Chronique d’un temps troublé/11

Librairie Plon (p. 191-204).

XI
L’ÉDUCATION
DES PARENTS

22 juillet 1937.

Chère amie, devant le mystère je suis toujours passif. Dans le ton de Thierry il y avait trop d’alarme, trop d’autorité pour que je n’obéisse pas. J’ai remis mon voyage ; je ne m’en irai que demain. Et comme j’ai reçu une invitation au « Congrès de l’Éducation des Parents » j’en ai profité pour aller voir ce que représentent ces mots curieux. Je suis parti gai, revenu triste, mais sans avoir perdu mon temps : je tiens une précision de plus sur l’égarement de mes contemporains.

Ma mélancolie ne m’est d’ailleurs venue qu’en rentrant. Le temps que j’ai passé au Congrès fut léger ; je me suis diverti.

Le Congrès se tenait dans la salle de la Société de Géographie, boulevard Saint-Germain. Ce n’est pas une mauvaise salle pour mettre en relief des orateurs comiques. Ils parlent dans une grande coquille renversée. Rien ne se perd de ce qu’ils disent ; et leurs gestes prennent de la valeur dans cet encadrement.

Le but du Congrès, — international grâce à Dieu, ce qui permet à la folie de s’étendre, — était d’apprendre aux parents à élever leurs enfants. Louable idée, mais vaste. Le programme précis de la journée se trouvait être : « L’éducation sexuelle chrétienne. » Je suis depuis longtemps convaincu qu’il n’y a sur ce sujet rien à apprendre, mais tout à éviter. C’est le bolchevisme, qui en remplaçant la pudeur par l’hygiène, a tourneboulé la tête des démocrates chrétiens. Comme toutes les troupes dont le destin est d’être vaincues, ils ont accepté la lutte sur le terrain qu’on leur offrait ; et ils sont divagants, tel le Roi Lear sur sa lande. Le jour où j’ai pris ma part du spectacle, il se composait d’un discours de Mme Lherminat, Présidente de la « Ligue de l’Oasis chrétien », et d’une conférence du Pasteur Bleakok de Philadelphie, le tout sous la présidence d’honneur de Mgr Dumont de la Plaine, évêque d’Alabama.

J’étais en avance, mais dans une salle remplie bien avant l’heure. Je réussis à avoir une place de côté, ce qui me permit de voir le public de profil, et de me rendre compte de sa composition. Mères de famille assez sévères, vêtues de sombres couleurs, une vingtaine d’abbés, tête haute, qui semblaient venus à la conquête d’un droit, quelques hommes résignés, des maris qui s’étaient laissé dire : « Tu ne comprends pas ton rôle ; viens ; on te l’apprendra ! »

Sur l’estrade, dans la coquille, une rangée de vieux messieurs. C’était une chaste corbeille. À l’heure exacte, prévue par le programme, Mme Lherminat parut au milieu d’eux.

Femme charpentée, qui avait de l’homme en elle, ce qui lui donnait peut-être des vues spéciales sur certaines questions. Son visage, jeune encore, ne manquait pourtant pas de charme ; les traits en étaient fins ; ils avaient pu susciter de l’amour. On éprouvait en la voyant une impression assez trouble.

En s’installant à sa table, elle commença par sourire à l’auditoire, et ce sourire intimidé ne fut pas sans grâce, mais en même temps, elle avança un pied sous sa table, et je remarquai qu’il était grand.

— Je voudrais d’abord, dit-elle, qu’il n’y eût dans mon auditoire personne d’effarouché par mon sujet… (Des yeux de mères se baissèrent.) Nous sommes entre parents. (Un jeune abbé approuva.) La fausse pudeur n’est pas de mise. Quant à la vraie, nous allons la définir. Et pour cela ne faut-il pas la regarder en face ? (Elle remua une petite cuiller dans un verre d’eau.) L’humanité la meilleure a cru bon longtemps de couvrir d’une feuille de vigne certaines parties des œuvres d’art. C’était d’une sagesse… provisoire. Il nous paraît plus sage de ne pas voiler le problème.

