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Chronique de la quinzaine - 14 août 1887

Chronique n° 1328
14 août 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août.

Puisque le rideau est tombé sur la grande pièce, sur la représentation que les comédiens ordinaires du peuple souverain donnent au Palais-Bourbon et au Luxembourg, il faut bien s’occuper ou chercher des passe-temps. On en est quitte pour se dédommager en donnant des représentations d’un autre genre à Paris et en province. On prend sa revanche avec des intermèdes de toute sorte, avec les manifestations, les promenades, les discours, les excentricités, les incidens qui pourraient être tragiques, sans compter les incidens qui ne sont que comiques, pour ne pas dire burlesques. C’est proprement la politique de ceux qui n’ont rien de mieux à faire, ou de ceux qui jouent aux importans et ne veulent pas être oubliés, ou de ceux qui passent leur vie à s’étourdir eux-mêmes du vacarme qu’ils font, à se démener, en croyant qu’ils arriveront à être pris au sérieux. Ils ne s’aperçoivent cependant pas, tous ces agités des premiers jours de vacances, tous ces importans équivoques et ces impatiens de bruit, qu’ils ne sont pas du tout pris au sérieux, qu’ils gesticulent et se démènent dans le vide, qu’en dehors d’un petit monde restreint ils finissent par fatiguer ou ennuyer le pays, qui regarde leurs mystifications comme un spectacle d’ombres chinoises dont il n’a pas le secret. Le pays qui a ses affaires, ses préoccupations de travail, ses besoins de tranquillité, ne demande que la paix et des choses utiles, s’il se peut, de ces choses qui se font ou se préparent sans bruit. On se trompe étrangement si on croit l’intéresser ou l’amuser avec tous ces spectacles qu’on lui offre et toutes ces histoires qu’on lui a racontées depuis quelques jours, avec les pugilats anarchistes du meeting du Cirque d’hiver, présidé par M. Lockroy, et les démonstrations affairées de la ligue des patriotes ; on se trompe surtout si on croit le réveiller de sa sceptique placidité avec les divulgations par intermédiaire et les affaires d’honneur de M. le général Boulanger, qui ne peut pas se résigner à vivre tranquille ou à faire simplement, silencieusement son devoir dans un des premiers commandemens de l’armée française.

Décidément, c’est M. Clemenceau qui avait raison : l’ancien ministre de la guerre a trop aimé le bruit et l’éclat, il ne peut s’accoutumer à l’obscurité et à la paix de Clermont-Ferrand. Même après avoir quitté la scène, il ne peut se résigner à l’idée qu’il ne la remplit plus. Il a ses journaux et ses confidens pour réchauffer l’attention déjà quelque peu endormie. Il ne choisit guère du reste, il n’hésite pas à se servir de tous les moyens et du premier venu. Il tient à occuper quand même et à tout prix le public de ses actions et de ses pensées, de son rôle, de son personnage, des conspirations dont il aurait en le secret, des coups d’état qu’on lui aurait proposé d’accomplir au profit des princes ou de lui-même, de l’incorruptibilité de ses ambitions républicaines. Il faut qu’il fasse parler de lui, et si on ne parle pas de lui comme il l’entend, il prend au besoin à partie les récalcitrans à sa gloire, M. Jules Ferry, par exemple, pour son discours d’Épinal. C’est la représentation qui vient de nous être donnée pendant quelques jours, et qui a commencé par ces prétendues révélations venues mystérieusement de Clermont-Ferrand, publiées avec fracas dans un journal, révélations dont l’unique mérite était d’avoir été évidemment dictées ou inspirées par le commandant en chef du 13e corps. Ils se sont mis à deux, l’inspirateur et le confident, pour imaginer cette mystification des quatre-vingt-quatorze généraux allant offrir leur dévoûment à tout faire avec leur épée à l’ancien ministre de la guerre, et de cette délégation de la droite allant tenter la vertu de M. le général Boulanger. On n’a parlé que de cela pendant quelques jours ; c’était peut-être uniquement ce qu’on voulait. Que reste-t-il aujourd’hui de ces divulgations, de ces commérages avec lesquels on n’a pas même réussi à émouvoir un instant l’opinion ?

