Chambre des Pairs 1845-1848




IModifier

LA POLOGNE[1]Modifier

19 mars 1846.Modifier

Messieurs,

Je dirai très peu de mots. Je cède à un sentiment irrésistible qui m’appelle à cette tribune.

La question qui se débat en ce moment devant cette noble assemblée n’est pas une question ordinaire, elle dépasse la portée habituelle des questions politiques ; elle réunit dans une commune et universelle adhésion les dissidences les plus déclarées, les opinions les plus contraires, et l’on peut dire, sans craindre d’être démenti, que personne dans cette enceinte, personne, n’est étranger à ces nobles émotions, à ces profondes sympathies.

D’où vient ce sentiment unanime ? Est-ce que vous ne sentez pas tous qu’il y a une certaine grandeur dans la question qui s’agite ? C’est la civilisation même qui est compromise, qui est offensée par certains actes que nous avons vu s’accomplir dans un coin de l’Europe. Ces actes, messieurs, je ne veux pas les qualifier, je n’envenimerai pas une plaie vive et saignante. Cependant je le dis, et je le dis très haut, la civilisation européenne recevrait une sérieuse atteinte, si aucune protestation ne s’élevait contre le procédé du gouvernement autrichien envers la Gallicie.

Deux nations entre toutes, depuis quatre siècles, ont joué dans la civilisation européenne un rôle désintéressé ; ces deux nations sont la France et la Pologne. Notez ceci, messieurs : la France dissipait les ténèbres, la Pologne repoussait la barbarie ; la France répandait les idées, la Pologne couvrait la frontière. Le peuple français a été le missionnaire de la civilisation en Europe ; le peuple polonais en a été le chevalier.

Si le peuple polonais n’avait pas accompli son œuvre, le peuple français n’aurait pas pu accomplir la sienne. À un certain jour, à une certaine heure, devant une invasion formidable de la barbarie, la Pologne a eu Sobieski comme la Grèce avait eu Léonidas.

Ce sont là, messieurs, des faits qui ne peuvent s’effacer de la mémoire des nations. Quand un peuple a travaillé pour les autres peuples, il est comme un homme qui a travaillé pour les autres hommes, la reconnaissance de tous l’entoure, la sympathie de tous lui est acquise, il est glorifié dans sa puissance, il est respecté dans son malheur, et si, par la dureté des temps, ce peuple, qui n’a jamais eu l’égoïsme pour loi, qui n’a jamais consulté que sa générosité, que les nobles et puissants instincts qui le portaient à défendre la civilisation, si ce peuple devient un petit peuple, il reste une grande nation.

C’est là, messieurs, la destinée de la Pologne. Mais la Pologne, messieurs les pairs, est grande encore parmi vous ; elle est grande dans les sympathies de la France ; elle est grande dans les respects de l’Europe ! Pourquoi ? C’est qu’elle a servi la communauté européenne ; c’est qu’à certains jours, elle a rendu à toute l’Europe de ces services qui ne s’oublient pas.

Aussi, lorsque, il y a quatrevingts ans, cette nation a été rayée du nombre des nations, un sentiment douloureux, un sentiment de profond respect s’est manifesté dans l’Europe entière.

En 1773, la Pologne est condamnée ; quatrevingts ans ont passé, et personne ne pourrait dire que ce fait soit accompli. Au bout de quatrevingts ans, ce grave fait de la radiation d’un peuple, non, ce n’est point un fait accompli ! Avoir démembré la Pologne, c’était le remords de Frédéric II ; n’avoir pas relevé la Pologne, c’était le regret de Napoléon.

Je le répète, lorsqu’une nation a rendu au groupe des autres nations de ces services éclatants, elle ne peut plus disparaître ; elle vit, elle vit à jamais ! Opprimée ou heureuse, elle rencontre la sympathie ; elle la trouve toutes les fois qu’elle se lève.

Certes, je pourrais presque me dispenser de le dire, je ne suis pas de ceux qui appellent les conflits des puissances et les conflagrations populaires. Les écrivains, les artistes, les poëtes, les philosophes, sont les hommes de la paix. La paix fait fructifier les idées en même temps que les intérêts. C’est un magnifique spectacle depuis trente ans que cette immense paix européenne, que cette union profonde des nations dans le travail universel de l’industrie, de la science et de la pensée. Ce travail, c’est la civilisation même.

Je suis heureux de la part que mon pays prend à cette paix féconde, je suis heureux de sa situation libre et prospère sous le roi illustre qu’il s’est donné ; mais je suis fier aussi des frémissements généreux qui l’agitent quand l’humanité est violée, quand la liberté est opprimée sur un point quelconque du globe ; je suis fier de voir, au milieu de la paix de l’Europe, mon pays prendre et garder une attitude à la fois sereine et redoutable, sereine parce qu’il espère, redoutable parce qu’il se souvient.

Ce qui fait qu’aujourd’hui j’élève la parole, c’est que le frémissement généreux de la France, je le sens comme vous tous ; c’est que la Pologne ne doit jamais appeler la France en vain ; c’est que je sens la civilisation offensée par les actes récents du gouvernement autrichien. Dans ce qui vient de se faire en Gallicie, les paysans n’ont pas été payés, on le nie du moins ; mais ils ont été provoqués et encouragés, cela est certain. J’ajoute que cela est fatal. Quelle imprudence ! s’abriter d’une révolution politique dans une révolution sociale ! Redouter des rebelles et créer des bandits !

Que faire maintenant ? Voilà la question qui naît des faits eux-mêmes et qu’on s’adresse de toutes parts. Messieurs les pairs, cette tribune a un devoir. Il faut qu’elle le remplisse. Si elle se taisait, M. le ministre des affaires étrangères, ce grand esprit, serait le premier, je n’en doute pas, à déplorer son silence.

Messieurs, les éléments du pouvoir d’une grande nation ne se composent pas seulement de ses flottes, de ses armées, de la sagesse de ses lois, de l’étendue de son territoire. Les éléments du pouvoir d’une grande nation sont, outre ce que je viens de dire, son influence morale, l’autorité de sa raison et de ses lumières, son ascendant parmi les nations civilisatrices.

Eh bien, messieurs, ce qu’on vous demande, ce n’est pas de jeter la France dans l’impossible et dans l’inconnu ; ce qu’on vous demande d’engager dans cette question, ce ne sont pas les armées et les flottes de la France, ce n’est pas sa puissance continentale et militaire, c’est son ascendant moral, c’est l’autorité qu’elle a si légitimement parmi les peuples, cette grande nation qui fait au profit du monde entier depuis trois siècles toutes les expériences de la civilisation et du progrès.

Mais qu’est-ce que c’est, dira-t-on, qu’une intervention morale ? Peut-elle avoir des résultats matériels et positifs ?

Pour toute réponse, un exemple.

Au commencement du dernier siècle, l’inquisition espagnole était encore toute-puissante. C’était un pouvoir formidable qui dominait la royauté elle-même, et qui, des lois, avait presque passé dans les mœurs. Dans la première moitié du dix-huitième siècle, de 1700 à 1750, le saint-office n’a pas fait moins de douze mille victimes, dont seize cents moururent sur le bûcher. Eh bien, écoutez ceci. Dans la seconde moitié du même siècle, cette même inquisition n’a fait que quatrevingt-dix-sept victimes. Et, sur ce nombre, combien de bûchers a-t-elle dressés ? Pas un seul. Pas un seul ! Entre ces deux chiffres, douze mille et quatrevingt-dix-sept, seize cents bûchers et pas un seul, qu’y a-t-il ? Y a-t-il une guerre ? y a-t-il intervention directe et armée d’une nation ? y a-t-il effort de nos flottes et de nos armées, ou même simplement de notre diplomatie ? Non, messieurs, il n’y a eu que ceci, une intervention morale. Voltaire et la France ont parlé, l’inquisition est morte.