Après ce préambule, elle but, et la bouche rafraîchie, lança :

— Les sens ! Eh bien, mesdames, je les trouve respectables, les sens ! Encore faut-il les éduquer ! Ils sont là braqués sur tout ce qui se voit, se goûte, s’entend, se touche ! (Deux abbés se mirent à prendre des notes.) Nous avons l’habitude d’appeler les tout petits des « anges ». Je le veux bien, mais prenons garde ! Ce sont des anges sensuels. Donnons-leur donc le plus tôt possible, par une vie avertie, le profond respect des organes créateurs. Bref, en un mot comme en dix, il y a une éducation de l’amour, qui doit être faite au foyer, parce que les parents seuls connaissent l’heure de la révélation opportune. M. le Chanoine Bour et M. le docteur Barre me le confirmaient ces jours-ci : l’âge de la puberté est redoutable ! Il est pour l’Esprit Malin l’occasion de faire vaciller l’âme de l’enfant, que d’anormales émotions envahissent et saisissent. Période douloureuse entre toutes, souligna Mme Lherminat d’une voix grave, mais qu’il faut regarder… en face !

Sur ces mots, qu’elle répétait, elle fut applaudie par les femmes. Les hommes restèrent prudents. Mme Lherminat trempa de nouveau ses lèvres dans son verre, et continua les yeux mi-clos :

— Mesdames… les passions sont un don magnifique, puisqu’elles deviennent, quand la volonté les maîtrise, des instruments de vertu. Je crois pouvoir le dire : « Heureux l’homme passionné, puisque par un effort il peut devenir l’homme chaste ! »

Elle prit un temps :

— Que c’est beau un homme chaste ! Heureuses les femmes qui peuvent sans rougir penser à leurs maris !

Je vis tout près de moi une femme pâlir. Je me dis : « Ce congrès est désopilant ! » Mais je n’eus pas le loisir d’une pensée plus étendue : Mme Lherminat continuait avec assurance, et même un certain contentement de soi :

— Les mères, mesdames, ont un grand rôle. Je leur demande de ne pas craindre les idées. Nous pouvons toutes dire à nos jeunes adolescents, d’une belle voix simple, les choses les plus graves. Il nous faut leur parler de l’amour, sans perdre de vue sa réalité, puisque c’est Dieu qui veut que l’union de l’homme et de la femme soit totale ! (La salle était médusée face à la brochette de vieillards, qui faisaient à la conférencière un fond de dignité.) Mais, dit Mme Lherminat, n’oublions jamais que l’amour est une source mêlée, qui contient toutes les beautés… et toutes les hontes ! C’est pour filtrer la source qu’est née la mère chrétienne. Elle se tient entre Dieu et l’enfant, but de la famille chrétienne. Et elle a pour devoir, quand elle s’est tournée vers Dieu, de servir l’enfant, en épanchant dans son âme le trop-plein de Dieu ! Voilà la collaboration que le Ciel attend de nous : éduquer le jeune homme, l’arracher aux humiliations de la chair ! Le pauvre enfant a besoin de nos prières, bien plus, de nos souffrances. La mère chrétienne doit être une conquérante : elle doit conquérir l’enfant ! Travaillons la sueur au visage, et comptons ensuite sur la rosée du ciel !

La dernière phrase fut dite avec une figure extasiée. Le succès fut très grand. Je dévorais des yeux cette dame en pleine crise oratoire, et me disais : « Je paierais cher pour voir la bobine de M. Lherminat ! »

Le docteur Barre prit la place, un instant, de cette femme lyrique. Il avait une petite bouche ronde assez ridicule, dans laquelle les mots roulaient comme des billes, et on ne perçut guère de sa communication scientifique que : « éclosion pubertaire », « éveil sexuel », rejet « de la chrysalide ». Je crois que j’étais devenu franchement gai.

