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Chez les Pharaons — Boulaq et Saqqarah

Chez les Pharaons — Boulaq et Saqqarah
Revue des Deux Mondes3e période, tome 19 (p. 331-358).
CHEZ LES PHARAONS

BOULAQ ET SAQQARAH.

Je voudrais, avant qu’elles soient refroidies et confuses, demander aux bonnes heures que j’ai vécues dans la petite maison de Boulaq et dans le désert de Saqqarah leurs enseignemens familiers. Durant plusieurs mois, j’ai passé mes meilleures journées au bord du Nil dans l’intimité des premiers dieux et des plus anciens hommes qu’il nous soit donné de connaître : j’ai eu la rare fortune de les voir revivre aux leçons du maître qui leur prête sa bonne grâce et sa pénétrante sagacité, de notre éminent Mariette; j’en ai emporté le sentiment d’une révélation capitale. Je ne viens point ici me mêler aux controverses des savans, à leurs recherches pénibles, à leurs discussions de détail : je suis, je le confesse, étranger au grimoire des hiérogrammates et n’en saurais deviner un signe. J’ai simplement interrogé les interprètes les plus autorisés et recueilli dans les lectures acquises par eux ce qui m’a paru le plus propre à frapper les esprits; surtout je suis revenu obstinément m’asseoir dans les tombes et les salles silencieuses où sont réunis tous ces témoins d’autrefois, regardant, écoutant, percevant chaque jour plus distinctement les voix secrètes qui sortent de ces pierres. C’est peut-être assez pour parler ici, librement et à la fortune des souvenirs, de la première société égyptienne, celle qu’on est convenu d’appeler l’ancien empire, telle qu’elle m’est apparue dans les lieux où elle a vécu, dans ses monumens, ses représentations figurées. Sans sortir de la nécropole de Saqqarah et du musée de Boulaq, en s’en tenant aux résultats rigoureux, incontestés de la science contemporaine, on trouve assez de documens pour reconstituer la civilisation de cette société, ses mœurs, sa vie intime, son gouvernement, sa religion, sa philosophie, sa littérature, ses arts surtout, qui trahissent mieux et plus sincèrement que tout autre indice la valeur et le degré d’avancement de la race. Je voudrais avant tout rendre, comme je l’ai ressenti là-bas, le jeu de cette révélation nouvelle tombant brusquement dans nos idées acquises, faisant voler autour d’elle les dates et les systèmes reçus, bouleversant les plans de l’histoire, révolutionnant notre pauvre esprit, substituant aux perspectives familières des horizons autrement ordonnés, intervertissant sur bien des points la généalogie acceptée jusqu’ici de nos idées et de nos connaissances.

« Au commencement,... L’esprit de Dieu planait sur les eaux..., » sur les eaux du Nil, pourrait-on dire en appropriant un autre sens au texte biblique. A l’origine de tout, dans les ténèbres confuses de ce qui, étant donné l’état de nos connaissances historiques, est pour nous les premiers jours de l’humanité, nous trouvons ici l’esprit, c’est-à-dire une civilisation complète, savante, puissante, venue on ne sait d’où, née on ne sait de qui, mère de toutes les autres. Deux mille ans avant que la pensée juive eût agité les questions d’origine, ce peuple-ci vivait, pensait, écrivait en plein développement. A l’heure où Abraham se montre au sommet de l’histoire, où les empires de Chaldée et d’Assyrie apparaissent confusément, où nous avions coutume de voir dans la vie patriarcale le premier essai de société humaine, cette race d’Egypte est déjà vieille, en décadence sous plus d’un rapport; il y a plus de vingt siècles que ses cités prospèrent à l’ombre de ses pyramides. — Tel est le fait qui commande toute notre attention. Je ne sais quelles surprises et quelles clartés ce siècle de transformations scientifiques réserve à notre génération; mais tous ceux qui ont vu comme moi, dans le hasard d’un voyage, s’ouvrir subitement devant eux ces horizons indéfinis de l’ancienne Egypte seront prêts, je pense, à affirmer ceci : il est difficile d’espérer une plus forte commotion intellectuelle, une plus soudaine illumination de l’âme, avant le jour où nous serons appelés dans la lumière d’au-delà.


I.

Elle est bien humble, la petite maison des « Antiques » de Boulaq, croulante et menacée par l’effort du Nil, bien retirée du bruit et du luxe de ce Caire merveilleux, ville des Mille et une Nuits. Un peuple de pierre, arraché après des milliers d’années à ses souterraines demeures, s’y abrite du jour et du tumulte, souriant aux hâtives transformations de sa vieille terre. Il est fort à l’étroit dans ce modeste bâtiment : tous ces dieux et ces rois mériteraient sans doute un autre palais, et il est question depuis longtemps de leur construire un musée définitif. Le nouveau musée sera plus somptueux, plus digne d’eux; je ne sais s’il leur sera plus hospitalier. C’est une pensée amicale d’avoir placé ces dieux et ces rois dans ce faubourg de fellahs, leur postérité lointaine, et tout au bord de leur fleuve paternel, de ce Nil divin qui cache dans l’espace comme dans le temps ses sources mystérieuses, qui a fait de son limon et vivifié de son âme leur empire, qui est l’Egypte, comme a dit Hérodote. Quand les belles eaux diaprées qu’il roule des cataractes de Nubie, après avoir reflété dans leur course de 1,000 lieues les temples ruinés et les horizons des tropiques, viennent, avant de se jeter à la mer, battre les assises lézardées de la maison de Boulaq, elles semblent ralenties et émues comme un enfant qui passe devant le toit de l’aïeul.

Et puis il y a dans le hasard des dispositions matérielles du musée une source de méditations fécondes. Le visiteur a passé de longues heures dans le demi-jour des salles, tout emplies de souvenirs et de représentations funéraires, dans le commerce des momies et des images primitives; il a déroulé cette longue suite de siècles comme les feuilles émiettées des anciens papyrus, il a perdu pied dans le temps et s’est senti enfoncer jusqu’à ces couches obscures de l’histoire que le regard n’a jamais mesurées, que la sonde n’a pas touchées. Tout ce qui l’entoure ne lui a parlé que de la mort; ces corps intacts, ces figures de granit, ces attestations de victoires et de splendeurs royales, comme ces objets domestiques, l’ont poursuivi de la même et ironique leçon sur l’amère vanité d’être : il ploie écrasé sous le poids de cet interminable passé, sous le sentiment de sa petitesse en face de lui, sous les problèmes et les mystères qui le sollicitent, il fuit tous ces regards immobiles qui le poursuivent et cette atmosphère de sépulcre qui l’étouffe. Voici qu’un seul pas le porte sur ce petit balcon à ciel découvert qui surplombe le fleuve et commande les riantes perspectives de Gizeh; il retombe brusquement dans la plus triomphante affirmation de la vie qui puisse éclater en ce monde. Quel que soit le jour de l’année et l’heure du jour, un soleil splendide lui envoie sa chaude couronne de rayons et moire les flots de lumières palpables; le Nil puissant roule dans sa majesté avec un sourd bruissement de vie; les lourdes dahabiés glissent, chassant devant elles des ombres vigoureuses, aux cris de leurs rameurs qui s’excitent de la voix. Sur la grève du père nourricier, la population afflue sans relâche : femmes emplissant les jarres qu’elles portent penchées sur la tête, enfans s’ébattant dans l’eau tiède, bouviers menant boire les troupeaux de buffles, mariniers à leurs barques. Aussi loin que la vue peut remonter ces horizons limpides, le fleuve s’étend en déroulant sa ceinture de palmiers; tout le long de ses bords une végétation intense, toujours nouvelle, toujours superbe, grandit dans ce printemps qui ne repose jamais; par delà les tapis de verdure de Gizeh, les sables des crêtes libyques, insoutenables au regard, doublent la clarté comme un miroir d’or et la renvoient au ciel blanc. La lumière, la chaleur, la vie, ces joies premières de la création, vous baignent et vous enivrent; le vertige des sèves en travail vous monte au cerveau. Cette terre divine est aussi forte, aussi gracieuse que si elle était née d’hier, aussi jeune qu’aux jours premiers dont on vient de lire l’histoire dans ses archives lointaines, qui nous la montrent toujours identique à elle-même.

Ce contraste éloquent force la méditation des âmes les plus rebelles : la pente de la rêverie, sur ce balcon du musée de Boulaq, ramène toujours l’esprit au thème éternel de toute philosophie : la caducité des choses humaines opposée à l’impérissable jeunesse de la nature, l’effroyable peu que nous sommes, nous, notre histoire, notre courte antiquité, en face de cette création antérieure à tout, survivant à tout, ne défaillant jamais.

