvre de parti ou de faction ; elle est essentiellement pour la paix, pour la paix religieuse aussi bien que pour la paix civile.

Sur ce point, les républicains les plus éclairés, les politiques c\e parti, sans oser toujours dire toute leur pensée, ne sont pas loin d’être d’accord avec les conservateurs. Ils sentent bien que le meilleur, le plus sûr moyen de conquérir et de fixer la nation, même la partie de la nation qui a plus ou moins résisté jusqu’ici, c’est de la ménager dans ses sentimens, dans ses traditions. Il y a eu certes dans les dernières semaines de juillet bien des programmes répandus à profusion dans le pays. Bien peu ont gardé l’accent violent et âpre des jours de lutte ; bien peu ont avoué devant les électeurs la prétention d’imposer les passions d’un radicalisme batailleur : c’est bon pour les polémiques de journaux ! La plupart de ces programmes et de ces discours récens ne respirent que conciliation. Ils disent le mot : ils sont décidément pour la « république libérale et ouverte à tous, » pour le respect des consciences, pour l’apaisement moral. Si les républicains qui parlent ainsi ne sont pas complètement sincères, ils prouvent du moins qu’ils tiennent à rester dans le courant de l’opinion française. M. Jules Ferry, qui n’a pas l’habitude de déguiser sa pensée, est allé dernièrement s’entretenir avec ses électeurs des Vosges, et il n’a pas éludé toutes ces questions de direction, d’orientation, qui s’agitent aujourd’hui. Il est allé droit au fait et a nettement, résolument désavoué la politique de guerre et d’exclusion. Il s’est bien gardé de voir dans l’intervention du pape un péril, — l’éternel péril clérical ! Il y voit au contraire un gage d’apaisement répondant aux vœux de « cette grande masse du suffrage universel rural. « Il n’a point hésité à se prononcer une fois de plus, justement dans l’intérêt d’une pacification nécessaire, contre la séparation de l’Église et de l’État, qu’il ne croit ni « mûre, ni désirable, ni possible. » Tout ce qu’il demande, c’est que le prêtre reste dans son église et qu’on ne fasse pas de la chaire une tribune politique ; mais c’est ce que le pape lui-même demande, et on peut dire comme l’ancien président du conseil : où est le mal ? où est le péril ? M. Jules Ferry, d’un autre côté, se prononce vivement et même avec une assez généreuse éloquence contre les divisions des partis qui sont une cause d’affaiblissement pour la patrie. « Une nation travaillée par des factions haineuses ou par des guerres de classes a beau être riche, puissamment armée, a-t-il dit à ses Vosgiens, elle ne peut avoir toute sa force morale. Elle porte en elle-même un principe de ruine. Unissons-nous donc, apaisons-nous, mêlons les esprits et les cœurs… » Rien de mieux, rien de plus patriotique assurément, mais c’est là le langage que ne cessent de tenir les modérés, les constitutionnels. Entre tous ces candidats qui viennent de dire leur mot aux élections, entre les républicains d’hier et les républicains d’aujourd’hui ralliés aux mêmes institutions, où est la différence ? Ils sont divisés par leur passé, peut-être par des suspicions invétérées ; ils sont rapprochés, qu’ils le veuillent ou non, par le sentiment commun d’une nécessité supérieure.

