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Chansons posthumes de Pierre-Jean de Béranger/L’Olympe ressuscité

L’Olympe ressuscité
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L’OLYMPE RESSUSCITÉ


Air : Je regardais Madelinette, ou le Violon brisé.


Rien ne s’en va qui ne revienne,
Sinon toujours, au moins trois fois :
Des Jésuites qu’il vous souvienne ;
Qu’il vous souvienne aussi des rois.

Les dieux s’en vont, mais en province.
Là que de dieux j’ai découverts,
De ceux que le bon sens évince
De notre ciel et de nos vers !


J’entre dans une académie,
Où le beau parleur du canton
Prédit qu’une école ennemie
Aura le sort de Phaéton.

Puis un prêtre, en citant Horace,
Me dit : — J’ai du vin renommé ;
Venez dîner sur mon Parnasse,
Coteau que Flore a parfumé.

Chez ce curé, rimeur classique,
À table je me vois assis
Entre Momus, fils de l’Attique,
Et Jupiter aux noirs sourcils.

Tout l’Olympe dîne à la cure :
Phébus mange en auteur glouton,
Neptune trinque avec Mercure,
Bacchus rit au nez de Pluton.

Si Minerve est toujours bégueule,
Vénus, qui tient Mars aux arrêts,
De Champagne arrose la meule
Où l’Amour dérouille ses traits.

« Dieux puissants, leur dis-je après boire,
« À vos atours secs et mesquins,
« En vous, des vieux peintres d’histoire
« Je crois voir tous les mannequins.

« — Las ! nos vainqueurs, faisant ripaille,
« Répondent-ils, depuis vingt ans
« Ont mis l’Olympe sur la paille,
« Encor si c’étaient des Titans ! »

Mais silence ! Apollon s’enflamme.
Le dieu dit : « Monsieur le curé,
« Pour l’Olympe, dont je suis l’âme,
« Ne chantez plus Miserere.

« Les doigts de rose de l’Aurore
« Vont enfin nous rouvrir les cieux.
« Ce qui fut doit renaître encore :
« Les morts ne sont jamais trop vieux.

« Curé, par un retour de mode,
« Troquant l’excès contre l’abus,
« Vous remonterez d’ode en ode,
« Du galimatias au phébus.

« C’est nous que la sculpture invoque ;
« La peinture nous reviendra.
« Rentrons, pour illustrer l’époque,
« Dans les gloires de l’Opéra.

« La harpe et la mythologie
« Vont saper un Pinde ostrogoth ;
« Pour nous ont combattu l’orgie,
« Le laid, le trafic et l’argot.

« Déjà meurt l’école nouvelle ;
« Déjà Satan bâille et s’en va.
« Viens, Jupin, du haut de l’échelle
« Voir dégringoler Jéhovah.

« À nous si l’ennemi s’oppose,
« Passons, sans crainte de revers,
« Entre les vides de la prose
« Et le vide plus grand des vers.

« Que de bourreaux en prose, en rimes !
« Que de meurtres qui font pitié !
« Muses, vite, à travers ces crimes
« Passez sur la pointe du pied.


« Grâce aux doctrines éclectiques,
« En France on doit s’entendre au mieux
« À redorer les basiliques,
« À rebadigeonner les dieux.

« Las de notre long ostracisme,
« Paris va nous tendre les bras ;
« Il prouve assez son atticisme
« Par le cortège du bœuf gras.

« Le Bon Sens, à notre passage,
« Dira : Puisque je n’y peux rien,
« Vivent les dieux ! Qu’importe au sage
« D’être à la fois juif et païen !

« En avant l’Olympe homérique !
« Vieux Pégase, accours, et je pars.
« Mais respect à la politique !
« Ici laissons Neptune et Mars.
 
« — Ah ! dit le curé, sur tes traces,
« Phébus, nous touchons à nos fins.
« Chantez, Amours, Muses et Grâces :
« Faites la barbe aux Séraphins. »

Rien ne s’en va qui ne revienne,
Sinon toujours, au moins trois fois :
Des Jésuites qu’il vous souvienne ;
Qu’il vous souvienne aussi des rois.