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Chansons posthumes de Pierre-Jean de Béranger/La Maîtresse du roi

La Maîtresse du roi


LA MAÎTRESSE DU ROI


                                    LA FILLE.
        Mère, dans sa riche voiture
        Par six chevaux conduite au pas,
        Quelle divine créature !
        C’est notre reine ; oui, n’est-ce pas ?
                                    LA MÈRE.
        Jamais la reine, qu’on délaisse,
        N’eut, ma fille, un luxe effronté.
        Honte à cette folle beauté !
        Du roi ce n’est que la maîtresse.

— Ah ! je voudrais, dit la fille à part soi,
        Devenir maîtresse d’un roi.

bis.


                                    LA FILLE.
        Mère, vois briller sur sa tête
        L’or, les perles, les diamants.
        A-t-elle donc, aux jours de fête,
        De plus splendides vêtements ?
                                    LA MÈRE.
        Malgré dentelles et panaches,
        Ses traits chez nous sont bien connus.
        Elle a fui d’ici les pieds nus,
        Où, pauvre, elle gardait nos vaches.
— Ah ! je voudrais, dit la fille à part soi,
        Devenir maîtresse d’un roi.

                                    LA FILLE.
        Qui survient ? Dame belle et fière.
        Son carrosse, au galop conduit,
        Jette à l’autre un flot de poussière,
        Et, l’accrochant, fait rire et fuit.
                                    LA MÈRE.
        Rivale qu’un grand’nom abrite,
        Cette dame, osant tout tenter,
        Jusqu’au lit du roi veut monter
        Pour écraser la favorite.
— Ah ! je voudrais, dit la fille à part soi,
        Devenir maîtresse d’un roi.

                                    LA FILLE.
        Le roi défend celle qu’il aime.
        À cheval, un jeune seigneur
        Veille sur elle, et, beau lui-même,
        D’un doux regard quête l’honneur.
                                    LA MÈRE.
        Fils d’une race renommée,
        Il sait complaire, et va, dans peu,
        Obtenir ou le cordon bleu,
        Ou le plus haut rang dans l’armée.
— Ah ! je voudrais, dit la fille à part soi,
        Devenir maîtresse d’un roi.

                                    LA FILLE.
        On arrête ; elle veut descendre.
        S’avance un prêtre au noble aspect.
        La main qu’elle daigne lui tendre,
        Mère, il la baise avec respect.
                                    LA MÈRE.
        Pour être évêque, à cette ouaille,
        Par lui que d’encens est offert ;
        Par lui qui va parler d’enfer
        Au pécheur mourant sur la paille !
— Ah ! je voudrais, dit la fille à part soi,
        Devenir maîtresse d’un roi.

                                    LA FILLE.
        Voilà que passe devant elle
        Une noce de villageois.
        L’épousée en paraît moins belle ;
        L’époux va rougir de son choix.
                                    LA MÈRE.
        Non ; ne crains rien. Dans leur cabane
        La misère a trop bien compté
        Les sueurs qu’au peuple ont coûté
        Les vices de la courtisane.
— Ah ! je voudrais, dit la fille à part soi,
        Devenir maîtresse d’un roi.