Qu’est-ce que tout cela signifie, si ce n’est qu’on est dans une phase de transition dont le dernier mot est loin d’être dit et que nous entrons dans une situation évidemment |encore obscure et indécise, mais où il y a tous les élémens de combinaisons, d’alliances nouvelles ? La difficulté est de rassembler et de coordonner ces élémens, de dégager de cette situation encore confuse une force suffisante pour redresser et relever avec fermeté la politique de la France ; mais c’est là, précisément, la question ! Il faudrait un gouvernement pour prendre la direction, pour jouer au moins son rôle dans le mouvement des opinions, et ce qui a manqué le plus jusqu’ici, c’est un gouvernement. Ce n’est peut-être pas la faute des hommes. Il y a eu sans doute au pouvoir, à travers bien des personnages de hasard, des hommes éclairés, bien intentionnés, qui auraient pu être dans d’autres temps des ministres habiles et ont manié le mieux qu’ils ont pu, quelquefois avec art, les affaires du pays. Il n’y a pas eu de vrai gouvernement, et le gouvernement a manqué parce qu’il a été le plus souvent sans force morale, sans direction et sans appui dans les confusions de parlement, parce qu’il s’est trouvé presque toujours dans des conditions violentes ou artificielles faussées par le jeu des partis. Depuis plus de dix ans, on a entrepris de résoudre cet étrange problème de faire du gouvernement avec toutes les idées de subversion et d’anarchie, en d’autres termes, de faire de l’ordre avec du désordre. Les ministères, même les ministères qui auraient pu passer pour modérés, n’ont vécu, sous prétexte de concentration républicaine, qu’en subissant la loi des radicaux, en s’effaçant timidement devant une interpellation bruyante, en payant rançon pour durer quelques semaines, quelques mois de plus, ils ont sûrement plus d’une fois vu le mal et n’auraient pas été fâchés de l’éviter : ils n’ont jamais osé résister franchement aux pressions de parti qui les assiégeaient. Ils auraient trop craint de paraître accepter ou rechercher l’alliance des conservateurs et, plutôt que d’être suspects, ils se rejetaient vers les radicaux, en leur livrant un jour la paix religieuse, un autre jour les finances, le plus souvent les prérogatives et les ressorts du pouvoir.

Le résultat inévitable, c’est cet affaiblissement croissant de l’idée de gouvernement et de légalité ; c’est cette situation où un ministère suffit encore sans doute à maintenir l’ordre matériel, mais où il ne peut sauvegarder les plus simples apparences d’ordre moral ; c’est cet état indéfinissable où se succèdent les incidens les plus singuliers, signes trop visibles d’une anarchie chronique.

Tantôt c’est un maire de Marseille qui se trouve, par hasard, avoir à présider une cérémonie publique, la distribution des prix du lycée, et qui, en pleine assemblée officielle, profite de la circonstance pour prononcer tout simplement, au bruit des fanfares militaires, un discours du plus pur, ou, si l’on veut, du plus banal socialisme. Cet étrange maire a bien choisi son heure. Il s’est cru sans doute dans un club, ou dans une réunion anarchiste, ou dans son conseil municipal, et sans plus de façon, devant des autorités peut-être un peu étonnées, devant des familles rassemblées dans une fête commune, il a débité sa harangue ! Oui, vraiment, dans le jour des récompenses et des gaîtés scolaires, au moment où toute cette jeunesse était impatiente d’aller chercher la liberté des vacances et de prendre son vol sans penser à mal, l’édile provençal a tenu à placer son morceau de propagande socialiste et révolutionnaire. Il a expliqué à ces braves enfans ébahis que la société est mal faite, qu’il y a des pauvres et des riches, que les uns vivent dans le faste, les autres dans la misère ; que les bourgeois comme lui boivent la sueur du peuple, que le moment est venu de régénérer l’humanité. M. le maire de Marseille a bien voulu, il est vrai, assurer qu’il répudie la violence, et, pour mieux le prouver sans doute, il s’est hâté d’ajouter : « Brisons nous-mêmes de nos propres mains cette société dont nous aurions à rougir. » Que dirait-il de plus s’il ne répudiait pas la violence ? Voilà donc un maire prêchant la guerre sociale devant des enfans des écoles, et, ce qui est plus étrange encore, c’est que ce maire puisse tenir ce langage comme délégué dans une cérémonie publique, presque au nom de l’État, qui ne parait pas se croire le droit de réprimer ou de désavouer les excès. Tantôt c’est à Marseille, tantôt c’est à Saint-Ouen ou à Roubaix que les socialistes des municipalités s’agitent, pérorent, manifestent, organisent des fédérations sans s’inquiéter des lois. Saint-Ouen se fait décidément une célébrité et éclipse presque déjà l’Hôtel de Ville de Paris ! Saint-Ouen rêve de fédérer tous les conseils municipaux socialistes de France et de les réunir en congrès dans ses murs encore modestes, mais en train de devenir le berceau des libertés anarchistes. Et le conseil municipal de Saint-Ouen ne s’en tient plus là. Il veut avoir, lui, quoi qu’en pense le gouvernement, son anniversaire du 10 août. Que disons-nous ? Ce n’est pas un jour de commémoration, c’est vingt jours de fête qu’il vient de décréter ! Et si on lui dit qu’il viole les lois, il n’en tient compte, il se moque de la légalité et du gouvernement, il suit toujours son chemin !