Aujourd’hui comme alors une intervention morale peut suffire. Que la presse et la tribune françaises élèvent la voix, que la France parle, et, dans un temps donné, la Pologne renaîtra.

Que la France parle, et les actes sauvages que nous déplorons seront impossibles, et l’Autriche et la Russie seront contraintes d’imiter le noble exemple de la Prusse, d’accepter les nobles sympathies de l’Allemagne pour la Pologne.

Messieurs, je ne dis plus qu’un mot. L’unité des peuples s’incarne de deux façons, dans les dynasties et dans les nationalités. C’est de cette manière, sous cette double forme, que s’accomplit ce difficile labeur de la civilisation, œuvre commune de l’humanité ; c’est de cette manière que se produisent les rois illustres et les peuples puissants. C’est en se faisant nationalité ou dynastie que le passé d’un empire devient fécond et peut produire l’avenir. Aussi c’est une chose fatale quand les peuples brisent des dynasties ; c’est une chose plus fatale encore quand les princes brisent des nationalités.

Messieurs, la nationalité polonaise était glorieuse ; elle eût dû être respectée. Que la France avertisse les princes, qu’elle mette un terme et qu’elle fasse obstacle aux barbaries. Quand la France parle, le monde écoute ; quand la France conseille, il se fait un travail mystérieux dans les esprits, et les idées de droit et de liberté, d’humanité et de raison, germent chez tous les peuples.

Dans tous les temps, à toutes les époques, la France a joué dans la civilisation ce rôle considérable, et ceci n’est que du pouvoir spirituel, c’est le pouvoir qu’exerçait Rome au moyen âge. Rome était alors un état de quatrième rang, mais une puissance de premier ordre. Pourquoi ? C’est que Rome s’appuyait sur la religion des peuples, sur une chose d’où toutes les civilisations découlent.

Voilà, messieurs, ce qui a fait Rome catholique puissante, à une époque où l’Europe était barbare.

Aujourd’hui la France a hérité d’une partie de cette puissance spirituelle de Rome ; la France a, dans les choses de la civilisation, l’autorité que Rome avait et a encore dans les choses de la religion.

Ne vous étonnez pas, messieurs, de m’entendre mêler ces mots, civilisation et religion ; la civilisation, c’est la religion appliquée.

La France a été et est encore plus que jamais la nation qui préside au développement des autres peuples.

Que de cette discussion il résulte au moins ceci : les princes qui possèdent des peuples ne les possèdent pas comme maîtres, mais comme pères ; le seul maître, le vrai maître est ailleurs ; la souveraineté n’est pas dans les dynasties, elle n’est pas dans les princes, elle n’est pas dans les peuples non plus, elle est plus haut ; la souveraineté est dans toutes les idées d’ordre et de justice, la souveraineté est dans la vérité.

Quand un peuple est opprimé, la justice souffre, la vérité, la souveraineté du droit, est offensée ; quand un prince est injustement outragé ou précipité du trône, la justice souffre également, la civilisation souffre également. Il y a une éternelle solidarité entre les idées de justice qui font le droit des peuples et les idées de justice qui font le droit des princes. Dites-le aujourd’hui aux têtes couronnées comme vous le diriez aux peuples dans l’occasion.

Que les hommes qui gouvernent les autres hommes le sachent, le pouvoir moral de la France est immense. Autrefois, la malédiction de Rome pouvait placer un empire en dehors du monde religieux ; aujourd’hui l’indignation de la France peut jeter un prince en dehors du monde civilisé.

Il faut donc, il faut que la tribune française, à cette heure, élève en faveur de la nation polonaise une voix désintéressée et indépendante ; qu’elle proclame, en cette occasion, comme en toutes, les éternelles idées d’ordre et de justice, et que ce soit au nom des idées de stabilité et de civilisation qu’elle défende la cause de la Pologne opprimée. Après toutes nos discordes et toutes nos guerres, les deux nations dont je parlais en commençant, cette France qui a élevé et mûri la civilisation de l’Europe, cette Pologne qui l’a défendue, ont subi des destinées diverses ; l’une a été amoindrie, mais elle est restée grande ; l’autre a été enchaînée, mais elle est restée fière. Ces deux nations aujourd’hui doivent s’entendre, doivent avoir l’une pour l’autre cette sympathie profonde de deux sœurs qui ont lutté ensemble. Toutes deux, je l’ai dit et je le répète, ont beaucoup fait pour l’Europe ; l’une s’est prodiguée, l’autre s’est dévouée.

Messieurs, je me résume et je finis par un mot. L’intervention de la France dans la grande question qui nous occupe, cette intervention ne doit pas être une intervention matérielle, directe, militaire, je ne le pense pas. Cette intervention doit être une intervention purement morale ; ce doit être l’adhésion et la sympathie hautement exprimées d’un grand peuple, heureux et prospère, pour un autre peuple opprimé et abattu. Rien de plus, mais rien de moins.

II
CONSOLIDATION ET DÉFENSE
DU LITTORAL[2]
Modifier

27 juin et 1er juillet 1846.
Messieurs,

Je me réunis aux observations présentées par M. le ministre des travaux publics. Les dégradations auxquelles il s’agit d’obvier marchent, il faut le dire, avec une effrayante rapidité. Il y a pour moi, et pour ceux qui ont étudié cette matière, il y a urgence. Dans mon esprit même, le projet de loi a une portée plus grande que dans la pensée de ses auteurs. La loi qui vous est présentée n’est qu’une parcelle d’une grande loi, d’une grande loi possible, d’une grande loi nécessaire ; cette loi, je la provoque, je déclare que je voudrais la voir discuter par les chambres, je voudrais la voir présenter et soutenir par l’excellent esprit et l’excellente parole de l’honorable ministre qui tient en ce moment le portefeuille des travaux publics.

L’objet de cette grande loi dont je déplore l’absence, le voici : maintenir, consolider et améliorer au double point de vue militaire et commercial la configuration du littoral de la France. (Mouvement d’attention.)

Messieurs, si on venait vous dire : Une de vos frontières est menacée ; vous avez un ennemi qui, à toute heure, en toute saison, nuit et jour, investit et assiège une de vos frontières, qui l’envahit sans cesse, qui empiète sans relâche, qui aujourd’hui vous dérobe une langue de terre, demain une bourgade, après-demain une ville frontière ; si l’on vous disait cela, à l’instant même cette chambre se lèverait et trouverait que ce n’est pas trop de toutes les forces du pays pour le défendre contre un pareil danger. Eh bien, messieurs les pairs, cette frontière, elle existe, c’est votre littoral ; cet ennemi, il existe, c’est l’océan. (Mouvement.) Je ne veux rien exagérer. M. le ministre des travaux publics sait comme moi que les dégradations des côtes de France sont nombreuses et rapides ; il sait, par exemple, que cette immense falaise, qui commence à l’embouchure de la Somme et qui finit à l’embouchure de la Seine, est dans un état de démolition perpétuelle. Vous n’ignorez pas que la mer agit incessamment sur les côtes ; de même que l’action de l’atmosphère use les montagnes, l’action de la mer use les côtes. L’action atmosphérique se complique d’une multitude de phénomènes. Je demande pardon à la chambre si j’entre dans ces détails, mais je crois qu’ils sont utiles pour démontrer l’urgence du projet actuel et l’urgence d’une plus grande loi sur cette matière. (De toutes parts : Parlez ! parlez !)