Il est pourtant un lieu qui possède encore mieux que Boulaq le don de troubler l’imagination : c’est Saqqarah. Quand on a quitté la rive du Nil au petit village fellah de Bedrechin, à deux heures en amont du Caire, et traversé les belles forêts de dattiers où fut Memphis, on arrive au pied du plateau légèrement incliné où commence le désert lybique; la luxuriante végétation de la plaine s’évanouit suivant une ligne nette, brusque, comme tranchée par la faux : les sables commencent. On gravit durant un quart d’heure, on tourne entre quelques monticules d’aspect étrange; la joyeuse et verte vallée d’Egypte s’est dérobée aux yeux : plus rien à perte de vue que le désert, le sable, le silence, la mort. C’est l’immense nécropole de l’ancien empire. Comme les cimetières turcs du Bosphore sont placés au bord de la mer, qui emporte chaque année les tombes les plus aventurées, les sépulcres des premiers Egyptiens sont réunis à la naissance du grand désert d’Afrique, ensevelis sous les vagues de sable que roule sans cesse le khamsin; c’est des deux parts le naufrage du néant dans l’infini. Sur une vaste étendue, des dunes tourmentées révèlent les hypogées qu’elles recouvrent : çà et là des pyramides, tombeaux d’où dominent encore les maîtres du peuple mort, rompent seules l’uniforme horizon et décroissent dans les lointains sur deux lignes irrégulières, l’une au nord, vers Gizeh, l’autre au sud vers Meydoun. Il y en a d’écroulées sur elles-mêmes, informes et gigantesques amas de ruines : d’autres debout dans tout leur orgueil avec leurs assises intactes. C’est au sommet d’une de ces dernières, la pyramide à degrés de Saqqarah, — le plus ancien édifice de la main de l’homme, d’après toutes les présomptions, — qu’on embrasse le mieux cet ensemble. Si l’on regarde dans la direction de l’ouest, le désert se déroule sans autres limites que celles fixées par la pensée jusqu’au centre de l’Afrique, jusqu’à l’autre Océan, durant des milliers de lieues; pas un atome ne tranche sur la tristesse du sable pur, aveuglé de soleil, buvant la lumière comme l’eau, gris de plomb à l’aube et au crépuscule. Le silence est si subtil qu’on entend aux grandes eaux le sourd murmure du Nil invisible, voix de la vie. Si l’on regarde à ses pieds, on retrouve, moutonnant contre les assises de la montagne de pierres, les innombrables plis de terrain qui recèlent et trahissent aux endroits déblayés des tombes vieilles de cinq à six mille ans, à notre connaissance, d’autres qui échappent à la mesure de nos certitudes : les plus anciennes conquêtes de cette mort que la Bible appelle première-née — primogenita mors. — Cherchez maintenant s’il est une place en ce monde qui puisse mieux terrasser l’âme par la rencontre de ces deux infinis, celui de l’espace, celui du temps.

Redescendons dans les hypogées : il faut les déblayer à chaque visite du sable qui les envahit derechef dès que la pioche se repose. Alors apparaît une cité populeuse où, dans chaque maison mortuaire, les murs sont littéralement couverts d’inscriptions hiéroglyphiques, de représentations sculptées et peintes : elles nous rendent dans ses moindres détails la vie privée d’une société, l’expression de ses pensées, la physionomie du pays qu’elle habitait, la flore, la faune de ce pays, depuis le monstre jusqu’à l’insecte; la fraîcheur, l’éclat, la scrupuleuse perfection de ces représentations semblent les dater d’hier. Qu’on se figure une des nécropoles de nos grandes capitales, un Père-Lachaise dix fois, vingt fois plus étendu, ses humbles caveaux remplacés par des chambres spacieuses et des galeries souterraines, ses pierres nues empruntant à nos arts toutes leurs recherches pour raconter notre vie; qu’on se le figure ainsi immobilisé, conservé aussi intact dans le sable fin que la momie sous ses bandelettes et ses aromates, et apparaissant soudain dans sept ou huit mille ans aux hommes qui seront alors. Je ne reviendrai pas sur la monographie détaillée de ces tombeaux, tous ordonnés sur le même plan et déjà tant de fois décrits. J’ai voulu seulement rappeler une impression d’ensemble, telle qu’elle se dégage de leur réunion dans la solitude.

J’aimais à m’asseoir sur le linteau à demi dégagé d’un d’entre eux pour relire quelques pages de Pascal. Les Pensées sont le seul commentaire assez éloquent pour être supporté en un tel lieu ; il n’est pas plus sombre que cette âme, pas plus illimité que cet esprit. — C’est à Saqqarah qu’il faut entendre le grand tourmenté vous souffleter de ses coups d’ailes... « Qui se considérera de la sorte s’effraiera de soi-même, et, se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée entre ces deux abîmes de l’infini et du néant, il tremblera dans la vue de ses merveilles... Dans la vue de ses infinis, tous les finis sont égaux, et je ne vois pas pourquoi asseoir son imagination plutôt sur un que sur l’autre. La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait peine... »

Tout vous crie cela ici : ces pensées vous enveloppent aussi fatalement que le sable qui monte sous vos pieds, vous oppressent aussi lourdement que le vent de feu qui passe sur votre corps. Aucun poids de la terre n’arrête l’essor de l’âme qui monte avec les esprits ailés, et c’est ce que Dante ressentait dans le monde des morts :

M’andava senza alcun labore
Si che seguiva in su gli spiriti veloci.


Tout est grand, profond : nul ressouvenir de la vie ne trouble la méditation dans cette solitude. Un jour seulement, j’y ai été distrait par une pauvre petite tente qu’un fellahin employé aux fouilles avait dressée dans le sable. Cela me paraissait le dernier mot de la misère que ce passant d’une heure et son abri d’une nuit en pareil lieu. Alors j’ai pensé qu’il doit y avoir quelqu’un pour qui cette antiquité et cet espace sans bornes sont misères égales, qui juge ce mendiant et les pharaons, cette loque de toile et les Pyramides, aujourd’hui et les longs siècles, à la commune mesure de son éternité, et quand l’homme roula d’un geste son lambeau d’étoffe sur son piquet, au matin venu, je me rappelai qu’Isaïe le prophète a dit : Terra auferetur quasi tabernaculum unius noctis, « cette terre sera enlevée comme la tente d’une nuit. »


II.

C’est l’attrait de la rêverie promenée sur d’aussi larges horizons qui ramène d’abord le visiteur au musée de Boulaq. Les premiers rapports avec ses habitans sont forcément un peu froids; ce monde nouveau étonne le profane, ces personnages bizarres, souvent gauches et raides, troublent ses habitudes d’esthétique et restent muets pour lui. Peu à peu cependant les problèmes qu’ils soulèvent irritent l’esprit, s’emparent de lui l’un après l’autre et le retiennent impérieusement; pour peu qu’on les interroge avec patience, ces morts parlent, leurs ténèbres s’illuminent, un monde s’ouvre. On comprend et on s’approprie les paroles magistrales avec lesquelles M. de Rougé, le guide à jamais regrettable de la science égyptologique, ouvrait en 1860 son cours au Collège de France : « Je ne sais, messieurs, si l’attrait invincible qui m’a toujours entraîné vers les études hiéroglyphiques me fait illusion, mais il me semble que la grande attente des esprits sérieux à notre époque est bien justifiée, et que jamais les méthodes puissantes de l’archéologie et de la philologie moderne n’ont rencontré un sujet plus intéressant par les souvenirs de toute sorte que l’histoire a concentrés dans la vallée du Nil, plus curieux et plus solide à la fois par le nombre et la prodigieuse antiquité des monumens dont la critique la plus difficile ne pourra récuser le témoignage. »

Oui, sans doute : parmi tant d’efforts de pensée qui ont fait la grandeur et le tourment de notre siècle, je ne sais pas de plus haut honneur intellectuel ni de résultat plus assuré que le relèvement de cet immense édifice de l’histoire d’Egypte, depuis Champollion jusqu’à nos jours. Bien des pierres manquent encore; mais les grandes lignes sont désormais fixées avec une sûreté incontestable. Le cadre de cette étude ne se prête pas à l’énumération de toutes les preuves qui ont permis aux égyptologues de rétablir les annales du peuple de Menés durant une période de quarante à cinquante siècles en deçà de notre ère. On sait que les listes de dynasties royales dressées par Manéthon, contrôlées et corrigées par les tables d’Abydos, de Saqqarah, par la salle des Ancêtres à Karnak et le papyrus de Turin, ont fourni la base de ces calculs : il est malaisé aujourd’hui de plaider la thèse si longtemps soutenue du parallélisme des dynasties. Autour de cette base viennent se grouper pour l’appuyer les indications tirées des monumens, des variations ethnographiques, esthétiques, religieuses : les sciences naturelles s’accordent pour témoigner de cette prodigieuse antiquité.

On a divisé cette longue suite de siècles et de dynasties en trois grandes périodes : l’ancien, le moyen et le nouvel empire. Comme il faut se limiter en un si vaste domaine, je veux passer sous silence les deux derniers, dont l’histoire nous est plus familière. Je demande au lecteur d’oublier aujourd’hui les splendeurs des Séti et des Rhamsès, les désastres de l’invasion des Pasteurs; je lui demande de retourner d’un vol à six mille ans du jour où nous vivons, et de me suivre dans les profondeurs de cet ancien empire memphite, dont la nécropole de Saqqarah nous a révélé l’existence. Grâce aux monumens figurés des IIIe, IVe, Ve et VIe dynasties, sortis de terre en si grand nombre et en parfait état de conservation, cette première période nous est mieux connue que presque toute la suite des annales égyptiennes. Les documens s’arrêtent d’ailleurs après la VIe dynastie et jusqu’à la XIe, qui commence le moyen empire : il y a là une de ces brusques interruptions, un de ces trous noirs dans le passé où l’histoire d’Egypte se perd à deux ou trois reprises, comme ces fleuves dont le cours disparaît sous terre durant un certain temps ; on suppose qu’il faut voir dans ces lacunes, résultat probable de révolutions intérieures et d’invasions étrangères, des périodes analogues à notre moyen âge, une léthargie prolongée de la civilisation. L’absence de documens ne nous autorise pas d’ailleurs à retrancher de nos calculs ces siècles vides ; sans parler de la suite des dynasties dont il faut trouver la place, l’histoire égyptienne reparaît soudainement après ces éclipses, comme les fleuves après leur parcours souterrain, profondément modifiée dans sa direction et dans sa forme; nous sommes forcés de tenir compte du laps de temps nécessaire à ces transformations, quoique caché à nos yeux entre les deux points où nous perdons le fil conducteur. Au reste, les découvertes heureuses des savans restreignent chaque jour davantage ces espaces déserts, comme les explorations des voyageurs resserrent de plus en plus les blancs inconnus de nos cartes d’Afrique. On peut prévoir le moment où la chaîne aura retrouvé tous ses anneaux, où l’esprit pourra remonter, en suivant des faits certains, des-derniers Ptolémées au roi Menés.