Ainsi voilà un maire qui prononce des discours socialistes dans une distribution des prix ; voilà des municipalités qui se mettent sans façon au-dessus des lois ! Supposez, cependant, que d’autres maires, d’autres municipalités eussent la fantaisie de porter des paroles d’excitation dans des cérémonies publiques, de décréter des anniversaires, de tenir des congrès, d’organiser des fédérations : qu’arriverait-il ? Ce serait l’anarchie, suite de cet affaiblissement, de cette altération de toutes les idées de gouvernement et de légalité qui est le mal contemporain, et de toute façon on en revient à cette alternative : ou le gouvernement, profitant des circonstances, se décidera à ressaisir la direction, à faire respecter les lois, à rétablir un certain ordre moral, et alors il est obligé de s’appuyer sur les forces qui s’offrent à lui, qui ne disputent plus avec la république, ou bien on se laissera aller de plus en plus aux concessions, aux complicités, aux faiblesses qui ont été jusqu’ici la politique de tous les ministères. On continuera à s’arranger avec le gâchis radical pour vivre ; mais ce serait peut-être une étrange illusion de croire qu’on puisse suivre indéfiniment et impunément cette politique. On s’exposerait à perdre rapidement les avantages de cette situation nouvelle que les élections ont révélée. On risquerait de voir renaître un jour ou l’autre une de ces crises de confusion et d’impatience où la république elle-même pourrait être en jeu aussi bien que l’honneur et les libertés de la France.

C’est l’histoire de la saison depuis bien des années. Tout semble être aujourd’hui au repos et à la paix en Europe. S’il y a eu des étés où les passions de la guerre se sont déchaînées, ces temps sont passés, et heureusement pour le monde, ils ne sont pas encore revenus, sans qu’on puisse dire pourtant qu’ils ne reviendront pas. Pour le moment, les grandes affaires de la politique sont suspendues un peu partout, sauf en Angleterre où le nouveau parlement vient de se réunir. Sur le continent, souverains et ministres sont en voyage, ou dispersés ou occupés de leurs affaires. L’empereur Alexandre III a le souci des fléaux qui éprouvent son empire. Le roi Humbert chasse, dit-on, en attendant cette visite à Gênes qui a été si souvent commentée. En Belgique, la révision est en réserve dans une commission, et ne reparaîtra que dans quelques mois. Il n’y a peut-être aujourd’hui que Berlin, où, même en l’absence de l’empereur, la politique semble avoir ses mystères.