Messieurs, je viens de le dire, l’action de l’atmosphère qui agit sur les montagnes se complique d’une multitude de phénomènes ; il faut des milliers d’années à l’action atmosphérique pour démolir une muraille comme les Pyrénées, pour créer une ruine comme le cirque de Gavarnie, ruine qui est en même temps le plus merveilleux des édifices. Il faut très peu de temps aux flots de la mer pour dégrader une côte ; un siècle ou deux suffisent, quelquefois moins de cinquante ans, quelquefois un coup d’équinoxe. Il y a la destruction continue et la destruction brusque.

Depuis l’embouchure de la Somme jusqu’à l’embouchure de la Seine, si l’on voulait compter toutes les dégradations quotidiennes qui ont lieu, on serait effrayé. Étretat s’écroule sans cesse ; le Bourgdault avait deux villages il y a un siècle, le village du bord de la mer, et le village du haut de la côte. Le premier a disparu, il n’existe aujourd’hui que le village du haut de la côte. Il y avait une église, l’église d’en bas, qu’on voyait encore il y a trente ans, seule et debout au milieu des flots comme un navire échoué ; un jour l’ouragan a soufflé, un coup de mer est venu, l’église a sombré. (Mouvement.) Il ne reste rien aujourd’hui de cette population de pêcheurs, de ce petit port si utile. Messieurs, vous ne l’ignorez pas, Dieppe s’encombre tous les jours ; vous savez que tous nos ports de la Manche sont dans un état grave, et pour ainsi dire atteints d’une maladie sérieuse et profonde.

Vous parlerai-je du Havre, dont l’état doit vous préoccuper au plus haut degré ? J’insiste sur ce point ; je sais que ce port n’a pas été mis dans la loi, je voudrais cependant qu’il fixât l’attention de M. le ministre des travaux publics. Je prie la chambre de me permettre de lui indiquer rapidement quels sont les phénomènes qui amèneront, dans un temps assez prochain, la destruction de ce grand port, qui est à l’Océan ce que Marseille est à la Méditerranée. (Parlez ! parlez !)

Messieurs, il y a quelques jours on discutait devant vous, avec une remarquable lucidité de vues, la question de la marine ; cette question a été traitée dans une autre enceinte avec une égale supériorité. La puissance maritime d’une nation se fonde sur quatre éléments : les vaisseaux, les matelots, les colonies et les ports ; je cite celui-ci le dernier, quoiqu’il soit le premier. Eh bien, la question des vaisseaux et des matelots a été approfondie, la question des colonies a été effleurée ; la question des ports n’a pas été traitée, elle n’a pas même été entrevue. Elle se présente aujourd’hui, c’est le moment sinon de la traiter à fond, au moins de l’effleurer aussi. (Oui ! oui !)

C’est du gouvernement que doivent venir les grandes impulsions ; mais c’est des chambres, c’est de cette chambre en particulier, que doivent venir les grandes indications. (Très bien !)

Messieurs, je touche ici à un des plus grands intérêts de la France, je prie la chambre de s’en pénétrer. Je le répète et j’y insiste, maintenir, consolider et améliorer, au profit de notre marine militaire et marchande, la configuration de notre littoral, voilà le but qu’on doit se proposer. (Oui, très bien !) La loi actuelle n’a qu’un défaut, ce n’est pas un manque d’urgence, c’est un manque de grandeur. (Sensation.)

Je voudrais que la loi fût un système, qu’elle fit partie d’un ensemble, que le ministre nous l’eût présentée dans un grand but et dans une grande vue, et qu’une foule de travaux importants, sérieux, considérables fussent entrepris dans ce but par la France. C’est là, je le répète, un immense intérêt national. (Vif assentiment.)

Voici, puisque la chambre semble m’encourager, ce qui me paraît devoir frapper son attention. Le courant de la Manche…

M. le chancelier. — J’invite l’orateur à se renfermer dans le projet en discussion.

M. Victor Hugo. — Voici ce que j’aurai l’honneur de faire remarquer à M. le chancelier. Une loi contient toujours deux points de vue, le point de vue spécial et le point de vue général ; le point de vue spécial, vous venez de l’entendre traiter ; le point de vue général, je l’aborde.

Eh bien ! lorsqu’une loi soulève des questions aussi graves, vous voudriez que ces questions passassent devant la chambre sans être traitées, sans être examinées par elle ! (Bruit.)

À l’heure qu’il est, la question d’urgence se discute ; je crois qu’il ne s’agit que de cette question, et c’est elle que je traite, je suis donc dans la question. (Plusieurs voix : Oui ! oui !) Je crois pouvoir démontrer à cette noble chambre qu’il y a urgence pour cette loi, parce qu’il y a urgence pour tout le littoral.

Maintenant si, au nombre des arguments dont je dois me servir, je présente le fait d’une grande imminence, d’un péril démontré, constaté, évident pour tous, et en particulier pour M. le ministre des travaux publics, il me semble que je puis, que je dois invoquer cette grande urgence, signaler ce grand péril, et que si je puis réussir à montrer qu’il y a là un sérieux intérêt public, je n’aurai pas mal employé le temps que la chambre aura bien voulu m’accorder. (Adhésion sur plusieurs bancs.)

Si la question d’ordre du jour s’oppose à ce que je continue un développement que je croyais utile, je prierai la chambre de vouloir bien me réserver la parole au moment de la discussion de cette loi (Sans doute ! sans doute !), car je crois nécessaire de dire à la chambre certaines choses ; mais dans ce moment-ci je ne parle que pour soutenir l’urgence du projet de loi. J’approuve l’insistance de M. le ministre des travaux publics ; je l’appuie, je l’appuie énergiquement.

Vous nous mettez en présence d’une petite loi ; je la vote, je la vote avec empressement ; mais j’en provoque une grande.

Vous nous apportez des travaux partiels, je les approuve ; mais je voudrais des travaux d’ensemble.

J’insiste sur l’importance de la question. (Parlez ! parlez !)

Messieurs, toute nation à la fois continentale et maritime comme la France a toujours trois questions qui dominent toutes les autres, et d’où toutes les autres découlent. De ces trois questions, la première, la voici : améliorer la condition de la population. Voici la seconde : maintenir et défendre l’intégrité du territoire. Voici la troisième : maintenir et consolider la configuration du littoral.

Maintenir le territoire, c’est-à-dire surveiller l’étranger. Consolider le littoral, c’est-à-dire surveiller l’océan.

Ainsi, trois questions de premier ordre : le peuple, le territoire, le littoral. De ces trois questions, les deux premières apparaissent fréquemment sous toutes les formes dans les délibérations des assemblées. Lorsque l’imprévoyance des hommes les retire de l’ordre du jour, la force des choses les y remet. La troisième question, le littoral, semble préoccuper moins vivement les corps délibérants. Est-elle plus obscure que les deux autres ? Elle se complique, à la vérité, d’un élément politique et d’un élément géologique, elle exige de certaines études spéciales ; cependant elle est, comme les deux autres, un sérieux intérêt public.

Chaque fois que cette question du littoral, du littoral de la France en particulier, se présente à l’esprit, voici ce qu’elle offre de grave et d’inquiétant : la dégradation de nos dunes et de nos falaises, la ruine des populations riveraines, l’encombrement de nos ports, l’ensablement des embouchures de nos fleuves, la création des barres et des traverses, qui rendent la navigation si difficile, la fréquence des sinistres, la diminution de la marine militaire et de la marine marchande ; enfin, messieurs, notre côte de France, nue et désarmée, en présence de la côte d’Angleterre, armée, gardée et formidable ! (Émotion.)