Tout en vérité est étrange dans cette histoire, et la hardiesse de l’invention et la maladresse de celui qui a cru se refaire une popularité. Où sont et de quels noms se nomment ces quatre-vingt-quatorze généraux qui seraient allés un beau jour déclarer à l’ancien ministre de la guerre qu’ils étaient « prêts à tout » avec lui ? Comment l’entend-on ? Quel sens attache-t-on à cette distinction entre ceux qui seraient allés au ministère et ceux qui n’y seraient pas allés ? S’il ne s’agissait que de la guerre qui semblait alors imminente, comme on le prétend aujourd’hui, ils n’auraient pas été quatre-vingt-quatorze, ils auraient été plus de deux cents, depuis le plus vieux maréchal jusqu’au plus jeune brigadier de l’armée. Ils n’avaient pas d’ailleurs besoin d’aller s’offrir. Ils sont toujours prêts, on le sait bien. C’est leur devoir, c’est leur métier, héroïque métier, de marcher à l’ennemi au premier ordre, sans tant de façons, sans avoir à faire leur cour à un ministre. S’il s’agissait d’une arrière-pensée de complicité dans quelque coup d’état, sur quoi se fonde-t-on pour diriger par voie d’insinuation une accusation semblable contre une partie de nos chefs militaires, au risque de jeter la suspicion, le trouble et la division dans l’armée ? On n’a pas vu qu’on ne disait rien ou qu’on en disait déjà trop. La vérité est qu’à la première explication, il n’est plus rien resté de cette légende des quatre-vingt-quatorze généraux, pas plus que de la conspiration de la droite, de cette délégation qui, tout compte fait, a uni par se réduire à un seul délégué, qui n’était pas même un délégué. Il se serait trouvé, en effet, paraît-il, un homme d’esprit et de parole alerte, député bonapartiste du Calvados, M. Delafosse, qui ne craint pas les dictatures et ne s’en cache guère, qui aurait fait un jour compliment à l’ancien ministre de la guerre de sa popularité, en laissant comprendre qu’avec cela et une occasion favorable on pouvait aller loin. L’excitation au coup d’état est évidente ! et voici qui est mieux : M. le général Boulanger, au lieu de se sentir offensé, loin de prendre les attitudes puritaines qu’on lui prête, aurait répondu par des bonnes grâces, des invitations à dîner et les faveurs de son administration. Le plus clair est que l’ancien ministre de la guerre a pris pour des propositions de connivence quelques paroles en l’air ; que, s’il a reçu des confidences compromettantes, il en a fidèlement gardé le secret vis-à-vis de ses collègues du gouvernement, et que toutes ces divulgations aussi puériles que bruyantes sont tout simplement la continuation de la politique tapageuse de la gare de Lyon.