Que se passe-t-il réellement en Allemagne ? On pourrait croire que sous des apparences pompeuses, dans l’intimité de ce régime impérial comme dans le vieux royaume de Danemark, il y a du trouble, de l’incohérence. Certainement, ce grand revenant de Friedrichsruhe, M. de Bismarck, avec ses promenades à travers l’Allemagne, ses discours et son goût pour les ovations, est un personnage gênant pour le monde officiel de Berlin, pour les conseillers de l’empereur, et peut-être pour le souverain lui-même. On a cru, il est vrai, l’accabler ou l’intimider par la publication récente du rescrit impérial qui avait suivi sa disgrâce il y a si peu d’années encore ; on a eu l’air de lui renouveler durement son congé et de lui signifier qu’il n’avait plus rien à attendre, qu’il n’était plus de ce monde. M. de Bismarck, sans s’émouvoir de l’avertissement, a continué ses voyages à travers toute sorte de manifestations, de réceptions et de fêtes retentissantes. Après Dresde, après Vienne, il est allé à Munich, à Kissingen, à Iéna ; ces jours derniers encore, à son passage à Berlin, à la gare, il a retrouvé des ovations bruyantes, et partout il se laisse aller à son éloquence devenue un peu bavarde. A Iéna notamment, il a prononcé un nouveau discours, un de ces discours familiers et humoristiques où il ne ménage personne, ni son successeur à la chancellerie, ni l’empereur lui-même, où il parle de tout, de son « vieux maître » Guillaume Ier, de la guerre de l’empire allemand, des fautes de la politique allemande depuis sa chute. Et ce qu’il ne dit pas dans ses discours, il le dit dans ses conversations, où l’on sent à la fois l’amertume de la disgrâce et le dédain pour ceux qui gâtent son œuvre. Lui qui était si dur autrefois pour les indiscrets, il ne se fait faute d’indiscrétions et d’intempérances. Lui qui n’avait pas assez de mépris et de sarcasmes pour les parlemens, il invoque la puissance parlementaire contre l’omnipotence flottante et indécise de son jeune maître. Bref, il répond aux menaces qu’on lui adresse par des défis, en homme qui se répète à lui-même : On n’oserait !

Le duel continue, et c’est justement ici que tout se complique. Osera-t-on effectivement ? Ira-t-on jusqu’à mettre en cause le vieux censeur morose qui promène ses ressentimens et ses sarcasmes à travers l’Allemagne ? laissera-t-on au contraire l’ancien chancelier poursuivre cette campagne de bravades et d’indiscrétions irritantes ? La question aurait été, dit-on, agitée tout dernièrement à Berlin, et il y aurait eu, à ce qu’il semble, des dissentimens dans le conseil. M. de Caprivi, qui se sent le plus atteint, le plus menacé par cette guerre de M. de Bismarck, et qui n’aurait eu qu’à se servir des armes forgées par son prédécesseur, n’aurait pas reculé devant des poursuites ; l’empereur, soit par un mouvement d’orgueil, soit par un sentiment de prudence politique, aurait affecté le dédain et aurait hésité à laisser s’engager cette lutte corps à corps avec celui qui passe encore aux yeux de l’Allemagne pour le créateur de l’empire. On en serait resté là. Guillaume II aurait laissé M. de Caprivi se débrouiller avec M. de Bismarck, et pendant ce temps, il s’est tourné d’un autre côté. Après avoir visité récemment les côtes de Norvège, il est allé dans les eaux anglaises, sur les côtes de l’île de Wight, mais lui-même, cet empereur voyageur, qu’est-il allé faire sur les côtes d’Angleterre ? S’est-il proposé simplement de faire une visite de famille à sa grand’mère la reine Victoria, à Osborne, et d’assister aux régates de Cowes ? A-t-il eu quelque arrière-pensée en choisissant ce moment pour paraître en Angleterre ? En d’autres termes, la visite du jeune empereur est-elle une fantaisie, une affaire d’un ordre tout privé ou un événement politique ? Il n’est point certainement impossible que Guillaume II, en allant chercher à Cowes les plaisirs du sport nautique, ait voulu sonder l’opinion anglaise, peut-être voir les ministres d’hier ou les ministres de demain, lord Salisbury ou M. Gladstone. Il semble bien avoir désiré quelque entrevue ; seulement les affaires de l’Angleterre ne se traitent pas ainsi, et tout dépend ici du résultat que vont avoir les élections, de ce qui va se passer dans le parlement.

