Chant séculaire (Banville)

Chant séculaire (Banville)
OdelettesAlphonse Lemerre (p. 151-153).

 
           Notre Eldorado,
      Mes amis, enfin doit éclore :
           Malgré mon bandeau,
      Je vois une nouvelle aurore.
         Aux cieux extasiés
        Tout est pourpre et rosiers :
      Voici l’heure, ô sainte colère !
      De chanter le chant séculaire :
           Les temps sont venus
        Pour les Dieux inconnus !



           O sombres penseurs
      Forts et seuls comme les grands chênes,
           O vierges nos sœurs,
      Tendres lys brisés par des chaînes !
        Laissez le saint amour
        Éclater au grand jour,
      Car Cypris, la pâle captive,
      A lavé son front dans l’eau vive :
           Les temps sont venus
        Pour les Dieux inconnus !

           Tout ce qu’on pleura,
      Dévouement, liberté, génie,
           Tout refleurira
      Pour le règne de l’harmonie :
        L’art sera dévoilé
        Comme un ciel étoilé,
      Et la Muse, pareille aux femmes,
      Chantera ses épithalames :
           Les temps sont venus
        Pour les Dieux inconnus !

           Je vois les doux vers
      Rejaillir en strophes écloses,
           Et des arbres verts
      Un miel pur couler dans les roses.
        Les Grâces vont pieds nus
        Sur les monts chevelus


      Et leur pas dans les fleurs naissantes
      Guide en chœur les vierges dansantes :
           Les temps sont venus
        Pour les Dieux inconnus !

           L’Auguste Beauté
      A quitté les bois de Cythère ;
           Son calme enchanté
      Resplendit sur toute la terre,
        Et le mal abattu
        Sous ses pieds meurt vaincu.
      Nous tenons sans honte et sans fièvres
      L’Idéal vivant sous nos lèvres :
           Les temps sont venus
        Pour les Dieux inconnus !



Avril 1846.