Vous le voyez, messieurs, vous le sentez, et ce mouvement de la chambre me le prouve, cette question a de la grandeur, elle est digne d’occuper au plus haut point cette noble assemblée.

Ce n’est pas cependant à la dernière heure d’une session, à la dernière heure d’une législature, qu’un pareil sujet peut être abordé dans tous ses détails, examiné dans toute son étendue. On n’explore pas au dernier moment un si vaste horizon, qui nous apparaît tout à coup. Je me bornerai à un coup d’œil. Je me bornerai à quelques considérations générales pour fixer l’attention de la chambre, l’attention de M. le ministre des travaux publics, l’attention du pays, s’il est possible. Notre but, aujourd’hui, mon but à moi, le voici en deux, mots ; je l’ai dit en commençant : voter une petite loi, et en ébaucher une grande.

Messieurs les pairs, il ne faut pas se dissimuler que l’état du littoral de la France est en général alarmant ; le littoral de la France est entamé sur un très grand nombre de points, menacé sur presque tous. Je pourrais citer des faits nombreux, je me bornerai à un seul ; un fait sur lequel j’ai commencé à appeler vos regards à l’une des précédentes séances ; un fait d’une gravité considérable, et qui fera comprendre par un seul exemple de quelle nature sont les phénomènes qui menacent de ruiner une partie de nos ports et de déformer la configuration des côtes de France.

Ici, messieurs, je réclame beaucoup d’attention et un peu de bienveillance, car j’entreprends une chose très difficile ; j’entreprends d’expliquer à la chambre en peu de mots, et en le dépouillant des termes techniques, un phénomène à l’explication duquel la science dépense des volumes. Je serai court et je tâcherai d’être clair.

Vous connaissez tous plus ou moins vaguement la situation grave du Havre ; vous rendez-vous tous bien compte du phénomène qui produit cette situation, et de ce qu’est cette situation ? Je vais tâcher de le faire comprendre à la chambre.

Les courants de la Manche s’appuient sur la grande falaise de Normandie, la battent, la minent, la dégradent perpétuellement ; cette colossale démolition tombe dans le flot, le flot s’en empare et l’emporte ; le courant de l’Océan longe la côte en charriant cette énorme quantité de matières, toute la ruine de la falaise ; chemin faisant, il rencontre le Tréport, Saint-Valery-en-Caux, Fécamp, Dieppe, Étretat, tous vos ports de la Manche, grands et petits, il les encombre et passe outre. Arrivé au cap de la Hève, le courant rencontre, quoi ? la Seine qui débouche dans la mer. Voilà deux forces en présence, le fleuve qui descend, la mer qui passe et qui monte.

Comment ces deux forces vont-elles se comporter ? Une lutte s’engage ; la première chose que font ces deux courants qui luttent, c’est de déposer les fardeaux qu’ils apportent ; le fleuve dépose ses alluvions, le courant dépose les ruines de la côte. Ce dépôt se fait, où ? Précisément à l’endroit où la providence a placé le Havre-de-Grâce.

Ce phénomène a depuis longtemps éveillé la sollicitude des divers gouvernements qui se sont succédé en France. En 1784 un sondage a été ordonné, et exécuté par l’ingénieur Degaule. Cinquante ans plus tard, en 1834, un autre sondage a été exécuté par les ingénieurs de l’état. Les cartes spéciales de ces deux sondages existent, on peut les confronter. Voici ce que ces deux cartes démontrent. (Attention marquée.)

À l’endroit précis où les deux courants se rencontrent, devant le Havre même, sous cette mer qui ne dit rien au regard, un immense édifice se bâtit, une construction invisible, sous-marine, une sorte de cirque gigantesque qui s’accroît tous les jours, et qui enveloppe et enferme silencieusement le port du Havre. En cinquante ans, cet édifice s’est accru d’une hauteur déjà considérable. En cinquante ans ! Et à l’heure où nous sommes, on peut entrevoir le jour où ce cirque sera fermé, où il apparaîtra tout entier à la surface de la mer, et ce jour-là, messieurs, le plus grand port commercial de la France, le port du Havre n’existera plus. (Mouvement.)

Notez ceci : dans ce même lieu quatre ports ont existé et ont disparu, Granville, Sainte-Adresse, Harfleur, et un quatrième, dont le nom m’échappe en ce moment.

Oui, j’appelle sur ce point votre attention, je dis plus, votre inquiétude. Dans un temps donné le Havre est perdu, si le gouvernement, si la science ne trouvent pas un moyen d’arrêter dans leur opération redoutable et mystérieuse ces deux infatigables ouvriers qui ne dorment pas, qui ne se reposent pas, qui travaillent nuit et jour, le fleuve et l’océan !

Messieurs, ce phénomène alarmant se reproduit dans des proportions différentes sur beaucoup de points de notre littoral. Je pourrais citer d’autres exemples, je me borne à celui-ci. Que pourrais-je vous citer de plus frappant qu’un si grand port en proie à un si grand danger ?

Lorsqu’on examine l’ensemble des causes qui amènent la dégradation de notre littoral… — Je demande pardon à la chambre d’introduire ici une parenthèse, mais j’ai besoin de lui dire que je ne suis pas absolument étranger à cette matière. J’ai fait dans mon enfance, étant destiné à l’école polytechnique, les études préliminaires ; j’ai depuis, à diverses reprises, passé beaucoup de temps au bord de la mer ; j’ai de plus, pendant plusieurs années, parcouru tout notre littoral de l’Océan et de la Méditerranée, en étudiant, avec le profond intérêt qu’éveillent en moi les intérêts de la France et les choses de la nature, la question qui vous est, à cette heure, partiellement soumise.

Je reprends maintenant.

Ce phénomène, que je viens de tâcher d’expliquer à la chambre, ce phénomène qui menace le port du Havre, qui, dans un temps donné, enlèvera à la France ce grand port, son principal port sur la Manche, ce phénomène se produit aussi, je le répète, sous diverses formes, sur divers points du littoral.

Le choc de la vague ! au milieu de tout ce désordre de causes mêlées, de toute cette complication, voilà un fait plein d’unité, un fait qu’on peut saisir ; la science a essayé de le faire.

Amortissez, détruisez le choc de la vague, vous sauvez la configuration du littoral.

C’est là un vaste problème digne de rencontrer une magnifique solution.

Et d’abord, qu’est-ce que le choc de la vague ? Messieurs, l’agitation de la vague est un fait superficiel, la cloche à plongeur l’a prouvé, la science l’a reconnu. Le fond de la mer est toujours tranquille. Dans les redoutables ouragans de l’équinoxe, vous avez à la surface la plus violente tempête, à trois toises au-dessous du flot, le calme le plus profond.

Ensuite, qu’est-ce que la force de la vague ? La force de la vague se compose de sa masse. Divisez la masse, vous n’avez plus qu’une immense pluie ; la force s’évanouit.

Partant de ces deux faits capitaux, l’agitation superficielle, la force dans la masse, un anglais, d’autres disent un français, a pensé qu’il suffirait, pour briser le choc de la vague, de lui opposer, à la surface de la mer, un obstacle à claire-voie, à la fois fixe et flottant. De là l’invention du brise-lame du capitaine Taylor, car, dans mon impartialité, je crois et je dois le dire, que l’inventeur est anglais. Ce brise-lame n’est autre chose qu’une carcasse de navire, une sorte de corbeille de charpente qui flotte à la surface du flot, retenue au fond de la mer par un ancrage puissant. La vague vient, rencontre cet appareil, le traverse, s’y divise, et la force se disperse avec l’écume.