Le malheur est que dans cette voie on ne s’arrête plus, on ne sait plus où l’on va ; on s’étourdit dans l’atmosphère factice qu’on se crée, dans ce tourbillon d’indiscrétions bruyantes, de provocations, de polémiques plus ou moins injurieuses, de querelles personnelles qui ne manquent pas de naître bientôt du choc des vanités et des ambitions. On fait de ses propres affaires un spectacle autour duquel s’attroupe aussitôt le public, non par intérêt ou par sympathie, comme on le croit peut-être, mais par une curiosité oisive et sceptique, pour s’amuser un instant, pour voir comment vont se comporter des hommes qui ont occupé ou occupent encore des postes de l’état, qui se sont trouvés brusquement en présence dans la mêlée. Ainsi en a-t-il été de ce récent projet de rencontre à main armée entre l’ancien ministre de la guerre, commandant du 13e corps, et un ancien président du conseil, M. Jules Ferry. Le fait, par lui-même, n’a rien de particulièrement extraordinaire. M. Jules Ferry, dans le discours qu’il a prononcé dernièrement à Épinal, a très hardiment abordé les points les plus graves de la politique du jour, et, trouvant sur son chemin l’ancien ministre de la guerre, il l’a traité un peu rudement, il l’a caractérisé d’une parole qui n’était pas faite pour plaire. Le commandant du 13e corps, se croyant offensé, a demandé une réparation par les armes, dont il a tenu, parait-il, à régler lui-même les conditions rigoureuses. Les témoins des deux adversaires, en gens d’honneur, se sont rencontrés pour débattre les conditions ; ils n’ont pas pu s’entendre, ils ont donné leurs raisons et l’affaire en est restée, là. L’incident n’aurait en rien que de simple dans d’autres circonstances et avec un autre homme. Malheureusement, avec l’ancien ministre de la guerre, rien ne peut se passer simplement, sans bruit, et à peine le secret de la rencontre éventuelle a-t-il été divulgué, tout le monde s’en est mêlé. La galerie a pris son rôle, débattant les conditions, donnant son avis sur les chances plus ou moins meurtrières du duel, pressée d’avoir son spectacle. On aurait dit, en vérité, qu’il y avait là un cirque ouvert où l’on était impatient de voir deux anciens ministres descendre pour s’exterminer. Naturellement, les amis compromettans de M. le général Boulanger n’ont pas laissé échapper l’occasion de sonner la trompette pour leur héros, en couvrant d’injures M. Jules Ferry, en l’outrageant dans son caractère, en allant même jusqu’à suspecter son courage. Ils n’ont certes rien négligé pour envenimer le différend. Puis ces amateurs de duels à outrance se sont trouvés déçus par le résultat des négociations des témoins. Tout s’est terminé sans plus d’éclat, et c’était, après tout, ce qu’il y avait de plus heureux, ne fût-ce que pour mettre fin à ce débordement de féroce frivolité qu’on a eu sous les yeux pendant quelques jours. C’était aussi ce qu’il y avait de plus conforme à la nature des faits.

A parler simplement, rien n’est sans doute plus délicat que ces questions où les susceptibilités de l’honneur sont en jeu, où l’intéressé est le premier juge de ce qu’il se doit à lui-même. M. le général Boulanger a cru avoir droit à une satisfaction, il l’a demandée : soit ! Il faut cependant voir les faits comme ils sont et ne pas se méprendre sur le caractère d’un incident que les passions ont dénaturé, qui, en définitive, n’avait rien de personnel. Il ne s’agissait pas, en réalité, dans tout cela, de l’honneur personnel de l’ancien ministre de la guerre, qu’un mot, si dur qu’il paraisse, n’a pu atteindre, ni de son honneur de soldat et de son courage, que personne ne met en doute. Il s’agissait encore moins de l’honneur de l’armée, que M. Jules Ferry n’a pas pu songer à mettre en cause, que le commandant du 13e corps, dans tous les cas, n’aurait pu se charger de défendre qu’en sortant du rang, comme il le fait depuis longtemps, en s’attribuant le privilège d’être le gardien de l’honneur militaire. Que reste-t-il donc ? C’était forcément, qu’on l’ait voulu ou qu’on ne Tait pas voulu, une affaire politique, un incident nouveau de cet étourdissant imbroglio où l’ancien ministre de la guerre prétend toujours garder son rôle. M. le général Boulanger, quand il était au pouvoir, n’a pas su se borner à être un ministre de la guerre uniquement occupé des affaires militaires, pas plus qu’il ne peut se résigner aujourd’hui à être un simple commandant de corps d’armée : c’est trop peu pour lui ! Il a voulu faire de la politique, et il n’a même pas fait seulement de la politique, il a accepté la plus étrange solidarité avec les partis les plus violens, avec ceux qui ne cessaient d’attaquer, d’outrager le gouvernement dont il était le ministre, il s’est exposé à paraître le complice de manifestations grossières, où les acclamations adressées à son nom étaient accompagnées de vociférations contre M. Jules Ferry, et même de cris d’hostilité contre M. le président de la république. Il s’est jeté dans la mêlée des partis, il subit la conséquence de la position qu’il s’est faite, il reçoit coup pour coup. M. le général Boulanger croit-il donc avoir le privilège d’être un personnage d’exception, de se mettre partout et à tout propos en scène, de se faire l’allié ou le protégé des agitateurs qui ne respectent rien, et de garder lui seul une sorte d’immunité au milieu des luttes publiques, d’échapper aux représailles ? Si la représaille a été cette fois un peu vive, elle tenait à toute une situation politique, et une rencontre avec un ancien président du conseil n’y aurait rien changé.