M. le Pasteur Bleakok de Philadelphie, qui était le morceau de résistance, lui succéda.

C’était un homme sanguin. En soufflant, sur un ton prophétique, il commença par annoncer qu’il parlerait net — comme Mme Lherminat avait dit qu’elle regardait en face. Le christianisme, expliqua-t-il, est l’ennemi des fausses pudibonderies : ses textes le prouvent. Dans la plus pure des prières ne lit-on pas : « Jésus, fruit de vos entrailles ! » Les chrétiens parlent net.

Et la face rouge, les lèvres blanches, il se mit à accabler l’homme, « l’élément mâle », qui pour maintenir sa domination sur la femme, prétend ne pas pouvoir contenir le dynamisme de son sexe. Ah ! Ah !

Le rire du Pasteur Bleakok était à entendre. Il amena du rayonnement sur le visage des dames. J’avais avancé ma chaise : je le buvais littéralement.

— Ainsi, mesdames, clama le Pasteur Bleakok, le sexe le plus animal serait celui chargé par Dieu de l’autorité ! Oh ! Oh !

Le rire recommençait ; mais il s’étouffa dans la colère. Le Pasteur avec violence se mit à dénoncer un préjugé des familles, une folie des mères, des mères les plus chrétiennes : on en trouve, oui Mesdames, qui sont fières des prouesses amoureuses de leurs fils ! Et le bras tendu, il déclara : « Le mal, c’est la passivité des chrétiens ! » Vingt femmes se tournèrent vers leurs maris, qui ne bougèrent pas.

Le Pasteur continua de tonner. Il proclama nécessaire l’éducation de la pureté : l’homme doit se réserver pour le mariage, où il connaîtra l’amour dans sa plénitude. Brusquement, M. le Pasteur devint doux ; sa voix se mouilla ; on entendit :

— Car ce que je viens de dire ne va pas du tout à l’encontre d’un certain plaisir légitime, conforme au plan du Bon Dieu, qui a voulu que les sens, pourvu qu’on en use avec modération, soient une juste cause de joies méritées !

Le bonheur se répandit dans la salle sur cette déclaration. Presque un avant-goût de la volupté. Je ne me contenais plus d’aise.

Mais M. le Pasteur ayant repris sa voix forte, expliquait comme on doit initier l’enfant pubère.

— Vous le prendrez et lui direz : « Tu es au monde : sais-tu comment ? Je ne veux pas que tu l’apprennes d’un autre. Mon petit, suis-moi bien. Dieu est le maître de la vie. C’est lui qui fait naître les enfants… avec la collaboration des créatures. Dans ton cas, c’est la mère et moi que Dieu convia à collaborer. Pour qu’un enfant puisse naître, il faut qu’un homme et une femme prêtent au Bon Dieu leur cœur et leur corps, tu m’entends bien, leur corps ! » En parlant de la sorte, vous offrez à l’enfant l’occasion de vous poser des questions sur ce corps, et l’important, c’est qu’il ne vous interrogera plus sous l’impulsion d’une curiosité malsaine, mais bien par besoin de mieux comprendre l’ordonnance du monde, je veux dire l’œuvre de Dieu !

Je voulais rester bien élevé ; je me retenais pour ne pas me frotter les mains, et crier ma joie. Je me contentai d’applaudir avec les mères, et surtout les abbés, qui, visiblement passionnés, rendaient un vigoureux hommage à ce pasteur véhément.

— Ah ! me disais-je, si on pouvait apercevoir la bobine de la pastoresse Bleakok !