Telle est la force des traditions et des usages dans la vie anglaise que, lorsque des élections sont terminées, on ne dispute plus avec les faits, et même avant la réunion du parlement on sait à quoi s’en tenir. On sait d’avance où est la majorité, quel ministère va sortir d’une situation nouvelle. Le reste n’est plus qu’un cérémonial connu pour régler la transition. Certes, la dernière lutte électorale a été vive en Angleterre, d’autant plus vive que, pendant ces trois semaines, la lutte a paru parfois incertaine. Jour par jour, heure par heure, on a calculé les chances des partis, évalué les progrès des uns ou des autres ; on a suivi passionnément les péripéties de cette lutte, où les plus sérieux intérêts de l’empire britannique étaient engagés. Le jour où le dernier mot a été dit, on a pu se livrer encore à des commentaires, épiloguer sur des chiffres ou sur la composition de la majorité, soutenir pour les vaincus du scrutin une sorte de combat d’arrière-garde ; on n’a plus méconnu sérieusement le caractère et les résultats généraux des élections. On n’a plus mis en doute la victoire des libéraux, et le parlement nouveau qui vient d’entrer à Westminster, — le treizième parlement depuis l’avènement de la reine Victoria, — ne se réunit, à vrai dire, que pour enregistrer le vote du pays, pour sanctionner le fait accompli. Comment tout cela va-t-il maintenant se passer ou se dénouer ? C’est l’unique affaire de cette courte session ouverte l’autre jour par un discours, volontairement insignifiant, lu au nom de la reine. Le discours n’est rien, l’intérêt est dans la situation. Dès le premier moment, on a pu voir que, si lord Salisbury n’a pas prétendu s’obstiner aux affaires, comme on lui en attribuait la pensée, il a tenu à ne pas céder le pouvoir sans livrer un dernier combat, et on a pu saisir aussi la tactique des conservateurs. Il est clair que les conservateurs et leur chef, avant de se retirer, ont voulu bien constater que, s’ils avaient perdu la majorité dans l’ensemble des élections, ils la gardaient dans la vieille Angleterre, qu’ils se sont proposé d’embarrasser M. Gladstone en provoquant ses explications, que lord Salisbury, notamment, a tenu à prendre d’avance position contre le ministère libéral prêt à se former. C’est l’objet du double débat qui s’est ouvert aussitôt dans la chambre des communes et dans la chambre des pairs, où le marquis de Salisbury s’est efforcé d’engager, de compromettre même les lords pour sa cause, en prenant le rôle de défenseur de l’intégrité de l’empire britannique contre la politique gladstonienne. La majorité n’est pas moins la majorité, et le résultat, bien que retardé de quelques jours par la tactique des conservateurs, n’était pas moins inévitable.

Que sera maintenant, que promet à l’Angleterre le ministère nouveau porté au pouvoir dans les circonstances présentes ? Certainement, M. Gladstone va tenter une entreprise aussi épineuse que délicate, et charge sa vieillesse d’une redoutable responsabilité. Le vieux tacticien a sans doute assez d’expérience et d’art pour éviter les pièges qu’on va lui tendre, pour combiner un programme réalisable et allier l’esprit pratique à la hardiesse dans les innovations qu’il médite. Seul de plus, par sa popularité et son autorité, il peut maintenir les élémens divers qui composent sa majorité. Il n’a pas moins à faire marcher ensemble l’émancipation irlandaise, le « home-rule, » et les larges réformes démocratiques qui deviennent pour lui une nécessité. C’est le résumé de sa politique intérieure. Quant à sa politique extérieure, si elle ne diffère pas sensiblement dans le fond de la politique du ministère conservateur, elle semble du moins devoir être plus adoucie, plus réservée, plus conciliante. Au dire d’un journal libéral anglais, elle se proposerait toujours le même objet, la paix européenne, mais en témoignant plus de confiance et de cordialité à la France. De toute façon, M. Gladstone aura certes couronné sa vieillesse d’un dernier lustre, le lustre des hardiesses généreuses.


CH. DE MAZADE.