Que cette situation suit étrange et anarchique, c’est bien possible, c’est même certain, et tous ces faits auxquels l’ancien ministre de la guerre s’est trouvé mêlé comme inspirateur ou comme acteur, depuis quelques jours, ont dans tous les cas une moralité. Il est bien clair que cela ne peut pas durer. Imagine-t-on un état où un homme puisse 6e créer cette position extraordinaire d’un commandant de corps d’armée paraissant toujours être en dehors des conditions régulières de la discipline, inspirant des journaux, mettant en cause dans ses confidences des généraux et des partis, entrant en connivence avec tous les adversaires du gouvernement, affectant une sorte d’indépendance et adressant même des télégrammes de condoléance à l’étranger ? Ce qu’on ne permettrait pas à un autre officier-général ne peut évidemment être permis au commandant du 13e corps, et c’est désormais M. le ministre de la guerre qui peut seul dire le dernier mot de ces imbroglios plus que singuliers en faisant sentir son autorité, en rappelant simplement, fermement à son prédécesseur qu’il n’est qu’un chef militaire comme un autre, soumis aux mêmes obligations et aux mêmes devoirs. Il est plus que temps d’en finir avec les fantasmagories et les incidens bruyans pour rentrer dans l’ordre, d’en revenir à la seule politique sérieuse et utile, celle qui s’occupe, non des conspirations imaginaires et des querelles personnelles, mais des affaires et des intérêts de la France.

A considérer l’état général de l’Europe par ces jours d’été, on ne dirait pas qu’il y a tant de questions en suspens, tant de conflits à peine assoupis et peut-être toujours prêts de se réveiller. Il y a pour le moment plus de bruits vagues ou d’apparences douteuses que d’événemens réels et décisifs. Les entrevues impériales qui se renouvellent toujours à cette époque, ces entrevues elles-mêmes prennent cette année une physionomie placide. L’empereur d’Autriche vient de faire encore une fois sa visite au vieil empereur d’Allemagne à Gastein : les deux souverains n’ont pas même mis leur uniforme. Ils n’étaient pas suivis de leurs chanceliers ; M. de Bismarck attend l’heure d’aller à Kissingen, M. de Kalnoky est à Vienne. La nouvelle entrevue de Gastein a visiblement le caractère d’un acte traditionnel de déférence et de courtoisie de la part de l’empereur François-Joseph, bien plus que d’une de ces réunions où se préparent et se décident les grandes combinaisons. Les deux empereurs paraissent s’être rencontrés pour se complimenter sur le maintien de la paix, pour attester une fois de plus l’intégrité de l’alliance qui unit les deux empires. Sur quoi, en réalité, auraient-ils pu se concerter ? Les affaires de l’Europe ne semblent pas, pour le moment, se prêter à une délibération bien précise. C’est tout au plus si on s’intéresse encore à cette étrange partie engagée entre les Bulgares multipliant les démarches pour attirer à Sofia le nouveau prince qu’ils ont élu, et le prince Ferdinand de Cobourg qui voudrait bien répondre à l’appel, mais ne l’ose de peur de se jeter dans une aventure. On commence à se fatiguer de ces affaires bulgares. Il reste toujours, il est vrai, la question égyptienne, qui est fort loin d’être réglée, qui est moins résolue que jamais depuis que le sultan a refusé de ratifier la convention que l’Angleterre a cru pouvoir lui proposer ; mais cette question elle-même, elle « sommeille, » selon le mot de sir Henry Drummond Wolf, qui, interrogé tout récemment, a donné quelques explications assez peu claires, assez peu décisives, en se plaignant un peu de la France. Lord Salisbury, pour sa part, à en juger par un discours qu’il a prononcé dernièrement à Nerwich, ne semble pas pressé de reprendre la question et de s’engager. Notre ministre des affaires étrangères, de son côté, a cru devoir adresser à tous les agens français une circulaire où, en rectifiant tous les faux bruits sur la conduite de notre diplomatie, en précisant les vices ou les faiblesses de la convention anglo-turque, il témoigne la meilleure intention de rechercher a une solution à laquelle l’Europe est intéressée, mais qui touche particulièrement la France et l’Angleterre… » En réalité, il n’y a qu’une convention de moins et la probabilité d’une négociation nouvelle en perspective.