Vous le voyez, messieurs, si la pratique est d’accord avec la théorie, le problème est bien près d’être résolu. Vous pouvez arrêter la dégradation de vos côtes. Le choc de la vague est le danger, le brise-lame serait le remède.

Messieurs les pairs, je n’ai aucune compétence ni aucune prétention pour décider de l’excellence de cette invention ; mais je rends ici un véritable, un sincère hommage à M. le ministre des travaux publics qui a provoqué dans un port de France une expérience considérable du brise-lame flottant. Cette expérience a eu lieu à la Ciotat. M. le ministre des travaux publics a autorisé au port de la Ciotat, port ouvert aux vents du sud-est qui viennent y briser les navires jusque sur le quai, il a autorisé dans ce port la construction d’un brise-lame flottant à huit sections.

L’expérience paraît avoir réussi. D’autres essais ont été faits en Angleterre, et, sans qu’on puisse rien affirmer encore d’une façon décisive, voici ce qui s’est produit jusqu’à ce jour. Toutes les fois qu’un brise-lame flottant est installé dans un port, dans une localité quelconque, même en pleine mer, si l’on examine dans les gros temps de quelle façon la mer se comporte auprès de ce brise-lame, la tempête est au delà, le calme est en deçà.

Le problème du choc de la vague est donc bien près d’être résolu. Féconder l’invention du brise-lame, la perfectionner, voilà, à mon sens, un grand intérêt public que je recommande au gouvernement.

Je ne veux pas abuser de l’attention si bienveillante de l’assemblée (Parlez ! tout ceci est nouveau !), je ne veux pas entrer dans des considérations plus étendues encore auxquelles donnerait lieu le projet de loi. Je ferai remarquer seulement, et j’appelle sur ce point encore l’attention de M. le ministre des travaux publics, qu’une grande partie de notre littoral est dépourvue de ports de refuge. Vous savez ce que c’est que le golfe de Gascogne, c’est un lieu redoutable, c’est une sorte de fond de cuve où s’accumulent, sous la pression colossale des vagues, tous les sables arrachés depuis le pôle au littoral européen. Eh bien, le golfe de Gascogne n’a pas un seul port de refuge. La côte de la Méditerranée n’en a que deux, Bouc et Cette. Le port de Cette a perdu une grande partie de son efficacité par l’établissement d’un brise-lame en maçonnerie qui, en rétrécissant la passe, a rendu l’entrée extrêmement difficile. M. le ministre des travaux publics le sait comme moi et le reconnaît. Il serait possible d’établir à Agde un port de refuge qui semble indiqué par la nature elle-même. Ceci est d’autant plus important que les sinistres abondent dans ces parages. De 1836 à 1844, en sept ans, quatrevingt-douze navires se sont perdus sur cette côte ; un port de refuge les eût sauvés.

Voilà donc les divers points sur lesquels j’appelle la sollicitude du gouvernement : premièrement, étudier dans son ensemble la question du littoral que je n’ai pu qu’effleurer ; deuxièmement, examiner le système proposé par M. Bernard Fortin, ingénieur de l’état, pour l’embouchure des fleuves et notamment pour le Havre ; troisièmement, étudier et généraliser l’application du brise-lame ; quatrièmement, créer des ports de refuge.

Je voudrais qu’un bon sens ferme et ingénieux comme celui de l’honorable M. Dumon s’appliquât à l’étude et à la solution de ces diverses questions. Je voudrais qu’il nous fût présenté à la session prochaine un ensemble de mesures qui régulariserait toutes celles qu’on a prises jusqu’à ce jour et à l’efficacité desquelles je m’associe en grande partie. Je suis loin de méconnaître tout ce qui a été fait, pourvu qu’on reconnaisse tout ce qui peut être fait encore ; et pour ma part j’appuie le projet de loi. Une somme de cent cinquante millions a été dépensée depuis dix ans dans le but d’améliorer les ports ; cette somme aurait pu être utilisée dans un système plus grand et plus vaste ; cependant cette dépense a été localement utile et a obvié à de grands inconvénients, je suis loin de le nier. Mais ce que je demande à M. le ministre des travaux publics, c’est l’examen approfondi de toutes ces questions. Nous sommes en présence de deux phénomènes contraires sur notre double littoral. Sur l’un, nous avons l’Océan qui s’avance ; sur l’autre, la Méditerranée qui se retire. Deux périls également graves. Sur la côte de l’Océan, nos ports périssent par l’encombrement ; sur la côte de la Méditerranée, ils périssent par l’atterrissement.

Je ne dirai plus qu’un mot, messieurs. La nature nous a fait des dons magnifiques ; elle nous a donné ce double littoral sur l’Océan et sur la Méditerranée. Elle nous a donné des rades nombreuses sur les deux mers, des havres de commerce, des ports de guerre. Eh bien, il semble, quand on examine certains phénomènes, qu’elle veuille nous les retirer. C’est à nous de nous défendre, c’est à nous de lutter. Par quels moyens ? Par tous les moyens que l’art, que la science, que la pensée, que l’industrie mettent à notre service. Ces moyens, je les ignore, ce n’est pas moi qui peux utilement les indiquer ; je ne peux que provoquer, je ne peux que désirer un travail sérieux sur la matière, une grande impulsion de l’état. Mais ce que je sais, ce que vous savez comme moi, ce que j’affirme, c’est que ces forces, ces marées qui montent, ces fleuves qui descendent, ces forces qui détruisent, peuvent aussi créer, réparer, féconder ; elles enfantent le désordre, mais, dans les vues éternelles de la providence, c’est pour l’ordre qu’elles sont faites. Secondons ces grandes vues ; peuple, chambres, législateurs, savants, penseurs, gouvernants, ayons sans cesse présente à l’esprit cette haute et patriotique idée, fortifier, fortifier dans tous les sens du mot, le littoral de la France, le fortifier contre l’Angleterre, le fortifier contre l’Océan ! Dans ce grand but, stimulons l’esprit de découverte et de nouveauté, qui est comme l’âme de notre époque. C’est là la mission d’un peuple comme la France. Dans ce monde, c’est la mission de l’homme lui-même, Dieu l’a voulu ainsi ; partout où il y a une force, il faut qu’il y ait une intelligence pour la dompter. La lutte de l’intelligence humaine avec les forces aveugles de la matière est le plus beau spectacle de la nature ; c’est par là que la création se subordonne à la civilisation et que l’œuvre complète de la providence s’exécute.

Je vote donc pour le projet de loi ; mais je demande à M. le ministre des travaux publics un examen approfondi de toutes les questions qu’il soulève. Je demande que les points que je n’ai pu parcourir que très rapidement, j’en ai indiqué les motifs à la chambre, soient étudiés avec tous les moyens dont le gouvernement dispose, grâce à la centralisation. Je demande qu’à l’une des sessions prochaines un travail général, un travail d’ensemble, soit apporté aux chambres. Je demande que la question grave du littoral soit mise désormais à l’ordre du jour pour les pouvoirs comme pour les esprits. Ce n’est pas trop de toute l’intelligence de la France pour lutter contre toutes les forces de la mer. (Approbation sur tous les bancs.)

III
LA FAMILLE BONAPARTE[3]
Modifier

14 juin 1847.