Déjà notre œil peut faire matériellement ce travail à Boulaq, d’une façon sommaire, mais particulièrement curieuse. M. Mariette a eu récemment l’ingénieuse idée de ranger dans une vitrine, par ordre chronologique, les scarabées royaux, depuis les premiers pharaons jusqu’au dernier. On sait que ces petites bestioles de pierre dure portaient gravé le cartouche, — nous dirions le protocole, — du souverain régnant, et que la tradition s’en est conservée durant toute la monarchie égyptienne. Rien ne saurait frapper l’esprit mieux que cette concrétion matérielle de cinquante siècles d’histoire dans ces menues pierres piquées sur trois ou quatre rayons d’un mètre. On songe involontairement devant elles à ces incalculables périodes de notre formation planétaire, dont les produits minéraux représentent la condensation de volumes de gaz épandus dans l’espace sans fin; de même la longue histoire humaine est venue se cristalliser pour nous dans ces grains mystérieux de lapis ou de serpentine. On admire l’alchimie souveraine delà science qui transmute aujourd’hui ces pierres pour reconstituer avec elles les développemens de cette histoire. A quelque point de vue qu’on se place, la leçon de cette étrange collection est puissante et ironique; plusieurs de ces pauvres insectes sont les seuls témoins qui sauvent de l’oubli des souverains ayant régné sur la première monarchie du monde. S’il est vrai qu’ils fussent pour les anciens Égyptiens le symbole de la résurrection, ils n’ont pas failli à leur tâche et ont mérité cette divinisation en ressuscitant à nos yeux tant d’humanité perdue. — Mais laissons cette poignée de siècles et revenons à l’ancien empire : c’est avec ses contemporains que je voudrais surtout causer aujourd’hui ; ce sont les statues, les peintures, les inscriptions des premières dynasties que je voudrais faire parler, à cette heure où tout le reste du monde se tait dans la nuit.


III.

Entrons dans le musée de Boulaq. Dès le petit jardin qui le précède, un peuple de statues nous fait cortège : ce sont les heureux colosses que leurs dimensions ont sauvés de l’emprisonnement et qui contemplent encore de leurs yeux de granit le ciel et le soleil de mai, les reflets lumineux des voiles sur le Nil, les ombres dures sous les acacias, la gaîté des moineaux voletant des lauriers en fleur aux têtes couronnées. — On pénètre dans le vestibule, et toute cette joie bruyante de la lumière s’éteint comme une flamme soufflée : le silence, la solitude, le demi-jour, le respect lui succèdent, bien rarement troublés par quelque étranger curieux ou quelque effendi désœuvré. De nouvelles statues nous reçoivent : la plupart appartiennent précisément à l’ancien empire. Les unes sont de grandeur naturelle, d’autres surhumaines, la meilleure part de plus petit modèle : il y en a de granit de Syène, de diorite, de basalte, de serpentine, de calcaire, — celles-ci généralement peintes, — d’albâtre et de bois. Presque toutes sont étonnantes de conservation; le temps n’a pas altéré un de leurs contours, pas oblitéré un des signes gravés en creux ou teintés en noir de leurs légendes hiéroglyphiques : la pierre a encore le luisant du dernier coup de ciseau. — Voici le célèbre Képhren, le monarque de la IVe dynastie; on a vu à notre exposition cette grande stature taillée dans un bloc de diorite verdâtre; on rêve aux procédés inconnus qui ont pu donner cet épiderme velouté à une roche dont le grain est aussi résistant, aussi rebelle au ciseau que celui du fer. On en peut juger aux éclatemens des genoux et des bras, car le vieux pharaon a subi l’épreuve des révolutions, et son effigie a été précipitée dans un puits funéraire, auprès du grand sphinx; on a retiré de là plusieurs autres statues du même souverain gravement mutilées : le torse et la jambe de l’une d’elles sont les morceaux les plus achevés que je connaisse de sculpture égyptienne. On a vu également à Paris ce merveilleux personnage de bois de l’ancien empire, si vivant et si parlant que le cri des Arabes qui le découvrirent l’a baptisé : ils l’appelèrent le Cheikh-el-Beled, à cause de sa ressemblance frappante avec le cheikh actuel de leur village. On n’a pas encore pu admirer chez nous les deux plus étonnans morceaux de la collection, cet homme et cette femme, en calcaire, trouvés à Meydoun et contemporains du roi Snéfrou de la IIIe dynastie. En voyant l’éclat et la fraîcheur des couleurs, la perfection des yeux artificiels en quartz qui ornent ces deux figures, la vivacité des hiéroglyphes s’enlevant en noir sur la blancheur éclatante du calcaire lithographique, beaucoup de visiteurs se refusent obstinément à croire que les images de Râ-Hotep et de sa femme Nefert n’aient pas été retouchées. Telles pourtant M. Mariette les a trouvées, après six mille ans de sépulture. A côté de ces morceaux célèbres, que d’autres habitans de Boulaq, de plus humble condition, voudraient une mention spéciale! Je ne m’y arrête pas, pour dégager plus vite les caractères généraux qu’ils présentent.

Ce sont pour la plupart de beaux hommes, vigoureux, aux jambes fortes, aux larges épaules, aux pectoraux développés, vêtus seulement de la schenti bouffant autour des reins : les uns dans le mouvement de la marche, la jambe droite en avant, les bras pendans, les autres assis, les mains sur leurs genoux, quelques-uns agenouillés dans la posture de l’offrande. Les visages se rattachent à deux types bien distincts : tandis que les figures si nombreuses de la Ve et de la VIe dynastie offrent une face ronde, un front et un nez légèrement déprimés, et reproduisent fidèlement les traits du fellah actuel, les statues antérieures de Meydoun, les bas-reliefs sur panneaux de bois d’un des plus anciens tombeaux de Saqqarah accusent un type plus noble et plus ferme, de famille européenne; le nez droit, les pommettes osseuses, le crâne allongé, le front haut, le cou long. Il y a là les données encore bien vagues d’un problème ethnographique dont la science commence à se préoccuper vivement.

On peut d’autant mieux se fier aux indications historiques de nos statues que toutes sont visiblement des portraits. Le hiératisme, qui montera plus tard des membres à la tête, comme ces paralysies qui gagnent insensiblement le cerveau, n’a pas encore immobilisé les faces : elles sont parlantes. Le corps lui-même, soumis déjà aux poses conventionnelles du canon égyptien, n’y est pas emprisonné. Sous l’uniforme de rigueur, qui pourrait faire confondre à première vue les statues de l’ancien empire avec celles du siècle de Rhamsès ou de l’époque saïte, on apprend vite à distinguer les premières, grâce à ce sentiment de vie, à cette force tranquille qui se dégage des gênes de la forme. On est d’ailleurs moins choqué par la monotonie des figures égyptiennes, pour peu qu’on réfléchisse aux lois de la plastique orientale. Un art primitif cherche à rendre les attitudes ordinaires de la vie plutôt que les mouvemens spéciaux qu’étudie seul un art très raffiné. Or ces attitudes sont restreintes à un très petit nombre chez l’homme d’Orient, immobile, grave et lent, sobre de gestes, impassible de visage : il ne connaît pas cette individualité de la stature, du port, de la physionomie, si recherchée chez nous ; vous verrez tous les passans dans une rue marcher, s’asseoir de même, il y a là à mon sens une explication et une excuse partielles des poses hiératiques.