Si les événemens semblent aujourd’hui se ralentir quelque peu avant de reprendre leur cours, s’il y a une sorte de trêve convenue, momentanée, qui durera d’ailleurs ce qu’elle pourra et n’est jamais à l’abri de l’imprévu, la mort, quant à elle, ne connaît pas de vacances ; elle frappe indistinctement au midi et au nord, parmi les hommes qui ont leur place dans les affaires du monde, dans les conseils ou dans les mêlées de la vie publique, et qui sont faits pour laisser un vide en disparaissant. La mort vient d’enlever coup sur coup, à quelques jours d’intervalle, en Italie et en Russie, deux hommes qui ne se ressemblaient guère, qui n’avaient ni le même caractère, ni le même esprit, ni la même position, et qui ont été des figures originales de leur pays : l’un, vieux parlementaire, chef de cabinet presque invariable depuis dix ans, M. Depretis ; — l’autre, M. Katkof, simple publiciste, tribun retentissant de la presse, puissant par le talent, par l’influence et par la liberté qu’il savait prendre dans un état où il n’y a de libre que le souverain.

C’est dans sa petite ville natale de Stradella, d’où il était parti autrefois obscurément, qu’il n’a cessé de représenter au parlement piémontais, puis au parlement italien, c’est là que M. Depretis est revenu s’éteindre il y a quelques jours. Quand il s’éloignait récemment de Rome après la session, il sentait déjà ses forces décliner, il partait avec le pressentiment vague de sa Un prochaine. Il est mort à soixante-seize ans, ministre jusqu’au bout, en pleine possession du pouvoir auquel il était visiblement attaché, de la faveur du prince qui aimait son bon sens et de la confiance des chambres qui subissaient son ascendant. M. Depretis n’était pas de ceux qui enlèvent du premier coup l’autorité et le succès ; il avait longtemps lutté avant de conquérir la haute position dans laquelle la mort vient de le frapper. Il avait commencé par l’opposition la plus avancée, par l’extrême gauche, dans les chambres de Turin, au début du régime constitutionnel. Ce n’est qu’en pleine formation du nouveau royaume d’Italie qu’il commençait à se dégager, à entrer dans la politique officielle, en acceptant du roi Victor-Emmanuel et de M. de Cavour une mission auprès de Garibaldi après la conquête de la Sicile. Il se rapprochait du gouvernement, et il était bientôt pour un instant ministre, même un ministre de la marine assez malheureux en 1866, à l’époque du désastre naval de Lissa ; mais ce n’est réellement qu’après 1870, à mesure que la scène italienne se dépeuplait de ses premiers acteurs, que M. Depretis prenait plus nettement son rang dans les affaires, et cette fois, au lendemain d’élections favorables à l’opposition, il entrait au pouvoir comme premier ministre, comme chef d’un cabinet de la gauche. Il entrait au gouvernement en 1876, sous le roi Victor-Emmanuel ; il y est resté dix ans presque sans interruption sous le roi Humbert, déployant un an singulier sous une apparence de bonhomie, habile à manier les partis, mêlant la ruse et la souplesse à la ténacité. Engagé depuis longtemps dans les affaires et guéri de beaucoup d’illusions, patriote sans ostentation, libéral sans fanatisme et sans chimère, M. Depretis a gouverné dix ans en homme d’expérience et de raison pratique, ne se livrant à aucun parti, pas même au sien, partageant le pouvoir avec ses amis de la gauche sans craindre de s’allier au besoin avec la droite, et finissant par se faire à lui-même la position d’une sorte de médiateur des opinions. M. Depretis n’aimait point certainement les aventures ; il n’était peut-être pas pour les vastes combinaisons, pour les alliances compromettantes, pour les expéditions lointaines. Il laissait un peu faire ce qu’il ne croyait pas pouvoir empêcher, sauf à en atténuer les dangers par sa sage conduite. Ce n’était pas si l’on veut une grande politique ; c’était une politique qui avait assurément son originalité, qui était un mélange de finesse, de bon sens, de tactique, de modération pratique, et sans être un homme d’état d’un ordre supérieur, le dernier président du conseil du roi Humbert a peut-être réussi en définitive à préserver l’Italie de plus d’une crise périlleuse. Il a eu surtout l’art de créer et de prolonger une situation où il a paru être le ministre nécessaire, l’homme à ressources du roi et du parlement. Le « vieux » de Stradella était devenu le conseiller, l’arbitre indispensable dans toutes les complications.