Mais ce n’est pas elle qui se présenta sur l’estrade : ce fut une mère de famille. Elle tenait à remercier le Congrès et « l’Oasis » de tant de fins conseils, d’une propagande si avertie, et venait faire savoir aux mères assemblées les premiers résultats merveilleux d’une initiation personnelle. Petite boulotte aux yeux ronds, aux seins ronds, au ventre rond, elle agitait de petites pattes de taupe, et clamait avec une vanité déconcertante :

— Mesdames, je m’en suis tirée par la botanique ! J’ai expliqué la reproduction chez les fleurs ; puis j’ai dit : « Maintenant, réfléchis : la Nature, dans le règne animal, comme dans le végétal, veut impérieusement la continuation des espèces. » C’est tout : l’enfant avait compris ! Ce qu’il faut, mesdames, c’est que l’enfant saisisse qu’il est un porte-graines !

À l’audition de ces mots, j’ai senti un regret cuisant de n’avoir pas un appareil photographique pour emporter l’image de cette toute ronde éducatrice et de tout le public qui saluait d’applaudissements cette initiation humano-botanique. Cependant, un jeune professeur suisse, M. Conrad Bauer, demanda humblement la parole pour présenter quelques modestes réflexions, et la corbeille des vieillards ayant acquiescé, on le convia à monter sur l’estrade.

Il était blond ; il était fin. Il dit doucement l’intérêt qu’il avait pris à entendre les uns et les autres, mais… qu’il croyait de son devoir, puisqu’il enseignait des enfants, d’affirmer que rien ne lui semblait plus dangereux que d’éveiller des curiosités sexuelles chez les adolescents. De terribles expériences venaient d’être faites en Autriche, en Allemagne, hélas en Suisse. Et il ajouta fort gentiment :

— À force d’éclairer toutes les fonctions, nous oublions que les plus importantes ne restent saines, que tant qu’on leur laisse quelque inconscience. (Ce mot plongea les jeunes abbés dans la stupeur.) Danger de l’intelligence et de ses curiosités ! Un médecin me disait récemment qu’il ne pouvait concentrer sa réflexion sur les maladies de l’estomac, sans se mettre à en souffrir lui-même. Je crains qu’il n’en soit de même de la fonction créatrice. C’est Dante, messieurs, qui a dit : « L’œuvre sacrée de la Nature doit être enveloppée de la pudeur, du silence et de l’ombre. » Et il y a dans Plutarque, quand il raconte la vie de Caton, un passage émouvant. Il dit que devant son jeune fils, celui-ci mettait à s’exprimer plus de prudence et de délicatesse que devant les Vestales !

Ce trait n’enchanta que moi, mais déçut la salle, qui se mit à murmurer : « Caton !… Plutarque !… Le monde a marché depuis ! Il y a d’autres nécessités sociales ! » Les abbés haussaient les épaules, les mères les regardaient en soupirant. Le jeune Suisse fut intimidé. Pourtant, il eut le courage de poursuivre, et de conseiller, au lieu d’une initiation physique dangereuse, l’éducation de l’âme, pour qu’elle fût de taille à résister aux tentations.

— Ce qu’il faut apprendre au jeune homme, dit-il, c’est à devenir un chevalier, à avoir le respect de soi et des autres, à être maître de lui devant les dangers, parmi lesquels le danger sexuel. Enfin, fit-il en souriant, je crois… que la méthode indirecte est préférable à l’autre…

Des rires lui répondirent, et bien directs, ceux-là, tandis que j’applaudissais, me trouvais sur son passage, sortais avec lui, lui demandais son adresse en Suisse. Au moment où nous quittions la salle, le pasteur Bleakok, faisant écho à la désapprobation générale, reparlait de sa place, et stigmatisait « les enfants de ténèbres, qui craignent le grand jour » !

— Ce sont là de dangereux excités, dis-je au professeur Bauer, aussitôt que nous fûmes dehors.

Mais celui-ci restait doux, se refusait à les accabler, et me dit simplement :

— Le monde entier, monsieur, est dans le même désordre sur toutes les questions, parce que le monde entier touche à tout sans en avoir le droit ni les moyens. Sincèrement, je commence à craindre… que ce ne soit la fin de l’esprit.