Messieurs les pairs, en présence d’une pétition comme celle-ci, je le déclare sans hésiter, je suis du parti des exilés et des proscrits. Le gouvernement de mon pays peut compter sur moi, toujours, partout, pour l’aider et pour le servir dans toutes les occasions graves et dans toutes les causes justes. Aujourd’hui même, dans ce moment, je le sers, je crois le servir du moins, en lui conseillant de prendre une noble initiative, d’oser faire ce qu’aucun gouvernement, j’en conviens, n’aurait fait avant l’époque où nous sommes, d’oser, en un mot, être magnanime et intelligent. Je lui fais cet honneur de le croire assez fort pour cela.

D’ailleurs, laisser rentrer en France des princes bannis, ce serait de la grandeur, et depuis quand cesse-t-on d’être assez fort parce qu’on est grand ?

Oui, messieurs, je le dis hautement, dût la candeur de mes paroles faire sourire ceux qui ne reconnaissent dans les choses humaines que ce qu’ils appellent la nécessité politique et la raison d’état, à mon sens, l’honneur de notre gouvernement de juillet, le triomphe de la civilisation, la couronne de nos trente-deux années de paix, ce serait de rappeler purement et simplement dans leur pays, qui est le nôtre, tous ces innocents illustres dont l’exil fait des prétendants et dont l’air de la patrie ferait des citoyens. (Très bien ! très bien !)

Messieurs, sans même invoquer ici, comme l’a fait si dignement le noble prince de la Moskowa, toutes les considérations spéciales qui se rattachent au passé militaire, si national et si brillant, du noble pétitionnaire, le frère d’armes de beaucoup d’entre vous, soldat après le 18 brumaire, général à Waterloo, roi dans l’intervalle, sans même invoquer, je le répète, toutes ces considérations pourtant si décisives, ce n’est pas, disons-le, dans un temps comme le nôtre, qu’il peut être bon de maintenir les proscriptions et d’associer indéfiniment la loi aux violences du sort et aux réactions de la destinée.

Ne l’oublions pas, car de tels événements sont de hautes leçons, en fait d’élévations comme en fait d’abaissements, notre époque a vu tous les spectacles que la fortune peut donner aux hommes. Tout peut arriver, car tout est arrivé. Il semble, permettez-moi cette figure, que la destinée, sans être la justice, ait une balance comme elle ; quand un plateau monte, l’autre descend. Tandis qu’un sous-lieutenant d’artillerie devenait empereur des Français, le premier prince du sang de France devenait professeur de mathématiques. Cet auguste professeur est aujourd’hui le plus éminent des rois de l’Europe. Messieurs, au moment de statuer sur cette pétition, ayez ces profondes oscillations des existences royales présentes à l’esprit. (Adhésion.)

Non, ce n’est pas après tant de révolutions, ce n’est pas après tant de vicissitudes qui n’ont épargné aucune tête, qu’il peut être impolitique de donner solennellement l’exemple du saint respect de l’adversité. Heureuse la dynastie dont on pourra dire : Elle n’a exilé personne ! elle n’a proscrit personne ! elle a trouvé les portes de la France fermées à des français, elle les a ouvertes et elle a dit : entrez !

J’ai été heureux, je l’avoue, que cette pétition fût présentée. Je suis de ceux qui aiment l’ordre d’idées qu’elle soulève et qu’elle ramène. Gardez-vous de croire, messieurs, que de pareilles discussions soient inutiles ! elles sont utiles entre toutes. Elles font reparaître à tous les yeux, elles éclairent d’une vive lumière pour tous les esprits ce côté noble et pur des questions humaines qui ne devrait jamais s’obscurcir ni s’effacer. Depuis quinze ans, on a traité avec quelque dédain et quelque ironie tout cet ordre de sentiments ; on a ridiculisé l’enthousiasme. Poésie ! disait-on. On a raillé ce qu’on a appelé la politique sentimentale et chevaleresque, on a diminué ainsi dans les cœurs la notion, l’éternelle notion du vrai, du juste et du beau, et l’on a fait prévaloir les considérations d’utilité et de profit, les hommes d’affaires, les intérêts matériels. Vous savez, messieurs, où cela nous a conduits. (Mouvement.)

Quant à moi, en voyant les consciences qui se dégradent, l’argent qui règne, la corruption qui s’étend, les positions les plus hautes envahies par les passions les plus basses (mouvement prolongé), en voyant les misères du temps présent, je songe aux grandes choses du temps passé, et je suis, par moments, tenté de dire à la chambre, à la presse, à la France entière : Tenez, parlons un peu de l’empereur, cela nous fera du bien ! (Vive et profonde adhésion.)

Oui, messieurs, remettons quelquefois à l’ordre du jour, quand l’occasion s’en présente, les généreuses idées et les généreux souvenirs. Occupons-nous un peu, quand nous le pouvons, de ce qui a été et de ce qui est noble et pur, illustre, fier, héroïque, désintéressé, national, ne fût-ce que pour nous consoler d’être si souvent forcés de nous occuper d’autre chose. (Très bien !)

J’aborde maintenant le côté purement politique de la question. Je serai très court ; je prie la chambre de trouver bon que je l’effleure rapidement en quelques mots.

Tout à l’heure, j’entendais dire à côté de moi : Mais prenez garde ! on ne provoque pas légèrement l’abrogation d’une loi de bannissement politique ; il y a danger ; il peut y avoir danger. Danger ! quel danger ? Quoi ? Des menées ? des intrigues ? des complots de salon ? la générosité payée en conspirations et en ingratitude ? Y a-t-il là un sérieux péril ? Non, messieurs Le danger, aujourd’hui, n’est pas du côté des princes. Nous ne sommes, grâce à Dieu, ni dans le siècle ni dans le pays des révolutions de caserne et de palais. C’est peu de chose qu’un prétendant en présence d’une nation libre qui travaille et qui pense. Rappelez-vous l’avortement de Strasbourg suivi de l’avortement de Boulogne.

Le danger aujourd’hui, messieurs, permettez-moi de vous le dire en passant, voulez-vous savoir où il est ? Tournez vos regards, non du côté des princes, mais du côté des masses, — du côté des classes nombreuses et laborieuses, où il y a tant de courage, tant d’intelligence, tant de patriotisme, où il y a tant de germes utiles et en même temps, je le dis avec douleur, tant de ferments redoutables. C’est au gouvernement que j’adresse cet avertissement austère. Il ne faut pas que le peuple souffre ! il ne faut pas que le peuple ait faim ! Là est la question sérieuse, là est le danger. Là seulement, là, messieurs, et point ailleurs ! (Oui !) Toutes les intrigues de tous les prétendants ne feront point changer de cocarde au moindre de vos soldats, les coups de fourche de Buzançais peuvent ouvrir brusquement un abîme ! (Mouvement.)

J’appelle sur ce que je dis en ce moment les méditations de cette sage et illustre assemblée.

Quant aux princes bannis, sur lesquels le débat s’engage, voici ce que je dirai au gouvernement ; j’insiste sur ceci, qui est ma conviction, et aussi, je crois, celle de beaucoup de bons esprits : j’admets que, dans des circonstances données, des lois de bannissement politique, lois de leur nature toujours essentiellement révolutionnaires, peuvent être momentanément nécessaires. Mais cette nécessité cesse ; et, du jour où elles ne sont plus nécessaires, elles ne sont pas seulement illibérales et iniques, elles sont maladroites.