Avec lui disparaît un des derniers survivans d’une génération qui a vu naître ou qui a contribué à faire l’Italie nouvelle, et qui a déjà presque tout entière quitté le monde, de cette génération qui a compté les Cavour, les d’Azeglio, les La Marmora, les Boncompagni, les Rattazzi, les Lanza, les Sella, les Minghetti : tous morts aujourd’hui. Il était de plus le dernier représentant de la tradition piémontaise qui est restée jusqu’ici, à travers toutes les mobilités, la force de la monarchie de Savoie. Comment sera-t-il maintenant remplacé ? Quelles seront les conséquences de cette disparition dans les affaires italiennes ? C’est la question aujourd’hui, et c’est ce qui fait de la mort du dernier président du conseil un événement d’une certaine importance. De quelque façon que se dénoue la crise ministérielle ouverte à Stradella, qu’elle aille jusqu’à un remaniement complet du cabinet ou que tout se berne au remplacement de M. Depretis par M. Crispi à la présidence du conseil et au ministère des relations extérieures, c’est toujours une crise qui peut déterminer des déplacemens d’influences, raviver les conflits parlementaires, introduire un esprit nouveau dans le gouvernement. Cette mort du seul chef qui en imposât aux partis, elle a d’autant plus de gravité dans les circonstances présentes que l’Italie se trouve engagée dans bien des affaires sérieuses, délicates, de politique extérieure ou intérieure.