Dans les bas-reliefs qui décorent en si grand nombre les tombeaux, le ciseau de l’artiste a des audaces ignorées des figures en ronde bosse, il n’hésite devant aucun mouvement, aucun raccourci du corps humain. Le plus souvent il est impuissant à les traduire; les bras et les jambes se rattachent au tronc suivant les lois d’une anatomie particulière, la règle de l’école commande de poser des têtes de profil sur des corps de face; n’importe, ces figures vous laissent la même impression que certaines esquisses d’écoliers nés dessinateurs; les détails sont choquans, mais l’ensemble du mouvement est saisi, c’est mieux senti et observé que telle œuvre correcte d’où la vie est absente. Dans la représentation des animaux, qui semble échapper aux entraves du canon hiératique, l’esprit d’observation exacte des sculpteurs égyptiens reprend tous ses droits : ce sont avant tout des animaliers, comme on dirait aujourd’hui ; aucun moderne ne les surpasse en vérité et en naturel à cet égard. Ils ont reproduit dans les tableaux funéraires toute la faune de leur temps, avec une précision qui charmerait un naturaliste chinois. Les visiteurs du musée de Boulaq se rappelleront, comme le spécimen à la fois le plus ancien et le plus parfait de cet art, un panneau trouvé à Meydoun, près des statues de Râ-Hotep et de Nefert; c’est une simple peinture à la détrempe sur enduit, qui représente des oies marchant et picorant : le trait est rapide et sûr, sans hésitations ni recherches, le coloris exact, les proportions irréprochables; il est impossible de serrer de plus près la nature avec des moyens plus sobres. Je n’ai jamais été maître de mon étonnement en me retrouvant devant ce fragile débris, merveilleusement conservé jusqu’à nous, et qui attesterait seul au besoin que l’apogée de l’art égyptien coïncide avec son origine, ou du moins ce que nous appelons ainsi, faute de pouvoir reculer plus loin nos investigations. Car c’est là le fait capital qui se dégage de cette étude : dès les premiers jours de l’ancien empire, l’art national nous apparaît fixé dans ses règles essentielles, telles qu’elles se perpétueront durant quatre ou cinq mille ans, supérieur d’emblée à tout ce qu’il produira dans la suite.

Supériorité relative d’ailleurs. Après avoir loué comme il convient cette vieille école égyptienne, il en faut dire la secrète faiblesse et en tirer pour nous une leçon. Elle est essentiellement et franchement réaliste, au sens où nous prenons le mot aujourd’hui. Dans la reproduction de l’homme, au travers des entraves du formulaire, dans celle plus libre des animaux, son seul but est l’équivalence exacte des réalités; elle pousse à la dernière limite les qualités d’observation, celles de l’imagination lui manquent. La race chamitique n’a jamais eu la notion de l’idéal, telle que l’ont comprise les Grecs et à leur suite le monde civilisé; dans ses œuvres les plus achevées, on retrouve la copie scrupuleuse de la nature : on y chercherait vainement l’âme et l’individualité de l’artiste. On a même pu refuser sans trop d’injustice le nom d’art à cette tradition qui en arrive à ne plus chercher que des signes d’idées, comme ceux des hiéroglyphes dans la représentation des choses; l’ouvrier de l’ancien empire ne considère déjà plus la personne humaine que comme un instrument destiné à traduire l’action qu’il veut figurer, sans se préoccuper des sentimens que peut éveiller chez elle cette action : son tableau est purement descriptif, objectif, diraient nos voisins d’outre-Rhin. — Là est le secret de sa profonde infériorité, de l’indifférence où il nous laisse. Cette infériorité est surtout sensible, si l’on rencontre parmi les maîtresses œuvres de l’art égyptien la plus médiocre production de l’art grec; comme son charme nous gagne, comme elle répond mieux à nos exigences innées! Le visiteur que ne passionnent pas les questions scientifiques revient rarement deux fois au musée de Boulaq; si tout y est curieux, rien n’y est beau au sens idéal du mot. Pour ma part, je n’en suis jamais sorti sans me dire qu’il contenait la plus écrasante condamnation des écoles nouvelles qui voudraient donner à l’art le réalisme pour seule fin. Les inimitables copistes de l’ancien empire, dans celles de leurs œuvres qui échappent aux étroites observances du rite égyptien, ont poussé la justesse du coup d’œil aussi loin que les plus savans de notre temps; ces œuvres nous étonnent sans nous attirer, et au sentiment spécial qu’elles inspirent on peut deviner le désappointement qui nous attendrait dans nos musées le jour où l’art vu y détrônerait l’art pensé et rêvé; on dirait, comme au sortir de Boulaq : Ils sont bien forts! Nul ne s’écrierait plus : Ils sont bien grands!

Heureusement ceux-ci sont avant tout bien vieux, et à défaut d’autre intérêt, l’obsession persistante de cette prestigieuse antiquité suffirait à nous ramener parmi eux. Le temps, qui sacre toute chose humaine, les a faits irréprochables : trop de questions se pressent sur les lèvres en leur présence pour qu’on songe à les critiquer. Portez donc chez eux vos théories, vos raisonnemens, vos idées éphémères! L’homme de Meydoun vous fera rentrer d’un regard dans votre néant, d’un regard de ce bel œil de quartz, brillant et vivant, au magnétisme terrible. — Qui n’a éprouvé ce malaise indéfinissable qu’on ressent à regarder fixement, le soir, un vieux portrait dont la prunelle vague vous suit obstinément? Qu’est-ce donc quand on rencontre cet œil ouvert au jour nouveau après six mille ans de sommeil dans les ténèbres, cet œil qui a vu le vaste monde, le ciel et les hommes à ces époques lointaines où l’existence même de l’univers faisait doute pour nous avant que de pareils témoins ne fussent venus l’attester? Er, l’on n’échappe à celui-là que pour se retourner vers la statue de bois, fragile défi jeté à tant de siècles, vers le Képhren qui a vu construire les pyramides, vers tous ces revenans de Saqqarah. On comprend qu’il ne faille pas une imagination bien vive au visiteur, errant à travers ces salles désertes, silencieuses, assombries, pour voir s’animer bientôt ces figures qui viennent à lui du fond de leurs soixante siècles, pour surprendre une ironie désabusée dans les yeux de ces vieillards qui lui montrent, pêle-mêle au milieu des vitrines, les dieux qu’ils ont adorés, les poèmes qu’ils ont écrits, les bijoux dont ils se sont parés, les armes qu’ils ont conquises, et, dans les momies dont les pieds séchés dépassent çà et là les gaines peintes, les femmes qu’ils ont aimées : on ne tarde guère à discerner des voix confuses sortant de toutes ces lèvres de pierre pour railler les certitudes et les espérances de l’enfant qui passe, pour lui dire les choses sages, et que les mensonges qui nous prennent étaient déjà vieux de leur temps. On écoute le chœur des premiers hommes reprenant dans la plus vieille langue humaine la litanie désolée de l’Ecclésiaste : vanité des vanités ! — Ah ! les heures passent rapides et pleines dans cette maison de Boulaq ! On les entend parfois se rappeler timidement à une horloge voisine : c’est encore là une ironie amère, un écrasement brutal de plus, ces petites quantités de temps qui viennent se perdre au gouffre et semblent si misérables, dans ce milieu où on ne les compte plus, où on joue avec les siècles comme le Jacquemart de Strasbourg avec les heures : on pense à des gouttes d’eau tombant dans l’océan.


IV.

Les statues et les bas-reliefs funéraires qui font passer sous nos yeux l’ancien empire se placent au premier rang de nos moyens d’information. A côté d’eux viennent les inscriptions lapidaires et les trop rares papyrus qui les font parler. Les plus anciens monumens égyptiens témoignent, nous l’avons vu, d’un art maître de lui-même, en pleine maturité ; ils nous livrent de même une langue et un alphabet fixés dans leurs règles essentielles et qui varieront fort peu par la suite. Bien des siècles se passeront encore avant que les peuples d’Asie aient trouvé le moyen de noter leur pensée : l’Egypte le possède déjà et ne nous permet pas, si loin que nous poussions dans sa connaissance, d’en soupçonner l’origine. C’est elle qui apprendra au reste du monde cette science fondamentale; on sait aujourd’hui que l’alphabet phénicien, d’où sont sortis le grec et tous les nôtres, n’était qu’une simplification du caractère hiéroglyphique. Toutes les applications de la pensée humaine que peut traduire l’écriture sont en grand honneur dans cette première société et supposent, comme le reste, une effrayante période de culture antérieure. Sciences, religion, médecine, astronomie, poésie, toutes les branches de l’esprit sont cultivées : nous avons peu de rédactions directes du temps, mais les ouvrages postérieurs se réfèrent sans cesse à des traités contemporains du roi Menken-Râ et des premiers pharaons. L’importance que se donnent dans leurs épitaphes les scribes et les bibliothécaires royaux atteste assez l’existence de dépôts scientifiques et littéraires de premier ordre.

Le papyrus médical de Berlin, fort ancien lui-même, attribue aux temps les plus reculés le codex thérapeutique qu’il expose. Les Pyramides sont là pour témoigner du développement des arts mécaniques et de la géométrie. Quant à l’astronomie, l’étude des documens hiéroglyphiques présente tant de causes d’erreur, en matière si délicate, que nos savans sont très sobres d’affirmations; pourtant quelques-uns soupçonnent un tel degré d’avancement dans cette science que les premiers Égyptiens auraient connu le mouvement réel des planètes, y compris la nôtre, et deviné le déplacement dans l’espace du système solaire, découvertes moins extraordinaires d’ailleurs sous ce ciel aux nuits éclatantes, parmi ces populations vivant à l’air libre, où l’astronomie est l’étude familière, où le moindre berger sait quelque peu des étoiles.

