Chansons posthumes de Pierre-Jean de Béranger/La Tourterelle et le Papillon

La Tourterelle et le Papillon


LA TOURTERELLE ET LE PAPILLON


Air :


                    LA TOURTERELLE.
Vous, gémir, papillon charmant !
D’où vous peut venir la tristesse ?
Nature avec délicatesse
Vous brode un si beau vêtement !
Des plaisirs vous êtes l’emblème.
Près de la rose qui vous aime,
Vous, gémir, papillon charmant !

                    LE PAPILLON.
Tourterelle, chère aux amours,
Hélas ! j’ai perdu mon amie :
Un enfant l’a prise endormie
Sur un lis, et voilà trois jours.
Tout m’est deuil, deuil sans espérance.
Qui sent mieux que vous ma souffrance
Tourterelle, chère aux amours ?

                    LA TOURTERELLE.
Beau papillon, consolez-vous :
Vous plairez à d’autres amantes.
Les tourterelles sont aimantes,
Mais sans excès pour leurs époux.
Si l’un part, d’un autre on s’affole.
Meurt-il, on pleure et l’on convole.
Beau papillon, consolez-vous.

                    LE PAPILLON.
Tous deux ensemble étions éclos ;
Ensemble avions pris la volée ;
Tous deux allant par la vallée,
Par les champs, les prés, les enclos ;
Dans l’air nous nous touchions de l’aile.
Je ne sais pas vivre sans elle.
Tous deux ensemble étions éclos.

                    LA TOURTERELLE.
Quoi ! les papillons sont constants !
Et c’est nous qu’on prend pour modèles !
Même il se peut qu’ils soient fidèles :
Le papillon vit peu d’instants.
Fiez-vous donc aux vieux adages !
Les tourterelles sont volages,
Et les papillons sont constants ![1]

  1. Pigeons, colombes, tourterelles, après un mûr examen, ne répondent nullement à l’idée qu’on s’est faite de leur constance en amour, m’ont assuré des observateurs scrupuleux, entre autres plusieurs dames. La poésie seule, toujours disposée à entretenir les vieilles erreurs, fait encore de ces oiseaux des symboles de fidélité matrimoniale.

    Quant au papillon, sans doute parce que les anciens en ont fait la représentation de l’âme humaine, la poésie l’a accusé et l’accuse encore d’inconstance : c’est une calomnie. Ces jolis insectes vivent, sans promiscuité, dans une union conjugale dont les hommes donnent trop peu d’exemples. Au milieu d’un essaim de leurs pareils, le mâle cherche toujours l’objet de son unique et premier choix. Un petit papillon blanc est surtout remarquable par l’intimité de chaque couple. Voyez-vous l’un des deux, l’autre est tout près, soyez-en sûr. Dans leur vol, ils ne s’écartent que pour se rapprocher. C’est en les observant, que j’ai conçu l’idée de rétablir leur réputation, au risque de contraindre l’école de Fourier à donner un autre nom à la passion que le maître a appelée la papillonne.