L’exil est une désignation à la couronne, les exilés sont des en-cas. (Mouvement.) Tout au contraire, rendre à des princes bannis, sur leur demande, leur droit de cité, c’est leur ôter toute importance, c’est leur déclarer qu’on ne les craint pas, c’est leur démontrer par le fait que leur temps est fini. Pour me servir d’expressions précises, leur restituer leur qualité civique, c’est leur retirer leur signification politique. Cela me paraît évident. Replacez-les donc dans la loi commune ; laissez-les, puisqu’ils vous le demandent, laissez-les rentrer en France comme de simples et nobles français qu’ils sont, et vous ne serez pas seulement justes, vous serez habiles.

Je ne veux remuer ici, cela va sans dire, aucune passion. J’ai le sentiment que j’accomplis un devoir en montant à cette tribune. Quand j’apporte au roi Jérôme-Napoléon, exilé, mon faible appui, ce ne sont pas seulement toutes les convictions de mon âme, ce sont tous les souvenirs de mon enfance qui me sollicitent. Il y a, pour ainsi dire, de l’hérédité dans ce devoir, et il me semble que c’est mon père, vieux soldat de l’empire, qui m’ordonne de me lever et de parler. (Sensation.) Aussi je vous parle, messieurs les pairs, comme on parle quand on accomplit un devoir. Je ne m’adresse, remarquez-le, qu’à ce qu’il y a de plus calme, de plus grave, de plus religieux dans vos consciences. Et c’est pour cela que je veux vous dire et que je vais vous dire, en terminant, ma pensée tout entière sur l’odieuse iniquité de cette loi dont je provoque l’abrogation. (Marques d’attention.)

Messieurs les pairs, cet article d’une loi française qui bannit à perpétuité du sol français la famille de Napoléon me fait éprouver je ne sais quoi d’inouï et d’inexprimable. Tenez, pour faire comprendre ma pensée, je vais faire une supposition presque impossible. Certes, l’histoire des quinze premières années de ce siècle, cette histoire que vous avez faite, vous, généraux, vétérans vénérables devant qui je m’incline et qui m’écoutez dans cette enceinte… (mouvement), cette histoire, dis-je, est connue du monde entier, et il n’est peut-être pas, dans les pays les plus lointains, un être humain qui n’en ait entendu parler. On a trouvé en Chine, dans une pagode, le buste de Napoléon parmi les figures des dieux ! Eh bien ! je suppose, c’est là ma supposition à peu près impossible, mais vous voulez bien me l’accorder, je suppose qu’il existe dans un coin quelconque de l’univers un homme qui ne sache rien de cette histoire, et qui n’ait jamais entendu prononcer le nom de l’empereur, je suppose que cet homme vienne en France, et qu’il lise ce texte de loi qui dit : « La famille de Napoléon est bannie à perpétuité du territoire français. » Savez-vous ce qui se passerait dans l’esprit de cet étranger ? En présence d’une pénalité si terrible, il se demanderait ce que pouvait être ce Napoléon, il se dirait qu’à coup sûr c’était un grand criminel, que sans doute une honte indélébile s’attachait à son nom, que probablement il avait renié ses dieux, vendu son peuple, trahi son pays, que sais-je ?… Il se demanderait, cet étranger, avec une sorte d’effroi, par quels crimes monstrueux ce Napoléon avait pu mériter d’être ainsi frappé à jamais dans toute sa race. (Mouvement.)

Messieurs, ces crimes, les voici ; c’est la religion relevée, c’est le code civil rédigé, c’est la France augmentée au delà même de ses frontières naturelles, c’est Marengo, Iéna, Wagram, Austerlitz, c’est la plus magnifique dot de puissance et de gloire qu’un grand homme ait jamais apportée à une grande nation ! (Très bien ! Approbation.)

Messieurs les pairs, le frère de ce grand homme vous implore à cette heure. C’est un vieillard, c’est un ancien roi aujourd’hui suppliant. Rendez-lui la terre de la patrie ! Jérôme-Napoléon, pendant la première moitié de sa vie, n’a eu qu’un désir, mourir pour la France. Pendant la dernière, il n’a eu qu’une pensée, mourir en France. Vous ne repousserez pas un pareil vœu. (Approbation prolongée sur tous les bancs.)

IV
LE PAPE PIE IX[4]
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13 janvier 1848.
Messieurs,

Les années 1846 et 1847 ont vu se produire un événement considérable.

Il y a, à l’heure où nous parlons, sur le trône de saint Pierre un homme, un pape, qui a subitement aboli toutes les haines, toutes les défiances, je dirais presque toutes les hérésies et tous les schismes ; qui s’est fait admirer à la fois, j’adopte sur ce point pleinement les paroles de notre noble et éloquent collègue M. le comte de Montalembert, qui s’est fait admirer à la fois, non seulement des populations qui vivent dans l’église romaine, mais de l’Angleterre non catholique, mais de la Turquie non chrétienne, qui a fait faire, enfin, en un jour, pourrait-on dire, un pas à la civilisation humaine. Et cela comment ? De la façon la plus calme, la plus simple et la plus grande, en communiant publiquement, lui pape, avec les idées des peuples, avec les idées d’émancipation et de fraternité. Contrat auguste ; utile et admirable alliance de l’autorité et de la liberté, de l’autorité sans laquelle il n’y a pas de société, de la liberté sans laquelle il n’y a pas de nation. (Mouvement.)

Messieurs les pairs, ceci est digne de vos méditations. Approfondissez cette grande chose.

Cet homme qui tient dans ses mains les clefs de la pensée de tant d’hommes, il pouvait fermer les intelligences, il les a ouvertes. Il a posé l’idée d’émancipation et de liberté sur le plus haut sommet où l’homme puisse poser une lumière. Ces principes éternels que rien n’a pu souiller et que rien ne pourra détruire, qui ont fait notre révolution et lui ont survécu, ces principes de droit, d’égalité, de devoir réciproque, qui, il y a cinquante ans, étaient un moment apparus au monde, toujours grands sans doute, mais farouches, formidables et terribles sous le bonnet rouge, Pie IX les a transfigurés, il vient de les montrer à l’univers rayonnants de mansuétude, doux et vénérables sous la tiare. C’est que c’est là leur véritable couronne en effet ! Pie IX enseigne la route bonne et sûre aux rois, aux peuples, aux hommes d’état, aux philosophes, à tous. Grâces lui soient rendues ! Il s’est fait l’auxiliaire évangélique, l’auxiliaire suprême et souverain, de ces hautes vérités sociales que le continent, à notre grand et sérieux honneur, appelle les idées françaises. Lui, le maître des consciences, il s’est fait le serviteur de la raison. Il est venu, révolutionnaire rassurant, faire voir aux nations, à la fois éblouies et effrayées par les événements tragiques, les conquêtes, les prodiges militaires et les guerres de géants qui ont rempli la fin du dernier siècle et le commencement de celui-ci, il est venu, dis-je, faire voir aux nations que, pour féconder le sillon où germe l’avenir des peuples libres, il n’est pas nécessaire de verser le sang, il suffit de répandre les idées ; que l’évangile contient toutes les chartes ; que la liberté de tous les peuples comme la délivrance de tous les esclaves était dans le cœur du Christ et doit être dans le cœur de l’évêque ; que, lorsqu’il le veut, l’homme de paix est un plus grand conquérant que l’homme de guerre, et un conquérant meilleur ; que celui-là qui a dans l’âme la vraie charité divine, la vraie fraternité humaine, a en même temps dans l’intelligence le vrai génie politique, et qu’en un mot, pour qui gouverne les hommes, c’est la même chose d’être saint et d’être grand. (Adhésion.)