La littérature authentique de cette époque se réduit pour nous à des épitaphes de grands personnages, à quelques inscriptions plus détaillées où ils racontent leur vie et leurs services, aux anciens chapitres du rituel funéraire et à un opuscule célèbre sous le nom d’Instructions de Ptah-Hotep; composé sous la Ve dynastie; il nous a été révélé par un papyrus de la XIe, vénérable document que la science doit à M. Prisse d’Avesnes. Notre mot de littérature, appliqué à ce lointain état de l’esprit humain, est aussi peu juste que l’était tout à l’heure celui d’art. Je m’en sers faute d’autre. Plus tard, sous les grandes dynasties, il y aura une littérature égyptienne, officielle et pompeuse, des romanciers, des historiens, des poètes qui célébreront les exploits du pharaon en style travaillé et feront assaut d’imagination. A l’heure où nous sommes, l’imagination est pauvre dans la vallée du Nil : les écrits, comme les œuvres plastiques et les formules religieuses, lui demandent peu; c’est la raison et le cœur qui prédominent. Le livre de Ptah-Hotep est un code de morale officielle ad usum Delphini, les instructions d’un prince à son fils; cela ne peut être comparé qu’aux traités moraux de Confucius ou à quelques chapitres de l’Ancien-Testament; c’est d’ailleurs le tour parabolique et sentencieux des livres sapientiaux.

Ici je veux dire tout de suite le fait capital qui me frappe dans tout ce qui a survécu des lettres égyptiennes, c’est l’intime parenté du style avec celui des productions du génie hébraïque. Qu’on prenne un chapitre du rituel ou quelqu’une des œuvres postérieures, l’hymne au Nil (XIIe dynastie), le poème de Pentaour, une des odes nombreuses à la gloire des Thouthmés et des Rhamsès : on se rendra facilement compte de l’identité de forme, de procédé, de rhythme, d’images, qui existe entre ces compositions et les psaumes juifs. Le verset a le même mouvement, la métaphore même tournure, la pensée même obscurité; tel verset de psaume semble la traduction littérale d’un hymne égyptien. Si l’on considère le long séjour d’Israël dans la vallée du Nil, l’éducation de ses chefs dans les écoles de Memphis ou de Thèbes et l’initiation complète de Moïse, — que Strabon appelait un prêtre égyptien, — si l’on réfléchit que son exode a coïncidé avec la plus brillante période de la civilisation pharaonique, depuis longtemps en pleine possession de sa littérature, il est impossible de ne pas chercher là pour une part l’origine des grandes œuvres juives et le moule de la forme conservée plus tard par l’inspiration sémitique.

On ne fait d’ailleurs aucun tort à la majesté du psalmiste ou à la grâce du cantique en leur cherchant des modèles dans les vénérables tombeaux de cette vieille Egypte, qui apparaît jusqu’ici comme la première institutrice de l’humanité en toutes choses. Que de pensées profondes ou attendries sortent de la poussière des papyrus, arrachées par nos patiens déchiffreurs ! Le jour où le travail sera assez avancé pour qu’on puisse mettre à la portée de tous les résultats obtenus, le trésor de l’esprit humain aura recouvré un de ses plus fiers joyaux. De l’ancien empire, de cette aurore de l’histoire que la distance fait presque invisible pour nous, il ne nous reste guère que des fragmens d’inscriptions lapidaires; ce serait encore assez pour composer une anthologie digne de tout notre respect. Écoutez l’épitaphe de ce fonctionnaire de la Ve dynastie qui, en se couchant à Saqqarah il y a cinquante-cinq siècles, faisait graver sur son tombeau ce que chacun de nous serait encore fier de pouvoir mettre sur le sien : Ayant vu les choses, je suis sorti de ce monde, où j’ai dit la vérité, où J’ai fait la justice. Soyez bons pour moi, vous qui viendrez après, rendez témoignage à votre ancêtre. A côté de ce testament de Romain, quoi de plus mélancolique que cette autre épitaphe de femme, empruntée au rituel : Je pleure après la brise, au bord du courant du Nil, qui rafraîchissait mon chagrin. Y a-t-il plus doux murmure de morte sur les tombes de Grèce ou de Sicile? Ce même rituel fournit à un autre cette prière dans les angoisses du sépulcre : O cœur, cœur qui me viens de ma mère, mon cœur de quand j’étais sur terre, ne te dresse pas comme témoin, ne me charge pas devant Dieu le grand: invocation exquise d’une âme droite qui savait que ses fautes n’avaient pu venir que du cœur. Dans les Instructions de Ptah-Hotep, traduites en allemand par le docteur Lauth, je relève quelques préceptes; on reconnaîtra la parenté de la forme et du fond avec les livres bibliques de la Sagesse ou des Proverbes. L’auteur est au déclin de ses jours, il a « vécu cent dix ans dans la faveur royale, » et parle tristement de sa décrépitude :


« Osiris, mon seigneur, vieillir est un mal extrême, une grande malédiction : c’est redevenir enfant. Le vieillard se couche, il souffre. Ses yeux le trahissent, ses oreilles s’affaiblissent, sa force périt, sa bouche ne prononce plus, la parole lui manque, son cœur s’endurcit, ses jointures travaillent : il ne se souvient plus d’hier. La vieillesse fait un homme malheureux à tous égards. »


Que fera donc le vieillard de ses jours inutiles?


« Le Dieu de majesté a dit : — Apprends à ton fils les paroles anciennes. — Et lui dit à son fils : — Ne t’enorgueillis pas dans ton cœur de ta science; consulte l’ignorant comme le savant. Estime la bonne parole plus que l’émeraude qu’on trouve parmi les gemmes au bras des servantes. — Un mouvement de charité vaut plus que les sacrifices : ton corps est de plus haut prix que ton vêtement. »


Puis ce sont des conseils pour toutes les conditions où les hasards de la vie peuvent mettre un homme, et surtout un parfait manuel du bon courtisan.


« Les tentations violentes de faire ce qui te passe dans l’esprit, réprime-les dans le commerce avec les princes. — Si tu es en posture de t’asseoir à la cour, cède la place à ton supérieur, salue-le prosterné jusque sur le front, considère ce qu’il est vis-à-vis de toi, ne le moleste pas. — Si tu es dans la condition du prud’homme qui s’asseoit dans les conseils de son maître, contrains ton cœur; la réserve de la parole est plus digne que les fleurs du bavardage. Explique ce que tu sais avec éloquence; n’injurie pas; la parole est la plus dangereuse de toutes choses; qui l’a déchaînée ne peut la retirer, — La justice est grande, nécessaire, égale, intègre, depuis les jours d’Osiris. — Si tu entres dans un harem, prends garde au contact des femmes; le lieu où elles sont n’est pas bon : imprudent qui les séduit! Des milliers d’hommes ont péri pour un moment plus fugitif qu’un songe. C’est la mort que la connaissance de la femme. »


Et le moraliste continue ainsi, parlant de l’administration des biens, de la famille, des devoirs des diverses charges, sans beaucoup d’élévation, mais avec un sens très pratique de la vie.

Je ne veux pas sortir des limites strictes de l’ancien empire, où je me suis volontairement renfermé; plus tard une littérature complète me fournirait de maîtresses pages en tout genre. Qu’il me soit permis pourtant de citer quelques versets de ce bel hymne au Nil, qui échappe à peine à mon sujet, puisqu’il date au plus tard de la XIIe dynastie.


« Tu abreuves la terre en tout lieu, — voie du ciel qui descends... — — Se lève-t-il, la terre est remplie d’allégresse, — tout ventre se réjouit, — toute dent broie... — Il crée toutes les bonnes choses, — le Seigneur des nourritures agréables, choisies; — il se saisit des deux contrées, — pour remplir les entrepôts, — pour combler les greniers, — pour préparer les biens des pauvres. — On ne le taille point dans la pierre, — on ne peut l’attirer dans les sanctuaires; — point de demeure qui le contienne... — Il boit les pleurs de tous les yeux; — repos des doigts est son travail, — pour les millions de malheureux. »

Toute l’Egypte est dans ces derniers mots. Ne croit-on pas entendre le vieux cri de douleur de ceux penchés sur la glèbe, qui depuis tant de longs siècles ont peiné, sué, souffert sous tant de maîtres, secourus seulement par le divin fleuve? — Il semble que ces paroles aient été faites pour un air que j’entendis un soir à Louqsor, quand, il y a quelques années, je visitai la Haute-Egypte pour la première fois. Un vieux fellah aveugle le tirait d’une méchante flûte, accroupi contre le chapiteau en fleur de lotus d’un pilier du temple enfoui. L’homme et l’instrument n’avaient changé ni de mine ni de forme, depuis les musiciens représentés dans les hypogées : l’air était bien sûr le même, air national s’il en fût pour la pauvre Egypte, long sanglot modulé sur l’invariable thème oriental; mais si triste, si infini, qu’on eût dit la plainte des vents qui arrivent des espaces torrides à travers l’immense désert d’Afrique. J’écoutai longtemps la reprise monotone de ces quelques notes, et je n’ai pas souvenir d’en avoir entendu de plus désespérées. Cela doit être. Si la vraie musique d’un peuple est faite, comme il semble, avec les larmes qu’il a répandues, quel chant luttera avec celui de la race toujours foulée, jamais détruite, dont le Nil « boit les pleurs » depuis les jours fabuleux qui nous occupent?