Elle a ce qu’on peut appeler son expédition lointaine, ses velléités de guerre et d’extension sur les bords de la Mer-Rouge, où elle a l’échec de Massaouah à réparer, où elle a envoyé des forces nouvelles, et ce n’eût peut-être pas été trop de toute la prudence d’un homme comme le dernier président du conseil pour détourner son pays des entreprises disproportionnées et périlleuses du côté de l’Abyssinie. Elle a aussi ses engagemens au centre de l’Europe, avec les grands empires dont elle a voulu être l’alliée. Sur ce point, le fait est accompli, tout est décidé ; le renouvellement de l’union avec l’Allemagne et l’Autriche a été signé, il y a quelques mois déjà, par M. de Robilant, alors ministre des affaires étrangères ; mais il reste l’exécution, la manière d’entendre, de pratiquer cette alliance dont les Italiens se sont donné le luxe inutile ou compromettant, et c’est là un problème toujours assez épineux. M. Depretis, en laissant signer la triple alliance par M. de Robilant, avait eu aussitôt l’art de s’en réserver l’application, et il était assez avisé pour se hâter de dégager une semblable combinaison de tout ce qui pouvait compromettre les relations de son pays avec la France. Un ministère nouveau, M. Crispi ou tout autre, un politique moins adroit, plus impatient d’action et d’éclat, peut aisément raviver les susceptibilités internationales et faire de cette alliance un péril. Il n’en faudrait peut-être pas beaucoup si les gouvernemens n’y prenaient garde. L’Italie, enfin, a désormais devant elle et chez elle, à n’en pas douter, une question qui se réveille décidément, qui n’est pas la moins grave et la moins délicate de toutes : c’est tout simplement la question de ses rapports avec la papauté, de la coexistence des deux pouvoirs à Rome.

Le pontificat et le royaume d’Italie continueront-ils à vivre dans les conditions où ils ont vécu jusqu’ici depuis l’entrée des Italiens à Rome ? Y aura-t-il une réconciliation entre le Vatican et le Quirinal ? Évidemment les idées de conciliation ont retrouvé, depuis quelque temps, une sorte de popularité ; elles sont agitées partout, et le pape Léon XIII, par son habileté, par son esprit de mesure, par la position qu’il a reprise, a certainement contribué plus que tout autre à faire revivre, à répandre ces idées. Le pape procède avec l’art d’un fin et profond tacticien. Il ne hasarde rien et n’abandonne rien sans doute. Tout récemment encore, il faisait adresser par son nouveau secrétaire d’état, le cardinal Rampolla, à tous les nonces, une circulaire maintenant tous les droits du saint-siège, et il adressait lui-même au cardinal-secrétaire d’état une lettre où il précisait et commentait les instructions aux nonces ; mais, en même temps, il est bien clair que l’esprit nouveau qui est au Vatican a son influence. Les signes d’un changement d’attitude dans le clergé se multiplient depuis quelque temps. Sur certains points, dans ces derniers mois, les chefs de l’église se sont associés avec une sorte d’ostentation à des cérémonies nationales. Le roi Humbert a reçu les hommages empressés de l’épiscopat à Florence, à Sienne, même à Terni, qui est un diocèse des anciens états du saint-siège. Les catholiques fidèles du royaume auraient même été, dit-on, invités à reprendre activement leur place dans la politique, et ils ont eu, il y a quelque temps, des succès dans les élections municipales de Rome. Le pape marche lentement, patiemment, avec l’autorité d’une modération habile, avec la force que lui donnent ses relations nouvelles avec l’Allemagne, avec le vieil empereur Guillaume, qui lui prodiguait, ces jours derniers encore, les témoignages d’une cordiale sympathie. C’est assurément une situation délicate pour l’Italie, qui invoque, elle aussi, ses non possumus, mais qui ne serait pas sans doute éloignée de se prêter à un certain ordre de transactions par des raisons intérieures comme par des considérations diplomatiques.

Que malgré tout on ne soit pas près de s’entendre, que les négociations, s’il y a des négociations, soient destinées à passer par bien des péripéties, c’est tout ce qu’il y a de plus vraisemblable ; mais c’est déjà une chose caractéristique qu’on en soit là, que de telles questions s’agitent. Le dernier président du conseil, qui avait vu ces questions renaître, était homme à les traiter avec son esprit pratique, sans illusion et sans parti-pris, sans rien livrer, sans rien précipiter. Il avait l’expérience des affaires compliquées, et c’est justement tout cela qui fait que le vieux Piémontais, mort il y a quelques jours dans sa modeste maison de Stradella, laisse un vide en Italie.