Messieurs, je ne parlerai jamais de l’ancienne papauté, de l’antique papauté, qu’avec vénération et respect ; mais je dis cependant que l’apparition d’un tel pape est un événement immense. (Interruption.)

Oui, j’y insiste, un pape qui adopte la révolution française (bruit), qui en fait la révolution chrétienne, et qui la mêle à cette bénédiction qu’il répand du haut du balcon Quirinal sur Rome et sur l’univers, urbi et orbi, un pape qui fait cette chose extraordinaire et sublime, n’est pas seulement un homme, il est un événement.

Événement social, événement politique. Social, car il en sortira toute une phase de civilisation nouvelle ; politique, car il en sortira une nouvelle Italie.

Ou plutôt, je le dis, le cœur plein de reconnaissance et de joie, il en sortira la vieille Italie.

Ceci est l’autre aspect de ce grand fait européen. (Interruption. Beaucoup de pairs protestent.)

Oui, messieurs, je suis de ceux qui tressaillent en songeant que Rome, cette vieille et féconde Rome, cette métropole de l’unité, après avoir enfanté l’unité de la foi, l’unité du dogme, l’unité de la chrétienté, entre en travail encore une fois, et va enfanter peut-être, aux acclamations du monde, l’unité de l’Italie. (Mouvements divers.)

Ce nom merveilleux, ce mot magique, l’Italie, qui a si longtemps exprimé parmi les hommes la gloire des armes, le génie conquérant et civilisateur, la grandeur des lettres, la splendeur des arts, la double domination par le glaive et par l’esprit, va reprendre, avant un quart de siècle peut-être, sa signification sublime, et redevenir, avec l’aide de Dieu et de celui qui n’aura jamais été mieux nommé son vicaire, non-seulement le résumé d’une grande histoire morte, mais le symbole d’un grand peuple vivant !

Aidons de toutes nos forces à ce désirable résultat. (Interruption. Les protestations redoublent.) Et puis, en outre, comme une pensée patriotique est toujours bonne, ayons ceci présent à l’esprit, que nous, les mutilés de 1815, nous n’avons rien à perdre à ces remaniements providentiels de l’Europe, qui tendent à rendre aux nations leur forme naturelle et nécessaire. (Mouvement.)

Je ne veux pas faire rentrer la chambre dans le détail de toutes ces questions. Au point où la discussion est arrivée, avec la fatigue de l’assemblée, ce qu’on aurait pu dire hier n’est plus possible aujourd’hui ; je le regrette, et je me borne à indiquer l’ensemble de la question, et à en marquer le point culminant. Il importe qu’il parte de la tribune française un encouragement grave, sérieux, puissant, à ce noble pape, et à cette noble nation ! un encouragement aux princes intelligents qui suivent le prêtre inspiré, un découragement aux autres, s’il est possible ! (Agitation.)

Ne l’oublions pas, ne l’oublions jamais, la civilisation du monde a une aïeule qui s’appelle la Grèce, une mère qui s’appelle l’Italie, et une fille aînée qui s’appelle la France. Ceci nous indique, à nous chambres françaises, notre droit qui ressemble beaucoup à notre devoir.

Messieurs les pairs, en d’autres temps nous avons tendu la main à la Grèce, tendons aujourd’hui la main à l’Italie. (Mouvements divers. — Aux voix ! aux voix !)


  1. Dans la discussion du projet de loi relatif aux dépenses secrètes M. de Montalembert vint plaider la cause de la Pologne et adjurer le Gouvernement de sortir de sa politique égoïste. M. Guizot répondit que le gouvernement du roi persistait et persisterait dans les deux règles de conduite qu’il s’était imposées : la non-intervention dans les affaires de Pologne ; les secours, l’asile offert aux malheureux polonais. « L’opposition, disait M. Guizot, peut tenir le langage qui lui plaît ; elle peut, sans rien faire, sans rien proposer, donner à ses reproches toute l’amertume, à ses espérances toute la latitude qui lui conviennent. Il y a, croyez-moi, bien autant, et c’est par égard que je ne dis pas bien plus, de moralité, de dignité, de vraie charité même envers les polonais, à ne promettre et à ne dire que ce qu’on fait réellement. » — En somme, M. Guizot tenait le débat engagé pour inutile et ne pensait pas que la discussion des droits de la Pologne, que l’expression du jugement de la France pussent produire aucun effet heureux pour la reconstitution de la nationalité polonaise. Le gouvernement français, selon M. Guizot, devait remplir son devoir de neutralité en contenant, pour obéir à l’intérêt légitime de son pays, les sentiments qui s’élevaient aussi dans son âme. — Après M. le prince de la Moskowa qui répondit à M. Guizot, M. Victor Hugo monta à la tribune.
    Ce discours, le premierdiscours politique qu’ait prononcé Victor Hugo, fut très froidement accueilli. (Note de l’éditeur.)
  2. Dans la séance du 27 juin, un incident fut soulevé, par M. de Boissy, sur l’ordre du jour. La chambre avait à discuter deux projets de loi : le premier était relatif à des travaux à exécuter dans différents ports de commerce, le second décrétait le rachat du havre de Courseulles. M. de Boissy voulait que la discussion du premier de ces projets, qui emportait 13 millions de dépense, fût remise après le vote du budget des recettes. La proposition de M. de Boissy, combattue par M. Dumon, le ministre des travaux publics et par M. Tupinier, rapporteur de la commission qui avait examiné les projets de loi, fut rejetée après ce discours de M. Victor Hugo. La discussion eut lieu dans la séance du 29. (Note de l’éditeur.)
  3. Une pétition de Jérôme-Napoléon Bonaparte, ancien roi de Westphalie, demandait aux chambres la rentrée de sa famille en France, M. Charles Dupin proposait le dépôt de cette pétition au bureau des renseignements ; il disait dans son rapport : « C’est à la couronne qu’il appartient de choisir le moment pour accorder, suivant le caractère et les mérites des personnes, les faveurs qu’une tolérance éclairée peut conseiller ; faveurs accordées plusieurs fois à plusieurs membres de l’ancienne famille impériale, et toujours avec l’assentiment de la générosité nationale. » La pétition fut renvoyée au bureau des renseignements.
    Le soir de ce même jour, 14 juin, le roi Louis-Philippe, après avoir pris connaissance du discours de M. Victor Hugo, déclara au maréchal Soult, président du conseil des ministres, qu’il entendait autoriser la famille Bonaparte à rentrer en France. (Note de l’éditeur.)
  4. Ce discours, du reste assez mal accueilli, fut prononcé dans la discussion de l’adresse en réponse au discours de la couronne, à propos du paragraphe 6 de cette adresse, qui était ainsi conçu :
    « Nous croyons, avec votre majesté, que la paix du monde est assurée. Elle est essentielle à tous les gouvernements et à tous les peuples. Cet universel besoin est la garantie des bons rapports qui existent entre les états. Nos vœux accompagneront les progrès que chaque pays pourra accomplir, dans son action propre et indépendante. Une ère nouvelle de civilisation et de liberté s’ouvre pour les états italiens. Nous secondons de toute notre sympathie et de toutes nos espérances le pontife magnanime qui l’inaugure avec autant de sagesse que de courage, et les souverains qui suivent, comme lui, cette voie de réformes pacifiques où marchent de concert les gouvernements et les peuples. »
    Le paragraphe ainsi rédigé fut adopté à l’unanimité.
    À cette époque, l’Italie criait : Vivo, Pio nono ! Pie IX était révolutionnaire. On a pu mesurer depuis la distance qu’il y avait entre le pape des Droits de l’homme et le pape du Syllabus.
    (Note de l’éditeur.)