Je voudrais dans un autre genre, citer le magnifique hymne au soleil :


« Tu t’éveilles bienfaisant, Ammon-Râ, tu t’éveilles véridique... Avance, seigneur de l’éternité.,. Ceux qui sont goûtent les souffles de la vie. Tu es béni de toute créature, être caché dont on ne connaît point l’image, enfant qui nais chaque jour, vieillard qui parcours l’éternité! C’est lui qui exauce la prière de l’opprimé ; doux de cœur à qui l’implore, délivrant le timide de l’audacieux, juge du puissant et du malheureux. — Maître de l’intelligence, sa parole est substance. Il donne le mouvement à toutes choses : par son action dans l’abîme ont été créées les délices de la lumière... »


La profondeur philosophique et scientifique de ces dernières lignes mériterait seule un long commentaire. Je me contente de renvoyer ceux qui seraient curieux de ces belles choses aux traductions de MM. Maspéro, Lauth, Grébault, Chabas, Mariette, auxquelles j’ai emprunté ces fragmens, et je reviens à ce premier livre, obscur et magnifique, que nous appelons Rituel funéraire ou Livre des morts : il m’amènera à dire quelques mots de la religion de l’ancien empire; la littérature n’est que son humble servante comme à toutes les époques primitives.

Le Rituel, « le Livre de la manifestation à la lumière, » est, comme on sait, une sorte de liturgie funèbre, l’histoire des pérégrinations de l’âme dans les terres divines, entremêlée de prières, de théodicée et d’une symbolique compliquée. La momie était munie d’un exemplaire plus ou moins complet de ce catéchisme d’outre-tombe; il a nécessairement varié dans le cours des siècles et nous en possédons des recensions d’époques fort diverses. Il se compose de cent soixante-cinq chapitres; les plus importans sont les chapitres 17 et 64, dont la rédaction primitive, augmentée et dénaturée parfois par les gloses postérieures, remonte à l’antiquité la plus reculée et touche aux plus graves problèmes religieux. Il suffît de citer quelques-uns des premiers versets du chapitre 17 pour montrer quelle était la hauteur des conceptions égyptiennes en matière de cosmogonie et de théodicée.


« Je suis Atoum (l’inaccessible), qui a fait le ciel, qui a créé tous les êtres; celui qui est apparu dans l’abîme céleste. Je suis Râ à son lever dans le commencement, celui qui gouverne ce qu’il a fait. — Je suis le grand Dieu qui s’engendre lui-même, dans l’eau qui est l’abîme, père des dieux. — Je suis hier et je connais demain. — Je suis la loi de l’existence des êtres. — Je suis du monde, je viens dans mon pays. — Il efface les péchés, il détruit les souillures... »


Si l’on rapproche ces idées fondamentales du dogme égyptien des passages de l’hymne au soleil que j’ai cités, si on les compare ensuite aux premières paroles de la Genèse et à certaines expressions johanniques, on reconnaîtra sans peine qu’il faut assigner un rôle capital à l’ancienne l:!lgypte dans l’histoire religieuse. Malheureusement l’obscurité des documens hiéroglyphiques et leur révélation tardive ont permis à bien des théories fausses de s’établir. Jusqu’à nos jours, on avait jugé les croyances égyptiennes d’après les mythes défigurés des bas temps et on avait enveloppé dans un mépris égal les diverses époques et les diverses classes d’une société qui adorait, disait-on, des ibis, des chats, des ichneumons, des crocodiles. On sait aujourd’hui qu’il faut voir, dans cette multitude de statuettes à faces d’animaux qui emplissent nos musées, des symboles de la divinité considérée dans ses différens attributs, symboles accrus avec les âges, et qui finirent par dévier la conception primitive; les initiés ne leur gardaient pourtant qu’une valeur figurative, tandis que la masse, suivant la pente naturelle aux esprits peu éclairés dans toute religion, donnait une forme concrète à ces symboles et cherchait sous les figures mystiques des objets réels d’adoration. Il suffit, pour s’en convaincre, de suivre attentivement la série des stèles funéraires disposées dans le grand vestibule du musée de Boulaq, depuis les premières dynasties jusqu’aux dernières. Nulle étude n’est plus instructive; on voit graduellement, en faisant le tour de cette salle, les mythes naître, grandir, se matérialiser et tout envahir. A l’origine, le défunt est assis, calme et assuré, au milieu de ses serviteurs, de sa famille; aucune représentation religieuse, aucune anxiété d’outre-tombe, la certitude de revivre d’une vie tranquille et sereine. Peu à peu les dieux arrivent, en petit nombre d’abord et timidement, vers la XVIIIe dynastie, comme une protection pour le défunt. Plus tard ils augmentent, tout le panthéon funéraire se déroule sur les stèles, toutes les terreurs du jugement y remplacent la confiance tranquille des ancêtres ; les sarcophages des derniers Saïtes nous montrent l’âme poursuivie dans des épreuves formidables par une légion de déités et de monstres, dignes de l’imagination macabre du moyen âge et du pinceau d’Orcagna; la mort est devenue cauchemar.

Une erreur opposée a été accréditée par cette absence de représentations religieuses sur les anciens monumens et dans les tombeaux de Saqqarah. On a voulu voir dans les premiers Égyptiens un peuple matérialiste, étranger à toute idée spirituelle et se figurant l’autre vie comme une continuation de celle-ci, avec ses travaux, ses joies bornées. C’est les rabaisser au niveau des Peaux-Rouges, transmigrant dans les prairies bienheureuses. Les vieilles doctrines du Livre des morts protestent contre cette fausse interprétation des tableaux agricoles de Saqqarah, où le défunt entendait uniquement retracer sa vie passée. Quelques savans, s’exagérant sans doute l’importance de la personnification du dieu solaire sous son nom d’Ammon-Râ, ont fait découler toute la théodicée égyptienne du culte du soleil. L’idée primitive semble être bien plutôt, comme l’a dit très-justement M. Grébault, celle d’un dieu., unique agissant par son soleil. Enfin de bons esprits ont trop étroitement circonscrit leurs recherches en voulant faire rentrer toute la religion égyptienne dans un de, nos termes d’école : polythéisme, panthéisme, monothéisme. Les premiers se sont fait illusion en mettant des personnes distinctes sous les noms multiples donnés à la divinité, suivant l’attribut sous lequel on l’envisage, suivant le nôme où elle est adorée. Les autres se sont laissé influencer par les spéculations postérieures de Jamblique et du panthéisme alexandrin. Je crois, pour ma part, que nous risquerons toujours de nous égarer en rangeant arbitrairement dans nos catégories actuelles les conceptions d’hommes si éloignés de nous par le temps, de pensées si différentes des nôtres. Flottantes et confuses comme elles nous apparaissent dans les plus anciens textes, ces conceptions semblent avoir mêlé, dans une synthèse assez vague et dans une mesure difficile à déterminer, les trois solutions que l’esprit humain a données plus tard au problème religieux. L’idée primordiale est celle d’une divinité une et trinaire à la fois : un principe double, mâle et femelle, s’engendre lui-même de toute éternité dans la nuit de l’abîme, « jouit en lui-même, » dit un passage du Rituel; de ce principe procède une troisième personne appelée, suivant le point de vue auquel on la considère, Ptah comme démiurge, Râ comme agent solaire, Apis comme victime incarnée dans un corps terrestre. — Dans son beau mémoire sur la mère d’Apis, M. Mariette a prouvé quelle précision les Egyptiens avaient donnée au dogme de l’incarnation, que nous trouvons à l’origine du culte des Apis. — Plus tard, l’être unique engendre des éons successifs, émanations de la substance après avoir été de simples attributs. En même temps la personnification solaire du créateur prend une importance prépondérante, due aux conditions particulières de la vallée du Nil. La présence perpétuelle, le retour régulier dans ce ciel de l’astre source de toute lumière, de toute chaleur, de tout bienfait, sa lutte quotidienne avec les ténèbres et les terreurs nocturnes, origine du mythe d’Osiris et de Typhon, amènent la pensée religieuse à cette conception dualiste qui personnifie en lui tout bien et tout mal en son adversaire : conception morale inspirée par le cours constant de la nature.

Les passages qui ont trait à la cosmogonie sont trop obscurs pour qu’on puisse décider nettement si la matière est une émanation de la substance divine ou une création. La première de ces doctrines a prévalu plus tard; mais les textes du chapitre xvii indiquent plutôt un rapport de causalité. Toujours est-il qu’au point de vue scientifique on ne saurait trop remarquer ces passages des hymnes et du Rituel qui contiennent la formule, inconsciente peut-être, de la grande loi de la création : la transformation de la lumière et de la chaleur en force.

L’immortalité de l’âme est ce qui ressort le plus clairement de la doctrine égyptienne. Prise à l’origine et avant les mythes subtils qui la défigureront plus tard, cette doctrine nous présente le « voyage aux terres divines » comme une série d’épreuves au sortir desquelles s’opère l’ascension dans la lumière, la « manifestation au jour, » et la réunion de la parcelle errante à la substance éternelle. — Ces graves sujets voudraient une étude approfondie : je n’ai pu ici qu’en indiquer les lignes saillantes et faire pressentir quelles clartés dorment encore dans la poudre des papyrus. Pour n’être pas taxé de trop d’indulgence, j’appuierai mes opinions sur ce jugement d’E. de Rougé, l’esprit sagace qui a le plus sûrement pénétré ces matières : « L’unité d’un Être suprême existant par lui-même, son éternité, sa toute-puissance et la génération éternelle en Dieu, — la création du monde et de tous les êtres vivans attribuée à ce Dieu suprême, — l’immortalité de l’âme, complétée par le dogme des peines et des récompenses, tel est le fonds sublime et persistant qui, malgré toutes les déviations et les broderies mythologiques, doit assurer aux croyances des anciens Égyptiens un rang très honorable parmi les religions de l’antiquité. » — Et comme on m’objectera sans doute qu’une religion ne vaut que par sa morale, par les préceptes qu’elle édicté, je m’arrêterai un instant encore devant la stèle qui porte le n° 73 au catalogue de Boulaq. On lit sur le listel de la corniche supérieure une inscription hiéroglyphique qui fait parler ainsi le défunt, toujours d’après le Rituel : « Je me suis attaché Dieu par mon amour; j’ai donné du pain à celui qui avait faim, de l’eau à celui qui avait soif, des vêtemens à celui qui était nu; j’ai donné un lieu d’asile à l’abandonné... » Ne voilà-t-il pas une page de l’Évangile détachée bien des siècles à l’avance? Notre respect filial serait déjà justifié quand il ne connaîtrait de ce peuple que ce rébus sur une pierre, d’où est sortie la source de notre civilisation.