Ce n’est ni un chef de cabinet ni même un fonctionnaire qui vient de s’éteindre à Moscou après une longue et laborieuse carrière. M. Katkof, qui vient de disparaître à l’âge de soixante-sept ans, et dont la mort a retenti en Europe aussi bien qu’en Russie, n’avait aucun titre officiel ; il n’était qu’un journaliste, un serviteur libre et indépendant de son pays ; et il n’était pas moins arrivé à concentrer, à représenter l’esprit, les passions, les ambitions, les fanatismes de la nation russe, à avoir même une influence quelquefois décisive sur la politique d’un des plus puissans états du monde. Il le devait à de rares talens personnels Bans doute, mais en même temps à un ensemble de circonstances tel qu’il n’a pu Be produire que dans la Russie contemporaine. L’originalité du publiciste russe est sortie, avec ses traits vigoureux et accentués, de ce vaste et confus laboratoire ouvert au Nord depuis la mort de l’empereur Nicolas. Né à Moscou d’une famille modeste, élevé en Allemagne, d’où il était revenu nourri de fortes et substantielles études, M. Katkof avait commencé sa carrière d’écrivain dès les premières années du règne d’Alexandre II, à ce moment où une littérature nouvelle se formait, où un étrange mouvement se manifestait en Russie : M. Katkof n’avait pas eu d’abord les opinions qui ont fait depuis sa popularité ; c’était plutôt un libéral avec quelques-unes des idées de la philosophie allemande et les idées anglaises qu’il exposait avec un éclat grandissant. C’est la tragique et malheureuse insurrection polonaise de 1863 qui devenait pour l’écrivain, pour son talent, comme une révélation, qui allumait en lui une flamme de passion nationale poussée jusqu’au fanatisme le plus impitoyable. Dans la croisade contre la Pologne insurgée, c’était l’écrivain qui, avec la Gazette de Moscou, soutenait et excitait le gouvernement, qui animait et dirigeait la répression, qui se faisait l’apologiste des actes les plus violens. Dès lors, il n’y a plus en en M. Katkof que le vieux Russe, le défenseur passionné de la patrie russe personnifiée dans le tsar, l’adversaire ardent et implacable des Polonais, des libéraux, des révolutionnaires, devenus bientôt les nihilistes. C’est sa carrière de vingt ans, c’est l’inspiration de son talent, le secret de sa faveur auprès du souverain, la raison d’une popularité qui est devenue par degrés une puissance avec laquelle le gouvernement lui-même a été obligé de compter.

Chose curieuse ! plus d’une fois M. Katkof, simple journaliste armé de sa Gazette de Moscou, a pu entrer en lutte avec quelques-uns des ministres, les braver, même les vaincre dans ses conflits, et ce qui s’était déjà produit sous l’empereur Alexandre II a été bien plus vrai encore sous l’empereur Alexandre III, auprès de qui le publiciste de Moscou avait un grand crédit. La presse n’est certainement pas libre en Russie ; M. Katkof seul a pu être libre : il l’a été peut-être par l’autorité de son talent, surtout par le droit de son dévoûment au souverain, comme aussi par la puissance d’une opinion passionnée qu’il a su rallier et diriger. Nul assurément n’a contribué plus que lui à entraîner l’empereur Alexandre II dans la guerre de 1877-1878 pour la délivrance des Slaves des Balkans, pour la grandeur de la Russie, et le jour où il a cru voir son pays frustré en partie du prix de ses efforts par le traité de Berlin, ce jour-là a commencé son antipathie pour l’Allemagne. Il faut voir les choses dans leur vérité. M. Katkof était un patriote russe, rien qu’un patriote russe. C’est la raison de ses opinions et de ses évolutions. Après cela, que quelques Français se hâtent de voir dans le publiciste russe un ami décidé de notre pays, soit ; ils peuvent sans doute honorer un écrivain puissant, mais à la condition de ne pas se méprendre, d’être parfaitement certains que l’amitié de circonstance témoignée par M. Katkof à la France n’était pour lui qu’une manière de servir les intérêts de la Russie.


CH. DE MAZADE.