V.

On pressent qu’une race armée d’une religion, d’une littérature et d’un art aussi vigoureux, avait atteint un état social fort avancé. Nos courtes connaissances en histoire générale ne permettent pas encore de se prononcer sur le bien fondé des thèses qui placent la barbarie à l’origine du genre humain; nous ignorons trop à quel degré de recul il faut porter cette origine. Du moins la trouée lumineuse que les monumens égyptiens ouvrent sur le passé n’apporte aucune force à ces thèses. La plus ancienne société connue apparaît jusqu’ici comme une des plus parfaites. Il suffît de descendre dans un des grands tombeaux de Saqqarah pour s’en convaincre. Cette société est là qui passe sur le mur, vivante, avec son double caractère agricole et féodal. Sa pyramide lui servirait bien d’image. A la base, un peuple nombreux et laborieux, travaillant cette magnifique terre d’Egypte; aux degrés intermédiaires, les possesseurs du sol et les prêtres; au sommet, le pharaon, reliant de sa forte main tout l’édifice, dans l’unité du pouvoir le mieux assis qui fût jamais. La multiplicité et la perfection des représentations murales à Saqqarah permettraient de raconter la vie de cette société dans ses détails les plus familiers : je ne peux résumer ici que les grands traits qui la caractérisent et la distinguent de toute autre société antique. Son isolement frappe tout d’abord. Elle vit rigoureusement renfermée dans l’oasis de la vallée du Nil, tire toutes ses ressources de cette terre privilégiée et semble ignorer le reste du monde, ignorer l’Asie sa voisine, à laquelle son existence sera plus tard si intimement mêlée. Non-seulement ses idées, ses croyances, ses arts, mais sa vie matérielle, ses besoins, jusqu’à ses végétaux et ses animaux sont exclusivement égyptiens. Ce serait une curieuse étude de reconstituer la faune de l’ancien empire, avant l’acclimatation des bêtes de somme asiatiques, avec ces centaines d’animaux figurés sur les bas-reliefs dont la scrupuleuse ressemblance ne laisse jamais place au doute. Les auxiliaires actuels les plus indispensables de la vie domestique et agricole sont encore inconnus aux colons memphites sous les Ve et VIe dynasties : le chameau, le cheval, la brebis, le porc, la poule leur manquent; il n’y a pas un seul type de ces espèces dans les scènes nombreuses où ils ont retracé à satiété tous les travaux de leur vie quotidienne, tout le monde où ils vivaient. En revanche, l’âne, l’animal aujourd’hui encore le plus répandu et le plus utile en Egypte, les bœufs de diverses espèces, les chèvres, les chiens, d’innombrables variétés de volatiles aquatiques, oies, canards, ibis, flamands, demoiselles de Numidie, hérons domestiqués, le pigeon, le moineau, et, parmi les fauves, le lion, le chacal, le guépard, l’antilope à cornes lyrées, la gazelle, l’ichneumon, le lièvre, sont reproduits à profusion. L’hippopotame, le crocodile, toutes les familles des poissons qu’on retrouve aujourd’hui dans les eaux du Delta, sont figurés avec la précision de détails d’une planche de zoologie. Il faut remarquer à ce propos, et sans vouloir préjuger en rien une question dont les données supposent un laps de temps bien autrement considérable, que cette période de six mille ans ne fournit pas un argument aux partisans de l’évolution des espèces; aucun des types si fidèlement représentés à Saqqarah n’a varié depuis lors en Egypte, pas même les reptiles et les insectes, car il s’en trouve dans ces tableaux, pas même les types embryonnaires tels que le têtard, que nous y avons rencontré sous sa forme actuelle.

C’est donc là un monde humain et animal vraiment autochthone, sans élémens étrangers. Séparé par les déserts des autres régions, il ne s’étend que vers le sud, comme le prouvent les singes, les sloughis (grands lévriers d’Abyssinie), amenés captifs par les esclaves, et parfois des types d’hommes qui semblent appartenir aux races actuelles du haut Nil ou de l’Afrique centrale, entre autres des nains qui pourraient bien être ces Akkas dont la découverte récente a fait tant de bruit. Des espèces aujourd’hui remontées beaucoup plus haut, le crocodile, l’hippopotame, infestent le pays. Des scènes de chasse et de pêche nous montrent les populations détruisant ces monstres dans le Delta, où les eaux et les marécages paraissent tenir une plus large place que de nos jours. Toute cette faune, fille du Nil, a une physionomie surtout aquatique.

Ainsi isolé du monde et gardé par ses barrières de sable, l’ancien empire n’est pas militaire. Les tableaux de bataille, les scènes de triomphe qui couvriront plus tard les murs de Thèbes font totalement défaut à Saqqarah. Si l’on n’avait d’autres documens que ces bas-reliefs, on serait en droit de supposer dans cet âge d’or une ignorance absolue des armes et des choses de la guerre. Pourtant quelques inscriptions de Boulaq donnent des titres militaires et sur l’ancienne statue de Meydoun dont j’ai parlé, Râ-Hotep prend une qualification équivalente à celle de général. Le pharaon entretenait sans doute une force insignifiante pour garantir le territoire contre les incursions des Bédouins du désert et refouler les peuplades de la haute Afrique. Ce devait être un état heureux comparable à celui des États-Unis, il y a vingt ans, quand de faibles milices suffisaient à les protéger contre les tribus indiennes. — L’ancien empire, n’étant pas guerrier, est essentiellement agricole. C’est là sa supériorité insigne sur toutes les vieilles sociétés de l’Asie : à l’origine de ces dernières, nous ne trouvons que la lutte violente et le travail sous sa forme la plus négative, l’état pastoral : l’Egypte seule nous offre la culture paisible, intelligente, maîtresse des forces naturelles. Ses procédés sont ceux dont le fellah use encore de nos jours, dans ce pays où rien ne change : on sait que pour être différens des nôtres, ils n’en sont pas moins excellons et suggérés par les nécessités locales. Dès cette époque, le cultivateur memphite se sert adroitement de son fleuve; il développe un vaste système de canaux : des flottilles de barques les couvrent, portant les récoltes à la ville; comme sur la dahabieh actuelle, le réis gouverne à l’arrière; à l’avant un chanteur excite les rameurs en psalmodiant, sur une cadence monotone, ces appels que j’ai tant de fois entendus, la nuit, glisser sur le Nil assoupi. — Tous les travaux de la terre sont représentés dans nos tableaux : tantôt le propriétaire se promène au milieu de ses champs, appuyé sur le bâton, signe de commandement, que porte la statue de bois du musée ; il assiste aux semailles, à la moisson. Tantôt, assis au milieu de ses richesses, il regarde défiler la longue théorie de ses fermiers lui apportant les fruits de la terre, les animaux domestiques, les produits des pêcheries, qu’enregistre un scribe. Les métiers ont leur place dans ces scènes; on voit travailler les tisserands, les charpentiers, les tailleurs de pierres, les boulangers, les bouchers, auxquels la légende hiéroglyphique prête de facétieux lazzis durant l’abatage d’un bœuf. Nous pouvons constater l’existence de plus hautes industries dans les mines d’or et de turquoises du Sinaï, exploitées dès la VIe dynastie. Les arts industriels avaient acquis un grand développement : l’accumulation des âges et des causes de destruction n’a pas permis à leurs produits d’arriver jusqu’à nous, mais il est raisonnable d’en reporter l’honneur à l’ancien empire, puisque nous trouvons durant le grand cataclysme des Hycsos, à cette époque déjà si lointaine, des pierres gravées, des émaux, des terres cuites, une grande variété de céramiques et ces fameux bijoux d’Ahmès, contemporains de Joseph, que nos joailliers seraient encore fiers de signer.

Cette forte société est sagement policée, soumise à une centralisation peut-être excessive. Le réseau administratif s’étend sur tout, les fonctions publiques sont le rêve de tout citoyen. C’était déjà ainsi il y a six mille ans. Les inscriptions funéraires où les fonctionnaires racontent complaisamment les progrès de leur carrière et les services rendus par eux, entre autres l’inscription capitale d’Ouna, de la VIe dynastie, nous livrent le secret de mœurs assez paperassières et bureaucratiques. Les scribes jouent un grand rôle. Aussi tous les services publics sont-ils assurés, les greniers pourvus dans l’éventualité d’une famine, les canaux entretenus, les prestations exigées. Les plus hauts parvenus dans les emplois entourent le pharaon d’une cour nombreuse, d’un caractère civil et sacerdotal bien plus que militaire, et se glorifient de la faveur du fils d’Osiris. On sent dans tout cela des rouages inflexibles, rigoureusement montés pour de longs siècles et qui, pas plus que le reste, ne changeront avant l’extrême caducité. Il faut croire que le cours de la nature, si régulier dans cette Egypte, a fait pour une part les hommes et les institutions à son image; c’est sur la succession des soleils et des flots du Nil que s’est modelée la constance de la race, celle de l’art, vivant quarante siècles dans les mêmes langes, celle du type ethnique dont l’immobilité étonnante permet de confondre le fellah qui vous guide à Boulaq avec les statues qu’il coudoie. Bossuet a dit, avec une rare intuition de cette Egypte véritable qu’il ne pouvait pas connaître : « La température toujours uniforme du pays y faisait les esprits solides et constans. »

En somme, ce peuple des tombeaux de Saqqarah apparaît comme une société sage, sereine, heureuse. La tranquillité morale, le contentement facile dans cette libérale terre du Nil qui récompense le moindre effort au centuple, l’aise de vivre, voilà ce qui éclate dans ces tableaux où les contemporains de l’ancien empire retracent leurs occupations quotidiennes. Est-ce à dire qu’il faille se figurer une société invraisemblable, où la somme des biens dépasserait celle des maux? Non, sans doute, et nous avons surpris tout à l’heure dans un passage de l’hymne au soleil le cri désolé de cette multitude qui souffrait les corvées et peinait à la construction des pyramides. Il est toujours difficile de juger un état social primitif, qui ne nous a laissé d’autres témoignages que ceux des satisfaits de ce monde; mais il est permis d’affirmer que ces derniers étaient plus nombreux dans l’état égyptien que dans les vieilles sociétés asiatiques; leur civilisation était plus douce, le sort moyen plus équitable, les résistances de la matière à l’activité humaine plus facilement vaincues, les esprits plus philosophes, les conceptions morales moins tourmentées que dans les familles sémitiques et aryennes.

A côté de cette confiance dans la vie présente et en contradiction apparente avec elle, la constante et générale préoccupation de la mort pèse sur toute la civilisation égyptienne. C’est le grand problème de Saqqarah. Pour rendre la contradiction moins incompréhensible, il faut observer que cette préoccupation n’a rien de macabre, comme dans notre moyen âge; c’est plutôt le respect d’une étiquette rigoureuse qui domine toute la vie et la tourne vers le tombeau. Si l’on n’en jugeait que par les monumens, toute cette société et ses rois n’auraient vécu que pour le monde d’au-delà. La précieuse inscription d’Ouna nous montre bien quelle place tenaient dans la vie publique ces questions d’étiquette funèbre. Un des premiers actes du pharaon, en montant sur le trône, est d’envoyer son plus affidé serviteur aux cataractes choisir la pierre de son sarcophage, le pyramidion de sa pyramide : le succès de cette expédition devient affaire d’état comme celui d’une guerre, de ce succès dépend la carrière de l’envoyé : ce sera dans la suite sa meilleure recommandation pour les plus hauts emplois. Devenu ministre et favori du souverain, il affectera comme le plus insigne de ses titres celui de prêtre du tombeau royal. Chaque pharaon a passé sa vie et consacré le plus clair de son trésor à bâtir sa pyramide; chacun a laissé la sienne, de Gizeh à Meydoun, jusqu’à la VIe dynastie inclusivement; comme s’ils voulaient, même après leur mort, peser sur la terre d’Egypte, ces durs maîtres. Autour d’eux se pressent les tombes des grands dans l’ordre hiérarchique, suivant le rang et la fortune de chacun. Les choses funèbres sont pour le riche et le puissant un luxe suprême, auquel on sacrifie de préférence à tout autre. La magnificence du sépulcre semble passer bien avant celle de la demeure mondaine pour les gens de l’ancien empire; il ne nous reste aucun de leurs palais ni de leurs temples (sauf cet antique édifice ensablé au pied du grand sphinx, mystérieux et muet comme lui, sans une indication sur ses blocs de granit de Syène, et qui n’était peut-être qu’une vaste chapelle funéraire). Tout ce monde n’étale ses richesses que là où il faut les quitter, et s’il était permis d’accoupler deux mots dont l’un rit lugubrement à l’autre, on pourrait affirmer qu’il mettait, par une bizarre recherche, toute sa vanité dans la mort. Il y a là un ordre de sentimens lointains qu’il est difficile aux hommes de notre temps de bien percevoir. Ce qui s’en dégage le plus clairement pour nous, c’est la souveraine philosophie de ce peuple : édifié sur l’inanité de la vie en face de l’éternité, il a passé son existence à songer à la mort et à la préparer.

Ainsi, dans ces pensées graves, coulent les jours d’étude à Saqqarah, et nulle part l’esprit ne vit d’une vie plus intense que dans ces tombeaux toujours féconds en révélations nouvelles. Le soir, quand la nuit nous rappelait en jetant son linceul sur leurs murs, nous nous réunissions dans la petite maison du désert que M. Mariette a gardée des jours de lutte et de recherches d’il y a vingt-cinq ans. — Nous y rapportions parfois une momie trouvée dans un puits récent, c’est-à-dire d’époque saïte ou grecque (car il n’en existe plus de l’ancien empire), et l’on se mettait à dépecer le pauvre cadavre sous la direction du maître pour chercher les scarabées que les défunts gardaient sur leur cœur, promesse de la résurrection espérée. Le plus souvent c’était une femme, contemporaine de Cléopâtre. Quand on avait déroulé les milliers de bandelettes, la morte apparaissait nue dans sa robe de bitume, avec ses formes grêles, amincies et séchées durant les siècles d’ensevelissement. C’était bientôt fait de briser ses membres et de conquérir notre proie. Ses petites mains dorées selon le rite, son crâne où les yeux durcis tenaient encore dans l’orbite, étaient posés sur le parapet de la terrasse, près du royal et souriant sphinx d’Apriès. On a, de ce point, une échappée de vue soudaine entre les collines de sable, qui montre dans le lointain, gai mirage aux rayons de la lune, la verte vallée du Nil, les forêts de palmiers, les blanches mosquées du Caire sur le Mokattam. Le masque noirci, éclairé par les lampes, riait à ses profanateurs, au désert des tombeaux, à ces plaines éternellement jeunes et fécondes, où elle avait joué enfant, à ces bois où s’étaient égarées ses rêveries de jeune fille, à cette ville nouvelle qui avait remplacé la sienne; elle riait et semblait dire : « Je sais les secrets de la mort; ceci aussi passera, ceci aussi mourra, ceci aussi sera profané un jour par des mains indifférentes; je sais les secrets de la mort, pauvres enfans, qui auriez remué le monde pour votre folie, quand j’avais un pouce de chair sur ces pauvres os, qui les déchirez aujourd’hui que le bitume les soutient seul, qui serez poussière comme eux demain. » Elle parlait ainsi longtemps, la morte, de mille choses sévères et sages. On devine quelles vives impressions naissent de ces communications presque matérielles avec ces ancêtres; c’est une grave jouissance à Saqqarah de s’y perdre en toute solitude, à cette heure où la majesté de la nuit ajoute encore à celle du passé et du désert. Ces pensées vont s’agrandissant à mesure qu’on y associe celles de toutes les générations qui peuplent l’immense nécropole, des hommes d’il y a six mille ans qui ont passé un instant comme nous par des nuits pareilles, rêvé, senti, médité, regretté les joies mortes, cherché le bien insaisissable, remué les grands problèmes.

Quand l’effrayante série de siècles dont ils témoignent ne suffit pas à rassasier l’imagination, elle se reporte pour chercher plus d’infini sur ce monde extérieur, qui a été créé, suivant la belle expression d’Ampère, pour nous être une occasion de penser; et comme c’est l’honneur de l’esprit humain de pouvoir reculer toujours plus loin l’horizon de ses inquiétudes, la pensée monte aux étoiles, à ces admirables constellations du ciel d’Egypte, pour y trouver les témoins d’un passé plus insondable encore : on songe que de ces lumières, dont quelques-unes mettent dix mille ans à nous parvenir, il en est peut-être, la science le soupçonne, que nous voyons et que ces aïeux n’ont pas connues, d’autres qui les ont éclairés et qui sont éteintes pour nous. — L’âme perdue vague ainsi dans ces abîmes du temps et de l’espace; c’est l’heure des troubles intimes, ce serait celle des défaillances de la raison devant sa propre misère et de la négation de toute certitude, si la raison ne se rappelait que sa grandeur est supérieure à toutes ces puissances de la matière. Il suffit, pour s’en souvenir, d’abaisser les yeux sur cette humble maison où un vaillant esprit a lutté pendant de dures années, arrivant par la seule force de la pensée à ressusciter tout ce monde enseveli, à s’ouvrir le chemin du merveilleux Sérapéum, — et si l’on doutait de l’idéal infaillible de vérité et de justice que cette vacillante humanité a sauvegardé à travers toutes ses transformations de pensée, si l’on craignait pour cette forte lumière de la conscience, plus inextinguible que celle des étoiles, il suffirait de revenir à la tombe du vieux Ptah-Hotep, de ce juste qui a dit dans la première langue ce que voudra dire en mourant tout juste, de tout temps, de toute langue : « Je suis sorti de ce monde, où j’ai dit la vérité et fait la justice : vous qui viendrez après, rendez témoignage à votre ancêtre. » — C’est pour rendre ce témoignage que ceci a été écrit.


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUÉ.